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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 06:56
Danielle Casanova

Danielle Casanova

Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
Pierre Georges, Colonel Fabien et son amie

Pierre Georges, Colonel Fabien et son amie

Henri Krasucki

Henri Krasucki

Gilbert Brustlein

Gilbert Brustlein

Marcel Rayman

Marcel Rayman

Par

À la fin de 1939, le PCF, isolé et contraint à l’illégalité, est à deux doigts de disparaître de la scène politique. De cette extrême fragilité, il parvient pourtant à faire une force quand la scène démocratique tout entière disparaît avec l’Occupation et que le temps est venu de la Résistance. Quand celle-ci s’achève, le PCF est devenu le premier parti français.

Le pacte germano-soviétique et la « drôle de guerre »
Le 23 août 1939, la signature du pacte germano-soviétique, préparée dans le plus grand secret par Staline et son entourage le plus proche, prend à contre-pied la direction soviétique dans sa majorité, les responsables de l’Internationale présents à Moscou et la totalité de ses sections nationales.
Le PCF, désarçonné par la nouvelle, ignorant le protocole secret prévoyant le partage de la Pologne, justifie la décision soviétique en dénonçant les atermoiements franco-britanniques des mois précédents. Pour lui, le choix diplomatique de l’URSS ne remet pas en question la stratégie communiste des temps de Front populaire. Mais, pour Staline et bientôt la direction de l’Internationale communiste, l’analyse est tout autre, la guerre a un caractère impérialiste, les communistes doivent refuser de s’y associer et la dénoncer. Le 17 septembre, l’entrée de l’Armée rouge en Pologne, conformément aux dispositions secrètes du pacte, accélère le processus. Le 22, le PCF lance un appel à la paix qui dénonce avec vigueur la politique de défense nationale du gouvernement français. Le 26, le gouvernement Daladier décrète l’interdiction du parti et d’un grand nombre de ses « organisations de masse ». Le 1er octobre, les députés communistes entérinent le nouveau cours en adressant une lettre au président de la chambre, signée par quarante-quatre des soixante-quatorze députés de 1936 et demandant que soient étudiées d’éventuelles propositions de paix, conséquences du traité signé trois jours plus tôt.
Le 5 octobre ont lieu les premières arrestations de députés après la réception de leur lettre par le président de la chambre. Le 30 novembre, le gouvernement décide d’aller jusqu’au bout et les députés votent la levée d’immunité parlementaire du Groupe ouvrier et paysan (nom pris par le groupe communiste après la dissolution du parti). Florimond Bonte, chef du groupe, est arrêté en pleine séance. Le 20 février 1940, la même chambre vote la déchéance des députés communistes, avant que ne s’ouvre leur procès. Entre-temps, le 18 novembre 1939, un décret a prévu l’internement dans des camps des individus « dangereux pour la défense nationale ». Le 10 avril 1940, le décret rédigé par le ministre socialiste de la Justice, Albert Sérol, assimile l’activité communiste (la propagande défaitiste) à une trahison passible de la peine de mort. Le lendemain, L’Humanité clandestine fustige dans le même élan la guerre, le décret scélérat et le gouvernement social-fasciste.
Affaibli par la répression, ses militants désemparés face à une politique internationale et pour beaucoup d’entre eux retenus aux armées, le PC est entré dans la rude vie de la clandestinité. Son groupe dirigeant est éparpillé.

Appel à un front national de lutte pour l’indépendance nationale
Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance sa grande offensive contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. Malgré le courage de ses soldats, l’armée française est balayée. C’est l’effondrement, Paris est abandonné, le gouvernement depuis Bordeaux accepte les conditions allemandes, et le 10 juillet le parlement vote les pleins pouvoirs à Pétain qui s’empresse de proclamer l’État français, la collaboration avec l’Allemagne et la mise en œuvre de la révolution nationale qui commence par prendre des mesures antisémites et à stigmatiser les étrangers.

« La stratégie du PCF qui vise à rassembler dans l’action sans attendre, afin de préparer la libération, lui permet de sortir de son isolement. »

Après quelques flottements à l’égard des manœuvres allemandes qui laissent entendre la possibilité de faire reparaître L’Humanité, la direction du PCF affirme sa défiance à l’égard du nouveau régime et dénonce les occupants qui le soutiennent. La reconstruction clandestine passe notamment par la mise en place de comités populaires mais aussi par la diffusion, à côté de L’Humanité clandestine, de journaux et de tracts. Georges Politzer comme Gabriel Péri écrivent dès le début de 1941 des pamphlets qui dénoncent l’idéologie nazie, le racisme et l’obscurantisme dont elle est porteuse. Dans le Nord, les communistes s’impliquent dans la grève héroïque des mineurs. Le PCF met déjà en cause l’occupation et appelle à la constitution, dès mai 1941, d’un front national de lutte pour l’indépendance nationale.
Dès cette époque, avril 1941, les organisations juives de la MOI [Main-d’œuvre immigrée, regroupant les communistes étrangers vivant en France] du Parti communiste dénoncent les premières rafles et l’antisémitisme d’État.

La lutte armée
Lorsque les troupes de l’Allemagne nazie envahissent l’URSS, l’engagement communiste prend une nouvelle ampleur. Le PCF, en relation avec l’Internationale, lance la lutte armée dans des conditions très difficiles. Des jeunes communistes, des anciens des brigades internationales, des militants de la MOI sont aux premiers rangs de ceux qui organisent les sabotages de convois ferrés et l’attaque de soldats allemands. Les autorités allemandes, appuyées par le gouvernement de Pétain, lancent une répression qui s’abat en priorité sur les communistes. Ce sont les premiers fusillés et guillotinés de la fin de l’été 1941 par les autorités françaises qui vont jusqu’à établir les listes d’otages à fusiller, à Chateaubriant et au Mont Valérien. La répression est associée à des procès publics des résistants communistes, hommes et femmes, ensuite exécutés. Bientôt, c’est également la déportation sans jugement, selon une procédure Nacht und Nebel (nuit et brouillard) qui doit briser la résistance communiste. Les coups portés sont terribles mais la lutte armée se réorganise avec la mise en place des francs-tireurs et partisans (FTP) et les actions dans les grandes villes de la zone occupée puis, en 1943, dans le sud du pays. La stratégie du PCF qui vise à rassembler dans l’action sans attendre, afin de préparer la libération, lui permet de sortir de son isolement. Devenu incontournable, il est bientôt un interlocuteur des différents mouvements de résistance et participe à la constitution du Conseil national de la Résistance en mai 1943. Représenté à Londres puis à Alger, il contribue à l’élaboration du programme du CNR adopté en 1944. Une partie notable de ses propositions dans le domaine économique et social, les nationalisations et le projet de Sécurité sociale, est retenue. Dans le cadre de la préparation de la libération, les communistes négocient leur entrée au gouvernement provisoire à Alger et participent à l’activité de l’assemblée consultative. En somme, le PCF développe son activité sur différents terrains, celui de la lutte armée avec les FTP qui rejoignent au printemps les forces françaises de l’intérieur (FFI), au sein desquelles ils vont jouer un rôle important dans les combats de la libération, aussi bien à Paris, qu’à Marseille ou dans le Limousin par exemple. Mais ils ont également déployé leur activité dans le monde du travail en étant les instigateurs de la réunification syndicale de la CGT et en réalisant une politique de large rassemblement sur la thématique patriotique. En direction des intellectuels et des artistes, Les Lettres françaises diffusent cette démarche dont Aragon s’est inlassablement fait le protagoniste. Moins de cinq ans après le début de la guerre, le PCF a reconquis une influence dont l’ampleur se vérifie dans les combats de la Libération puis lors des premières élections en 1945. Après le débarquement des troupes anglo-américaines, alors que la libération du territoire n’est pas terminée et que la guerre continue, Maurice Thorez arrive à Paris en décembre 1944 et indique que la stratégie du parti s’inscrit dans la reconstruction du pays et de la démocratie. L’heure n’est pas à la révolution et à la prise du pouvoir, même si le parti s’efforce de renforcer ses positions et développe une conception de la politique et de l’appareil d’État, qui se heurte à la stratégie gaulliste fondée sur la résistance intérieure des lieux de pouvoir.

Serge Wolikow est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 
Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 05:42
Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman à Berlin

Vassili Grossman à Berlin

Il y a une douzaine d'années, je lisais avec passion Vie et destin, transporté et admiratif devant la force de cette fresque romanesque embrassant les contradictions et le souffle historique d'une époque à la manière d'un de ses modèles, lu quelques semaines auparavant, Guerre et paix de Tolstoï. Vie et destin était le deuxième volet, achevé en 1962 par Vassili Grossman, d'un cycle romanesque sur la vie des soviétiques au temps de la bataille de Stalingrad et de la Grande guerre patriotique contre les nazis. La première partie s'appelait Pour une juste cause. Les 1200 pages de Vie et destin, en poche, constituent pour moi un des plus grands romans du XXe siècle, dans la lignée des romans russes les plus ambitieux, avec une dimension philosophique et historique, un réalisme sublimé par une force dramatique et un élan de vie incroyable, ceux de Tolstoï, Dostoïevski, Pasternak, mais il ne put être publié que 15 ans après la mort de l'auteur, d'un cancer, et en occident, car le roman avait été dénoncé comme subversif, Grossman recevant la visite d'officiers du KGB, sans être arrêté toutefois, et frappé par la censure. Les responsables du KGB comprirent que malgré les XXe et XXIIe congrès du parti, malgré le "dégel" de l'époque Khrouchtchev, le droit d'inventaire et de critique sur les crimes de Staline et le système de répression qu'il avait mis en place, on ne pouvait pour préserver les intérêts du système aller aussi loin que le portrait que brossait Grossman de la réalité soviétique de l'URSS à l'époque de Stalingrad, et de la lutte contre l'invasion allemande et le Nazisme. Il nous permet d'assister à ce moment charnière à travers des personnages vraisemblables, complexes et sans manichéisme: les sœurs Lioudmila et Evguénia Chapochnikov, le physicien Strum, de simples soldats, russes ou allemands, Novikov un colonel des blindés dans l'armée soviétique, des généraux, des professeurs et académiciens lâches et conformistes, un important SS, bâtisseur d'Auschwitz, des fonctionnaires du parti, de vieux bolcheviks intègres comme l'intellectuel Krymov, qui se retrouve dans les geôles de la Tcheka sans avoir douté du bien-fondé du socialisme soviétique, les chefs des deux camps: Staline et Hitler. Les communistes sincères n'ont pas le mauvais rôle dans ce roman mais par contre le stalinisme est analysé et dénoncé dans sa dimension de dévoiement absolu des idéaux communistes d'émancipation, dans son fonctionnement criminel et monstrueux, et mis en miroir du totalitarisme nazi. Il y est aussi question de la montée et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le mécanisme de contrôle politique de Staline basé sur la paranoïa et la création de faux complots et de faux ennemis, un antisémitisme contraire aux circonstances d'émergence et à l'inspiration de départ de la révolution communiste de 1917, mais que Staline a bien exploité, avec notamment la répression des médecins juifs après le pseudo complot des "blouses blanches", ce qui sera une des raisons qui va ébranler profondément la croyance de Grossman dans les valeurs du système soviétique, lui qui au moment de la bataille de Stalingrad et de la seconde guerre mondiale croyait qu'il s'agissait d'une lutte à mort contre la barbarie fasciste destructrice de toute civilisation en même temps que du peuple juif, et qui avait perdu sa mère et toute une partie de sa famille dans l'extermination des Juifs d'Union Soviétique par les Nazis après l'opération Barbarossa.    

Vassili Grossman est le 12 décembre 1905 dans la ville ukrainienne de Berditchev, qui possédait l'une des plus importantes populations juives d'Europe centrale. Les parents de Grossman, séparés, appartenaient à une élite cultivée. Petit garçon, Vassili avait vécu deux ans en Suisse avec sa mère, avant la Première Guerre mondiale. De retour à Berditchev en 1918, Grossman vécut donc enfant la révolution bolchevique et la guerre civile, particulièrement désastreuse pour l'Ukraine, et notamment pour la communauté juive. On dit que 150 000 Juifs, soit environ un tiers des Juifs d'Ukraine, furent massacrés pendant la guerre civile, principalement par les Blancs et les nationalistes anti-communistes. Puis de 1920 à 1922, ce fut la famine, avec des centaines de milliers de morts pour la seule Ukraine.

Grossman partit en 1923 faire des études de chimie à l'université de Moscou. En 1928, il épouse sa fiancée de Kiev, Anna Petrovna Matsouk, Galia, et ils ont une fille deux ans plus tard, Kati. En 1932, l'Ukraine connaît une famine encore plus dévastatrice que la première, dix ans plus tôt, provoquée par la campagne de Staline contre les Koulaks et la collectivisation forcée et accélérée, en dépit du bon sens, de l'agriculture. Des millions de personnes en meurent. Son diplôme de chimie en poche, Grossman partit travailler à Stalino près de Donetsk, dans le Donbass, une région qu'il retrouvera sur le front pendant la Seconde guerre mondiale. Au début des années 30, de retour à Moscou pour soigner sa tuberculose, Grossman publie deux romans coup sur coup: Glük Auf! (Bonne chance!) et Stephan Koltchougine.  Les deux romans étaient dans le moule du réalisme soviétique mais avaient néanmoins des personnages très convaincants et une force romanesque. Une nouvelle, "Dans la ville de Berditchev", parue en avril 1934, lui valut les louanges de Mikhaïl Boulgakov, auteur de La Garde blanche (1925) qu'il adapta pour le Théâtre d'art de Moscou ( de façon inattendue, cette adaptation, sous le nom de La journée des Tourbine, description pleine d'humanité des officiers et intellectuels tsaristes, devint la pièce préférée de Staline)  et surtout du chef d’œuvre fantastique paru de manière posthume, Le Maître et Marguerite. En 1935, alors que son union avec Galia était défaite depuis des années, Grossman entame une nouvelle relation avec Olga Mikhaïlovna Gouber, de 5 ans son aînée. Son mari fut arrêté et exécuté en 1937 pendant la folie des purges staliniennes. Cette année là, Grossman devint membre de l'Union des écrivains, une marque officielle de reconnaissance qui procurait bien des avantages. Mais en février 38, Olga Mikhaïlovna fut arrêtée, pour l'unique raison qu'elle avait été l'épouse de Gouber. Grossman intervint très vite pour convaincre les autorités qu'elle était sa femme désormais et il adopta les deux fils Gouber. 

Quand la Wehrmacht envahit l'Union soviétique le 22 juin 1941, Grossman se porte immédiatement volontaire pour l'Armée Rouge même s'il était complètement inapte à la guerre, bien qu'âgé de 35 ans seulement.

Pendant plus de mille jours passés au front dans des conditions souvent dantesques et infernales, infiniment dangereuses, Grossman, correspondant spécial pour le compte du journal de l'Armée rouge, Krasnaïa Zvezda, autrement dit L’Étoile rouge, s'est avéré le témoin oculaire le plus fin et le plus honnête des lignes de front soviétiques entre 1941 et 1945. Les carnets commencent le 5 août 1941, date à laquelle Grossman fut envoyé sur le front par le général David Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda. Bien que cela ait été le journal officiel de l'Armée rouge, les civils le lisaient pendant la guerre avec plus d'avidité encore que les Izvestia.  Staline tenait à en vérifier chaque page avant impression, ce qui poussa le collègue de Grossman, Ehrenbourg, à déclarer en privé, non sans humour, que le dictateur soviétique était son plus fidèle lecteur... Grosman étudiait tout ce qui avait trait à l'armée: la tactique, l'équipement, et aussi le jargon militaire, qui le fascinait tout particulièrement. Il travaillait tellement sur ses notes et articles qu'il avait peu de loisirs pour quoi que ce soit d'autre. "Durant toute la guerre, écrivit-il plus tard, le seul livre que j'aie lu a été Guerre et Paix, mais deux fois...". Il fit preuve d'un extraordinaire courage sur le front, alors que la plupart des correspondants de guerre ne décollaient pas des postes de commandement. Grossman, qui était de façon si manifeste un représentant de l'intelligentsia juive de Moscou, sut gagner la confiance et l'admiration des soldats du rang de l'Armée Rouge. C'était un exploit remarquable. A Stalingrad, il réussit à faire la connaissance de Tchekhov, le meilleur tireur d'élite de la 62e armée, et il fut autorisé à l'accompagner jusqu'à sa tanière de tueur et à le regarder descendre les Allemands les uns après les autres. A la différence de la plupart des journalistes soviétiques soucieux de reproduire des clichés politiquement corrects, Grossman était d'une patience exceptionnelle dans sa manière d'interroger les uns les autres. Il s'appuyait, comme il l'expliqua plus tard, sur des "conversations avec des soldats retirés pour un moment de repas. Le soldat vous dit tout ce qu'il a dans la tête. On n'a même pas besoin de poser des questions". Grossman, dont la région d'enfance et de jeunesse, la mère et la famille, sont en proie à la barbarie nazie, s'engage avec passion de son rôle d'écrivain correspondant de guerre allié d'une Résistance militaire et populaire vitale pour l'Union soviétique, la Russie, les juifs, et la civilisation. Sans être membre du Parti communiste, Grossman a cette époque est surtout un patriote soviétique. En août 42, Grossman rejoint Stalingrad, après avoir vécu une série de défaites, d'encerclements et de replis de l'Armée Soviétique, malgré une résistance acharnée. Le général Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda, avec lequel Grossman avec des relations complexes, reconnaissait les talents exceptionnels du reporter. Il dira: "Tous les correspondants du front de Stalingrad furent stupéfaits de la façon dont Grossman avait amené le commandant de division, le général Gourtiev, un Sibérien taciturne et réservé, à lui parler six heures durant, sans une pause, lui disant tout ce qu'il voulait savoir, à l'un des moments les plus difficiles (de la bataille). Je sais que Grossman ne prenait jamais aucune note écrite au cours d'une entrevue. Cela l'aidait à gagner la confiance des gens. Il mettait tout par écrit plus tard, après avoir regagné un poste de commandement ou l'isba des correspondants. Tout le monde allait se coucher et Grossman, malgré la fatigue, transcrivait tout méticuleusement".

Pour Grossman, la bataille de Stalingrad fut une expérience de vie majeure. Il croyait que l'héroïsme de l'Armée rouge à Stalingrad permettrait non seulement de gagner la guerre, mais de changer la société soviétique et de la libérer des crimes des procès spectacles, des répressions du NKVD, des purges. Grossman assista aussi à la bataille de Koursk, le plus grand engagement de blindés de l'histoire qui mit un terme à la possibilité pour la Wehrmacht de lancer une autre offensive majeure après sa défaite à Stalingrad. Il suivit la libération de l'Ukraine et de Berditchev par l'Armée Rouge, vit les traces des exécutions de masse des Juifs ukrainiens, auxquelles avaient succombé sa mère, et le reste de sa famille. Il décrit ce qu'il voit du sinistre ravin de Babi Yar, aux portes de Kiev, où des dizaines de milliers de juifs (33 771 exactement, massacrés par le Sonderkommado SS 4a à la fin septembre 1941) furent massacrés. Avant même que l'Armée rouge eût atteint le territoire polonais, il fut l'un des premiers correspondants à entrer dans le camp de la mort de Maïdanek, près de Lublin, puis décrit le fonctionnement et ce que fut le sort pathétique des victimes du camp de Treblinka, au nord-est de Varsovie. Son essai, L'Enfer de Treblinka, est l'un des textes les plus importants et les plus précoces qui ait été sur l'Holocauste et il y a été fait référence devant le tribunal de Nuremberg. Enfin, Grossman raconte au jour le jour, avec une grande richesse de description qui vient de son humanité et de son empathie, l'entrée en Allemagne, la bataille de Berlin, en 1945.   

En lisant les passages d'articles de Grossman, les pages de ses notes et de ses lettres, ou même de ses romans, sélectionnés, pour présenter la quintessence de son témoignage au jour le jour et de son vécu sur ces années de guerre effroyables à l'est, à partir d'un travail exceptionnel de Antony Beevor et Luba Vinogradova, sur l'introduction desquels nous nous appuyons pour écrire cet article, on tombe sur des passages d'une grande finesse psychologique sur l'état d'esprit des soldats, des moments d'héroïsme, de bravoure et d'abattement des soldats et des civils, des critiques aussi des décisions de l'état-major ou du politique, des moments pathétiques et d'autres surréalistes, qui rappellent les descriptions hallucinées qu'un autre très grand écrivain, Curzio Malaparte, correspondant de l'autre côté, pour un journal fasciste italien, suivant l'avancée de l'armée allemande, faisait de la Guerre en Union soviétique, descriptions consignées dans Kaputt (publié à Naples en 1943): 

"Pendant le combat, la tête du conducteur d'un blindé lourd a été arrachée. Le tank est revenu tout seul, parce que le conducteur mort avait le pied appuyé sur l'accélérateur. Le tank a traversé la forêt en brisant les arbres et il est arrivé jusque dans notre village avant de s'arrêter. Le conducteur sans tête était encore assis dedans." 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 5, p.62)

Janvier-Février 42, Grossman est avec la 37e armée, près de Severnyi Donets, à 40 km au sud-est de Karkhov. Ils font face à la 6e Armée allemande sous les ordres du général Friedrich Paulus que Grossman retrouvera à Stalingrad:

"Gel mordant. Neige qui crisse. L'air glacé coupe la respiration. Les narines deviennent collantes, les dents font mal. Sur les axes de notre avancée gisent des Allemands gelés. Les corps sont absolument intacts. Ce n'est pas nous qui les avons tués, c'est le froid. De petits malins redressent les Allemands gelés sur leurs jambes ou à quatre pattes, ils créent de savants groupes sculptées, fantastiques. Les corps gelés sont debout, les poings levés, les doigts écartés, certains ont l'air de courir en rentrant la tête dans les épaules. Ils portent des chaussures et de petites capotes toutes minces, en papier, des tricots qui ne gardent pas la chaleur. La nuit, avec la lune qui brille, les champs enneigés paraissent bleu foncé, et dans la neige bleus se dressent, installés ça et là par les petits malins, les corps sombres des soldats allemands gelés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 10, p.114)

Le 23 août 42, les bombardiers allemands détruisent Stalingrad. En 3 jours, il y aura 40 000 victimes civiles dans la ville en flammes. Grossman quitte la ville pour rejoindre la ville martyr où va se jouer le combat du siècle. Avant de rejoindre le sud, Grossman ne résiste pas à une visite à la propriété de Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana qu'il avait vu pour la dernière fois avant qu'elle soit occupée par le général Guderian, au mois d'octobre 41:

"Iasnaïa Poliana. Quatre-vingt-trois Allemands étaient là, gisant à côté de Tolstoï. On les a déterrés et enterrés dans les trous des bombes à effet de mine larguées par les Allemands.

Les fleurs devant la maison foisonnent, c'est un bel été. Voilà donc, apparemment, la vie, pleine de douceur et de calme.

La tombe de Tolstoï, avec des fleurs encore, des abeilles qui butinent sur les fleurs et, à l'aplomb de la tombe, de petites guêpes immobiles en suspension. Tandis qu'à Iasnaïa Poliana le grand verger a gelé. Tout est mort: les pommiers desséchés se dressent tout gris, moroses, sans vie, comme des croix sur des tombes.

Une grand-route bleutée comme de la cendre. Dans les villages règnent les femmes. Sur le tracteur, au conseil de village, dans les granges du kolkhoze, à l'écurie, dans la queue pour la vodka. Des filles éméchées s'avancent avec un accordéon en chantant, elles font leurs adieux à une compagne qui part pour l'armée". 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 13, p.153)

La traversée de la Volga à Stalingrad: 

"Traversée terrible. Peur immense. Le bac est plein de voitures, de charrettes, de gens par centaines, serrés les uns contre les autres, et il reste coincé; de très haut, un Ju-88 a largué une bombe. Une énorme colonne d'eau, toute droite, blanc bleuté. Sentiment de terreur. Dans le bac, il n'y a pas une seule mitrailleuse, pas un canon antiaérien. La tranquille et claire Volga paraît effrayante, comme un échafaud.

La ville de Stalingrad, dans les derniers jours d'août et le début de septembre après l'incendie. La traversée pour Stalingrad. Au départ, pour nous donner du courage, nous avons bu, au sovkhoze, sur la rive gauche, une grande quantité de vin de pomme. 

Au-dessus de la Volga hurlent des Messer. La Volga est dans le brouillard et la fumée, on fait brûler sans cesse des fumigènes pour camoufler la traversée.

La ville incendiée, morte. La place des Combattants tombés. Des inscriptions sur les monuments: "Le prolétariat de Tsaritsyne la rouge aux combattants pour la liberté, morts en 1919 des mains des bourreaux de Warangel."

Dans l'entrée d'une maison brûlée, sur un amas d'affaires diverses, des habitants mangent du chtchi(* de la soupe au chou). Un livre traîne là, Humiliés et offensés. Kapoustianski a dit à ces gens: "Vous aussi vous êtes des humiliés et offensés".

Une jeune fille: "Nous sommes offensés, mais pas humiliés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 14, p.163-164)

La défense de Stalingrad fut soumise à la discipline la plus rigoureuse. On dit que 13 500 soldats soviétiques furent exécutés au cours des 5 mois que dura la bataille. D'ordinaire, le prisonnier "fautif", quelqu'un qui avait mal exécuté les ordres, désobéi, cherché à se soustraire au combat ou à fuir, devait se déshabiller avant d'être fusillé pour que son uniforme puisse être donné à quelqu'un d'autre et ne présente pas trop d'impacts de balles. 

Informé de la portée hallucinante de l'extermination des juifs en 41 lors de l'invasion allemande, Grossman écrivit à l'automne 43 un article intitulé "L'Ukraine sans les Juifs". Il semble avoir été refusé par Krasnaïa Zvezda et c'est le Comité antifasciste juif qui le publia. Staline refusait de créer des catégories dans la souffrance, les victimes n'étaient que des "citoyens de l'Union soviétique":

" Il n'y a plus de Juifs en Ukraine. Nulle part- Poltava, Kharkov, Kremenchoug, Borispol, Iagotine - , dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de village, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles; vous n'entendrez la voix douloureuse d'une vieille femme; vous ne verrez le visage sale d'un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement assassiné".

Fin 43, Grossman rejoint Ehrenbourg, un autre écrivain juif, encore plus introduit dans le système dirigeant communiste, dans une commission chargée de collecter des détails sur les crimes allemands pour le compte du CAJ, comité antifasciste juif. Ehrenbourg et Grossman voulaient que ces témoignages soient réunis en un "Livre noir". Il sera supprimé après la guerre à cause de la position stalinienne sur les crimes de guerre - "Ne pas diviser les morts" - mais aussi parce que l'implication des Ukrainiens dans les persécutions antisémites embarrassait les autorités.

Grossman écrit un article bouleversant sur "Le massacre des Juifs de Berditchev": 30 000 Juifs y écrit-il, ont été sauvagement et méthodiquement massacrés dans sa ville natale, tandis que les survivants se comptent sur les doigts de deux mains. Cet article ne put paraître dans le journal de l'Armée rouge, mais Grossman le garda pour son Livre noir des atrocités nazies et crimes contre l'humanité contre les populations civiles juives. En juillet 44, Grossman écrit aussi un très long article d'histoire immédiate extraordinairement lucide sur la mécanique d'extermination nazie appelé "L'Enfer de Treblinka", publié en novembre dans Znamya et cité au Tribunal de Nuremberg.

Cette description incroyablement pertinente et bouleversante, malgré le style très réfléchi et objectif de Grossman, basée sur l'observation directe et le témoignage de quelques bourreaux, voisins et victimes survivantes, de la vie et des principes de fonctionnement de ce camp d'extermination, rejoint complètement les analyses et faits établis par les historiens futurs. 

Note de lecture par Ismaël Dupont - 28 mars 2020

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka

"DANS L'ENFER DE TREBLINKA" - VASSILI GROSSMAN - JUILLET 1944

Un texte absolument majeur et précurseur sur l'Holocauste présenté dans Carnets de guerre - de Moscou à Berlin, 1941-1944 (Calmann-Lévy, 2007, 22€) mais copié ici à partir du site qui avait mis cet article en ligne. 

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/treblinka.htm

Aujourd'hui, on estime plutôt autour de 700.000 le nombre de Juifs exterminés dans ce camp. Une Commission générale d'enquête conclut à 731.600 personnes, Juifs, Polonais et Tziganes assassinées. (Les Crimes allemands en Pologne, Varsovie, 1948). Le chiffre de 700.000 est repris dans un article , L'acte d'accusation du procès de Treblinka (Le Monde Juif, revue du CDJC, juillet 1966). Raul Hilberg parle de 750.000 Juifs et plus de 800.000 victimes, au total.

 

"A l'est de Varsovie, sur les rives du Bug occidental, s'étendent des sables et des marais, d'épaisses forêts de- pins et de feuillus.  Sur cette terre indigente, les villages sont rares; l'homme évite les étroits chemins où le pied s'enlise, où la roue plonge jusqu'au moyeu dans le sable profond.
Dans cette nature morne, à plus de soixante kilomètres de Varsovie, se trouve la petite station de Treblinka, sur la ligne de Siedlce, à proximité de Malkinia, point de croisement (les voies ferrées venant de Varsovie, de Bialystok, de Siedlce et de Lomza.
De tous ceux qui furent amenés à Treblinka en 1942, bien peu sans doute avaient traversé ces lieux en temps de paix, et promené leur regard distrait sur la monotonie du paysage fait de pins et de sable, de sable et de pins, avec çà et là des touffes de bruyères, un buisson desséché, une station morose, un croisement de lignes... Peut-être le regard ennuyé du voyageur avait-il remarqué un embranchement à voie unique partant de la station pour s'enfoncer dans le bois parmi les pins qui l'enserraient des deux côtés. Cet embranchement conduisait à une carrière de sable blanc qui servait pour les constructions industrielles et urbaines.
La carrière est à quatre kilomètres de la station, au milieu d'un terrain nu, si ingrat que les paysans le délaissent comme un désert en pleine forêt.  Par endroits la terre est couverte de mousse; çà et là on voit se profiler la silhouette d'un pin chétif; un choucas ou une huppe bigarrée, de temps à autre, rayent le ciel.  Ces lieux désolés avaient été choisis. avec l'approbation du Reichsführer des S. S. Heinrich Himmler, pour devenir un charnier colossal, tel que l'humanité n'en avait encore jamais connu avant nos jours cruels, même aux époques de barbarie primitive.  Non, jamais l'univers n'avait rien vu d'aussi épouvantable.  C'était ici le plus atroce des camps de la mort établis par les S. S., qui dépassait en horreur Sobibor, Majdanek, Belzyce et Oswiencim.

Il y avait deux camps à Treblinka le camp n° 1, où travaillaient des détenus de différentes nationalités, surtout des Polonais; et le camp des Juifs le camp n° 2.
Le camp n° 1 (camp de travail ou disciplinaire) se trouvait- à proximité de la carrière de sable, non loin de l'orée du bois.  De type ordinaire, il ressemblait aux centaines, aux milliers d'autres camps que la Gestapo avait établis dans les régions occupées de Est.  Il datait de 1941.  On y retrouvait comme la synthèse des principaux traits du caractère allemand, déformés dans l'affreux miroir du régime hitlérien.  Ainsi passent, monstrueusement déformés dans le délire de la fièvre, les pensées et les sentiments qui étaient ceux du malade avant sa maladie.  Ainsi un dément déforme dans ses actes la logique des actes et des idées de l'homme normal.  Ainsi le criminel qui assène un coup de marteau sur le crâne de sa victime unit, à l'adresse que donne l'habitude, le coup d'oeil et la sûreté de main d'un forgeron, un sang-froid qui n'a plus rien d'humain.  L'esprit d'épargne, la méthode, la propreté minutieuse, - autant de qualités propres à beaucoup d'Allemands et qui portent leurs fruits, dans l'agriculture et dans l'industrie.  Mais l'hitlérisme les a mises au service du crime : dans le camp de travail polonais, la Reichs-S.S. opérait comme s'il se fût agi de cultiver des choux-fleurs ou des pommes de terre.
La superficie du camp était divisée en rectangles impeccables ; les baraquements étaient rigoureusement alignés; de petits bouleaux bordaient les allées couvertes de sable.  Des bassins bétonnés avaient été construits pour les oies et les canards,, et d'autres pour la lessive; on y accédait par des escaliers commodes.  Il y avait aussi, pour le personnel allemand, un four à pain modèle, un salon de coiffure, un garage, un distributeur d'essence avec son globe de verre, des dépôts.  Le camp ressemblait beaucoup - avec ses jardinets, ses pompes à eau, ses routes, bétonnées - au camp de Majdanek, près de Lublin, et à des dizaines d'autres camps de travail établis, dans l'est de la Pologne, où la Gestapo et les S.S. se croyaient installés pour longtemps.  Dans l'organisation de tous ces camps se, manifestent des traits bien allemands : la ponctualité,, le calcul mesquin, l'amour de l'ordre poussé jusqu'à la manie, le culte de l'horaire et du schéma élaboré jusqu'en ses moindres détails.

On était envoyé au camp n° 1 pour un laps de temps parfois très court : quatre, cinq ou six mois.  Il y avait là des Polonais coupables d'infraction aux lois du Gouvernement général, infraction de peu d'importance, bien entendu, car pour les cas graves c'était la mort sans différer.  Etre dénoncé, avoir laissé échapper un mot dans la rue, ne pas s'être acquitté intégralement des livraisons, refuser à un Allemand sa voiture ou son cheval, être non pas convaincu, mais simplement soupçonné de sabotage à la, fabrique, ou encore, si l'on était une jeune fille, repousser les propositions d'un S. S, suffisait pour être envoyé au camp disciplinaire où languissaient des centaines, des milliers de Polonais : ouvriers, paysans, intellectuels, hommes et femmes, vieillards et adolescents, mères et enfants.  Cinquante mille personnes environ ont passé par ce camp.  Les Juifs n'y étaient conduits que s'ils étaient passés maîtres dans le métier de maçon, de tailleur, de boulanger, de cordonnier, d'ébéniste.  Le camp comptait toutes sortes d'ateliers; celui de menuiserie, vaste, fournissait fauteuils, tables et chaises aux états-majors de l'armée allemande.

Le camp n° 1, organisé en automne 1941, cessa d'exister le 23 juillet 1944, alors que les détenus entendaient déjà gronder au loin l'artillerie soviétique...
Ce jour-là, au petit matin, wachmanns et -S. S., après avoir bu un verre de schnaps pour se donner du cœur au ventre, procédèrent à la liquidation du camp.  Lorsque vint la nuit, tous les détenus avaient été tués.  Tués et enterrés.  Sauf Maks Lewit, un menuisier de Varsovie qui, resté jusqu'au soir sous les cadavres de ses camarades, réussit à gagner la forêt.  Il raconte que gisant dans la fosse, il entendit trente garçons entonner avant d'être fusillés un chant soviétique, et l'un d'eux s'écrier : « Staline nous vengera ! » ,Quand le petit Leib, l'idole du camp, tomba dans la fosse, il se releva en disant : « Monsieur le wachmann, vous m'avez raté.  Tirez encore, et visez mieux ! »

On sait aujourd'hui ce qu'était le régime du camp n° 1 : des dizaines de témoins, Polonais et Polonaises, évadés ou relâchés, nous ont parlé du règlement auquel les détenus étaient soumis.  Nous savons tout du travail à la sablière et comment on précipitait au fond de la carrière ceux qui n'avaient pas rempli leur norme; nous savons ce qu'était la nourriture : cent soixante-dix à deux cents grammes de pain et un litre d'une lavasse infâme baptisée du nom de soupe; nous savons qu'on y mourait de faim et qu'on emportait sur des brouettes par delà les barbelés, pour leur donner le coup de grâce, ceux dont le corps était enflé; nous savons les orgies effrénées des Allemands; nous savons qu'ils violaient des jeunes filles et les tuaient après; qu'ils précipitaient les gens d'une hauteur de six mètres; que la nuit, leur bande ivre faisait irruption dans une baraque pour en tirer de dix à quinze détenus sur lesquels ils expérimentaient sans hâte différentes méthodes de mise à mort, tirant en plein cœur, dans la nuque, les yeux, la bouche, la tempe de leurs victimes.

Nous savons les noms des S. S. du camp, leur caractère, leurs habitudes, - nous connaissons le chef du camp, l'Allemand de Hollande van Eypen, assassin forcené, débauché insatiable, amateur de beaux chevaux et de courses.  Et le jeune Stumpf, dont le corps massif était secoué par des accès de rire irrépressibles chaque fois qu'il tuait un détenu ou qu'une exécution avait lieu en sa présence, Stumpf qu'on avait surnommé « la mort qui rit », et que Maks Lewit, laissé pour mort dans sa fosse, entendit rire la dernière fois le 23 juillet 1944, quand sur l'ordre du S.S. les wachmanns fusillaient les enfants.  Nous connaissons Swiderski, dit « le champion du marteau », l'Allemand borgne d'Odessa qui n'avait pas son pareil pour l'assassinat « à l'arme blanche », et qui en quelques minutes tua à coups de marteau quinze enfants de huit à treize ans reconnus impropres au travail.  Nous connaissons Preifi, dit «le Vieux». une brute maigre, maussade et taciturne, qui avait l'air d'un tzigane.  A l'affût près des ordures du camp, il attendait les détenus qui venaient en cachette manger des épluchures de pommes de terre; il leur ordonnait alors d'ouvrir lia bouche et tirait en plein dans cette bouche ouverte.  C'était sa façon de se distraire.
Nous connaissons Schwarz et Ledecke, deux assassins professionnels qui s'amusaient à tirer, le soir, sur les détenus revenant du travail, et qui en abattaient tous les jours vingt, trente et jusqu'à quarante.
Le cerveau, le cœur, l'âme, les habitudes, les paroles, les actes de ces pervertis étaient l'affreuse caricature du cerveau, du cœur, de l'âme, des habitudes, des paroles, des actes ordinaires à l'homme.  Le régime du camp, tout ce qu'on sait de leurs assassinats, leur amour des plaisanteries cyniques, qui rappellent celles de Burschen allemands ivres et batailleurs, leurs chansons sentimentales exécutées en chœur parmi les mares de sang, leurs discours sans fin aux condamnés à mort, leurs sermons, leurs sentences vertueuses soigneusement imprimées sur papier spécial : autant de monstruosités nées du vieux chauvinisme, de la suffisance, de la fatuité, de la morgue, du pédantisme allemands, d'une préoccupation exclusive de son petit nid et d'une indifférence glaciale pour tout ce qui vit, d'une foi fanatique et niaise en la supériorité de la musique, de la science, des vers, de la langue, des gazons, des W.-C., du ciel, de la bière et des maisons allemands.  Les vices et les crimes horribles de ces hommes résultent des vices du caractère national allemand.

Tel était le camp n° 1, autre Majdanek, mais en plus petit.  Et on eût pu croire qu'il n'y avait rien de plus affreux au monde.  Mais ceux qui vivaient là savaient bien qu'il y avait un autre camp cent fois plus horrible que le leur.  En mai 1942, les Allemands avaient en effet entrepris, à trois kilomètres de là, la construction d'une véritable usine de mort.  Les travaux, auxquels étaient occupés plus de mille paires de bras, avaient rapidement progresse.  Là, rien n'était prévu pour la vie tout pour la mort.  L'existence de ce camp devait être tenue profondément secrète; tel était l'ordre de Himmler.  Pas un homme ne devait en sortir vivant, et personne n'était autorisé à s'en approcher.  On tirait sans avertissement sur quiconque passait par hasard à un kilomètre de là.  Il était interdit aux avions allemands de survoler la région.  Jusqu'au tout dernier moment, les victimes qu'une ramification de la vole amenait au camp ignoraient le sort qui les attendait.  Les gardiens qui accompagnaient les convois n'étaient pas admis à franchir l'enceinte extérieure du camp : lorsque les wagons arrivaient, des S.S. venaient relever les gardiens.

Le train, ordinairement composé de soixante wagons, s'arrêtait dans le bois qui masquait le camp, où il était divisé en trois rames de vingt wagons chacune, que la locomotive, allant à reculons, Poussait successivement jusqu'au quai, à l'intérieur du camp; elle-même s'arrêtait juste devant les barbelés, ce qui fait que ni le mécanicien ni le chauffeur ne pénétraient dans le camp.  Lorsque la rame était déchargée,, le sous-officier S. S. de service sifflait les vingt wagons suivants qui attendaient à deux cents mètres.  Quand les soixante wagons étaient vides, la Kommandantur téléphonait à la station que le convoi suivant Pouvait se mettre en route.  Celui qu'on venait de décharger partait pour la carrière prendre du sable qu'il emportait à Treblinka ou à Malkinia.
On avait mis à Profit la situation géographique de Treblinka : les convois chargés de victimes arrivaient ici des quatre coins du monde : de l'ouest et de l'est, du nord et du sud.  Ils venaient de villes polonaises de Varsovie, de Miendzyrzec, de Czenstochowa, de Siedlce, de Radom, de Lomza, de Bialystok, de Grodno; ils venaient de Biélorussie, d'Allemagne, de Tchécoslovaquie, d'Autriche, de Bulgarie et de Bessarabie. Pendant treize mois, les convois se succédèrent en direction de Treblinka; chacun d'eux comptait soixante wagons, et sur chaque wagon des chiffres avaient été tracés à la craie : 150, 180, 200; ils indiquaient le nombre de personnes qui- s'y trouvaient.  Des employés du chemin de fer et des paysans tenaient en secret le compte de ces trains.  Karzimierz Skarzynski, un vieux de soixante-deux ans habitant Wolka (l'agglomération la plus proche du camp), m'a dit que certains jours il était passé jusqu'à dix trains devant Wolka sur la seule ligne de Siedlce, et qu'au cours de ces treize mois, bien rares avaient été les jours où l'on n'avait vu passer aucun train.  Or, ce n'était qu'une des quatre lignes qui mènent à Treblinka.  Lurjan Cukowa, mobilisé par les Allemands pour travailler à l'entretien de la voie conduisant au camp n° 2, affirme que du 15 juin 1942 au mois d'août 1943, il vit passer chaque jour de un à trois convois dont chacun comptait soixante wagons de cent cinquante personnes au moins.  Nous avons recueilli des dizaines de témoignages analogues.  Si même nous réduisons ces chiffres de moitié, nous pouvons dire qu'en l'espace de treize mois, environ trois millions de personnes furent amenées au camp.  Mais nous y reviendrons.
Le camp lui-même, avec sa ceinture extérieure, son quai, les dépôts où étaient rassemblés les objets ayant appartenu aux victimes et les autres locaux accessoires, occupait une superficie peu considérable : sept cent quatre-vingt mètres sur six cents.  Si pour un instant on avait des doutes quant au sort des millions d'êtres amenés là, si l'on pouvait supposer ne fût-ce qu'une seconde que les Allemands ne les assassinaient pas aussitôt arrivés, on se demanderait : où sont-ils donc ces hommes qui pourraient constituer la population d'un petit Etat ou d'une grande capitale d'Europe ? Pendant treize mois - pendant trois cent quatre-vingt-seize jours - les convois sont repartis chargés de sable ou bien à vide : personne n'est revenu du camp n° 2. Mais aujourd'hui la question se pose, terrible comme un glas : « Caïn, où sont-ils donc ceux que tu avais amenés ici ? »
Le fascisme n'a pu tenir secret le plus grand de ses crimes.  Mais ce n'est pas parce que des milliers d'hommes en ont été les témoins involontaires : sûr de l'impunité, Hitler résolut d'exterminer des millions d'innocents dans l'été de 1942, période des plus grands succès militaires fascistes; on sait aujourd'hui que c'est en 1942 que le chiffre des assassinats fut le plus élevé : les fascistes montrèrent alors ce dont ils étaient capables.  Si Adolf Hitler avait vaincu, il aurait su faire disparaître toutes les traces de ses crimes; il aurait su réduire au silence tous les témoins, eussent-ils été dix fois plus nombreux; aucun n'eût soufflé mot.  C'est pourquoi je m'incline une fois de plus devant ceux qui, en automne 1942, dans le silence du monde qui célèbre aujourd'hui sa victoire, ont arrêté, sur la rive abrupte de la Volga, l'armée allemande derrière laquelle bouillonnaient des flots de sang innocent, - devant les vainqueurs de Stalingrad, devant l'Armée rouge qui a empêché Himmler de faire le secret sur Treblinka.

Aujourd'hui les hommes ont parlé, les pierres et la terre ont porté témoignage.  Et nous pouvons, sous les yeux de l'humanité et devant la conscience du monde, parcourir l'un après l'autre les cercles de l'enfer de Treblinka, auprès duquel pâlit l'enfer de Dante.
Tout ce que vous allez lire, je l'ai reconstitué d'après les récits de témoins vivants, les déclarations d'hommes qui ont travaillé à Treblinka depuis sa création jusqu'au 2 août 1943, jour où les condamnés à mort se révoltèrent, brûlèrent le camp et s'enfuirent dans les bois.  Les wachmanns faits prisonniers ont confirmé mot pour mot les dires des témoins et les ont parfois complétés.  Tous ces hommes, je les ai vus de mes propres yeux, je leur ai parlé longuement, j'ai devant moi leurs dépositions écrites.  Ces témoignages, de sources pourtant différentes, concordent parfaitement, qu'il s'agisse de Bari, le chien du chef du camp, ou de la technique de l'assassinat en masse, de l'organisation du meurtre à la chaîne.
Engageons nous donc dans les cercles successifs de l'enfer de Treblinka.

Quels étaient ceux que les convois amenaient ? Des Juifs surtout, mais aussi des Polonais, des Bohémiens.  Au printemps de 1942, toute la population juive de Pologne, d'Allemagne, des régions occidentales de Biélorussie avait été parquée dans des ghettos.  Des millions d'ouvriers, d'artisans, de médecins, de professeurs, d'architectes, d'ingénieurs, d'instituteurs, d'artistes, vivaient confinés avec leurs femmes, leurs filles, leurs fils, leurs mères et leurs pères dans les ghettos de Varsovie, de Radom, de Czenstochowa, de Lublin, de Bialystok, de Grodno et dans des dizaines d'autres, plus petits.  Celui de Varsovie comptait à lui seul environ cinq cent mille habitants.  Cette réclusion, c'était la première partie, la partie préliminaire du plan hitlérien d'extermination des Juifs.  Au cours de l'été 1942, on décida de mettre à exécution la seconde partie du plan - la destruction physique des Juifs.  Himmler se rend alors à Varsovie et donne des ordres en conséquence.  Nuit et jour les travaux se poursuivent : on construit la fabrique de mort de Treblinka.  Dès juillet, les premiers convois arrivent de Varsovie et de Czenstochowa.  On a dit à tous ces gens qu'on les emmenait en Ukraine pour les travaux agricoles.  Ils ont avec eux vingt kilos de bagage, plus leur nourriture; c'est tout e qu'on leur a permis d'emporter.

Plus d'une fois les Allemands firent prendre à leurs victimes des billets pour « Ober-Majdan »; c'est ainsi qu'ils avaient baptisé Treblinka.  On commençait à parler dans toute la Pologne de ce lieu horrible.  Dès lors les S. S. évitèrent de prononcer le mot de Treblinka quand ils faisaient monter leurs victimes en voiture.  Mais leur comportement ne laissait aux voyageurs aucun doute sur le sort qui les attendait.  Ils étaient entassés à cent cinquante au moins, souvent à cent quatre-vingts et parfois à deux cents dans un wagon à marchandises, et pas une seule fois ils ne recevaient à boire pendant tout le trajet qui durait jusqu'à deux ou trois jours.  Ils étaient torturés par la soif au point d'en être réduits à boire leur urine.  Pour cent zlotys les gardiens promettaient une gorgée d'eau, mais le plus souvent ils n'apportaient rien.  On était si serré que parfois il fallait voyager debout.  En cours de route, surtout pendant les journées étouffantes de l'été, il mourait dans chaque wagon plusieurs personnes : des vieux et des cardiaques.  Comme on n'ouvrait pas les portes avant d'être arrivé à destination, leurs corps qui commençaient à se décomposer empoisonnaient l'air.  Si quelqu'un faisait flamber une allumette pendant la nuit, les gardiens ouvraient le feu.  Le coiffeur Abram Kon raconte que dans son wagon, ils blessèrent ainsi un grand nombre de personnes et en tuèrent cinq.
Pour ceux qui arrivaient des autres pays France, Bulgarie, Autriche, etc., le voyage était tout différent.  Ils n'avaient jamais entendu parler de Treblinka, et jusqu'au dernier moment ils étaient persuadés qu'on les emmenait travailler.  Les Allemands faisaient miroiter les commodités et les charmes de la vie nouvelle qui les attendait.  Certains convois arrivèrent chargés de gens qui avaient cru partir en pays neutre : ils étaient munis de passeports étrangers et avaient obtenu des autorités allemandes, en y mettant le prix, les visas nécessaires.
Un jour le train amena à Treblinka des citoyens du Canada, des Etats-Unis et d'Australie, que la guerre avait surpris en Europe : après bien des démarches et moyennant de gros pots-de-vin, ils avaient obtenu de partir en « pays neutre » ! Les trains venant d'Europe occidentale avaient des wagons-lits et des wagons-restaurants.  Ils étaient desservis par le personnel ordinaire : ici, pas de gardiens.  Les voyageurs emportaient des coffres volumineux, d'énormes valises, et de la nourriture en quantité.  Les enfants descendaient aux arrêts et s'informaient auprès des employés : serait-on bientôt à Ober-Majdan ?
De temps à autre il arrivait des convois de Bohémiens venant de Bessarabie et d'autres régions.  Des trains amenèrent aussi de jeunes Polonais, paysans et ouvriers, qui s'étaient soulevés ou avaient pris part à la guerre des partisans.
Il est difficile de dire ce qui est le plus affreux : d'aller à la mort dans d'horribles souffrances en sachant que chaque instant vous rapproche d'elle, ou bien de regarder par la portière d'un wagon de première classe dans, une ignorance complète de ce qui vous attend, tandis que de la station on téléphone déjà au camp pour annoncer l'arrivée du train et le nombre des nouvelles victimes.

Pour tromper jusqu'au bout ceux qui venaient d'Europe, un semblant de gare avait été aménagé sur le quai où les rames de vingt wagons venaient se décharger l'une après l'autre.  Une gare avec ses guichets, sa consigne et son restaurant.  Des flèches indicatrices disaient - « Trains pour Bialystok », « pour Baranowicze », « pour Wolkowysk », etc.  L'arrivée du convoi était saluée par un orchestre; tous les exécutants étaient vêtus de façon impeccable.  Un homme eu tenue d'employé du chemin de fer demandait les billets et faisait sortir les voyageurs sur une place.  Ils étaient trois ou quatre mille, chargés de sacs et de valises.  Les jeunes soutenaient les vieillards et les malades.  Les mères portaient leurs enfants dans leurs bras; les plus âgés se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place, foulée par des millions de pieds,, avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  L'oeil aux aguets saisissait bientôt des détails alarmants.  Çà et là, sur le sol balayé à la hâte (juste avant l'arrivée du train, c'était visible) des objets abandonnés traînaient encore : baluchons de vêtements, valises ouvertes, blaireaux, casseroles émaillées...
D'où venaient-ils ? Et pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ? Où étaient les lignes de Bialystok, Siedlce, Varsovie, Wolkowysk ?  Pourquoi les nouveaux gardiens avaient-ils ce ricanement étrange devant les hommes qui rectifiaient la position de leur cravate, les petites vieilles à la mise soignée, les garçons en costumes marins, les minces jeunes filles qui avaient su pendant tout le voyage garder propre leur toilette, les jeunes mamans enveloppant avec amour les nourrissons dans leurs couvertures ? Tous ces wachmanns en uniformes noirs, tous ces sous-officiers S. S. ressemblaient étonnamment aux conducteurs (l'un troupeau poussé à l'abattoir.  Pour eux, les nouveaux arrivés n'étaient déjà plus des vivants, et ils ne pouvaient s'empêcher de sourire devant leurs pudeurs, leurs marques d'amour, leur crainte, leurs attentions affectueuses, et le soin qu'ils prenaient des choses.
Qu'elles leur semblaient drôles, ces mères qui grondaient leurs enfants parce qu'ils s'étaient écartés de quelques pas ou qu'ils avaient sali leur petite vareuse, ces hommes s'épongeant le front de leur mouchoir et fumant des cigarettes, ces jeunes filles arrangeant leur coiffure et serrant leur jupe contre elles, quand passait un coup de vent.  Drôles, les vieux qui tâchaient de s'asseoir sur les valises, ,et ceux qui passaient avec un volume sous le bras, et les malades qui s'enveloppaient le cou d'une écharpe... Il arrivait quotidiennement à Treblinka jusqu'à vingt mille personnes; c'étaient des journées vides que celles ,où il ne sortait de la gare que six ou sept mille « voyageurs ». Quatre ou cinq fois par jour, la place se remplissait de monde.  Et ces dizaines, ces centaines de milliers d'yeux interrogateurs et inquiets, ces visages jeunes ou vieux, ces belles jeunes filles aux boucles noires ou au front nimbé d'or, ces vieillards chauves, voûtés, recroquevillés, ces adolescents timides n'étaient qu'un torrent où sombraient la Raison et la Science, l'amour des jeunes filles et la curiosité des enfants, la toux des vieillards et le cœur de l'homme.  Et ceux qui arrivaient sentaient en frémissant se poser sur eux des. regards étranges, narquois, réticents, repus, pleins de la supériorité de la brute vivante sur l'homme mort.  En l'espace d'un instant, leurs yeux enregistraient sur la place maints, détails insolites.  Qu'était-ce donc que cet énorme mur de six mètres, tout tapissé de branches de pins jaunissantes et de couvertures ? Bien inquiétantes aussi, ces couvertures ouatées de toutes les couleurs, faites de soie ou d'indiennes et si pareilles à celles qu'ils apportaient eux-mêmes... D'où venaient-elles ? Ceux à qui elles appartenaient n'en avaient donc plus besoin ?... Et ces hommes, à brassard bleu qui étaient-ils ? On se rappelait des réflexions récentes, de soudaines, alarmes, certains mots chuchotés.  Mais non, non, non ! C'était impossible ! Et l'on chassait l'horrible pensée.  L'inquiétude durait à peine : deux ou trois minutes peut-être, jusqu'à ce que tous se fussent réunis sur la place.  Cela traînait toujours : il y avait des infirmes, des boiteux, des vieillards et des malades qui avaient peine à se mouvoir.

Enfin, tous étaient rassemblés.  L'Unterscharführer (sous-officier des troupes S.S.) les invitait alors, à voix haute et en détachant bien les mots, à laisser là leurs bagages et à se rendre au bain en n'emportant que leurs papiers, les objets de valeur et le strict nécessaire pour se laver.  Des dizaines de questions se pressaient sur leurs lèvres : fallait-il prendre du linge ? pouvait-on défaire les paquets ? retrouverait-on ses affaires ? est-ce que rien n'aurait disparu ?  Mais on ne sait quelle force étrange les obligeait à se taire, à se diriger bien vite sans souffler mot, sans même jeter un coup d'œil en arrière, vers l'entrée pratiquée dans le mur de barbelés de six mètres de haut, camouflé par des branches.  Ils passaient devant les « hérissons » antichars, devant des barbelés trois fois hauts comme un homme, le long d'un fossé antitanks de trois mètres de large, puis de nouveau devant un fil d'acier mince roulé, tortillé en buissons, et encore le long du mur que faisaient des mètres et des mètres de barbelés.  Un sentiment affreux - celui d'être perdu irrévocablement - s'emparait des condamnés; impossible de fuir, de revenir en arrière, d'engager le combat : sur les tours de ]bois, basses et trapues, des mitrailleuses étaient braquées.  Appeler à l'aide ? Mais il n'y avait autour d'eux que des S. S. et des wachmanns armés de mitraillettes, de grenades, de pistolets; ils étaient la Force, ils possédaient les chars et les avions, les terres, les villes, le ciel, les chemins de fer, la loi, les journaux, la T. S. F. Le monde entier se taisait, écrasé, asservi aux bandits bruns dont il subissait la domination.  Très loin pourtant, à des milliers de kilomètres, l'artillerie soviétique tonnait sur les bords de la Volga : elle proclamait la volonté, du peuple russe de vaincre ou de mourir pour la liberté; elle appelait à la lutte tous les peuples du monde...

Devant la gare, rapides et silencieux, deux cents ouvriers aux brassards bleu ciel défaisaient les paquets, ouvraient les paniers et les valises, déliaient les courroies des porte-plaid.  Ils procédaient au triage et à l'évaluation des objets laissés là par le groupe qui venait d'arriver : nécessaires à ouvrage soigneusement rangés, pelotes de fil, caleçons d'enfant, maillots, draps, chandails, ciseaux, nécessaires de toilette, liasses de lettres, photographies, dés, flacons de parfum, miroirs, bonnets, chaussons, bottes taillées dans des couvertures d'ouate en prévision du froid, souliers de femmes, bas, dentelles, pyjamas, paquets de beurre, café, boîtes de cacao, vêtements de prière, chandeliers, livres, biscottes, violons, jeux de cubes... Il fallait une grande habileté professionnelle pour trier en quelques minutes ces milliers d'objets, les évaluer, séparer ce qui serait envoyé en Allemagne du reste, des choses vieilles et rapiécées qui devaient être jetées au feu.  Malheur à qui mettait une valise de fibre avec les valises de cuir; gare à qui laissait parmi les vieilles chaussettes reprisées une paire de bas neufs venant de Paris.  On ne se trompait qu'une fois, jamais deux.
Quarante S. S. et soixante wachmanns travaillaient au « transport », c'est-à-dire à ce que j'appellerai la première phase de l'opération : réception du convoi, acheminement des, « voyageurs » vers la « gare , et la place, surveillance des ouvriers chargés de trier et d'évaluer les objets, qui de temps à autre, trompant la vigilance de leurs gardiens glissaient rapidement dans leur bouche un morceau de pain, un bout de sucre ou un bonbon trouvés dans les paquets.  Le travail terminé, on leur permettait de se laver les mains et le visage à l'eau de Cologne et au parfum, car l'eau manquait à Treblinka, et seuls les Allemands et les wachmanns en usaient pour se laver.
Tandis que les nouveaux arrivés se préparaient à prendre un bain, le triage s'achevait.  Les objets de valeur étaient emportés au dépôt; les lettres, les photos de nouveau-nés, de frères, de fiancées, les faire-part de mariage jaunis par le temps, ces milliers de choses infiniment chères et précieuses pour ceux à qui elles appartiennent, mais qui pour le . s maîtres de Treblinka n'offraient aucun intérêt, étaient réunies en tas et jetées dans d'immenses fosses au fond desquelles gisaient déjà des centaines de milliers d'autres lettres, cartes postales, cartes de visite, photographies, papiers couverts de gribouillis d'enfants, de dessins naïfs aux crayons de couleur.  Et la place, balayée à la hâte, était prête à recevoir un nouveau contingent.

Mais cela ne se passait pas toujours ainsi.  Quand les détenus savaient à quoi s'en tenir, il y avait des révoltes.  Le paysan Skrzeminski raconte qu'il vit deux fois des gens s'élancer vers le bois après avoir brisé la porte du wagon et, culbuté leurs gardiens; ils furent abattus à coups de mitraillettes.  Quatre hommes portaient dans leurs bras des enfants de quatre à six ans, qui furent tués eux aussi.  La paysanne Mariana.  Bukus rapporte des cas analogues.  Un jour qu'elle travaillait aux champs, soixante personnes qui s'étaient échappées du train et cherchaient à gagner la forêt furent assassinées sous ses yeux.
Maintenant, le contingent des condamnés est arrivé sur une autre place, à l'intérieur de la deuxième enceinte, devant un énorme baraquement; à droite il y en a trois autres, plus petits : deux dépôts de vêtements et un dépôt de chaussures.  Plus loin, à gauche, se trouvent les casernes des S. S. et des wachmanns, les magasins de, vivres, l'étable, des voitures légères, des camions, une auto blindée.  Bref, on a l'impressions d'un camp ordinaire, en tous points semblable au camp n°1.
On aperçoit, à l'angle sud-est de la place, une étendue close par des branchages devant laquelle se dresse une espèce de guérite avec l'inscription : « Hôpital ». Les impotents et les malades dont l'état est grave, transportés sur des brancards, y sont reçus par un docteur en blouse blanche.  Mais nous en reparlerons.

La deuxième phase de l'opération consistait à annihiler la volonté des victimes par des ordres incessants, où la lettre r claquait comme un fouet; ils étaient lancés de cette voix impérieuse dont est si fière l'armée allemande, parce qu'elle « prouve » que les Allemands sont une race de maîtres.
« Achtung ! » La voix du Scharführer jetait dans le silence tragique la formule consacrée qu'il répétait Plusieurs fois par jour depuis de longs mois :
« Les hommes restent où ils sont. les femmes et les enfants iront se déshabiller dans les baraques à gauche. »
Alors c'étaient des scènes affreuses.  L'amour maternel, conjugal, filial leur (lisait à tous qu'ils se voyaient pour la dernière fois.  Des poignées de main, des baisers, des bénédictions, des larmes, de courtes phrases où l'on mettait toute sa tendresse et toute sa douleur... Les psychiatres de la mort savaient qu'il fallait sans tarder couper court à tout cela.  Ces brutes connaissaient les lois très simples que l'on applique dans tous les abattoirs du monde, et ils les appliquaient aux hommes.
C'était l'une des parties les plus délicates dé l'opération, le moment où l'on séparait les filles de leurs pères, les mères de leurs fils, les grand-mères de leurs petits-enfants, les maris de leurs femmes.
« Achtung ! Achtung ! » De nouveau il fallait troubler les raisons, les bercer d'espoir, présenter les règles de mort comme des règles de vie.  Et la voix scandait :
« Les femmes et les enfants enlèveront leurs chaussures avant d'entrer.  Les bas doivent être déposés dedans ; les chaussettes des enfants seront mises dans leurs chaussons, leurs sandales, leurs bottines.  Ne nous trompons pas ! »
Après une courte pause, la voix reprenait « En allant au bain, emportez vos bijoux, vos papiers, votre argent, un essuie-mains et du savon... Je répète... »

Dans le baraquement des femmes, il y avait un « salon de coiffure » où on les passait à la tondeuse; on enlevait aux vieilles leur perruque.  Étrange instant psychologique : au témoignage des coiffeurs, en se voyant dépouiller de leurs cheveux, les femmes étaient persuadées qu'elles allaient au bain.  Parfois, l'une d'elles passant la main sur sa tête disait : « Ici un peu plus court, s'il vous plaît... Egalisez... » Presque toutes sortaient rassurées, avec un morceau de savon et une serviette, mais les jeunes regrettaient leurs belles tresses.  Pourquoi donc coupait-on aux femmes leurs cheveux ? Etait-ce pour les tromper ? Non, c'était pour les utiliser comme matière première... J'ai demandé à bien des gens ce que les Allemands faisaient de tous les cheveux de celles qui allaient mourir.  Ils m'ont répondu que les énormes tas de boucles et de tresses noires, dorées ou blondes, étaient désinfectés, pressés dans des sacs et expédiés en Allemagne.  Des témoins ont confirmé que ces sacs portaient en effet des adresses allemandes.  Mais là-bas, que faisait-on de ces cheveux ? Nul n'a pu me répondre.  Un certain Kon, dans ses déclarations écrites, affirme qu'ils allaient au département de la Marine de Guerre; ils servaient à bourrer des matelas, à tresser des cordages pour les sous-marins, etc.
Cette déclaration doit être confirmée, et elle le sera, par le grand-amiral Raeder qui était en 1942 à la tête de la Flotte allemande.

Les hommes, eux, se déshabillaient dans la cour.  On en désignait, dans le premier contingent de la journée, de cent cinquante à trois cents parmi les plus robustes, qui étaient chargés d'enterrer les cadavres et que, d'ordinaire, on tuait le lendemain.  Les hommes devaient se déshabiller rapidement, mais ranger avec soin leurs chaussures, leurs chaussettes, leur linge, leur veste et leur pantalon.  Tout cela était ensuite trié par une deuxième équipe, dite «rouge» à cause de la couleur des brassards.  Ce qui pouvait être expédié en Allemagne était sur-le-champ porté au dépôt; toute marque de fabrique, métallique ou autre, était soigneusement enlevée.  On brûlait le reste ou bien on l'enterrait dans des fosses.  Cependant, l'inquiétude ne cessait de grandir.  Quelle était cette effroyable odeur que coupait à tout moment celle du chlorure de chaux ? Pourquoi ces essaims de mouches grasses et obsédantes, ici, parmi les pins ? Le souffle rauque, le cœur battant, on cherchait jusque dans les moindres indices la clef de l'énigme; on voulait soulever un coin du voile... Pourquoi là-bas, en direction du sud, ce fracas d'excavateurs géants ?
Les gens nus étaient conduits à des guichets où ils devaient remettre leurs papiers et objets de valeur.  Et de nouveau la voix s'élevait, terrible, hypnotisante : « Achtung ! Achtung !  Achtung ! Quiconque tentera de dissimuler des objets de valeur sera puni de mort ! »
Le Scharführer était assis dans une petite cabane de planches.  Il était entouré de S. S. et de wachmanns qui se tenaient debout.  Il y avait près de la cabane plusieurs caisses de bois : une pour les billets de banque, l'autre pour les pièces de monnaie, une troisième pour les montres, les bagues, les bracelets, les boucles d'oreilles et les broches ornées de pierres précieuses.  Les papiers, désormais inutiles, jonchaient la terre, les papiers de ceux qui dans une heure seraient entassés dans la fosse.  Mais on triait soigneusement l'or et les objets précieux : des dizaines. de joailliers établissaient le titre du métal, la valeur des pierres, la pureté des diamants.
Cuir, papiers, tissus, ces brutes utilisaient tout ce qui avait appartenu à l'homme; ils ne faisaient Il que de cette chose précieuse entre toutes : sa vie.  Combien d'esprits vastes et puissants, de cœurs purs, de beaux yeux d'enfants, de doux visages de vieilles, combien de jeunes filles fières de leur beauté que la nature avait mis des siècles et des siècles à créer, ont été précipités, énorme flot silencieux, dans l'abîme du néant ? Quelques secondes suffisaient pour détruire ce que la nature et le monde avaient créé dans le gigantesque et douloureux enfantement de la vie.
Au guichet, tout changeait brusquement : finie la torture du mensonge qui les tenait tous dans l'hypnose de l'ignorance et dans la fièvre, et qui les faisait soudain passer de l'espoir au désespoir, des visions de la vie à l'horreur du néant.  Elle avait été jusque-là un des éléments de la chaîne qui, implacablement, les conduisait à la mort.  Elle avait facilité aux S. S. leur travail, mais au dernier acte du pillage, ils levaient le masque, brisant les doigts des femmes pour en retirer les bagues et leur arrachant leurs boucles d'oreilles.

A la dernière étape, il fallait faire vite; le mot « Achtung ! » était remplacé par un autre, qui sifflait et claquait: « Schneller ! Schneller!  Schneller ! » Plus vite ! Plus vite ! Plus vite 1
Au pas de course dans le néant ! On sait par la cruelle expérience de ces dernières années que lorsqu'il est nu, l'homme perd toute velléité de résistance et cesse de lutter contre le sort; en même temps que ses vêtements, il a perdu l'instinct de la vie et il accepte ce qui lui arrive comme une fatalité.  Ceux-là même deviennent passifs en qui la vie bouillonnait.  Néanmoins, pour éviter toute surprise, les S. S. soumettaient à un abêtissement monstrueux ces victimes arrivées à la dernière étape de leur calvaire.
Comment s'y prenaient-ils ?
Ils avaient recours à une cruauté soudaine, absurde et inutile.  Ces gens nus auxquels on avait tout enlevé mais qui s'obstinaient à demeurer des hommes et qui l'étaient mille fois plus que les brutes en uniforme qui les entouraient - continuaient à respirer, à voir et à penser; leur cœur battait encore.  Tout à coup, on leur arrachait des mains leur savon ;et leur serviette, et on leur ordonnait de se ranger par cinq.
« Hände hoch ! Marsch ! Schneller ! Schneller ! » (Les mains en l'air ! Marche ! Plus vite ! Plus vite !)
Ils s'engageaient alors dans une allée toute droite, plantée de fleurs et de sapins, longue de cent vingt mètres et large de deux.  D'un bout à l'autre, à gauche et à droite, des fils de fer étaient tendus, où les wachmanns aux vareuses noires et les S.S. en uniformes gris se tenaient côte à côte.  L'allée était couverte de sable blanc, et ceux qui marchaient en tête avec leurs bras levés y découvraient l'empreinte encore fraîche d'autres pieds nus.  Plus petits que les leurs : ceux des femmes; tout petits ceux des enfants; ou bien grands et lourds ceux des vieillards.  Ces dessins éphémères dans le sable étaient tout ce qui restait des milliers d'autres victimes qui venaient de suivre ce chemin comme le faisaient en cet instant ces quatre mille hommes, et comme le feraient deux heures plus tard ceux qui attendaient dans la forêt.  Ils passaient comme on était passé la veille et, dix jours auparavant, comme on passerait le lendemain et cinquante jours après; ils passaient comme tant d'autres ont passé pendant les treize mois qu'a duré cet enfer.
Cette allée, les Allemands l'avaient baptisée : la « route d'où l'on ne revient plus ».
Un anthropoïde grimaçant, dont le nom était Soukhomil, se trémoussait et criait en écorchant à dessein les mots allemands :
« Schneller, schizeller, mes petits ! L'eau du bain va être froide.  Allons, allons, dépêchons-nous !»
Et là-dessus, il éclatait de rire, se contorsionnait et se mettait à gambader.  Les hommes aux bras levés marchaient en silence entre deux haies de gardiens, sous les coups de crosse et de matraque, et les enfants couraient car ils avaient peine à suivre les adultes.

Tous les témoignages concordent sur la férocité du S.S. Zepf à la dernière étape de ce chemin de la croix.  Zepf s'était spécialisé dans l'assassinat des petits.  Doué d'une force herculéenne, il saisissait brusquement un enfant dans la foule, le brandissait comme une massue et lui fracassait la tête contre le sol, on bien le déclarait en deux.
J'avais entendu parler de ce monstre, pourtant né d'une femme, mais j'avais tenu pour insensé, pour incroyable, ce qu'on m'en avait raconté.  Cependant, après m'être entretenu avec des témoins oculaires, je compris que c'était là un des aspects du régime de l'enfer de Treblinka qui cadrait parfaitement avec tout le reste, et je crus à l'existence de cet homme.
Les actes de Zepf étaient en effet nécessaires; ils contribuaient à provoquer le choc psychique; ils étaient une manifestation de cette cruauté alogique qui écrasait les volontés et les consciences.  Zepf était un rouage utile, indispensable, dans la formidable machine de l'Etat fasciste.
Ce qui doit faire horreur, ce n est pas que la nature produise de ces dégénérés : les monstres ne sont-ils pas nombreux dans le monde organique : les cyclopes, les êtres; à deux têtes, et aux dépravations spirituelles correspondantes ? Ce qui est terrible, c'est ,que ces êtres, qui devraient être des cas isolés et servir à l'étude des phénomènes psychiques, sont considérés dans un certain Etat comme des citoyens normaux, actifs.  Leur idéologie délirante, leur psychologie pervertie, leurs crimes épouvantables sont un élément nécessaire de l'état fasciste.  Ils sont la base même de l'Allemagne hitlérienne; ils sont des dizaines, des centaines de mille vêtus de l'uniforme, armés, décorés des ordres du Reich; ils ont été pendant des années les maîtres absolus de la vie des peuples de l'Europe.  Ce qui doit faire horreur, ce sont moins ces êtres que l'état qui les a tirés de leurs trous, de leurs ténèbres, de leurs souterrains, parce qu'ils lui étaient utiles, nécessaires, indispensables, à Treblinka près de Varsovie, à Majdanek près de Lublin, à Belzyce, à Sobibor, à Oswiencim, à Babi-Yar, à Domanevka près d'Odessa, à Trostianetz près de Minsk, à Ponary en Lituanie, dans des dizaines et des centaines de prisons, de camps' de travail ou disciplinaires, de camps d'extermination.
Quel qu'il soit, un Etat ne tombe pas du ciel.  Ce sont les rapports matériels et idéologiques qui créent le régime politique, et cela étant, on sera saisi d'horreur pour peu qu'on réfléchisse.
Des « guichets » au lieu de l'exécution, il y avait de deux à trois minutes de marche.  Roués de coups, assourdis par les cris, les malheureux débouchaient sur une troisième place, et pour un instant s'arrêtaient interdits.

Devant eux se dressait un bel édifice de pierre avec ornements de bois et qui faisait songer à un temple antique.  Cinq marches bétonnées conduisaient à des portes basses, mais très larges, massives et d'un beau travail.  Des fleurs poussaient devant l'entrée que décoraient de grands vases.  ' Mais tout autour, c'était le chaos : on voyait partout des montagnes de terre fraîchement remuée; de ses pinces d'acier, un formidable excavateur projetait en grinçant des tonnes de sable jaune, et la poussière qui s'élevait faisait comme un rideau tamisant le soleil.  Au fracas de la gigantesque machine qui du matin au soir creusait d'énormes tombes, se mêlait l'aboiement furieux de dizaines de chiens-loups.
Des deux côtés du funeste édifice passaient des lignes à voie étroite où des gens en combinaison poussaient des wagonnets.
Les larges portes s'ouvraient lentement, et deux acolytes de Schmidt, le chef de la fabrique de la mort, apparaissaient à l'entrée.  Des sadiques et des maniaques.  L'un était grand; il devait avoir une trentaine d'années; des épaules massives, un visage bronzé, animé, souriant, et des cheveux noirs.  L'autre, plus petit, était aussi plus jeune; il avait des cheveux châtains et des joues citron, comme s'il venait d'absorber une forte dose d'acriquine.
Le grand tenait entre ses mains un gros tube massif, long d'un mètre, qui lui servait de matraque, et aussi un fouet.  Le deuxième était armé d'un sabre.
Les S. S. lâchaient des chiens spécialement dressés qui se ruaient sur la foule et déchiraient toutes ces chairs nues.  Et les S. S., avec des cris sauvages, frappaient à coups de crosse, pour les faire avancer, les femmes figées d'épouvante.
A l'intérieur de l'édifice, les sous-ordres de Schmitt poussaient ceux qui allaient mourir par les portes grandes ouvertes des chambres à gaz.
C'était le moment où surgissait Kurt Franz, l'un des commandants de Treblinka, tenant Bari en laisse.  Ce monstre lançait alors sur les condamnés son chien qui leur arrachait les organes sexuels.  Kurt Franz avait bien fait son chemin au camp : d'abord sous-officier S.S., il était parvenu au grade d'Untersturmführer.  Outre qu'il avait révélé, dans l'arrangement de cette fabrique de mort en série, un talent d'organisateur peu ordinaire, outre qu'il adorait son service et ne concevait pas d'autre vie que celle qu'il menait à Treblinka où sa vigilance infatigable trouvait sans cesse à s'exercer, il était aussi, jusqu'à un certain point, un théoricien : il aimait à se perdre en considérations sur le sens et la portée du travail qu'il accomplissait.  Ah ! si tous les intercesseurs très humains de l'hitlérisme avaient pu être là en ces instants horribles ! S'ils avaient pu voir de leurs yeux ! Que d'arguments nouveaux y auraient gagné leurs livres et leurs articles débordants d'amour pour l'homme ! Grande est la force de l'Humain qui ne meurt qu'avec l'homme.  Quand arrive l'heure brève mais horrible où la brute triomphe de l'homme et le terrasse, celui-ci garde jusqu'à son dernier souffle une âme forte, une pensée claire et le rayonnement de son amour, tandis que la brute reste une brute hideuse.  Et cette force morale impérissable est faite du sombre martyre, mais aussi du triomphe de l'homme qui meurt sur la brute qui vit.  C'est elle qui prédisait, même aux jours les plus sinistres de 1942, la victoire de la raison sur la folie bestiale, du bien sur le mal, de la lumière sur les ténèbres, des forces de progrès sur les forces de réaction.  Elle était comme une aube.  Aube terrible qui se levait sur des champs arrosés de sang et de larmes, sur des abîmes de souffrances, parmi les clameurs des mères et des nourrissons agonisants et les râles des vieillards.  Les brutes et leur philosophie prédisaient le déclin de l'Europe et du monde; mais les hommes sont restés des hommes; ils ont repoussé la morale et les lois fascistes, ils ont lutté contre elles par tous les moyens, et même par leur mort.

On est troublé jusqu'au fond de l'être, on n'a plus ni sommeil, ni repos, quand on apprend comment les condamnés à mort de Treblinka conservèrent jusqu'au bout intacte leur âme d"humains : comment des femmes, pour sauver leurs fils, accomplissaient les actes les plus sublimes et les plus désespérés; comment de jeunes mères dont jamais personne ne connaîtra les noms couvraient leurs enfants de leurs corps; on m'a parlé de fillettes de dix ans qui dans leur sagesse candide cherchaient à consoler leurs mères éperdues, et un petit garçon qui s'écria en entrant dans la chambre à gaz : « Ne pleure pas, maman, les Russes nous vengeront ! » Les noms de ces enfants, nul ne les connaîtra jamais.  On m'a parlé de dizaines de révoltés qui se sont battus seuls et n'ayant que leurs mains nues, contre l'horrible meute des S.S. armés d'automatiques et de grenades, et qui sont morts debout, la poitrine percée de dizaines de balles.  On m'a parlé d'un jeune homme qui enfonça son couteau dans le corps d'un officier S.S.; d'un autre, amené du ghetto de Varsovie et qui avait réussi par miracle à cacher une grenade qu'il lança dans la foule de ses bourreaux.  On m'a parlé d'une bataille qui dura toute une nuit entre un contingent de condamnés à mort et les détachements de wachmanns et de S.S. Les coups de feu, les éclatements de grenades durèrent jusqu'au matin, et quand le soleil se leva, les cadavres jonchaient la place ; près de chacun gisait son arme : un gourdin arraché à la palissade, un contenu, un rasoir.  Mais les noms de ces hommes, personne ne les saura jamais.  On m'a parlé d'une grande jeune fille qui, sur la « route d'où l'on ne revient plus », arracha à un wachmann sa carabine, se battit contre des dizaines de S.S. qui tiraient sur elle et en tua deux. Un troisième eut la main broyée ; il est resté manchot. Quant à elle, on imagine les traitements et la mort  horrible qui lui
furent réservés.  Mais le nom de cette jeune fille, personne jamais ne le connaîtra, et nul ne pourra l'honorer.
Ou plutôt... Tous ces gens auxquels l'hitlérisme a enlevé leurs maisons et leur vie, dont il a voulu rayer les noms de la mémoire universelle, - ces mères qui couvraient leurs enfants de leurs corps, ces enfants qui essuyaient les larmes de leurs mères, et ceux qui, se battant avec des couteaux et lançant des grenades, sont morts dans les carnages nocturnes, et la jeune fille nue, pareille aux déesses antiques, qui se battait une contre cent, - tous sont entrés dans le néant avec le nom le plus beau qui soit, avec le nom d'homme, que la meute sanglante des Hitler et des Himmler n'avait pu leur ravir.  Oui, sur le monument de chacun d'eux, l'histoire écrira : « Ci-gît un homme. »
Les habitants de Wolka, le village le plus proche de Treblinka, racontent que, parfois, la clameur des femmes qu'on assassinait était si déchirants qu'ils couraient éperdus à travers la forêt, loin, toujours plus loin de ce cri horrible qui perçait le ciel et la terre.  Puis le cri s'éteignait tout à coup, mais c'était pour renaître subit, épouvantable, et entrer de nouveau, comme une vrille, dans les os, dans le crâne, et au plus profond du coeur.  Et cela recommençait trois ou quatre fois par jour.
J'ai interrogé Sch., un des bourreaux arrêtés, au sujet de ces cris. « C'était quand on lâchait les chiens, m'a-t-il dit, au moment où l'on poussait un groupe de condamnés dans l'affreux bâtiment. Ils voyaient venir la mort, de plus ils étaient terriblement serrés ; on les frappait sauvagement, et les chiens déchiraient leurs chairs. » Puis, quand les portes s'étaient refermées le silence s'établissait.  Mais le cri renaissait chaque fois qu'un nouveau contingent arrivait devant l'édifice, c'est-à-dire deux, trois, quatre, et jusqu'à cinq fois par jour.  Car Treblinka n'était pas une fabrique de mort aux procédés primitifs : elle empruntait ses méthodes à la grande production industrielle moderne, elle travaillait à la chaîne.
Treblinka ne fut pas toujours tel que nous le décrivons. I1 grandit peu à peu, il se développa; de nouveaux «ateliers» vinrent s'ajouter aux trois chambres à gaz du début.  Celles-ci n'étaient pas encore prêtes quand les premiers contingents arrivèrent ; ils furent tués à coups de haches, de marteaux et de matraques : car les S.S., soucieux de laisser les habitants des environs dans l'ignorance de ce qui se passait à Treblinka, ne voulaient pas tirer.  Les trois premières chambres, bétonnées, étaient de petites dimensions : vingt-cinq mètres carrés chacune (cinq sur cinq) et un mètre quatre-vingt-dix de haut ; elles avaient deux portes : l'une par où entraient les vivants; l'autre, très large, - deux mètres et demi environ, - par où on sortait les cadavres.  Les trois chambres reposaient sur un fondement commun.

Le chiffre global de leur capacité de « production» ne répondant pas aux exigences de Berlin, les chefs du camp firent construire l'édifice que nous avons déjà décrit, fiers de diriger la première des fabriques de mort de la Gestapo, plus puissante que Majdanek, Sobibor et Belzyce.
Pendant cinq semaines, sept cents détenus furent occupés à la construction du nouveau combinat de la mort.  Tandis que les travaux battaient leur plein, un contremaître arriva d'Allemagne avec son équipe, et procéda au montage.  Les nouvelles chambres, an nombre de dix, étaient symétriquement disposées des deux côtés d'un large corridor bétonné.  Chacune d'elles avait deux portes : l'une venant du corridor, par où entraient les vivants; l'autre, pratiquée dans le mur opposé et donnant sur un quai, servait à l'évacuation des morts.  Il y avait deux quais - l'un à droite de l'édifice, et l'autre à gauche - d'où partaient des lignes à voie étroite.  Les cadavres, sortis sur les quais et aussitôt chargés sur des wagonnets, roulaient aux immenses fosses tombales que creusaient jour et nuit les excavateurs géants.  Les chambres avaient un sol construit en pente qui descendait du corridor vers les quais.. ce qui permettait de les vider rapidement, tandis que dans la première installation, celle du début, les méthodes étaient lentes et primitives - on emportait les cadavres sur des civières, ou bien on les traînait à l'aide de courroies.

Chaque chambre du nouvel édifice avait huit mètres de long sur sept de large, c'est-à-dire cinquante-six mètres carrés de surface.  Leur superficie totale était donc de cinq cent soixante mètres carrés; en comptant les soixante-quinze mètres carrés des trois chambres du début, Treblinka disposait d'une surface industrielle de mort de six cent trente-cinq mètres carrés.  On entassait dans une même chambre de quatre cents à cinq cents personnes.  Par conséquent, lorsque les dix chambres fonctionnaient à plein, elles anéantissaient à la fois environ quatre mille cinq cents personnes.  En moyenne, les chambres de l'enfer de Treblinka s'emplissaient deux ou trois fois par jour (mais parfois aussi jusqu'à cinq fois).  C'est-à-dire qu'il périssait, rien que dans les nouvelles chambres, en supposant quelles ne s'emplissaient quotidiennement que deux fois, c'est-à-dire en réduisant les chiffres, environ dix mille personnes par jour et trois cent mille par mois.  Pendant treize mois, Treblinka fonctionna tous les jours.  Si même nous supposons quatre-vingt-dix jours d'arrêt pour les réparations ou parce qu'il n'y avait pas de convois, il reste encore dix mois entiers.  A raison de trois cent mille victimes par mois en moyenne, nous obtenons, pour ces dix mois, l'épouvantable chiffre de trois millions; il vient confirmer. nos conjectures du début : trois millions, avions-nous dit, en basant nos calculs sur le nombre - d'ailleurs sciemment réduit des convois qui arrivaient.  Je résume :
Premièrement : au dire des témoins, Treblinka fonctionnait tous les jours; en dépit de leurs habitudes, les Allemands ne se reposaient ni le dimanche, ni même les jours de fête comme la Noël, Pâques ou le nouvel an.
Deuxièmement : le chiffre du chargement des chambres - qui avait fait de Treblinka la plus tristement célèbre de toutes les fabriques de mort - était supérieur à celui que nous avons donné.  Il arrivait en effet qu'on entassât dans chacune d'elles jusqu'à sept cents et même huit cents personnes.  D'ordinaire on jetait les enfants et les faibles sur les têtes des adultes littéralement pressés les uns contre les autres.
Troisièmement : j'ai compté que cela se passait deux fois par jour, alors que tout porte à croire qu'en moyenne, c'était trois fois.  Donc, même en réduisant de beaucoup tous les chiffres, - qu'il s'agisse des convois qui arrivaient à Treblinka ou du nombre des assassinés par chambre, - nous obtenons le chiffre fabuleux, le chiffre monstrueux de trois millions d'exterminés en treize mois !

La mort survenait au bout de dix à vingt minutes.  Les premiers temps, lorsque les nouvelles chambres furent « mises en exploitation » et que les bourreaux, n'ayant pas encore mis au point leur système, se livraient à des expériences de dosage, les victimes soumises à d'horribles souffrances ne mouraient qu'au bout de deux ou trois heures.  Tout au début, les installations foulantes et aspirantes fonctionnant mal, la mort ne survenait qu'après huit et dix heures de tourments.  Différents procédés furent expérimentés.  Le premier, ce fut le refoulement des gaz d'échappement du moteur d'un char lourd affecté aux besoins de la station de Treblinka.  Ces gaz renfermaient de 2 à 3 % d'oxyde de carbone, qui a la propriété de fixer l'hémoglobine du sang pour donner une combinaison durable . la carboxyhémoglobine, infiniment plus stable que l'oxyhémoglobine (combinaison d'oxygène et d'hémoglobine) résultant de l'oxydation, dans les alvéoles pulmonaires, de l'hémoglobine par le contact de l'air.  En quinze minutes, 1'hémoglobine du sang de l'homme se combine étroitement à l'oxyde de carbone, et l'homme respire « à vide », - l'oxygène cesse d'arriver à l'organisme, le coeur bat à se rompre, il chasse vers les poumons le sang qui, empoisonné par l'oxyde de carbone, ne peut plus absorber l'oxygène de l'air.  La respiration se fait sifflante, on voit apparaître les phénomènes qui accompagnent une asphyxie douloureuse, la conscience se voile et l'homme meurt d'une mort analogue à celle que provoque la strangulation.
Le second procédé, le plus fréquemment employé à Treblinka, consistait à aspirer l'air des chambres à l'aide de pompes spéciales, et de même que lorsqu'on l'intoxiquait par l'oxyde de carbone, l'homme mourait alors privé d'oxygène.  Il y avait une troisième méthode, moins employée, mais employée quand même.  Elle consistait à chasser l'air des chambres au moyen de la vapeur.  Le principe ne changeait pas : il s'agissait de priver l'organisme d'oxygène.  Enfin, on avait parfois recours à différentes substances toxiques, mais en somme ce n'était que de l'expérimentation; les méthodes largement appliquées, les méthodes industrielles d'assassinat en masse étaient les deux premières.
L'homme était privé par la brute de tout ce dont il jouissait en vertu de la loi sainte de la vie : on lui avait d'abord ravi sa liberté, sa maison, sa patrie, pour l'emmener dans des lieux déserts, anonymes.  A peine avait-il mis le pied sur le quai de la gare qu'on lui enlevait ses bagages, ses lettres, les photographies de ses proches.  Au delà de l'enceinte du camp, on lui prenait sa mère, sa femme, son enfant.  Puis quand il était nu, on jetait ses papiers au feu : on effaçait son nom.  Enfin, on le poussait dans un corridor au plafond lourd et bas : on lui enlevait le ciel, les étoiles, le vent, le soleil.
Alors, c'était le dernier acte de l'horrible tragédie : l'homme entrait dans le dernier cercle de l'enfer de Treblinka.  Et la porte se refermait. sur lui.  La porte au verrou massif et aux crochets solides.  La porte qu'il était impossible de briser.
Aurons-nous la force de songer à ce qu'éprouvaient, en ces instants suprêmes, ceux qui se trouvaient là ? Ils se taisaient... Entassés les uns sur les autres, la poitrine oppressée, ils étaient inondés de sueur.  Avec effort une voix perçait le silence - celle d'un vieillard peut-être, celle de la Sagesse : « Patience, c'est la fin ! » De la foule expirante, un cri de malédiction jaillissait tout à coup.  Cette malédiction sainte, était-il possible qu'elle ne s'accomplît pas ? Dans un effort surhumain, une mère tentait de faire un peu plus de place à son enfant, d'alléger ses derniers instants par cette dernière sollicitude.  D'une langue qui s'engourdissait, une jeune fille demandait tout à coup : « Mais pourquoi m'étouffe-t-on ? Pourquoi ?... » Vertiges.  La gorge se serrait davantage.  Quels tableaux passaient alors devant les yeux vitreux des mourants ? Etaient-ce des scènes d'enfance, les jours heureux de la paix ? Ou bien le dernier voyage si douloureux, - le visage narquois du S.S. sur le quai de la gare : « Voilà pourquoi il riait !... » Chavirement de la conscience, minutes de souffrance atroce.
Non, on ne peut s'imaginer ce qui se passait dans la chambre !... Les corps morts, restés ,debout, se refroidissaient peu à peu.  Au dire des témoins, les enfants étaient ceux qui conservaient le plus longtemps leur souffle.

Au bout de vingt à vingt-cinq minutes, les acolytes de Schmidt jetaient un coup d'oeil par le judas.  Le moment était venu d'ouvrir les portes qui donnaient sur les quais.  Des détenus. en combinaison, talonnés par les S.S., procédaient au « nettoyage ». Comme le plancher s'inclinait vers le quai, de nombreux cadavres y roulaient d'eux-mêmes.  Ceux qui travaillaient au «nettoyage» des chambres m'ont raconté que les visages des morts étaient franchement jaunes et que 70 % environ avaient du sang sur la bouche et sous le nez.  Aux physiologues d'expliquer cela.  Des S.S., tout en bavardant, examinaient les cadavres.  Si quelqu'un était encore vivant, gémissait ou remuait, on l'achevait d'un coup de revolver.  Puis des équipes armées de pinces de dentistes arrachaient aux morts leurs dents d'or ou de platine.  Celles-ci étaient triées et expédiées en Allemagne dans des caisses.  S'il avait été plus avantageux ou plus commode d'arracher les dents aux vivants, les S.S. n'auraient pas hésité à le faire, mais il était plus facile et plus simple d'opérer sur des cadavres.

Les corps étaient ensuite chargés dans des wagonnets et transportés vers d'immenses fosses.  On les y déposait en rangs serrés.  Et la fosse restait ouverte, attendait... Pendant qu'on évacuait les cadavres, le Scharführer de service aux transports recevait, par téléphone, un ordre bref.  Il lançait un coup de sifflet le signal au mécanicien - et une nouvelle rame de vingt wagons roulait lentement vers le quai où se dressait la maquette de la gare d' « Ober-Majdan ». Trois ou quatre mille hommes portant des valises, des baluchons, des paquets de nourriture, descendaient sur le quai.  Les mères avaient leurs nourrissons dans les bras.  Les enfants se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place foulée par des millions de pieds avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  Pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ?...
Tout était calculé pour que les malheureux s'engagent sur la « route d'où l'on ne revient plus » juste au moment où les derniers cadavres, extraits des chambres à gaz, roulaient vers la fosse qui restait ouverte et attendait.
Assis à son bureau encombré de schémas, le commandant du camp téléphonait à la station, et un nouveau convoi, encadré de S.S., s'avançait dans le grincement de ses soixante wagons, entre deux rangées de pins.
Les formidables excavateurs travaillaient sans cesse, creusant nuit et jour des fosses nouvelles, longues de plusieurs centaines de mètres, et dont on ne voyait pas le fond.  Des fosses qui restaient ouvertes, qui attendaient, mais pas longtemps.

A la fin de l'hiver de 1943, Himmler arriva en avion à Treblinka, accompagné d'une suite de gros fonctionnaires de la Gestapo.  Le groupe atterrit à proximité du camp où il pénétra, sur deux autos, par l'entrée principale.  La plupart des nouveaux arrivants portaient l'uniforme, mais quelques-uns, peut-être des experts, étaient des civils en pelisse et en chapeau.  Himmler inspecta le camp, et l'un de ceux qui l'ont vu nous raconte que le ministre de la mort s'approcha d'une énorme fosse et la considéra longuement en silence, tandis que ceux qui l'accompagnaient se tenaient en arrière, à quelque distance de cette tombe colossale déjà à moitié remplie de cadavres : Treblinka était l'entreprise la plus importante du Konzern de Himmler.  Le Reichsführer des S.S. reprit l'avion le jour même, mais après avoir donné au commandement du camp un ordre qui rendit perplexes et le Hauptstürmführer baron von Pfein, et son adjoint Korol, et le capitaine Franz : il fallait procéder sans retard au déterrement des cadavres, les brûler tous jusqu'au dernier, et répandre les cendres dans les champs et sur les routes.  Il y en avait déjà plusieurs millions en terre; la tâche était donc des plus difficiles.  En outre, on ne devait plus enterrer les morts; il fallait les brûler.
Mais pourquoi ce voyage de Himmler et ces ordres catégoriques ? C'est bien simple : l'Armée rouge venait de vaincre à Stalingrad.  Ce fut un coup terrible pour les Allemands, et pour la première fois Berlin se mit à songer aux responsabilités encourues, au châtiment, à l'expiation.  C'est ce qui explique l'arrivée à Treblinka de Himmler lui-même et l'ordre qu'il donna de faire disparaître au plus tôt les traces des crimes perpétrés à soixante kilomètres de Varsovie.  Oui, c'était là le résultat de la victoire des Russes dans la bataille de la Volga.

Himmler avait dit : « Incinérer tous les cadavres. »
Mais les cadavres brûlaient mal (ceux des femmes, il est vrai, se consumaient mieux que les autres), et il fallait beaucoup d'essence et beaucoup d'huile.  L'entreprise était coûteuse.  En somme, on se trouvait dans une impasse.  Mais un spécialiste arriva d'Allemagne, un S.S. corpulent qui frisait la cinquantaine.  Le régime hitlérien en a produit des spécialistes ! Et de toutes sortes : pour l'assassinat des petits enfants, pour la strangulation, pour la construction de chambres à gaz et pour la destruction, scientifiquement organisée, de grandes villes en l'espace d'un jour.  Il s'en trouva un aussi pour l'exhumation et l'incinération rapides de millions de cadavres.
Il vint à Treblinka et dirigea la construction de fours.  Des fours d'un type spécial, car ni le crématorium de Lublin, ni aucun autre, n'eût été capable de brûler en un laps de temps aussi court une telle quantité de corps.  Un excavateur creusa une fosse longue de deux cent cinquante à trois cents mètres, large de vingt à vingt-cinq mètres, profonde de cinq mètres.  Trois rangées de petites colonnes équidistantes en béton armé, hautes de cent à cent vingt centimètres, furent construites au fond et servirent d'appui aux poutres d'acier que l'on disposa tout le long de la fosse.  Sur ces poutres, et transversalement, on installa des rails, à cinq-sept centimètres l'un de l'autre.  On eut ainsi les grilles géantes d'un four cyclopéen.  Une nouvelle ligne à voie étroite conduisait des fosses communes à ce premier four, auquel il s'en ajouta bientôt un deuxième, puis un troisième de mêmes dimensions.  Chacun d'eux pouvait recevoir à la fois de trois mille cinq cents à quatre mille cadavres.

On fit venir un second « Bagger », - excavateur géant, - puis un autre encore.  On travaillait nuit et jour.  Ceux qui étaient occupés à l'incinération des cadavres racontent que les fours faisaient songer à de prodigieux volcans; la chaleur terrible qu'ils dégageaient brûlait les visages; la flamme qu'ils vomissaient atteignait huit et dix mètres; des colonnes de fumée noire, dense et grasse, montaient dans le ciel et se déployaient en un lourd rideau immobile.  A trente ou quarante kilomètres à la ronde, les habitants des villages voyaient cette flamme s'élever, la nuit, au-dessus de la sapinière qui entourait le camp.  Une odeur de chair brûlée était partout.  Quand le vent soufflait en direction du camp polonais, situé à trois kilomètres de là, l'air y devenait irrespirable.  L'incinération des cadavres occupait huit cents détenus, nombre supérieur à celui des ouvriers employés aux hauts fourneaux ou aux fours Martin de n'importe quelle grosse usine métallurgique.  Pendant huit mois, cette monstrueuse entreprise fonctionna nuit et jour, mais sans arriver à faire disparaître tous les cadavres enterrés là.  Il est vrai que de nouveaux contingents de condamnés à mort continuaient d'arriver.  D'où, pour les fours, un surcroît de travail.

Il en venait de Bulgarie, que S.S. et wachmanns attendaient avec impatience.  Car trompés par les Allemands et le gouvernement fasciste bulgare d'alors, ces gens, ignorants du sort qui les attendait, amenaient avec eux quantité d'objets de valeur, d'excellents produits alimentaires, du pain blanc.  Il en venait de Grodno et de Bialystok, du ghetto de Varsovie qui s'était soulevé; il en venait également d'autres points de la Pologne : c'étaient des soldats, des ouvriers et des paysans polonais insurgés.  Un contingent de Bohémiens arriva de Bessarabie : environ deux cents hommes et huit cents femmes et enfants.  Ils avaient fait la route à pied, suivis de leurs roulottes; on les avait trompés, eux aussi, et ils n'étaient escortés que de deux gardiens qui ne se doutaient pas que ces gens allaient à la mort.  On rapporte que les Bohémiens battirent des mains d'admiration devant le bel édifice des chambres à gaz, sans deviner jusqu'au dernier moment le sort qui les attendait, et que cela amusa beaucoup les Allemands.  Les S.S. sévirent cruellement contre les révoltés du ghetto de Varsovie.  Ils mirent à part les femmes et les enfants, qu'ils conduisirent non pas aux chambres à gaz, mais là où brûlaient les cadavres.  On obligea les mères folles d'horreur à conduire leurs enfants parmi les fours où des milliers de corps se tordaient dans la flamme et la fumée; où les cadavres, tels des vivants, s'agitaient et se contractaient; où le ventre des mortes enceintes éclataient sous l'effet de la chaleur; où les enfants, tués avant que de naître, brûlaient dans les entrailles béantes de leurs mères.  Cette vision à laquelle résisterait à peine la raison de l'homme le plus endurci devait avoir un effet cent fois plus terrible sur ces femmes qui tentaient de couvrir de leurs mains les yeux de leurs enfants affolés « Maman, qu'est-ce qu'on va nous faire ?  Est-ce qu'on va nous brûler ? » criaient-ils en se serrant contre elles... Dante, dans son enfer, n'avait rien vu d'aussi affreux.  Après s'être à loisir divertis de ce spectacle, les Allemands brûlaient les enfants.

On éprouve à lire tout cela une impression d'horreur intolérable.  Mais le lecteur peut m'en croire, l'écrire n'est pas moins douloureux.  On me dira peut-être : « Mais qu'est-ce oui vous y oblige ? Pourquoi dépeindre ces monstrueux tableaux ? »
C'est que, même quand elle est terrible, l'écrivain doit dire la vérité, et le lecteur doit la connaître.  Se détourner, fermer les yeux, passer outre, c'est insulter à la mémoire de ceux qui ont péri.  Qui ne connaît la vérité, toute la vérité, ne saura jamais avec quel ennemi, avec quel monstre notre grande, notre sainte Armée rouge avait engagé une lutte à mort.

L' « hôpital », lui aussi, fut réaménagé.  Les premiers temps, on amenait les malades dans l'espace délimité par les branchages.  Après avoir été accueillis par un faux « médecin », ils étaient tués, et leurs cadavres placés sur des civières étaient emportés à la fosse commune.  Par la suite on creusa une grande fosse circulaire.  Tout autour, des sièges très bas étaient disposés, mais si près du bord qu'en s'y asseyant on se trouvait au-dessus de la fosse où brûlaient des cadavres.  On conduisait à l' « hôpital » les malades et les vieillards décrépits; des « infirmiers » les faisaient asseoir sur les sièges d'où ils voyaient les cadavres se tordre dans le feu; puis ces sadiques tiraient à bout portant dans les nuques grises et les dos voûtés, et les pauvres corps s'abattaient dans les flammes.
Nous connaissions toute la pesanteur de l'humour allemand, dont nous n'avons jamais eu une très haute idée.  Mais comment eût-on pu s'imaginer ce que furent à Treblinka l'humour, les divertissements, les plaisanteries des S.S. ?
Ils organisaient des matches de football entre les condamnés à mort; ils les obligeaient à jouer à cache-cache; ils organisaient des choeurs et des danses auxquels ces infortunés devaient prendre part.  Près des casernes allemandes, il y avait une ménagerie : des fauves relativement inoffensifs, des loups et des renards, étaient enfermés dans des cages, alors que les bêtes sauvages les plus hideuses et les plus dangereuses que la terre ait jamais portées allaient et venaient en liberté, et écoutaient la musique assises sur des bancs de bouleau.  Un hymne intitulé Treblinka avait été composé à l'intention des condamnés à mort :

Für uns giebt heute nur Treblinka,
Das unser Schicksal ist
  (Nous n'avons rien que Treblinka,
   Elle est notre destin.)

On obligeait des hommes ensanglantés à répéter en choeur, quelques minutes avant leur mort, d'ineptes chansons sentimentales :

...Ich brach das Blümelein
und schenkte es dem schônsten
geliëbten Mâdlein...
(J'ai cueilli la petite fleur
Et je l'ai offerte à ma belle...)

Un jour, le commandant en chef fit retirer d'un lot de nouveaux arrivés quelques enfants dont les parents furent mis à mort; il ordonna de les habiller de beaux vêtements, de les nourrir de sucreries, et il joua avec eux.  Mais cette lubie lui passa au bout de quelques jours, après quoi il les fit tuer.
Une des principales distractions des S.S., c'était de faire subir les pires violences aux femmes jeunes et jolies que l'on mettait à part à chaque nouvel arrivage et que leurs tortionnaires eux-mêmes poussaient, le matin venu, à la chambre à gaz.  C'est ainsi que s'amusaient à Treblinka ceux qui étaient l'appui du régime hitlérien, l'orgueil de l'Allemagne fasciste.

Notez bien que ces individus n'étaient pas d'aveugles exécutants.  Tous les témoins s'accordent à relever chez eux un trait commun : l'amour des raisonnements théoriques, un penchant à philosopher.  Ils se plaisaient à prononcer des discours interminables et à se vanter devant leurs victimes; à expliquer le sens et la portée grandiose de ce qui se faisait à Treblinka, à expliquer en détail pourquoi leur race était supérieure à toutes les autres; ils prononçaient de longues tirades sur le sang allemand, le caractère allemand, la mission des Allemands.  Leur credo était exposé dans les livres de Hitler et de Rosenberg, dans les brochures et les articles de Goebbels.
Après avoir travaillé et s'être divertis comme nous venons de voir, ils s'endormaient du sommeil du juste, sans visions ni cauchemars.  Jamais leur conscience ne les tourmentait, pour cette bonne raison qu'ils n'en avaient point.  Ils faisaient de la gymnastique, veillaient sur leur santé avec un soin jaloux, buvaient du lait, avaient leur confort très à coeur, entouraient leurs logis de jardinets, de somptueuses plates-bandes et de gloriettes.  Ils allaient plusieurs fois par an passer un congé en Allemagne, car leurs supérieurs, estimant qu'ils exerçaient une « profession » des plus malsaines, veillaient à leur santé. Dans leur pays, ils marchaient la tête haute; et s'ils taisaient leur travail ce n'était pas parce qu'ils en avaient honte, mais uniquement parce que, en hommes disciplinés, ils n'osaient violer leur signature, enfreindre leur serment.  Et quand, au bras de leur femme, ils allaient le soir au cinéma et riaient d'un gros rire en faisant sonner les fers de leurs lourdes bottes, il eût été difficile de les distinguer du commun des hommes.  Mais c'étaient des brutes au vrai sens du mot.  Des brutes S.S.

L'été 1943 fut exceptionnellement chaud.  Pas une goutte de pluie, pas un nuage, pas un souffle de vent pendant des semaines.  L'incinération des cadavres se poursuivait; depuis six mois déjà les fours fonctionnaient le jour et la nuit, mais seulement un peu plus de la moitié des morts avaient été brûlés.
Les détenus qui travaillaient à l'incinération des cadavres ne résistaient pas longtemps aux horribles tourments moraux et corporels qu'ils enduraient; on enregistrait de quinze à vingt suicides par jour, et, beaucoup trouvaient la mort en enfreignant délibérément les règlements disciplinaires.
«Recevoir une balle était un luxe», m'a dit un gars de Kossow qui s'est évadé du camp.  Et l'on m'a affirmé qu'être condamné à vivre à Treblinka était mille fois plus horrible que d'y mourir.

On emportait les cendres hors de l'enceinte.  Les paysans du village de Wolka, mobilisés par les Allemands, les chargeaient dans des voitures et les épandaient sur la route qui, longeant le camp de la mort, conduisait au camp disciplinaire des Polonais, et des enfants détenus les étendaient régulièrement sur cette même route à l'aide de pelles.  Ils y trouvaient parfois des pièces d'or, des dents en or fondues.  Les « enfants de la route noire », disait-on en parlant d'eux.  En effet, elle était noire de cendre et pareille à un ruban de deuil.  La roue des autos y faisait un bruit 'très particulier, et quand je l'ai suivie, je croyais entendre sans cesse un bruissement plaintif et sourd comme un gémissement timide.
Ce ruban noir qui, à travers bois et champs, allait du camp de la mort au camp des Polonais, était comme le symbole du terrible destin qui unissait les peuples sous la hache de l'Allemagne hitlérienne.
Les paysans transportèrent les cendres, du printemps 1943 à l'été 1944.  Chaque jour, vingt voitures se rendaient au travail et chacune emportait six on huit fois un chargement de cent vingt-cinq à cent trente kilogrammes.

La chanson Treblinka, que les huit cents personnes travaillant au brûlement des cadavres étaient contraintes de chanter, invitait les détenus à la soumission et à l'obéissance; on leur promettait en échange « un petit, un tout petit bonheur qui brille une minute à peine ». Chose étonnante dans l'enfer de Treblinka, un jour de bonheur se leva en effet.  Mais les Allemands s'étaient trompés - ce n'est ni à la soumission ni à l'obéissance que les condamnés à mort ont dû cette journée.  C'est à la folie des braves.  Un plan de soulèvement avait germé dans l'esprit des détenus.  Ils n'avaient rien à perdre.  Chaque jour était pour eux un jour de tourments.  Ils étaient tous condamnés à mort les Allemands n'épargneraient aucun de ces témoins de leurs horribles forfaits; la chambre à gaz les attendait tous; la plupart y étaient envoyés après quelques jours de travail; des nouveaux arrivés les remplaçaient.  Seuls quelques dizaines d'entre eux ont vécu au camp no 2 non pas quelques heures ou quelques jours, mais des semaines et des mois : c'étaient des ouvriers qualifiés, des charpentiers et des maçons, des boulangers, des tailleurs, des coiffeurs affectés au service des Allemands.  Ce sont eux qui créèrent un comité de soulèvement.  Seuls des êtres voués à la mort, altérés de vengeance et mus par la haine pouvaient dresser un plan aussi téméraire.  Ils ne voulaient pas fuir sans avoir anéanti Treblinka.  Dans les baraquements des ouvriers des armes apparurent : des haches, des couteaux, des matraques.  Mais à quel prix ! Que de risques à encourir pour se procurer chaque hache, chaque couteau ! Que de patience, de ruse et d'adresse pour dissimuler tout cela dans les baraques, à l'abri des perquisitions.  Les détenus se procurèrent de l'essence pour mettre le feu au camp.  Comment firent-ils pour accumuler toute cette essence qui disparaissait sans laisser de trace, comme si elle se fût volatilisée ? Ils durent déployer des efforts surhumains, faire des prodiges d'ingéniosité, de volonté et d'audace.  Enfin, ils creusèrent une grande galerie sous le baraquement qui servait d'arsenal à leurs bourreaux.  C'était une entreprise d'une audace insensée, mais le dieu de la hardiesse était avec eux.  Ils enlevèrent vingt grenades, une mitrailleuse, plusieurs carabines et pistolets qui disparurent dans des cachettes profondes.  Les conspirateurs formaient des groupes de cinq.  Ils mirent au point dans ses moindres détails leur formidable plan de révolte.  Chaque groupe avait sa mission particulière, qu'il devait exécuter avec une rigueur mathématique et qui était d'une témérité folle.  Le premier devait prendre d'assaut les tours où veillaient les wachmanns avec leurs mitrailleuses; le second attaquerait par surprise les sentinelles qui allaient et venaient entre les places; le troisième s'emparerait des autos blindées; le quatrième couperait les fils téléphoniques; le cinquième se rendrait maître des casernes; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars; le huitième arroserait d'essence les bâtiments du camp et les incendierait; le neuvième détruirait tout ce qui pouvait être rapidement détruit.

On avait même prévu qu'il faudrait de l'argent aux évadés : un médecin de Varsovie s'occupait d'en rassembler.  Mais un jour un Scharführer remarqua une épaisse liasse de billets de banque qui sortaient de sa poche : c'étaient de nouvelles sommes que le docteur se préparait à mettre en lieu sûr.  Le Scharführer avertit aussitôt Kurt Franz lui-même c'était là un fait insolite, un cas extraordinaire, et Franz voulut procéder en personne à l'interrogatoire du médecin.  Il flairait quelque chose de louche : à quoi bon tout cet argent chez un condamné à mort ? Franz commença l'interrogatoire avec assurance, sans se hâter : existait-il sur terre un homme qui sût torturer comme lui ? Mais le médecin trompa l'attente du Hauptmann : il absorba du poison.  L'un de ceux qui participèrent à l'insurrection m'a dit que jamais on n'avait mis à Treblinka tant de zèle à vouloir sauver la vie d'un homme.  Franz sentait qu'en mourant le docteur emporterait dans la tombe un important secret.  Mais le poison allemand agit sûrement : le secret ne fut pas trahi.
A la fin de juillet, la chaleur devint étouffante.  Quand on ouvrait les fossés une épaisse vapeur s'en échappait comme de gigantesques chaudières.  L'horrible puanteur et la chaleurdes fours tuaient les ouvriers; ceux qui transportaient les cadavres tombaient épuisés sur les grilles des fours.  Des milliards de mouches, lourdes et repues, noircissaient le sol et vrombissaient dans l'air.  On était en train de brûler les cent mille derniers cadavres.

Le soulèvement fut fixé au 2 août.  Un coup de revolver servit de signal.  Cette oeuvre sainte fut couronnée d'un plein succès.  Une flamme nouvelle monta dans l'air : non plus la flamme lourde, grasse et pleine de fumée des cadavres brûlés, mais le feu clair, vif et ardent de l'incendie.  Les constructions du camp flambèrent.  Et il semblait aux révoltés que c'était le soleil qui, sorti de son orbe, brûlait au-dessus de Treblinka, célébrant le triomphe de la liberté et de l'honneur.
Des coups de feu claquaient; les mitrailleuses crépitaient sur les tours prises par les révoltés.  Les explosions des grenades éclataient, joyeuses et claires comme un carillon de la Vérité.  Les bâtiments s'effondraient dans un fracas retentissant; le sifflement des balles couvrait le bourdonnement des mouches.  Et l'on voyait, dans l'air transparent, s'abattre les haches rougies; le sang impur des S.S. abreuvait le sol dans l'enfer de Treblinka, sous un ciel en fête, un ciel bleu, triomphant, ruisselant de lumière.  L'heure de l'expiation avait sonné.  Alors, on vit se reproduire l'histoire vieille comme le monde : ceux qui avaient clamé la supériorité de leur race, ceux qui hurlaient : « Achtung ! Mützen ab » (Attention ! Chapeaux bas !); ceux qui, de leur voix tonnante de maîtres, ordonnaient : « Alle r-r-r-r-raus (Tout le monde dehors !) » pour faire sortir les Varsoviens de leurs maisons et les conduire au supplice; ceux qui n'avaient jamais douté de leur toute-puissance quand il s'agissait d'exterminer des millions de femmes et d'enfants, ne furent plus que des lâches, des reptiles tremblants qui imploraient leur grâce dès qu'il fallut livrer une lutte véritable, une lutte à mort.  Affolés, ils couraient comme des rats, sans plus songer à leur diabolique système de défense, oubliant qu'ils avaient des armes.  Mais à quoi bon s'étendre sur ces faits qui n'étonneront personne ?
Deux mois et demi plus tard, le 14 octobre 1943, un soulèvement éclata au camp de la mort de Sobibor; il avait été organisé par un prisonnier de guerre soviétique, un commissaire politique du nom de Sachko, originaire de Rostov.  Comme à Treblinka, des hommes à demi morts de faim eurent raison de plusieurs centaines de brutes S.S. gorgées de sang.  Ils tuèrent leurs gardiens à l'aide de haches grossières qu'ils avaient faites eux-mêmes dans les forges du camp; beaucoup n'avaient pour toute arme que du sable fin dont Sachko avait ordonné qu'on se remplit les poches pour rejeter aux yeux des sentinelles... Mais ceci non plus n'étonnera personne.
A peine les révoltés, après un adieu muet aux cendres des morts, eurent-ils franchi les barbelés et quitté Treblinka en flammes, que de tous côtés des troupes de S.S. et de policiers les poursuivaient.  Des centaines de chiens furent lancés à leurs trousses.  L'aviation fut mobilisée.  On se battit dans les bois, dans les marais, et peu nombreux furent les révoltés qui en réchappèrent.

Treblinka avait cessé d'exister.  Les Allemands incinérèrent les cadavres qui restaient encore, démolirent les bâtiments de briques, enlevèrent les barbelés, brûlèrent ce qui subsistait des baraques de bois.  Ils firent sauter ou emportèrent les installations, firent disparaître les fours, retirèrent les excavateurs, comblèrent les innombrables fossés.  Rien ne resta du bâtiment de la gare.  Enfin ils démontèrent les voies, enlevèrent les traverses.  On sema du lupin sur l'emplacement du camp, et un certain Streben s'y construisit une petite maisonnette.  Aujourd'hui elle n'existe plus : elle a été brûlée elle aussi.
Quel était donc le but des Allemands ? Faire disparaître les traces des millions d'assassinats perpétrés dans l'enfer de Treblinka ?  Mais croyaient-ils vraiment que c'était possible ? Espéraient-ils pouvoir fermer la bouche à des milliers de témoins qui avaient vu les trains de condamnés, partis de tous les points de l'Europe, s'acheminer vers la fabrique de mort ? Faire oublier la lourde flamme macabre, la fumée qui pendant huit mois monta dans le ciel et que voyaient nuit et jour les habitants de dizaines de bourgs et de villages ?  Supprimer treize mois d'horribles clameurs poussées par des femmes et des enfants, et que les paysans de Wolka ont encore dans les oreilles ? Contraindre au silence les paysans qui pendant une année ont transporté des cendres humaines du camp sur les routes avoisinantes ? Obliger à se taire ceux qui ont vu et qui apportent des témoignages précis et concordants sur chaque S.S., chaque wachmann; ceux qui permettent de reconstituer pas à pas, heure par heure, le journal de Treblinka ?  A ceux-là personne ne criera plus : « Mützen ab ! »; personne ne les entassera dans des chambres à gaz.  Himmler n'a plus de pouvoir sur ses acolytes qui, tête basse et tiraillant de leurs doigts tremblants le bord de leur veste, retracent d'une voix sourde et monotone l'histoire de leurs crimes qu'on croirait provoqués par la folie ou le délire.  Un officier soviétique qui porte le ruban vert de la médaille de Stalingrad enregistre l'aveu des assassins.  La sentinelle aux lèvres serrées qui se tient à la porte a, elle aussi, la médaille de Stalingrad; son visage maigre, hâlé par les vents, est grave et sévère.  C'est le visage même de la justice du peuple.  Le symbole n'est-il pas saisissant ?  C'est une armée victorieuse à Stalingrad qui est venue à Treblinka, près de Varsovie.  Si Heinrich Himmler s'est ému en février 1943, s'il est venu en avion à Treblinka, s'il a donné l'ordre de construire des fours, de brûler les cadavres, de faire disparaître les traces, ce n'était pas sans raison.  Mais ce fut sans résultat.  Les défenseurs de Stalingrad sont arrivés à Treblinka : la route de la Volga à la Vistule a été courte.  Aujourd'hui, le sol même de Treblinka refuse d'être complice des crimes perpétrés par ces monstres : il vomit des ossements, des objets ayant appartenu aux morts et que les hitlériens avaient voulu y cacher.

Nous sommes arrivés au camp de Treblinka au début de septembre, treize mois après le soulèvement.  La fabrique de mort a fonctionné treize mois, et pendant treize mois les Allemands se sont appliqués à en effacer les traces.
Tout est calme.  A peine si l'on entend bruire le sommet des pins, le long de la voie ferrée.  Ces pins, ce sable, cette vieille souche, des millions d'yeux les ont regardés des wagons qui s'avançaient lentement vers le quai.  On entend crisser doucement la cendre, les scories pulvérisées sur la route noire, bordée soigneusement, à la manière allemande, de pierres peintes en blanc.  Nous entrons dans le camp, nous foulons le sol de Treblinka.  Les cosses de lupin se fendent dès qu'on les touche, avec un tintement léger; des millions de graines se répandent sur la terre.  Le bruit qu'elles font en tombant et celui des cosses qui s'entr'ouvrent se fondent en une mélodie triste et douce, comme si nous arrivait du fond de la terre - lointain, ample et mélancolique - le glas de petites cloches.  La terre ondule sous les pieds, molle et grasse comme si elle avait été arrosée d'huile de lin - la terre sans fond de Treblinka, houleuse comme une mer.  Cette étendue déserte qu'entourent des barbelés a englouti plus d'existences humaines que tous les océans et toutes les mers du globe depuis qu'existe le genre humain.
La terre rejette des fragments d'os, des dents, divers objets, des papiers.  Elle ne veut pas être complice.
Les choses s'échappent du sol qui se fend, de ses blessures encore béantes : chemises à moitié consumées, culottes, chaussures, porte-cigares verdissants, rouages de montres, canifs, blaireaux, chandeliers, chaussons en d'enfants à pompons rouges, serviettes brodées d Ukraine, dentelles, ciseaux, dés, corsets, bandages.  Plus loin des monceaux d'ustensiles : timbales d'aluminium, tasses, poêles, casseroles, marmites, pots, bidons, cantines, gobelets d'enfant en ébonite... Plus loin encore, une main semble avoir tiré de la terre boursouflée des passeports soviétiques à demi carbonisés, des carnets de route en bulgare, des photographies d'enfants de Varsovie et de Vienne, des lettres puériles, des vers écrits sur la feuille jaune d'un livre d'heures, des cartes de ravitaillement d'Allemagne... Et partout des flacons à parfum, verts, bleus ou roses... Une horrible odeur de décomposition règne en ces lieux, dont rien n'a pu triompher : ni le feu, ni le soleil, ni les pluies, ni la neige, ni les vents.  Et toutes ces choses sont devenues la proie d'essaims de moucherons.
Nous continuons d'avancer sur cette terre où le pas s'enfonce; tout à coup, nous nous arrêtons.  Des cheveux épais, ondulés, couleur de cuivre, de beaux cheveux de jeunes filles piétinés, puis des boucles blondes, de lourdes tresses noires sur le sable clair, et d'autres, d'autres encore.  Le contenu d'un sac, d'un seul sac de cheveux, a dû se répandre là... C'était donc vrai !  L'espoir, un espoir insensé, s'effondre : ce n'était pas un rêve !  Les cosses de lupin continuent de rendre leur son clair et les graines de tomber, et on croirait toujours entendre monter de dessous terre le glas d'un nombre infini de petites cloches.  Il semble que le coeur va cesser de battre, contracté par une amertume, une douleur, une angoisse trop fortes.

Des savants, des sociologues, des criminalistes, des psychiatres, des philosophes se demandent comment tout cela a pu se produire.  Doit-on en rechercher la cause dans certains traits organiques, l'hérédité, l'éducation, le milieu, les conditions extérieures, une fatalité historique, la volonté criminelle des dirigeants ?  Les embryons du racisme, qui semblaient si comiques, exposés par des professeurs charlatans et d'indigents théoriciens de clocher dans l'Allemagne du siècle dernier; le mépris du philistin allemand pour le Russe, le Polonais, le Juif, le Français, l'Anglais, le Grec, le Tchèque; cette outrecuidante conviction, toute gratuite, de la supériorité des Allemands sur les autres peuples, placidement raillée par les publicistes et les humoristes, tout cela brusquement, en l'espace de quelques années, a dépouillé ses traits « enfantins » et pris les proportions d'un péril mortel pour l'humanité, la vie et la liberté; tout cela a été une source de souffrances incroyables, a fait couler des fleuves de sang et multiplié le crime; certes, il y a là matière à réflexion !

Des guerres comme celle-ci sont horribles.  Mais c'est trop peu aujourd'hui de parler de la responsabilité de l'Allemagne.  Disons-nous bien que tous les peuples, que chaque citoyen du monde répond de l'avenir.
Aujourd'hui chacun est tenu, devant sa conscience, devant son fils et devant sa mère, devant sa Patrie et devant l'humanité, de répondre, de toute son âme et de toute sa pensée, à la question suivante : d'où vient le racisme ?  Que faut-il pour que le nazisme, l'hitlérisme ne renaissent jamais plus, ni d'un côté ni de l'autre de l'Océan?
L'idée impérialiste de « supériorité » nationale, raciale, etc., a logiquement conduit les hitlériens à créer les camps de Majdanek, Sobibor, Belzyce, Oswiencim, Treblinka.
N'oublions pas que de cette guerre les fascistes garderont non seulement l'amertume de la défaite, mais aussi le voluptueux souvenir des assassinats en masse aisément effectués.
C'est ce que doivent se rappeler, âprement et jour après jour, ceux à qui sont chers l'honneur, la liberté et la vie de tous les peuples, de toute l'humanité.

Vassili Grossmann

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:28
Disparition. Manu Dibango, « l’Afropéen » aux bottes de géant - Fara C. - L'Humanité, 25 mars 2020

Mercredi, 25 Mars, 2020 - L'Humanité
Disparition. Manu Dibango, « l’Afropéen » aux bottes de géant
Fara C.

L’auteur franco-camerounais de Soul Makossa, saxophoniste de génie, est décédé mardi des suites du Covid-19. Il avait 86 ans.

Première personnalité internationale décédée des suites du Covid‐19, Manu Dibango, hospitalisé à Paris, nous a quittés ce mardi 24 mars, à l’âge 86 ans. Une bibliothèque vivante, vibrante de musique, vient de brûler. Malgré le chagrin qui nous étreint, résonne soudain en nous son rire éclatant qui, en réalité, cachait une secrète timidité. « Ça n’a pas été facile de trouver ma place », nous a-t-il soufflé, un jour, lors d’un de nos entretiens. « J’ai débarqué en France après trois semaines de bateau, en 1948. C’était peu après la fin de la guerre, il y avait de l’amour dans l’air. Plus tard, les vieux démons du racisme ont ressurgi. J’avais un pied en Afrique et l’autre en Europe. De part et d’autre, il y avait toujours quelqu’un qui me faisait comprendre que je n’étais pas vraiment du terroir, de son terroir. »

Né le 12 décembre 1933 à Douala (Cameroun), de parents baptistes, Emmanuel N’Djoké Dibango a baigné dès sa tendre enfance dans l’univers musical protestant, ses cantiques et ses negro spirituals aux fragrances de forêt équatoriale. Arrivé en France à l’âge de 15 ans, il choisira finalement de s’y établir. Il narre son incroyable odyssée dans son autobiographie, Trois kilos de café. En 1972, il enregistre Soul Makossa, qui squatte rapidement la cime des charts mondiaux, avec des millions de ventes dans le monde – dont 2 millions aux États-Unis. Quand Michael Jackson plagie ce tube, Manu obtient gain de cause, à la suite de l’action menée en justice par son manager historique, le regretté André Gnimagnon.

Il a partagé son talent avec le gotha de la musique, les Américains Herbie Hancock, Bill Laswell, les Africains Miriam Makeba, Hugh Masekela, Paco Sery, Ray Lema, les Jamaïcains Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, sans omettre les astres de France Dick Rivers, Nino Ferrer, Jacques Higelin, Michel Alibo, ou encore Paul Personne et Didier Lockwood, tous deux invités sur son album Afrijazzy (1986). Chef de file du décisif mouvement afro-européen, Manu Dibango se revendiquait « afropéen ». De ses bottes de géant, il arpentait sans répit la planète musique et enjambait allègrement les frontières. « Ce qui m’interpelle chez Manu Dibango, c’est le naturel avec lequel il joue et il tisse un matériau unique à l’aide des innombrables fils qui constituent l’identité africaine, depuis la terre originelle des ancêtres noirs, jusqu’aux nouveaux territoires sonores enfantés par la diaspora en Amérique et ailleurs », m’a déclaré, au tournant des années 1990, Herbie Hancock.
 

L’indéfectible lien entre les justes causes, les cultures et les hommes

Parmi les moments mémorables, il y a le concert « Libérez Mandela », à la Fête de l’Humanité le 12 septembre 1985, rassemblant Manu Dibango, Salif Keïta, Max Roach, Eddy Louiss et Bernard Lubat. C’est lors de la répétition que Christian Ducasse a immortalisé la rencontre de Manu Dibango, Max Roach et Salif Keïta avec le directeur de l’Huma, Roland Leroy. « J’observais au plus près Manu, d’habitude discret sur ses réels engagements, mais en première ligne lors de ce riche week-end à la Fête de l’Huma, souligne aujourd’hui le fameux photographe. Manu avait cette capacité à relier les cultures, les continents, les justes causes, les belles personnes. » Quant au légendaire batteur et compositeur Max Roach, il expliqua, en ce temps : « Manu Dibango illustre magnifiquement l’indéfectible lien unissant l’Afrique et l’Amérique, mais aussi l’Europe, où il a choisi de vivre. »

Dans son Soul Makossa Gang, ont défilé, au gré des décennies, les plus fertiles graines d’artistes. En 2019, dans le cadre de la fête de ses soixante ans de carrière, ses prestations scéniques, notamment à Jazz in Marciac, puis à Paris (au Grand Rex), laisseront, dans le cœur du public, un souvenir vivace de swing et de gaîté. On réécoutera ses nombreux disques, ainsi que les hommages de notre radio publique. Nous dédions notre page à sa famille, en particulier ses enfants, à sa manageuse Claire Diboa et son collaborateur Thierry Wendl.
Hommages, en podcast, notamment : sur FIP, deux concerts Live à FIP, Manu Dibango & Safari symphonique et Un dernier 105 pour la route ; sur France Musique, Manu Dibango, l’Afrique funky.
Fara C

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:15
1939 - Surgissement de l'anticommunisme d'Etat - par Louis Poulhès, Cause commune n°14 - Dossier PCF Cent ans d'histoire
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L’anticommunisme est aussi vieux que le communisme (Marx et Engels n’évoquent-ils pas déjà « le grief infamant de communisme » dès le début du Manifeste ?). Il se partage entre les familles politiques les plus variées, plutôt de droite mais aussi de gauche, plutôt extrême mais aussi plus modérée. Bien étudié dans le monde anglo-saxon, le phénomène l’est relativement peu en France. La naissance de l’anticommunisme d’État à la fin de la IIIe République en est un de ses moments clés.

Un titre barre la une de L’Humanité datée du 26 août 1939 : « Union de la nation française contre l’envahisseur hitlérien ». Le numéro ne parvient pas à ses lecteurs : le gouvernement l’a fait saisir la veille. C’est la première étape d’un anticommunisme d’État qui surgit en France comme politique structurée.

Années 1920, années répressives
Il ne naît évidemment pas d’un coup à la fin des années 1930. Dès ses débuts, le jeune Parti communiste est l’objet de la répression d’État, stimulée par sa ligne politique fluctuante et souvent intransigeante des années 1920 et du début des années 1930. Les emprisonnements de Marcel Cachin en 1923, d’André Marty en 1927, de Maurice Thorez en 1929 en sont la part la plus visible, mais nombre de militants sont aussi touchés, particulièrement lors de l’occupation de la Ruhr en 1923 et de la guerre du Rif en 1924-1925. Les préfets interdisent manifestations ou réunions et retirent des publications communistes des kiosques.
Le thème du complot et de la soumission à l’étranger est l’instrument idéologique principal de cet anticommunisme. Son expression la plus spectaculaire est le discours prononcé à Constantine par le ministre de l’intérieur radical Albert Sarraut, le 22 avril 1927, qu’il conclut par l’exorde célèbre : « Le communisme voilà l’ennemi ! ». Pour violente qu’elle soit parfois, cette répression reste néanmoins sporadique et dispersée. Elle se fonde sur des instruments juridiques qui n’ont pas été créés directement contre lui : l’application des lois antianarchistes de 1893-1894, l’extension de la provocation de militaires à la désobéissance et de l’atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’État.

Années 1930, une pause relative
L’hostilité des autorités politiques et administratives ne s’éteint pas dans la première moitié des années 1930, mais les manifestations répressives s’atténuent. L’adoption par le parti d’une nouvelle ligne politique à partir de 1934 pour promouvoir le rassemblement populaire y contribue, mais elle ne change pas fondamentalement la profonde méfiance des institutions étatiques à son égard, quel que soit le gouvernement.

« Le PCF, de plus en plus isolé après les accords de Munich (30 septembre 1938) fait l’objet d’une large campagne qui développe les ressorts principaux de l’anticommunisme : la soumission à l’étranger et la menace pour l’ordre public, auxquels s’ajoute la menace pour la paix. »

La victoire électorale du Front populaire, suivie de la vague des grèves et du déclenchement de la guerre en Espagne en 1936 réactivent une peur sociale qui confine parfois à la panique, notamment dans les couches sociales qui constituent le socle militant et électoral du Parti radical. Le thème du complot communiste visant à une prise insurrectionnelle du pouvoir constitue le terreau tant de la radicalisation des droites que de la droitisation d’un Parti radical qui cherche à maintenir ou à recouvrer ses positions.

1938 et première moitié de 1939 : l’exacerbation
Rapidement délité, le rassemblement de la gauche n’est presque plus qu’une ombre en 1938 quand le radical Édouard Daladier prend la tête du gouvernement en avril et engage immédiatement une politique infléchie à droite, inspirée à l’intérieur par la revanche sur les luttes sociales, à l’extérieur par un accommodement avec les États fascistes. Le PCF, de plus en plus isolé après les accords de Munich (29-30 septembre 1938), fait l’objet d’une large campagne qui développe les ressorts principaux de l’anticommunisme : la soumission à l’étranger et la menace pour l’ordre public, auxquels s’ajoute la menace pour la paix. Elle réclame vivement l’interdiction du parti et s’exacerbe après la répression brutale de la grève générale du 30 novembre 1938. Sans avoir vraiment jamais cessé, elle reprend avec force dès juillet 1939. Le pacte germano-soviétique conclu comme un coup de tonnerre le 23 août 1939 est donc du « pain bénit » pour les propagandistes de la dissolution.

Été 1939-printemps 1940 : une ligne politique assumée
Au lieu d’actions répressives menées au coup par coup, au moyen de simples extensions jurisprudentielles au gré des circonstances, ce qui se construit alors est une politique visant à faire disparaître entièrement le Parti communiste et éradiquer toutes ses formes d’activité, en se fondant sur un appareil juridique créé spécifiquement à cet effet. Une ligne politique gouvernementale déterminée, assumée et proclamée.

« Après la saisie des journaux, suivie déjà de plusieurs dizaines d’arrestations, une interdiction générale de toutes les organisations communistes est décrétée un mois après le 26 septembre 1939 et la chasse aux militants ouverte.  »

Après la saisie des journaux, suivie déjà de plusieurs dizaines d’arrestations, une interdiction générale de toutes les organisations communistes est décrétée un mois après, le 26 septembre 1939, et la chasse aux militants ouverte. Les députés restés fidèles au parti sont emprisonnés début octobre et un dispositif extrajudiciaire est organisé à la mi-novembre 1939 : l’internement administratif. Tous les élus sont déchus à partir de janvier 1940, tous les biens sont vendus ou dévolus à des organisations dirigées par des non-communistes.
Avec la guerre déclarée le 3 septembre 1939, l’anticommunisme permet à Daladier de réaliser un consensus dans l’opinion et au Parlement, en fustigeant la « trahison » des communistes dans un contexte bientôt marqué par une inaction militaire totale (« la drôle de guerre ») qui permet aux nazis de vaincre la Pologne sans être obligés de faire face à un double front. Successeur de Daladier en mars 1940, Paul Reynaud, un homme de la droite classique, surenchérit en faisant encourir la peine de mort aux activités communistes par un décret-loi porté par le ministre socialiste de la Justice Albert Sérol (9 avril 1940).
Étrange destin que ce décret Sérol : quelques poursuites sont engagées sur son fondement, mais l’invasion allemande à partir du 10 mai suivie de la défaite quelques semaines plus tard les empêchent d’aboutir. En aurait-il été autrement dans d’autres circonstances ? En tout état de cause, il n’est plus possible au régime de Vichy, mis en place le 10 juillet 1940 par le maréchal Philippe Pétain, d’exciper un tel décret fondé sur la prétendue trahison des communistes, les ennemis d’hier étant devenus amis des nouveaux dirigeants.
Pour le reste, c’est un ensemble solide de dispositions anticommunistes que Vichy trouve prêt à l’emploi. Il ne s’en privera pas, revendiquant la continuité sur ce sujet avec le régime précédent.

Louis Poulhès est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l’université de Bourgogne.

 



18 janvier 1923 : la Chambre des députés vote la levée de l’immunité parlementaire de Marcel Cachin
Le Bloc national (gouvernement de droite dirigé par Raymond Poincaré) se lance dans l’occupation de la Ruhr, suivant ainsi l’état d’esprit du Traité de Versailles et le slogan « L’Allemagne paiera ». Le Parti communiste français, en lien avec le Parti communiste allemand, organise, seul au début, le combat contre cette occupation.

14 mai 1925 : appel du comité central contre la guerre du Maroc
Le Maroc est partagé entre la France et l’Espagne par le traité de Fez signé en 1912. L’indépendance de fait du Rif, région montagneuse dirigée par Abd-el-Krim en 1924, n’est acceptée ni par le Bloc national ni par le Cartel des gauches (socialistes, radicaux), qui lui succède ; ce dernier lance des opérations militaires. Le PCF développe une action importante contre cette guerre en 1925. Pour l’historien Claude Liauzu, c’est la première grande campagne anticolonialiste de l’histoire de France.

1er août 1929 : grande journée de lutte contre la guerre décidée par l’Internationale
Brutales répressions décidées par André Tardieu, président du Conseil, et de Jean Chiappe, préfet de police de Paris, durant toute la période de préparation de cette journée. Arrestations de Maurice Thorez, Benoît Frachon, Gaston Monmousseau, Marcel Paul, etc. Il y aura malgré tout de grandes manifestations ce jour-là.

 


Édouard Daladier à la Chambre des députés, 30 novembre 1939 : « L’unité française malgré la trahison communiste »

Impuissante à convaincre le monde, l’Allemagne avait pensé qu’elle briserait notre résistance par nos divisions intérieures. Elle avait compté sur l’action d’un parti qui, hier encore, dénonçait en elle et dans son régime les ennemis mortels de la civilisation et qui, aujourd’hui, prêche la trahison devant l’ennemi. […] Dès septembre, alors que tous les Français se levaient pour défendre la patrie, alors que les communistes du rang rejoignaient leurs régiments et allaient faire front au danger, les chefs communistes ont brusquement changé de position et se sont mis à la disposition de l’Allemagne. Quand nous avions encore la paix, ils poussaient à la guerre. Quand nos enfants tombent sous les obus et les balles, ils rejoignent le camp de l’ennemi. Cette abominable trahison n’a pas porté les fruits que l’Allemagne en attendait. Elle s’est heurtée au clair bon sens du peuple de France. Nous les traquerons sans trêve ni merci. Nous les briserons par toutes les rigueurs de la loi, conscients d’accomplir ainsi un devoir sacré envers ceux qui combattent et qui souffrent. Les forces morales de la France sont intactes. Mais les complices de l’ennemi et les traîtres, d’où qu’ils viennent et quel que soit le masque qu’ils mettent sur leur visage, n’ont pas droit de cité parmi nous.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:12
Photo de la fête de l'Humanité à Garches, 1936 - Les Bretons de Paris - Archives Pierre Le Rose - PCF 29

Photo de la fête de l'Humanité à Garches, 1936 - Les Bretons de Paris - Archives Pierre Le Rose - PCF 29

Par

Ce qui n’était qu’une section de l’Internationale communiste, conçue comme un parti mondial, s’affirme comme un parti capable d’une élaboration stratégique adaptée à la structure sociale d’un pays où les classes moyennes sont majoritaires.

Des réorientations stratégiques au sein de l’IC
Lors de son XIe plénum (avril 1931), l’Internationale communiste a défini le fascisme et la démocratie comme deux moyens interchangeables permettant à la bourgeoisie d’asseoir son hégémonie en justifiant par là sa stratégie dite « classe contre classe ». L’arrivée de Hitler au pouvoir n’infléchit ces analyses qu’à la marge. Le XIIIe plénum (décembre 1933) admet pour la première fois qu’on peut éviter le fascisme mais persiste à tenir la lutte contre la social-démocratie, qualifiée de « social-fasciste », pour la condition de la révolution et par là même de la victoire sur le fascisme.
Ces analyses répondent de l’attitude de sa section française face à la crise ouverte par la manifestation des droites extrêmes parlementaires du 6 février 1934. Le Parti communiste, qui tient la révolution et les soviets comme unique alternative à la crise, appelle à la riposte le 9 février et contribue au succès des manifestations du 12 mais s’y associe sur une base strictement anticapitaliste en appelant à un « front unique prolétarien » contre le fascisme.

« Au lendemain de la puissante manifestation antifasciste du 14 juillet 1935, un comité de rassemblement populaire voit le jour qui se dote d’un programme pour “le pain, la paix, la liberté” en vue des élections législatives. »

L’écrasement de « Vienne, la rouge » en février 1934, après seize années de domination sociale-démocrate qui lui valurent ce surnom, conjugué avec l’ampleur de la mobilisation antifasciste déployée le 12 février pour la défense de la république en France, de manière souvent unitaire en province, puis perpétuée sous de multiples formes suscitent toutefois des débats au sein de l’IC et de sa section française. Ils se soldent par des réorientations stratégiques formulées dans le cadre des travaux préparatoires au VIIe congrès de l’IC. Dimitrov remet en cause la notion de « social-fascisme » et Dimitri Manouilski, également dirigeant de l’IC, propose de substituer au mot d’ordre de dictature du prolétariat celui, plus immédiat, de rassemblement des masses les plus larges contre le fascisme et pour la sauvegarde de la démocratie.

De la SFIC au PCF
La conférence nationale de la SFIC, réunie à Ivry en juin 1934, dit s’inscrire dans la continuité des orientations jusqu’alors défendues, mais opère deux ruptures majeures à l’instigation de l’IC : elle affirme que les communistes ne sont pas indifférents aux formes de l’État bourgeois en condamnant par là même l’amalgame entre le fascisme et la démocratie, laquelle doit être défendue ; rompant avec le nihilisme national, elle s’attache à réconcilier les dimensions nationale et internationale de son combat. Sous l’effet conjugué de ces redéfinitions et d’un mouvement populaire en essor, la SFIO et la SFIC concluent le 27 juillet 1934 un pacte d’unité d’action antifasciste.

« Alors qu’a sonné l’heure de la revanche pour la droite et le patronat, le PCF, qui fut l’initiateur de cette stratégie novatrice, à l’origine d’une double révolution conjointe des cultures de mobilisation et de régulation, devient la cible entre toutes. »

Lors de cette conférence nationale, Maurice Thorez déclarait que la « course de vitesse engagée entre les fascistes et nous » supposait, pour être victorieuse, « l’unité d’action avec les ouvriers socialistes, l’unité syndicale dans une seule CGT [effective en mars 1936] ». Elle nécessitait aussi « d’entraîner les classes moyennes en les arrachant à la démagogie du fascisme ». Convaincu qu’il faut, pour ce faire, étendre l’accord conclu en juillet au Parti radical, il prend en octobre une initiative, d’abord désavouée par l’IC, et lance à la veille du congrès du Parti radical un appel à un Front populaire pour « le pain, la paix, la liberté ». Ce qui n’était qu’une section de l’IC, conçue comme un parti mondial, s’affirme par là comme un parti capable d’une élaboration stratégique adaptée à la structure sociale d’un pays où les classes moyennes sont majoritaires. Cela lui permet de mieux s’intégrer dans la vie nationale au point d’en infléchir le cours, comme signifié par l’abandon du sigle SFIC au profit de PCF lors de son congrès de Villeurbanne en janvier 1936

Maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste
Le succès de toutes les listes de gauche aux élections municipales de 1935, accru par la mise en œuvre du principe de la discipline républicaine par le PCF, et son ralliement au principe de la défense nationale ont raison des réticences et des oppositions initiales de la SFIO et du Parti radical. Au lendemain de la puissante manifestation antifasciste du 14 juillet 1935, un comité de rassemblement populaire voit le jour qui se dote d’un programme pour « le pain, la paix, la liberté » en vue des élections législatives prochaines. Inspiré de celui de la CGT et « volontairement limité aux mesures immédiatement applicables », il est ratifié par les trois partis, les deux confédérations syndicales en voie de réunification et une centaine d’associations.
Avec un gain de 6 % des voix par rapport à 1932 et 72 députés (contre 12), le Parti communiste, quoique troisième derrière la SFIO et le Parti radical apparaît comme le grand vainqueur des élections mais doit faire face à une situation inédite. Convaincu qu’il « n’est pas question de prendre le pouvoir actuellement », que « les conditions ne sont pas encore réunies pour le pouvoir des soviets » et conscient de l’indispensable cohésion de l’alliance antifasciste, le PCF s’interdit de « courir le risque de s’aliéner quelques sympathies des couches de la petite bourgeoisie et des paysans ». Il choisit de soutenir le gouvernement Léon Blum sans y participer, en conformité avec les positions de l’IC.

« Maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste dont l’objectif est la sauvegarde et le développement de la démocratie politique et sociale. »

Ces mêmes analyses conditionnent son attitude face aux grèves qui éclatent dans la foulée, d’abord dans les secteurs où l’implantation des communistes et de la CGTU est forte. Il tient le mouvement pour un indispensable moyen de lutte pour le pain et, du même fait, pour un puissant levier de la lutte antifasciste, il joue un rôle moteur dans son développement jusqu’aux accords de Matignon mais oppose aux tenants du « tout est possible » le caractère non révolutionnaire des objectifs énoncés par les grévistes et la nécessité prioritaire de maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste dont l’objectif est la sauvegarde et le développement de la démocratie politique et sociale. D’où l’appel du 11 juin 1936 en faveur de la reprise du travail « dès que satisfaction a été obtenue » et l’affirmation selon laquelle il faut savoir consentir à des compromis.

Une politique sur le fil du rasoir
Le parti voit le nombre de ses adhérents décupler entre 1934 et 1938 et noue avec les intellectuels des liens inédits. Confronté à la contre-offensive patronale, à la guerre d’Espagne, aux contradictions qu’elles nourrissent au sein du rassemblement populaire et au risque permanent d’un basculement radical qui mettrait un terme à cette expérience politique novatrice, il est animé par la conviction que l’intervention des masses, hier condition de la victoire, peut seule permettre de venir à bout de la résistance patronale et du fascisme, mais il veut éviter que l’avant-garde ouvrière ne s’isole à l’heure où la menace fasciste intérieure et extérieure, à plus fort titre, rend l’alliance avec les classes moyennes plus que jamais nécessaire. Aussi maintient-il l’alliance parlementaire à tout prix, tout en tentant de concilier ces exigences de plus en plus contradictoires. Face à la politique de « non-intervention » en Espagne, il joue un rôle de premier plan dans la formation des Brigades internationales et organise des livraisons d’armes dans le cadre de la politique dite de « contrebande déguisée », mais privilégie les mobilisations susceptibles de réactiver l’esprit du Front populaire. Il tient en revanche les grèves de 1937 pour inopportunes et parvient d’autant moins à se faire entendre que les contradictions s’exacerbent. Soit une politique sur le fil du rasoir qui se prolonge jusqu’au basculement radical d’avril 1938. Alors qu’a sonné l’heure de la revanche pour la droite et le patronat, le PCF, qui fut l’initiateur de cette stratégie novatrice, à l’origine d’une double révolution conjointe des cultures de mobilisation et de régulation, devient la cible entre toutes.

Danielle Tartakowsky est historienne. Elle est professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VIII.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:01
Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

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L’ouvrage de Lucien Sève, « Le Communisme » ? (La Dispute, 2019), ne peut être discuté en détail dans un article aussi bref que celui-ci. Nous n’envisagerons que deux points qui se trouvent développés dans la seconde partie de l’ouvrage. La première partie, consacrée à l’histoire du mot et du mouvement communiste au XIXe siècle est d’une grande importance, tant par l’érudition dont elle fait preuve et qui n’a pas d’équivalent, que pour l’image neuve qu’elle donne à voir de Marx. Nous nous concentrerons néanmoins sur la seconde partie.

Socialisme réel/Communisme.
L’une des thèses centrales du livre de Lucien Sève est la distinction nette entre socialisme et communisme. Ce qui s’est nommé « socialisme réel » au XXe siècle n’a rien eu de communiste. « Pas un seul des pays dirigés par des partis se réclamant de cette visée n’a jamais été un pays communiste, écrit Lucien Sève, à ce jour il n’en a jamais existé nulle part » (p. 338). Ce qui caractérisait les pays socialistes, c’était « leur flagrant non-communisme ». Les nommer « communistes » relèverait du « calembour historique » (p. 347). Qu’est-ce que Marx et Engels entendaient par communisme ? « Communisme, pour eux non seulement se différencie de socialisme, mais s’y oppose sur des points aussi importants que l’exigence de la complète égalité sociale, qui n’est pas l’égalitarisme fruste, le nécessaire dépérissement de l’État, inconciliable avec les illusions du démocratisme petit-bourgeois, l’essentielle dimension individuelliste de l’émancipation sociale » (p. 297). De ce point de vue, socialisme réel, héritier du vieux socialisme, et communisme seraient extérieurs l’un à l’autre.
On pourrait commencer l’analyse de cette thèse en partant d’un passage du livre précédent de Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe (La Dispute, 2018): « Aujourd’hui au contraire du postcapitalisme s’est formé, s’expérimente et s’enrichit au sein même de ce qui le contredit violemment en des pays comme le nôtre, de la gratuité des soins médicaux à la retraite par répartition, du salaire à vie des fonctionnaires à la gratuité du don du sang, de l’initiative des lanceurs d’alerte à l’expérience gestionnaire des coopérateurs » (p. 103).
Une partie du postcapitalisme dont il est question dans cette phrase est le résultat de luttes sociales, dont il faut absolument rappeler le contexte : le défi que constituait l’existence du « camp socialiste ». La menace soviétique a contraint les bourgeoisies occidentales à de nombreuses concessions : sécurité sociale, possibilité de négociation sur les salaires, services publics, etc. Mais le défi socialiste a produit des effets bien au-delà. Récemment dans le magazine Jacobin, la féministe Jenny Brown pouvait écrire : « Ce qui a vraiment aidé dans les années 1960 dans la lutte pour l’avortement, c’est que la plupart des pays socialistes pratiquaient déjà l’avortement légal. Vous pouviez aller en Pologne et vous faire avorter pour 10 $. […] Les femmes quittaient le “monde libre” pour aller se faire avorter en Pologne pour pas cher. […] Cela a mis beaucoup de pression sur le monde capitaliste. […] Le gouvernement fédéral a donc dû intervenir [contre les gouvernements des États] pour améliorer la situation. Nous n’avons pas ce moyen de pression aujourd’hui » (https://www.jacobinmag.com/2019/10/abortion-wi­thout-apology-reproductive-rights).
Par ailleurs, le démantèlement de l’État raciste dans le sud des États-Unis au XXe siècle n’est pas sans rapport avec le défi que constituait le socialisme. L’historien américain George M. Fredrickson montre comment la lutte contre l’URSS au nom de la liberté et de la démocratie se montrait de moins en moins compatible avec le traitement réservé aux Noirs aux États-Unis : ségrégation et exclusion des droits civiques.

« Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui. »

Quelle conclusion tirer de ces deux exemples ? Le postcapitalisme dans nos sociétés, autrement dit le communisme-déjà-là mentionné par Lucien Sève, doit son existence en partie aux régimes socialistes et au défi qu’ils représentaient. Il n’y a donc pas extériorité radicale entre socialisme réel et communisme en ce sens que l’existence du premier a rendu possible, dans le camp opposé, l’existence d’éléments de communisme.
Mais aussi bien, le postcapitalisme évoqué ci-dessus a existé dans les pays socialistes. Cela ne veut pas dire que ces pays étaient communistes ; cela veut seulement dire qu’il y avait des éléments de communisme dans le socialisme réel. Un exemple parmi d’autres : « l’assurance de l’emploi », c’est-à-dire l’existence quotidienne sécurisée. Les Allemands de ex-RDA, auxquels l’historien Nicolas Offenstadt donne la parole dans Le Pays disparu (Stock, 2018), reviennent sans cesse sur ce point selon eux central. Ce rappel n’implique pas la nostalgie de l’Allemagne de l’Est ; mais il n’est pas non plus un détail qui n’aurait aucune importance. La sécurisation du quotidien, rarissime dans l’histoire du capitalisme, n’est-elle pas une part de la visée communiste ? On pourrait parler aussi, autre exemple important, de la condition des femmes dans ces pays et des régressions importantes sur ce sujet dans l’est de l’Europe après la chute du socialisme réel. Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui.
Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être aussi de maintenir l’existence d’un questionnement et d’une réflexion critique sur ces expériences. Nicolas Offenstadt écrit ceci : « Pour nous, jeunes étudiants de gauche, les pays de l’Est étaient une grande gêne, et une interrogation. Une vraie gêne car on ne pouvait identifier l’avenir de la gauche à leurs scléroses, à ces mornes dictatures ; une interrogation car ils représentaient malgré tout un ailleurs “de gauche”, autre chose que le capitalisme que nous ne voulions pas, et puis, aussi, une forme d’héritage, même détourné, même abîmé, des luttes du mouvement ouvrier » (p. 16). Affirmer qu’il y a eu du communisme dans le socialisme n’a rien d’une apologie de ce dernier. L’affirmation ne supprime pas la « gêne » mais permet de maintenir ouverte « l’interrogation », chose de la plus haute importance. Car toute cette histoire, rien moins qu’un pan de l’histoire du XXe siècle, s’efface peu à peu des mémoires. Il faut en effet bien mesurer ce qui sépare les années 1970 des années 2020. Il y avait des débats passionnés sur l’URSS et son histoire, en particulier à gauche, et ils étaient relativement informés. Ils s’appuyaient sur une connaissance minimale des conditions d’apparition et d’existence de ces régimes. La situation a radicalement changé depuis. Peuvent témoigner de cette évolution radicale les propos du réalisateur Olivier Assayas au sujet de son film Après Mai (2012) : « J’ai dû renoncer à des choses qui me tenaient à cœur pour que le film ne soit pas caricatural aux yeux des jeunes d’aujourd’hui. Notamment tout ce qui concerne les débats théoriques qui divisaient les groupes gauchistes. C’était impossible à reproduire. […] Les jeunes acteurs n’arrivent pas à le jouer. J’avais écrit un dialogue entre Gilles, qui représente la tendance libertaire, et Jean-Pierre, son copain trotskyste, qui portait sur la révolution russe et les marins de Kronstadt. À l’époque, ça n’était pas la moitié d’un enjeu ! J’aurais aimé filmer cet échange comme une scène de comédie, avec des répliques qui claquent et qui vont très vite… Mais les jeunes acteurs n’arrivaient pas à croire que deux jeunes aient pu s’engueuler sur un sujet pareil. Je ne l’ai finalement pas tourné. » Après les années 1970, la discussion sera de moins en moins informée et ne dépassera guère l’apposition de l’étiquette « totalitarisme ». Réduction de l’analyse à la condamnation morale sans connaissance aucune du fonctionnement réel de ces régimes. La critique sera de moins en moins déduite d’une connaissance mais posée d’emblée. Sous pilonnage médiatique incessant, ces expériences complexes seront tout entières ramenées à leur pire visage. Exit la réflexion sur les alternatives qu’elles ont pu proposer parfois, l’attention à leurs réussites comme à leurs échecs.

« Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces “ailleurs” des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui. »

D’un point de vue politique, cette méconnaissance est catastrophique. Ce qui caractérisait jusqu’ici le mouvement ouvrier au sens large, c’était l’extrême importance qu’il accordait à la réflexion sur sa propre histoire. Marx méditant l’échec de 1848, Lénine, celui de la Commune, Gramsci méditant 1917 et sa stratégie. Réflexion de Lucien Sève aujourd’hui sur la prétendue révolution par les urnes, etc. Sans cette méditation incessante, les luttes patinent, reproduisent les mêmes erreurs, perdent un temps précieux à résoudre des difficultés auxquelles d’autres avaient pourtant déjà été confrontées. La question de l’autogestion par exemple anime beaucoup de secteurs de la gauche. Pourtant, les publications sur l’expérience yougoslave d’une mise en œuvre à grande échelle de l’autogestion ne sont pas légion (l’une des références incontournables sur le sujet est l’ouvrage de Catherine Samary, Le Marché contre l’autogestion : l’expérience yougoslave, La Brèche, 1988). Il ne s’agit pas de proposer cette expérience comme un modèle mais de réfléchir à ses succès comme à ses échecs et d’en apprendre le plus possible. Au lieu de cela et trop souvent, les discussions se déroulent dans l’ignorance complète de cette histoire. Ces discussions peuvent être intéressantes, elles n’en demeurent pas moins abstraites puisqu’elles n’ont presque plus à composer avec les impératifs du réel.
Bien sûr, Lucien Sève n’est pas de ceux qui ignorent l’histoire ; son livre en est la preuve. Mais la thèse d’une extériorité radicale entre communisme et socialisme réel pourrait avoir cet effet fâcheux de décourager « l’interrogation » : « Si tout ceci n’a finalement rien à voir avec nous, à quoi bon s’y arrêter ? » Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces « ailleurs » des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui.

Verticalité/Horizontalité
Pour Lucien Sève, le socialisme serait hanté par « la redoutable mythologie de l’État » (p. 188). L’hypertrophie de l’État en URSS viendrait tout droit de la mythologie en question. Un héritage venu de la social-démocratie allemande, de Ferdinand Lassalle en particulier, que Marx aurait quant à lui combattu. Lucien Sève rend à la thèse de Marx sa complexité : « La nécessaire disparition de l’État de classe n’est bien entendu pas la suppression des pouvoirs publics, appelés au contraire à se développer dans le communisme de façon tout autre que sous l’hégémonie du capital » (p. 289). La désétatisation ne signifie rien d’autre que l’appropriation citoyenne réelle des pouvoirs publics dans tous les domaines.
On peut discuter cette thèse – « l’idéologie étatiste engendre l’étatisme réel » – par exemple en niant de façon nette la dimension idéologique de toute cette affaire. C’est par exemple ce que propose Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage (Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… La Fabrique, 2019) : « Il y a quelque part un seuil d’intensité du conflit qui détermine la forme politique à basculer irréversiblement du côté étatique centralisé ou bien à pouvoir développer une forme politique qui ne soit pas aussitôt dans l’orbite d’un appareil de force. » En d’autres termes, la verticalité démesurée de l’URSS n’est pas un héritage intellectuel mais le produit de la guerre civile qui a vu naître le régime. « C’est l’entière réquisition par les enjeux de vie ou de mort qui étouffe tout, sature tout, et laisse ensuite sa marque profonde, irréversible peut-être – en URSS, elle l’a été : “Notre État a toujours fonctionné sous le régime de la mobilisation, dès les premiers jours. Il n’était pas conçu pour la paix”, explique à Svetlana Alexievitch un haut responsable du Kremlin de l’époque Gorbatchev » (p. 202). C’est donc le niveau d’hostilité que doit subir une expérience révolutionnaire, et non l’idéologie de ses dirigeants, fût-elle résolument anti-étatiste, qui détermine le degré de verticalité de son pouvoir d’État. Un très haut niveau d’hostilité de l’environnement implique un pouvoir militaire ultra-centralisé. Une hostilité « modérée » (Frédéric Lordon, « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clefs », L’Humanité du 8 novembre 2019) comme au Chiapas ou hier au Rojava, laisse la possibilité d’expérimenter des institutions plus souples et plus horizontales. Frédéric Lordon néglige-t-il la dimension subjective du problème en renvoyant tout le problème de l’étatisation aux conditions objectives de la guerre civile et de l’agression extérieure ? Sa thèse est plus complexe et mériterait développement : il y a une place pour le subjectif (soit les volontés et pensées des masses et des organisations) mais il existerait un « seuil d’intensité du conflit » au-delà duquel ce subjectif ne compte plus devant les nécessités de la lutte à mort.
Mais la thèse de Lucien Sève peut se discuter encore autrement. Le philosophe Domenico Losurdo a bien en vue le poids écrasant des circonstances dans l’extrême verticalisation du pouvoir soviétique. Il considère cependant que la pression extérieure ne saurait l’expliquer entièrement. L’étatisation lourde a aussi des causes idéologiques. « Évidemment, il ne faut pas perdre de vue l’encerclement impérialiste, écrit-il. Mais à la donnée objective se mêle une limite subjective considérable due à la formation politique et culturelle des dirigeants bolcheviques » (Fuir l’histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd’hui, Delga, 2007). Cette formation politique et culturelle est-elle déterminée en dernière instance par la « mythologie de l’État » dont parle Lucien Sève ? C’est tout le contraire, estime Domenico Losurdo. Les dirigeants soviétiques auraient été pris dans une « vision anarchique et messianique » d’une société sans conflit où les institutions n’auraient plus de rôle à jouer, la vision d’une société sans verticalité. Ce type de vision ne les a pas du tout préparés à gérer convenablement la verticalité qui revenait très fortement dans les circonstances que l’on sait. En d’autres termes, ce qui favorise la verticalité écrasante, ce n’est pas seulement la mythologie du vertical, c’est aussi et paradoxalement la fascination pour l’horizontal parce qu’elle laisse démuni intellectuellement face au vertical qui fait retour tragiquement.
On peut citer de nombreux textes révélant la prégnance de cette humeur anti-institutionnelle dans le marxisme. August Bebel, dirigeant respecté du SPD jusqu’à sa mort en 1913, écrit par exemple à propos de la société future : « Avec le gouvernement aura aussi disparu tout ce qui le représente, ministres, parlements, armée permanente, police, gendarmes, tribunaux, avocats, procureurs, système pénitentiaire, administrations des contributions et des douanes, bref l’appareil politique tout entier. Les casernes et autres bâtiments militaires, les palais de justice et d’administration, les prisons, etc., attendront alors une meilleure destination. Des milliers de lois, d’ordonnances, de règlements seront mis au rancart et n’existeront plus que comme curiosités, n’ayant de valeur que pour l’histoire de la civilisation ancienne. Les grandes – et pourtant si mesquines – luttes parlementaires, où les héros de la langue s’imaginent gouverner et mener le monde par leurs discours, n’existeront plus » (August Bebel, La Femme et le socialisme, p. 185). La dissolution de toutes ces institutions verticales accompagnera la disparition de l’argent et du commerce. Par ailleurs, « la religion s’évanouira d’elle-même, sans secousse violente ». Bien des années plus tard, « le jeune Bloch attend des Soviets la “transformation du pouvoir en amour”. En Russie soviétique, des dirigeants du Parti socialiste révolutionnaire tiennent des discours semblables. Ils proclament que “le droit est l’opium du peuple” et que “l’idée de Constitution est une idée bourgeoise” » (Domenico Losurdo, Fuir l’histoire ? op. cit.). Ces exemples donnent à voir une tradition plutôt horizontaliste ; et si elle parle encore de la nécessité de l’État, c’est provisoirement, pour briser la Terreur blanche. Passé ce moment inaugural, l’horizontalité sera de mise.
Sauf que les choses ne se sont pas passées ainsi, le vertical ayant perduré soixante-dix ans, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec ladite tradition. En effet, le pouvoir, le vertical, l’État, les institutions, etc., ces réalités toujours susceptibles de s’autonomiser n’ont guère été prises au sérieux d’un point de vue théorique. Pourquoi l’auraient-elles été puisqu’elles allaient bientôt s’évanouir d’elles-mêmes ? Cette conception condamnait le jeune pouvoir soviétique à devoir improviser l’organisation des pouvoirs dans un contexte d’encerclement, dans un pays sans tradition libérale, au lourd passé de commandement tsariste.
Par ailleurs, et de façon plus générale, une structuration horizontale fonctionne d’autant mieux que deux conditions se trouvent réunies : une échelle de fonctionnement relativement réduite et un contexte relativement pacifique. L’horizontalité, bien qu’il faille se garder d’une vision enchantée (small is beautiful) qui minimiserait les dominations en son sein, est plus facile à mettre en œuvre à petite échelle et lorsque l’extérieur ne se montre pas trop agressif. (L’horizontal est souvent en réalité traversé par des rapports de pouvoir. On sait bien que les plus diplômés ont l’avantage dans une assemblée par exemple. De même, les femmes s’expriment moins pour des raisons qui ont trait à la domination masculine, etc. Bref, les dominations sociales ne s’arrêtent pas aux portes de la structure horizontale.)
Mais passé une certaine échelle et un certain niveau de tension, la verticalité, la délégation, la représentation, la séparation, font retour pour toutes sortes de raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Ainsi, que quelqu’un fasse à ma place, même lorsque le temps est calme, n’est pas nécessairement une situation problématique de confiscation de pouvoir. Il peut y avoir de bonnes raisons de le vouloir : vouloir se consacrer davantage à ses enfants, à ses amis, à telle ou telle activité qui n’est pas directement politique. Bref, le désir d’implication du militant n’est peut-être pas facilement universalisable. Pas sûr d’ailleurs que les actuelles critiques de la représentation visent la représentation en son principe ; peut-être sont-elles pour partie des critiques d’une représentation qui représente mal.
Si on suit le fil de cette analyse, la question se reformule alors, en dehors de l’opposition verticalité / non-verticalité, de la manière suivante : quelles formes de verticalité peuvent être acceptables ? C’est peut-être parce qu’elle ne pose pas ce type de questions que la pensée de l’horizontal nous prépare peu à affronter la verticalité exigée par des circonstances où les contradictions s’aiguisent.
Le livre de Lucien Sève n’est pas achevé, c’est pourquoi il est difficile de le discuter sans possiblement être injuste. Les deux remarques exposées n’enlèvent rien à l’importance de l’ouvrage et ne doivent pas faire oublier la très stimulante distinction qu’il propose, à partir de Marx, entre socialisme et communisme.

Florian Gulli est philosophe. Il est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 

Lire aussi:

Table-ronde à l'Agora de la fête de l'Humanité: Lucien Sève - Jean Quétier - Bernard Vasseur - Isabelle Garo: le communisme pour dépasser le capitalisme (L'Humanité, 27 septembre - Pierre Chaillan)

"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

 

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 05:01
Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa

Dostoievski

Dostoievski

Victor Jaclard

Victor Jaclard

Fédor Dostoïevski, né le 30 octobre 1821, est le fils d'un médecin militaire issu d'une vieille famille noble russe. Son père, devenu alcoolique et violent après la mort de sa mère, fut assassiné. Au milieu des années 1840, Dostoïevski, l'auteur du récit Les Pauvres gens, devient socialiste. Associé à un "complot" de la gauche intellectuelle révolutionnaire autour du groupe de Pétrachevski par le régime réactionnaire et policier du tsar,  Dostoïevski est condamné à mort en 1849, mais sa peine est commuée en déportation au bagne au dernier moment. Dostoïevski sera emprisonné à Omsk de 1850 à 1854, puis déporté dans les steppes kirghizes, non loin de la frontière chinoise, où l'ancien bagnard renaît à la vie. En 1862, quand l'écrivain termine ses Souvenirs de la Maison des morts, commencés en 1856, Dostoïevski est déjà autorisé à reprendre une vie normale dans toute la Russie depuis 1859. Il publie Humiliés et offensés en 1861, voyage en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie et en Suisse en 1862-63. En 1862, Dostoïevski rencontre le révolutionnaire Bakounine, banni définitivement de Russie en 1844, à Londres chez son ami Herzen. Il joue au casino à Baden-Baden et à Turin et perd beaucoup d'argent, met une bague de sa compagne Souslova en gage. C'est la matrice de son court roman Le Joueur, un chef d’œuvre, qui paraîtra en 1866. Il fut dicté en 26 jours au moment où le grand écrivain composait Crime et Châtiment. En 1863 toujours, Dostoïevski commence à brûler ce qu'il a adoré et à critiquer le socialisme dans ses Mémoires écrits dans un souterrain. Il semble se venger sur les chefs spirituels du socialisme utopique russe, Biélinski et Pétrachevski, des dures années passées au bagne.  Dostoïevski repousse alors comme une chimère en raison de la nature irrationnelle, chaotique, individualiste de l'homme, la possibilité d'organiser la société selon un plan établi à l'avance. 

En 1864, le comité de rédaction de L’Époque, la revue où travaillait Dostoïevski, reçoit d'un village perdu de la région de Vitebsk deux nouvelles signées Youri Orbélov. La première nouvelle traitait d'une histoire au romantisme classique: une jeune fille de la bonne société éprise d'un étudiant pauvre réfrène son sentiment mais, après la mort du jeune homme, comprend qu'elle a laissé passer le bonheur. La deuxième nouvelle abordait un thème plus complexe et original, la crise morale d'un jeune et riche gentilhomme touché par l'idée de la perfection morale et que ses recherches de vérité conduisent dans une cellule de couvent, avant qu'une rencontre avec une jeune princesse fasse naître en lui la nostalgie d'une autre vie. Il abandonne alors sa cellule et part en quête du sens supérieur de l'existence mais, profondément déçu, il retourne vers son ermite et meurt accablé de désespoir, convaincu qu'il est impossible de vivre en juste. 

Dostoïevski répondit avec chaleur à l'auteur inconnu dont il admirait le talent naissant et fit alors la connaissance de l'auteur qui se dissimulait derrière le pseudonyme de Youri Orbélov. C'était une femme: Anna Vassilievna Korvine-Kroukovskaïa, sœur de la future mathématicienne Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï, futur professeur à l'académie de Stockholm, auteur de mémoire sur les équations aux dérivées partielles, les anneaux de Saturne, et les intégrales abéliennes. Son mari traduit Darwin en russe avant de se suicider.  Sofia Vassilievna Korvine-Kroukovskaï est aussi l'auteur d'un roman partiellement autobiographique : Une nihiliste (1890).

Sa sœur aînée, l'auteur des nouvelles,  Anna Vassilievna, va devenir une des femmes les plus douées et remarquables qui ont séduit Dostoïevski. Grande, mince, avec un visage aux traits fins, de longs cheveux de lin et des yeux verts étincelants, "elle avait été accoutumée dès l'âge de sept ans à être la reine de tous les bals d'enfants" (mémoires de sa sœur, Sophie Kovalevskaïa). Dostoïevski publie deux récits envoyée par cette fille d'un lieutenant général d'artillerie, riche propriétaire foncier à Palibino - Le Rêve et Le Novice (titre que la censure cléricale avait fait transformer en Mikhaïl, puisqu'il était question d'une histoire d'amour avec un aspirant prêtre) et lui envoie ses honoraires par la poste au château des Kroukovski, au grand scandale du père d'Anna.

"Mais on organisa tout de même une lecture en famille des nouvelles, et le général fut touché par le talent de sa fille. Bientôt, il l'autorisa à poursuivre sa correspondance avec Dostoïevski et à faire personnellement la connaissance de l'écrivain quand elle se rendrait à Petersbourg. 

- Souviens-toi seulement, ajouta t-il en se tournant vers sa femme, que c'est toi qui en porteras la responsabilité. Dostoïevski n'est pas un homme de notre monde. Que savons-nous de lui? Seulement qu'il est journaliste et ancien forçat. Merveilleuse recommandation! Rien à dire!" (Leonid Grossman, Dostoïevski, Paragon, 2003, p.289). 

La première rencontre avec les filles Korvine-Kroukovskaïa est organisée en présence des parents en février 1865. "Elle ne fut pas couronnée de succès. En présence des parents guindés, Dostoïevski se sentait mal à l'aise, il avait l'air vieux et malade; il "tiraillait avec nervosité sa maigre barbiche châtain et se mordait les moustaches; tout son visage était agité de tics. Mais au cours de la visite suivante, Dostoïevski se trouva seul avec les deux sœurs et les relations se resserrèrent aussitôt. Bientôt l'écrivain devint un familier de la maison. Il s'éprit profondément de la sœur aînée et devint de manière inattendue l'objet du premier amour de la plus jeune, la jeune Sofia, qui conserva pour toujours un sentiment de profonde amitié "envers le premier homme de génie qu'elle rencontra sur son chemin".  Dostoïevski, mal à l'aise dans le salon des Korvine-Kroukovskaïa, jaloux des jeunes hommes élégants qui tournaient autour de Anna, irritable, très critique envers le nihilisme qui attirait les deux jeunes sœurs, ne tarda pas à lasser Anna, mais pas la petite Sophie, amoureuse de lui, qui avait appris à son intention la sonate Pathétique de Beethoven. Quand elle l'interpréta, elle vit Dostoïevski qui déclarait sa flamme à Anna, à demi désespéré.

"Mais la sœur aînée avait déjà pris conscience de ses sentiments. Elle savait déjà qu'on pouvait éprouver une grande estime envers un homme pour son talent et ne pas vouloir se marier avec lui. Avec une profonde intuition féminine, cette jeune fille de dix-huit ans sentait que la femme de Dostoïevski devrait se consacrer entièrement à lui, lui donner toute sa vie, renoncer aux sentiments personnels. Au cours de ces trois mois de relations, elle avait déjà compris que le nerveux, l'exigeant Dostoïevski s'était emparé d'elle totalement, comme "l'aspirant vers lui", la privant de toute possibilité d'être elle-même. A la demande de mariage de Dostoïevski, elle ne pouvait répondre que par un refus. Bientôt à la fin de la saison d'hiver, la famille Kroukovski quitta Pétersbourg. Et à la fin de l'automne de la même année, Anna Vassilievna apprit les fiançailles de Dostoïevski avec "une jeune fille étonnante, dont il était tombé amoureux, et qui avait accepté de l'épouser. 

Mais son tendre sentiment pour l'aristocrate nihiliste avait laissé une trace en lui.

- Anna Vassilievna est l'une des meilleures femmes que j'aie rencontrées dans ma vie, dira par la suite Dostoïevski à sa seconde femme, Anna Grigorievna. Elle est extrêmement intelligente, cultivée, érudite, et elle a un cœur d'or. C'est une jeune fille aux hautes qualités morales; mais ses convictions sont diamétralement opposées aux miennes, et elle ne peut y renoncer, elle est trop droite. C'est pourquoi je doute que notre mariage eût pu être heureux.

En 1869,  Anna Vassilievna partit faire ses études à l'étranger et elle se maria bientôt avec le révolutionnaire français Victor Jaclard (1840-1903), disciple de Proudhon proche de Blanqui, membre de la 1ère Internationale fondée en 1864. Victor Jaclard reste en exil à Genève jusqu'à la chute de Napoléon III en 1870. Il s'y rapproche des cercles de Bakounine. Nommé commissaire par les ouvriers révoltés, il est largement impliqué en septembre 1870 dans le soulèvement de Lyon. Envoyé à Paris, Jaclard est ensuite chargé de coordonner l'action entre la Commune de Lyon et la Commune de Paris. Avec son épouse, il participe alors activement à la Commune de Paris, en tant que représentant de la Première Internationale au Comité central de la Garde nationale. Commandant du 158e bataillon de la Garde Nationale Jaclard prend part à l'insurrection du 31 octobre 1870. En novembre, il est nommé adjoint à la mairie du 18e arrondissement. En février 1871, Jaclard se présente sans succès aux élections législatives. Ex-chef du 138 bataillon de la garde nationale, il est nommé colonel de la 17e légion fédérée (ou 18e suivant les sources) et inspecteur général des fortifications. Pendant la Commune de Paris, Anna Vassilievna - Jaclard fut membre du comité central de l'Union des femmes, prit la parole dans les réunions, écrivit des articles et servit comme infirmière dans des hôpitaux.

Victor Jaclard combat durant la Semaine Sanglante, se battant sur les barricades aux Batignolles et à "Château d'Eau" jusqu'à la toute fin. Capturé en uniforme par les troupes Versaillaises, Victor Jaclard est condamné à mort par un tribunal militaire français. En octobre 1871, Victor Jaclard parvient toutefois à s'échapper grâce à la présence à Paris de Sophie Vassilievna et de son mari, Vladimir Kovalevski, paléontologue, nihiliste, comme elle, à rejoindre Londres, où il s'installe avec son épouse Anna. Les époux Jaclard entretiennent de bonnes relations avec Karl Marx, qui les aide sur place. En Suisse, il reprend ses études médicales, passe son doctorat, soutient sa thèse sur l'herpès ophthalmicus (1874). En 1874, les époux Jaclard s'installent en Russie, où Victor devient professeur de français. Grâce à Anna, il est introduit dans le cercle des Naridniks, publiant des articles dans les journaux d'opposition "Slovo" et "Delo". Pourtant athées et "nihilistes", les époux Jaclard ont des relations amicales avec Dostoïevski, pourtant devenu conservateur, partir de 1879, quand les deux familles vivaient à Staraïa Roussa, à 100 km de Novgorod. L'écrivain Anna Vassilievna qui avait débuté dans L’Époque en 1864 termina son activité au Messager du Nord, revue politique et littéraire paraissant à Pétersbourg entre 1885 et 1898, où fut publié son dernier récit. Elle travaillait à ce moment-là à des souvenirs sur le siège de Paris et la Commune qui ne nous sont pas parvenus. 

Anna Korvine-Jaclart mourut à Paris en 1887. Quatre ans après, en 1891, sa sœur Sophie, ou Sofia, s'éteignait à Stockholm. C'était la première femme du monde à porter les titres de professeur et de membre correspondant de l'Académie des Sciences, cette Sophie Kovalevskaïa qui, à quatorze ans, était tombée amoureuse de l'écrivain bagnard Dostoïevski.

I.D

Sources:

Leonid Grossman, Dostoievski - Paragon, 2003 

Articles Wikipedia

https://www.parisrevolutionnaire.com/

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:36
Adieu Michel Hidalgo, entraîneur mythique de l'équipe de France des Platini, Giresse, Tigana, Rocheteau, Bossis

Merci Michel ...

Pour les femmes et les hommes de ma génération, il représentait le football à visage humain.
Michel Hidalgo nous a quittés. Je suis triste. Pendant neuf années, de 1975 à 1984, il fut celui qui dirigea l'équipe de France de football et sut patiemment la faire progresser, la mener au plus haut niveau européen, jusqu'à ce titre de champion d'Europe en 1984, le premier grand titre de notre sélection nationale.
Des images affluent... Celle de la demi-finale de la coupe du monde 1982 à Séville, celle de la demi-finale de l'Euro 1984 contre le Portugal à Marseille...
Bien sûr, ces années furent marquées par l'immense talent des Giresse, Tigana, Platini, Rocheteau, Bossis et tous les autres.
Mais comment oublier l'apport décisif de Michel Hidalgo, son sens du dialogue, son respect des joueurs, son intelligence du jeu. Il compte parmi les grands sélectionneurs de notre sélection nationale, celui, en tout cas, sans lequel rien de ce qui advint ensuite n'aurait été possible.
Chapeau bas Michel. Et merci....

Pierre Laurent

 

MICHEL HIDALGO EST MORT...
TOUTE NOTRE JEUNESSE
Ce jeudi 26 mars, en début d'après-midi, Michel Hidalgo est mort à l'âge de 87 ans, à Marseille. Il avait entraîné l'équipe de France pendant huit ans, guidant notamment les Bleus vers le titre à l'Euro, en 1984, avec Platini et les autres. Il était une sorte d'Amis de l'Humanité, il venait souvent à la Fête pour participer à des débats. Hidalgo, c'était le foot "à l'ancienne", avec une haute conception du sens collectif. Il aimait former des hommes, pas seulement des sportifs... 

Jean-Emmanuel Ducoin - écrivain, journaliste à L'Humanité

***

Article du Ouest-France, 26 mars 2020

[ Michel Hidalgo : Le sport est un vaccin social.]
Brillant sélectionneur de l’équipe de France de foot, Michel Hidalgo est la fierté des normands.
Salarié de l’usine de sidérurgie de la (SMN) à Colombelles (14) il sera aussi un sportif de haut niveau. Il signera son À 1er contrat pro au Havre.
Au moment où il nous quitte, son sourire profondément chaleureux et humain restera une belle image.

Décès de Michel Hidalgo. L’enfant du Plateau rêvait « encore de France – Allemagne 82 »

Michel Hidalgo est décédé ce 26 mars à Marseille, à l’âge de 87 ans. En septembre 2013, à l’occasion de son retour sur le Plateau, l’emblématique sélectionneur des Bleus des années 80 nous avait confié sa joie de lui donner son nom, s’était souvenu avec émotion de son enfance au pied de la SMN, et nous avait confié « rêver encore de France – Allemagne 82 », ce fameux match entré dans la légende du foot aux dépens des Bleus.

On habitait le plateau, rue des Marguerites, à Giberville. Lors du Débarquement, la maison a été détruite par un obus. On s’est exilé en Mayenne. Mon père est resté. Dans un jardin, il a construit une baraque en bois à Mondeville, à côté de la nouvelle église. On est revenus en 1946. J’ai chaussé mes premiers crampons dans l’équipe du patronage paroissial et à l’US Normande avec mon frère jumeau Serge, hélas disparu.

À 18 ans, vous signez votre premier contrat au Havre AC…

Oui, on venait de les battre 6-4 en finale de la Coupe de Normandie juniors. J’avais marqué 5 buts et Serge le 6e. Le lendemain, le président du HAC est venu me recruter. Mon père lui a répondu : « Mes deux fils ou rien ».

J’y ai joué deux ans avant de rejoindre le Reims de Kopa et Jonquet. On avait sept joueurs de l’équipe de France. Trois ans magnifiques sous les ordres d’Albert Batteux, le meilleur entraîneur de tous les temps selon moi. On a manqué de gagner la Coupe d’Europe 1956. On perd 4-3, j’avais marqué de la tête le 3e but, on menait 3-2.

« Après France – Allemagne, 90 % de l’équipe voulait arrêter »

Ça rappelle un peu ce fameux France – Allemagne de 1982…

Ma plus grosse déception ! On la méritait cette finale. J’en rêve encore… Après ce match, 90 % de l’équipe voulait arrêter. Heureusement qu’il y avait l’Euro qui se profilait deux ans après. C’était une génération magnifique : Platini, Giresse, Tigana, Trésor… On a décroché deux ans plus tard le premier titre de l’histoire des Bleus. Là, j’ai décidé de rendre mon tablier. J’ai refusé de repartir pour trois ans.

1982, c’est aussi votre grosse colère contre le Koweit lors de ce Mondial…

Descendu sur la pelouse, le frère de l’émir fait annuler un but tout à fait valable. La police espagnole m’a repoussé. Le soir, l’émir m’a appelé en me disant que ce n’était pas de sa faute. Il m’a invité avec toute l’équipe chez lui. On est devenus amis.

« Le sport est un vaccin social, c’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur »

Pourquoi avoir refusé le ministère des Sports en 1984 ?

Un samedi soir, la police m’attendait chez moi avec un téléphone sécurisé. Laurent Fabius m’a fait cette proposition et voulait une réponse pour lundi. Je lui ai dit « non » avec « un grand merci » le lendemain à 10 h. Aujourd’hui, je regrette. C’est une expérience que j’aurais aimé connaître.

Que dîtes-vous aux enfants qui vont fréquenter la salle qui porte votre nom ?

Le sport est un vaccin social. C’est parler avec ses tripes, mais écouter avec son cœur. Le bonheur, il faut aller le chercher. L’extraordinaire se trouve sur le chemin de gens ordinaires comme moi.

Chemin qui vous a fait passer de la SMN au rang de légende du foot…

La SMN, c’est tout un symbole. J’y ai travaillé un an après mon diplôme d’ajusteur à la cartoucherie à Mondeville, dans l’atelier d’essai sur moteurs électriques. Mon père y a œuvré toute sa vie, il était chef de charge aux fourneaux.

 

 

 

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 06:32

 

 

 

De la grippe espagnole de 1918-1919 au coronavirus de 2019-2020

En 1918, une des plus grande pandémie de l'histoire de l'humanité, la grippe espagnole, provoque plusieurs dizaines de millions de morts. Un siècle plus tard, ces évenements font étrangement échos à celle du coronavirus.

En 2019-2020, la crise du coronavirus, nouveau virus grippal apparu en Chine, replace sur le devant de la scène l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La grippe, connue depuis l’Antiquité grecque (elle a été décrite par le médecin Hippocrate il y a 2400 ans) est effectivement une maladie très meurtrière. Il y a un siècle, en 1918-1919, l’épidémie de « grippe espagnole » a fait entre 20 et 50 millions de morts dans le monde en deux ans, soit environ quatre à cinq fois plus que le nombre de victimes de la Première Guerre mondiale. C'est la pandémie la plus grave devant la "peste noire" de 1348 (34 millions de morts d'après des estimations). C’est d’ailleurs cette épidémie de grippe espagnole qui a poussé la Société des Nations (SDN) nouvellement créée à instaurer en son sein un Comité d'hygiène, ancêtre de l’OMS.

 

Origine

La grippe dite « espagnole » avait en fait vraisemblablement son origine en Chine, puis elle a muté aux Etats-Unis. Pourquoi alors a-t-elle été appelée « grippe espagnole » ? C’est parce que l’Espagne a été le seul pays à publier librement des informations sur cette épidémie. En effet, l’Espagne, Etat neutre pendant la guerre, n’était pas tenue au secret militaire1.

D’après l’historien Niall Johnson, la grippe espagnole a touché sévèrement l’Inde (18 millions de morts soit 6 % de sa population), la Chine (9 millions) et l’Europe (2,3 millions de morts)2.

Cette maladie a causé une mortalité 10 à 30 fois plus haute que la grippe saisonnière. Elle a été mortelle pour 2 à 5 % des cas. En l’absence d’antibiotiques, la maladie causait souvent la mort au bout de dix jours de symptômes douloureux, sur des individus épuisés et affaiblis3.

Elle a proliféré car les populations n’avaient pas conscience – contrairement à aujourd’hui- des mesures d’hygiène et de précaution élémentaire à prendre : confinement, éloignement distanciel, lavage des mains… A l’époque, la grippe espagnole a été répandue par les paquebots remplis de voyageurs qui traversaient l’Atlantique, et a engendré un foyer épidémique particulièrement vif du côté de Boston et de la Californie. Bientôt, la majorité des grandes villes américaines ont été infectées.

En Europe, le virus a été sans doute apporté par les soldats américains venus en 1917 en renfort pour aider la Triple Entente dans la guerre.

 

Une pandémie mondiale

En 1918, le virus connaît une diffusion exponentielle : en deux semaines, il couvre tout le continent nord-américain. Le mois d’octobre 1918, un mois avant la fin de la guerre, est particulièrement meurtrier, le virus y est très virulent et mortel sur des populations harassées par la guerre. Des personnalités comme le poète Guillaume Apollinaire y succombent. Aux Etats-Unis, c’est la panique, et une infirmière sur quatre meurt du virus.

De l’Europe, le virus se répand jusqu’aux colonies par le biais des paquebots. En novembre 1918, alors qu’on célèbre la fin de la guerre, l’épidémie devient une pandémie mondiale. Elle est présente sur tous les continents. En Afrique et en Asie, la proportion de personnes contaminées oscille entre 30 et 80 %, chiffre énorme, étant donné le faible niveau d’hygiène, la pauvreté et la situation démunie des colonisés. Seule l’Australie parvient à mettre sur pied un système efficace de quarantaine4.

Pourquoi n’a-t-on alors pas beaucoup parlé de cette pandémie dans la presse de l’époque? A cause de la censure de guerre. De fait, la grippe espagnole n’est pas restée très présente dans les mémoires collectives, éclipsée par la mémoire très forte de la Première Guerre mondiale, célébrée ensuite par les cérémonies officielles et par les anciens combattants.

Après une accalmie en décembre 1918, l’épidémie reprend de la vigueur en 1919. Certains pays restent même touchés jusqu’en 1920. Parmi les bizarreries liées aux phénomènes de rumeurs, et des mouvements de panique, le prix du rhum, réputé antidote, flambe.5

Pourquoi cette grippe est-elle apparue à ce moment-là ? Comme le rappelle le Pr Berche, cela s’explique par «de mauvaises conditions sanitaires, des populations affaiblies et de grands rassemblements » liés au contexte de la fin d’une guerre planétaire longue de cinq ans. «On pense que la grippe espagnole est apparue d'abord au Kansas où elle a contaminé de jeunes soldats américains, qui étaient réunis trois mois dans des camps de formation militaire, à raison de 50 000 à 70 000 individus, avant de traverser le pays et de prendre la mer pour l'Europe»6.

Comme l’analyse l’historien des sciences Guillaume Lachenal, au plus fort de l’épidémie, à l’automne 1918, la réponse médicale a été complètement inadaptée : « manque de lits, de médicaments et surtout de personnel, les médecins, infirmiers et infirmières – qui comptent aussi parmi les premières victimes de la maladie – étant massivement mobilisés sur le front. Les autorités militaires agissent à l’aveuglette, laissant des malades en permission diffuser la grippe dans tout le pays, tout en faisant au mieux pour recenser les cas, grâce à une bureaucratie minutieuse et discrète – censure oblige. »7

Il y avait déjà eu une épidémie de grippe en 1889, dite « grippe russe », mais les sociétés n’avaient apparemment pas assez tiré les leçons de ce premier avertissement8.

 

La situation en France

En 1918, les autorités françaises ne prennent pas la mesure à temps de la gravité de la situation : comme l’écrit Frédéric Vagneron, « au milieu de l’été [1918], l’épidémie est considérée comme un problème sinon en voie de règlement, du moins ne prêtant pas à l’inquiétude. L’affirmation de la nature grippale de la maladie sert à rassurer la population, plus encline à l’affolement en cas de maladie infectieuse comme le choléra et le typhus, dont la presse indique la réapparition sur le front oriental au même moment. Dans ce contexte, la gestion des premiers cas de grippe par la Suisse, qui a adopté des mesures énergiques pour contrôler la circulation des personnes, limiter les regroupements, est jugée trop sévère et de nature a inquiéter inutilement les populations »9. Cet historien souligne « l’étrangeté de cette relative ignorance de la grippe par les contemporains ».

La presse française tarde à rendre compte de l’épidémie de grippe espagnole : comme l’observe Françoise Bouron, « dans la presse nationale, les articles sur l’épidémie de grippe sont quasi inexistants jusqu’à la fin du mois de mai » 1918. Puis des articles fantaisistes paraissent, indiquant des remèdes invraisemblables : manger de la farine par exemple. Les journaux colportent de folles rumeurs : « En 1918, la rumeur court que la grippe aurait été envoyée par les Allemands dans les boîtes de conserve, ou qu’elle serait arrivée jusqu’en France par sous-marin, ou encore que les premiers cas auraient été observés à la prison de Sing-Sing aux États-Unis et que de là, elle aurait gagné l’Europe à bord des bateaux qui transportaient les militaires américains »10.

La grippe espagnole a eu des conséquences sur le moral et le comportement des populations, après-coup. Dans les années 1920, la guerre et l’épidémie étant passées, on entre dans les « années folles », les peuples ont besoin de s’amuser  et, pour Svenn-Erik Mamelund, la grippe espagnole pourrait avoir provoqué par contre-coup un véritable « baby-boom » dans les années 1920 dans certains pays, comme la Norvège11.

 

 

La création de l’ancêtre de l’OMS

L’épidémie de grippe espagnole a été un catalyseur pour pousser à la création d’une organisation internationale consacrée à la santé mondiale. En 1907 déjà,  «l'Office international d'Hygiène publique» (OIHP) avait créé à Paris, muni d'un secrétariat permanent et d'un «comité permanent» qui organise plusieurs conférences. Mais en 1918-19, les États-Unis s'opposent à ce que l'OIHP passe sous le contrôle de la Société des Nations (SDN) nouvellement créée, et à laquelle ils n’ont pas adhéré, le Congrès américain se prononçant contre, au nom de l’isolationnisme.

Dans l’entre-deux-guerres, l’OIHP continue son action, adoptant en 1926 une Convention sanitaire internationale contenant pour la première fois des dispositions relatives à la variole et au typhus. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, deux organismes sanitaires internationaux distincts coexistent en Europe, l'OIHP et l'Organisation d'Hygiène de la Société des Nations tandis que, pour le continent américain, c’est l'Organisation sanitaire panaméricaine qui tente de mettre en place une gouvernance continentale de la santé.

Finalement, il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, et la création de l’ONU en 1945, pour qu’une agence spécialisée chargée de la santé, l’OMS, soit créée, et basée à Genève, en 1948. Sa mission est de conduire la population mondiale au « plus haut niveau de santé possible ».

 

De la grippe espagnole de 1918 au CoVid-19 de 2020

En réalité, la médiatisation actuelle des alertes grippales ne doit pas faire oublier que, au quotidien, depuis des années, d’autres maladies sont beaucoup plus meurtrières, surtout pour les peuples des pays du Sud touchés par la pauvreté : le paludisme tue entre un et 3 millions de personnes par an, et le sida, considéré depuis 2002 comme une pandémie globale, tue actuellement près de 800 000 de personnes par an (2 millions par an il y a une douzaine d’années).

Le 11 mars 2020. L’OMS annonce l’alerte pandémique et déplore l’inaction des gouvernements pour combattre ce virus. « Nous sommes très inquiets des niveaux de diffusion et de dangerosité, ainsi que des niveaux alarmants de l’inaction » des Etats, a indiqué déclaré le DG de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. En effet, en à peine trois mois, près de 120 000 cas de coronavirus se sont déclarés dans 110 pays, tuant plus de 4300 personnes12.

Au premier trimestre 2020, les Etats réagissent distinctement, chacun à leur façon, à cette crise pandémique. L’Union européenne ne réagit pas de manière coordonnée. L’OMS, agence de gouvernance globale de la santé, devrait coordonner au niveau mondial les mesures à prendre et veiller à ce que les populations les plus pauvres ne soient pas laissées pour compte et à ce que les Etats coopèrent entre eux pour vaincre la maladie. Mais en sera-t-elle capable ?

Chloé Maurel est historienne

1Lise Loumé, « Grippe espagnole : le mystère de son origine enfin résolu », Science et avenir, 30 avril 2014.

2Niall Johnson, Britain and the 1918-1919 Influenza Pandemic. A Dark Epilogue, Routledge, 2015.

3Sur ce sujet, cf. Michel Morange, « Expliquer les épidémies : le cas particulier de la grippe espagnole de 1918 », Les secrets du vivant, 2012, p. 125-133.

4Sur ce sujet, cf. Vincent Viet, La Santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain,

Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015.

5Louise Wessbecher, « 100 ans avant le coronavirus, la grippe espagnole avait aussi ses masques et ses remèdes miracle », Le Huffington Post, (en ligne), actualisé le 20 mars 2020.

6Pauline Fréour, « L’origine du virus de la grippe espagnole de 1918 enfin précisée », Le Figaro, 29 avril 2014, en ligne.

7Guillaume Lachenal, « C’était en 1918… L’épidémie de grippe espagnole », Vie-publique.fr, Parole d’expert, 27 février 2020 (en ligne).

8 Sur ce sujet, cf. Aux frontières de la maladie. L’histoire de la grippe pandémique en France (1889-1919), sous la direction de Patrice Bourdelais, EHESS, Paris, 2015.

9 Frédéric Vagneron, « Quand revient la grippe  Elaboration et circulation des alertes lors des grippes « russe » et « espagnole » en France (1889-1919) », « Parlement[s], Revue d'histoire politique », 2017/1 N° 25 , p. 55 à 78

10Françoise Bouron, « La grippe espagnole dans les journaux français », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2009/1, n°233, p. 83-91.

11 Svenn-Erik Mamelund, « La grippe espagnole de 1918 est-elle responsable du Baby-Boom de 1920 en Norvège ? », revue Population, 2004/2 Vol. 59 , p. 269 à 302.

12« Coronavirus : l’épidémie de covid 19 considérée comme une pandémie par l’OMS », Le Monde et AFP, 11 mars 2020. (en ligne).

Revue Progressistes | 22 Mar 2020 à 15:07 | URL : https://wp.me/p3uI8L-1Xl

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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 06:43

Ce documentaire retrace l’histoire du CNR, Conseil national de la Résistance, et de son programme.

Réalisatrice : Jeanne Menjoulet.

Produit par le Centre d’Histoire Sociale (CHS)

Ce film a été réalisé à l’occasion de la parution, aux éditions Codhos, du livre « Les jours heureux – dans les archives Conseil National de la Résistance Louis Saillant », livre collectif dirigé par Michel Pigenet et Rossana Vaccaro.

Nous retrouvons, dans ce documentaire, les historiens Claire Andrieu et Michel Pigenet, Rossana Vaccaro, responsable des archives au CHS, le politologue Jean-Marie Pernot, ainsi qu’André Saillant, le fils de Louis Sailant, le dernier président du CNR.

Outre bien-sûr les images d’archives du Centre d’Histoire Sociale (en particulier celles tirées du fonds CNR/Saillant), les crédits images sont les suivants : - Archives départementales de la Savoie http://www.savoie-archives.fr/ - Archives départementales de l’Ain http://www.archives.ain.fr/fr - Bibliothèque Nationale de France https://gallica.bnf.fr - Bibliothèque municipale de Lyon http://numelyo.bm-lyon.fr - Archives municipales d’Ivry http://cabinetdecuriosites.ivry94.fr/... - IHS-CGT http://www.ihs.cgt.fr - Newsreel U.S. Domaine public https://archive.org/details/universal... - TIGER Forum 2014 Welfare state Interview Denis Kessler

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