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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 16:19
Université populaire du Pays d'Iroise: Gildas Priol sur l'Occupation à Brest, Edouard Mazé avec Kris, Marie-George Buffet, Anne Guillou sur l'insurrection de 47 à Madagascar
Université populaire du Pays d'Iroise: Gildas Priol sur l'Occupation à Brest, Edouard Mazé avec Kris, Marie-George Buffet, Anne Guillou sur l'insurrection de 47 à Madagascar
Université populaire du Pays d'Iroise: Gildas Priol sur l'Occupation à Brest, Edouard Mazé avec Kris, Marie-George Buffet, Anne Guillou sur l'insurrection de 47 à Madagascar
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7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 11:06
Photo de José Corre

Photo de José Corre

La vieillesse est venue petit à petit, par délicatesse, pour ne pas froisser le vieux musicien. Ces paroles sont empruntées à la chanson, Les Cerisiers, de Jean Ferrat que José chantait en toutes occasions, qui faisait naître l’émotion dans l’auditoire, et correspondait parfaitement à la vie d’engagements qui fut la sienne.

Dès l’enfance, quand il trainait ses galoches entre les baraques du quartier du Bouguen, José a vécu la solidarité ouvrière qui permettait de dépasser à peine la pauvreté dans ces années d’après- guerre. Il a vite compris la nécessité de se serrer les coudes et de se battre aux côtés de ceux de sa condition pour la dignité, la justice sociale, la satisfaction de revendications améliorant le quotidien.

A l’âge de 17 ans, en 1956, José adhère au Parti Communiste Français. De 1961 à 1964, il fut secrétaire départemental des jeunesses communistes, membre du comité fédéral de 1961 1968. Pépé est longtemps resté membre du comité de section de BREST.

Cet engagement s’est également traduit par son adhésion à la CGT dès qu’il commença sa vie de travail, notamment à EDF où il endossa plusieurs responsabilités différentes, non sans se trouver fréquemment en face des tracasseries de la direction.

Personnellement je me suis engagé aux jeunesses communistes en 1968. J’ai donc fréquenté José et Christiane depuis longtemps, manif après manif, une campagne électorale chassant l’autre et toujours dans l’expression de fraternité chaleureuse. Il a même réussi à me glisser une licence au club de tennis de table d’EDF, LUMINA Sport, où l’on participait au championnat FSGT.

On s’est tellement peu quittés que nous nous sommes retrouvés citoyens au Relecq-Kerhuon à l’époque où Guy LIZIAR en était le maire, communiste bien sûr. José s’est investi aux côtés de Guy, qu’il remplaça à la présidence après son décès.

La seconde patrie de José et Christiane, l’Espagne, a beaucoup compté dans l’organisation de leur vie et à travers leur soutien indéfectible aux républicains espagnols ayant fui le Franquisme, réfugiés en France avant de retourner dans leur pays.

Pépé, le surnom que José s’était choisi, est le diminutif espagnol de José, diminutif lui-même de Josepe. La maison de la rue des poudriers porte d‘ailleurs fièrement le nom de CASA PEPE.

Il est un autre combat que José a mené toute sa vie, c’est la défense de son journal, l’Humanité. Il ne ratait aucune occasion de vanter les mérites du journal de JAURES afin d’éveiller l’intérêt et pousser à l’abonnement.

Nous allons devoir nous passer de José désormais et ce ne sera pas facile. Surtout pour Christiane, Patricia, Paola et ses petits enfants qui pourrons compter sur le soutien de tous les amis et camarades rencontrés au fil de la vie.

Gérard et Stéphane sont ici aujourd’hui, dans nos pensées et dans nos cœurs.

C’est à l’automne que le vieux musicien a fini par claquer sur son tambourin. A chaque printemps, le temps des cerises nous remettra en mémoire cet engagement de José de rester fidèle à l’esprit qu’on a vu paraître avec la Commune et qui souffle encore au cœur de Paris.

Le moment est venu de te saluer une dernière fois, José, mon camarade, mon ami. Merci de nous avoir gratifiés de ton humanisme et de ta fraternité. Nous avons croisé ton chemin avec bonheur. Il est donc normal que nous te quittions le cœur rempli de chagrin.

Companero Jose, Presente !

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 05:58

 

MICHEL ETIÉVENT HISTORIEN ET AUTEUR

L’ordonnance du 4 octobre 1945 s’inscrit comme une étape dans le long processus de la bataille pour la protection sociale. Un combat séculaire pour la dignité qui s’enracine dans les volontés de substituer aux compassions de la charité la force de la solidarité. Il traversera la bataille des corporations avant de se nourrir des grandes inventions sociales de la Révolution française, où les sans-culottes proclameront dans la Déclaration des droits de l’homme de 1793 le droit imprescriptible à la santé : « Les secours publics sont une dette sacrée. » L’intention est lumineuse mais restera lettre morte au fil d’un XIXe siècle, où le patronat de la révolution industrielle prolétarise à outrance ce que Victor Hugo appellera les « bataillons miséreux des travailleurs ».

Face à cette exploitation génératrice de souffrance sociale et aux carences de l’État en matière de santé, la classe ouvrière va devoir désormais tenter de continuer à prendre en charge elle-même sa propre protection sociale. Naîtront ainsi une floraison de mutuelles ouvrières tendant à limiter les « carences sociales », mais n’offrant souvent qu’une protection aléatoire. Ce mouvement mutualiste, les luttes syndicales acharnées de la fin du XIXe et début du XXe siècle aboutiront néanmoins à une première victoire, poussant l’État à promulguer la loi du 30 avril 1930 sur les « assurances sociales ».

« Ce fut là une avancée, nous confiait M. Petit, militant CGT, président de la première caisse de Sécurité sociale en Savoie en 1946. Cependant, les assurances ne couvraient qu’une faible partie de la population, les remboursements étaient très faibles et les prestations limitées. Même chose pour la retraite. Il existait bien une loi de 1910 instaurant une retraite pour les plus pauvres, mais le patronat avait réussi à faire supprimer le caractère d‘obligation de cotisation et la plupart étaient obligés de pousser l’activité jus qu’au bout. La retraite alors, c’était le cimetière. »

À l’aube de la guerre, la grande majorité des salariés (5 millions sur 7 millions) vivent ainsi dans les angoisses de l’insécurité sociale… C’est au cœur du programme du Conseil national de la Résistance du 15 mars 1944 que naîtra le socle fondateur de la Sécurité sociale. Reprenant au mot près l’une des intentions de la Déclaration des droits de l’homme de 1793, la phrase est lumineuse : « Nous, combattants de l’ombre, exigeons un plan de complet sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail avec gestion par les intéressés et l’État. »

Ces mots brûlants de modernité donneront naissance à une vaste réflexion collective menée sous la maîtrise d’œuvre d’Ambroise Croizat à Alger en relation constante avec le CNR et en lien étroit avec les services du ministère de la Santé, dirigé par le communiste François Billoux de septembre 1944 à novembre 1945. Elle prendra chair dans la promulgation de l’ordonnance du 4 octobre 1945, sous le ministère du Travail d’Alexandre Parodi, donnant ainsi naissance à la Sécurité sociale. Mais l’ordonnance n’est qu’un texte ronéoté et des intentions.

Reste maintenant à bâtir l’idée et à ouvrir l’immense chantier. Dès l’aube de 1946, 138 caisses seront édifiées en moins de sept mois par un peuple anonyme de travailleurs, essentiellement des militants CGT, sur le temps de congé ou après leur temps de travail « pour en finir, selon les mots de Croizat ministre du Travail dès novembre 1945 et maître d’œuvre de l’opération, avec l’indignité des vies dans l’angoisse de l’accident, ou des malheurs de l’enfance ». Quatre principes charpenteront l’institution : l’unicité : tous les « risques sociaux » (maladie, maternité, vieillesse, accidents du travail…) sont désormais regroupés dans une seule caisse en proximité des assurés. La solidarité : pilier de l’édifice. Système de répartition financé par les richesses créées dans l’entreprise à travers le « salaire socialisé » de la cotisation. L’universalité, sous-tendue par l’idée de soigner toute la population et « de suivre l’assuré de sa naissance à son décès ». Sans oublier la démocratie, cette volonté de confier la direction de l’institution aux bénéficiaires eux-mêmes.

« La Sécurité sociale fut mise en place dans un enthousiasme indescriptible car, pour la première fois, nous avions conscience de bâtir nous-mêmes notre avenir ! » écrivait en 1946 le président du conseil de la CPAM de Savoie. Elle dépassait enfin un système d’assurances inégalitaire pour devenir un droit obligatoire pour tous. Les réticences s’affirmèrent très vite du côté des médecins libéraux, du patronat, des assurances privées, mais le rapport de forces de la Libération permettra de l’imposer : 28 % des voix au PCF, 5 millions d’adhérents à la CGT, une classe ouvrière grandie par sa résistance héroïque, un patronat sali par sa collaboration.

C’est cette institution solidaire que patronat et gouvernement s’acharnent aujourd’hui à détricoter pour ouvrir le chemin au privé. Revenir aux années d’indignité, livrer la « Sécu » aux appétits des assurances, celles que les bâtisseurs de 1945 dépossédaient afin d’envisager un avenir solidaire. Mais ces attaques ne sont pas nouvelles. Elles hantent la presse dès 1946 et seront suivies de soixante-quinze ans de démantèlement, à travers de multiples programmes qui mettront à mal l’institution. « Jamais nous ne tolérerons que soit rogné un seul des avantages de la Sécurité sociale », rappelait Ambroise Croizat. À l’heure où sont menacés les conquis sociaux nés du CNR, ces mots résonnent comme un cri vers nous pour que la Sécurité sociale ne soit pas une coquille vide livrée au privé, mais reste ce que les militants de la Libération ont voulu qu’elle soit : un vrai lieu de solidarité, un rempart contre le rejet, la souffrance et l’exclusion.

 

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4 octobre 2020 7 04 /10 /octobre /2020 15:41
José Corre - Photo Le Télégramme

José Corre - Photo Le Télégramme

Nous avons eu la tristesse il y a trois jours d'apprendre le décès de notre camarade José Corre, membre de la section du Relecq-Kerhuon.
José était un camarade chaleureux, et d'un grand volontarisme, un militant de très grande valeur.
Soutien indéfectible de l'Humanité, il avait fait un virement mensuel important à l'Humanité il y a deux ans et nous recommandait de mettre le paquet dans la bataille pour la survie de notre journal. Il avait aussi l'Espagne au coeur, comme l'a écrit Jean-Paul Cam, le secrétaire de la section de Brest. Il avait pris la parole et avait été très applaudi lors du meeting des Européennes de Ian Brossat, Cinderella Bernard et Glenn Le Saout au Relecq-Kerhuon il y a deux ans.
Au nom de la fédération du PCF Finistère, je veux adresser un message d'amitié et de condoléances à sa famille, ses amis, ses camarades de Brest et du Relecq-Kerhuon. José était de des militants charismatiques et ouverts sur l'avenir et la jeunesse qui nous servent de modèle pour construire à nouveau les jours heureux du communisme.
Ismaël Dupont, secrétaire départemental de la fédération du PCF Finistère. 
 
***
 
Les mauvaises nouvelles se suivent. Notre camarade José Corre est décédé jeudi 1er octobre.
Adhérent du Parti communiste depuis 1956, José fut  longtemps membre du comité fédéral du Finistère . Secrétaire départemental puis fédéral des jeunesses communistes (UJCF) il fut secrétaire de la section de Brest-centre du PCF.  José participait régulièrement à la vie de notre section et était présent malgré la maladie aux AG .
Toujours soucieux de l'unité des communistes José était un acharné défenseur de l'Humanité et avait l'Espagne au cœur
Les obsèques auront lieu lundi 5 octobre à 16 h 30 à la salle de cérémonie du Vern à Brest
 
La section de BREST présente à Christiane et à ses enfants et petits enfants ses fraternelles condoléances.
 
Voici parmi beaucoup d'autres quelques témoignages d'émotion et de sympathie de nos camarades que la mort de José peine:
 
Pierre-Yves Liziar, secrétaire de section du PCF Relecq-Kerhuon:
" José était l'ami de mon père, Guy Liziar et le mien. C'était un militant communiste. Parmi les facettes de son engagement, il y avait la promotion du tourisme social, pour une solidarité respectueuse qui permet de proposer des vacances de qualité pour tous. Son action bénévole et militante à TVL puis AVEL, a d'ailleurs permis à de nombreux enfants de "respirer un peu d'ailleurs", ce en partenariat avec le Secours Populaire".
 
José Fort, journaliste à l'Humanité:
"J'ai connu José dans les années 1970 chez lui où il m'hébergeait lorsque je "suivais" la fédération de la JC. Puis, bien plus tard, je l'ai retrouvé en Espagne pas loin où vivait ma mère. C'était un chouette copain, un camarade fidèle, un homme sur lequel on pouvait compter.
 
Jean-François Philippe, du PCF Saint-Brieuc:
"Mes sincères condoléances à ses potes, ses camarades, sa famille. La fête de l'huma Bretagne est orpheline et pleure son ami. Repose en paix".
 
Jean-Claude Cariou (section de BREST, militant à l'ANACR):
"J'ai connu José en ..... janvier 1960 , cela fera bientôt 61 ans, au moment de mon adhésion à la J.C. dont il était responsable .J'étais alors en 1ère au lycée de Kerichen à Brest, et c'était bien sûr la lutte pour la paix en Algérie ,mais aussi contre l'OAS, et ses crimes qui commençaient alors : une période très militante , que j'ai continué ensuite à l'UEC et au Parti plus tard à l'Université . J'ai quitté le Finistère pendant 12 ans pour le travail , mais je n'ai jamais vraiment perdu de vue José,ne serait-ce que dans les manifs :un excellent camarade , qui savait trouver les mots pour expliquer la situation avec un naturel optimiste et chaleureux" .
 
Jeannine Daniel (section de Scaër):
"Respect pour cet infatigable camarade qui s'en va et nous laisse un peu orphelins".
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4 octobre 2020 7 04 /10 /octobre /2020 05:47

 

L’ordonnance du 4 octobre 1945 créant la Sécurité sociale est promulguée par le gouvernement provisoire dirigé par le général de Gaulle. Cette réalisation nouvelle est présentée par le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, le communiste Ambroise Croizat, dans le sillage du programme du Conseil national de la Résistance.

Ambroise Croizat relata ce moment : « L’ordonnance du 4 octobre 1945, à laquelle est à juste titre attaché le nom d’un ami qui nous est commun à tous, Alexandre Parodi, a été le produit d’une année de travail, au cours de laquelle des fonctionnaires, des représentants de tous les groupements et de toutes les organisations intéressés, des membres de l’Assemblée consultative provisoire, dont certains font partie de la présente Assembl ée, ont associé leurs efforts pour élaborer un texte que le gouvernement de l’époque a, en définitive, consacré conformément à l’avis exprimé par 194 voix contre 1 à l’Assemblée consultative. » (1)

La promulgation de cette ordonnance inscrivit les véritables objectifs de la Sécurité sociale autour d’une organisation unique, d’une cotisation unique, la solidarité et la gestion des caisses par les assurés eux-mêmes et en particulier par la démocratie et l’élection des conseils d’administration des caisses. De Gaulle ne signa pas cette ordonnance : il était en voyage en URSS. Croizat précisa, lui, à qui appartient cette grande conquête sociale : « Le plan de Sécurité sociale est une réforme d’une trop grande ampleur, d’une trop grande importance pour la population de notre pays pour que quiconque puisse en réclamer la paternité exclusive. (…) Cette Sécurité sociale, née de la terrible épreuve que nous venons de traverser, appartient et doit appartenir à tous les Français et à toutes les Françaises sans considération politique, philosophiq ue, religieuse. C’est la terrible crise que notre pays subit depuis plusieurs générations qui lui impose ce plan national et cohérent de sécurité. » (1)

Il fallait dépasser une conception d’assistance sociale placée sous le contrôle de l’État, de bienfaiteurs, de congrégations religieuses, de notables et d’une petite bourgeoisie voulant en rester à leurs œuvres sociales. La loi sur l’assurance sociale, en 1930, préparait le futur et ébauchait ce que devrait être la Sécurité sociale. Cette loi avait donné les pleins pouvoirs à la Mutualité française mais les inégalités persistaient et les caisses d’affinités différentes n’étaient pas sous la responsabilité des assurés eux-mêmes. La Deuxième Guerre mondiale, l’occupation de la France, le régime de Vichy, avec la charte du travail, mettaient finalement par terre cette loi de 1930.

La Sécurité sociale naissante n’avait rencontré que l’opposition de la Mutualité française, qui s’estimait dépossédée, et d’un patronat qui voyait se mettre en place ce qu’il avait toujours combattu, c’est-à-dire une caisse unique, obligatoire et dirigée par le monde du travail. Ambroise Croizat, devenu ministre du Travail, après Alexandre Parodi, fin 1945, souligna cependant le rôle de la mutualité comme précurseur de la Sécurité sociale dans un discours prononcé lors d’une visite des bâtiments de la caisse primaire au Havre, le 12 avril 1947, où il affirma « qu’il n’était pas dans nos intentions de supprimer toute activité de la mutualité, mais au contraire de l’utiliser, car nous connaissons l’œuvre qu’elle a réalisée depuis très longtemps dans notre pays… » (2).

C’est le Conseil national de la Résistance (CNR), sous l’intitulé « Les jours heureux », qui fixa le 15 mars 1944 dans son programme « un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ». L’ordonnance de 4 octobre 1945 visait donc à remplir cet objectif. Sans oublier l’ordonnance du 19 octobre 1945, qui précise les objectifs à réaliser en matière d’organisation et de prestations. Ces ordonnances sont les fruits de la libération du pays et du rôle joué par la Résistance, et particulièrement par le Parti communiste français (PCF) et la CGT réunifiée en 1943. Personne ne peut nier l’importance jouée par la CGT, qui avait 5 millions d’adhérents, et le PCF, premier parti politique aux élections de la première constituante, où il représentait 28 % des voix. Un rapport de force qui a compté pour l’établissement d’une législation sociale incomparable de 1945 à 1947.

La Sécurité sociale était donc sur les rails : il fallait la concrétiser rapidement sur le terrain et mettre en place les structures nécessaires. Ambroise Croizat, ministre du Travail et de la Sécurité sociale, et Pierre Laroque, directeur de la Sécurité sociale, en furent, chacun dans ses responsabilités, les réalisateurs. L’ordonnance ne réglait pas tout, il fallait la mettre en application. Croizat fut celui qui fit en sorte que celle-ci soit appliquée politiquement par toute une série de décrets et de lois, notamment pour les différents risques, que ce soit ceux relatifs à l’assurance-maladie, la retraite, les accidents du travail et maladies professionnelles, les allocations familiales et la maternité, etc.

À l’Assemblée constituante, le ministre intervint contre ceux qui voulaient en retarder l’application, attendant des jours meilleurs pour faire en sorte que la Sécurité sociale finisse dans les oubliettes. Il emporta la confiance de l’Assemblée constituante et la Sécurité sociale commença à fonctionner dès juillet 1946. Un énorme travail fut effectué pour inscrire les assurés et les employeurs, pour établir les caisses primaires, les correspondants dans les entreprises en lien avec les comités d’entreprise naissants.

Ambroise Croizat paya de sa personne pour réaliser cela et notamment imposer la cotisation sociale. Il réfuta l’étatisation de la Sécurité sociale et décréta qu’il fallait aussi se sortir des formes anciennes et des régimes d’affinités pour adopter la caisse unique que la CFTC (devenue pour une part CFDT en 1964) refusait à cette époque. Il rejeta les tentatives de construire la Sécurité sociale à partir d’un financement par l’impôt. Croizat et Laroque méritent toute l’estime du monde du travail dans la réalisation d’une Sécurité sociale appartenant au monde du travail et ils auraient voulu aller plus loin en faisant en sorte qu’elle soit universelle et regroupe l’ensemble des Français, comme le prévoyait la loi du 22 mai 1946.

L’ordonnance du 4 octobre 1945 est donc la pierre angulaire du système français mais elle ne fut réalité qu’à travers un travail incessant des militants de la CGT, qui lui donnèrent vie auprès des salariés. Jean Magniadas a souligné « le rôle important des militants de la CGT. D’abord Ambroise Croizat, dirigeant communiste et secrétaire général de la fédération des métaux, mais aussi Georges Buisson et Henri Raynaud. (…) Il serait injuste d’oublier les autres militants de la CGT mais aussi le personnel des organismes concernés face aux difficiles problèmes qui se posaient avec le reclassement des personnels venus de la mutual ité et des compagnies d’assurances ». (3)

Cette Sécurité sociale naissante fut l’objet de la rage de la droite réactionnaire, mais surtout du patronat, réorganisé pour collaboration avec l’ennemi à partir de décembre 1945 au sein du Conseil national du patronat français (CNPF).

Un travail de sape était dès lors lancé pour remettre en cause la plus belle conquête sociale de la Libération. Des ordonnances en 1967, sous le général de Gaulle, préparèrent la revanche patronale. La première chose fut de défaire les élections des conseils d’administration et d’imposer le « paritarisme », dont on sait les méfaits depuis cette date. Plus tard, un patron du Medef, Denis Kessler, assureur privé de surcroît, montra toute sa hargne en 2007 dans la revue Challenges en s’adressant à Sarkozy, président de la République : « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie… Il s’agit de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Alors, relevons le défi et rétablissons cette Sécurité sociale, comme l’affirma Ambroise Croizat. Il dira le 12 mai 1946, lors de la présentation de la loi, qui sera votée le 22 mai 1946, à l’adresse des travailleurs : « Rien ne pourra se faire sans vous (…) La Sécurité sociale n’est pas qu’une affaire de lois et de décrets. Elle implique une action concrète sur le terrain, dans la cité, dans l’entreprise. Elle réclame vos mains… » Quel beau message en ce soixante-quinzième anniversaire.

Bernard Lamirand

Animateur du comité d’honneur national Ambroise Croizat

(1) Intervention d’Ambroise Croizat. Séance du 8 août 1946, application de la loi de Sécurité sociale

(2) Archives de la FTM-CGT, IHS métaux

(3) Conférence de Jean Magniadas, docteur en sciences économiques, syndicaliste CGT, prononcée le 9 octobre 2003, IHS CGT

 

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 16:04
Joe Slovo

Joe Slovo

JOE SLOVO , secrétaire général du Parti communiste d'Afrique du Sud

Joe Slovo, né en 1926 à en Lituanie et mort à 68 ans en 1995 à Johannesburg. Il a été chef du Parti communiste sud-africain (South African Communist Party, SACP), et membre du Congrès national africain (African National Congress, ANC).

"Pour les Sud-Africains puritains et calvinistes , ce juif athée avait tout du traître : cosmopolite , communiste et , surtout , blanc ayant pris fait et cause pour la dignité des Noirs . Il était à peine mieux connu de ses partisans . Beaucoup d'entre eux furent surpris à son retour au pays , après un exil de près de trente ans , de voir apparaître un blanc sous ce nom de Slovo à la consonance vaguement africaine. " ( Le Monde )

" Joe Slovo ( Yossel Mashel Slovo , de son véritable nom ) était né en 1926 , dans une modeste famille juive de Lituanie . Il arrive en Afrique du Sud à l'âge de neuf ans . Etudiant en droit , puis avocat , il adhère au Parti communiste dès les années 40 , après un bref détour par l'armée sud-africaine qui lutte en Afrique du Nord contre les troupes de l'Axe . De retour à Johannesburg , il épouse , en 1949 , Ruth First , fille du trésorier du Parti communiste sud-africain (SACP).

L'Etat n'est guère tendre pour ceux qui s'opposent à la mise en place de l'apartheid , politique officielle de l'Afrique du Sud depuis la victoire du Parti national (NP) aux élections de 1948. Joe Slovo court de procès en procès , comme avocat , et bientôt comme inculpé , membre dirigeant du Parti communiste , puis des organisations que lui et ses amis animent pour résister à l'étouffement politique qui gagne le pays .

En 1960 , les émeutes de Sharpeville marquent le tournant vers la lutte armée. Dans son autobiographie , Nelson Mandela révèle que le Parti communiste interdit n'y était pas favorable , persuadé que la « voie démocratique » n'était pas encore totalement bouchée . Quoi qu'il en soit , l'organisation militaire de l'ANC , "Umkhonto we Sizwe" ( le Fer de lance de la nation ), est fondée . Joe Slovo , aux côtés de Nelson Mandela , en est l'un des dirigeants ( np : ce dernier sera arrêté en aout 62 au retour d'un périple africain puis d'un séjours à la frontière algéro-marocaine où il a reçu une courte formation militaire de la part de cadres FLN , il est aussi fait mention d'un autre entraînement militaire reçu en Ethiopie ; quant à Slovo , il est passé dans la clandestinité et quitte le pays en juin 1963 .)

Le parcours de Joe Slovo est alors peu connu . On le reverra dans plusieurs capitales d'Afrique où il dirige les activités militaires de l'ANC et où le traquent les services sud-africains. En 1982 , à Maputo , sa femme , Ruth First ( np : membre du PCSA , journaliste , anthropologue , chercheuse sud-africaine , connue pour son engagement dans la lutte contre l'apartheid . Ses parents , Julius et Mathilda First , immigrés juifs arrivés de Lituanie en 1906 furent membres fondateurs du Parti communiste sud-africain ) , est tuée par l'explosion d'un colis piégé qui lui était destiné ." ( Le Monde )
( Le colis en question fut un envoi des Services secrets de Pretoria ... )

" Slovo reste partisan , pendant toutes ces années , d'un lien fort avec l'Union soviétique." ( Wikipédia )

" En 1985 , Joe Slovo devient le premier Blanc à faire partie de la direction nationale de l'ANC , poste qu'il cumule alors avec celui de chef d'état-major d'Umkhonto we Sizwe et celui de membre du conseil politico-militaire . Un an plus tard , il devient secrétaire général du Parti communiste sud-africain .

Cette période marque le début des tractations secrètes entre l'organisation nationaliste et les émissaires les plus éclairés de l'Afrique du Sud blanche . Là encore , le rôle exact de Joe Slovo reste à établir . Revenu d'exil en 1990 , membre de la délégation qui négocie avec le gouvernement , il est celui qui , à Durban , un an plus tard , au congrès de l'ANC , propose un partage du pouvoir avec la minorité blanche . Durant le 49e congrès de l'ANC à Bloemfontein ( décembre 1994 ) , Nelson Mandela , rendant hommage à la « clairvoyance » de Joe Slovo , avait laissé entendre que cette perspective n'avait pas été facilement acceptée . Amaigri , profondément marqué par le cancer ( qui l'emportera le 6 janvier 1995 ) , celui qui , entretemps , était devenu ministre du logement du premier gouvernement multiracial reçut l'ovation des congressistes .
« Jamais je n'ai regretté d'avoir pris le chemin de la lutte », déclara-t-il simplement. "
( Le Monde )

Sur la page Facebook de Christophe Saulière

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30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 15:09
Les Editions Arcane 17  fêtent les 100 ans du PCF - Les Vendanges tardives du communisme de Michel Limousin et Rouge cent, recueil de nouvelles

Les Editions Arcane 17 «  fêtent » les 100 ans du PCF.

 

Le centenaire du PCF est bien sûr un événement pour les communistes. Pas seulement, car son histoire traverse celle d’un siècle de combats pour la liberté et la dignité humaine, épouse ses résistances et révolutions! C’est  la raison pour laquelle les Editions 17 ont tenu à marquer cet anniversaire; en choisissant pour le faire de partir de l’échelle humaine et militante, croisant histoires personnelles, débat politique et genres littéraires.

A l’arrivée nous publions deux livres et initions un feuilleton numérique ( qui deviendra peut être un livre lui aussi)

Le premier est une réflexion politique de Michel Limousin, médecin au  centre de santé à Malakoff qui à partir de son propre parcours remet en perspective l’actualité du communisme. Le second est un recueil de vingt huit nouvelles venant à leur manière saluer le centenaire communiste.

Enfin débutera fin octobre un feuilleton en ligne (sur le mode 40 LGBT+ qui ont changé le monde) «  40 communistes qui ont marqué la France ». Il dressera un portrait quotidien de communistes connus du grand public ou pas, qui par leur engagement ont fait évoluer notre société. Merci à Victor Laby d’avoir permis l’aventure. 

 

 

 

Les vendanges tardives du Communisme. Michel Limousin

C’est un livre d’analyse extrêmement documenté et abouti.

L’auteur y part du constat que les premières expériences du communisme au XXe siècle ont été des échecs. Il va tenter d’approcher la chaîne de causalités tirant la conclusion que cet échec là ne signifie pas l’échec du communisme. Il peut ensuite ouvrir des pistes pour refonder une théorie de l’émancipation.

Son parti pris se structure sur deux hypothèses: la première est que tout se joue entre 1917 et 1920-1920, la seconde est de retenir la question idéologique comme prééminente dans le combat révolutionnaire.

Dans une première partie de livre il fait l’état des lieux du débat sur le communisme tant historique que philosophique et politique. L’autre moitié de l’ouvrage a pour objet de jeter les bases d’une nouvelle philosophie politique et sa praxis. L’ensemble des aliénations ne pouvant être traitées dans les cadres actuels du capitalisme mondialisé il préconise de porter la perspective d’une nouvelle civilisation. On trouve là un échos de la crise COVID et de l’exigence de rupture de civilisation qui y fait jour. Un témoignage exceptionnel, utile.

Sortie septembre 2020/ 24 euros.

 

Michel Limousin est médecin à Malakoff dans un centre de santé qu’il a dirigé pendant plusieurs années. Il est membre de la fédération nationale des centres de santé et également du conseil scientifique de la Fondation Gabriel-Péri. Membre du PCF il est l'un des responsables du secteur Santé, protection sociale.

 

Rouge Cent. Nouvelles entre rouge et noir.

1920 - 2020, un siècle de vies, de tourmentes parfois, d’incertitudes, mais surtout de combats pour l'émancipation humaine. Un siècle c’est l’âge du PCF. Interpellés une trentaine d’auteurs ont réagi à leur manière à la question : "si je vous dis centenaire du PC, vous m'écrivez quoi ?"

Ils signent autant de nouvelles mêlant retour sur la grande Histoire, parcours de vies réelles ou fictives convoquant des moments et des lieux clé de la mémoire communiste.  Des grandes batailles du siècle d’hier d'aujourd'hui et de demain. Nous y découvrons que si la peste capitaliste continue de gangréner notre planète, les moutons noirs et autres damnés de la terre résistent farouchement.... et l’internationale reste le genre humain.

Un livre revigorant servi par des indignés snipers de la plume. A consommer à haute dose. Macronistes s’abstenir.

Sortie 7 octobre. 21 euros.

 

Ont participé au recueil des écrivains de polar, de roman noir et pas que... Patrick Amand, Diego Arrabal, Alain Bellet, Stéphanie Benson, Bernard, Antoine Blocier, Marion Chemin, Didier Daeninckx, Pierre Dharréville  Gilles Del Pappas,  Jeanne Desaubry  Jean Paul Delfino, Pierre Domengès Roger Façon, Pierre Gauyat, Maurice Gouiran Moni Grego  Philippe Masselot Jacques Mondoloni Chantal Montellier  Max Obione  Philippe Paternolli Michèle Pedinielli Maite Pinero Francis Pornon,  Christian Rauth François Salvaing, Gerard Streiff  Marie-Pierre Vieu-Martin.

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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 12:00
Archive Goliarda Sapienza/Angelo Maria Pellegrino

Archive Goliarda Sapienza/Angelo Maria Pellegrino

Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie
Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie

Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie (1924-1996)

"Tu es entré dans la pièce et l'air s'est brusquement empli de tendresse autour de mon corps en attente. Tu es entré dans la pièce et (brusquement) l'air autour de mon corps a été plénitude"

" En Sicile, le catholicisme n'est qu'une couche de peinture sur des choses de lave: et aucune peinture ne tient sur la lave. Tôt ou tard elle est rejetée et la pierre noire, ossature de l'île, réapparaît". 

"Les camarades n'ont donné rien d'autre à la réaction que ce qu'elle attendait: désespoir, autodestruction, douleur... Le vrai révolutionnaire aujourd'hui doit contredire par la santé, la joie et la "sérénité différente" cette attente latente dans toutes les intelligences acquises à l'ordre établi".  

(Goliarda Sapienza, Carnets, extraits choisis par Angelo Pellegino, traduction de Nathalie Castagné, Le Tripode, 2019)

Qui n'a pas eu encore la chance de découvrir les écrits de Goliarda Sapienza a devant elle, devant lui, une de ces lectures "oasis" où il est si précieux de se ressourcer dans le désert de spiritualité, d'originalité et d'authenticité qui caractérise le bruit de fond de l'époque, une lecture qui fait grandir, peut rendre plus libre, plus passionné, plus exigeant vis-à-vis de la vie et de soi-même.

Leçon de lucidité et d'ardeur pour qui veut s'élever au-dessus des médiocrités, lâchetés et hypocrisies bien trop banales, à notre époque comme dans la sienne.   

C'est surtout à la lecture des Carnets de Goliarda Sapienza ou de L'Art de la Joie publiés en France par les éditions Le Tripode qui ont révélé cette très grande écrivaine après sa mort, la découverte d'une personnalité extraordinaire qui nous attend, d'une écrivaine ennemie de l'ordre établie porteuse d'un éclairage étonnant sur le monde du désir, de l'amour, de la féminité, de la souffrance, de l'amitié, sur fond de drames intimes, politiques et sociaux. Cette femme puissante et fragile, libre, anti-conformiste, amoureuse, radicale, cette écrivaine italienne profondément cultivée et originale fut une communiste, résistante, fervente et militante d'abord, puis plus désenchantée, sceptique, et critique à partir du milieu de la fin des années 1970 et de ses voyages en URSS et en Chine.

Indépendante, Goliarda vécut pauvrement, surtout à partir des années 70, et refusa toute forme de prostitution intellectuelle. 

En 1977, Goliarda écrit dans ses Carnets:  

"Que ce soit un bien ou un mal, c'en est complètement fini du temps de la classique "voix de stentor", la diction claire, lente et martelée du passé. La domination culturelle américaine sur le langage - voire disques et films - semble absolue, dans toute cette année 1977. La grande colonisation des maisons de disques. Et vu que Berlinguer va à la messe, mieux vaut ce balbutiement doux et enfantin que les choeurs de l'armée russe et les vieilles marches nazies. 

C'est à cela que tu devais arriver, chère Iuzza (* surnom affectueux de Goliarda pour ses proches)? Et oui, culturellement du moins. Il reste clair, chère Goliarda et cher Citto, que je suis marxiste et matérialiste et que je voterai pour Berlinguer jusqu'à ce ce que... qui sait. Tout peut arriver, y compris un mouvement nouveau, un mouvement qui nous donne certaines réponses ou non demande quelque chose à quoi répondre par l'action". 

Et en avril 78:

"Quel point avons-nous atteint du plan probablement tracé depuis la lointaine année 1945 par toutes les droites du monde? Ne t'alarme pas, Iuzza, vis et tiens-toi prête à l'action (qui malheureusement ne viendra pas) ou à la résistance. Au fond, tu n'as rien fait d'autre durant toutes ces dernières années".

Goliarda Sapienza naît à Catane en Sicile en 1924, l'année de la prise de pouvoir des fascistes mussoliniens, dans une famille nombreuse recomposée. C'est la seule enfant qu'ont eu ensemble ses deux parents, sur le tard.

Goliarda... Un nom inconnu dans la Sicile des années 30. C'est un peu comme si elle s'était appelée "Paillarde sagesse" (Sapienza). Les "goliards" étaient des clercs du Moyen-âge connus pour leur puissance poétique et subversive. Un nom, une prédestination pour cette femme libre et tourmentée, communiste rebelle aux dogmes, attirée par les femmes aussi bien que par les hommes, amoureuse, frondeuse, comédienne et écrivaine, l'auteur de ce chef d’œuvre tard connu et reconnu qu'est "L'Art de la joie".

Sa mère, Maria Giudice, née en 1880, issue d'une famille de paysans aisés de Lombardie, est une intellectuelle, institutrice, militante socialiste marxiste proche de Gramsci, un des fondateurs du Parti communiste italien. Elle a commencé son activité syndicale, politique et journalistique à 25 ans, au tournant du siècle, a été arrêté, s'est réfugié en Suisse un temps, a fait la rencontre de Lénine et Mussolini, quand il était encore socialiste. Elle a vécu à Milan, à Turin, a été institutrice et s'est fait licenciée pour "conduite immorale": elle a eu sept enfants avec son premier compagnon en "union libre" avec lequel elle vivait dans un grand dénuement, Carlo Civardi. Elle fut la directrice à partir de 1916 du " Il Grido del populo" (Le Cri du peuple), le journal de la section turinoise du Parti socialiste italien dont Antonio Gramsci est le rédacteur en chef. Un an plus tard, Maria Giudice va être la première femme à être nommée secrétaire de la Chambre du travail de Turin. 

La mère disait à sa fille Goliarda (Moi, Jean Gabin - édition Attila): "Tu ne dois te soumettre à personne, et moins que quiconque à ton père ou à moi. Si quelque chose ne te convainc pas, rebelle-toi toujours".

Le père de Goliarda, Giuseppe Sapienza, de quatre ans plus jeune que Maria Guidice, est un avocat socialiste défenseur des pauvres et des dominés. C'est le vice-secrétaire et le propagandiste du PSI pour la Sicile. En 1911, il est devenu le secrétaire de la chambre du Travail à Catane, la deuxième ville de Sicile, à l'est de l'île.

En 1918, Maria Giudice est condamnée à trois ans de prison pour avoir incité les ouvriers d'une manufacture d'armes à abandonner le travail. Libérée l'année suivante, elle rencontre Giuseppe Sapienza, qui a déjà trois fils, en Toscane lors d'une manifestation et s'établit avec lui à Catane à partir de 1920.  Maria est socialiste révolutionnaire et c'est le Parti qui l'envoie en 1920 en Sicile, sur un terrain très dangereux où plusieurs syndicalistes viennent d'être assassinés. 

Six enfants de Maria et trois enfants de Guiseppe vont vivre avec eux en Sicile. De nombreux demi-frères et demi-sœurs, mais des fantômes aussi: Goliardo, son frère aîné, assassiné avant sa naissance (il est retrouvé noyé, assassiné par les fascistes le 16 mai 1881), Goliarda, sa sœur aînée, morte à la naissance deux ans avant la naissance de la future écrivaine. De 1920 à 1924, Maria milite en Sicile pour une gestion communautaire des terres et la création d'un minimum salarial. Elle et Giuseppe dirigent la chambre du Travail de Catane et le journal Unione, dont les locaux sont incendiés à deux reprises par les fascistes. Les parents de Goliarda échappent aussi à une tentative d'assassinat fasciste. 

Avant les quatre ans de Goliarda, seule enfant de Maria et de Giuseppe, trois de ses demi-frères et sœurs vont encore mourir. Josina Civardi, d'une pleurite, après une nuit passée dans une rizière pour échapper aux milices, José Civardi, retrouvé pendu en prison, et Goliardo-Danilo, le dernier né de la famille. Giuseppe, le père de Goliarda, s'éprend tour à tour de deux des filles de sa femme, les demi-sœurs de Goliarda, Cosetta, puis Olga. En 1933, la famille Sapienza-Giudice déménage dans la Civita, le quartier populaire de Catane qui rassemble artisans et prostituées.   

Giuseppe et Maria sont athées. Ce qui n'empêchent pas les sœurs aînées de confectionner à la benjamine une rrobe de religieuse dans laquelle elle va prier dans un autel consacré à Jésus.

Sous le régime fasciste, les parents vivent dans une forme de retrait hostile vis-à-vis de la société dominante et retirent Goliarda de l'école pour lui donner une éducation originale, basée sur la liberté intellectuelle, l'athéisme et le socialisme. En 1938, la mère de Goliarda, Maria, montre les premiers signes d'un effondrement psychique qui va conduire à la folie. En 1940, une bourse d'étude permet à Goliarda Sapienza, âgée de 16 ans, d'entrer à l'Académie d'art dramatique à Rome. Maria Giudice s'établit avec elle, basculant progressivement dans une forme de folie. 

De 1942 à 1944, alors que son père est détenu pendant quelques mois à la prison de Catane, Goliarda monte sur scène, notamment dans des pièces de Pirandello, mais elle interrompt ses études avec l'occupation allemande de l'Italie. Son père, relâché en mai 42, s'établit à Rome et crée les brigades Vespri. Goliarda fait partie de ce groupe de résistance sous un faux nom. Recherchée par la police allemande, Goliarda se réfugie dans un couvent. Elle est atteinte de tuberculose à la fin de la guerre tandis que sa mère est internée en hôpital psychiatrique.  

Goliarda devient après la guerre une figure du théâtre italien, jusqu'à être comparée à Sarah Bernhard. En 1945, lle fonde avec Silverio Blasi et Mario Landi la compagnie de théâtre d'avant-garde T45, puis en 1946 la Compagnia del piccolo teatro d'arte.

Après la chute du fascisme et la fin de la guerre, Goliarda Sapienza devient pendant 17 ans la compagne du cinéaste Francesco (Citto) Maselli, le neveu de Luigi Pirandello, résistant et membre éminent du Parti communiste italien.

C'est l'assistant d'abord des cinéastes Luigi Chiarini, Michelangelo Antonioni, de Visconti. Et l'auteur en son nom propre du film "Les Egarés" (Gli sbandati, 1955), qui analyse la situation de l'Italie en 1943 et de "La femme du jour" (La donna del giorno) en 1956.  En 1964 il réalise Gli Indifferenti (Les Deux rivales) inspiré d'un roman de Alberto Moravia, avec Claudia Cardinale et Rod Steiger, un portrait psychologique d'une famille en décadence. Il en 1970 il renoue avec le film politique avec Lettera aperta a un giornale della sera (Lettre ouverte à un journal du soir) où il raconte le projet de constitution d'une brigade internationale de combattants pour le Vietnam d'un groupe d'intellectuels de gauche. En 1975, dans Le Suspect (Il Sospetto), avec Gian Maria Volonte et Annie Girardot, il relate le destin d'un militant communiste clandestin dans l'Italie fasciste.

Goliarda sera comédienne sous la direction de Luigi Comencini et de Luchino Visconti qui la fait triompher au théâtre chez Pirendello et l'engage comme assistante sur le tournage de son film "Nuits blanches" (1957).

En 1958, après une crise psychique et intérieure, Goliarda décide de se consacrer à l'écriture et de s'éloigner du cinéma et du théâtre.  Auparavant, son engagement révolutionnaire semblait vouer à une forme d'absurde ou de futilité bourgeoise le travail d'écriture.

Même si en 1960 elle revient au théâtre avec la pièce Liola de Luigi Pirandello dans une mise en scène de son ami Silverio Blasi. En 1962, Goliarda fait une première tentative de suicide. Elle est hospitalisée dans un asile psychiatrique où elle subit des électrochocs, puis entreprend une psychanalyse avec Ignazio Majore, qui va l'amener, au moment de sa relation avec Francesco Maselli bat de l'aile (elle s'éprend de son psychanalyste), même si elle restera toute sa vie proche de lui, à écrire des récits autobiographiques: Lettre ouverte (1967) et Le Fil de midi (1969), La certitude du doute. Elle y parle de sa jeunesse, de sa relation avec ses parents, de la vie de sa famille durant le régime fasciste et son séjour dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide suivant la mort de sa mère en 1953. La mère de Goliarda est une figure charismatique, fascinante et écrasante, sombrant dans la folie à la fin de sa vie, qui inspire la Modesta de L'Art de la Joie

En 1964, Goliarda fait une nouvelle tentative de suicide et reste plusieurs jours dans le coma. En 1965, elle rompt avec Cito Maselli.

C'est en 1969 que Goliarda Sapienza se lance à corps perdu dans L'arte della gioia.

Mais comme écrivaine, Goliarda Sapienza est peu connue de son vivant en Italie.  Le seul livre qui lui vaudra un peu de succès est son récit de ses mois de détention à la prison des femmes retiendra l'attention de la presse pour son caractère sulfureux - une "people" membre de l'intelligentsia en prison, pensez donc - plus que pour des raisons littéraires. Dans une période de crise existentielle, Goliarda Sapienza se fait arrêter, à 56 ans, en 1980, pour vol de bijoux (ceux d'une riche amie romaine). Dans "L'Université de Rebibbia" elle raconte son séjour carcéral, ses amitiés avec ses codétenues, prisonnières de droit commun, junkies, voleuses, mais aussi jeunes révolutionnaires gauchistes.  A sa sortie de prison, Goliarda continue d'écrire, avec un regard plus apaisé porté sur son enfance, sa vie. Dans Moi, Jean Gabin, elle raconte son enfance de la Sicile des années 30. A sa sortie de prison, Goliarda Sapienza vit une histoire d'amour à Rome avec une de ses codétenues sortie de prison elle aussi, Roberta, une révolutionnaire.

Son grand roman, L'Art de la Joie, qu'elle met 8 ans à écrire, ne sera publié, d'abord en France et en Allemagne, que 10 ans après sa mort.

A suivre.

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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 05:47
Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
Juliette Greco : « Nous saluons avec respect et émotion cette grande amie des communistes » (Fabien Roussel et Pierre Dharréville - PCF)

Nous apprenons avec une grande tristesse la disparition de Juliette Gréco, au terme d’une vie extraordinaire.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, jeune résistante déjà rompue au combat pour la liberté, nourrie d’un insatiable désir de vivre et riche de valeurs progressistes, Juliette Gréco emprunte le chemin d’une vie libre. L’intrépide jeune femme se jette dans le Paris des arts, y fait les plus belles rencontres et s’y construit les plus solides amitiés sans jamais se départir de son estime du monde ouvrier et de ses combats. Etoile scintillante au cinéma, égérie des poètes et des musiciens, elle affirme avec Jacques Prévert : « Je suis comme je suis », imposant une figure féminine nouvelle, grandie dans le sillage de Simone de Beauvoir. Elle ne s’en départira jamais.

Devenue l’interprète des poètes les plus illustres, servie au fil d’une carrière d’une exceptionnelle longévité par des mélodistes hors pair et d’une étonnante variété, elle nous laisse un extraordinaire bouquet de chansons qui n’appartiennent qu’à elle et sont notre bien commun. Elles ont nourri une grande part de notre imaginaire collectif. Nous saluons avec respect et émotion cette grande amie des communistes et des utopistes d’un monde meilleur, cette grande voix universellement reconnue de notre culture, cette femme sensible qui savait si bien donner la force d’aller de l’avant.

Hommage. Juliette Gréco, au revoir et merci…
Vendredi 25 Septembre 2020 - L'Humanité

Icône de Saint-Germain-des-Prés, elle a mis la poésie à portée de nos vies. Juliette Gréco est morte. Il nous reste ses chansons, à vivre et à aimer.

 

Elle a eu une vie « magique, complètement dingue », confiait-elle avec ce sourire coquin et mutin, regard noir pétillant ourlé de longs cils soyeux. Juliette Gréco est morte, dans sa maison de Ramatuelle, entourée des siens. Doucement.

Toute sa vie n’a été que « ferveur, refus, amour, combat ». Juliette Gréco était folle. Folle d’amour, folle de vivre, folle de danser jusqu’au bout de la nuit dans les caves de Saint-Germain. Follement éprise de liberté aussi, cette liberté qui vous donne la force, le courage, l’audace de braver les interdits, les tabous. Juliette Gréco était l’incandescence incarnée, longue silhouette noire, cheveux en cascade. Face public dans un simple halo de lumière, il émane d’elle une sensualité dont elle se démarque par un port altier qui contraste avec sa voix, grave, profonde, puissante. Un jeu de scène, sobre, austère. Corps immobile, seules les mains bougent, papillonnent, dessinant des arabesques qui attrapent au vol les mots. Regard droit, fixe, perdu au loin, rattrapé par un sourire espiègle, ironique.

Sulfureuse malgré elle, Gréco sait pertinemment la charge érotique qu’elle dégage. Mais elle reste seule maître à bord de son corps. « Elle vit comme elle veut, elle aime qui elle veut », nous confie Bertrand Dicale (lire son entretien ci-après). Elle aime Miles Davis. Miles Davis l’aime. Passionnément. Ils ont à peine 20 ans. Ils sont prêts à se marier. Mais aux États-Unis le mariage entre un homme noir et une femme blanche est interdit. Miles repart. Elle reste à Paris. Ils s’aimeront de loin en loin, à mille lieues des préjugés racistes, des regards obliques de quelques passants mal intentionnés. Juliette les ignore. Avec superbe. « Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était noir, se souvenait-elle. Ce n’est qu’aux États-Unis que je me suis rendu compte à quel point il était noir. »

Le tourbillon de la vie l’emporte. Elle se rêvait danseuse, elle sera chanteuse. Elle chante les poètes qui écrivent pour elle. Des chansons sur mesure, de la haute couture, mots dentelés, ciselés, métaphores brodées de perles sur des textes de mousseline qui déroulent des sens cachés qu’elle devine, intuitivement. Les mots l’habillent quand elle murmure Déshabillez-moi. Elle donne de la force aux femmes, le pouvoir d’être libres, libres de leurs désirs. Si tu t’imagines… complicité féminine, elle retourne les arguments très mâles, hey, fillette, n’attends pas, fonce, te goures. Les femmes comprennent. Elle est elle-même cette fillette que les rides du temps n’épargneront pas, mais elle se fiche du temps, les hommes n’ont qu’à bien se tenir.

Mais sa vie ne se résume pas à la chanson. Elle tourne dans quelques films, notamment avec John Huston et Richard Fleischer (lire ci-après), tous deux produits par Darryl F. Zanuck, avec qui elle entretiendra une relation amoureuse pas de tout repos. En 1965, elle est Belphégor, le fantôme du Louvre pour la télévision française. Quatre épisodes réalisés par Claude Barma et Jacques Armand qui convoquent la France entière devant le petit écran. Les enfants sont terrorisés, les téléspectateurs adorent frissonner. Gréco, tout de noir vêtue, erre dans les couloirs du musée, un masque spectral sur le visage. Tout est mystère, fantastique. Bien des années plus tard, on demandera encore aux gardiens du musée où se cache Belphégor…

Officiellement, Juliette Gréco naît le 7 février 1927 à Montpellier. Enfance chaotique, cabossée, entre un père absent et une mère fuyante qui ne l’aimait pas. Elle a 16 ans quand sa mère, résistante, est arrêtée en 1943. Juliette et sa sœur échapperont aux griffes de la Gestapo mais le répit sera de courte durée. Elles sont arrêtées cinq jours plus tard. Prisonnières à Fresnes, torturées. Juliette sera libérée en raison de son jeune âge. Sa mère et sa sœur seront déportées à Ravensbrück. Elle les reverra très vite à leur libération, en avril 1945.

Juliette Gréco a appris la vie au débotté, seule dans un Paris occupé avec pour seul bagage un ticket de métro. Elle se réfugie chez Hélène Duc, la seule personne qu’elle connaissait, à Saint-Germain-des-Prés. Elle renaît à la vie. Deuxième naissance. Juliette est sans le sou, s’habille avec ce qu’elle trouve, des vêtements masculins, des godillots à grosses semelles. Elle fête la Libération sous des allures de mauvais garçon, prend des cours de théâtre et, déjà, dans les sous-sols enfumés des caves de Saint-Germain-des-Prés, elle danse jusqu’au petit matin sur des airs de jazz avec Boris Vian, Miles Davis et tous les jazzmen américains qui passent par là. Le jour, aux terrasses du Café de Flore, elle devise avec Sartre et Beauvoir. On lui parle d’existentialisme. Elle ne sait pas très bien ce que cela veut dire mais, si cela veut dire vivre, elle acquiesce. Elle est jeune, jolie, étrange, fascinante, agaçante. Elle prend tout de la vie qui s’offre à elle, l’amour, la musique, la poésie, la philosophie, la politique. Elle écoute les intellectuels avec la même intensité que les poètes. Elle devient la muse de Saint-Germain-des-Prés.

En 1950, elle compte à son répertoire Rue des Blancs-Manteaux, spécialement composée pour elle par Sartre sur une musique de Joseph Kosma. Suivront une cascade de chansons comme autant de perles qui marqueront à jamais son répertoire : Si tu t’imagines (Queneau/Kosma) ; la Fourmi (Desnos/Kosma) ; Je suis comme je suis (Prévert/Kosma) ; les Feuilles mortes (Prévert/Kosma) ; Sous le ciel de Paris (Jean Dréjac/Hubert Giraud) ; Je hais les dimanches (Aznavour/Florence Véran). Elle se produit dans les cabarets de la rive gauche, chacune de ses chansons faisant l’objet d’un enregistrement 78 tours puis de 33 tours.

1961, elle enregistre Jolie môme. La liste des auteurs de cet album est impressionnante : Léo Ferré, Jacques Brel, Guy Béart, Georges Brassens, Bernard Dimey, Robert Nyel… Gainsbourg, fasciné par le mystère qui émanait de Gréco, vaincra sa timidité et osera lui proposer la Javanaise. Puis Accordéon. Le piano à bretelles du pauvre. Juliette a toujours été accompagnée d’un accordéoniste, d’un pianiste. Gérard Jouannest. Le pianiste de Brel. Ils se rencontrent à la fin des années 1960. Ils vont travailler côte à côte, se marieront en… 1988 et vivront trente ans ensemble, jusqu’à la disparition de Jouannest. Mais revenons à ces années-là, Juliette est alors mariée avec Michel Piccoli et ces deux-là s’aiment passionnément. Ils sont partout ensemble, conjuguant amour et vies professionnelles. Jusqu’à leur séparation en 1977. Ils incarnent ces artistes « engagés », comme on disait alors sans honte, bien au contraire. Il y avait eu Sartre et Beauvoir. Il y aura Gréco et Piccoli, mais aussi Signoret et Montand.

Gréco et Piccoli sont emblématiques du vent nouveau qui souffle dans le paysage politique. Le Programme commun réunit la gauche, le peuple de gauche, des ouvriers de Billancourt aux artistes, des intellectuels aux paysans. Après 68, l’espoir d’un autre possible est là, à portée de main. On les croise à des meetings, Juliette se produit dans les Fêtes de l’Huma à La Courneuve, bien sûr, mais aussi en province. Même si elle ne fait jamais de grandes déclarations, sa seule présence donne du baume au cœur. Combien de tours de Fêtes de l’Huma au compteur ? Un certain nombre. Jusqu’à sa dernière, en 2015.

Son répertoire a évolué. Elle chante désormais des chansons de Benjamin Biolay ou d’Abd Al Malik. Mais aussi tous ses classiques. Sur la Grande Scène de la Fête, celle qui sera désormais celle de ses adieux, elle est cette fillette mutine, coquine et grave. Dans sa loge, après son récital, elle se confie à notre confrère Victor Hache. « La Fête, c’est un moment formidable de ma vie. Il y a cette rencontre humaine, faite de tendresse, d’amour et d’humour. » Les yeux scintillant de larmes, elle évoque le Temps des cerises, qu’elle chante « par tous les temps, partout dans le monde. C’est une belle chanson, les gens en connaissent le sens. Mais elle signifie plus que ça. Elle dit nous sommes ensemble, nous sommes du même sang, de la même bataille, pour l’amour de l’autre ». La caméra survole le public de la Fête. Il n’a d’yeux que pour elle, un chœur de 100 000 voix fredonnant, tout bas, le refrain. L’émotion est là, palpable. Sa frêle silhouette défie la pluie et le vent. « La chanson, c’est mon amant, mon amour, ma passion. La possibilité miraculeuse de contact avec les autres. Je ne dirai jamais assez merci à tous ceux qui m’ont rendu la vie miraculeuse. » C’est nous toutes et tous, Madame Gréco, qui vous disons Merci…

Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
« Je préfère partir debout avant d’y être obligée »
Vendredi 25 Septembre 2020
À l’occasion de son dernier tour de chant, Merci, et de son passage à la Fête de l’Humanité 2015, Juliette Gréco avait accordé à l’Humanité dimanche un entretien dont nous publions ici de larges extraits.
 

Elle a chanté Brel et Gainsbourg. Son Déshabillez-moi ne l’empêche pas d’être pudique. Rencontre avec un mythe vivant de la chanson française.

Pourquoi avoir entamé votre tournée d’adieux intitulée Merci ?

Juliette Gréco Ce n’est pas « adieu », c’est « merci ». Merci pour tout ce que vous m’avez donné, pour avoir fait de ma vie un rêve éveillé, des années de magie. Je vous ai donné tout ce que j’ai pu, mais j’ai reçu beaucoup.

Quel rapport entretenez-vous avec la scène ?

Juliette Gréco C’est ma patrie. Dans le monde entier, la scène est mon pays.

Et pourtant, vous la quittez…

Juliette Gréco Il ne faut pas aller trop loin. Il vaut mieux partir avant d’avoir à partir. Il ne faut pas insister trop longtemps. Je fais ce métier depuis soixante-cinq ans. C’est déjà une longue vie. Ma tête, mon cœur, ma pensée, mon cerveau fonctionnent très bien. Mais j’ai un corps. Il ne faut pas qu’il faiblisse. Je préfère partir debout avant d’y être obligée.

Quels souvenirs conservez-vous de la Fête de l’Huma ?

Juliette Gréco J’ai rencontré beaucoup d’amis, comme Roland Leroy, Georges Marchais ou Aragon, mais aussi plein de gens anonymes et inconnus qui venaient vers moi avec affection, tendresse et amitié.

Adaptez-vous votre tour de chant au public de la Fête ?

Juliette Gréco Je chante dans le monde entier les mêmes choses pour des gens de culture, de religion et de couleur différente. Pourquoi je chanterais une chose au Châtelet et une autre à la Fête de l’Huma ? Ce serait irrespectueux.

Comment envisagez-vous votre avenir ?

Juliette Gréco Je ne l’envisage pas du tout. Quand je m’y surprends, la nuit quand je ne dors pas, la douleur est grande. Y penser me torture et me fait mal. Y penser est insupportable. Donc, je ne veux pas le savoir. Je laisse la vie et le temps faire. Je verrai dans quel état je suis dans un an et demi (à la fin de Merci – NDLR). J’ai 88 ans. Je n’ai jamais fait de projets d’avenir. J’ai toujours compté sur la vie et sur les autres. Je n’ai jamais cru à demain. Le matin, je suis toujours surprise d’être là.

Cela permet-il de vivre plus sereinement ?

Juliette Gréco Plus fort, avec plus d’enthousiasme. Un jour de plus est une heureuse surprise, un bonheur qui m’est offert. La vie est une chose belle mais je n’ai pas de projets. Je ne me dis pas : « Ah, quand je serai grande… » ou « quand je serai vieille »… C’est pour manger tout de suite !

Ces 65 ans de carrière ne vous aident-ils pas à relativiser ?

Juliette Gréco Chaque chose, chaque instant de la vie est important. Chaque chanson est un combat. C’est comme un enfant. Il faut l’amener devant les gens. Il faut qu’ils l’acceptent, faire en sorte qu’ils l’aiment. J’ai eu beaucoup de chansons interdites comme Maréchal nous revoilà. Cela lui a donné un certain retentissement, a rendu les gens plus curieux. Apparemment, quand c’est interdit, c’est plus amusant. Je prends les choses avec beaucoup de calme. Les refus qu’on m’a infligés ont été constructifs. Le succès est une chose magnifique et l’échec aide parfois.

Il aide en quoi ?

Juliette Gréco À faire avancer les choses, à essayer de mieux faire, à comprendre les raisons de cet échec. Le succès est la récompense de tout, c’est le paradis. L’échec est une leçon.

Y a-t-il toujours une explication rationnelle ?

Juliette Gréco Non. Pas toujours. Des chanteuses et des chanteurs magnifiques n’ont pas de succès. Pourquoi ? C’est une chose qui fait que l’humilité m’est familière. Catherine Sauvage, une magnifique chanteuse, n’a pas du tout eu la place qu’elle méritait. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Je ne m’explique toujours pas pourquoi on m’a donné tout cela, pourquoi j’ai eu cette formidable vie, pourquoi je suis arrivée là où je suis. C’est-à-dire à une place étrange et bizarre. Cette question me revient souvent. Mais je suis très heureuse que cela me soit arrivé sans vraiment comprendre pourquoi à moi et pas à d’autres. Le choix du public est une chose étrange. Il aime, il adore et il jette. Ce métier est très cruel. Et magique.

Vous donnez l’impression d’être toujours accompagnée par ces artistes connus dans le passé…

Juliette Gréco Je pense à eux tout le temps. J’ai un coffre-fort avec tous ceux que j’aime. Brel et Gainsbourg ne sont pas morts pour moi. Il y a des gens qui ne meurent pas. Je ne vais pas aux enterrements parce que je ne veux pas avoir de certitudes. Je sais que c’est très chic d’y aller mais cela ne m’amuse pas du tout. Je préfère les garder vivants. Continuer à les chanter veut dire qu’ils sont toujours là. Il y a deux morts. La mort clinique et l’oubli. C’est quand on oublie les gens qu’ils sont morts.

HD. Pourquoi avez-vous écrit si peu de chansons ?

Juliette Gréco J’ai écrit quatre chansons que je ne chante pas à cause de ces magnifiques auteurs que j’ai. Ils me donnent des complexes d’infériorité. Et cela me gêne. J’y trouve quelque chose d’indécent.

Qu’entendez-vous par indécent ?

Juliette Gréco Je me mets un peu à nu en me chantant. Je suis bizarrement pudique. Le corps est une chose mystérieuse et doit le rester. Quand je vois dans la rue des filles qui ont des jupes au ras du bonheur, je trouve cela dommage. D’autant que ce ne sont pas toujours les plus belles. C’est un beau spectacle mais je préfère la découverte. Le texte et la musique sont importants, et ce n’est pas avec mon corps que je vais vendre ça.

Que vous inspire le monde actuel ?

Juliette Gréco  e suis assez contente d’avoir mon âge et de mourir bientôt. L’avenir me fait peur. Je me suis toujours dit : « On va se battre, l’intelligence va gagner. » J’ai en général un amour profond pour la race humaine. Là, j’ai peur. Nous sommes revenus à la barbarie ordinaire. On marche à reculons à toute pompe. Je suis bouleversée et inquiète. Autrefois, quand je voyais une femme enceinte, je souriais. Aujourd’hui, je m’inquiète. Chaque jour m’apporte quelque chose de beau, mais que va-t-il se passer ? Où va-t-on ? On va vers le refus des femmes, le racisme ordinaire. On avait fait des progrès, maintenant, c’est fini. On redevient totalement barbares. Ce qui se passe est grave. Il faut un peu se réveiller. Je vois mal cet avenir de peur des autres. Quand j’avais 30 ou 40 ans, il n’y avait pas de clé sur ma porte. C’était sans problème. Maintenant, on ferme et on a des alarmes.

Juliette Greco et Miles Davis

Juliette Greco et Miles Davis

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 12:19
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse - Communiqué du PCF et articles d'hommage du Monde (Daniel Psenny) et de L'Humanité (Marie-José Sirach)
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse - Communiqué du PCF et articles d'hommage du Monde (Daniel Psenny) et de L'Humanité (Marie-José Sirach)
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse.
 
Journaliste et réalisateur, il était un ami fidèle. Foisonnant d’idées, il s’attachait à donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas assez, les ouvriers, les étrangers, les femmes précaires, les enfants des quartiers populaires... Marcel Trillat était un journaliste exigeant et talentueux, ce qui le conduisit à exercer des responsabilités éminentes au sein du service public de l’audiovisuel. Il était aussi un militant engagé et un syndicaliste. Élu CGT au conseil d’administration de France télévision, il avait participé à la grande aventure de la radio libre Lorraine Cœur d’acier. Documentariste reconnu, il avait obtenu le Grand Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre en 2007.
 
Marcel Trillat était un homme droit, pétri d’une grande générosité. Il participait avec cœur à nos échanges et à nos travaux, nous encourageant toujours à être créatifs dans notre réflexion et notre action. Marcel
Trillat a marqué notre histoire. Il va nous manquer.
 
 
Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord, Pierre Dharréville, en charge des questions culturelles au PCF et député des Bouches-du-Rhône,
 
Le 18 septembre 2020.
 
Marcel Trillat, journaliste et documentariste, est mort
Marcel Trillat, journaliste et documentariste, est mort

Entré dans l’équipe de « Cinq colonnes à la “une” » en 1965, il réalisa de nombreux reportages sur les lieux des luttes sociales. Il est mort le 18 septembre, à l’âge de 80 ans.

Daniel Psenny – Le Monde, 19 septembre 2020

 

Œil vif, voix chaude, gueule de baroudeur, militant syndical…, Marcel Trillat fait partie de ces journalistes qui ont marqué l’histoire de l’audiovisuel public. L’annonce de sa mort, vendredi 18 septembre, d’une crise cardiaque survenue à Paris à l’âge de 80 ans, a créé une vive émotion au sein de France Télévisions, où il a formé et accompagné de très nombreux journalistes aujourd’hui en poste. « Il a façonné une génération de reporters », souligne Hervé Brusini, ex-journaliste de France 2 et aujourd’hui président du Prix Albert-Londres. « Ce fut un modèle », ajoute Dominique Pradalié, elle aussi ex-journaliste de la Deux.

Sur les réseaux sociaux, anciens collègues, politiques et syndicalistes ont tous rappelé son « intégrité », son « humanisme » et ses « combats » aux côtés des étrangers, des précaires, des oubliés et, surtout, des « prolos », auxquels il a consacré plusieurs documentaires.

Etudes de lettres

Né le 4 avril 1940 à Seyssinet-Pariset (Isère), petit village du Vercors, Marcel Trillat a grandi dans la ferme tenue par ses parents. Une enfance heureuse dans une famille catholique non pratiquante. Son père, agriculteur et militant socialiste, était revenu meurtri de la guerre de 14-18. Il fut aussi un des chefs maquisards de la région contre les nazis et Marcel Trillat fut fortement marqué par les récits sur la Résistance. La ferme était ouverte aux étrangers et à ceux qui avaient faim.

Dans un long film entretien réalisé en 2018 par la documentariste Jeanne Menjoulet, Marcel Trillat raconte son engagement à gauche dès l’âge de 14 ans et sa rupture avec la religion. « Dans la cour de récré, on se foutait sévèrement sur la gueule entre les pro et anti-FLN », dit-il. Vite repéré par les Jeunesses communistes de la région, il adhère au PCF en 1956 lors de ses études à l’Ecole normale de Grenoble. Son engagement avec les communistes provoqua une rupture douloureuse avec son père qui, en tant que socialiste, défendait l’engagement de la France dans son ancienne colonie.

Après l’Ecole normale, il démarra des études de lettres à la faculté de Lyon. Comme le raconte Le Maitron, dictionnaire biographique du monde ouvrier, c’est dans la ferme familiale qu’il eut son premier contact avec la télévision où une équipe composée de Pierre Desgraupes et Jean-Pierre Gallo, deux piliers du magazine « Cinq colonnes à la “une” », étaient venus faire un reportage sur le monde paysan. En 1964, « monté » à Paris pour une réunion politique, il revoit Pierre Desgraupes qui le prend comme stagiaire à « Cinq colonnes ».

Dès 1965, il intègre le magazine et montre vite ses qualités d’intervieweur. En 1967, il réalise avec Hubert Knapp un reportage sur la grève des dockers à Saint-Nazaire que les dirigeants gaullistes – qui avaient la haute main sur l’information – refusent de diffuser en demandant même qu’il soit détruit. Marcel Trillat en sauvera une copie in extremis. L’année suivante, il est de tous les combats de Mai 1968 et est licencié de la télévision lors de la reprise en main par le pouvoir gaulliste.

Traversée du desert

Il commence alors une traversée du désert ponctué par la réalisation de plusieurs documentaires sur la vie ouvrière. En 1979, à la demande de la CGT, il s’installe à Longwy en Lorraine pour lancer avec un autre journaliste Jacques Dupont, Radio Lorraine Cœur d’Acier (RLCA), une radio pirate (à l’époque les « radios libres » étaient interdites) pour soutenir les ouvriers sidérurgistes en lutte pour le maintien de leurs emplois. « Une aventure comme on en vit une fois dans sa vie », dira t-il. L’antenne est ouverte à tout le monde à l’exception du Front national. Après deux ans de débats passionnés et de résistance, la CGT met fin à l’aventure jugeant que la radio s’était trop émancipée du syndicat. Marcel Trillat en tiendra longtemps rigueur aux dirigeants de la CGT et particulièrement à Henri Krasucki. Il quitte alors le PCF. Il en reste une chanson Le Chiffon rouge, de Michel Fugain, qui passait en boucle sur l’antenne et qui deviendra l’hymne de toutes les manifestations de la CGT.

En 1981, le journaliste fait son retour à la télévision après l’élection de François Mitterrand. Refusant de figurer sur la liste des « journalistes communistes » présentée par le PCF pour intégrer la télévision, il est contacté une nouvelle fois par Pierre Desgraupes, alors PDG d’Antenne 2, qui lui propose de reprendre du service. Il s’y fait vite remarquer avec deux reportages sur l’anniversaire du massacre des Algériens le 17 octobre 1961 et celui des morts du métro Charonne en 1962. Sa carrière sur la deuxième chaîne sera en dents de scie. Les différentes directions se méfient de sa liberté de ton et de sa qualité d’enquêteur pour dénicher des « affaires » lorsqu’il dirige le service des « infos géné ». Ainsi, en 1990, lors de la première guerre du Golfe, envoyé spécial sur le terrain, il dénonce en direct la censure de l’armée française qui contrôlait les journalistes « embeded ». Ce coup de gueule lui vaudra d’être muté comme correspondant à Moscou…

Après de nombreux reportages pour le magazine « Envoyé spécial », il quitte la rédaction de France 2 en 2000, mais poursuit ses mandats de représentant de la CGT au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006.

Entre 2000 et 2010, Marcel Trillat a réalisé plusieurs documentaires produits par Jean Bigot (300 jours de colère, Les Prolos, Femmes précaires, Silence dans la vallée) ainsi qu’un documentaire de référence L’Atlandide, une histoire du communisme avec Maurice Failevic. En 2007, il a reçu le Grand Prix de la SCAM pour l’ensemble de son œuvre. Toujours engagé politiquement, il a soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle.

Lire la chronique de 2014: Des immigrés perdus dans la Ville Lumière

Dates

4 avril 1940 Naissance à Seyssinet-Pariset (Isère)

1954 Ecole normale à Grenoble

1965 Entrée à « Cinq colonnes à la Une »

1968 Licencié de la télévision

1979 Création de Radio Lorraine Cœur d’Acier

1981 Retour à Antenne 2

18 septembre 2020 Mort à Paris

Daniel Psenny

Marcel Trillat, mort d’un humaniste
Samedi 19 Septembre 2020

Hommage. Journaliste, réalisateur, syndicaliste, militant infatigable, ami de notre journal, Marcel Trillat est mort vendredi 18 septembre à l’âge de 80 ans. Retours sur un parcours de vie journalistique et engagé d’un homme intègre.

 

On s’était dit que c’était partie remise. Qu’on se retrouverait l’an prochain, en août à Uzeste, mais aussi en septembre, à la fête de l’Humanité, au stand des Amis de l’Huma, deux rendez-vous que Marcel Trillat ne ratait jamais. La nouvelle de sa mort a plongé ses amis, ses proches dans la stupeur. “Un grand vide” pour Alain Delmas, secrétaire de l’union départementale de la CGT-Gironde. Une “immense tristesse” pour Marc Perrone qui a composé la plupart de la musique de ses films. “La perte d’un grand journaliste, d’un réalisateur qui a toujours donné la parole à ceux qui ne l’avaient pas” pour Jean Bigot, producteur de tous ses films depuis les années 2000…

Du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de la classe ouvrière

Marcel Trillat, c’est ce qu’a produit de meilleur le service public de l’audiovisuel. Un journaliste intègre, honnête, engagé, humaniste, toujours du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de cette classe ouvrière que d’aucuns avaient décidé qu’elle avait disparu. Disparu des radars médiatiques, rayés de la carte ces “Prolos” qu’il n’a eu de cesse de filmer, au coeur de l’action, des tensions, là où la lutte vous pousse à être plus fort, plus intelligent, plus libre. Marcel Trillat était un journaliste engagé qui savait tenir un point de vue sans se soucier des politesses. Il a fait ses classes auprès des plus grands. Pierre Desgraupes, fondateur de “Cinq colonnes à la une” lui a mis le pied à l’étrier, lui a donné le goût du métier. On ne compte plus les reportages qu’il a réalisé pour Cinq colonnes, au coeur d’une actualité sociale qui le passionnait. Le pouvoir gaulliste était sur les dents. Alain Peyrefitte, sinistre ministre de l’Information, faisait de la chasse aux sorcières son passe-temps favori. Trillat aura traversé des tempêtes, pris des coups, de ses ennemis mais aussi de ses amis, parfois. Mais malgré les coups ciseaux redoutables de la censure, sa mise à l’écart de l’ORTF en 68, sa réintégration en 1981, l’arrêt de Radio Lorraine coeur d’acier par la direction de la CGT d’alors, il a mené de front son métier de journaliste et ses responsabilités professionnelles et syndicales ( à la Cgt) à France télévision, par tous les temps, sous toutes les gouvernances. Il était de la trempe de ces journalistes pour qui ce métier ne se réduit pas à ânonner bêtement une information sans saveur. Il se donnait les moyens d’aller voir, de vérifier, d’enquêter, de contre enquêter.

Une fermeture d’usine, des licenciements, il ne se résignait pas aux trois lignes AFP qui tombaient sur les prompteurs. Il savait que derrière ces trois lignes, ces chiffres secs, c’était la vie d’hommes et de femmes que le capitalisme foutait en l’air. Alors il se rendait sur place, dans les usines, au bistrot d’en face, s’attachant à toujours tisser les indispensables lien de confiance avec les gens qu’il filmait. C’est cette confiance qui lui permettait de pénétrer dans leur intimité, de s’installer dans la cuisine du petit pavillon ouvrier acheté à crédit, dans le salon du modeste Hlm. Et les gens racontaient, se racontaient, sentant chez lui une écoute, une attention qu’ils n’avaient jamais rencontrées jusqu’ici. Ses reportages pour Envoyé spécial, sa trilogie consacrée aux “Prolos” attestent de son engagement journalistique, de son grand professionnalisme. Jamais le journaliste qu’il était se mettait en scène. Il posait une question, une deuxième faisant naître la parole de son interlocuteur, donnant ainsi accès à une histoire. Et Marcel aimait les histoires, ces tranches de vie qui tissent l’histoire avec un grand H. Il les racontait merveilleusement, revivait ses souvenirs sans jamais se donner le beau rôle et vingt ans, trente ans après, l’émotion était là, palpable, qui l’obligeait à marquer une pause, essuyer une larme, pour mieux repartir à l’assaut des souvenirs heureux, malgré les défaites, les trahisons, parce qu’il n’avait jamais renoncé à l’idée d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, plus fraternel...

Il était une fois “le 1er mai à Saint-Nazaire

Rien ne préparait Marcel Trillat a devenir ce grand journaliste du service public de l’audiovisuel. Fils de paysans isérois, né en 1940, c’est à l’Ecole normale de Grenoble, puis à Lyon où il poursuit des études universitaires, en pleine guerre d’Algérie, qu’il devient communiste. Mais c’est à l’occasion d’un tournage de l’émission “5 colonnes à la Une” dans la ferme familiale qu’il rencontre une première fois Pierre Desgraupes. En 1965, Marcel Trillat “monte” à Paris pour une réunion politique et retrouve Desgraupes un peu par hasard qui lui fait part de son souhait de former des jeunes journalistes de télévision. Marcel Trillat saisit la perche et s’embarque dans cette aventure télévisuelle unique en son genre qui donnera ses lettres de noblesse à la télévision publique.

Il aurait pu être enseignant, il devient journaliste et s’intéresse naturellement au monde du travail, à ces “prolos”, ces héros des temps modernes. En 1967, Trillat sait qu’à Saint-Nazaire, les ouvriers des chantiers navals, après de longs mois de lutte préparent joyeusement la manif victorieuse du 1er mai. Il propose un reportage sur ce premier mai à l’équipe de 5 colonnes. Pas très convaincue mais il faut bien traiter du 1er mai qui revient, tel un marronnier, chaque année sur le tapis en conférence de rédaction. Marcel Trillat et Hubert Knapp s’installent à Saint-Nazaire et recueillent des témoignages à la fois poignants et drôles des ouvriers, refaisant jouer, ou mimer, certaines scènes aux protagonistes. Puis ils filment LA manif, les femmes, au premier plan, chevilles ouvrières silencieuses et invisibles de ce mouvement qui défilent, en tête. Trillat se révèle grand interviewer: non seulement il sait accoucher la parole de ses interlocuteurs mais aussi capter et accorder autant d’importance aux silences, aux larmes de joie et de souffrance. Au-delà du bonheur de la victoire, il filme avec son compère le bonheur de la dignité et de la fierté retrouvés. De retour à Paris, le film, pas tout à fait mixé, est projeté en petit comité, en présence d’un représentant du ministre de l’Information Alain Peyrefitte qui s’écrie, à la fin de la projection: “C’est du mauvais cinéma!”. Ce à quoi Desgraupes lui rétorque: “Monsieur, vous êtes là pour dire si c’est de la bonne ou mauvaise politique. Faites votre métier, vous êtes payé pour ça. Quant à savoir si c’est du bon ou du mauvais cinéma, c’est à nous de le dire”. Malgré le soutien de Desgraupes, le film sera censuré et jamais diffusé à la télévision. Si le film “le 1er mai à Saint-Nazaire” existe aujourd’hui en dvd, c’est parce qu’au sortir de cette projection, Marcel avait quitté la rue Cognacq-Jay en “volant” les bobines, sachant pertinemment que s’il les laissait là, elle serait aussitôt détruites. Cette même année, il réalise avec Jacques Krier et Paul Seban  “Ce jour-là” sur la mobilisation des jeunes communistes contre la guerre du Vietnam.

L'Humanité au coeur

Un an après, mai 68 agit comme une déflagration. Les personnels de l’ORTF se mettent en grève. Le pouvoir gaulliste fera le ménage sans ménagement, virant plus d’une centaines de journalistes dont Marcel Trillat. Les années qui suivent témoignent de sa volonté farouche de poursuivre et défendre son métier de journaliste. Il réalise des films de commandes pour le service audiovisuel de la CGT (“la Cgt en mai 68”, “le Frein” et “Étranges étrangers”, mais aussi pour le Pcf. Il parvient à réaliser pour la télévision “l’Usine”, en 1970, par l’entremise de journalistes et producteurs amis restés dans la maison et même un “Expressions directes” avec Georges Marchais en 1975, dont la production était confiée aux partis politiques. En 1976, l’Humanité-Dimanche créée une nouvelle rubrique “Une Vie”, à laquelle il collabore avec Marcel Bluwal.

17 mars 1977… Dans une des salles de la mairie de Longwy, Marcel Trillat, clope au bec, aux côtés de son confrère Jacques Dupont, entourés de plusieurs dizaines de personnes, donne le coup d’envoie de la radio Lorraine coeur d’acier, LCA, qui émet clandestinement sur le bassin minier. Cette expérience marquera à jamais Marcel Trillat. Première radio libre, il ouvre l’antenne, permet à chacun, quelque soit son appartenance syndicale ou politique, à l’exception du Front national, de s’exprimer. Pas de censure. Il riait au souvenir du générique, quelques notes tremblotantes à la flûte à bec; des interventions des “débrouilleurs” pour empêcher les tentatives de brouillage de la police; des revues de presse hilarantes où les Unes des quotidiens nationaux étaient joyeusement dézinguées en direct. C’était une “radio de l’espoir”, disait-il. Gérard Noiriel alors jeune professeur, à Longwy, aura une émission. Le chanteur Renaud s’y arrêtera un soir après un concert et reversera l’intégralité de son cachet. Guy Bedos aussi s’invitera dans les locaux enfumés de Longwy. Le professeur Albert Jacquard viendra expliquer la génétique: “Partout dans la ville, depuis tous les postes de radio, on l’écoutait nous raconter la génétique, on entendait une mouche voler” se souvenait-il. C’est la direction de la Cgt qui mettra un terme à cette aventure unique: “ça fait partie des quelques bisbilles que j’ai eu avec la Cgt. Mais j’en ai aussi eu avec le parti” confiait-il. Il restera toujours à la Cgt, siègera au conseil d’administration de France-Télévision pour le SNJ-Cgt de 2001 à 2006. Il rendra sa carte du parti en 1987 mais restera pour la vie un “communiste de coeur”, un compagnon de route et de lutte aimé de tous les militants, qu’ils soient coco, gauchistes, libertaires... 

“Trois cents jours de colère” en 2002, “les Prolos” en 2003 et “Femmes précaires” sont ces derniers documentaires pour la télévision, produits par VLR (Vive la Révolution), la société de production de Jean Bigot. Marcel réalisera avec Maurice Failevic “l’Atlantide, une histoire du communisme” en 2011 puis, en 2013, “des Étrangers dans la ville” qui fait écho à l’un de ses tout premiers documentaires tourné en 1970, “Étranges étrangers”, comme une déclinaison du poème de Prévert…

Marcel Trillat était de tous les combats. Militant infatigable, il aimait la vie, rire, boire un coup de gorgeon au stand des Amis de l’Huma ou partager une omelette aux cèpes au stand du Gémeur à Uzeste. Il aimait la rédaction de l’Humanité, et la rédaction le lui rendait bien. S’il le pouvait, il se joignait à nous lors du traditionnel repas de la rédaction à la fête de l’Huma. Il avait toujours un mot d’encouragement ou de félicitation, affichant son soutien à notre journal dont il fut un des plus ardents défenseurs. Il était certes fatigué mais sa mort, soudaine, laisse un grand vide….

Marie-José Sirach

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