Tests inaccessibles, systèmes de santé défaillants, mesures de confinement impossibles à appliquer : en dépit des faibles taux de contamination officiels, le continent cumule toutes les difficultés pour lutter contre la maladie.
Il s’agit du parent pauvre de la pandémie mondiale de coronavirus, dans tous les sens du terme : celui où le nombre de contaminations s’avère le plus faible (officiellement, le chiffre oscille autour de 4 000), mais aussi celui où les mécanismes de détection – hospitalisations, tests – comme les capacités d’accueillir et de soigner les malades potentiels demeurent les plus précaires. En dépit de ces handicaps structurels, les réponses gouvernementales se durcissent chaque jour un peu plus, à l’instar du confinement des populations au Nigeria dans les mégalopoles de Lagos ou d’Abuja, où s’entassent des dizaines de millions d’habitants vivant dans des conditions d’hygiène et d’accès à la santé publique déplorables.
Au Sénégal, où un couvre-feu a été décrété la semaine dernière et où la capitale Dakar accueille un des très rares dispositifs médicaux (l’antenne de l’Institut Pasteur) en capacité de réaliser des tests de contamination au Covid-19, les autorités paraissent bien démunies pour faire face à l’épidémie. « Le gouvernement a pris des décisions qui vont dans le bon sens, comme la sensibilisation aux mesures d’hygiène de base pour limiter la propagation du virus, la fermeture des établissements scolaires, les limitations de déplacement et l’interdiction d’un certain nombre de rassemblements », constate Félix Atchadé, médecin membre du Parti de l’indépendance et du travail (PIT), de retour d’une mission sanitaire en Casamance. « Ensuite, il y a la question de la préparation des structures sanitaires à l’accueil des patients atteints par le coronavirus, prévient-il. Et là, le Sénégal a un énorme problème, comme tous les pays d’Afrique subsaharienne. La plupart des patients atteints d’insuffisance respiratoire ne pourront tout simplement pas être pris en charge. Dans les deux principaux hôpitaux du secteur de Ziguinchor, qui regroupe une population estimée entre 1 et 1,5 million de personnes, il n’y a qu’un seul respirateur en état de fonctionnement. Ensuite, il y a la question de la formation d’un personnel qui est essentiellement préparé à des interventions de routine. Or là, nous sommes confrontés à une épidémie spécifique, où les processus de réanimation exigent des réponses bien particulières. »
Les autorités ont décidé de maintenir les élections législatives
L’insuffisance des structures sanitaires, l’absence de laboratoires pour effectuer des tests et la pénurie de respirateurs artificiels se constatent sur l’ensemble du continent, où les pays les plus touchés demeurent pour le moment l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Maroc ou le Sénégal. « La population perçoit très clairement le danger. Mais la réalité africaine est cruelle : la pandémie nous guette et le confinement est pratiquement impossible. Les gens sont pauvres, vivent au jour le jour et ont l’impérieux besoin de sortir pour s’alimenter. Comment leur demander de choisir entre mourir de faim en se confinant à la maison ou prendre le risque de mourir du coronavirus en sortant pour gagner leur pain. À Kinshasa, une ville de près de 12 millions d’habitants, il n’existe qu’une cinquantaine de respirateurs », assure le docteur Denis Mukwege (1), médecin, prix Nobel de la paix en 2018, qui dirige une structure hospitalière en République démocratique du Congo. La pénurie de respirateurs est encore plus criante au Mali, où une poignée d’appareils s’avèrent disponibles à l’échelle d’un pays déjà ravagé par un conflit civil et aux conséquences de la « guerre contre le terrorisme », à laquelle participe la France. En dépit d’une situation sanitaire catastrophique, les autorités maliennes ont décidé de maintenir les élections législatives de dimanche dernier, marquées par l’enlèvement par un groupe armé de Soumaïla Cissé, chef de file de l’opposition malienne. Le président de la Guinée-Conakry, Alpha Condé, a également refusé d’ajourner son calendrier électoral du 22 mars dernier, prévoyant l’adoption d’une nouvelle Constitution ouvrant la voie à un troisième mandat, et le renouvellement de l’Assemblée nationale, provoquant la consternation de son opposition interne et de la communauté internationale.
« Au Burkina Faso, nous voyons l’épidémie se propager dans les zones rurales comme urbaines. Nous craignons qu’elle ne poursuive sa course plus loin, au nord, dans les régions affectées par le conflit. Dans la ville de Djibo, qui a vu sa population doubler en raison de déplacements internes au cours des derniers mois, il serait impossible aux habitants de vivre à distance les uns des autres alors même que l’accès à l’eau et au savon est limité », rappelle Patrick Youssef, directeur régional pour l’Afrique au Comité international de la Croix-Rouge (Cicr). Lequel insiste sur l’effet « dévastateur de la pandémie sur les populations et les systèmes de santé », si « des mesures ne sont pas prises immédiatement pour contenir le virus ».
Des conséquences sociales et alimentaires liées à la pandémie
Timide, la prise de conscience chemine au moins dans le discours officiel. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a ainsi fait part hier de sa « très grande préoccupation pour les pays en développement, et notamment pour les pays africains », appelant à une « aide massive et immédiate » à tous les pays en développement, dans le cadre du G20. S’ajoutant à ces difficultés médicales et sanitaires, l’Afrique risque aussi de se retrouver en première ligne, dans les conséquences sociales et alimentaires liées à la pandémie. La plupart des pays du continent équilibrent leurs budgets nationaux grâce aux exportations des matières premières, dont les cours sont en chute libre à cause du ralentissement de l’économie mondiale. Et une autre flambée, celle des denrées alimentaires massivement importées de l’extérieur, pourrait provoquer, comme lors de la crise économique de 2008, de nouvelles émeutes de la faim.
Les États pauvres subissent d’ores et déjà de plein fouet la récession mondiale qui s’amorce dans le contexte de la pandémie. Les aides promises se heurteront au mur de la dette.
Le virus meurtrier y est d’emblée en terrain conquis… Économie de survie, pauvreté endémique, conditions sanitaires rudimentaires, dans de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, il pourrait provoquer un choc aux répliques dévastatrices, dans un contexte de récession mondiale (lire ci-contre). Les institutions internationales tirent la sonnette d’alarme et interpellent les pays riches. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) revient sur le « respect des engagements » des dirigeants du G20 en faveur des six milliards de personnes qui vivent en dehors de leurs économies. Les économistes de l’ONU dressent les comptes : pour éviter l’effondrent des pays pauvres, il faut y injecter quelque 1 000 milliards de dollars de liquidités, annuler leurs dettes à hauteur de 1 000 milliards pour cette seule année, et consacrer 500 autres milliards de dollars aux services de santé d’urgence et programmes d’aide sociale.
« Il est compréhensible que les dirigeant·e·s du monde s’emploient à aider leurs propres citoyen·ne·s, mais le G20 doit également se pencher sur la situation des pays pauvres et leur venir en aide », relève de son côté Robin Guittard, porte-parole d’Oxfam France. L’ONG, qui réclame un « plan Marshall planétaire d’urgence » de 160 milliards de dollars pour lutter contre la pandémie, insiste sur le sort des pays pauvres. Elle y projette la mobilisation de « 10 millions de nouveaux travailleurs » de la santé, ainsi que la gratuité des soins et des tests.
La dette atteint des sommets dans les pays pauvres, sa croissance est vertigineuse
En attendant ces plans d’urgence, les pays pauvres et émergents subissent d’ores et déjà de plein fouet la récession mondiale en croissance. Les capitaux étrangers prennent le large. L’Institut de la finance internationale (IIF) estime ces retraits à près de 60 milliards de dollars (56 milliards d’euros), depuis janvier. Les ressources liées à l’exportation s’assèchent. Le prix du baril de pétrole, pour ceux qui en ont, continue à baisser, les touristes ont plié bagage, leur retour en masse n’est pas envisageable avant plusieurs mois, et les maigres débouchés conquis en Europe, aux États-Unis ou en Chine ne sont plus d’aucun secours par les temps qui courent. Reste aussi la plaie de la dette. Celle-ci atteint des sommets dans les pays pauvres, sa croissance est vertigineuse, selon les estimations de la Banque mondiale (168 % du PIB fin 2018, contre 114 % en 2010).
Du coup, l’étau se resserre entre la baisse des revenus et un service de la dette constamment à la hausse. « La communauté internationale doit penser à une manière d’effacer les dettes pour des pays qui sont très fragiles comme nous, ce qui nous aidera au moins à gérer la crise du coronavirus », souhaite le premier ministre pakistanais, Imran Khan. Effacer les dettes. Cette option est déterminante à l’heure d’une redoutable pandémie. Comment imaginer en effet que ces pays puissent s’en sortir, après une telle épreuve, en demeurant dans la spirale de l’endettement et l’échange inégal, dans la dépendance des créanciers et la soumission aux tristement célèbres programmes d’ajustement structurel du FMI ? Il y a urgence d’une rupture. Plutôt qu’une aide intéressée et aliénante, s’impose plus que jamais la voie de la coopération, des échanges équitables, du transfert des savoirs et de la technologie. Briser ainsi le développement du sous-développement participe de la riposte à toutes les menaces à l’échelle de l’humanité. Une des leçons à tirer de la promenade mortifère du Covid-19.
Hongrie. Viktor Orban construit sa propre démocratie
Le gouvernement hongrois dispose des pleins pouvoirs depuis lundi. La question de la rupture constitutionnelle est posée, et donc celle d’un régime dictatorial. L’Union européenne reste silencieuse.
«Coup d’État. » L’accusation est sans détour pour plusieurs élus de l’opposition, après le vote du Parlement qui offre les pleins pouvoirs au premier ministre hongrois, Viktor Orban. Lundi, 137 députés sur 199 (les deux tiers représentant le parti au pouvoir, le Fidesz) ont accordé au chef du gouvernement le droit de légiférer par décrets dans le cadre de l’état d’urgence, qui n’est pas limité dans le temps. L’exécutif justifie sa démarche dans le but « de simplifier la chaîne de décision » et de « la rendre plus efficace ». Car la Constitution prévoit que l’ « état de danger », en vigueur depuis le 11 mars, doit être prorogé par le Parlement tous les quinze jours.
Cette loi, censée lutter contre la pandémie du Covid-19, qui a causé la mort de 15 personnes pour 9,7 millions d’habitants, inclut d’autres dispositions inquiétantes, comme la suspension du Parlement et des élections. Elle prévoit également la pénalisation du non-respect de la quarantaine (jusqu’à huit ans de prison). La diffusion de fausses nouvelles susceptibles d’entraver l’exécutif dans sa lutte contre l’épidémie est passible de cinq années de réclusion…
Aucun garde-fou
« Nous devons tout faire pour stopper la propagation du virus. Le projet s’inscrit dans le cadre constitutionnel hongrois », a justifié la ministre de la Justice, Judit Varga. Pourtant, faute de contre-pouvoir face à l’exécutif, la question de la rupture constitutionnelle est bien posée. D’ailleurs, l’opposition, qui avait voté début mars pour l’application de l’état d’urgence, ne s’opposait pas à l’octroi de pouvoirs spéciaux au gouvernement, mais dénonce « son caractère illimité » et sans garde-fou.
Pour Laurent Pech, professeur de droit européen à l’université du Middlesex de Londres, « la Hongrie est une dictature formelle », après « dix ans de destruction de tous les contre-pouvoirs par Viktor Orban », avec désormais un « pouvoir exécutif qui peut faire ce qu’il veut (changer les lois, les abroger sans contrôle législatif) et dans laquelle le pouvoir judiciaire est neutralisé ». Le gouvernement hongrois balaye ces accusations. Viktor Orban rétorque qu’il y a « des vies à sauver » et se pose en défenseur de la nation. Cette notion est largement reprise par le quotidien proche du pouvoir, Magyar Nemzet, qui dénonce une Europe faible face « aux migrants », « au terrorisme islamiste », et déclare que, « heureusement, la Hongrie se dresse contre l’adversaire » grâce « à la reconstruction des institutions publiques au cours des dix dernières années ».
En Hongrie, la résistance débute timidement. Depuis dimanche, une pétition contre un « suicide parlementaire » a recueilli 100 000 signatures. Le texte dénonce une loi qui élimine « les dernières institutions de l’État de droit, la liberté d’expression et de la presse » et donne des « pouvoirs illimités à un politicien qui, à chaque occasion, a prouvé qu’il abusait du pouvoir sans entrave si ses intérêts le lui dictaient ».
Réactions timorées
La ligne rouge franchie par la Hongrie peut-elle ouvrir la voie à d’autres États membres de l’Union européenne ? Plusieurs gouvernements et dirigeants européens, dont la France, la Belgique, la Norvège ou le Royaume-Uni, ont également pris de telles mesures exceptionnelles. Dans l’ensemble des pays européens, les magistrats, avocats, professeurs de droit alertent sur les atteintes au cadre constitutionnel et le danger de ces dispositions dans la durée, même en période crise sanitaire. La Hongrie n’est pas la seule à avoir imaginé donner les pleins pouvoirs à son gouvernement. En Norvège, le même projet a débouché sur une forte opposition des députés, associations, professeurs de droit, qui ont exigé des limitations.
Les institutions européennes sont-elles prêtes à s’opposer à ces projets liberticides sur l’ensemble du sol européen ? La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a seulement estimé que « toutes les mesures d’urgence » prises par les États membres « doivent être limitées à ce qui est nécessaire » et « strictement proportionnées ». Même réaction timorée du commissaire à la Justice, Didier Reynders, qui promet d’évalue r « les mesures d’urgence prises par les États membres en matière de droits fondamentaux ». D’autres pays auront versé dans l’autoritarisme à ce rythme-là.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’alerte, ni d’alarme, mais de cet appel « à l’aide », oui, à l’aide, au secours, lancé par la directrice du centre hospitalier de Metz où un sixième médecin vient de mourir.
Ainsi, selon les mots d’Emmanuel Macron hier à Angers, seraient « irresponsables » celles et ceux « qui construisent des certitudes avec les connaissances d’aujourd’hui quand ça n’était pas celles d’hier ». En d’autres termes, personne ne savait que l’épidémie allait nous frapper, et nous frapper désormais de plein fouet, avec la vague qui, après avoir submergé l’Est, submerge l’Île-de-France et en premier lieu la Seine-Saint-Denis. Non, en effet, mais le 17 octobre 2019, une note du ministère de la Santé, alors que 250 services d’urgences étaient en grève dans le pays, chiffrait à 4 200 le nombre de lits supprimés en 2018. Pour le regretter ? Pas vraiment, puisqu’elle évoquait, en parallèle, des petits progrès de la médecine ambulatoire. Sitôt opéré, sitôt renvoyé, et de toute manière les chiffres étaient très loin du compte. La même note parlait d’un déficit de plus de 4 000 infirmières et infirmiers, et évoquait l’insuffisance des rémunérations. À la même date, on comptait 17 500 lits fermés en six ans…
Irresponsables, Monsieur le président ? Mai 2019, novembre, décembre, février 2020, les hospitaliers, des aides-soignantes aux sommités médicales, manifestaient, avec tous leurs syndicats, et alertaient, sonnaient l’alarme, « hôpital en danger ». Après la journée du 14 février et alors que 600 médecins de premier plan sont en grève administrative, Agnès Buzyn, encore ministre de la Santé, annonçait qu’elle recevrait les hospitaliers… à la mi-mars !
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’alerte, ni d’alarme, mais de cet appel « à l’aide », oui, à l’aide, au secours, lancé par la directrice du centre hospitalier de Metz où un sixième médecin vient de mourir. Ici, comme en Île-de-France, médecins et soignants redoutent ce choix terrible auquel ils vont être confrontés, auquel ils le sont déjà : faire vivre ou laisser mourir. En annonçant, hier, 4 milliards d’euros pour des masques, des respirateurs, des médicaments, Emmanuel Macron ne faisait que révéler l’ampleur des manques pour ne pas avoir entendu les milliers de soignants qui mesuraient les risques pris pour des raisons politiques et idéologiques. Qu’on ne vienne pas nous mentir. Irresponsables ?
Après avoir multiplié les cadeaux fiscaux aux plus fortunés comme aux grandes entreprises, voilà que le ministre de l’Action et des Comptes publics les exhorte à la générosité.
Après avoir multiplié les cadeaux fiscaux aux plus fortunés comme aux grandes entreprises, voilà que le ministre de l’Action et des Comptes publics les exhorte à la générosité. « Je lance un appel à la solidarité nationale. Beaucoup de particuliers ou d’entreprises nous demandent comment participer et nous aider. Tous ceux qui le souhaitent pourront le faire prochainement via une plateforme de dons que nous allons mettre en ligne ! » lance Gérald Darmanin dans le Figaro, tout en admettant « ne pas encore » avoir vu la couleur de la promesse de 200 millions des assureurs. On croit rêver. Dès le début du quinquennat, le gouvernement a allégé l’État de la contribution des plus riches à hauteur de 4,5 milliards d’euros par an, en transformant l’ISF. Le même, à l’automne dernier, a validé un objectif de réduction de l’impôt des plus grosses entreprises à 25 % dès 2022. Un manque à gagner qui sert ensuite à justifier les coupes drastiques dans les services publics aujourd’hui en première ligne et pourtant aux abois : vous comprenez, les caisses sont vides. Ben voyons ! Plutôt que de tenter de remplacer la solidarité nationale par un appel aux bonnes volontés charitables, le gouvernement ferait mieux de revoir ses fondamentaux.
Au plan mondial, nous ne sommes qu’au début de la pandémie due au Covid-19. Celle-ci a une ampleur, désormais, plus importante dans les pays avancés que dans son foyer d’origine, la Chine, où la progression paraît pour l’heure endiguée, même si la crainte d’une deuxième vague se fait jour. Ce n’est qu’à partir de la fin février en Europe et de la mi-mars aux États-Unis que le phénomène a pris une allure exponentielle caractéristique d’une épidémie, même si, comme on le sait, des éléments d’alerte avaient été donnés, par l’OMS et en France notamment, dès le mois de janvier.
Nous serions donc encore éloignés des pics viraux dont dépendent les dates de levée des mesures de confinement, alors même que la pandémie commence à se propager en Afrique, en Inde et dans toute l’Asie du sud-est.
Pour l’heure, l’un des événements les plus importants tient au fait que, si l’Europe était devenue un temps l’épicentre de la pandémie, il semble bien, désormais, que celui-ci se soit déplacé aux États-Unis, la première économie mondiale. On y observe une progression du phénomène plus rapide que celle observée en Europe, avec une vitesse de contamination analogue à celle constatée en Espagne. Autrement dit, le choc risque d’être considérable outre-Atlantique, où l’affaire a été longtemps sous-estimée.
Les chocs sanitaires sont décalés, mais la plupart des pays touchés ont commencé, après la Chine et quelques pays asiatiques, à adopter de façon quasi-synchrone des mesures de confinement et de limitation de la mobilité des populations affectant ensemble, jusqu’à les paralyser, l’offre et la demande au plan mondial.
Le choc est donc devenu systémique révélant la crise mondiale déjà engagée depuis mi-2019, et entraînant le risque d’une récession de plusieurs points, avec un horizon de sortie de crise d’autant plus incertain que, désormais, après des années de suraccumulation intense de capital d’inflation accélérée des marchés financiers et de rivalités commerciales, alors que la croissance réelle freinait, se profilent des risque aigus d’amplification systémique d’ordre financier, mais aussi social et politique.
Douze ans après la crise financière, la crise actuelle (sanitaire et économique pour l’heure, avec des effondrements financiers partiels en attendant un collapsus financier plus global), n’est pas une simple répétition de ce qui s’est passé en 2008. Elle est potentiellement beaucoup plus dommageable, l’économie mondiale, et en particulier, celles des pays de l’OCDE, ayant été très gravement abîmée par l’exacerbation de la domination des capitaux financiers qu’ont engendrée les tentatives de réponses capitalistes à l’épisode de 2008.
Elle devrait nécessiter une mobilisation publique de ressources sans précédent, comparable effectivement à celle d’un « temps de guerre » (dépenser sans compter pour mettre fin de façon positive à la tragédie), mais avec un enjeu colossal d’efficacité sociale nouvelle de leur utilisation. Il ne s’agit surtout pas de recommencer, en plus grand, ce qui a été fait en réponse à la crise financière de 2008 et qui, de fait, en renforçant la dictature des marchés financier et le rabougrissement mortifère des dépenses nécessaires au développement des capacités humaines, services publics de santé en tête, a préparé les conditions d’un choc sanitaire aussi dramatiquement violent. A noter que ceci se fait dans des conditions déjà très dégradée au plan de l’endettement, public et privé, et donc d’un moindre potentiel quantitatif de moyens financiers pour faire face. Déjà, les banques centrales semblent avoir déjà mobilisé la même ampleur de moyens financiers qu’aux hautes eaux de la crise financière précédente, alors que la déferlante économique semble encore devant nous. Cela renforce le besoin de prendre un véritable virage pour une autre sélectivité, visant l’efficacité économique et sociale, et d’une autre démocratie sur l’argent.
I – La Chine en première ligne face au tsunami
La production industrielle (en valeur ajoutée) a chuté de 13,5% en glissement annuel sur les deux premiers mois de l’année contre +6,9% en décembre. Ce ralentissement est notamment le fait de la contraction du secteur manufacturier (-15,7% sur les deux premiers mois de 2020 contre +7,0% en décembre) à cause du COVID-19. Rappelons qu’en 2008-2009, la production industrielle avait ralenti de seulement 5 % sur un an.
On note, cependant, que la croissance de la production des entreprises privées est plus impactée par cette épidémie (-20,2% sur les deux premiers mois) que la production des entreprises d’État (-7,9% sur les deux premiers mois).
Les investissements bruts en capital fixe ont également chuté de 24,5% sur les deux premiers mois de 2020 contre +5,4% en 2019, notamment en raison de la contraction des investissements en infrastructures (-30,3% sur les deux premiers mois) et des investissements manufacturiers (-31,5% sur les deux derniers mois).
Les ventes au détail en valeur ont fortement diminué, de 20,5% sur les deux premiers mois contre +8,0% en décembre, principalement en raison de la contraction du chiffre d’affaires des restaurants fermés pendant l’épidémie (-43,1% sur les deux premiers mois contre +9,1% en décembre). Hors secteur automobile qui enregistre une contraction de 37,0% sur les deux premier mois, les ventes au détail ont reculé de 18,9% de janvier-février 2020.
En outre, le taux de chômage urbain s’élève à 6,2% en février 2020, contre 5,2% en décembre 2019, avec seulement 1,08 million nouveaux emplois créés sur les deux premiers mois[1].
La dernière fois que la Chine a subi une telle crise sanitaire (épidémie du SRAS de 2002 – 2003 avec 800 morts, Hong-Kong compris) son économie était toujours en plein essor avec un taux de croissance du PIB de 10%, le plus élevé depuis 1995. Au deuxième trimestre 2003, la croissance avait été sévèrement touchée, tombant à 9,1%, soit 1,3 point de moins que la croissance moyenne des autres trimestres de la même année.
Des signes rassurants de retour à la normale sur le plan économique s’y manifestent aujourd’hui. Si au 19 mars encore, Trivium China[2] indiquait que l’activité nationale tournait à 72,6%, son indice passe à 74,9% au 27 mars. Par contre, l’indice relatif à l’activité des PME est passé, sur la même période, de 71% à 71,4% seulement. Toutefois, beaucoup de grandes entreprises ont annoncé la réouverture de leurs portes, l’indice de Trivium China se situant à 80,1% et de nombreux travailleurs locaux ont retrouvé leur emploi.
Cependant, des risques élevés subsistent. Le nombre de nouvelles infections est notamment en hausse, à mesure que les voyages nationaux et internationaux reprennent. Même en l’absence d’une nouvelle épidémie en Chine, la pandémie en cours est source de risques économiques. Par exemple, étant donné que de plus en plus de pays connaissent des épidémies et que les marchés financiers mondiaux vacillent, les consommateurs et les entreprises pourraient rester méfiants, ce qui ferait baisser la demande mondiale de produits chinois alors même que l’activité économique reprend.
On peut penser, cependant, que l’offre chinoise ne se reconstituera pas immédiatement, tandis que la baisse de la demande chinoise aura un coût non négligeable pour le reste du monde avec un effet possible, en année pleine, de -0,5 point de pourcentage sur le PIB mondial.
L’impact économique mondial de l’épisode sanitaire de la crise devrait être plus fort que celui dû au SRAS en 2002-203 : la Chine est en effet beaucoup plus intégrée dans l’économie mondiale aujourd’hui avec un poids relatif passé de 6-7% du PIB mondial en 2002 à 17% en 2019. Elle représente aujourd’hui quelque 25% de sa croissance. La demande intérieure chinoise représentait plus de 14% du PIB mondial en 2017. Au cours des deux dernières décennies, la Chine est devenue le principal fournisseur d’intrants intermédiaires pour les entreprises manufacturières à l’étranger. A ce jour, environ 20% du commerce mondial de la fabrication de produits intermédiaires provient en effet, de Chine, contre 4% en 2002[3].
La Chine est un importateur majeur de produits de base. Elle occupe une part très significative des importations des pays capitalistes en divers produits manufacturés essentiels.
Part (en %) de la Chine dans les importations pour certains groupes de produits manufacturés( 2018)
Allemagne
France
Euro-zone
Japon
USA
Fibres et textiles, fils, tissus et vêtements…………..
Machines de bureau, machines automatiques de traitement de données………………………………………..
45,2
43,0
36,1
68,6
53,8
Source : CNUCED
Des chaînes d’approvisionnement seraient vulnérables. Ce serait particulièrement le cas pour le secteur des produits informatiques et électroniques et des équipements électriques :
USA
UE 28
JAPON
Exportations chinoises
24%
14%
11%
Importations chinoises
4%
4%
11%
Source : BNP-Paribas
Enfin, un décalage important ayant prévalu entre la riposte sanitaire à l’épidémie en Chine et, au rythme de sa contagion au reste du monde, les ripostes sanitaires, d’ailleurs tardives, dans les pays occidentaux, des goulots de capacité apparaissent, notamment dans les ports européens ne pouvant pas accueillir les navires de commerce chinois.
Il paraît ainsi hasardeux, aujourd’hui, de compter sur la Chine pour sortir le monde de la récession, au rebours du rôle qu’elle avait joué en 2009. Ce pays pouvait se permettre alors de mobiliser massivement politiques monétaire et budgétaire pour une relance suffisamment puissante capable de sortir de l’enlisement les pays de l’OCDE. Sa propre relance devrait être plutôt ciblée et devrait éviter d’accentuer les facteurs de surchauffe ou les risques d’éclatement de « bulles », notamment dans l’immobilier.
II – Choc sans précédent pour les économies occidentales en suraccumulation de capital et fin de cycle de reprise:
1 – Les enquêtes Markit pour l’euro-zone témoignent d’une forte dégradation :
Dans tous les pays touchés par la pandémie, ce sont les services aux personnes qui sont le plus frappés et pénalisent le plus l’activité pour le moment. Ils ne devraient donc pas contribuer à stabiliser la décrue des affaires, étant désormais devenus plus volatiles que le secteur manufacturier.
► Indice PMI flash
Celui concernant l’activité globale chute à 31,4 (51,6 en février), soit le plus faible niveau historique depuis juillet 1998, de quoi préfigurer une baisse du PIB de l’ordre de 2% au 1er trimestre 2020 appelée à s’accentuer par la suite.
L’indice d’activité des services chute à 28,4 (52,6 en février), son plus faible niveau historique depuis juillet 1998.
Pour le secteur manufacturier, l’indice se replie à 39,5 (48,7 en février), plus bas niveau depuis avril 2009 et il se replie à 44,8 (49,2 en février) dans l’industrie manufacturière, plus bas depuis 92 mois.
► La crise sanitaire, s’est aussi traduite par un très fort recul de la demande, le volume des affaires nouvelles ayant enregistré une baisse sans précédent, de même qu’une baisse record du volume global des ventes. La crise a entraîné un quasi arrêt des échanges internationaux, déjà très éprouvés par la guerre commerciale déclarée par Washington contre la Chine.
► Les perspectives d’activité à 12 mois des entreprises privées de la zone euro se sont fortement détériorées jusqu’à un plus bas historique en mars. L’enquête signale des degrés de pessimisme sans précédent.
► On va vers un bond du chômage, malgré la généralisation des dispositifs de chômage partiel, du fait du double choc sur l’offre et la demande. L’évolution de l’emploi devrait, en mars, enregistrer sa plus forte baisse mensuelle depuis juillet 2009.
►Malgré la baisse de la demande, on assisterait au deuxième plus fort allongement mensuel des délais de livraison des fournisseurs depuis 1997, derrière celui observé en 2009.
►Mais l’accentuation des tensions sur les chaînes d’approvisionnement ne se serait pas traduite, comme généralement, par une hausse du prix des intrants. Celle observée en mars s’est accompagnée, semble-t-il, d’une forte chute des coûts : « les entreprises sont poussées par les difficultés actuelles à réduire leurs tarifs afin de soutenir leurs ventes et liquider leurs stocks » souligne l’enquête. Et le phénomène aurait été identique dans les services avec la plus forte baisse des tarifs depuis janvier 2010, cela ayant été en quelque sorte encouragé par la double baisse des frais de personnel et du prix des carburants. Ces données composites sont inquiétantes.
Elles soulignent la chute des niveaux de production et les tendances à la paralysie d’une proportion croissante de l’économie. Simultanément, elles mettent en évidence « les premières baisses des prix moyens facturés par les entreprises privées de la zone euro depuis août 2016 et le plus fort taux de déflation de ces tarifs depuis janvier 2010 ».
Cela laisse-t-il augurer d’une retombée possible en déflation, mais autrement plus grave qu’au cours de la crise des dettes publiques européennes et de l’euro dans la première moitié des années 2010.
2 – La France dans la tourmente :
Dans son dernier point de conjoncture fait dans l’urgence, très bref et assorti de beaucoup de précautions, l’INSEE estime que l’économie française tourne, fin mars, à 35% au-dessous de sa situation normale dans la dernière semaine de mars. L’ajustement à la baisse s’observerait « principalement dans les services ». Cependant, l’institut note des « perspectives inquiétantes dans l’industrie (…) l’ajustement est à venir ».
Le climat des affaires est en repli de 10 points, passant très en dessous de sa moyenne historique. La baisse est particulièrement forte dans la distribution.
Face à cette rapide diminution de l’activité, l’INSEE souligne que « l’emploi se replie fortement », ce qui accentuera la déflation de la demande, alors même que, actuellement, selon l’institut, la consommation des ménages reculerait de 35%, notamment sur les biens industriels. Il ajoute que si le confinement et l’ampleur de ce recul se maintiennent un mois, « alors l’impact sur la croissance annuelle serait de -3% et de -6% si cela durait deux mois ».
On peut noter ici comment la presse patronale en France a immédiatement brandi cette prévision comme une sorte de menace pour que tout soit fait pour lever le plus tôt possible les mesures de confinement (indépendamment des risques d’une nouvelle vague de contamination dont les Chinois eux-mêmes ont peur?).
Macron a suggéré être prêt à accorder un soutien public illimité pour tenir « coûte que coûte » l’économie à flots et maintenir « coûte que coûte » la confiance des marchés financiers. Si, la panoplie de ressources et garanties mobilisées pour soutenir la chaîne des profits s’énonce en plusieurs centaines de milliards d’euros, les dispositifs retenus pour la protection des salariés et de leurs familles paraît bien faibles.
Cela concerne bien sûr, en premier lieu, le service public de santé. Mais on peut mesurer aussi que l’enveloppe de 8,5 milliards d’euros accordée pour le chômage partiel va s’avérer très vite insuffisante, d’autant plus qu’elle ne couvre que les salariés des entreprises fermées pour raison sanitaire. En réalité, une première estimation du bureau paritaire de l’UNEDIC arrive à un coût total de 2 à 2,5 milliards d’euros nécessaires par semaine de confinement, sans compter le cas des employés à domicile dont 400 à 900 millions d’euros pour l’UNEDIC.
Le déficit public est donc appeler à s’accroître nettement, bien au -delà de ce que laissent penser les mesures petitement calibrées de la loi de finances rectificative pour 2020 qui ne comporte, en réalité, que 11,5 milliards d’euros de dépenses nouvelles plus ou moins fléchées (chômage partiel, santé, fonds de solidarité). Le gouvernement assure, sur ces bases, que le déficit public ne dépasserait pas 3,9% du PIB cette année, contre 2,2% initialement prévus, cet accroissement de 1,7 points étant dû, selon lui et à hauteur de 1,4 point, à la nouvelle hypothèse de croissance du PIB retenue pour 2020 : -1% contre +1,3%…
Tout cela n’est guère crédible quand on sait que Berlin a retenu comme nouvelle hypothèse de croissance du PIB allemand une chute de 5%, certaines prévisions allant jusqu’à -9% !
On peut mesurer alors, combien, au sortir de l’épisode aigu de la crise sanitaire, au cours duquel le gouvernement ne va pas cesser de rationner les moyens nécessaires à la protection des humains, Macron et son équipe vont tout tenter pour peser sur la demande publique sociale et chercher à garder la confiance des marchés financiers, dans un contexte où, pour garder la bonne grâce de ces derniers, les États vont rivaliser comme jamais. Une austérité renforcée est dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent, en témoigne par exemple l’interview du ministre de l’économie et des finances, Bruno Lemaire, au quotidien Les Echos, commentée par celui-ci comme annonçant « de la sueur, du sang et des larmes ».
3 – Allemagne: plongée en récession profonde :
La principale économie européenne était déjà en stagnation au dernier trimestre 2019, frappée par la chute d’activité en Chine où elle exporte massivement, avec une croissance très minime (0,0279 % par rapport au trimestre précédent selon l’office fédéral des statistiques). Sur l’ensemble de l’année, la croissance n’aura été que de 0,6 %, bien moins que les deux années précédentes.
L’explosion de la crise sanitaire a aggravé massivement et brutalement cette tendance récessive déjà à l’œuvre.
Le ministre de l’économie Peter Altmaier a déclaré, le 17 mars, sur la radio allemande RTL : « Nous nous attendons à une baisse de l’activité économique (cette année) et elle sera au moins aussi élevée qu’en 2008-2009 quand le PIB allemand avait reculé de 5% (…) Je m’attends à ce que nous ayons à affronter les conséquences (de la crise sanitaire) pendant tout le mois d’avril et tout le mois de mai».
De fait, l’indice IFO du climat des affaires en mars 2020 ressort à 86,1 après 96 en février. Le consensus Reuters anticipait 87,7. Cette baisse de 10 points, d’un mois sur l’autre, est la plus forte enregistrée depuis la réunification du pays en 1990, souligne l’organisme. L’indice est au plus bas depuis le mois de juillet 2009.
Les indices IFO des perspectives des entreprises et de la situation actuelle ressortent également en net recul par rapport au mois de février : celui des perspectives des entreprises du mois de mars 2020 ressort ainsi à 79,7 contre 93,1 en février. Les analystes tablaient sur 81,9. Quant à l’indice IFO de la situation actuelle il est de 93 au mois de mars contre 99 au mois de février. Le consensus visait 93,6.
Dans ces conditions, le PIB devrait effectivement se contracter à un rythme de l’ordre de 4% à 6% en taux annualisé. Cette dynamique de récession risque de perdurer, car l’ajustement sur le secteur manufacturier n’a fait que commencer. Il devrait continuer de se contracter et pénaliser l’activité aux deuxième et troisième trimestres.
4 – Italie : en plein naufrage
L’Italie est le pays de la zone euro le plus lourdement frappé par la pandémie du coronavirus. Au plan économique, une catastrophe se profile, alors même que, dès avant ce choc, depuis début 2018, ce pays connaissait une activité réduite. Par ailleurs, il va beaucoup souffrir de la récession en Allemagne vers laquelle il exporte beaucoup : ces exportations représentent environ 13% du total.
Pour l’agence de notation Cerved, la propagation du coronavirus constituerait le pire choc pour l’économie italienne depuis la Seconde Guerre mondiale. Le chiffre d’affaires des entreprises italiennes pourrait tomber en moyenne de 17%. Le tourisme et l’automobile sont les secteurs les plus touchés.
Pour la grosse majorité de quelque 750 000 petites et moyennes entreprises (PME) italiennes, la situation est catastrophique. Si la crise sanitaire se prolongeait jusqu’à la fin de l’année, elles pourraient perdre jusqu’à 650 milliards d’euros.
Deuxième plus élevée de la zone euro (en ratio), derrière celle de la Grèce, la dette publique italienne, à 134,8% en 2018, devrait progresser à 136,2% du PIB en 2019, puis à 136,8% en 2020 et à 137,4% en 2021, selon les chiffres de la Commission européenne. Côté déficit public, la Commission tablait sur un chiffre stable en 2019 : -2,2% du PIB (après -2,2% en 2018), puis un nouveau creusement à 2,3% en 2020, et à 2,7% en 2021.
Il est clair que le besoin absolu d’intervention publique contre la dépression va faire exploser ces ratios.
5 – Espagne : la rechute
Alors que ce pays tablait, il y a un peu plus d’un mois encore, sur une croissance de 1,6 % du PIB et sur une baisse soutenue du nombre de chômeurs, la pandémie risque de le naufrager.
Deuxième principal foyer de malades du Covid-19 d’Europe, avec Madrid pour épicentre, l’Espagne voit son secteur touristique tomber en dépression, alors qu’il représente 12 % du PIB et 13 % de l’emploi. Les constructeurs automobiles ont annoncé les uns après les autres la paralysie de leurs usines. Dans tout le royaume, l’activité s’est réduite au maximum, bien que le gouvernement ait appelé à favoriser le télétravail.
Dans ce pays, vanté naguère pour l’agressivité de sa riposte au désastre de 2008 par l’exportation et l’abaissement du « coût du travail », au détriment de ses partenaires européens du sud, on compte encore officiellement 14 % de chômeurs, une masse considérable d’emplois ultra-précaires et une dette publique de 95% du PIB (contre 40% en 2009). Le choc actuel fait planer la menace d’une crise économique et sociale de très grande envergure et une nouvelle progression très vive du ratio d’endettement public.
6 – États-Unis : nouvel épicentre de la crise sanitaire, baril de poudre financier
Aux États-Unis, le nombre de contaminés au Covid-19 augmente à un rythme exponentiel. Il a presque doublé en quatre jours, passant de 65 778 le 25 mars à 121 478 le 28 mars.
Le nombre de décès a plus que doublé en trois jours outre-Atlantique.
L’absence de prise de conscience de la gravité de l’épidémie à la Maison Blanche va être très pénalisante pour les États-Unis. Moins de la moitié des États sont confinés et la Maison Blanche ne veut pas franchir le cap pour prendre une telle mesure à l’échelle fédérale.
Tant que la contamination progresse à un rythme aussi élevé, la Fed ou le gouvernement peuvent mettre tous les moyens qu’ils veulent cela manquera dramatiquement d’efficacité.
Le 20 mars le nombre d’inscriptions au chômage se chiffrait à 3 238 000 (282 000 la semaine précédente).
Jamais dans l’histoire de cette statistique, paraissant depuis janvier 1967, une telle rupture avait été observée. Le plus haut précédent était le 1er octobre 1982 avec un nombre d’inscrits de 695 000.
Cet indicateur hebdomadaire est un bon signal sur l’allure du cycle américain et le chiffre du 20 mars suggère une véritable dépression plus qu’une récession [4].
Le rapport de l’emploi du mois de mars pourrait indiquer plus de 800 000 destructions d’emplois. Ces données seraient aussi compatibles avec un repli sur un an du PIB américain dans une fourchette entre -4% et -5%.
La raison principale de cette brutale hausse des inscriptions au chômage est à trouver dans l’impact du coronavirus sur un pays où les services publics et la protection sociale publique obligatoire sont insignifiants. La plus forte hausse cumulée est associée aux états ayant le plus de contaminés.
Le graphique ci-contre montre sur l’axe horizontal le nombre de contaminés au Covid-19 par Etat. La barre est le cumul des inscriptions au chômage par Etat avec la caractéristique du nombre de contaminés. Par exemple, la somme des inscrits dans des Etats ayant entre 1 001 et 5 000 contaminés est de 1 287 528.
Sur la semaine allant du 13 au 20 mars, le nombre de contaminés confirmés est passé de 2 179 à 19 100. C’est beaucoup, mais peu par rapport à l’évolution observée depuis. Le 26 mars, le nombre de contaminés confirmés américains passe au-dessus du chiffre chinois, et s’inscrit à 83 836. En à peine une semaine, le nombre de contaminés américains a été multiplié par 4.
Cela implique que le nombre d’inscriptions hebdomadaires au chômage va encore progresser très rapidement dans la semaine du 21 au 27 mars.
Selon Goldman Sachs, « même les hypothèses les plus prudentes suggèrent que les demandes d’allocation chômage devraient être supérieures au million, ce qui dépasserait facilement le niveau le plus élevé jamais enregistré de 695 000 en 1982 ».
La contraction de l’emploi pourrait atteindre l’ampleur observée en 2008. Mais en un seul coup. On peut anticiper quelques 800 000 suppressions d’emplois, peut-être plus….Un tel repli de l’emploi va se traduire par une contraction rapide de l’activité. Le PIB pourrait se contracter sur un an de 4 à 6%, suite à cet effondrement au deuxième trimestre.
Le dernier aspect de ce rapport sur les inscriptions au chômage est l’impact politique qu’il aura. On relève que c’est dans les Etats qui ont voté Trump en 2016 que les ajustements sont, en moyenne, les plus importants. Dans les Etats ayant voté républicains, les inscriptions hebdomadaires ont augmenté de 1 478 000 alors que dans les Etats ayant voté démocrate la hausse est de 1 169 000. Les Etats industriels sont très touchés, ce sont ceux qui avaient voté en 2016 pour le locataire actuel de la Maison Blanche. Si la crise s’accentue en raison de la propagation du Covid-19, la situation pourrait encore s’aggraver dans ces Etats et pénaliser le vote républicain le 3 novembre prochain.
L’activité du secteur privé aux États-Unis s’était déjà contractée en février. L’indice PMI « Flash » des services avait reculé à 49,4, son plus bas niveau depuis octobre 2013 et traduisait la première baisse d’activité depuis 2018 pour ce secteur qui représente environ les deux tiers de l’activité économique des USA ; et cela alors que le consensus Reuters prévoyait une moyenne de 53 après 53,4 en janvier.
Dans le secteur manufacturier, le PMI « Flash » ressortait à 50,8, son plus bas niveau depuis août, après 51,9 en janvier contre 51,5 attendu généralement.
Le choc va être particulièrement violent pour les producteurs d’hydrocarbures de schistes très lourdement endettés. En effet, en décidant d’inonder le marché mondial, alors que la demande chute brutalement, l’Arabie saoudite (avec l’accord tacite des russes), pour casser les reins de ces producteurs et reprendre des parts de marché aux États-Unis devenus 1er producteur mondial, a suscité un effondrement des prix du brut.
Cette déflagration ne se produit pas dans un ciel serein. L’économie américaine arrivait au bout du plus long cycle de reprise de son histoire construit au détriment du reste du monde. Grâce aux privilèges du dollar et à la formidable avance technologique ainsi acquise il a donné lieu à une gigantesque sur-accumulation de capitaux matériels et surtout financiers prête à exploser.
7 – Afrique-Moyen Orient : coronavirus et effondrement des prix du pétrole
Le Covid-19 a commencé d’affecter les économies de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) à travers quatre grands canaux économiques (sans compter les politiques de fermeture renforcées à l’immigration et de rejet des réfugiés ou des sans-papiers) :
directement, en contaminant les populations, si déshéritées, si nombreuses, si écrasées par les « plans d’ajustement structurel »(PAS), ravagées par les guerres, les famines les gigantesques migrations de survie,
indirectement, en touchant les prix du pétrole,
en désorganisant les chaînes de valeur,
en mettant le tourisme au point mort.
Une grande catastrophe se prépare qui mériterait, pour commencer d’y faire face, de lancer un véritable plan Marshall sans domination pour ces pays avec des dons en monnaie des banques centrales occidentales leur permettant de s’équiper et de se former, à commencer par la BCE.
Du fait de leur dépendance aux exportations de pétrole et de gaz, c’est principalement à travers un fléchissement des cours des hydrocarbures que les pays de la région MENA ressentiront les effets du coronavirus. Depuis l’apparition du Covid-19 et la hausse des infections en Chine au début de l’année 2020, les cours du pétrole ont dévissé. Le baril de brent a plongé, passant de 68,90 dollars au 1er janvier à à peine 20 euros au 30 mars.
Anticipant les effets négatifs du coronavirus sur la demande, les contrats à terme de pétrole brut ont chuté d’environ 20 dollars le baril pendant les deux premiers mois de l’année. l’effondrement brutal de la demande provenant de la Chine, Pékin ayant été contraint de fermer les sites de production pour tenter de contenir l’épidémie, a porté un très rude coup à ces économies.
Selon l’édition de février du « Oil Market Report » de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le marché chinois représente actuellement 14 % de la demande mondiale de pétrole et la hausse de la demande chinoise est responsable, ces dernières années, de plus de 75 % de la progression de la demande à l’échelle mondiale (AIE, 2020).
Sans compter que, du fait de son rôle croissant dans l’économie mondiale, tout revers de l’économie chinoise risque d’avoir des retombées négatives sensibles pour l’activité dans le reste du monde. L’inquiétude et les incertitudes liées à la propagation du virus dans le monde pourraient bien affecter les décisions d’investissement en Chine et ailleurs et, ce faisant, continuer de tirer les cours du pétrole vers le bas. L’AIE prévoit une chute de la demande mondiale de pétrole de 435 000 barils par jour au premier trimestre 2020 (en glissement annuel) — une première depuis plus d’une décennie. Sur l’année 2020, la demande mondiale devrait enregistrer sa pire performance depuis 2011, en reculant de 365 000 barils/jour.
8 – Commerce et tourisme internationaux très affectés
► Tourisme international
L’Organisation mondiale du tourisme (OMT), une institution spécialisée de l’ONU, a souligné que les conséquences économiques et sociales de la pandémie de Covid-19 sont, non seulement sans précédent, mais « d’une ampleur inouïe ». Elle a en effet fait état de prévisions catastrophiques : une baisse attendue de 20 % à 30 % pourrait faire diminuer les recettes du tourisme international (exportations) dans des proportions comprises entre 300 et 450 milliards de dollars, soit près d’un tiers des 1 500 milliards de dollars de recettes générées en 2019. Compte tenu des tendances passées du marché, la COVID-19 ferait perdre de cinq à sept ans de croissance. Pour remettre la situation en perspective, l’OMT fait observer qu’en 2009, avec la crise économique mondiale, les arrivées de touristes internationaux ont baissé de 4 %, et que la flambée de SRAS a provoqué un repli de juste 0,4 % en 2003.
L’organisation s’attend désormais à une baisse des arrivées de touristes internationaux de 20 % à 30 % par rapport au total de 2019 (1,5 milliard d’arrivées), sachant qu’elle prévoyait, en tout début d’année, un taux de croissance pour 2020 analogue à celui de l’an dernier, soit +4 %.
► Transports aériens
L’association internationale des transporteurs aériens (IATA) estime que les pertes pour les seules compagnies asiatiques pourraient s’élever à près de 28 milliards de dollars cette année. L’organisation redoute la « première baisse mondiale » des réservations depuis 2008-2009.
Selon l’association, qui regroupe 290 compagnies aériennes, la baisse nette du nombre de passagers par rapport à 2019 pourrait être de 8,2% dans la région Asie-Pacifique. Plusieurs compagnies aériennes, dont Air France, British Airways, Air Canada, Lufthansa ou Delta, ont par ailleurs suspendu leurs vols vers la Chine continentale en raison de l’épidémie.
►Transports maritimes
Le secteur du transport maritime subit de plein fouet les conséquences de la pandémie du nouveau coronavirus, compliquant notamment l’acheminement des marchandises. Or selon la CNUCED, les restrictions au commerce et au transport transfrontalier peuvent interrompre l’aide et le soutien technique nécessaires. Elles pourraient perturber les entreprises et avoir des effets sociaux et économiques négatifs sur les pays touchés. De façon générale, la marine marchande est en effet un maillon essentiel de la chaîne d’approvisionnement de nombreux produits du quotidien vendus dans les supermarchés.
Selon les statistiques de la CNUCED, environ 80% du commerce mondial est transporté par le transport maritime commercial. Ces marchandises vont des matières premières telles que le charbon et le minerai de fer, le pétrole, le gaz transportés en vrac, aux produits manufacturés intermédiaires et finis transportés en conteneurs.
Face à la pandémie actuelle, les mouvements transfrontaliers de biens de secours tels que les denrées alimentaires et les fournitures médicales vont naturellement augmenter de manière spectaculaire. « Il s’agit d’articles nécessaires au maintien de nombreux emplois dans le secteur manufacturier, sans lesquels la société moderne ne peut pas fonctionner », insiste l’agence onusienne.
9 – Vers une reconfiguration des chaînes mondiales d’activité des multinationales et une mise en concurrence accrue des peuples?
La crise sanitaire mondiale résulte du type de mondialisation à l’œuvre depuis le début des années 1980. Elle vient percuter, après d’autres événements majeurs comme celui de Fukushima, l’extrême fragmentation des chaînes d’activité et de valeur des multinationales.
Elle pourrait accélérer un mouvement accru de régionalisation de la mondialisation, engagé bien avant le choc pandémique, qui n’ira pas sans problèmes ni tensions, notamment du fait de l’extrême agressivité commerciale des dirigeants américains vis à vis de la Chine, mais aussi de l’Europe.
Le thème de la « relocalisation » pourrait être ainsi mis en avant, de façon national-populiste, sans aucune préoccupation pour les dégâts sociaux engendrés dans les pays ciblés, y compris pour faire accepter des augmentations de prix finals aux consommateurs qui profiteront aux multinationales. Or ce sont elles les responsables des délocalisations encouragées par les États.
Les mouvements enregistrés sur les investissements directs étrangers (IDE) au cours de cette période très incertaine doivent être suivis avec attention.
Selon la CNUCED, la pression à la baisse des IDE, dans cette période, pourrait être de -30% à -40% en 2020 – 2021. Or, début mars, elle estimait encore que la croissance des IDE ne reculerait que de -5% à -15%, tandis qu’en janvier elle avait retenue l’hypothèse d’une stabilité.
Selon cet organisme, les investissements en actifs fixes auraient chuté de 24,5% en Chine au cours des deux premiers mois de 2020. Elle annonce aussi que les 5 000 premières multinationales, qui représentent une part très importante des IDE, ont révisé à la baisse de 30% leurs estimations de « revenu » pour 2020. Cette tendance devrait se poursuivre.
Les industries les plus touchées sont :
Énergie et matériaux de base (-208% pour l’énergie avec le choc supplémentaire de l’effondrement des prix du brut) ;
Compagnies aériennes (-116%) ;
Industrie automobile (-47%).
III – Des différences et une continuité avec l’épisode de 2008
1 – Plusieurs canaux de transmission des chocs:
a – Un canal « historique » d’offre, de demande, financier et démocratique : toutes les politiques conduites depuis 2008 – 2009, en Europe particulièrement, ont mis de gigantesques masses de liquidités à la disposition des marchés financiers, accentué l’austérité, miné les revenus et le pouvoir d’achat des salariés, dont les contrats sont en outre très précarisés, détruit systématiquement les services publics et réduit comme peau de chagrin droits, pouvoirs et libertés des travailleurs et citoyens (on peut penser notamment en France à la réforme réactionnaire du code du travail, la disparition des CE, des CHSCT…).
b – le canal de l’offre : Fermeture ou quasi-arrêt d’activités du fait du confinement avec un lourd impact sur l’emploi précaire ; contraction des possibilités de distribution des commerces spécialisés avec des conséquences sur les filières de production de biens durables et de consommation courante ; dégradation des marges et de la trésorerie accompagnée de faillites et chômage ; pénuries de main d’œuvre liée aux confinements et mises en quarantaine partiellement compensées par le télétravail ; rupture partielle de chaînes d’approvisionnement et chute du fret entraînant des risques de pénurie et des augmentations de prix de certains produits.
c – le canal de la demande : Gel des embauches et des investissements, hausse du chômage, particulièrement dans les services exposés au confinement et où les suppressions d’emploi risquent de déborder les capacités d’absorption des dispositifs de chômage partiel ; ralentissement de la consommation des ménages et augmentation d’une épargne forcée, mais aussi de précaution ; ralentissement de la demande mondiale adressée aux secteurs exportateurs engendrant un effet récessif du commerce international et des problèmes d’approvisionnement.
Il faudrait aussi examiner l’impact sur les filiales étrangères des groupes français et sur les comptes consolidés des groupes implantés en France avec les risques importants que cela pourrait avoir sur l’emploi.
Il faudra aussi examiner l’impact réel de la baisse des prix du brut. Normalement, cela aurait dû entraîner un transfert de pouvoir d’achat des pays producteurs aux pays consommateurs. Mais aujourd’hui, la demande n’est pas en mesure de réagir de façon significative du fait des mesures de confinement et des interdictions de voyager de partout sur la planète.
On peut donc estimer que l’effet baisse des prix du brut risque d’être surtout négatif, y compris pour les pays consommateurs riches comme la France, du fait des restrictions de la demande qui leur est adressée par les pays producteurs et des risques de migration de survie accrue hors de ces pays – surtout les plus peuplés – frappés par l’impact violemment récessif de ces évolutions.
2 – Vers un collapsus avec l’explosion de la suraccumulation financière ?
Le marché de la prévision économique est rempli comme jamais de vendeurs d’illusions et de faux prophètes. Comme en 2008 on en appelle encore et toujours plus aux interventions étatiques et supra-étatiques, mais en partant du principe que rien de fondamental ne doit changer dans les règles, les critères, les institutions qui déterminent le comportement des acteurs du marché, entreprises et banques en tête.
► L’illusion d’un retour rapide à « la normale »
Sur ces bases, beaucoup affirment qu’il faut faire le dos rond en attendant « l’euphorie » (Bouzou et Cette dans Les Échos) qu’engendrera inéluctablement, selon eux, la sortie de la crise sanitaire, sans d’ailleurs se préoccuper des risques de rechute épidémique.
Comme en 2008 on voit ces observateurs deviser longuement sur la forme de la reprise en V, en U, en L, en W…
Le scénario retenu par l’OCDE [5] témoigne de cet optimisme malgré les morts qui s’accumulent et l’orage qui gronde sur les marchés. Pour cette institution non onusienne, tout est de la faute du coronavirus car « la croissance était faible, mais se stabilisait ».
Certes, des difficultés sont à attendre pour 2020, mais 2021 sera l’année du rebond. Que l’on en juge :
Croissance réelle du PIB g.a. (%)
2019
2020
2021
Monde
2,9
2,4
3,3
G-20
3,1
2,7
3,5
USA
2,3
1,9
2,1
Japon
0,7
0,2
0,7
UK
1,4
0,8
0,8
Zone euro
1,2
0,8
1,2
Allemagne
0,6
0,3
0,9
France
1,3
0,9
1,4
Italie
0,2
0,0
0,5
Chine
6,1
4,9
6,4
La directrice générale du FMI, qui s’est prononcée plus tard il est vrai, a quant à elle déclaré que la pandémie de coronavirus, qui touche désormais la planète entière, va provoquer «une récession au moins aussi grave que celle observée durant la crise financière mondiale [de2009] sinon pire». Tandis que Christine Lagarde, au nom de la BCE, s’attend, elle, à « une contraction considérable de l’activité dans la zone euro ».
Mais cette contraction de l’activité sera-t-elle équivalente à celle de 2009, année qui a suivi l’éclatement de la crise financière ? À cette époque, le PIB mondial avait baissé de 0,6%, selon les données du FMI, mais surtout de 3,2% pour les économies avancées et de 4,1% pour les pays de la zone euro.
Les avis semblent converger : avec le rebond chinois qui déjà s’annoncerait et la fin, sans doute assez proche nous prédit-on, du confinement en occident, l’économie mondiale va pourvoir repartir rapidement vers une trajectoire confortable, pour peu que les marchés financiers ne déraillent pas et que la confiance dans les perspectives de rentabilité reprennent le dessus. Aux États et banques centrales de « faire ce qu’il faut » !
► Vers une grave crise financière et monétaire ?
Mais, contrairement à la crise de 2008 où les banques était en panne et en recherche fébrile de liquidités, empoisonnées par des emprunts toxiques titrisés, le problème est désormais directement celui de la liquidité des entreprises, ce qui, soit dit en passant va finir par poser le problème de l’accès à la liquidité des banques aussi et, notamment, à la liquidité en dollars.
Les banques centrales ont commencé par baisser ensemble les taux directeurs, avec, notamment, un recul de 50 points de base puis de 1% de la part de la Fed. Cela n’a guère paru rassurer les marchés financiers qui ont manifesté, très vite, qu’ils attendaient beaucoup plus qu’une simple réédition de ce qui fut fait au lendemain de la faillite de Lehman Brothers.
La FED a alors décidé de porter un très grand coup : achat de dette d’Etat, mais aussi de dettes d’entreprises ainsi que de dettes associées au marché immobilier et aux crédits à la consommation ; possibilité de se substituer aux banques si un de leur client (ménage) se trouve dans l’incapacité de rembourser certaines échéances de ses crédits et de même pour ce qui concerne les immeubles titrisés, face à une crise des loyers; achats possible de dettes d’entreprises dont la notation est dégradée (jusqu’à BBB*) pour éviter le basculement dans la catégorie de titres pourris (« junk bonds »).
Bref, comme le note un expert de Natixis, « la Fed est en train de devenir le préteur en dernier ressort de l’économie réelle »[6] par-delà l’intermédiation des banques.
La BCE, a agi après quelques hésitations et une « faute de communication » grave, révélant en fait le fond la pensée de la présidente de la BCE [7]. L’institution de Francfort a annoncé un total de plus de 1 000 milliards d’achats d’obligations d’ici à fin 2020 (soit plus de 10% du PIB de la zone euro). Surtout, dérogeant aux règles d’airain figurant dans ses statuts, elle a décidé de transgresser l’interdiction de racheter plus de 33% d’une tranche d’émission de bons du Trésor mis sur le marché par un État membre de l’Euro-zone. Elle peut donc désormais racheter sans limite la dette d’un État (mais elle va plus loin encore en abaissant la limite de maturité des instruments qu’elle peut inscrire à son bilan à seulement 70 jours).
Cette décision double celle des États membres de ne plus respecter les normes de déficit et de dette publique de Maastricht (en attendant d’y revenir, comme l’ont précisé les dirigeants allemands, quand la situation sera redevenue « normale »). Elle marche de pair avec la décision, sans précédent, de l’Allemagne de rompre transitoirement avec sa limitation constitutionnelle des déficits et dettes publics et rend possible l’achat par la BCE d’une large part des 156 milliards d’euros que Berlin s’apprête à emprunter sur les marchés pour financer son plan de « relance » de 1 100 milliards d’euros.
Certes, les marchés ont rebondi fortement après ces annonces pendant quelques jours d’euphorie, avant de se mettre de nouveau à hésiter, le VIX, indice du stress des marchés retournant vers les plus hauts niveaux.
Les Banques centrales sont comme jamais entre les mains des marchés et se sont félicitées des décisions des États d’entrer massivement, à leur tour, dans le soutien des chaînes de profits et de l’activité, annonçant un bond en avant sans précédent dans les endettements publics auprès des marchés financiers sur lesquels ils demeurent notés.
D’où l’importance de la tenue des marchés au sortir de la crise sanitaire et de l’évolution des taux d’intérêt à long terme dont sont assorties les obligations d’État. Certes, ils sont toujours très bas, en écho aux tendances déflationnistes et du fait de la gigantesque trappe à liquidités ouverte depuis 2009.
Mais les facteurs de tensions s’accumulent sur les marchés obligataires à mesure que se précisent une relance formidable des endettements publics et que les potentiels de créances irrécouvrables s’accumulent dans les bilans bancaires avec les perspectives de faillites.
Dans une récente note, P. Artus esquisse les contours de ce qui pourrait devenir une véritable guerre monétaro-financière entre les USA et la zone euro, si celle-ci décide de l’engager, comme ce serait le cas avec le lancement d’emprunts massifs en eurobonds, titres financiers appelés, dans ces circonstances, « coronabonds » pour leur donner une parure éthique.
Des forces contraires vont en effet jouer pour chercher à financer les « relances » en gardant la confiance des marchés :
Les annonces de la Fed et de la BCE laissent prévoir un gonflement très important de leur bilan respectif. Cela devrait tirer les taux à long terme vers le bas ;
Les finances publiques des États-Unis et des pays de la zone euro vont se détériorer, ce qui devrait, là aussi, pousser vers le haut les taux à long terme ;
Si s’accélère sensiblement le mouvement de régionalisation des chaînes d’activités mondiales des multinationales avec « relocalisations » dans les pays avancés, au détriment des pays à bas coûts salariaux, cela pourrait avoir un effet inflationniste et pousser, donc, au relèvement des taux d’intérêt.
Mais il faut aussi tenir compte de l’évolution des prix du pétrole dans la conjoncture de sortie de crise sanitaire et de rivalités pour la relance, ce que ne fait pas P. Artus. En effet, les très bas prix actuels du brut ne vont faire qu’accroître la baisse des investissements et l’accélération des faillites et désinvestissements dans ce secteur. On peut alors penser que la reprise de la demande mondiale pourrait buter sur des goulots de capacités (cf. ma note sur le pétrole pour la rencontre « mondialisation »), ce qui entraînerait une hausse des prix encourageant celle des taux d’intérêt à long terme.
Dans la situation qui se profile, on mesure les immenses facteurs de vulnérabilité des pays de la zone euro, en particulier la France, seul pays où l’endettement des entreprises a continué de nettement progresser après le choc de 2008-2009. En zone euro, en effet, les entreprises sont financées surtout à partir du crédit des banques. Or, nombre d’entre elles, gravement handicapées par l’insuffisance de la demande et des qualifications, continuent d’exister grâce aux très bas taux d’intérêt. Par ailleurs, l’Italie apparaît porteuse désormais d’un risque de difficultés financières aussi importantes relativement que le fut la Grèce. Recommencer un scénario à la grecque avec ce pays conduirait à l’explosion de la zone euro.
Mais il faut aussi, désormais, mesurer les facteurs de vulnérabilité des États-Unis.
D’abord, il faut noter la faiblesse de son système de santé, la minceur de l’indemnisation du chômage alors que les entreprises disposent de toute liberté pour réagir très brutalement en cas de difficultés, en taillant dans l’emploi. Et les défauts sur crédits immobiliers vont beaucoup augmenter avec le chômage, de même que pour ce qui concerne la dette étudiante.
Par ailleurs, les entreprises y sont surtout financées par le marché obligataire et nombre d’entreprise surendettées, notamment pétrolières, se retrouvent cotées sur le marché dit du « high yield»[8] ou « haut rendement », très spéculatif.
Or, l’encours d’obligations dans le bilan des entreprises non financières, outre-Atlantique, est déjà passé de moins de 20% en 2007 à près de 30% en 2019, et dans cet ensemble l’encours des obligations d’entreprise à « haut rendement » a été multiplié par près de 4 entre le troisième trimestre 2008 et aujourd’hui. L’encours approche les 1 100 milliards de dollars sur un total de 10 000 milliards de dollars de dettes d’entreprises. Or, dans la situation actuelle, les taux de défaut ne cessent d’augmenter sur ce marché « high yield ».
Par ailleurs, l’énorme dette publique des États-Unis va plus que jamais solliciter la liquidité du dollar à un moment où tous les endettés en dollar du monde vont eux-mêmes se précipiter pour la solliciter. Les risques sur le dollar vont augmenter.
Alors que la Chine s’est montrée capable d’endiguer la pandémie due au coronavirus en mettant entre parenthèse les exigences de profit, y compris des multinationales étrangères qui y sont implantées, le bras de fer économique et financier va se doubler d’un bras de fer sur le modèle de développement et les systèmes de valeur, avec la question cruciale des services publics et des pouvoirs des salariés et populations sur l’utilisation de l’argent.
Au lieu d’entrer dans une guerre d’attraction des capitaux avec les USA, en faisant un bond en avant dans le fédéralisme et la soumission à la dictature des marchés financiers, l’Europe devrait au contraire préserver et développer comme jamais son modèle social, contre le modèle anglo-saxon, en utilisant autrement la BCE et l’euro, et se rapprocher de la Chine pour imposer une alternative à l’hégémonie du dollar via une monnaie commune mondiale de coopération.
Quoi qu’il en soit, tout semble indiquer que l’on va vers des convulsions violentes.
Si reprise il y a, une fois le coronavirus terrassé, du fait d’un rattrapage de dépenses ajournées, celle-ci risque d’être extrêmement précaire et menacée par la guerre monétaro-financière entre États et entre multinationales.
Le déclenchement d’un super krach pourrait faire basculer le monde entier dans une dépression durable dont la conjuration exigera des luttes pour des changements très profonds chacun chez soi et avec les autres. La prétendue « démondialisation » est moins que jamais la solution.
[1] Direction générale du Trésor : Brèves hebdomadaires du Service économique régional de Pékin, semaine du 16/03.
[4] Waechter P. : « La plus grande rupture de l’économie américaine », 27 mars 2020, ostrum.philippewaechter.com.
[5] Perspectives économiques de l’OCDE : « Coronavirus : l’économie mondiale menacée » rapport intermédiaire, mars 2020.
[6] Friedman J.J. : « A monde exceptionnel, mesures exceptionnelles », Natixis recherche économique, 26/03:2020
[7] Le17 mars, alors que l’Italie se débattait déjà face à la pandémie et que ses dirigeants laissaient entendre qu’il ne pouvait p^lus être question de rester dans les clous de Maastricht, faisant s’accentuer la pression des marchés financiers sur le financement de la dette publique italienne, Christine Lagarde a déclaré : « La BCE n’est pas là pour resserrer le “spread” », celui-ci étant l’écart entre le taux des obligations allemandes, jugées les plus sûres, et celui des autres pays de la zone euro . Cela a immédiatement entraîné un décrochage des bourses.
[8] Il rassemble les émissions obligataires des entreprises bénéficiant d’une notation allant de BB+ pour les mieux notées à D pour celles en situation de défaut. En raison des risques qu’elles comportent, elles offrent ainsi un rendement supérieur à ceux pratiqués sur le compartiment «Investment Grade» (valeurs disposant d’une notation allant de AAA à BBB-).
Elles ont accumulé 7 770 milliards d’euros de bénéfices entre 2000 et 2018. Mais l'avidité reste de mise chez beaucoup de multinationales du médicament en ces temps de pandémie. Coups fourrés sur la classification des médicaments, dumping sur le prix des traitements, refus de partager les savoirs… Big Pharma prend le train en marche de la lutte contre le coronavirus, mais ne renonce à rien. Explications.
Trop occupée à dérober le bien commun, la main invisible du marché ne sauvera pas le monde de la pandémie provoquée par le nouveau coronavirus. Alors que l’écho des ruptures de stocks de matériel de protection et de test ou de traitements retentit d’un bout à l’autre de la planète (lire ici pour ce qui est de la France), un domaine demeure largement épargné par la pénurie, celui des profits de Big Pharma, selon le surnom des monstres de l’industrie pharmaceutique. D’après une étude publiée, début mars, dans le Journal of the American Medical Association, une prestigieuse revue scientifique aux États-Unis, 35 multinationales parmi les plus importantes du secteur ont, entre 2000 et 2018, engrangé, grâce à un taux de profit deux fois supérieur à celui des géants des autres domaines d’activité (76,5 %, contre 37,4 %), la somme proprement faramineuse de 8 600 milliards de dollars (7 770 milliards d’euros) de bénéfices. En regard, le montant des investissements en recherche et développement sur les coronavirus, calculé par le think tank australien Policy Cures Research, apparaît tout à fait dérisoire, oscillant, à l’échelle mondiale, entre 24,5 et 45,5 millions d’euros ces dernières années.
A rebours des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé
Face au Covid-19, à l’impéritie des États qui ont indéniablement tardé à réagir et qui se livrent maintenant une concurrence féroce pour rafler les biens les plus rares, s’ajoute donc l’incurie des grands groupes pharmaceutiques qui, bien arrimés à leurs rentes liées aux traitements brevetés pour le cancer ou le diabète, ont largement tourné le dos à la recherche et à la production de traitements pour les maladies infectieuses, nettement moins rentables à court terme… Depuis la mi-mars, avec l’extension de la pandémie sur le continent européen et aux États-Unis, Big Pharma semble se mettre en mouvement, mais sans rien abandonner de sa gloutonnerie financière, ni céder aux exigences du bien commun mondial au nom de la sacro-sainte propriété intellectuelle. C’est le cas, à la fois, sur les tests et sur les traitements potentiellement efficaces contre le coronavirus, mais également sur les vaccins (lire dans l’édition de l’Humanité Dimanche à paraître le 2 avril)…
Côté tests, alors que les gouvernements multiplient les effets d’annonce sur des campagnes massives de dépistage à venir – l’Allemagne promet 500 000 diagnostics par semaine, le Royaume-Uni parle de 3,5 millions d’examens autoadministrés permettant de rechercher les éventuels anticorps afin de déterminer si l’individu a été affecté ou non par le virus, etc. –, les effets de la pénurie sont sévères dans de nombreux pays : les enzymes qui servent pour les réactifs manquent, tout comme le matériel nécessaire à l’extraction des éléments de signature génétique de la maladie. Du coup, plutôt que de partager leurs connaissances et de les mettre à disposition pour assurer une production à la hauteur de la demande, les multinationales cherchent à dicter les politiques en matière de santé publique, même si leurs consignes vont à rebours des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la généralisation des tests.
En fin de semaine dernière, par exemple, le géant suisse Roche a provoqué un tollé aux Pays-Bas. Dans ce pays, la plupart des laboratoires spécialisés en biomédecine dépendent des machines en circuits fermés et des kits produits exclusivement par la multinationale, mais le groupe était, d’après la presse néerlandaise, en capacité de ne fournir que 30 % de ses commandes de cette solution chimique. Au bout de quelques jours, après avoir publié une recette vieille de trente ans et donc inopérante, Roche a fini par garantir aux laboratoires néerlandais l’accès à la formule chimique indispensable pour leurs tests, mais, dans un communiqué courroucé, la firme ne manque pas de chapitrer : « Tous les systèmes de santé doivent développer une stratégie de priorisation pour les tests médicaux, les fournitures et les thérapies. Nous recommandons fortement de n’utiliser les tests disponibles que pour ceux qui montrent des symptômes avérés. »
Pour les tests comme pour les médicaments potentiellement efficaces contre le coronavirus, la question de l’accès universel, à un coût modique, écartant donc toute spéculation des groupes pharmaceutiques, est encore plus déterminante. Et là aussi, les signaux qui arrivent de Big Pharma ne sont pas vraiment rassurants. L’entreprise californienne Cepheid vient d’obtenir le feu vert aux États-Unis pour fournir aux hôpitaux un test de dépistage du Covid-19 dont le résultat est obtenu en seulement 45 minutes, mais elle a fixé le prix du test à 20 dollars pour les pays les plus pauvres, alors que, d’après les ONG, son coût de production ne dépasse pas les 3 dollars… « Avec la pandémie qui fait rage, ce n’est vraiment pas le moment de tester les prix les plus élevés que pourrait accepter le marché, réagit Stijn Deborggraeve, de la campagne pour l’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF). Nous savons combien il est décisif de tester dans cette pandémie, donc il faut que les tests soient accessibles dans tous les pays… »
L’américain Gilead, célébre pour gonfler le prix de ses traitements
Dans le paysage actuel, un groupe pharmaceutique se distingue très nettement et concentre les critiques, l’américain Gilead qui dispose d’un traitement, le remdésivir, issu de la recherche publique, actuellement proposé, à l’instar de la chloroquine et d’autres, dans les essais cliniques, comme l’européen Discovery, financé par les fonds publics et présenté par l’OMS, à la mi-mars, comme le « seul médicament dont nous pensons qu’il pourrait avoir une réelle efficacité ». Dans ce contexte réjouissant pour ses bénéfices, la multinationale californienne a, en début de semaine dernière, obtenu de l’administration Trump la classification de son traitement antiviral comme « médicament orphelin », ce qui renforce ses droits de propriété exclusive. Sous la pression citoyenne, mais aussi celle de Bernie Sanders qui s’est indigné de cette décision « scandaleuse », Gilead, célèbre pour avoir gonflé de façon astronomique les prix de ses traitements contre l’hépatite C et le VIH, vient de renoncer à cette faveur. Mais à ce stade, rien ne garantit qu’elle renoncera à ses brevets primaires qui, en cas de succès dans les essais cliniques, permettraient de bloquer la production de génériques jusqu’en 2031.
Devant les défis ouverts par la pandémie, la mobilisation sur l’accès aux médicaments pour tous à des prix abordables est relancée. Des États, comme le Chili ou l’Équateur mais aussi l’Allemagne et le Canada, mettent en œuvre des législations dites de licence obligatoire, visant à garantir l’accès aux traitements anti-coronavirus brevetés quand il ne sera pas garanti… Le Costa Rica a demandé, via l’OMS, la mutualisation des droits sur toutes les technologies médicales nécessaires à la prévention, à la détection et au traitement du Covid-19. Dans ce cadre-là, l’OMS serait habilitée à redistribuer les droits de propriété intellectuelle, ainsi que toute autre donnée nécessaire à la production et à l’homologation rapides de ces technologies, en tenant compte des besoins à l’échelle planétaire. « La crise sanitaire sans précédent que nous vivons aujourd’hui est un cruel révélateur des carences du modèle pharmaceutique actuel et appelle des mesures allant bien au-delà du “business as usual” », écrit la plateforme suisse Public Eye, qui, avec 70 autres ONG dans le monde, soutient la démarche du Costa Rica à l’OMS. « Les gouvernements doivent reprendre la main afin de garantir une répartition équitable et des prix abordables pour les futurs traitements et vaccins. L’industrie pharmaceutique doit, quant à elle, renoncer aux droits exclusifs et autres secrets de fabrication. »
Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son œuvre oscille entre l'autobiographie et la sociologie, l'intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président.
Monsieur le Président,
« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’État, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Éducation nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.
Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » - chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.
Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son oeuvre oscille entre l'autobiographie et la sociologie, l'intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel M...
Leur seul objectif était de réduire les dépenses des hôpitaux. Leur mot d’ordre permanent était « Efficience ». Ils sont allés chercher du côté de l’industrie les outils qui leur permettraient de gérer l’hôpital comme une entreprise.
Et ils ont trouvé le lean-management.
Pour réduire les coûts de fonctionnement ils ont imposé le Zéro stock. A l’arrivée du coronavirus les soignants manquaient de surblouses, de masques, de solutions hydroalcooliques, de tests, de respirateurs…. et les hôpitaux manquaient de lits et de médecins, d’infirmiers, d’aides-soignants, de brancardiers….
Pour réduire les coûts de fonctionnement ils ont imposé les achats à l’étranger, obligeant les entreprises françaises à interrompre leurs productions et à licencier leurs personnels. A l’arrivée du coronavirus l’Etat lui- même s’est trouvé dans l’impossibilité d’apporter une réponse rapide à ces manques parce que dépendant des industriels étrangers et de la concurrence des autres états.
Pour réduire les coûts de fonctionnement ils ont réduit les crédits alloués aux hôpitaux, imposant des taux d’occupation des lits de 100 % et des taux d’emploi des personnels de même niveau. A l’arrivée du coronavirus le système hospitalier, déjà placé en flux tendus ne disposait d’aucune réserve capacitaire et a dû procéder en urgence à des transformations de lits, à des transferts de patients et à l’abandon de certains d’entre eux sur le bord du chemin.
Vous l’avez compris. Leur politique sanitaire était seulement « économique .
A force d’économies et à l’arrivée du coronavirus elle génère aujourd’hui des dépenses colossales.
Et dans la théorie industrielle des 5 Zéros qui les a inspirés – vous savez : Zéro défaut, Zéro délai, Zéro papier, Zéro panne, Zéro stock – ils ont oublié le plus important, celui qui permet d’éviter les erreurs parce qu’il conduit à tenir compte de tous les interlocuteurs : le Zéro mépris.
Lutte contre le coronavirus. Macron a-t-il raison de parler de guerre ?
Par Gérard Miller, psychanalyste et éditorialiste et Par Elsa Faucillon, députée PCF des Hauts-de-Seine, et Stéphane Peu, député PCF de Seine-Saint-Denis
UN INUTILE COUP DE MENTON
Par Gérard Miller, psychanalyste et éditorialiste
Tout en respectant scrupuleusement les consignes qui sont données à tout un chacun pour ralentir la progression du Covid-19, je fais néanmoins partie de ceux qui contestent le désir d’Emmanuel Macron de nous voir tous « partir en guerre » contre ce terrifiant virus. Suis-je à la fois discipliné et insoumis ? Disons plus prosaïquement que je me suis toujours méfié de l’usage que nos gouvernants font du mot « guerre ». Quand cela les arrange et alors même que le conflit est tout ce qu’il y a de plus armé, ils sont par exemple capables de nier l’évidence pendant des années et de parler « d’événements » – on a connu ça en Algérie quand il fallait minimiser le mouvement de libération nationale. Tout au contraire, quand ils ont besoin qu’aucune tête ne dépasse et surtout qu’aucune bouche ne s’ouvre, ils n’hésitent pas à sortir illico les drapeaux et les clairons, et imposent au pays de marcher au pas comme s’il n’y avait dès lors qu’une seule direction à suivre.
Pour disqualifier définitivement l’argumentation d’un adversaire, on sait qu’il convient d’atteindre le point Godwin : trouver un lien supposé avec le nazisme pour clouer le bec dudit adversaire sans appel. Eh bien, quand j’ai entendu le président de la République lever le menton et marteler à plusieurs reprises que nous étions en guerre, j’y ai vu un stratagème équivalent. Brandir tel un étendard le signifiant « guerre » au moment précis où les questions se bousculent et où il est difficile de croire que nos gouvernants n’ont aucune responsabilité dans la catastrophe en cours m’est apparu comme un coup de poker politique, comme une entreprise hasardeuse basée en partie sur le bluff. Insister sur la gravité extrême de la situation, impliquer chaque citoyen, faire appel à toutes les énergies, imposer des mesures draconiennes, très bien. Mais pourquoi miser sur les affects mortifères qu’une guerre suscite en nous plutôt que sur ceux, pas moins stimulants, que nous sommes capables de mobiliser, en temps de paix, dans les moments les plus graves ?
Parler de guerre m’apparaît donc comme un véritable coup de poing discursif, ce qu’on pourrait appeler une objection dirimante, c’est-à-dire une objection dont la force contraignante a pour objectif de ne nous laisser aucune possibilité de recours. Or, dans une démocratie, même quand le pire est là, les citoyens contribuent à l’intérêt général en étant solidaires et éventuellement disciplinés, mais également critiques.
ON A BESOIN D'UN « ÉTAT DE DROIT » PAS D'UN « ÉTAT DE GUERRE »
Par Elsa Faucillon, députée PCF des Hauts-de-Seine, et Stéphane Peu, député PCF de Seine-Saint-Denis
À quelques jours d’intervalle, les 12 et 16 et 27 mars, le chef de l’État s’est adressé à la nation dans des registres bien différents. Le jeudi 12 mars, il s’est livré à un éloge, inédit chez lui, de l’État social, des services publics et des mécanismes collectifs de protection sociale. Le pays entier fut d’ailleurs surpris de ce changement de pied, et de voir pour l’occasion la quincaillerie libérale de l’État macronien jetée par-dessus bord : l’État au service du marché, de la concurrence, le dogme de la compétition…
C’est d’abord le signe de la grande confusion qui règne au sommet de l’État à cet instant précis, et qui continue de se manifester dans les injonctions paradoxales du gouvernement : « Restez chez vous » et, en même temps, «Allez travailler ». Manifestement, les repères du président de la République sont inefficaces pour analyser et répondre à la grave crise sanitaire que nous traversons. Le roi est nu, il en a conscience, c’est pourquoi il cherche de tous côtés de quoi habiller son inconséquence.
Le 12 mars, il est allé provisoirement chercher des accents de sincérité du côté des principes fondateurs de notre République : la solidarité, l’entraide, le bien commun. Dans cette intervention, Emmanuel Macron fut en quelque sorte obligé de « donner le point » à des valeurs dont il devient chaque jour plus évident qu’elles tracent le chemin pour endiguer l’épidémie. Elles devraient à nos yeux remplir l’imaginaire de la suite, pour relever des défis d’ampleur : celui du réchauffement climatique ou encore d’une économie sobre et juste.
Cette concession de langage fut de courte durée. Le 16 mars, avec un discours martial, il déclarait abusivement « l’état de guerre » contre le virus. Et le 27 mars, enfonçant le même clou, c’est en bien dans la posture du « chef des guerre » qu’Emmanuel Macron s’est exprimé à Mulhouse, en posant devant des tentes militaires. Mais c’est aux êtres humains que l’on mène d’ordinaire la guerre : la guerre économique et la guerre sociale, qui se finissent toujours en guerre « tout court ». On comprend certes qu’il était indispensable d’exprimer la gravité de la situation et de susciter les comportements adéquats. Mais il n’est pas interdit d’y voir les prémices d’une « stratégie du choc » : créer un effet de sidération pour amplifier le travail destructeur de notre système social, une fois la crise sanitaire terminée. C’est en creux ce qui inspire la loi d’urgence sanitaire votée ce week-end, contre l’avis des députés communistes, et les mesures discrétionnaires qu’elle contient. Déclarer la guerre, c’est préparer l’après-guerre où tout est permis, y compris une austérité à tout-va et un productivisme à tout prix.
Non, la contrainte d’un « état de guerre » ne nous est d’aucune aide pour nous débarrasser du virus, à l’inverse de « l’État de droit », qui lui fédère les énergies des citoyens, des salariés. Aucune course aux armements ne réduira le Covid-19, mais bien la coopération des scientifiques du monde entier, échangeant leurs données. Ce n’est pas de la rivalité entre les nations, mais de leur entraide, se prodiguant tour à tour matériels et soignants, dont il dépend que nous soyons guéris. Et nos médecins comme nos infirmières.iers ne sont pas des soldats destinés à tomber au front : ils et elles doivent être protégés et soutenus pour pouvoir prendre soin de tous. Quant au « jour d’après » qui jetterait les bases d’une société plus juste, il n’a nul besoin d’un quelconque armistice pour être proclamé, il commence aujourd’hui.
Le PCF et la lutte pour l'émancipation des peuples
Par Alain Ruscio
(Cause Commune n°14-15 - Janvier-Février 2020)
En lien avec la situation politique et sociale, l’anticolonialisme n’a pas toujours suivi une ligne droite au sein du PCF mais il en a été une ligne de force avec des chemins divers selon les pays.
En Europe, jusqu’à la guerre de 1914, dominait l’idée que les peuples des autres continents étaient des sauvages ou des attardés, vivant sous des régimes despotiques. La colonisation leur apportait donc la civilisation et la liberté. Comment les mouvements socialistes et communistes se sont-ils comportés face à ces croyances ?
Il y a une offensive concertée du parti colonial et plus généralement de la bourgeoisie française après la défaite de 1870 : se rendant compte que les espoirs de grandeur de la France et de nouvelles sources de profits sont barrés en Europe par la supériorité des Prussiens, ils se reportent sur l’outre-mer. En gros, entre 1880 et 1914, l’empire colonial double. C’est l’époque des conquêtes de la Tunisie, du Maroc, l’achèvement de celles de l’Indochine et de l’Afrique subsaharienne. Les classes dirigeantes accompagnent ces aventures d’une propagande visant à faire adhérer l’ensemble de la population à l’idéologie coloniale. On parle beaucoup de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris mais une quinzaine d’autres, l’ont précédée : à Lyon en 1894, à Marseille en 1906… Cette propagande est omniprésente dès les bancs de l’école, puis dans la presse pour adultes (L’Illustration), pour enfants (L’Intrépide, Bécassine). En 1914, la conquête des esprits est achevée.
« 1925-1935 est la décennie héroïque du PCF contre le colonialisme, l’engagement est très fort, le droit à l’indépendance est proclamé (dès 1926 pour l’Algérie), il est alors victime de la répression systématique de la part de la droite, des radicaux et des socialistes. »
À cette époque, l’opposition vient surtout des anarchistes, mêlant dans leur protestation anticléricalisme, antimilitarisme et anticolonialisme. Le mouvement syndical ou socialiste y porte peu d’attention, mis à part quelques pics de protestation, comme au congrès de Romilly du Parti ouvrier français en 1895 avec Jules Guesde. Au début du XXe siècle, Jean Jaurès (le second Jaurès) est à peu près le seul homme politique socialiste français à prendre la mesure du problème, il est parvenu au seuil de l’anticolonialisme.
La création du Parti communiste, c’est l’acceptation des vingt et une conditions de l’Internationale de Lénine. La huitième ordonne explicitement « de soutenir, non en paroles, mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole », etc. Le PCF a-t-il exactement suivi ces préceptes lors de ses premières années ?
Au congrès de Tours, le colonialisme est très peu évoqué. L’exception, c’est Nguyen Ai Quoc (qui prendra le pseudonyme de Ho Chi Minh en 1942). Il est soutenu par Paul Vaillant-Couturier et quelques autres (dont Jacques Doriot, qui n’a pas encore entamé sa trajectoire vers tout autre chose). Mais la question est considérée comme annexe. Les congressistes sont séduits par la radicalité du processus issu de la révolution d’Octobre, l’adhésion aux vingt et une conditions se fait en bloc et la huitième est avalée avec le reste, sans forcément y accorder une importance centrale. La présentation que fait Jean Fréville dans La nuit finit à Tours (éditions sociales, 1950)est idyllique : l’anticolonialisme du jeune mouvement communiste fut un processus et non une adhésion brusque. Le vrai tournant, c’est la guerre du Rif en 1925, chez les communistes, notamment avec Maurice Thorez. Le PCF noue à ce moment des alliances plus ou moins solides avec la CGTU, les surréalistes, les anarchistes. Le mouvement ouvrier n’est pas spontanément anticolonial.
À l’époque du Front populaire, le PCF a-t-il fléchi dans son combat anticolonial pour faire plaisir aux socialistes et aux radicaux ?
1925-1935 est la décennie héroïque du PCF contre le colonialisme, l’engagement est très fort, le droit à l’indépendance est proclamé (dès 1926 pour l’Algérie), il est alors victime de la répression systématique de la part de la droite, des radicaux et des socialistes. Avec le Front populaire, un virage est pris. Le danger fasciste en Europe, l’agressivité japonaise en Indochine sont trop importants, le raisonnement communiste est qu’il faut se rapprocher des radicaux et des socialistes. Les mots d’ordre d’indépendance disparaissent pratiquement jusqu’aux années 1950. Quand Maurice Thorez prononce son discours sur la « nation algérienne en formation » (février 1939), il envisage la possibilité d’une union fraternelle entre les peuples français et algérien. Le fond de la logique de la politique communiste, alors, c’est l’espoir que l’approfondissement de la démocratie française, en particulier grâce au poids du PCF, débouchera sur la démocratisation de la situation coloniale, puis à une « union fraternelle » des peuples de métropole et des colonies. Logique qui se révélera tragiquement illusoire.
Même question pendant la Résistance et à la Libération, pour ne pas froisser les gaullistes ? Comment comprendre l’attitude du PCF face aux massacres du 8 mai 1945 à Sétif en Algérie ?
Dans la première partie de la Seconde Guerre mondiale, il y a un retour à un esprit anticolonialiste. Ensuite, avec le ralliement au gouvernement provisoire de la République française, le discours communiste change : tout pour le combat antinazi. Sur la question coloniale, on colle au programme du Conseil national de la Résistance (CNR), qui est réformiste en la matière : amélioration du sort des « indigènes », abrogation du travail forcé, programme de scolarisation, etc. Après la Libération, le PCF reprend « l’esprit Front populaire » : il estime pouvoir à lui seul entraîner la France dans une voie démocratique au socialisme ; les problèmes des colonies se résoudraient alors naturellement.
« La direction du PCF préfère et impose “paix en Algérie”, plus rassembleur, plus susceptible de mobiliser les gens.»
Le 8 mai 1945, le PCF est passé totalement à côté d’une analyse lucide. La notion de « complot fasciste » (sous-entendu pour combattre l’union de la Résistance) l’a complètement aveuglé. Le PCF assimile alors tout ce qui se dresse contre cette « France nouvelle » à des alliés « objectifs » des nazis. Des choses abominables ont été écrites contre les nationalistes. Un fossé infranchissable en est résulté : pour les Algériens la confiance avait été trahie. De premières nuances apparaissent en juillet-août 1945, un tract parle de six mille morts, mais la coupure ne sera jamais cicatrisée.
La France avait beaucoup de colonies : Indochine, Afrique du Nord, Afrique équatoriale, Madagascar, Antilles, etc. Y avait-il des partis communistes autonomes dans ces pays ou s’agissait-il d’antennes du PCF ? Les politiques du parti français étaient-elles différentes dans ces divers cas ?
Ces cas sont effectivement très différents. Commençons par l’Indochine, c’est-à-dire surtout par le Vietnam (car il se passe peu de choses au Cambodge et au Laos). Nguyen Ai Quoc est en France de 1918 à 1923, c’est un baroudeur de la révolution mondiale. Le PC vietnamien est créé par lui en 1930 sans aucun lien avec le PCF. Il ne rend des comptes qu’à l’Internationale. Bien entendu, la répression s’abat sur ce parti : morts, martyrs de toutes sortes, mais il maintient une implantation importante dans la population pauvre du pays. Quand Ho Chi Minh prend le pouvoir en 1945, il n’a demandé la permission à personne, ni au PCF, ni à Moscou.
« Le 8 mai 1945, le PCF est passé totalement à côté d’une analyse lucide. La notion de “complot fasciste” (sous-entendu pour combattre l’union de la Résistance) l’a complètement aveuglé. »
En Algérie, où il y a un mélange de trois populations (pour dire vite : européenne, juive et musulmane), les musulmans sont majoritaires parmi les communistes. De 1920 à 1936, les communistes sont organisés en trois « régions » (Oran, Alger et Constantine), au même titre que la Haute-Garonne ou un autre département. L’Internationale insiste fortement pour la fondation d’un parti autonome en Algérie. Le Parti communiste algérien (PCA) est fondé en octobre 1936, mais il reste de fait dépendant du PCF jusqu’aux années 1950. Pourtant, le PCA prend progressivement ses distances avant même 1954 et comprend beaucoup mieux que le PCF la maturation du mouvement nationaliste.
Ailleurs, avant 1945, il n’y a pas grand-chose, les organisations communistes sont faibles ; il existe quelques noyaux à Madagascar, au Sénégal et surtout aux Antilles avec Aimé Césaire, qui fut membre du PCF de 1945 à 1956.
Et que peut-on dire à propos du 29 mars 1947 à Madagascar ?
C’est très différent du 8 mai 1945 en Algérie. D’abord, l’ampleur de la répression est très peu connue en France. Dans ses Mémoires, Vincent Auriol dit que Maurice Thorez, au vu des quelques informations dont il disposait, a protesté tout de suite en conseil des ministres. Un mois après, les communistes sont chassés du gouvernement. Le parti entre alors dans une phase très anticolonialiste, en particulier contre la guerre d’Indochine, dont il a dirigé de fait toutes les actions, notamment lors des grandes grèves des dockers, qui commencent dès 1949.
Les soulèvements des peuples coloniaux revêtent aussi des côtés nationalistes et religieux. N’y avait-il pas là de quoi mettre mal à l’aise le PCF ?
La question se pose surtout en pays d’islam, beaucoup moins ailleurs. En 1920-1925 les sections algériennes du PCF en débattent. Les uns disent : « La religion, c’est l’opium du peuple, il faut combattre l’islam. » Les autres estiment qu’en raisonnant ainsi, on restera éternellement une secte européenne sans prise sur les masses. Ce sont les seconds qui imposent leur point de vue, autour de Maurice Thorez et de Paul Vaillant-Couturier. C’est évidemment une prise en compte de la vraie conception de la religion chez Marx, qui est aussi l’expression de la détresse réelle et la protestation contre cette détresse. Le PCA devient rapidement un parti de masse, avec 60 % de musulmans (ou considérés comme tels), y compris avec des paysans analphabètes qui intègrent très bien la lutte des classes ! À sa tête, on trouve des Européens, mais aussi des « musulmans », tels Larbi Bouhali, Sadek Hadjerès, Bachir Hadj Ali, Ahmed Akkache, etc. C’est une force qui compte à la veille de l’insurrection, certes très loin derrière les nationalistes de Messali Hadj.
Les positions et actions du PCF à l’époque des guerres coloniales (Indochine, Algérie) ont-elles évolué, fluctué ? Et pourquoi ?
Il y a au moins trois guerres coloniales : l’Indochine, l’Algérie et le Cameroun (cette dernière totalement oubliée). Prenons-les dans l’ordre. En Indochine, on constate certes un petit tâtonnement au début, les communistes se demandant qui dirige cette lutte, car le nom (pseudo) d’Ho Chi Minh est inconnu. Mais le PCF comprend très vite la nature réelle du « Viet Minh ». Dès lors, tout est simple, sa lutte est de l’anticolonialisme à l’état pur. Des grèves très dures se développent, particulièrement chez les dockers, des militants qui se couchent sur les voies comme Raymonde Dien, l’affaire Henri Martin, etc. Tout cela est réprimé très durement par les gouvernements dits du centre ou de gauche de la IVe République, des quantités de dirigeants communistes ou cégétistes sont mis en prison, y compris Jacques Duclos. Le PCF présente Dien Bien Phu en 1954 comme une victoire du peuple vietnamien. On notera qu’il est très en avance sur Moscou, Staline ayant superbement ignoré le PC vietnamien : l’indépendance du 2 septembre 1945 ne sera reconnue par l’URSS qu’en février 1950 !
« Après la Libération, le PCF reprend “l’esprit Front populaire” : il estime pouvoir à lui seul entraîner la France dans une voie démocratique au socialisme ; les problèmes des colonies se résoudraient alors naturellement. »
En Algérie, c’est très différent. Le PCF et le PCA (qui a presque vingt ans d’existence lorsque commence la guerre d’indépendance) ne réagissent pas toujours de la même façon. D’abord, quand éclate l’insurrection, personne ne sait ce qu’est le Front de libération nationale (FLN). Le PCF approuve la lutte mais montre une méfiance sur la forme : un communiqué du bureau politique, le 7 novembre, envisage que ce soit une provocation (sans employer ce terme). Surtout, organiser la lutte en France est très difficile. Dans la population, le racisme antialgérien est cent fois plus fort que le racisme antivietnamien. Environ trois cent mille Algériens vivent en France, qui sont en butte à toutes sortes de discriminations, parfois mis au ban de la société. Ensuite, les nationalistes algériens eux-mêmes ne veulent aucun parrainage et refusent le contact avec les communistes. Il ne faut pas oublier non plus que les règlements de comptes entre FLN et Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) en France font environ quatre mille morts, soit bien plus que les répressions policières.
Le mot « indépendance » est prononcé dès novembre 1954, mais ce ne peut pas être un mot d’ordre de masse, au vu de la faible réceptivité du public potentiel, ce n’est pas lui qui est mis en avant. La direction du PCF préfère et impose « Paix en Algérie », plus rassembleur, plus susceptible de mobiliser les gens. De fait, il faut bien reconnaître qu’il y a très peu de manifestations de masse de rue (avant Charonne, en février 1962) et elles sont toujours très sévèrement réprimées. L’Humanité joue son rôle et elle est saisie à de nombreuses reprises. Le PCF utilise des moyens de lutte, qu’on peut estimer pas très flamboyants ou plus discrets, mais qui sont réels, comme les discours des maires lors des obsèques de soldats tués en Algérie, les aides matérielles.
Au Cameroun se constitue un mouvement d’indépendance un peu du type viet-minh avec l’Union des populations du Cameroun (l’UPK) : maquis, opérations militaires, cours d’alphabétisation, zones libérées. Quand le gouvernement français voit cela, notamment avec Pierre Mesmer, haut commissaire de France au Cameroun, il s’empresse de créer une nouvelle armée et d’installer par l’armée française un dictateur sanglant, Ahidjo ; des zones entières sont napalmisées. Pendant ce temps, on a fait croire aux Français que la décolonisation de l’Afrique subsaharienne se fait dans le consensus. Le PCF a protesté, mais a été peu écouté ;il est vrai qu’il était affaibli après 1958 et au début des années 1960.
Il faut dire aussi un mot du Maroc et de la Tunisie. La décolonisation n’a pas été aussi pacifique qu’on le fait croire habituellement. En Tunisie, en 1952, une révolte paysanne est matée dans le sang. Le PCF a rempli le Vél d’Hiv avec un meeting dont le mot d’ordre était « la Tunisie aux Tunisiens ». Il a protesté contre la déposition du sultan du Maroc (pourtant très féodal). Alors que tous les autres partis politiques ont été complices ou responsables de la répression. Certes, des personnalités comme François Mauriac ont eu une attitude courageuse, en particulier vis-à-vis du Maroc, mais en tant que parti seul le PCF a protesté.
On dit souvent qu’on est passé du colonialisme à des indépendances plus ou moins factices et au néocolonialisme de fait (économique, voire politique). Quelle a été l’attitude du PCF à cet égard ?
Le néocolonialisme est très ancien, ce n’est pas une invention de De Gaulle et de Jacques Foccart. Les classes dirigeantes françaises ont toujours eu le souci de prévoir les lendemains, par une formation d’élites africaines croupions francophiles, alliées objectives du colonialisme. Mitterrand, ministre de la France d’outre-mer dans les années 1950, a joué ce jeu. Par exemple, il a mis le marché dans les mains d’Houphouët-Boigny, alors en prison (rappelons que les députés des colonies, quelle que fût leur couleur réelle, étaient apparentés PCF), disons en termes imagés : ou tu coopères avec nous ou tu restes en prison. Et Houphouët a été retourné.
De Gaulle était colonialiste, jusqu’à ce qu’il se rende compte que l’investissement dans les aventures coloniales était supérieur aux gains qu’on pouvait en tirer. Sa politique a consisté à octroyer aux divers pays des « chefs noirs » soumis et bienveillants, qui ont eu des avantages matériels considérables, afin de continuer à tirer des profits des ex-colonies. Tous les pays qui souhaitaient sortir un peu de ce cadre ont été cassés, à commencer par la Guinée de Sékou Touré. Même la tentative d’union entre le Mali de Modibo Keita et le Sénégal de Léopold Sédar Senghor a été sabotée par Foccart. Le PCF a été assez clairvoyant sur ce processus, mais cela s’est passé dans un moment où il était affaibli et où il avait moins de prise sur la société.
Depuis un demi-siècle, il existe ce qu’on appelle des DOM-TOM. S’agit-il en fait de « colonies » et quelle a été la politique des partis communistes français, guadeloupéen, martiniquais, réunionnais ?
La loi de départementalisation a été votée en 1946, sous l’influence d’Aimé Césaire (Martinique), de Raymond Vergès (La Réunion), etc. Mais on a reconnu bientôt que ce n’était qu’illusions et elle fut l’objet d’une autocritique ultérieure. Les communistes de ces territoires n’étaient pas indépendantistes, ils voulaient une certaine autonomie. Quand Aimé Césaire a rompu avec le PCF en 1956 et créé le Parti progressiste martiniquais (PPM), il a tenu la dragée haute aux partis communistes des Antilles et de La Réunion, mais ceux-ci ont continué leur action, sans que le PCF exerce sur eux beaucoup d’influence.
Alain Ruscio est historien. Il est docteur en histoire contemporaine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Les Communistes et l’Algérie Alain Ruscio La Découverte, 663 pages, 28 euros
Alain Ruscio aborde avec passion le fil de cette relation très forte et compliquée entre les communistes, leurs organisations et l’Algérie.
Voici un grand livre dont personne ne pourra mésestimer l’importance. L’analyse profonde des relations singulières, extrêmement compliquées, entre le communisme contemporain et l’histoire de l’Algérie supposait audace, subtilité et probité : l’auteur n’a manqué ni de l’une, ni des autres. Interroger des mémoires multiples, souvent contraires, consulter des travaux innombrables, travailler dans les « sources » à la recherche de données nouvelles (archives publiques et privées, procès-verbaux d’organismes politiques comme l’Internationale communiste, le PCF, le PCA, etc.), s’informer dans les journaux, relire les débats parlementaires, consulter les enquêtes, officielles ou non… Alain Ruscio n’avance rien dans son livre qui ne soit référencé. Son ouvrage sera une pièce maîtresse dans le vaste forum livresque consacré à l’histoire de la révolution algérienne.
Il aborde d’abord la précocité et la force de la pénétration du « communisme » en Algérie, dès les années 1920, à la suite de la création du PCF et jusqu’à la fondation du Parti communiste d’Algérie en 1936. Jamais l’historien ne perd de vue le poids déterminant du statut colonial et spécifique de l’Algérie, en sorte qu’on saisit à quel point toutes les tentatives de prétendues réformes, qui ont toutes avorté, n’ont fait que nourrir l’aspiration grandissante des masses autochtones arabo-musulmanes, soumises à la règle de l’indigénat, à l’indépendance de l’Algérie. C’est dans ce cadre qu’Alain Ruscio évalue l’importance relative des mouvements que les protagonistes de la domination coloniale appellent les « séparatistes ». C’est aussi à cette aune qu’il faut apprécier le caractère utopique, illusoire voire fantomatique, de la thèse émise par Maurice Thorez en 1939 de « la nation algérienne en formation » qui devint la référence constante des communistes de France jusqu’à 1954-1956.
l’évolution du PCF et celle spécifique du PCA
Si la revendication de l’indépendance de l’Algérie est devenue dès avant 1940 le fondement du rassemblement politique du peuple algérien, le recours à l’insurrection armée de novembre 1954 doit beaucoup à la violence ahurissante, déshonorante, du colonialisme français en Algérie, surtout après les massacres de mai-juin 1945. À cette barbarie insupportable, contre laquelle en France même, hors les communistes et quelques grands esprits clamant dans le désert, l’opinion publique, gangrenée par la réalité même du colonialisme porteur de racisme, fut pour le moins indifférente. Le programme du Conseil national de la Résistance, si avancé, fut, par exemple, de grande indigence s’agissant des colonies, en particulier sur l’Algérie.
La partie la plus éclairante du livre nous replace en plein dans la « guerre d’Algérie », comme on dit désormais officiellement après avoir condamné si longtemps ceux qui la dénonçaient en réclamant la paix ! Le récit montre l’évolution du PCF et celle, spécifique, du PCA, face à une insurrection nationale qui s’impose dans les faits, dès 1955, comme la seule voie d’accès à l’indépendance. Le PCA s’y ralliera sans réserve et ses militants, certains d’origine européenne, seront intégrés dans l’Armée de libération nationale. Retenons ici, au milieu d’un récit haletant, les pages consacrées à Maillot, Iveton, Alleg, Audin, les Guerroudj, Inal. L’évolution du discours du PCF se lit en deux phases : la première de 1954 à 1957, à la suite de l’échec de la mobilisation du 17 octobre, le fait passer de la réclamation de la paix par la reconnaissance du droit à l’indépendance (au « divorce » !), à la réclamation d’une négociation impliquant l’indépendance, intégrant la fin des illusions relatives à une prétendue « union française ». Le moment terrible du vote des pouvoirs spéciaux, en mars 1956, cette fatale « erreur » (Roland Leroy, 2001), a facilité le ralliement de la social-démocratie française à la stratégie colonialiste et à la relance de la visée impérialiste. Qui oserait encore réhabiliter les Mollet, Lejeune et Lacoste, adeptes enfiévrés du fusil d’assaut et du sac au dos ? Il est vrai qu’à l’époque, la SFIO, antécédent du PS d’hier, était, non à « gauche » mais à l’« Ouest », et à ce titre accueillait le tout-venant de la droite atlantiste et du centre, comme le Mitterrand de ce temps-là, garde des Sceaux et patron de la guillotine, qui osa déclarer : « La négociation, c’est la guerre ! »
L’auteur ne sous-estime jamais les difficultés du combat de soutien en France à la cause de l’Algérie, ni les effets de l’évolution interne du FLN, ni les possibles alternatives internes qui ont pu se manifester. Il montre combien les tensions internes au nationalisme algérien ont conduit les insurgés FLN à éliminer les fidèles du MNA de Messali ; il note combien les positions aventuristes de quelques-uns dans la fédération de France ont pu rendre difficiles, en France même, les mobilisations de l’opinion alors que la répression, les saisies de la presse communiste et les intimidations systématiques en rendaient l’exercice périlleux… Ce qui ne fait que renforcer la grande portée de l’engagement des avocats communistes, celui d’Aragon et des Lettres françaises, le courage de grands universitaires communistes comme Jean Dresch, dont l’enseignement est aussi inoubliable que l’engagement.
Rien donc ne manque dans l’essai d’Alain Ruscio, ni l’élan du savoir, ni la précision des faits analysés. Sa démonstration se montre fidèle à ce qu’énonçait son introduction et que livre sa conclusion : il y a eu « une résistance communiste » à la guerre d’Algérie. Et celle-ci a porté la marque et montré les limites de ce qu’on savait alors de la nécessité historique des mouvements de libération anticolonialiste, qui relevaient encore pour une part de l’impensé. Ici se mesurent à la fois la grandeur et les limites de la bataille communiste.
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