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Sous les bombes, dans Gaza assiégée, Ziad Medoukh a pris la plume pour nous confier son témoignage précieux. Professeur de français dans les universités de Gaza, il a refusé de quitter sa maison, par esprit de résistance, après avoir mis sa famille à l’abri, plus au sud.
Ziad Medoukh- Professeur de français dans les universités de Gaza
Tribune dans L'Humanité du 25 octobre 2023
Est-ce une agression ? Une escalade ? Une offensive ? Une vengeance ? Un pilonnage ? Est-ce une guerre, comme quelques médias occidentaux l’appellent, eux qui mettent dos à dos l’armée israélienne et le Hamas ?
Tout le monde sait que ce qui se passe à Gaza actuellement est un vrai génocide commis par le gouvernement israélien d’extrême droite pour mettre la pression sur la population civile afin qu’elle quitte la bande de Gaza. Cette population, qui subit un blocus inhumain depuis plus de seize ans avec des conséquences économiques, sociales et psychologiques très graves, et a subi aussi quatre grandes offensives israéliennes en 2009, 2012, 2014 et 2021. Malgré tout cela, elle est toujours là, debout.
Quel que soit le statut de cette opération militaire israélienne contre les civils palestiniens de Gaza – qui entre dans sa troisième semaine – le bilan est très lourd. Près de 5 000 morts palestiniens dont 2 000 enfants et 1 300 femmes ; 15 000 blessés dans des hôpitaux débordés et qui manquent de tout. Et une destruction massive de toute une infrastructure civile dans cette région dévastée et abandonnée à son sort par une communauté internationale – je parle de l’officielle – complice.
L’armée israélienne avance toujours le même prétexte, à chaque offensive : elle va détruire tel parti politique palestinien et écraser telle faction militaire de Gaza. Or, les Palestiniens de Gaza se réveillent à la fin de chaque agression et constatent que le parti politique est plus fort et la faction militaire plus puissante qu’auparavant.
Autre problème : les dirigeants occidentaux et beaucoup de médias répètent systématiquement le récit israélien et propagent la propagande et les mensonges israéliens sans prendre en compte les morts et les blessés palestiniens de Gaza. Ils cautionnent donc les crimes, donnent toujours raison à l’armée israélienne et justifient ses bombardements intensifs sur les civils de Gaza.
Moi, citoyen de Gaza, j’ai subi, avec toute la population civile, les quatre précédentes offensives. Cette cinquième, commencée le samedi 7 octobre, est la plus violente, la plus meurtrière et la plus destructrice. Plus de 300 raids israéliens par jour, partout dans la bande de Gaza, des bombardements toutes les deux, trois minutes avec un bruit assourdissant. Du jamais-vu depuis plusieurs décennies. Cette fois-ci, le nombre de victimes palestiniennes en dix-sept jours a dépassé le nombre de civils tués lors de toutes les offensives précédentes. Avec la destruction massive des infrastructures civiles, Gaza n’est plus Gaza.
Cette fois-ci, il y a presque un million de déplacés, obligés de quitter leurs quartiers dévastés, leurs maisons détruites et leurs immeubles endommagés. Ils vivent une situation dramatique, réfugiés dans des hôpitaux, dans des écoles et dans des centres d’accueil. Aucune organisation internationale ne s’occupe d’eux, ils dorment par terre, ne trouvent ni nourriture ni eau. Quelques activistes essaient de distribuer des repas mais, hélas, impossible de nourrir tout le monde.
La fermeture totale de tous les passages depuis le début de cette nouvelle agression a aggravé une situation humanitaire déjà précaire. Lors des précédentes agressions israéliennes, il y avait quelques jours de trêve, de cessez-le-feu, d’accalmie qui permettaient l’entrée de camions pour les civils.
Le pire, pour cette population horrifiée, est qu’aucun dirigeant arabe ou international – à part des déclarations – n’a eu le courage de faire pression sur le gouvernement israélien afin qu’il mette fin à ses bombardements.
Or, les Palestiniens de Gaza attendent du concret. L’aide humanitaire qui a commencé à arriver, samedi 21 octobre, via le passage de Rafah au sud, est bien sûr saluée par la population civile, mais reste largement insuffisante. La bande de Gaza a besoin de 150 camions par jour pour faire face aux besoins énormes, et pas seulement 15 ou 20 camions contenant quelques bouteilles d’eau et une quantité limitée de nourriture.
L’urgence est de laisser entrer l’oxygène, les médicaments et les carburants pour les hôpitaux débordés afin de sauver des vies. Les médecins dans ces hôpitaux, visés et menacés, font des opérations chirurgicales dans les rues car ils manquent de tout.
La population civile est dans l’angoisse, la peur, l’inquiétude et la colère. Elle attend toujours, elle attend la fin de cette nouvelle agression israélienne, elle attend un changement et elle attend une solution politique.
Cette population civile en souffrance est divisée en trois parties. D’abord, les presque un million de personnes qui habitent le nord et la ville de Gaza, qui ont décidé de rester, au péril de leur vie. Elles ne veulent pas participer à un nouvel exil et préfèrent mourir debout, chez elles. Ensuite, les 750 000 déplacés, réfugiés dans les écoles et les hôpitaux dans des conditions humanitaires et sanitaires catastrophiques. Enfin, les familles d’accueil au sud de la bande de Gaza qui ont reçu les déplacés chez eux et qui manquent, aussi, de nourriture et d’eau.
Même les réseaux sociaux censurent les publications des Palestiniens de Gaza sous les bombes ou les solidaires de la cause palestinienne. Ainsi, l’injustice se poursuit pour les Palestiniens. Moi-même, je suis obligé de mettre mes photos personnelles sur ma page Facebook pour pouvoir décrire la situation et témoigner de l’horreur absolue.
Même cette réalité, sur place, personne ne pourra la décrire vraiment. Un enfant de 5 ans, qui a perdu 25 membres de sa famille et qui est le seul survivant. Un père, qui a perdu ses 9 enfants et sa femme. Un jeune, qui devait se marier cette semaine et dont la fiancée a été assassinée par un missile israélien. Une petite-fille de 10 ans, qui voulait boire mais qui est tuée avant que sa mère ne lui donne le verre. Des familles entières, massacrées et effacées du registre civil palestinien. Et beaucoup d’autres histoires qui brisent nos cœurs, qui saignent jour et nuit.
Malgré l’ampleur de cette nouvelle agression israélienne contre les civils de Gaza, le bilan très lourd des victimes, l’impuissance, la peur, la crainte et l’inquiétude, la population de Gaza est confiante, elle tient bon. Pour le moment. Elle est fière de sa résilience, de sa patience et de sa résistance historique face à une armée puissante et soutenue, directement ou indirectement, par presque tous les pays de ce monde officiel, qui voient la paix et la justice assassinées sans bouger.
« Des familles entières, massacrées et effacées du registre civil palestinien. Et beaucoup d’autres histoires qui brisent nos cœurs, qui saignent jour et nuit. »
Les Palestiniens de Gaza ont fortement apprécié les manifestations de solidarité organisées dans beaucoup de pays, qui montrent une fois de plus que la cause de la Palestine est une cause de justice, une cause noble et que les personnes de bonne volonté dans le monde ne laissent pas passer ces crimes odieux.
L’armée israélienne profite de cette situation pour tuer des Palestiniens en Cisjordanie occupée, plus de 100 de nos frères ont été assassinés par des soldats et des colons israéliens depuis le début de cette nouvelle agression israélienne.
Voici les questions qui se posent : pourquoi est-ce toujours les civils palestiniens de Gaza qui payent cher cette folie meurtrière ? Pourquoi le monde officiel ne bouge pas pour mettre fin à ces atrocités ? Et pourquoi assassine-t-on les enfants palestiniens en toute impunité ?
L’ancien journaliste, spécialiste du Proche Orient, Charles Enderlin, retrace l’histoire de l’émergence du Hamas à Gaza et du rôle du gouvernement de Benyamin Netanyahou. « Ce qui est arrivé le 7 octobre, c’est l’échec d’une stratégie », estime-t-il.
25.10. 2023 - L'Humanité
Vous avez écrit sur les millénaristes et l’émergence du Hamas favorisée par les gouvernements israéliens. Comment analysez-vous les attaques du 7 octobre ?
Tout est lié. Ce qui est arrivé le 7 octobre, c’est l’échec d’une stratégie, d’une vision, d’une politique et d’une idéologie. Quand une nation subit une surprise stratégique de cette ampleur, cela signifie que tous les échelons non seulement du pouvoir mais aussi de la société sont concernés. Selon moi, c’est la conséquence de la stratégie menée par Israël envers les Palestiniens depuis 2005 et le retrait unilatéral des colonies de Gaza décidée par Ariel Sharon.
La communauté internationale applaudissait, croyant qu’il s’agissait d’un pas vers la paix. Ce n’était pas le cas. J’étais alors dans le bureau du négociateur palestinien Saeb Erekat qui suppliait au téléphone le bureau du premier ministre israélien, Ehoud Olmert – Sharon était déjà dans le coma –, de laisser Mahmoud Abbas déployer à Gaza un bataillon de policiers palestiniens formés en Jordanie par les Américains et les Jordaniens, avec l’accord des services israéliens.
Il s’agissait de renforcer la police et les services de sécurité de l’Autorité autonome. La réponse a été non. Le retrait s’est fait en laissant la police d’Abbas en position d’infériorité face au Hamas. Ensuite, sont venues les élections législatives palestiniennes : le renseignement militaire, le Shin Bet et même la CIA disaient aux Israéliens : « Il ne faut pas laisser le Hamas présenter des candidats aux élections, car ils risquent de les remporter. Ces élections s’inscrivent dans le cadre du processus d’Oslo, donc on ne peut pas laisser le Hamas qui veut le détruire y entrer. » Mais le Hamas a présenté des candidats et a remporté les élections comme prévu.
Ensuite, en 2007, le Hamas lance un coup de force à Gaza, passe à l’assaut des institutions de l’autorité autonome, tue 120 combattants du Fatah. Les généraux israéliens vont voir le premier ministre et lui disent : « On veut envoyer trois hélicoptères de combat pour soutenir le Fatah, l’Autorité palestinienne. » Là aussi, la réponse a été négative. La direction israélienne avait décidé de laisser le Hamas contrôler Gaza. À ce moment-là, en Cisjordanie, la police palestinienne et l’armée israélienne avaient repris leur coordination.
Est-ce à ce moment-là que débute ce « pas de deux » entre le Hamas et le gouvernement israélien ?
Ce n’est pas un pas de deux, c’est la décision stratégique du pouvoir israélien de laisser Gaza au Hamas pour bloquer toute possibilité d’accord avec les Palestiniens. Séparer Gaza de la Cisjordanie. Sur le fond, et contrairement à ce qui s’est raconté, le Hamas et le Fatah sont ennemis : ils se sont affrontés à Gaza lorsque le Cheikh Yassine, le fondateur de l’Union islamique à Gaza, a développé, dès la fin des années soixante, son mouvement, construisant de nouvelles mosquées, attaquant les éléments de gauche, tuant des professeurs considérés comme communistes, incendiant les cafés où l’on buvait encore de la bière…
À quelle époque ont eu lieu ces événements ?
La Moujamaa Al-Islami – l’Union islamique – a vu le jour en 70, dans le camp de réfugiés Chati et s’est développée très vite avec la bénédiction des autorités militaires. En septembre 1973, accompagné par le général gouverneur de Gaza, le Cheikh Yassine a inauguré le bâtiment de l’Union islamique. Il s’agissait en fait du siège des Frères musulmans à Gaza. La première intifada débute en décembre 1987 : on voit partout des drapeaux palestiniens, des portraits d’Arafat, et les religieux de l’Union islamique se tiennent d’abord tranquilles pour la plus grande satisfaction des militaires qui, dans un rapport, estiment qu’« ils sont formidables »…
Huit mois plus tard, ils découvrent que la Moujamaa Al-Islami s’est transformée en Hamas, le mouvement de résistance islamique, opposé à l’existence d’Israël. Sa branche armée, le commando Ezzedine Al-Qassam, attaque les forces israéliennes. Mais revenons en 2009, Netanyahou revient au pouvoir, et décide de poursuivre la politique menée par ses prédécesseurs, à savoir laisser Gaza au Hamas. Mais il faut lui donner les moyens de gouverner… et donc assurer son financement.
Vous vous êtes exprimé très récemment à ce sujet, une enquête a également été publiée par le quotidien israélien Haaretz… Comment se déroulait ce financement ?
Cela fait des années que je l’explique. Un jet privé venant du Qatar arrivait à l’aéroport Ben Gourion, un émissaire descendait avec des valises pleines de dollars, puis un convoi de la police israélienne l’accompagnait depuis le tarmac jusqu’à l’entrée de Gaza. Les valises étaient remises au Hamas, puis l’émissaire revenait et repartait dans l’avion. Je ne sais pas si ce sont des cadeaux du Qatar au Hamas ou s’ils étaient faits pour le compte d’Israël. Sur un temps long, cela représente des milliards.
S’il est difficile de déterminer l’origine de ce financement, est-il certain qu’il bénéficiait de l’assentiment d’Israël ?
Complètement. Pour autoriser l’arrivée d’un jet privé avec des dollars en liquide pour le Hamas, il faut l’autorisation du premier ministre de l’État d’Israël, de Netanyahou qui en 2019 expliquait aux députés du Likoud : « Qui veut empêcher la création d’un État palestinien, doit soutenir le renforcement du Hamas et le transfert de fonds au Hamas ».
Pendant les derniers mois, avez-vous décelé des signes annonciateurs des massacres du 7 octobre du côté du Hamas ? Quid du gouvernement de Benyamin Netanyahou ?
Dès la formation du gouvernement Netanyahou fin décembre 2022, j’ai eu le sentiment, que cette coalition ultranationaliste, orthodoxe et messianique, menait à une catastrophe. C’est le thème du Libelle que je publie au Seuil, Israël, l’agonie d’une démocratie. J’avais le sentiment que tôt ou tard, l’affaire palestinienne allait exploser, je croyais que cela arrivera en Cisjordanie. Il faut dire que le programme gouvernemental proclame d’emblée : « Le peuple juif a un droit exclusif et inaliénable sur la terre d’Israël. Le gouvernement développera l’implantation partout, y compris en Judée-Samarie (la Cisjordanie). »
Dès le 4 janvier, le ministre de la Justice, Yariv Levin, a présenté le projet de refonte judiciaire destiné à émasculer le pouvoir de la Cour suprême, le seul contre-pouvoir. Surtout Benyamin Netanyahou, pour réaliser le changement de régime, a fait entrer dans sa coalition les colons les plus radicaux, les plus racistes. Ils sont sur la même ligne idéologique que lui, persuadés que le peuple palestinien est une création factice du monde arabe pour détruire Israël. Il l’a écrit dans son livre programme, publié en 1993, Une place au sein des nations. C’est l’idéologie de son père, l’historien Benzion.
Pour le comprendre, il faut remonter aux années vingt et 30, au bouillonnement d’idées au sein de la communauté juive de Palestine. L’affrontement entre la vision d’un sionisme travailliste de David Ben Gourion et le sionisme nationaliste de Vladimir Jabotinsky, opposé à l’idée d’un judaïsme universaliste et au socialisme. Au sein de son mouvement, Jabotinsky faisait face à une opposition encore plus à droite. Néo fascistes, ils faisaient l’apologie de Mussolini. Le père de Netanyahou était très proche de ces groupes-là. Historien, il avait une vision profondément pessimiste de l’Histoire : « Le peuple juif a toujours été menacé de génocide : par les Égyptiens, les Persans, etc. Et aujourd’hui, ce sont les Arabes. »
Élu de justesse en 1996, Benyamin Netanyahou, qui, en 1995 et 1994, présidait de gigantesques manifestations où on scandait « à mort Arafat » et « à mort Rabin », a été obligé, sous la pression du président américain Bill Clinton, de serrer la main d’Arafat et d’accepter un retrait partiel de Hébron. La droite et les sionistes religieux ne lui ont pas pardonné cette concession. Il a perdu les élections en 1999.
Dix ans plus tard, il est de retour au pouvoir dans un environnement entièrement différent : Arafat n’est plus là, l’Autorité palestinienne a été laminée par la seconde intifada. Certes il y a Obama qui demande l’arrêt de la colonisation, mais le sionisme religieux, les colons sont passés à l’offensive. Après le retrait de Gaza en 2005, ils ont redéfini leurs objectifs : « Notre ennemi, c’est l’Israël séculier, les tribunaux, les médias. » Avec leurs valeurs messianiques, ils se lancent et infiltrent tous les instruments du pouvoir, trouvent de l’argent, créent des think tanks, par exemple Kohelet, qui va devenir une organisation centrale dans la galaxie sioniste religieuse. Ils aideront Netanyahou à faire voter, en 2018, la loi qui qualifie Israël d’État-nation du peuple juif et qui discrimine les non-juifs.
C’est la montée en puissance du messianisme que vous avez décrit dans votre ouvrage ?
Tout à fait, avec une première édition en 2013, « L’irrésistible ascension du messianisme juif ». À l’époque on me disait que ce n’était pas important, qu’ils étaient minoritaires ! Le livre est réédité, et mis à jour. Il vient de paraître, cette fois avec le sous-titre « Au nom du temple : l’arrivée au pouvoir des messianiques juifs ».
Précisément, qu’est-ce qui a changé depuis dix ans ?
Leur infiltration dans toutes les strates du pouvoir. Netanyahou les y a fait entrer comme ses alliés. Le gouvernement actuel compte des gens comme Bezalel Smotrich, Avi Maoz qui est un illuminé intégriste homophobe et raciste, qui ne veut pas de femmes en politique ni à l’armée, Orit Strook qui habite une colonie à l’intérieur d’Hébron. Ou encore Itamar Ben Gvir, le kahaniste ouvertement raciste…
Je raconte dans mon livre comment Netanyahou durant la campagne électorale de 2022, convoque chez lui, à Césarée, Ben Gvir, et lui explique au bord de la piscine : « Si tu veux entrer au gouvernement et devenir ministre de la Sécurité intérieure, tu vas enlever la photo de Baruch Goldstein (le terroriste juif qui assassina 29 Palestiniens à Hébron en 1994, N.D.L.R.) de ton salon. Et tu dis à tes supporters d’arrêter de crier morts aux Arabes, qu’ils crient plutôt morts aux terroristes. »
Et Ben Gvir, considéré comme un dangereux activiste radical, devient ministre de la Sécurité intérieure, qu’il a renommée Sécurité nationale. Une de ses premières décisions a été de réduire le temps des douches chaudes pour les détenus palestiniens : on croit rêver. Tout ce beau monde, avec leurs entourages de personnalités plus extrémistes les unes que les autres, est entré au gouvernement grâce à Netanyahou.
À cela il faut ajouter les ultraorthodoxes. Ils veulent garantir l’autonomie de leur communauté : pas d’armée, pas de travail, mais un financement de l’État. Dans les mois qui ont suivi la formation de ce gouvernement, on a assisté à un véritable pillage du budget de l’État. Des milliards sont allés dans les écoles talmudiques. D’un coup, Israël, pays high-tech, se retrouve avec des histoires moyenâgeuses…
Ce gouvernement a été très contesté par ce que l’on appelle le « mouvement pro-démocratie » ? Pensez-vous que celui-ci puisse avoir un avenir après les attaques du Hamas et la guerre actuelle ?
Je n’ai jamais vu les Israéliens manifester de la sorte contre le gouvernement. Le mouvement est gigantesque et bien vivant. Des milliers de volontaires remplacent le pouvoir là où il est absent. Car les choses se passent dans un désordre inimaginable dans ce pays censé être une grande start-up nation. Qu’il s’agisse d’évacuations de populations des zones de front, ou de la logistique et du transport des centaines de milliers de réservistes.
À Gaza, la situation est catastrophique, croyez-vous qu’il existe un risque de « seconde Nakba » ?
Non, il n’y aura pas d’expulsions de Palestiniens de Gaza. D’abord parce que l’Égypte n’en veut pas, et n’en a jamais voulu. Même avant 1967, lorsque Gaza était tenue par l’armée égyptienne, les Palestiniens n’avaient pas le droit d’aller en Égypte, ni même dans le Sinaï. Ce qui se passe à Gaza aujourd’hui est une tragédie épouvantable pour les Palestiniens, mais pas une nouvelle Nakba.
Dans ce cas, quel est l’objectif de Benyamin Netanyahou et de son gouvernement ?
L’objectif est simple : Israël vient de subir la plus grande défaite militaire depuis sa création et ne peut pas accepter l’existence à sa frontière d’une organisation capable de commettre de tels massacres. La mission confiée à l’armée est donc la destruction des capacités militaires du Hamas. Se pose la question des 222 otages israéliens, mais aussi des étrangers, auxquels s’ajoutent entre 100 et 200 disparus. Cela risque d’être bien pire si une intervention terrestre a lieu… Comment la société israélienne réagirait ? Il y aura une intervention terrestre, c’est sûr. La colère, la peur, la rage des Israéliens est immense. Les pertes palestiniennes sont déjà terribles. Cette guerre déclenchée par les massacres commis par le Hamas mène à des bains de sang comme la région n’en a pas connu depuis longtemps.
Venons-en à la Cisjordanie. Alors que tous les regards sont braqués sur Gaza, une centaine de Palestiniens y ont été tués depuis le 7 octobre. Quel regard portez-vous sur la situation ?
Les colons, et les plus radicaux d’entre eux, profitent de l’absence de l’armée qui maintenait un semblant d’ordre, pour attaquer des agriculteurs palestiniens, détruire des maisons. Il faut suivre la situation de très près, et ce serait peut-être le moment pour la communauté internationale et les Européens de s’exprimer et de condamner ces attaques de colons. Leur silence est scandaleux.
Pensez-vous qu’à un moment la société israélienne va demander des comptes à Netanyahou ?
Je l’espère ! Et je le crois, oui. Je vois autour de moi des gens qui étaient favorables à « Bibi » il y a un an et qui sont violemment contre aujourd’hui, dans un électorat plutôt séfarade, de classe moyenne. Les Israéliens lui reprochent la catastrophe, la gestion qui y a conduit, l’argent qui est allé là où il ne devait pas, dans les colonies, chez les orthodoxes, le non-développement de secteurs entiers du territoire, la corruption, l’impréparation militaire, l’échec de la défense passive… On a installé une barrière pour un milliard de dollars et elle a tenu dix minutes. Selon les sondages, si des élections avaient lieu, ce gouvernement serait totalement ratiboisé. Mais « Bibi » fait tout pour rester au pouvoir, et prépare l’après-guerre par toutes sortes de combines.
À l’appel de neuf syndicats et associations de retraités, des manifestations auront lieu partout en France ce mardi 24 octobre pour une augmentation de 10 % des pensions de retraite. Une première étape indispensable d’un « véritable rattrapage du pouvoir d’achat », selon les organisateurs.
Les retraités battront le pavé, ce mardi 24 octobre, pour leur pouvoir d’achat. En tête des revendications des neuf organisations à l’origine de la journée d’action (UCR CGT, UCR FO, CFTC, CFE-CGC, FSU, Solidaires, FGR-F, LSR, E & S-UNRPA) : une revalorisation des pensions de « 10 % immédiatement » et l’ouverture d’une « négociation pour rattraper le pouvoir d’achat perdu » ces dernières années.
Fin septembre, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a annoncé une hausse de toutes les pensions de 5,2 % au 1er janvier 2024. « Le compte n’y est pas », dénonce l’intersyndicale dans un communiqué commun. Non seulement, en application de la loi, « les pensions devraient augmenter d’au moins 5,35 %, et même plus en ajoutant l’inflation des mois de septembre et octobre 2023 lorsqu’elle sera connue », estiment les organisations de retraités.
Mais « depuis le 1er janvier 2017, les années du Président Emmanuel Macron ont fait perdre 9,6 % (de pouvoir d’achat aux retraités, N.D.L.R.) et l’équivalent de 2,4 mois de pension, et même, pour celles et ceux qui ont subi l’augmentation de la CSG au 1er janvier 2018, 11,5 % et 3,6 mois de pension ». En conséquence, les 10 % d’augmentation revendiquée ne sont qu’une première étape à « un véritable rattrapage du pouvoir d’achat ».
D’autant que les personnes âgées sont particulièrement touchées par les effets de l’inflation, évaluée à 4,9 % sur un an en septembre. « Depuis deux ans (les prix) des produits de première nécessité et des dépenses incompressibles augmentent bien plus que l’inflation officielle : gaz 80 %, électricité 28 %, pâtes 37 %, légumes frais 33 %, beurre 30 %, fromages 25 %, viandes, poissons et œufs 16,4 % », rappelle l’intersyndicale, soulignant que « l’enquête ”Budget de famille” de l’lnsee note que l’inflation frappe davantage les plus âgés, qui utilisent davantage du gaz ou du fioul, dont les prix ont bien plus augmenté que ceux de l’électricité, qui consacrent 20 % de leurs dépenses à l’alimentation à domicile ».
Et parmi ces générations, les femmes sont en première ligne avec une pension brute moyenne de 1 178 euros (contre 1 950 euros pour les hommes), rappelait le représentant de FO, lors de la conférence de presse commune annonçant la journée d’action, la semaine dernière.
Face à un exécutif qui prétend avoir les mains liées par la nécessité de rester dans les clous de la rigueur budgétaire et de la « compétitivité » des entreprises, les neuf organisations de retraités font valoir leurs arguments. « En un an en France, le nombre de personnes détenant plus d’un million de dollars est en hausse de 25 %, tandis que la richesse des ménages a reculé de 3,8 % en termes réels. Les inégalités augmentent, c’est un choix politique : augmenter les pensions et retraites, c’est possible », assurent-elles. Elles sont également déterminées à ne pas laisser l’État faire main basse sur les 68 milliards d’euros d’excédents des régimes complémentaires de l’Agirc-Arrco.
Indre, Cher, Charente, Vaucluse, Creuse… de nombreuses manifestations sont prévues ce mardi par les organisations syndicales. À Paris, le cortège partira à 14 h 30 du boulevard des Invalides, à côté du métro Varennes, non loin de l’Assemblée nationale.
Collecte solidaire de l’École Alternative des Monts d'Arrée -
Plusieurs camarades et sympathisants du PCF ont déjà contribué, comme la section du PCF Morlaix elle-même.
Les premiers dons ont été remis ce 24 octobre. Possibilité pour ceux qui le souhaitent de faire des dons (aliments, vêtements, chèques) demain, mercredi 25 octobre, au local du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac de 11h à 12h15 où nous tiendrons une permanence.
COMMUNIQUE DE PRESSE DE LA SECTION PCF DU PAYS DE MORLAIX
TEXTE D'APPEL AUX RASSEMBLEMENTS POUR LA PAIX
Israël-Palestine : ensemble, pour la paix et la justice !
Parce que nous condamnons les actes terroristes perpétrés par le Hamas le 7 octobre contre la population civile israélienne, parce qu’il ne s’agit pas d’un acte de résistance mais d’un acte de barbarie, nous appelons à ce que leurs auteurs soient traduits devant les juridictions internationales, et nous exprimons notre solidarité avec le peuple israélien et exigeons la libération immédiate des otages ;
Parce que nous condamnons le choix du gouvernement israélien d’extrême droite de bombarder aveuglément des civils et de soumettre des millions de Gazaouis à un blocus responsable d’une catastrophe humanitaire, au nom d’une logique de vengeance qui relève de crimes de guerre selon le droit international, nous crions également notre horreur devant ce que subit le peuple palestinien, innocent des crimes du Hamas ;
Parce que nous sommes pleinement solidaires du peuple palestinien, qui voit ses droits à l'existence et à un État niés depuis des décennies, et qui subit la colonisation, l’annexion et un régime de discriminations dans l’indifférence générale ;
Parce que nous dénonçons ceux qui veulent couper l’aide au développement pour la Palestine, en ajoutant ainsi de la misère à la misère ;
Parce que nous lançons un appel à l’unité de la Nation contre l’antisémitisme et le racisme anti-musulman ;
Nous exigeons :
Un cessez-le-feu immédiat avec la fin des bombardements et du déplacement forcé de la population.
La mise en place d’un corridor humanitaire pour acheminer les produits de première nécessité.
La protection de toutes les personnes civiles quelle que soit leur nationalité.
La levée du blocus de Gaza en place depuis 2007.
Une initiative diplomatique de la France pour une paix juste et durable sur la base des résolutions de l’ONU, en particulier la résolution n° 242 du Conseil de sécurité des Nations unies de 1967, exigeant le retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés.
La reconnaissance de l’État de Palestine par la France sur la base des frontières de 1967, aux côtés de l’État israélien, pour que les deux peuples réconciliés vivent en paix et en sécurité.
Nous appelons au rassemblement, initié par l’AFPS Pays de Morlaix, du mercredi 25 octobre à Morlaix (18 h – Place des Otages).
Avec les progressistes palestiniens et israéliens, avec toutes les forces démocratiques, avec toutes celles et tous ceux qui sont attachés dans notre pays au droit et à la justice, faisons grandir le mouvement populaire pour la paix et justice !
Plusieurs de nos camarades de Morlaix, nos camarades élus et militants de la section de Brest du PCF, d'autres camarades du sud-Finistère étaient à Châteaubriant en même temps que Fabien Roussel qui a prononcé un vibrant discours pour la Paix et contre toutes les haines dimanche pour rendre hommage aux 27 résistants communistes et cégétistes fusillés dans la carrière par les nazis après avoir été "choisis" par le régime de Vichy. En cette période où l'extrême-droite gouverne plusieurs pays du monde et d'Europe, influence les politiques en France et compte 89 députés, avec un discours complètement banalisé par la droite et une partie des médias, il est urgent de retrouver les idéaux fondateurs de notre République sociale, laïque.
***
De Tel-Aviv où il vit et enseigne à l’université, l’historien, ardent défenseur de la paix et de la fin de l’occupation, livre en exclusivité à l’Humanité son analyse lucide de la tragédie en cours au Proche-Orient, qui était selon lui, hélas, prévisible.
Historien engagé et volontiers polémiste, Shlomo Sand ne s’est jamais senti aussi mal depuis le 7 octobre. Soldat en 1967, il n’a cessé de militer pour la reconnaissance du droit à l’autodétermination du peuple palestinien et pour son droit à un État indépendant aux côtés de l’État d’Israël.
Mais il persiste dans son rêve que ses enfants et petits-enfants puissent un jour vivre dans « un État démocratique qui accorde les mêmes droits à tous ses citoyens. Il explique pourquoi dans l’entretien qu’il nous a accordé et dans son ouvrage, Deux peuples, un Etat ? Relire l’histoire du sionisme, à paraître en janvier 2024 au Seuil.
Propos recueillis par Latifa Madani, L'Humanité du 20 au 22 octobre 2023
Quel sentiment éprouvez-vous devant cette tragédie qui touche les peuples israélien et palestinien ?
Je suis en état de choc face au degré de violence. Je suis en train de m’éloigner de gens que je pensais proches. Je me sens seul, déprimé. J’ai été choqué, au début, par l’agression horrible du Hamas. Condamner le Hamas, il faut le faire. Ma critique profonde à l’égard de ce mouvement, au-delà de la violence, c’est son programme politique.
Il ne cherche pas le compromis avec les Israéliens. Mais, en tant que grand adepte de Gillo Pontecorvo et de son film la Bataille d’Alger, me sont revenus les propos adressés à un militaire français par un militant du FLN, considéré alors comme terroriste : « Si nous avions vos chars et vos avions, nous n’aurions pas commis d’actes de terreur avec les bombes dans nos couffins. » Ma position est de ne pas isoler cette violence du cadre général politique et historique qui l’a fait naître.
Comment en est-on arrivé là ?
Le Hamas arrive au pouvoir en 2005 grâce à Israël, surtout grâce à Ariel Sharon, premier ministre à l’époque. Il avait intérêt à ce que le Hamas prenne le pouvoir à Gaza afin de réduire les pressions pour le retrait total des territoires occupés en 1967. À ce moment-là, beaucoup de Palestiniens adhéraient à l’idée de deux États.
La stratégie de Sharon a été d’isoler la bande de Gaza de la Cisjordanie et d’éviter tout processus de paix. Il a instauré le siège de Gaza, qui dure depuis près de dix-huit ans. Ensuite, n’oublions pas que l’idéologie sioniste considère l’État d’Israël comme l’État des juifs et non de ses citoyens. Un État qui serait plus proche d’un juif qui habite à Paris que d’un arabe israélien vivant sur place. Un État dans lequel Il y a des citoyens de seconde zone, sans parler de ceux, dans les territoires occupés, qui n’ont aucun droit.
Cette idéologie nourrit les extrémismes, pendant que la gauche s’affaiblit considérablement. Jamais, dans l’histoire d’Israël, elle n’a été aussi faible – cela, dans un contexte d’affaiblissement mondial de la gauche. Enfin, l’absence de pressions internationales sur Israël a eu pour conséquence de renforcer un électorat et une opinion qui exigent de plus en plus l’éradication de la révolte palestinienne par tous les moyens possibles.
Beaucoup pointent du doigt la responsabilité du gouvernement de Benyamin Netanyahou et de sa coalition avec l’extrême droite et les suprématistes. Qu’en pensez-vous ?
Netanyahou n’est pas le seul responsable et coupable. Tout le monde au pouvoir en Israël est responsable et coupable, dans le passé et au présent. Le blocus de la bande de Gaza n’a pas commencé par l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, ni l’occupation, la colonisation et l’annexion de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Netanyahou est l’héritier direct d’Ariel Sharon. Il n’a fait qu’aggraver la situation en accélérant la colonisation en Cisjordanie.
Il faut savoir que quatre ministres du gouvernement actuel résident dans ces colonies, dans les territoires occupés ainsi que le chef d’état major de l’armée ! Rappelons qu’en 2022, 146 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie et, parmi eux, la journaliste Shireen Abu Akleh, dont le crime reste impuni à ce jour. Les attaques de villages palestiniens par les colons se multiplient sans que les assaillants ne soient inquiétés.
Face à cette impunité, les Palestiniens, eux, vivent dans l’absence d’une protection internationale. Plus grave, en octobre 2021, sous le gouvernement de Naftali Bennett-Yaïr Lapid, six ONG palestiniennes de défense des droits humains ont été déclarées « terroristes », sans qu’elles puissent avoir accès aux dossiers d’instruction pour organiser leur défense. La révolte des Palestiniens de Gaza a des origines profondes. Pour comprendre les atrocités commises et tout le malheur qui arrive aux Israéliens, un grand malheur, il faut chercher leurs racines dans l’histoire.
Pouvez-vous expliquer, remonter à ces racines ?
L’origine de cette violence, de la haine profonde des Palestiniens, remonte à la Nakba de 1948. Plus de 700 000 Palestiniens ont fui ou ont été chassés du territoire qui allait devenir Israël. À Gaza, les réfugiés et leurs descendants ont vu et voient, en face, de l’autre côté de la « frontière », l’implantation des kibboutz, villages et colonies.
En tant qu’historien, je me demande comment des gens dont l’imaginaire collectif repose sur la croyance qu’il y a deux mille ans, on a arraché leurs ancêtres de leurs terres, ne peuvent pas comprendre les gens qui ont été arrachés de leurs terres, il y a soixante-quinze ans, et qui, en plus, vivent en majorité dans la pauvreté. La plupart des Israéliens ne veulent pas savoir. Pourtant, il me revient ce point d’histoire édifiant.
Comme le rappelait Jean-Pierre Filiu, dans Histoire de Gaza, il s’agit de l’oraison funèbre prononcée par Moshe Dayan, chef d’état-major de l’armée, pour le soldat Roy Rotberg, enlevé et assassiné par des Palestiniens de Gaza en 1956 : « Ne rejetons pas aujourd’hui la faute sur les meurtriers. Depuis huit ans, ils sont assis dans les camps de réfugiés de Gaza et, sous leurs yeux, nous avons transformé les terres et les villages où eux et leurs pères vivaient à notre place. Nous devons rendre des comptes à nous-mêmes ; nous sommes une génération qui colonise la terre et nous devons regarder en face la haine qui enflamme et remplit la vie des centaines de milliers d’Arabes qui vivent autour de nous. C’est le sort de notre génération. C’est le choix de notre vie : être préparés et armés, forts et déterminés. »
Dans quel état d’esprit est l’opinion à Tel-Aviv ? Qu’en percevez-vous ?
C’est le pire moment dans l’histoire de la conscience politique israélienne. L’opinion, aujourd’hui, est revancharde, même chez les gens dits de gauche. Chaque Israélien compte des victimes parmi ses proches ou connaissances. Les gens sont « polarisés » sur l’atrocité des crimes commis par le Hamas. Pourtant, on ne peut pas représenter Israël comme une pure victime, même si les civils israéliens touchés sont des victimes, et rien ne peut justifier la tuerie d’enfants et de personnes innocentes, quelles qu’elles soient et où qu’elles soient, en Israël ou à Gaza.
Nous le savons tous depuis 1967 : le refus d’Israël de se retirer des territoires occupés et de reconnaître les droits des Palestiniens nous conduit à cette situation. Une situation qui, pour le moment, n’aide pas les Israéliens à faire des efforts pour prendre du recul. J’espère que ça va changer.
Peut-on dire que les responsabilités sont partagées entre les gouvernements israéliens et la communauté internationale ?
Israël et ceux qui le soutiennent profitent des massacres commis par le Hamas pour mobiliser les opinions pas seulement contre le Hamas mais contre les Palestiniens. Le rapprochement Arabie saoudite-Israël a été perçu comme un acte de paix alors qu’il vise à affaiblir la Chine et l’Iran et à réduire la question palestinienne à un détail. Il y a un mois, ici, tout le monde pensait qu’on pouvait enterrer la cause palestinienne, en particulier au regard de l’état de l’Autorité palestinienne à Ramallah
Le soutien inconditionnel d’Emmanuel Macron et de Joe Biden à Israël n’aide pas à entrevoir une issue de paix. Le problème n’est pas seulement de condamner le Hamas. Il est d’occulter la responsabilité d’Israël dans la tragédie en cours. La France doit avoir une position plus claire. Jamais la diplomatie française n’a été aussi faible. La France, attachée aux libertés, interdit les manifestations de soutien au peuple palestinien.
Or, sans solidarité avec ce peuple et avec sa cause, comment dès lors peut-on le convaincre de poursuivre la lutte sans avoir recours à la violence ? Emmanuel Macron suit Joe Biden les yeux fermés, au lieu d’avoir une politique plus intelligente : aider à un cessez-le-feu, à trouver des voies pour la paix et pour une solution politique.
Oui, condamner le Hamas et en même temps défendre la cause palestinienne ; réaffirmer que ce peuple a droit à son autodétermination, à cesser de souffrir ; mettre fin à une situation d’occupation qui dure depuis trop longtemps. Emmanuel Macron doit aussi condamner Israël dans sa persistance à ne pas reconnaître les droits des Palestiniens et, surtout, il doit dénoncer l’apartheid.
L’apartheid ? ! Savez-vous que ceux, en France, qui parlent d’apartheid pour définir la politique israélienne à l’égard des Palestiniens sont violemment critiqués…
Oui, Israël applique l’apartheid. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Tamir Pardo, ancien chef du Mossad de 2011 à 2016, qui l’a déclaré le 7 septembre à l’agence AP : « Les mécanismes israéliens de contrôle des Palestiniens, depuis les restrictions de mouvement jusqu’à leur placement sous la loi martiale, alors que les colons juifs dans les territoires occupés sont gouvernés par des tribunaux civils, sont à la hauteur de l’ancienne Afrique du Sud. » Menahem Begin, chef du Likoud, y avait lui aussi fait référence en 1977, lorsqu’il était pour accorder une citoyenneté aux populations occupées, parce que, disait-il, « sinon, Israël sera un régime d’apartheid ».
Entrevoyez-vous une issue pacifique aujourd’hui ?
En vérité, je ne crois pas à la paix aujourd’hui. L’unique espoir est que l’administration américaine fasse pression sur Israël pour négocier avec les Palestiniens. Sans une réelle détermination extérieure, il n’y aura pas de paix. Si on laisse les Israéliens poursuivre leur aveugle politique de colonisation, cela mènera à sa propre destruction.
Il n’y aura pas de solution armée à ce conflit. La négociation est la seule voie pour la survie de l’État d’Israël. Ma position demeure que, sans les Palestiniens, Israël ne peut pas vivre et disparaîtra. Mon prochain livre, Deux peuples, un Etat ? Relire l’histoire du sionisme explique qu’Israël n’a pas d’avenir au Proche-Orient sans les Palestiniens.
Quelles solutions, quelles options sont-elles possibles ?
La solution à deux États, je crois, n’est plus viable, hélas. Durant cinquante-cinq ans, j’ai été pour deux États, pour deux peuples sur les frontières de 1967. Une position partagée alors par beaucoup de Palestiniens d’Israël, de Cisjordanie et même de Gaza. Le grand leader Haider Abdel Shafi, que j’ai eu la chance de rencontrer à Gaza en 1988, nous encourageait à lutter dans ce sens.
Mais tout cela a été fortement compromis depuis Ariel Sharon, dont la stratégie a été d’isoler Gaza et de faire en sorte que le Hamas, qui n’est pas un partenaire pour la paix, y exerce le pouvoir. Aujourd’hui, la poursuite de la colonisation en vue d’une annexion est en train d’annihiler cet espoir. Plus de 850 000 Israéliens (non arabes) habitent en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés.
Dès lors, il reste deux options. Soit le transfert des populations. Des Israéliens pensent que l’on peut encore repousser les Palestiniens de Gaza vers le Sinaï. Mais je veux croire qu’Israël n’a pas intérêt à provoquer une nouvelle Nakba (NDLR : ce terme arabe signifie «catastrophe» et fait référence à l’exode forcé des Palestiniens en 1948), cela déstabiliserait toute la région.
Donc, il faut commencer à construire pas à pas les conditions historiques d’un État fédéral (ou fédération). Rappelons que presque tous les États fédéraux dans l’histoire sont nés du conflit et par la violence. Il est difficile de s’en convaincre aujourd’hui et même de l’imaginer, mais je pense que nous n’avons pas d’autre choix qu’une coexistence pacifique dans une fédération israélo-palestinienne.
Qui aujourd’hui peut être à l’initiative d’une telle solution politique ?
Les Palestiniens vivant en Israël (près de 2 millions) et beaucoup de ceux de Cisjordanie sont pour un État fédéral. Même Marwan Barghouti, hélas, toujours emprisonné. Lui reconnaît l’existence de l’entité israélienne, alors que le programme politique du Hamas vise l’instauration d’un « État islamique », théocratique.
Mais, avant de déboucher sur un compromis historique et sur la paix, il y aura encore, malheureusement, des catastrophes, car ce qui est grave dans notre monde actuel, c’est cette « symbiose » entre religion et nationalisme. De l’Inde jusqu’à l’Iran, de Gaza jusqu’à Jérusalem, le tandem religion et nationalisme et leur instrumentalisation sont la pire des choses.