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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 05:11
Les grands textes de Karl Marx - 2  - La religion comme opium du peuple

Philosophie: La critique de la religion

Karl Marx (1818-1883)

"Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel" - 1844

" Voici le fondement de la critique irreligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est de nouveau perdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l’État, c'est la société.

Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde , parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification.

Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine de possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c'est donc indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée des larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante. La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui-même, c'est à dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même".

Karl Marx, Philosophie, "Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel"(1844) - Folio Gallimard (p. 89-90)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 08:14
Le jeune Karl Marx

Le jeune Karl Marx

Philosophie politique -

Déconstruction de l'idéologie du droit et du droit naturel de la Révolution Française

Critique du caractère bourgeois de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et des libertés formelles

A propos de la question juive, 1844 -

Karl Marx (1818-1883)

"On distingue les droits de l'homme comme tels des droits du citoyen. Quel est cet homme distinct du citoyen? Nul autre que le membre de la société civile. Pourquoi le membre de la société civile est-il nommé "homme", homme tout court; pourquoi ses droits sont-ils dits droits de l'homme? Comment expliquons-nous ce fait? Par la relation entre l’État politique et la société civile, par la nature de l'émancipation politique.

Avant tout, nous constatons que ce qu'on appelle les "droits de l'homme", les droits de l'homme distingués des droits du citoyen, ne sont autres que les droits du membre de la société civile, c'est à dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. Laissons parler la constitution la plus radicale, la constitution de 1793:

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Art 2. "Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont: l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété".  

En quoi consiste la liberté?

Art. 6. "La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui", ou, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui".

Ainsi, la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d'une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée et repliée sur elle-même. (...) Le droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné, enfermé en lui-même. 

L'application pratique du droit de l'homme à la liberté, c'est le droit de l'homme à la propriété privée.

En quoi consiste le droit de l'homme à la propriété privée?

Art. 16 (Constitution de 1793): " Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. "

Par conséquent, le droit de l'homme à la propriété privée, c'est le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer à son gré, sans se soucier d'autrui, indépendamment de la société: c'est le droit de l'intérêt personnel. Cette liberté individuelle, tout comme sa mise en pratique constituent la base de la société civile. Elle laisse chaque homme trouver dans autrui non la réalisation mais plutôt la limite de sa propre liberté. Mais ce qu'elle proclame avant tout, c'est le droit pour l'homme, de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Restent les autres droits de l'homme, l'égalité et la sûreté.

L'égalité, dépourvue ici de signification politique, n'est rien d'autre que l'égalité de la liberté définie plus haut, à savoir: chaque homme est considéré au même titre comme une monade repliée sur elle-même.  La Constitution de 1795 définit la notion de cette égalité conformément à sa signification:

Art.3 (Constitution de 1795): "L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse." 

Et la sûreté?

Art.8 (Constitution de 1793): "La sûreté consiste dans la protection accordée à la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés". 

La sûreté est la plus haute notion sociale de la société civile, la notion de police d'après laquelle la société toute entière n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits, de ses propriétés. (...) Par la notion de sûreté, la société civile ne s'élève pas au-dessus de son égoïsme. La sûreté, c'est plutôt l'assurance de son égoïsme.

Ainsi, aucun des prétendus droits de l'homme ne s'étend au-delà de l'homme égoïste, au-delà de l'homme comme membre de société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l'individu séparé de la communauté. Bien loin que l'homme ait été considéré, dans ces droits-là, comme un être générique, c'est au contraire la vie générique elle-même, la société, qui apparaît comme un cadre extérieur aux individus, une entrave à leur indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste.

Il est déjà mystérieux qu'un peuple, qui commence à peine à s'affranchir, à renverser toutes les barrières séparant les divers membres du peuple, à fonder une communauté politique, que ce peuple proclame solennellement les droits de l'homme égoïste, séparé de son prochain et de la communauté (Déclaration de 1791), et renouvelle même cette proclamation à un moment où l'on réclame impérieusement le dévouement héroïque, seul capable de sauver la nation, au moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société civile est mis à l'ordre du jour, et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (Déclaration des droits de l'homme, etc, de 1793). Ce fait devient encore plus mystérieux quand nous voyons que les émancipateurs politiques réduisent la citoyenneté, la communauté politique, à un simple moyen, pour conserver ces prétendus droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré serviteur de l'homme égoïste, que la sphère où l'homme se comporte en être communautaire est rabaissée à un rang inférieur à la sphère où il se comporte en être fragmentaire, et qu'enfin ce n'est pas l'homme comme citoyen, mais l'homme comme bourgeois, qui est pris pour l'homme proprement dit, pour l'homme vrai".   

Karl Marx, Philosophie, "A propos de la question juive"(1844) - Folio Gallimard (p. 71-74)

lire aussi:

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 07:39
 
 
Conférence de Renaud Faroux - "Tal Coat" - vidéo
Né à Clohars-Carnoët, près de Pont-Aven, Pierre Tal Coat, né Jacob (1905-1985), dit "Tal Coat", est fils de pêcheur. D'abord apprenti forgeron, une bourse lui permet de devenir brièvement clerc de notaire, à Arzano (Finistère). En 1924, il est mouleur et peintre sur céramique à la faïencerie Henriot....
 
Grâce à notre équipe communication du PCF 29, toujours très efficace et compétence - un grand merci à Karo Bérardan et Mikaël Theng !-  la  vidéo de la conférence du 6 avril de notre conférencier préféré Renaud Faroux, historien et critique d'art, sur le peintre Tal Coat exposé de manière temporaire à Pont-Aven est disponible sur la chaîne YouTube voici le lien.
 
Une prochaine conférence-visite guidée autour de la prochaine exposition d'art contemporain au FHEL de Landerneau (après "Cabinet de curiosités") aura lieu cet hiver 2019-2020.

A revoir aussi:

Education populaire.
A l'invitation du PCF Finistère, samedi 2 février l'historien d'art Renaud Faroux a fait cette magnifique conférence en images sur les origines de l'abstration dans l'art contemporain pour faire comprendre l’œuvre de Jean-Marie Riopelle et Joan Mitchell, exposée aux Capucins à Landerneau. Merci à Mikaël et Karo pour le film de ce moment privilégié!

Prochaine Conférence de Renaud Faroux à l'invitation du PCF Finistère, en avril, pour l'expo Tal Coat au musée de Pont-Aven.  

Conférence de l’historien d’art, Renaud Faroux, spécialiste et ami de Ladislas Kijno, au Mille-Club de Landerneau, organisée par le PCF Finistère: aux sources des œuvres de Jean-Michelle Riopelle et Joan Mitchell, aux origines de l’abstraction.

Vidéo de la conférence de Renaud Faroux sur les origines de l'abstraction à Landerneau (Mitchell et Riopelle) 2/02/2019

PCF 29: Conférence de Renaud Faroux sur les origines de l'abstraction et visite guidée de l'expo Jean-Michel Riopelle et Joan Mitchell au FHEL des Capucins à Landerneau: du pur bonheur!

PCF 29, samedi 2 février: visite de l'exposition Mitchell et Riopelle à FHEL de Landerneau et conférence de Renaud Faroux

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 07:14
Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

Alberto Giacometti: Les Lettres françaises, août 1964

LES LETTRES françaises (n°1041, du 6 août au 19 août 1964)

Fondées en 1942 par Jacques Decour (fusillé par les nazis)

Directeur: Aragon

ALBERTO GIACOMETTI: "Moi, je suis à contre courant..."

Marie-Thérèse Maugis: Giacometti, pensez-vous que ce que représente sûrement une époque est son art?

Alberto Giacometti: Bien sûr. Que reste t-il de la préhistoire sinon des œuvres d'art? Que reste t-il de l'Egypte sinon des œuvres d'art? Dès que les peuples possèdent une écriture, il reste aussi une écriture... Si on parle de la Grèce, il y a la philosophie, la poésie et l'art. L'art est toujours l'expression de son époque.

Marie-Thérèse Maugis: Mais la connaissance que l'on a actuellement de l'art n'est-elle pas particulièrement développée?

Alberto Giacometti: Bien sûr aussi. A travers la photo et les voyages, on connaît tout l'art depuis toujours. Les impressionnistes, Cézanne, avaient une connaissance de l'art qui commençait avec la Renaissance. Pour eux, le reste, c'était l'archéologie. Pour les Vénitiens, pour les Flamands, l'art byzantin était à peine de l'art. Aujourd'hui, on possède une vision différente: on connait l'art nègre, l'art océanien, l'art préhistorique, etc... On sait qu'il subsiste des œuvres d'art de toute civilisation. On sait faire la différence entre une sculpture grecque et un chariot grec... Si une sculpture de n'importe quelle civilisation disparaît momentanément, elle peut resurgir et influencer l'art actuel. C'est ce qui s'est passé pour l'art archaïque il y a vingt ans. Ce n'est pas le même processus pour les objets: la voiture moderne abolit le char traîné par un cheval. Or, une oeuvre d'art, elle, n'est jamais dépassée. Dans ce domaine, on ne peut pas parler de progrès... Dire quel art aujourd'hui est l'expression de notre époque est bien difficile... Il y a des peintres qui reproduisent le Moulin-Rouge ou la place Saint-Marc, d'autres qui font des paysages de Bretagne ou des bouquets de roses, il y a des abstraits, des constructivistes, des tachistes, des sous-impressionnistes, des post-impressionnistes, tout cela a l'air contraire, à vrai dire tous sont l'expression de notre époque...

Marie-Thérèse Maugis: Pensez-vous que la multiplicité des expressions dites artistiques entraîne un intérêt plus grand pour ces activités?

Alberto Giacometti: Actuellement, ça va très mal. Les arts aujourd'hui deviennent de plus en plus informels. Il y a le pop'art en outre. Il y a aussi tous ceux qui exposent à la Palette, ceux qu'on appelle peinards et qui de nouveau plaisent à une certaine bourgeoisie rétrograde. Il y a l'art officiel aussi qui est l'art d'avant-garde. Mais depuis les cubistes, une très petite partie de la civilisation s'intéresse à l'art. Le reste s'intéresse aux cartes postales. Pour l'énorme majorité des gens l'art est bel et bien la télévision, le cinéma, une poupée, les affiches, les objets publicitaires, tout ce qui justement n'est pas considéré comme de l'art... J'ai fait partie du jury de la Biennale des Jeunes et je ne sais pas si vous vous souvenez qu'il y avait un Italien qui avait fait un tableau tout rouge. Bon. Deux ouvriers qui découpaient des planches là étaient stupéfaits. C'était une rigolade pour eux de voir des gens sérieux considérer ce tableau rouge et le juger... Lorsque Schoëffer fait des objets lumineux qui tournent, c'est bien dépassé, un juxe box en donne autant et davantage, c'est lumineux, c'est amusant, ça bouge. C'est je crois ce qui explique l'intérêt pour le pop'art. Le pop'art est plus intéressant pour le public que des taches sur une toile. Il met en valeur les affiches, les photos. Mais vous croyez que Rauschenberg peut continuer à coller des Kennedy sur une toile? Vous avez remarqué que le pop'art rejoint tout à coup le réalisme soviétique. A part le sujet, il n'y a qu'un pas d'écart. Vous allez voir les russes évoluer aussi... Il y a deux ans, un mouvement s'est amorcé avec la poésie. Vous allez voir faire des photos-montage d'ici peu...

Marie-Thérèse Maugis: Croyez-vous que ce bouillonnement d'activité artistique ou para-artistique soit une spécialité de notre temps?

Alberto Giacometti: L'art a toujours avancé à grande vitesse. Dans la sculpture égyptienne qui semble immobile pendant trois ou quatre millénaires, il est possible de distinguer des époques malgré la rigidité apparente des formes, on note un renouvellement extraordinaire de 50 ans en 50 ans. A l'inverse, on fait aujourd'hui comme s'il y avait un gouffre énorme entre les tableaux dévalorisés de La Palette, et les cubistes et l'art moderne. Ils sont beaucoup plus proches qu'on le croit... Par exemple, la vision des couleurs reste impressionniste. Les peintres n'ont pas fait un pas au-delà. Ils accordent tous une suprématie énorme à la couleur et donc mettent en couleurs.. Quant à moi, je regarde rigoureusement avec le même intérêt le tableau le plus pompier accroché dans un restaurant qu'une toile de ceux qu'on appelle les grands peintres d'aujourd'hui!

Marie-Thérèse Maugis: Vous pensez qu'ils appartiennent au même domaine de l'art?

Alberto Giacometti: Bien sûr qu'on doit limiter les domaines... Un vase, aussi beau qu'il soit, n'est pas une sculpture: c'est un objet. C'est un autre domaine. Ce vase ne se réfère qu'à lui-même. Mais quand on amène une peinture à ne présenter qu'elle-même, tôt ou tard elle disparaît. Lorsque Duchamp exposait une chaise, pour lui l'art était fini... (...)

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, Giacometti, qui peignez et sculptez des visages, des êtres vivants dont l'image vous poursuit, avez-vous le sentiment de représenter notre époque?

Alberto Giacometti: Pour moi, le problème est différent. J'ai commencé très jeune à faire des dessins et des sculptures parce que mon père était peintre. Je ne saurai jamais si je serais devenu ce que je suis, si j'aurais fait ce que je fais, si mon père n'avait pas été peintre. On en revient au problème du milieu, de la classe. Mais je n'ai jamais voulu faire de la peinture une profession.

Jusque dans ma jeunesse l'art c'était forcément la présentation du monde extérieur ou de quelque chose en tout cas. Il y a deux filons dans l'art. Soit tâcher de rendre le monde extérieur tel qu'on le voit, soit raconter des histoires... Et cela depuis toujours. Et ces deux filons sont aussi valables l'un que l'autre. Chez Rembrandt, un portrait qui est une image la plus fidèle, la plus ressemblante est tout aussi valable que les illustrations pour l'Ancien Testament. Rousseau qui faisait des forêts tropicales avec des singes est aussi valable que Matisse qui faisait le portrait de sa fille. Ces deux courants sont toujours valables. Ceux qui poussent leurs recherches uniquement d'un côté sont rares. Chardin, lui, à travers ses natures mortes, ne poursuit que la représentation la plus proche possible de la réalité. Delacroix ou Géricault sont déjà doubles. L'un peut peindre le "Radeau de la Meduse" ou faire le portrait d'une folle. Ces deux directions se continuent jusqu'à Picasso qui peut exécuter le portrait d'une personne précise ou représenter des scènes qui s'approchent de la mythologie. Je le répète: une direction vaut l'autre. Les impressionnistes, dans l'ensemble, restent uniquement orientés sur la vision du monde extérieur.

Marie-Thérèse Maugis: Mais vous, dans quel courant vous situez-vous?

Alberto Giacometti: Jusqu'en 1925, malgré mon intérêt pour l'art moderne, ce qui m'intéressait, c'était la vision du monde extérieur, strictement, au plus proche possible. En 1925, je me suis rendu compte qu'il m'était impossible de reproduire une tête. Influencé par l'art moderne, j'ai subi une évolution. J'ai été successivement exotique, surréaliste, abstrait... En 1935, ayant tout oublié, j'ai éprouvé de nouveau le besoin de faire des études d'après nature: je suis revenu à des travaux d'essai. Le problème pour moi est de savoir pourquoi il m'est impossible de faire ce que je veux faire. J'essaie tous les soirs de faire une tête et je n'y arrive pas. Tous les soirs, je tente de savoir ce que je vois et pourquoi je n'arrive pas à le représenter.

Une fois de plus, dans une certaine société, on ne me laisserait pas ces loisirs-là. Je ne travaille pas pour communiquer quelque chose aux autres, mais pour savoir si je pourrai un jour faire de la sculpture ou de la peinture. Ce que je fais est probablement périmé d'avance. Je ne suis pas sûr qu'il y ait un avenir dans la sculpture de cette façon là. Mais si je copie un modèle comme je le fais, même si je suis à côté, et étant donné que j'ai la possibilité de le faire, c'est pour la curiosité de savoir ce que je vois à travers une tête. Je suis obligé de faire la sculpture ou la peinture pour savoir ce que je vois. Je ne pense pas être ainsi l'expression de notre époque. Je ne peux même pas le dire...

Marie-Thérèse Maugis: Ces visages que vous copiez sans fin ne sont pas anonymes. Ils ne peuvent que vous donner, à travers eux-mêmes, une connaissance du monde actuel...

Alberto Giacometti: Sans doute, mais un visage vaut n'importe quel autre visage. Ceux que je peins sont choisis au hasard des rencontres. N'importe quel visage est bon. Et moi immobile devant un visage immobile, cherchant à savoir ce que je vois, cela pourrait se passer à n'importe quelle époque non? Entre votre tête devant ce mur et celles de la Préhistoire, il n'y a probablement aucune différence. La relation entre ce qui caractérise une époque et une autre est plutôt précaire. Moi je suis tout à fait à contre-courant. Je suis un des seuls qui ne s'essaye qu'à copier. Et ce que je copie est ce petit résidu qui me reste conscient à travers la vue. Copier est la chose la plus bébête du monde, copier un verre par exemple: il n'y a rien de plus difficile. D'ailleurs c'est impossible. Cézanne a dit à peu près, copier la nature c'est impossible on ne peut que l'interpréter. Cela ne l'a pas empêché de la copier jusqu'à sa mort... Comme je sais que je n'arriverai jamais à copier la tête comme je la vois, ça a l'air d'une aberration d'insister, ça l'est probablement d'ailleurs. C'est même une absurdité totale ce que j'essaye de faire. Ainsi il m'est impossible d'imaginer ce que serait un tableau fini et c'est en quoi je suis à contre-courant des autres peintres de l'art moderne qui finissent toujours leurs tableaux, et même dans une journée. Je sais que je peux travailler toute ma vie un tableau sans le terminer jamais. Et en admettant que je vive 300 ou 400 ans, je n'arriverai jamais à l'achever.

(...).

Avez-vous déjà vu des tableaux parfaits? Moi je n'en ai jamais vu. C'est une des caractéristiques de l'art d'ailleurs. Une hélice d'avion, pour fonctionner doit être parfaite, un verre à vin pour être utilisable ne doit pas être ébréché. Par contre, une oeuvre d'art n'est toujours qu'une vision partielle du monde extérieur, toujours précaire aussi. En peinture, en sculpture, ou en poésie, il ne peut y avoir de perfection. C'est cela qui fait leur intérêt, leur virulence, ou leur violence. Je vous l'ai dit mais les mauvais tableaux d'un peintre m'intéressent autant que les bons. Il n'y a pas pour moi de différence. De toute manière, on exagère l'importance que l'on donne à l'Art avec un grand "A". La majorité des vivants s'en passe royalement.

(...).

Mais oui, l'art n'est plus une nécessité. Les peintures vont directement de l'atelier au musée. C'est bien précaire comme parcours non? Et le petit cheval blanc publicitaire du whisky Withe est plus une nécessité que les œuvres d'art des grands artistes. Moi-même je ne me considère pas plus utile à la société que le petit bricoleur passionné dans son coin. Je ne donne pas une telle importance à ma peinture. Tout m'intéresse mais on ne fait bien les choses qu'en se limitant à l'extrême. Que ce que je fais serve ou non, c'est le dernier de mes soucis. C'est là aussi que j'ai une position opposée à celle des peintres actuels qui estiment avoir un rôle dans la société. Je suis aussi contre le chômage aux artistes: on ne fait de l'art qu'à ses risques et périls et je sais aussi que la société se passe largement de ce que je fais".

Giacometti - HOMME ET FEMME (Bronze), 1926-1927

Giacometti - HOMME ET FEMME (Bronze), 1926-1927

Giacometti, Biennale de Venise, 1962, qui lui valut le grand prix de sculpture

Giacometti, Biennale de Venise, 1962, qui lui valut le grand prix de sculpture

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 06:17
Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018
Giacometti, « forçat » de l’art

 

Art. La biographie de Catherine Grenier fait revivre la figure de ce sculpteur acharné, pétri de doutes, aussi sociable que séducteur malgré lui.

Sabine Gignoux, La Croix - 16 février 2018

Alberto Giacometti

de Catherine Grenier

Flammarion, 350 p., 25 €

Sur Alberto Giacometti. Ses amis, Jean Genet, Isaku Yanaihara ou Michel Leiris ont laissé de précieux témoignages, puis le poète Yves Bonnefoy une magistrale monographie, après celle – plus controversée – de James Lord.

Cette nouvelle biographie, signée par la directrice de la Fondation Giacometti à Paris depuis 2014, apporte toutefois un témoignage plus précis sur l’homme et sa vie. L’auteure s’est en effet plongée dans les archives, et dans sa correspondance avec ses proches, dont ses parents restés à Stampa, en Suisse.

« Ne pas avoir peur de détruire pour refaire »

Au fil des pages s’esquisse ainsi le portrait d’un artiste précoce, encouragé par son père peintre, mais rapidement en butte à la difficulté de saisir le réel dans son entier mystère. « Il ne faut pas (…) avoir peur de détruire pour refaire, mais de la même façon qu’on ne peut pas rejoindre le sommet d’une montagne d’un seul jet, (…) on ne peut pas atteindre dans une seule œuvre la perfection (…) », lui écrit alors son père, en bon montagnard.

Ce conseil-là, Alberto Giacometti le suivra toute sa vie, dans ses portraits cernés de traits infinis comme dans des sculptures épurées jusqu’à l’os.

« Une vie de forçat »

« Je travaille tout le temps. Ce n’est pas par volonté, c’est parce que je n’arrive pas à décrocher. (…) Alors ça fait une vie de forçat », confiait ainsi le sculpteur filmé en 1963, trois ans avant sa mort, dans son atelier misérable de la rue Hippolyte-Maindron à Paris, qu’il n’avait pas quitté malgré la fortune venue.

Pourtant, au-delà de cette image d’un solitaire entièrement dévoué à son art, assisté par son frère Diego, Catherine Grenier montre combien Alberto, causeur ironique et paradoxal, vivait en réalité entouré à Montparnasse d’un important réseau d’amis. Sympathisant communiste, il s’était lié d’abord aux deux bandes surréalistes rivales, celle de Breton et celle de Bataille, avant d’être exclu de la première pour délit de retour à la figuration.

Un artiste mondain

Après des collaborations avec le décorateur Jean-Michel Frank, il avait noué aussi des amitiés avec le couple Sartre-Beauvoir, Samuel Beckett et des artistes comme Laurens, Braque, Picasso, Balthus, Derain… Intransigeant et très attaché à sa liberté, Giacometti rompit quelques fois ses liens, notamment avec ses galeristes.

Le livre évoque aussi ses liaisons amoureuses, donnant chair à plusieurs de ses modèles, dont son épouse Annette, rencontrée en Suisse pendant la guerre.

Le sculpteur hésitera toute sa vie à quitter son atelier et ce cercle chaleureux, hormis pour des visites à Stampa. Malgré de grandes expositions dès les années 1950 dans les musées américains, il attendra la toute fin de sa vie pour traverser l’Atlantique.

« L’aventure, disait-il, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage. Ça vaut tous les voyages autour du monde. »

 

Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018

Giacometti et Rol Tanguy

Au moment de la Libération, l’artiste crée, à l’initiative de Louis Aragon, une série de portraits d’Henri Tanguy (1908-2002), dit Colonel Rol-Tanguy, militant communiste et héros de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région Île-de-France en 1943, il mène la Libération de Paris avant l'arrivée des blindés du général Leclerc. 

 Sa sensibilité de gauche antifasciste, ses liens avec les différentes mouvances du surréalisme et avec l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires seront ainsi rappelés par la série de six dessins politiques exécutés vers 1932 par le sculpteur, qui déclare alors dans une lettre à Breton : « Je ne conçois pas la poésie et l’art sans sujet. J’ai fait pour ma part des dessins pour La Lutte, dessins à sujet immédiat et je pense continuer, je ferai dans ce sens tout ce que je peux qui puisse servir dans la lutte de classes ». 

D’après Alberto Giacometti lui-même, les séances de pose avec Rol-Tanguy furent un moment fort dans les rencontres faites après son retour à Paris après la guerre : « Il n’a rien à faire avec le type du militaire, l’allure des jeunes généraux de Napoléon, il est très vif et intelligent, nous parlons de livres de guerre, etc. » 

(Fondation Giacometti)

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19 juillet 2019 5 19 /07 /juillet /2019 07:26
Disparition. Johnny Clegg, guerrier pacifiste du combat anti-apartheid
Jeudi, 18 Juillet, 2019 -L'Humanité

Un riche legs musical et un engagement exemplaire. L’artiste activiste sud-africain est mort mardi à l’âge de 66 ans. Il nous laisse des souvenirs émouvants, comme ses concerts à la Fête de l’Humanité.

En 1990, la Fête de l’Humanité célébrait la libération de Nelson Mandela. En ce samedi soir du 15 septembre, la Grande Scène battait un de ses records. Nous étions au moins 100 000 mélomanes citoyens à écouter Johnny Clegg et son groupe Savuka (dont le nom signifie « Nous nous sommes réveillés », en zoulou)   Je me souviens de la clameur qui s’est élevée de la mer humaine, pour saluer l’arrivée, sur le plateau, du chanteur et de ses musiciens sud-africains. Frissons… Je me souviens de l’océan de briquets qui se sont allumés, quand ont retenti les premières notes de l’hymne Asimbonanga (« Nous ne l’avons pas vu »), que le leader avait dédié à Mandela, maintenu par le pouvoir dans ses geôles depuis 1962. Je me souviens que, lorsque Johnny a entonné le couplet en l’honneur de Nelson Mandela, Steve Biko et Victoria Mxenge, le peuple de la Fête de l’Humanité s’est transformé en gigantesque chœur. Certains et certaines d’entre nous, le poing levé, versaient des larmes d’émotion…

Le spectacle splendide de ce groupe, qui, sans peur et sans reproche, bravait la ségrégation raciale, entrait en résonance avec l’espoir porté par la libération de Mandela survenue en février 1990. Mais nous avions conscience que, pour le moment, n’était coupée qu’une seule tête de l’hydre apartheid. « Il ne faut pas encore interrompre les sanctions économiques, s’était exclamé le lucide Johnny Clegg, dans les coulisses. La lutte est loin d’être terminée. Il faudra énormément de temps pour réparer, ne serait-ce que partiellement, les ravages dus au racisme institutionnalisé en 1948 et la misère dans laquelle a été emmurée tout particulièrement la population noire. »

Le 16 juillet 2019, l’ancien professeur d’anthropologie à l’université à Johannesburg, devenu artiste activiste, est décédé d’un cancer à l’âge de 66 ans, à Johannesburg. Il est mort comme il a vécu : avec la lucidité, la simplicité et la générosité chevillées à l’âme. Nous adressons nos sincères condoléances à sa famille et à son équipe, en particulier à son manager français, Claude Six. « Je garderai de lui le souvenir d’un homme brillant, généreux, fidèle à son idéal de justice, mais aucunement naïf, Johnny avait un regard acéré sur le monde, nous souffle Claude Six, chamboulé, qui travaillait avec le regretté musicien depuis 1986. Il a été enterré hier, à Johannesburg, près de sa maman ». 1986, année où nous l’avons découvert en France, à Musiques métisses d’Angoulême, grâce au directeur du festival, Christian Mousset, qui l’avait programmé… Foudroyante a été la révélation de cet artiste révolutionnaire, dont la musique multicolore traversait les murailles de l’apartheid et qui, avec le danseur et percussionniste Dudu Zulu, faisaient la nique à l’apartheid au gré d’ancestrales danses guerrières zouloues. Dudu Zulu paiera de sa vie les spasmes du système, il sera assassiné le 4 mai 1992.

« Il a joué un rôle important pour la démocratie en Afrique »

Dans la musique de Savuka s’embrassaient rythmes africains, guitares rock, claviers électriques et, à la manière d’un pont entre toutes ces cultures, un accordéon puisant aux traditions sud-africaines et occidentales. Clegg s’était initié à la langue et aux rythmes zoulous auprès de Sipho Mchunu. En 1976, année des émeutes de Soweto, Clegg monte, à 23 ans, la formation Juluka (« sueur », en zoulou). Mais Sipho ayant décidé de retourner vivre au village, Johnny lance Savuka. La suite, on la connaît. En 1987, Asimbonanga offre à Clegg une gloire planétaire.

Dans notre édition du 13 septembre 1994, Patrick Apel-Muller et Zoé Lin écrivaient, après le second concert de Johnny Clegg à la Fête de l’Humanité, qui saluait l’élection de Mandela à la présidence de la République : « Ce devait être un concert, ce fut un hymne à la joie, à la liberté recouvrée, pour fêter en musique la nouvelle Afrique du Sud ». Pour Angélique Kidjo, qui a participé au dernier disque de Johnny Clegg, King of Time (2018), il n’y a aucun doute. « Johnny a joué un rôle important dans l’histoire de la musique, mais aussi pour la démocratie en Afrique. Ce qui me touchait, chez lui, c’était son authenticité. Un homme parmi les plus sincères que j’ai jamais rencontrés. »

Fara C.

King of Time, ultime album du Zoulou blanc

Se sachant condamné par le cancer, Johnny Clegg nous a gratifiés, fin 2018, d’une offrande : son album King of Time, abordant le thème du temps qui règne sur toute destinée. Sur le premier single, Color of My Skin, il a eu l’excellente idée d’inviter Angélique Kidjo, tandis que son fils Jesse, musicien de 29 ans, est convié dans I’ve Been Looking. De Johnny, on retrouve le mélange afro-rock reconnaissable entre tous. Sa chanson Oceanheart a été choisie par l’Unesco comme hymne pour la campagne de préservation des océans. CD King of Time (chez Oceanbeat/BMG) johnnycleggsa/

Johnny Clegg. « J’ai fait mon ­apprentissage d’homme à travers une autre culture »
Jeudi, 18 Juillet, 2019

Au fil des années, suivant la situation en Afrique du Sud, le chanteur nous a fait part dans l’Humanité de ses sentiments sur l’évolution de son art, la découverte de la langue zouloue, ses liens de fraternité avec le peuple et les changements politiques dans son pays.

 

21 juillet 1994 :

« La première danse zouloue que j’ai pratiquée, c’était la danse baka. Les employés noirs municipaux qui dégageaient les ordures dans les camions avaient l’habitude de la danser. J’ai appris auprès d’eux. Dès l’âge de 14 ans, j’étais fasciné par la culture zouloue. J’ai étudié le zoulou en autodidacte. J’avais rencontré un guitariste de rue. Il ne parlait pas l’anglais et je ne connaissais pas un mot de zoulou. J’ai appris avec lui en enregistrant ses chansons sur un magnétophone et en les répétant phonétiquement. Je ne savais pas ce que je chantais ! Mais dès que j’ai commencé à maîtriser la langue, je l’ai aimée. À l’âge de 16 ans, j’ai rencontré Sipho, avec lequel, plus tard, j’ai fondé le groupe Juluka. J’ai alors rejoint sa troupe de danse, qui était très cotée. Avec Sipho, j’ai vécu une amitié extraordinaire, une rare fraternité. Sans en être conscient, j’allais contre le système de l’apartheid. »

10 août 1994 :

« Quand vous grandissez dans trois pays d’Afrique différents, que vous êtes né en Angleterre, que votre mère est divorcée… J’ai eu une éducation totalement folle et, à un moment donné, j’ai commencé à m’intéresser aux sociétés ­traditionnelles, parce qu’elles m’apportaient un foyer, une identité (…). J’ai fait mon ­apprentissage d’homme à travers une autre culture, parce que celle qu’on m’offrait dans ma propre société était en pleine banqueroute. »

18 juillet 2007 :

« La Fête de l’Humanité est un symbole important, un événement que j’associe à des valeurs d’égalité. Très différent de tous les spectacles que je fais en tournée, d’autant plus que c’est un moment chargé d’histoire. La première fois que je me suis produit à la Fête de l’Humanité, c’était en 1987 ou 1988… Je garde de très bons souvenirs de cette époque. Nous étions très conscients de la situation en Afrique du Sud, de l’apartheid et de toutes les autres situations où perdurent des dictatures. »

9 décembre 2013 :

« Pour ma famille, pour moi, pour le peuple sud-africain, Nelson Mandela incarne la longue et persévérante pérégrination qui s’est avérée nécessaire pour que notre pays atteigne, enfin, la rive rêvée : celle de la démocratie et d’une Afrique du Sud délivrée de l’apartheid. La décennie 1990 a été secouée par des tourmentes, mais ni le massacre du 17 juin 1992 dans le township de Boipatong (perpétré par des membres armés de l’Inkatha Freedom Party – NDLR), ni l’assassinat, en 1994, de Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain, ni les autres atrocités qui ont pu être commises n’ont pu arrêter les négociations pour une Afrique du Sud libre et démocratique. Parfois, le doute ou la peur s’emparait de nous. Mais dès que Nelson Mandela s’exprimait à la radio ou à la télévision, sa voix, à la fois puissante et irradiante d’amour, nous redonnait courage. Madiba avait, en outre, un grand sens de l’humour, qu’il savait conjuguer avec les vertus de sa bravoure. Il accordait une oreille attentive et respectueuse à ses interlocuteurs, y compris à ses adversaires. Des qualités particulièrement précieuses dans un contexte où primaient le racisme et la démagogie. Nelson Mandela a été le capitaine qu’il fallait à notre Afrique du Sud malmenée par la tempête. Son héritage continuera de nous inspirer profondément. Au revoir, papa. Hamba kahle, Tata ! »

Disparition. Johnny Clegg, guerrier pacifiste du combat anti-apartheid (L'Humanité, 18 juillet 2019)
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17 juillet 2019 3 17 /07 /juillet /2019 08:39
Le zoulou blanc, Johnny Clegg est décédé
Mardi, 16 Juillet, 2019 - L'Humanité

Le musicien sud-africain Johnny Clegg, surnommé le "Zoulou blanc", est décédé mardi des suites d'un cancer à l'âge de 66 ans.

 
"Johnny est décédé paisiblement aujourd'hui, entouré de sa famille à Johannesburg (...), après une bataille de quatre ans et demi contre le cancer", a déclaré son manager, Roddy Quin sur la chaîne de télévision publique SABC. "Il a joué un rôle majeur en Afrique du Sud en faisant découvrir aux gens différentes cultures et en les rapprochant", a-t-il ajouté dans un communiqué. "Il nous a montré ce que cela signifiait d'embrasser d'autres cultures sans perdre son identité".
Johnny Clegg a puisé dans la culture zoulou son inspiration pour concevoir une musique révolutionnaire où les rythmes africains endiablés cohabitent avec guitare, clavier électrique et accordéon. Son album "Scatterlings of Africa" en 1982 l'avait propulsé en tête des hit-parades en Grande-Bretagne et en France. L'un de ses plus grands tubes planétaires, "Asimbonanga" ("Nous ne l'avons pas vu", en langue zoulou), est dédié à Nelson Mandela, le héros de la lutte anti-apartheid. Le chanteur et danseur, qui souffrait d'un cancer du pancréas, avait récemment fait une tournée mondiale d'adieu.
Lorenzo Clément avec AFP.
 
Liens transmis par André Garçon:
 
Johnny Clegg, le Zoulou blanc
un film fort sur ce très grand artiste militant antiraciste et anti-apartheid :
 
En 2014, Johnny Clegg était aux Jeudis du Port à Brest :
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16 juillet 2019 2 16 /07 /juillet /2019 08:38
Moscou: 1936. Costante Masutti avec Othello et Gisèle. Photo volée dans une correspondance privée par les services de renseignement fascistes

Moscou: 1936. Costante Masutti avec Othello et Gisèle. Photo volée dans une correspondance privée par les services de renseignement fascistes

Costante Masutti, l'étrange destin d'un ouvrier antifasciste et communiste italien réfugié en France et en URSS - Le Livre de Nella et archives Bérénice Manac'h
Costante Masutti, l'étrange destin d'un ouvrier antifasciste et communiste italien réfugié en France et en URSS

Source unique pour l'ensemble de l'article (avec sa permission):

Bérénice Manac'h, Le livre de Nella, 2019, Skol Vreizh

et Documents d'archives: Bérénice Manac'h, la petite-fille en ligne maternelle de Costante Masutti

Tous nos remerciements à Bérénice, d'abord pour son beau et passionnant livre, la conférence qu'elle a donné pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix le 2 juillet 2019, ensuite pour la mise à disposition de ces documents, rares et précieux.  

Costante Masutti: une jeunesse ouvrière marquée par la précarité et la Grande Guerre

L'histoire commence à Pordenone, une ville du Frioul dans le nord-est de l'Italie non loin des derniers contreforts des Dolomites. C'est une vieille région d'industrie cotonnière et de filatures, une des plus pauvres d'Italie, une des principales terres d'émigration.

Costante Masutti naît en 1890 dans une famille nombreuse du bourg de Prata. Il doit quitter l'école à l'âge de 9 ans ou 10 ans pour aller travailler avec un de ses frères dans les fours à brique de Rivattora. Lever à 4 heures du matin pour rejoindre le lieu de travail. On ne rentre le soir que vers 21 heures.

Une tante de Costante le prend avec elle à Pordenone et lui trouve une place d'apprenti coiffeur à 12 ans puis il est employé à la grande cotonnerie Amman où il fait les trois-huit avec l'équipe de nuit pour gagner quelques centimes de plus. 

" Avant même son 15e anniversaire, Costante part pour la Suisse où il occupe un emploi de manœuvre à  Saint-Gall. Il devient plâtrier. Pendant l'hiver, lorsque les chantiers s'interrompent, il rentre chez sa tante à Pordemone qui lui a trouvé une place de domestique dans un hôtel. Au printemps, il repart pour la Suisse où son emploi est assuré. Là-bas, il se syndique, fréquente des associations ouvrières et, déjà, s'engage en faveur de ce qui sera sa cause pendant toute sa vie: défendre les exploités contre les exploiteurs".

A 19 ans, il fait la cour à une orpheline qui vit chez sa tante Giovanna, une femme austère qui entend lui donner une bonne éducation: Teresa Gaudenzio.  Teresa travaille comme couturière.

Les noces ont lieu en mars 1912, Teresa a 20 ans et Costante 22 ans. Les époux, brouillés avec la tante de Teresa qui n'accepte pas ce mariage, prennent le chemin de la Suisse. Leur première fille Gemma, née à Saint-Gall, mourra prématurément, atteinte de poliomyélite, à 3 ans et demi, un après la naissance d'un petit frère, en 1915.  

Teresa est rentré à Pordemone avec son frère et sa petite, tandis que Costante a rejoint la Ruhr en Allemagne où il espérait pouvoir trouver du travail, avant d'être mobilisé comme soldat dans une section d'assaut en 1915.

La région du Frioul est dévastée par la guerre, le front s'établit à quelques kilomètres de Pordenone. Après l'effroyable défaite de l'armée italienne à Caporetto, Costante se retrouve à l'arrière près de Brescia avec les troupes en déroute. Il fait venir Teresa et leur petit Angelo, leur troisième enfant, Nella, naît le 23 août 1918 à Castenedolo de Brescia en pleine épidémie de "grippe espagnole". 

A son retour à Pordenone à la fin de la guerre, la famille Masutti trouve une région dévastée. Dans les usines, les machines ont été emportées par l'occupant ou détruites. Les voies de chemin de fer et les ponts sont démolis. Les étables sont vides, l'outillage agricole brisé. Le chômage atteint un niveau catastrophique en raison du retour de dizaines de milliers de réfugiés, de l'afflux des démobilisés et de la suspension temporaire de l'émigration.

Costante devient l'organisateur et le responsable de la puissante Ligue Socialiste du bâtiment qui compte plus de 10 000 adhérents dans la région. Il préside aussi la Ligue prolétarienne , une organisation d'anciens combattants qui s'oppose à l'Association nationale, jugée chauvine et militariste. Il est secrétaire de la section socialiste de Pordenone et conseiller municipal après les élections d'octobre 1920. Il se rallie dès le mois de décembre 1920 à ceux qui veulent créer le nouveau parti communiste, finalement officialisé début 1921 par la scission de Livourne.   

Photo de la fiche de police et de l'avis de recherche de Constante Masutti  - vers 1920

Photo de la fiche de police et de l'avis de recherche de Constante Masutti - vers 1920

Costante Masutti et Pietro Sartor (à gauche), premier dirigeant du Parti Communiste de Pordemone - 1921 - ils se sont exilés ensemble en Suisse après l'affaire Salvato

Costante Masutti et Pietro Sartor (à gauche), premier dirigeant du Parti Communiste de Pordemone - 1921 - ils se sont exilés ensemble en Suisse après l'affaire Salvato

Le combat contre les fascistes et l'affaire Arturo Salvato  

"Cette année 1921 est un tournant crucial pour Pordenone la rouge, qui résiste de toutes ses forces aux agressions des fascistes, dont les bandes armées terrorisent le pays. A la veille des élections parlementaires de mai 1921 a lieu la journée historique des barricades de Torre, un faubourg de Pordemone. Ce sera un des premiers exemples de la résistance armée au fascisme en Italie. L'armée et les forces de sécurité interviennent. Il y aura des arrestations, parmi lesquelles figure le nom de Costante. Déjà, les autorités ne cachent pas leurs sympathies et laissent les fascistes libres de brutaliser et d'humilier leurs adversaires qui se sont rendus. Mais les ouvriers des filatures se mettront en grève pour réclamer la libération de leurs camarades" (Bérénice Manac'h, Le Livre de Nella)

Le 8 juin 1921, Costante Masutti croise à nouveau la route d'Arturo Salvato, 25 ans. Employé à l'agence des Impôts de Pordenone depuis quelques mois, Arturo est à la tête du commando fasciste des Lupi Neri  (les Loups noirs), spécialisé dans les expéditions punitives. Costante et Arturo avaient l'habitude de se défier. Ce jour-là, c'est spécial. Costante rentre à bicyclette d'un meeting de chômeurs qu'il a organisé à Puia di Prata. La route est déserte. Il fait déjà presque sombre. Et un camion de fascistes armés s'arrête à sa hauteur, le chef Arturo Salvato lui demandant de monter dans le camion. Costante sait ce qui l'attendrait, il sort son revolver à cinq coups acquis deux mois plus tôt et fait feu sur Salvato avant de prendre la fuite. Cette nuit-là, tandis que Costante se cache dans un lieu sûr, les fascistes mettent sa maison à sac après avoir jeté à la rue sa femme enceinte et ses deux enfants, dont Nella, la future mère de Bérénice Manac'h qui fait ce récit dans Le livre de Nella, Nella qui avait trois ans mais qui se souviendra du froid du métal du pistolet mis sur sa tempe par des fascistes furieux à la recherche de Costante.  

A sa mort, Salvato deviendra un héros un martyr du fascisme. Lors de ses obsèques, il aura droit aux honneurs officiels de la part du commissaire chargé de se substituer à la municipalité socialiste de Pordenone en ces temps de crise.  Et pourtant, Mussolini n'a pas encore pris le pouvoir à Rome. A l'inverse, Costante Masutti sera célébré dans l'après-guerre comme un héros précurseur de la lutte anti-fasciste dans le Frioul.

Carte du Parti Socialiste Italien, 1920 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Socialiste Italien, 1920 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Socialiste Italien, 1920 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Socialiste Italien, 1920 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 - rabat extérieur -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 - rabat extérieur -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 -intérieur -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 -intérieur -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 - rabat extérieur avec cachet du Comité de Secours parisien -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Italien, 1921 - rabat extérieur avec cachet du Comité de Secours parisien -Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Première fuite, premier exil

Costante se cache d'abord une dizaine de jours dans le grenier d'une maison en construction, avec son pistolet, quelques grenades incendiaires et un mousqueton autrichien datant de la Grande Guerre. Dans la journée, il lit les journaux locaux que les camarades lui apportent, caché dans un fossé asséché par des broussailles épaisses. A l'annonce de la mort de Salvato, les bandes fascistes mettent le feu à la Chambre du Travail de Pordenone et dévastent les maisons des principaux responsables socialistes et communistes de la ville. Costante se résigne à quitter la région et c'est l'avocat socialiste Ellero, qui vient d'être élu député de Pordenone, qui met à sa disposition une voiture avec chauffeur pour l'éloigner et l'évacuer discrètement, à 24 kilomètrres de là. Costante est accompagné par deux camarades armés: le communiste Oliva et son jeune beau-frère. D'abord, Costante ne veut pas quitter le pays. Il dirige pendant quelques semaines le syndicat du bâtiment de Trente, mais, apprenant qu'il a été repéré par la police, il rejoint la Suisse en traversant les Alpes sous une identité d'emprunt d'entrepreneurs en bois avec Pietro Sartor, fondateur du Parti communiste de Pordenone.  

  Après tant d'années, Costante est donc de retour à Saint-Gall où il trouve du travail. Pendant sa femme Teresa et ses deux enfants sont secouru par des camarades. En raison des crises économiques de 1920-1922, la Suisse est toutefois moins accueillante pour l'immigration de travail et Constante est obligé de s'expatrier en France en 1922. 

Dans l'exil, il adhère au Parti communiste suisse d'abord, puis français, comme en témoignent ses cartes d'adhérent du Parti Communiste que Bérénice Manac'h nous a confiées pour les lecteurs du Chiffon Rouge.

Costante trouve à s'employer au noir comme maçon à Paris. La famille - Teresa, Angelo et Nella- le rejoint début 1923 et s'installe avec Costante à l'hôtel de Savoie, rue de l'Orillon, dans un quartier populaire du 11e arrondissement. Teresa travaille comme couturière pour un grossiste juif du voisinage, elle coud des pantalons. Finalement, Costante fait l'acquisition d'un bout de terrain à Savigny-sur-Orge, un village en plein essor au sud de Paris et y construit une modeste baraque en bois pour y installer les siens. Le sol est en terre battue, le toit n'est pas imperméable, le tout est produit par des matériaux de récupération. Les Masutti restent là un ou deux ans avant de s'installer dans une baraque un peu plus confortable, aux allures de chalet de bois. 

Costante poursuit son action syndicale auprès des ouvriers du Bâtiment. Il est repéré par la police à ce titre. Or, les immigrés sont surveillés de près. Le 28 septembre 1924, à la grande manifestation organisée pour le soixantième anniversaire de la création de la Première Internationale, les communistes italiens font sensation à Puteaux: derrière les militants chinois et les travailleurs d'Afrique du Nord, un millier d'entre eux défilent en chemises rouge et chantent Bandiera rossa

A partir de cet évènement, les autorités françaises multiplient les arrestations parmi les étrangers suspects de sympathies communistes.

"Un arrêté du ministère de l'intérieur suffit désormais pour expulser dans les 24 heures un militant communiste, généralement vers la Belgique ou le Luxembourg - en raison d'une simple activité syndicale ou politique. Il n'est plus besoin de jugement d'extradition. C'est ce qui arrive à Costante. Il est finalement repéré à cette occasion par la police fasciste italienne qui n'a cessé de le rechercher. Heureusement, une convention franco-italienne de 1870 interdit de l'extrader vers l'Italie puisqu'il est poursuivi pour un crime politique.  

Costante Masutti est donc expulsé vers la Belgique. Sa carte d'adhérent du PCF de Savigny ne porte d'ailleurs plus de timbre mensuel de cotisation à partir du mois d'octobre 1924. Il est probable qu'il a été expulsé de France plus d'une fois. " (Bérénice Manac'h, Le livre de Nella, 2019, Skol Vreizh)

La mère de Bérénice Manac'h lui a raconté qu'un jour son père était revenu à Paris dans le même train que les gendarmes qui venaient de le conduire à la frontière.

A cette période, Costante se procure de faux papiers et se dissimule sous une barbe peu habituelle chez lui.

Il devient entrepreneur du bâtiment sous un faux nom à Mitry-Mory, au nord-est de Paris: il s'appelle désormais Ronci Eaunello, né à Trevise, et construit des pavillons et maisonnettes bon marché, mettant des annonces publicitaires dans L'Humanité. Ce n'est qu'en 1932 que la police italienne, dont toutes les enquêtes et questionnements sur Costante sont consultables (un dossier que Bérénice a récupéré intégralement en photos) aux archives de l'Etat fasciste à Rome, fait de nouveau le rapprochement entre Ronci et le communiste Masutti.   

Même s'ils sont pauvres, Costante est ambitieux pour ses enfants, il paie des études de violon à son fils Angelo, l'envoie fréquenter les écoles complémentaires à Paris, est attentif au soin vestimentaire. "Plus tu es miséreux, mieux tes chaussures doivent être cirées", leur enseigne Costante.

" Les Italiens formaient à cette époque de loin le groupe le plus important des immigrés en France. Parmi eux se trouvaient de nombreux antifascistes, souvent communistes, qui se sont bientôt intégrés aux organisations françaises du mouvement ouvrier. En 1923, conformément à une directive du IVe congrès de l'Internationale, la fédération communiste italienne en France est dissoute et ses sections fusionnent avec celles du PCF. En revanche, des "Groupes de langue" sont créés pour représenter les différentes nationalités au sein du parti français, qui garde la mainmise sur elles. Parallèlement se forment des "Centuries prolétariennes", des organisations paramilitaires destinées à combattre un jour en Italie contre les fascistes. Ce sont elles qui ont défilé en septembre à Puteaux, impressionnant les badauds par leur discipline, leurs chemises rouges et leurs drapeaux. Le Parti communiste d'Italie, né peu avant la prise du pouvoir par les fascistes de Mussolini à Rome, ne connaît finalement que l'action secrète et l'émigration. Ses dirigeants sont en prison, ses congrès se réunissent discrètement à l'étranger. A la tête du parti, Palmiro Togliatti succède à Antonio Gramsci, arrêté en 1926. La clandestinité est désormais complète et la nouvelle direction du parti, "bolchevisée", s'installe alors à Paris avant de finir par émigrer à Moscou. (...)" - Bérénice Manac'h, Le livre de Nella, 2019, Skol Vreizh

Costante était lui affilié au PC- SFIC même s'il a sans doute fréquenté les groupes de langue du PCF et de la CGTU. 

De Mitry, il continue à correspondre par messages cryptées, lettres écrites à l'encre sympathique, avec ses camarades de Pordenone, et il accueille parfois des dirigeants du PCI, comme des dirigeants du PCF, comme Duclos et Marty. Les réunions ont lieu quasiment clandestinement, rideaux tirés et volets clos.     

 

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti, "Gessatore" (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti, "Gessatore" (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Suisse en 1921 - Costante Masutti (archives Bérénice Manach)

Carte du Parti Communiste Français en 1923 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste Français en 1923 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste (SFIC) en 1924 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste (SFIC) en 1924 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste (SFIC) en 1924 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Carte du Parti Communiste (SFIC) en 1924 - Costante Masutti (archives Bérénice Manac'h)

Costante Masutti, 1923 ou 1924 - un port de la barbe pour échapper à la vigilance inquisitrice des autorités françaises?

Costante Masutti, 1923 ou 1924 - un port de la barbe pour échapper à la vigilance inquisitrice des autorités françaises?

Teresa et Constante Masutti en 1925

Teresa et Constante Masutti en 1925

Costante est l'homme au chapeau et aux lunettes de soleil en haut au centre- La famille Masutti avec des camarades communistes dans le parc de l'orphelinat de la Villette-aux-Aulnes, un quartier de Mitry-Mory: en 1923, l'association l'AVENIR SOCIAL y a acquis une propriété pour ouvrir un orphelinat ouvrier passé sous contrôle communiste. Le beau parc accueille des fêtes champêtres qui rassemblent de nombreux communistes.

Costante est l'homme au chapeau et aux lunettes de soleil en haut au centre- La famille Masutti avec des camarades communistes dans le parc de l'orphelinat de la Villette-aux-Aulnes, un quartier de Mitry-Mory: en 1923, l'association l'AVENIR SOCIAL y a acquis une propriété pour ouvrir un orphelinat ouvrier passé sous contrôle communiste. Le beau parc accueille des fêtes champêtres qui rassemblent de nombreux communistes.

 archives Bérénice Manac'h: deux familles d'amis immigrés italiens sont avec les Masutti. En région parisienne dans les années 20 avec les "Coquelicots Prolétariens du 20e". Le militant communiste et antifasciste italien Costante Masutti derrière au centre. Teresa sa femme devant lui, avec Gisèle et Othello juste devant elle. Au premier plan à droite : Angelo et Nella, les deux autres enfants de Constante et Teresa (Le Livre de Nella, Skol Vreizh, 2019, Bérénice Manac'h)

archives Bérénice Manac'h: deux familles d'amis immigrés italiens sont avec les Masutti. En région parisienne dans les années 20 avec les "Coquelicots Prolétariens du 20e". Le militant communiste et antifasciste italien Costante Masutti derrière au centre. Teresa sa femme devant lui, avec Gisèle et Othello juste devant elle. Au premier plan à droite : Angelo et Nella, les deux autres enfants de Constante et Teresa (Le Livre de Nella, Skol Vreizh, 2019, Bérénice Manac'h)

Le grand départ pour l'URSS et Moscou

En 1930, Costante est arrêté à la manifestation du Mur des Fédérés, ce grand cortège qui conduit chaque année des organisations de gauche au cimetière du Père-Lachaise, pour y commémorer les massacres de la Commune en 1871. Il est arrêté sous le nom de Ronci que repèrent les autorités italiennes. Elles croient ce Ronci expulsé de France suite à la manifestation. Mais c'est plutôt un nouveau zèle des autorités françaises pour expulser les immigrés et ressortissants étrangers dans un contexte de crise qui fait que Costante Masutti, sa femme Teresa, et leurs enfants Angelo, Nella, Gisèle et Othello vont partir secrètement pour l'URSS le 11 février 1932. On dit qu'ils firent don de leur maison au Parti communiste puis, s'arrêtant à Berlin, Costante porteur d'un faux passeport espagnol au nom de Tedro Garatti, il déposera l'argent qui lui reste au siège du Parti communiste allemand avant de recevoir des consignes pour la suite de son voyage. 

Des centaines d'italiens résident alors à Moscou. "Il y a l'appareil du Parti communiste en exil et ceux qui ont été désignés pour suivre les cours de l'école léniniste mais il y a surtout de simples militants qui ont fuit les persécutions de la dictature fasciste avec leurs familles, ou qui, comme Costante, ont dû quitter les pays où ils s'étaient réfugiés pour rejoindre ce qui représente pour chacun d'eux une patrie idéale. (...) Ils sont pour la plupart communistes, mais il y a aussi quelques socialistes, des anarchistes, des gens sans parti. Ils travaillent dans les usines de la capitale. Les maçons sont nombreux aussi et l'on a besoin d'eux sur les chantiers de la nouvelle Moscou. Il y a vraiment du travail pour tout le monde. 

A son arrivée, chacun remet aux autorités son passeport en échange d'un permis de séjour qui doit être régulièrement renouvelé. Dans quelques années, l'on exigera de chacun qu'il demande à bénéficier de la citoyenneté soviétique. Tous les arrivants ne sont pas reconnus comme émigrés politiques. C'est un privilège qui donne droit aux magasins spéciaux pour étrangers, au logement, au travail, aux cartes de ravitaillement.

Tandis que les dirigeants du Parti italien sont logés, plutôt confortablement, au grand hôtel Lux de la rue Tverskaya ou ailleurs, les réfugiés les plus humbles sont dirigés vers le Secours rouge international. Cette institution (le MOPR en russe), qui dépend de l'Internationale communiste, a été créée pour venir en aide aux révolutionnaires emprisonnés et persécutés dans le monde. Elle organise l'immigration vers l'Union soviétique des militants menacés ou méritants, accueille les Italiens et les autres, organise leur séjour. C'est elle qui gère le foyer de la Maison des Émigrés et le Club International des Émigrés." 

( Bérénice Manac'h, Le livre de Nella, 2019, Skol Vreizh)

Les dossiers de la police italienne sur Constante Masutti: des centaines de pages, de documents volés ou recopiés dans les correspondances privées, d'indications données par des informateurs et délateurs

Les dossiers de la police italienne sur Constante Masutti: des centaines de pages, de documents volés ou recopiés dans les correspondances privées, d'indications données par des informateurs et délateurs

Costante Masutti, l'étrange destin d'un ouvrier antifasciste et communiste italien réfugié en France et en URSS - Le Livre de Nella et archives Bérénice Manac'h

La crise du logement fait rage et la famille est d'abord séparée provisoirement, hébergée auprès de trois familles d'immigrés italiens. Costante se démène pour trouver du travail et un logement. Il ne veut pas être à la charge du MOPR et du pays qui l'accueille. Il est très difficile de trouver un logement pour six personnes, et sans logement, pas de droit au travail.

"Au bout de trois mois, la chance sourit enfin: l'architecte Boris Iofan - celui qui construira le pavillon soviétique à l'Exposition universelle de Paris en 1937 - est prêt à engager Costante dans son équipe et lui signale un logement que ce dernier qualifiera de "soue à cochon": c'est dans la Bolotnaïa (le "marécage"), sur l'île formée par les deux bras de la Moskova en plein centre de Moscou, face au Kremlin. Il s'agit d'une vaste construction ovale sans étages, un ancien marché du temps des tsars qui comprend quelques logements et des resserres entourant une grande cour en terre battue encombrée de tout un bric-à-brac. Le logement dont il est question occupe une surface de 23 ou 24 mètres carrés. Il a servi d'écurie, il est plein de fumier et envahi de punaises"...  

Un logement rudimentaire et étroit donc, pour une famille de six personnes, séparé des voisins par des cloisons de planches, avec quelques lits de camps, une armoire, une table. Costante ne cessera d'envoyer des suppliques aux autorités les plus diverses pour obtenir un logement plus confortable et moins malsain mais en vain.  A côté de ce bâtiment bas de la Bolotnaïa, le long de la Moskova, il y a des édifices bien plus précieux: le grand cinéma Oudarnisk, et la Maison du gouvernement dont la construction vient à peine d'être terminée par Iofan.  Un millier de privilégiés du régime y vivent avec leurs familles, hauts fonctionnaires du Parti, artistes, hauts gradés de l'armée. Dans quelques années, un grand nombre d'entre eux seront arrêtés, plus de trois cent seront fusillés. Les enfants de ces cadres dirigeants de l'URSS fréquentent la même école que les enfants de Costante Masutti.

Costante commence par travailler comme plâtrier stucateur à Moscou. Bientôt, ses compétences, son expérience et son exigence professionnelle l'amènent à devenir chef d'équipe et formateur dans le bâtiment. Il obtient le titre d'oudarnik, c'est à dire de travailleur de choc, puis celui de stakhanoviste. 

"Il décrochera même, écrit Bérénice Manac'h, le premier prix de la Conférence régionale de Moscou des stakhanovistes pour le travail en crépi, et son portrait sera porté en grande procession sur la place Rouge en novembre 1935 au milieu des autres héros du travail. Il finira par être chargé de dispenser des cours de formation dans toute la Russie d'Europe et enseignera les méthodes de travail."

Son fils aîné Angelo devient ami de Tina Modotti, de vingt ans plus âgée que lui, qui lui confie son appareil photo Leica et l'aide à intégrer l'Institut du Cinéma: 

"Angelo, qui a un peu plus de 16 ans, travaille d'abord pendant quelques mois au service de presse et de propagande du MOPR où il fait la connaissance de la grande artiste frioulane Tina Modotti. Celle-ci a définitivement abandonné la photographie pour se consacrer à son activité de révolutionnaire. Ils dînent ou déjeunent plusieurs fois ensemble au restaurant de l'hôtel Lux ou ailleurs, parfois en compagnie de son compagnon, le révolutionnaire Vittorio Vidali, le futur commandant Carlos Contreras de la guerre d'Espagne. Angelo traduit en français et dactylographie avec deux doigts des textes pour eux. Il est chargé des statistiques sur les brutalités policières envers les ouvriers dans les pays capitalistes. Il parlera de Tina comme d'une femme "un peu spéciale", fascinante, donnant envie de parler de choses sérieuses, que tout le monde aimait bien. Dans notre famille, on racontait qu'Angelo avait dû être un peu amoureux d'elle, qui était de 20 ans son aînée.... Tina est souvent absente de Moscou pour de mystérieuses missions à l'étranger. Un jour, comme Angelo lui rend visite dans la chambre qu'elle partage avec Vidali à l'hôtel Soyouznaïa de la rue Tverskaïa, elle lui fait admirer le magnifique appareil Leica qu'elle vient d'acheter à Berlin. Le garçon s'émerveille devant le premier 24 x 36 qu'il ait jamais vu, avec posemètre intégré. Tina lui tend l'appareil et lui demande de la photographier avec son compagnon. Quelques jours plus tard, elle lui confie le Leica pour une durée indéterminée. Angelo le gardera pendant plus de trois ans. C'est à lui que l'on doit les très rares clichés que l'on connaisse de Tina Modotti à l'époque de son séjour à Moscou, qui sont sans doute les dernières photos d'elle qui existent. Tina ne lui redemandera l'appareil qu'en 1936 lorsqu'elle quittera l'URSS pour s'engager dans les Brigades Internationales avec Vidali, devenant alors la "camarade Maria". Mais, comme le dira poétiquement Pablo Neruda dans ses mémoires, "elle avait jeté son appareil photographique dans la Moskova et s'était juré à elle-même de consacrer sa vie aux tâches les plus humbles du parti communiste". (Le livre de Nella, Bérénice Manac'h, Skol Vreizh, 2019, 22€, , p.47-48)

Journal moscovite dans les années 36-37 où Costante Masutti à l'honneur de voir son portrait d'ouvrier méritant en une parmi d'autres stakhanovistes (Costante est au troisième rang en partant du bas à gauche, avec la casquette)

Journal moscovite dans les années 36-37 où Costante Masutti à l'honneur de voir son portrait d'ouvrier méritant en une parmi d'autres stakhanovistes (Costante est au troisième rang en partant du bas à gauche, avec la casquette)

Costante Masutti à Moscou

Costante Masutti à Moscou

La famille Masutti à Moscou en 1937 avec Costante, Teresa, Angelo, Othello, Nella - Mars 1937, sur la Moscova gelée

La famille Masutti à Moscou en 1937 avec Costante, Teresa, Angelo, Othello, Nella - Mars 1937, sur la Moscova gelée

Costante vers 1936 au milieu de ses apprentis en URSS

Costante vers 1936 au milieu de ses apprentis en URSS

Quitter l'URSS

Nella, la fille de Costante et Teresa, tombe amoureux d'Emilio,bel ouvrier communiste italien qui ne tarde pas à être déporté à Pinega, à 1000 kilomètres de Moscou, où elle le rejoint pendant des mois contre l'avis de son père. Elle rejoint l'Italie quand Emilio est déporté une seconde fois vers la Kolyma où il sera exécuté. Elle quitte l'URSS en août 1936, deux jours après la condamnation à mort des 16 accusés du premier des grands "Procès de Moscou". 

La terreur commence à faire rage en URSS. Dès le mois d'août 1934, Costante avait demandé au Parti communiste d'Italie l'autorisation de quitter l'URSS pour reprendre la lutte contre le fascisme en Italie, à Pordemone. En vain. Puis il demande à pouvoir rentrer en France pour s'engager dans les Brigades Internationales. A sa grande déception, la direction du Parti italien l'invite à s'adresser directement à l'ambassade d'Italie fasciste à Moscou. Le Parti communiste ne veut pas lui fournir de faux papiers pour rentrer en France et la fréquentation de l'ambassade est dangereuse dans le contexte de l'installation de la terreur stalinienne. Constante ne veut pas non plus demander la citoyenneté soviétique qui l'immobiliserait lui et sa famille en URSS dans un contexte très incertain.

Apprenant son intention de quitter l'URSS, les dirigeants du PCI en exil excluent Costante du Parti communiste. En mai 1937, Costante et sa famille quittent l'URSS sans passeport, avec un simple certificat provisoire de nationalité italienne établi par l'ambassade et visé par les autorités soviétiques. 

A Paris, dans le 13e arrondissement, les Masutti sont pris en charge par le Secours rouge international. Les enfants ont du mal à se réacclimater à la France, qu'ils ont quitté 5 ans et demi plus tôt. Ils parlent et écrivent plutôt le russe que le français désormais. Au bout de quelques semaines, un représentant italien du Secours Rouge International déniche pour la famille Masutti un petit deux-pièces à l'Haÿ-les-Roses, dans la banlieue sud de Paris. Ils vivent misérablement dans un petit logement. Teresa s'engage comme couturière pour une patronne italienne. Costante souffre d'avoir été exclu du parti suite à ses mésententes avec les dirigeants du PCI en exil à Moscou. Il se rapproche alors d'Angelo Tasca qui dirige le PSI en exil. Redevenu socialiste, il est ciblé comme traître par ses ex-camarades italiens communistes en France. Toujours communiste de conviction, il entend publier un appel à ses camarades pour leur dévoiler la vraie nature du régime stalinien et de l'URSS: il y accuse Staline d'avoir trompé le peuple russe et la classe ouvrière internationale. Il y revèle dans un texte de 40 pages daté de décembre 1938 l'ampleur de la répression contre des militants sincères en URSS. Il écrit dans cet "Ardent appel à toutes les personnes de coeur éprises de justice":

"Nous taire, ce serait trahir toute la masse fanatisée des ouvriers qui, de bonne foi, croient encore aux laquais opportunistes et arrivistes de Staline. Ce serait trahir aussi tous ces malheureux ouvriers russes fusillés ou condamnés par centaines de milliers aux travaux forcés ou à la déportation. Ce serait trahir tous les militants allemands, polonais, hongrois, italiens et autres qui souffrent dans les cachots et les camps de concentration de Staline, situés dans les régions les plus sauvages et les plus désertiques de l'URSS. Nous ne pouvons plus nous taire, ce serait un crime..."    

Constante y dresse un premier inventaire de 60 noms des victimes italiennes des purges staliniennes.

Au début de juin 40, les Masutti, sauf Nella, avec Etienne Manac'h à Istanbul en Turquie, sont arrêtés et incarcérés à la prison de Fresnes. Teresa et ses enfants n'y restent que deux semaines, mais Costante est condamné à six mois. Angelo est appellé à la Légion étrangère, dans un bataillon disciplinaire du désert algérien. Après un bref passage à Dordogne au début de l'occupation, Costante revient revient à l'Haÿ-les-Roses et travaille pour toute la durée de la guerre comme vitrier sur le terrain d'aviation de Villacoublay, occupé par les Allemands. Dans l'antre du loup, peut-être, mais aussi une manière de ne pas se faire remarquer comme antifasciste, communiste ou ex-communiste, pouvant être extradé en Italie fasciste ou être victime de la répression politique en France, de Vichy ou des Allemands.  

Le procès pour le meurtre d'Arturo Salvato est révisé en avril 46 et après 25 ans d'exil Costante peut enfin revenir au pays et à Pordemone. A la première manifestation du Premier Mai organisée depuis la période fasciste, on le prie même d'être un des trois orateurs officiels.

Certificat de nationalité italienne qui permet à Costante Masutti de sortir miraculeusement d'URSS

Certificat de nationalité italienne qui permet à Costante Masutti de sortir miraculeusement d'URSS

Polenta frioulane en 1938

Polenta frioulane en 1938

L'après-guerre et le retour éphémère à Pordemone en tant que militant socialiste

Le procès pour le meurtre d'Arturo Salvato est révisé en avril 46 et après 25 ans d'exil Costante peut enfin revenir au pays et à Pordenone. A la première manifestation du Premier Mai organisée depuis la période fasciste, on le prie même d'être un des trois orateurs officiels. Avec des militants communistes locaux, il va organiser les campagnes de la gauche dans la région de Pordenone de 1947 à 1949, pour le Front populaire démocratique (la coalition formée par le Parti Communiste et le Parti Socialiste). C'est de cette période que date cette photo assez célèbre de lui en bicyclette. Costante est nommé candidat du Front populaire démocratique à la députation mais il ne tarde pas à se heurter avec un jeune intellectuel ambitieux du Parti socialiste, Bisol. De justesse, à quelques voix près, il n'est pas élu sénateur de Pordenone. Les relations avec les chrétiens-démocrates sont aussi très houleuses. Costante fait scandale en troublant une représentation d'activistes catholiques édifiant contre les dangers de la gauche. Les pères missionnaires portent plainte contre lui et il est condamné à un mois de prison, puis à quinze jours.

Costante se résigne alors à rentrer en France. C'est un retour définitif même s'il se rendra encore chaque année en Italie pour y exercer son droit de vote lorsqu'il y a des élections et pour participer aux congrès nationaux du PSI. Il est élu secrétaire permanent de la section parisienne du PSI en France avant de prendre la tête de toute la fédération socialiste italienne de France en 1957.

Il meurt à l'hôpital Cochin le 12 octobre 1960.    

Costante Masutti à Pordemone en 1948

Costante Masutti à Pordemone en 1948

Congrès mondial pour la Paix où Costante Masutti représente le PSI

Congrès mondial pour la Paix où Costante Masutti représente le PSI

Costante Masutti à une réunion du PSI en 1955

Costante Masutti à une réunion du PSI en 1955

Bérénice Manac’h LE LIVRE DE NELLA - Des vies d’exil  Ce livre n’est ni un manuel d’histoire ni un roman. II tient pourtant de l’un et de l’autre. II raconte la vie d’une famille ouvrière d’origine italienne écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. C’est une histoire d’exils, de départs et de retours, qui se mêle plus ou moins étroitement à bien des drames que l’Europe a vécus au cours du 20e siècle. Les gens simples ont rarement été là pour dire ce qu’ils ont vécu. Ce récit retrace la vie de ces témoins et leur donne la parole, de l’Italie fasciste à l’immigration clandestine en région parisienne, de l’expatriation à Moscou sous la terreur stalinienne au retour en France, où ils seront finalement de ceux qui, avec tous les autres, composent aujourd’hui le peuple de ce pays. Mais ce livre est aussi et surtout l’histoire de Nella, la fille aînée. Plus encore que les siens, elle sera marquée par ces bouleversements. Sa vie, déchirée entre ses deux amours, sera placée tout entière sous le signe des tourments de la mémoire, de la trahison commise et subie, du remords et du combat pour la vérité.  Éd. Skol Vreizh (Morlaix) 304 pages, 22€ - plus de 120 photographies originales en noir et blanc ISBN 978-2-36758-096-8

Bérénice Manac’h LE LIVRE DE NELLA - Des vies d’exil Ce livre n’est ni un manuel d’histoire ni un roman. II tient pourtant de l’un et de l’autre. II raconte la vie d’une famille ouvrière d’origine italienne écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. C’est une histoire d’exils, de départs et de retours, qui se mêle plus ou moins étroitement à bien des drames que l’Europe a vécus au cours du 20e siècle. Les gens simples ont rarement été là pour dire ce qu’ils ont vécu. Ce récit retrace la vie de ces témoins et leur donne la parole, de l’Italie fasciste à l’immigration clandestine en région parisienne, de l’expatriation à Moscou sous la terreur stalinienne au retour en France, où ils seront finalement de ceux qui, avec tous les autres, composent aujourd’hui le peuple de ce pays. Mais ce livre est aussi et surtout l’histoire de Nella, la fille aînée. Plus encore que les siens, elle sera marquée par ces bouleversements. Sa vie, déchirée entre ses deux amours, sera placée tout entière sous le signe des tourments de la mémoire, de la trahison commise et subie, du remords et du combat pour la vérité. Éd. Skol Vreizh (Morlaix) 304 pages, 22€ - plus de 120 photographies originales en noir et blanc ISBN 978-2-36758-096-8

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16 juillet 2019 2 16 /07 /juillet /2019 08:02
16 juillet 1942 - La rafle du Vel d'Hiv! - N'oublions jamais l'implication de l'Etat français dans les crimes contre l'humanité antisémites !
16 juillet 1942 - La rafle du Vel d'Hiv! - N'oublions jamais l'implication de l'Etat français dans les crimes contre l'humanité antisémites !

16 juillet 1942 : La rafle du Vel d'Hiv !
À l'aube du 16 juillet 1942 débute à Paris la « rafle du Vel d'Hiv ». Elle voit l'arrestation par surprise de plus de treize mille Juifs parisiens de 2 à 60 ans.
13.152 personnes sont appréhendées par la police française les 16 et 17 juillet 1942, y compris 4.000 enfants de moins de 16 ans.
C'est beaucoup... et néanmoins deux fois moins que le quota fixé par les Allemands et la préfecture de police ! Les actes de solidarité heureusement n'ont pas manqué : quelques policiers ont laissé fuir leurs victimes, des concierges, des voisins, des anonymes ont ouvert leurs portes et caché des Juifs...
Embarqués dans des autobus, les personnes seules et les couples sans enfants sont convoyés vers le camp de Drancy, au nord de Paris.
Les familles avec enfants sont quant à elles dirigées vers le Vélodrome d'Hiver, rue Nélaton, dans le XVe arrondissement de Paris (aujourd'hui disparu).
Plus de 8.000 personnes dont une majorité d'enfants vont s'y entasser pendant plusieurs jours, parfois jusqu'au 22 juillet, dans des conditions sordides : pas de couchage, ni nourriture, ni eau potable, avec un éclairage violent jour et nuit, au milieu des cris et des appels de haut-parleurs. Seuls trois médecins et une dizaine d'infirmières de la Croix-Rouge sont autorisés à intervenir.
Les familles du Vel d'Hiv sont transférées de la gare d'Austerlitz vers les camps d'internement de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Au mois d'août suivant, les mères sont enlevées à leurs enfants par les gendarmes et convoyées vers les camps d'extermination de Pologne. Les enfants seront à leur tour envoyés deux semaines plus tard à Auschwitz-Birkenau qui, depuis le début juillet, s’est transformé de camp de travail forcé en camp d'extermination à l'échelle industrielle.
Aucun n'en reviendra. Les internés de Drancy prennent également le chemin d'Auschwitz-Birkenau. Quelques dizaines tout au plus reviendront de l'enfer.
La rafle accentue la collaboration entre Vichy et l'occupant allemand dans le domaine de la «question juive». Mais elle entraîne aussi un début de fracture dans l'opinion française, jusque-là massivement indifférente ou attentiste. Peu à peu, certains citoyens basculent dans la Résistance, plus ou moins active ; d'autres, à l'inverse, se radicalisent et basculent dans l'antisémitisme et la collaboration.
Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 pour qu'à la faveur d'un très beau et très émouvant discours, un président, Jacques Chirac, reconnaisse officiellement « que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été secondée par des Français, par l’État français ».

Robert Clément - sur sa page Facebook

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16 juillet 2019 2 16 /07 /juillet /2019 07:54
PCF: Gironde. L'ancien résistant et déporté Georges Durou (1924-2019), militant de la paix et de la mémoire, vient de nous quitter
PCF: Gironde. L'ancien résistant et déporté Georges Durou (1924-2019), militant de la paix et de la mémoire, vient de nous quitter

Georges Durou, vient de nous quitter.
A l'annonce de cette triste nouvelle, la direction du PCF, au nom de tous les communistes tient à rendre hommage à ce grand résistant, militant de la Paix, passeur de mémoire et s'associe à la peine de nos camarades de Gironde.
Communiqué de Sébastien Laborde, secrétaire départemental PCF Gironde :
C'est avec tristesse que nous apprenons la disparition de notre camarade Georges Durou. Résistant et déporté, Jo aura eu toute sa vie la volonté de transmettre la mémoire de ce que fut la résistance à Bègles, sa ville, et en Gironde.

Arrêté à quinze ans pour distribution de tract, il est interné au fort du Hâ de Bordeaux puis au camp de Mérignac duquel il tentera de s'évader par trois fois. Il est ensuite envoyé au camp d’Oranienbourg-Sachsenhausen puis à l’usine-camp de concentration Heinkel.
Il en reviendra à jamais marqué par l'épreuve de l'internement mais aussi, et peut être surtout, par les formidables gestes de solidarité et de résistance auxquels il aura participé durant ces années d'horreur qu'il racontera au travers d'un livre "Mes printemps de barbelés".

Georges de retour des camps militera à l'UJFP et au PCF, puis ensuite au plan syndical, aux PTT dont il sera un responsable de l'organisation CGT en Gironde.
Il sera un des fondateurs de l'Institut d'histoire sociale d'Aquitaine.

Il n'aura eu de cesse jusqu'à la fin de sa vie de raconter la résistance communiste en Gironde avec notamment un énorme travail de recherche autour de l'appel de Charles Tillon lancé à Gradignan le 17 octobre 1940 depuis le moulin de Moulineau.
Comment évoquer le travail de mémoire de Georges sans parler de l'association des familles de fusillés de Souge. 256 hommes fusillés entre 1940 et 1944 à Merignac dont la mémoire reste vive.

Georges aura toute sa vie été un militant acharné pour la justice et la paix.

J'adresse au nom de la fédération de Gironde du PCF à sa famille et à ses proches mes sincères et fraternelles condoléances.

Sébastien Laborde

PCF: Gironde. L'ancien résistant et déporté Georges Durou (1924-2019), militant de la paix et de la mémoire, vient de nous quitter
Hommage de Stephane Bailanger (sur sa page Facebook)
 
Georges Durou (1924-2019)

Mon camarade et ami Jo (Georges Durou) nous a quitté, il avait 95 ans. Il était communiste, résistant, déporté et pacifiste.

Issu d'une famille ouvrière, Jo fut très tôt sensibilisé à la lutte antifasciste dans les années 1930. Jeune communiste, il a 16 ans lorsqu'il est arrêté pour distribution de tracts à la gare Saint-Jean en 1940. Condamné, il passe alors plusieurs mois en prison, au Fort du Hâ. Considéré par les services de la police et de la préfecture de Bordeaux comme un militant actif jugé "dangereux", il n'est pas libéré après avoir purgé sa peine. Au contraire, il est envoyé au camp de Mérignac, camp d'internement. Là, il verra partir nombre de ses amis vers le camp de Souge où l'Occupant fusillait résistants et otages, au gré de sa politique répressive et avec la complicité active de la police et de la préfecture de Bordeaux. Toute sa vie, il ne cessera d'honorer la mémoire de ses amis, il passa bien des journées aux archives départementales pour cela à l'heure de la retraite.

Mais en 1943, après trois tentatives d'évasion, il est déporté dans un camp de concentration en Allemagne, à Sachenhausen (au nord de Berlin). Deux années où il vécu le quotidien des déportés politiques au triangle rouge, les brimades, les coups, la faim et la soif jusqu'à ces fameuses "marches de la mort". Lorsqu'il rentra en France en 1945, sa jeunesse était déjà bien abîmée. C'est aussi l'une des raisons du choix du titre de ses mémoires, "Mes printemps de barbelés", qu'il écrivit à 88 ans.

Comme ses compagnons d'infortune ayant survécu, il travailla à la Reconstruction. Militant cégétiste, il participa dans les années 1950 à de nombreux conflits syndicaux, son emploi aux PTT fut menacé à ce titre. Le militantisme au PCF est de famille chez Jo, dont la soeur Simone Rossignol, fut maire de Bègles de 1971 à 1984.

A partir de la seconde moitié des années 1990, il oeuvra pour le devoir de Mémoire, en participant à des conférences, à des rencontres avec les publics scolaires. C'est à ce titre qu'il est intervenu 4 années de suite dans mes classes au Collège Lapierre à Lormont. Président de l'Association du Souvenir des fusillés de Souge, il participa à toutes ses activités jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent. Pacifiste, il reçu le bâton de "pèlerin de la paix" au cours d'une cérémonie à la bourse du travail.

J'ai salué Jo une dernière fois l'an dernier à la fête girondine de l'Humanité, à Villenave d'Ornon. Ses jambes ne le portaient plus mais il se souvenait de notre travail auprès des scolaires. Toute sa vie fut hantée par les souvenirs de sa jeunesse dramatique, c'était pour lui un fardeau autant qu'un honneur. Jo disait aux élèves, en commentaire des photographies de ses camarades fusillés, qu'ils étaient aussi sa famille. Aujourd'hui, il vient de les rejoindre dans l'éternité. C'est donc à nous, désormais, de reprendre le flambeau.

C'est avec émotion que je termine ces lignes. J'ai des bobines de camescopes et des photographies de nos activités qu'il me faudra bien exploiter un jour ou remettre à l'Association du Souvenir.

Je reviendrai prochainement sur le parcours de Jo. Ses obsèques auront lieu lundi 22 juillet à 11h45 à Mérignac.
 
Stephane Bailanger (sur sa page Facebook)
 
 
 
 
 
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