Par Laurence Giavarini Maîtresse de conférences en littérature, Sauvons l'université !
La communication ministérielle laisse croire que l'enjeu de la nouvelle réforme de l'université française ne concerne que l'entrée en licence, la suppression du tirage au sort et le remplacement du système d'admission postbac. Les «attendus» génériques étant fixés pour chaque filière, il reviendrait aux conseils de classe des lycées d'évaluer l'adéquation des candidatures à ces «attendus», puis aux universités d'ajouter les leurs et de contrôler pour chaque candidature leur niveau de satisfaction. Mais ce n'est pas si simple, car un nouvel algorithme viendra traiter les dossiers et classer les candidatures APB est mort, vive APB!
Le ministère n'engagera aucun moyen supplémentaire sérieux permettant d'augmenter le nombre de places en IUT et en STS pour les étudiants issus des bacs professionnels et des bacs technologiques, de recruter de nouveaux enseignants dans les filières surchargées, d'assurer les enseignements de mise à niveau. Aucune des conditions minimales pour que la réforme réussisse n'étant respectée, l'objectif affiché ne peut être atteint. Une fois vérifiés et satisfaits les fameux «attendus», il n'y aurait plus de filières manquant de places, ni de mauvaise «orientation», ni d'«échec» en licence? Comment pourrait-il en aller ainsi dès lors que le recteur aura le pouvoir de contraindre les universités à accepter les étudiants qui resteraient sans solution d'inscription, quelles que soient les capacités d'accueil de l'établissement ?
Un coup pour rien donc ? Non, car le nouveau dispositif conforte des évolutions que le ministère tente de promouvoir depuis vingt ans. Il remet en cause à terme les quatre piliers de l'enseignement supérieur public français: le cadrage national des diplômes, la non-sélection à l'entrée, l'uniformité des frais d'inscription (historiquement bas en France), l'égalité entre les établissements. La loi n'évoque aucun de ces quatre points, pas plus que l'articulation entre grandes écoles et universités.
Or, l'instauration de plusieurs cursus au sein d'une même licence, du fait des dispositifs pour les étudiants plus «faibles» prévus par la nouvelle loi, produira une distinction croissante entre les différents diplômes de licence, induisant une dévitalisation du cadrage national... et la tentation pour les universités les plus «attractives» de créer leurs propres diplômes, quitte à les appeler autrement que « licence », avec la liberté de fixer leurs propres droits d'inscription: en quelques années, se développera ce qui existe déjà au niveau des masters, une variation de un à dix des frais d'inscription, sans même parler de la multiplication prévisible des licences proposées par des établissements privés.
Le fossé entre les universités recherchées (qui recruteront en premier) et les autres (présumées de deuxième choix dans tous les sens du terme) ne pourra que s'accroître.
L'inégalité des territoires, partagés entre facultés remédiant aux échecs du lycée et établissements articulant vraiment enseignement et recherche, sera ainsi organisée en un système sanctionné et voulu par la loi. Le renforcement des inégalités sociales devant le savoir en sera la conséquence mécanique. Fin de l'université publique.
AUCUNE DES CONDITIONS MINIMALES POUR QUE LA RÉFORME RÉUSSISSE N'EST RESPECTÉE.
Député communiste de Seine-Maritime, porte-parole du groupe GDR, Sébastien Jumel demande une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur l’affaire Lactalis, ses possibles conséquences en matière de santé et les défaillances du contrôle de l’Etat. Un scandale qui survient à l’issue des états généraux de l’alimentation.
Le scandale du lait contaminé à la salmonelle de l’usine Lactalis révèle des failles incroyables dans les procédures de sécurité alimentaire.
Il met en lumière l’affaiblissement de l’autorité de l’Etat et de ses moyens, l’Etat qui n’apparaît plus en capacité d’imposer le respect de la loi à des intérêts privés très puissants dans le secteur de l’agroalimentaire qui n’hésitent pas à s’affranchir de leurs obligations au risque même de mettre en péril la sécurité des consommateurs, des intérêts qui bravent les interdits, préférant payer des amendes pour leurs infractions que de respecter les règles de transparence les plus élémentaires.
C’est inacceptable et nous allons demander la constitution d’une commission d’enquête parlementaire pour faire la lumière sur les agissements de l’entreprise de transformation au centre de cette affaire et leurs conséquences possibles sur la santé de nos concitoyens, sur les défaillances de la chaîne de contrôle, sur l’incapacité du gouvernement à imposer l’ordre républicain face à des intérêts privés puissants.
Cette affaire survient à l’issue des états généraux de l’alimentation. Elle jette un doute sur l’efficacité réelle des mesures envisagées à l’issue de cette consultation. Des mesures qui devront se traduire dans la loi avec pour objectifs d’imposer aux entreprises de transformation alimentaire, dont Lactalis, et au secteur de la distribution une inversion dans la construction des prix afin d’assurer aux producteurs-agriculteurs-éleveurs des prix rémunérateurs. Des mesures qui devront assurer la traçabilité sur la qualité des produits vendus dans le commerce, au bénéfice des consommateurs.
Comment l’Etat, aujourd’hui l’arme au pied contre un groupe privé dans une affaire grave de sécurité alimentaire, fera-t-il demain pour imposer à ce dernier et aux autres entreprises du secteur des règles en matière de prix agricoles ?
Depuis de nombreuses années, les producteurs agricoles mobilisés pour défendre leur métier dénoncent l’arrogance, la loi du plus fort que font régner des groupes comme Lactalis mais aussi Bigard. Ce dernier a récemment refusé de se soumettre à une obligation de présence devant la représentation nationale dans le cadre des travaux parlementaires.
Il est temps que la légalité républicaine reprenne le dessus sur la puissance de l’argent. C’est le message de fond de cette affaire.
À l'occasion de l'année qui s'ouvre, le gouvernement essaye de rééquilibrer la perception qu'ont les Français de son action. Le président de la République avait en personne donné le la en tentant de capter l'intérêt de la jeunesse lors de ses voeux télévisés de nouvel an. D'où cette volonté de mettre le thème d'un « nouveau projet social » au coeur de son action. L'inflexion dans les mots est nette par rapport à l'image désastreuse de « présidence des riches » qui s'est peu à peu imposée. Elle est moins évidente dans la réalité.
Jusque-là, le président marquait son ambition de « libérer le pays » à coups de réformes emblématiques allant de la suppression de l'ISF au remodelage du Code du travail, sans guère se soucier des conséquences sociales de sa politique. Voici un Emmanuel Macron qui, comme s'il s'agissait là de simples « malentendus », affirme qu'il ne laissera personne au bord de la route. Et, dans un contre-pied pour le moins spectaculaire, de multiplier les promesses : un toit pour tous, le développement des réseaux de télécommunications et de transport, des prix agricoles rémunérateurs...
Pourtant, il y a loin du discours à la réalité. Le changement ne se lit ni dans la forme ni sur le fond. D'abord, pas de pause dans les réformes. « Les transformations se poursuivront avec la même force en 2018 », affirme le président, qui précise « qu'il n'arrêtera pas d'agir ».
Dix projets de loi sont ainsi inscrits au calendrier parlementaire, si l'on en croit le premier ministre. Ensuite, le fond des orientations ne change guère, comme le montre l'ordre du jour des réformes programmées. Le texte essentiel qui sera discuté au printemps prochain concernera l'entreprise. Il se pare de l'acronyme Pacte, pour plan d'action pour la croissance et la transformation des entreprises, et annonce diverses mesures en faveur de l'entreprise, des allègements d'impôts au relèvement des seuils sociaux. La réforme annoncée de la participation, quant à elle, ne remplacera pas les augmentations de salaire, qui sont tant attendues.
La réforme de l'indemnisation du chômage se concrétiserait par un contrôle renforcé des ayants droit. Côté formation professionnelle, l'idée centrale est de remettre les clés du système aux entreprises. Enfin, l'année 2018 sera celle de la relance des privatisations.
Dans ce contexte, le message en direction des jeunes est lui-même plein d'ambiguïté. En doublant ses voeux par la diffusion d'un résumé sur les réseaux sociaux, le président de la République a voulu faire coup double. Pour, in fine, se contenter de mettre en avant la responsabilité individuelle de chacun, oubliant à dessein le rôle de la puissance publique et de la responsabilité du chef de l'exécutif en la matière.
Le calcul est simple. Emmanuel Macron entend plus que jamais profiter des faiblesses des différentes forces d'opposition pour mener à bien ses projets de réformes. Miser sur une vie politique sans ressort, une gauche divisée, un syndicalisme désuni, un débat public paralysé est sans doute de bonne guerre mais aggrave les périls.
En ces temps troublés, que va devenir le contenu d'une démocratie déjà bien malade, si l'appel à l'unité nationale sert de paravent à la mise en oeuvre, à la hussarde, d'une politique dictée par les seules lois de la rentabilité financière ?
(*) Économiste et syndicaliste.
L'APPEL À L'UNITÉ NATIONALE N'ÔTE RIEN À L'ORDRE DU JOUR DES RÉFORMES ET NE REMET EN CAUSE AUCUNE DE LEURS ORIENTATIONS.
4 migrants sont morts à Calais en 2017, en 2016 ils étaient 14 et 18 en 2015. Sur instruction du sinistre Gérard Collomb, ministre de l'Intérieur qui n'a rien à envier à ceux d'autres époques, les policiers lacèrent les tentes des migrants par grand froid, leur interdisent l'accès aux abris, les gazent et les brutalisent, détruisent leurs effets personnels en plus parfaite contradiction avec les engagements internationaux en matière de traitement des réfugiés et de respects des droits de l'homme. Les mineurs isolés qui tentent souvent de rejoindre leurs familles en Angleterre sont victimes de toutes les exploitations.
C'est le dossier de L'Humanité du mardi 16 janvier, une série de témoignages sur la situation des exilés à Calais. Morceaux choisis:
Khan Mouzié: "Personne ne peut supporter les conditions dans lesquelles nous vivons, à Calais"
"Monsieur le président, je souhaite demander l'asile en France, j'ai traversé de nombreux pays pour parvenir jusqu'ici, l'Iran, la Turquie, les Balkans... On m'a obligé à plusieurs reprises à donner des empreintes digitales. Pour cette raison, parce que mes empreintes sont enregistrées dans d'autres pays européens, vous refusez de m'accorder la protection de la France. Nous sommes nombreux dans cette situation à Calais. Nous essayons maintenant de passer en Angleterre parce que, nulle part en Europe, on n'a voulu nous accueillir. Monsieur le président, personne ne peut supporter les conditions dans lesquelles nous vivons ici, à Calais. Les nuits sont froides et, régulièrement, vos policiers jettent nos affaires dans des bennes à ordures. A deux reprises, ils m'ont cassé la main. Un matin même, j'ai été gazé pendant que je faisais ma prière. Monsieur le président, je souhaite de tout mon coeur pouvoir vivre en France et y apporter mon savoir-faire. Pourquoi me condamnez-vous à cette vie-là?"
Mathilde Robert: "L'une des politiques les plus dures jamais menées en matière d'immigration"
"Cela fait deux mois que je suis arrivée à Calais comme volontaire à l'Auberge des migrants, à la fin de mes études. Ce que je veux dire à Emmanuel Macron, c'est que personne n'est dupe. Sous ses beaux discours, il conduit avec Gérard Collomb l'une des politiques les plus dures et inhumaines jamais menées en matière d'immigration. Leur cynisme me dégoûte. La réalité, c'est que, à Calais, trois personnes sont mortes et une à été très grièvement blessée en tentant de franchir la frontière au cours du dernier mois. La réalité, c'est que la frontière et leurs politiques tuent. Harcèlement policier permanent, violence, destruction régulière de leurs maigres effets, refus d'ouverture des hébergements d'urgence disponibles... les exilé.e.s sont désespéré.e.s et prennent tous les risques. J'ai honte que cela se déroule dans mon pays, dont la devise républicaine est "Liberté, égalité, fraternité". L'un des exilés, apprenant que j'étais française: "I learned one thing in french, in Calais. It's: Allez, dégage!"
Hervé Caux, secrétaire général CGT du port de Calais: "Les exilés doivent accéder plus facilement à l'asile et au travail"
"Monsieur le président, ceux qui travaillent sur le port de Calais ont eu de nombreuses occasions de subir l'échec des méthodes inefficaces de vos prédécesseurs pour gérer les difficultés liées à la présence à Calais, d'exilés désireux de passer en Grande-Bretagne. Depuis votre élection, nous continuons d'en faire les frais chaque jour. Comment travailler sereinement quand vous savez qu'une femme ou un enfant risque peut-être sa vie derrière les portes d'un camion? Et lorsque vous l'ouvrez, et que vous voyez leur regard, comment ne pas comprendre que les solutions de l'extrême-droite ne sont pas les bonnes? Il s'agit d'êtres humains en détresse. La solution, monsieur Macron, est que ces exilés accèdent plus facilement à l'asile et au travail. Faute de quoi, l'Angleterre restera un eldorado et les travailleurs du port continueront de faire les frais de politiques inhumaines menées depuis vingt ans. Quelles réponses concrètes apportez-vous, par ailleurs, aux conséquences sociales et économiques du Brexit, qui s'annoncent dévastatrices?"
François Guénoc, vice-président de l'Auberge des migrants: "Vous ne gagnerez pas la guerre d'usure contre les exilés et leurs soutiens"
"Monsieur le Président, vous venez ce mardi sur la frontière britannique à Calais. Ici, nous, bénévoles et militants, travaillons depuis plus de vingt ans pour aider les exilés à survivre et trouver une place en Europe, à l'abri des guerres, de la répression, de la misère. Au lieu d'avoir à nos côtés le gouvernement de la République, nous devons faire face à la police. Et solliciter la solidarité d'autres citoyens pour abriter, fournir des vêtements et les sommes nécessaires pour préparer et distribuer des repas. Nous devons travailler avec les exilés dans la rue, le vent et la pluie. Le projet de loi que votre ministre de l'intérieur vient de présenter aux associations n'est qu'une aggravation de la politique menée par vos prédécesseurs. Politique qui a fait la preuve de son inhumanité, de son coût exorbitant et de son inefficacité. Vous avez décidé de mener une guerre d'usure contre les exilés, les bénévoles et les militants. Vous ne la gagnerez pas. Appuyés sur la devise républicaine et nos valeurs de solidarité, nous ne baisserons jamais les bras".
À l'occasion de l'année qui s'ouvre, le gouvernement essaye de rééquilibrer la perception qu'ont les Français de son action. Le président de la République avait en personne donné le la en tentant de capter l'intérêt de la jeunesse lors de ses voeux télévisés de nouvel an. D'où cette volonté de mettre le thème d'un « nouveau projet social » au coeur de son action. L'inflexion dans les mots est nette par rapport à l'image désastreuse de « présidence des riches » qui s'est peu à peu imposée. Elle est moins évidente dans la réalité.
Jusque-là, le président marquait son ambition de « libérer le pays » à coups de réformes emblématiques allant de la suppression de l'ISF au remodelage du Code du travail, sans guère se soucier des conséquences sociales de sa politique. Voici un Emmanuel Macron qui, comme s'il s'agissait là de simples « malentendus », affirme qu'il ne laissera personne au bord de la route. Et, dans un contre-pied pour le moins spectaculaire, de multiplier les promesses : un toit pour tous, le développement des réseaux de télécommunications et de transport, des prix agricoles rémunérateurs...
Pourtant, il y a loin du discours à la réalité. Le changement ne se lit ni dans la forme ni sur le fond. D'abord, pas de pause dans les réformes. « Les transformations se poursuivront avec la même force en 2018 », affirme le président, qui précise « qu'il n'arrêtera pas d'agir ».
Dix projets de loi sont ainsi inscrits au calendrier parlementaire, si l'on en croit le premier ministre. Ensuite, le fond des orientations ne change guère, comme le montre l'ordre du jour des réformes programmées. Le texte essentiel qui sera discuté au printemps prochain concernera l'entreprise. Il se pare de l'acronyme Pacte, pour plan d'action pour la croissance et la transformation des entreprises, et annonce diverses mesures en faveur de l'entreprise, des allègements d'impôts au relèvement des seuils sociaux. La réforme annoncée de la participation, quant à elle, ne remplacera pas les augmentations de salaire, qui sont tant attendues.
La réforme de l'indemnisation du chômage se concrétiserait par un contrôle renforcé des ayants droit. Côté formation professionnelle, l'idée centrale est de remettre les clés du système aux entreprises. Enfin, l'année 2018 sera celle de la relance des privatisations.
Dans ce contexte, le message en direction des jeunes est lui-même plein d'ambiguïté. En doublant ses voeux par la diffusion d'un résumé sur les réseaux sociaux, le président de la République a voulu faire coup double. Pour, in fine, se contenter de mettre en avant la responsabilité individuelle de chacun, oubliant à dessein le rôle de la puissance publique et de la responsabilité du chef de l'exécutif en la matière.
Le calcul est simple. Emmanuel Macron entend plus que jamais profiter des faiblesses des différentes forces d'opposition pour mener à bien ses projets de réformes. Miser sur une vie politique sans ressort, une gauche divisée, un syndicalisme désuni, un débat public paralysé est sans doute de bonne guerre mais aggrave les périls.
En ces temps troublés, que va devenir le contenu d'une démocratie déjà bien malade, si l'appel à l'unité nationale sert de paravent à la mise en oeuvre, à la hussarde, d'une politique dictée par les seules lois de la rentabilité financière ?
(*) Économiste et syndicaliste.
L'APPEL À L'UNITÉ NATIONALE N'ÔTE RIEN À L'ORDRE DU JOUR DES RÉFORMES ET NE REMET EN CAUSE AUCUNE DE LEURS ORIENTATIONS.
Le gouvernement engage mercredi une réflexion sur la réforme de l'action publique afin d'en réduire la dépense. Mais cette ambition semble ne pas prendre en compte la réalité de cette dépense, que plusieurs études placent dans « la moyenne des pays développés ».
À l’issue du premier conseil des ministres de 2018, le gouvernement tiendra un séminaire qui sera largement consacré à un des projets portés par Emmanuel Macron : la réforme de l’État. Le 13 octobre 2017, un Comité action publique 2022 (« CAP 2022 »), principalement constitué de représentants du secteur privé (lire Le gouvernement privatise le futur des services publics), avait été instauré par le premier ministre pour préparer cette réforme structurelle. Il doit rendre son rapport en mars prochain, mais le gouvernement entend d’ores et déjà avancer sur ce terrain.
La démarche gouvernementale s’appuie sur une démarche a priori de bon sens : celle de rendre l’action publique plus efficace, ce qui ne peut faire l’objet que d’un consensus. Mais, en réalité, cette démarche est avant tout comptable. Il s’agit de remplir les objectifs ambitieux de réduction des déficits et de la dépense publique affichés dans la loi de programmation 2018-2022 des finances votée avec le projet de loi en fin d’année dernière. Ce texte prévoit de ramener les dépenses publiques (hors crédit d’impôts) de 54,7 % du PIB en 2017 à 50,9 % en 2022. Une baisse très marquée rendue nécessaire par le financement du taux de prélèvement obligatoire de 1,1 point durant la même période et qui passera par une décélération de la croissance des dépenses en volume (donc hors effet de l’inflation) sur les deux dernières années du quinquennat : + 0,2 % en 2021 et + 0,1 % en 2022, contre + 0,5 % cette année, par exemple.
Bref, cette réforme de l’État pourrait bien n’être que ce qu’elle est souvent : une justification d’une austérité future par la mise en avant de chiffres « chocs » comme le fameux « 57 % du PIB de dépenses publiques », répété à l’envi pour faire accroire que rien n’a été fait en France sur le sujet. Or ce n'est pas le cas. Les précédents gouvernements ont tenté eux aussi de contrôler et de freiner la croissance de la dépense publique. La Loi organique relative aux lois de finances (LOLF), en 2001, en était une qui, en théorie, renforçait la responsabilité du respect des budgets. Elle a été suivie, au cours du quinquennat de Nicolas Sarkozy, par la Révision générale des politiques publiques (RGPP) qui s’est rapidement résumée au non-remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux.
Ces politiques n’ont-elles eu aucun impact ? Si l’on regarde la seule évolution du rapport entre la dépense comptable des administrations publiques sur le PIB, on peut le croire. Voilà dix ans, ce ratio est passé de 52,2 % à 56,4 %. En réalité, une grande partie de cette hausse s’explique par l’affaiblissement de la croissance. C’est la crise de 2009 qui a fait passer subitement, durant cette année, ce ratio au-dessus de 56 %, où il est encore. La France a fait jouer les « stabilisateurs automatiques », avec succès, puisque la contraction du PIB durant cette année 2009 a été nettement plus faible qu’ailleurs (− 2,9 % en France en volume contre − 5,6 % en Allemagne). Néanmoins, la croissance a été ensuite assez faible, empêchant la baisse rapide de ce ratio. Mais depuis 2009, il reste relativement stable. Il a dépassé de peu, en 2014, 57 % du PIB (à 57,1 %), mais est retombé en 2017 à 56,4 %, soit sous son niveau de 2012.
Dans le détail, on prend conscience qu’il n’y a pas en France d’État inconscient et irresponsable. Une étude de France Stratégie, le laboratoire de pensée de Matignon, de décembre 2017, est venue le rappeler. Certes, la France figure bien parmi les pays ayant un ratio de dépenses publiques élevé. Si l’on observe toutefois les évolutions, elle n’est pas forcément un mauvais élève. France Stratégie insiste ainsi sur le fait que « la croissance des dépenses publiques par habitant de la France se situe dans la moyenne des pays développés ». Il n’y a donc pas de dérapage ou de « gabegie ». L’emploi public a largement contribué à cet effort puisque, souligne l’étude, « la part des rémunérations publiques dans le PIB est stable en France depuis 2000 », autrement dit il n’y a pas eu, comme on l’entend souvent, de gonflement de l’emploi public pour compenser le chômage. Au contraire, le gel de l’indice, mis en pause par le gouvernement précédent, mais relancé par l’actuel exécutif, et la RGPP sous Nicolas Sarkozy ont conduit à une baisse de l’emploi public. France Stratégie ajoute que « le niveau des rémunérations par emploi public de la France apparaît relativement modéré en comparaison internationale ».
Certes, avec 83 emplois publics pour 1 000 habitants, il est relativement élevé, mais il demeure inférieur à des pays présentés comme des « modèles » par le gouvernement : le Canada ou la Suède. Il est intéressant de noter que le recul de l’emploi public suédois s’est effectué à partir d’un niveau beaucoup plus élevé que celui de la France (près de 180 pour 1 000 habitants en 1985 contre 138 aujourd’hui). La réduction de l’emploi public de 150 000 postes, affichée par le candidat Macron et confirmée par le président élu, ne pourra donc se faire qu’au prix d’une détérioration ou d’une privatisation des services publics. C’est le chemin suivi par le Royaume-Uni au cours des trente dernières années, mais le prix à payer a été lourd : les inégalités territoriales ont explosé, comme le confirmait une étude récente de l’ONS, le bureau britannique des statistiques. Une situation qui, associée à une dégradation des services publics, n’est pas étrangère au vote en faveur du Brexit outre-Manche.
Mais le gouvernement veut néanmoins améliorer l’efficacité de l’État, estimant que les administrations dépensent sans doute trop pour leur fonctionnement. Or, là aussi, cette vision est simpliste et réductrice. Depuis dix ans, la croissance de la consommation intermédiaire des administrations a été de 0,2 %, soit autant que la Suède (0,2 %), moins que celle de l’Allemagne (+ 0,7 %) et que celle de la moyenne des pays de l’OCDE (+ 0,3 %). Le niveau de cette consommation est inférieur à celui des États-Unis, par exemple. Il n’y a donc pas là de dissipation de l’argent public. On notera également le recul de l’investissement public (− 0,6 %, soit deux fois plus que la moyenne de l’OCDE). Là encore, on voit mal comment faire passer l’État français pour un Léviathan irresponsable.
Dépenses modérées en termes d’assurance chômage ou d’assurance maladie
Par conséquent, faire croire que par la compression de l’emploi public ou par la « modernisation » des services publics, on pourrait réduire notablement le ratio de dépense publique sur le PIB relève principalement d’un argumentaire populiste libéral consistant à faire du fonctionnaire et de l’État un bouc émissaire des problèmes du pays. En réalité, les précédentes réformes de l’État ont déjà porté leurs fruits et aller plus loin ne peut se faire qu’au détriment de la qualité des services publics et du niveau de vie des fonctionnaires (population déjà ciblée par le gouvernement).
L’écart entre la France et les autres grands États réside principalement dans les transferts sociaux. Lesquels ont beaucoup crû avec la crise, comme c’est là leur fonction. La France n’est pas de ce point de vue une exception. France Stratégie considère que notre pays est moins « administré » que « socialisé », autrement dit qu’il partage davantage les risques. Le niveau de dépenses sociales atteint près de 25 %, soit le deuxième plus haut niveau de l’UE, après la Finlande, mais sept points de plus que l’Allemagne. Pour autant, la France n’est pas outrageusement « généreuse » : la dépense sociale moyenne par habitant est de 7 700 euros, un chiffre dans la moyenne européenne. Et l’essentiel de la dépense sociale va à la vieillesse, un poste qui, pour l’instant, est en excédent (en déficit modéré en ajoutant le fonds de solidarité vieillesse) en 2017.
En revanche, la France affiche des dépenses modérées en comparaison des autres pays développés en termes d’assurance chômage ou d’assurance maladie. On constate même que la France est plutôt en queue de peloton avec 14 000 euros par chômeur contre 25 000 euros en Allemagne, par exemple. C’est dire si la volonté du gouvernement de « contrôler » les chômeurs semble avant tout relever de l’effet d’annonce…
Se concentrer comme le fait le gouvernement sur le seul ratio des dépenses publiques sur le PIB et croire qu’on peut le faire baisser en agissant sur le seul numérateur de ce ratio serait refuser de prendre en compte la complexité et la réalité de la situation française. Il est difficile de baisser les dépenses publiques en France, parce que ces dernières ne sont tout simplement pas trop élevées. Elles correspondent à un certain modèle économique plutôt stable que dynamique et limitant le creusement des inégalités. Un récent rapport sur les inégalités de plusieurs économistes spécialisés sur le sujet a souligné l’exception française dans ce domaine.
On peut certes critiquer ce modèle, mais il faut alors être clair : faire de la baisse de la dépense publique la priorité se paie par un creusement des inégalités, une vulnérabilité plus forte en cas de crise et des tensions sociales croissantes. Celui qui souhaitera changer ce modèle ne pourra faire l’impasse sur la privatisation de la protection sociale et la réduction de la qualité des services publics. Il ne peut être question de préserver le « modèle français » par une politique de réduction de la dépense de l’État. Et, en tout état de cause, il est vain de penser réduire cette dépense par une simple modernisation des administrations puisque ces dernières ne semblent pas plus inefficaces que beaucoup d’autres.
Le gouvernement le sait puisque le premier ministre Édouard Philippe a dû renoncer à ses rodomontades de début de mandat. Lors de son discours de politique générale, début juillet, il claironnait ainsi vouloir stabiliser en volume la dépense publique et réduire de 80 milliards d’euros celle-ci sur le quinquennat. Dans le projet de loi de finances 2018 présenté deux mois plus tard, il s’est contenté d’infléchir la croissance des dépenses publiques à 0,5 % contre 0,8 % en 2017, ce qui représente déjà un effort considérable.
Baisser les dépenses publiques est un exercice périlleux et difficile. Si la France affiche un déficit public encore important, elle le doit aussi à des choix politiques discutables, et notamment l’importance des baisses de cotisation et des crédits d’impôts. Ces derniers, à commencer par le CICE, représentent pas moins de deux points de PIB de dépenses publiques (ce qui permet de relativiser les discours alarmistes sur les 57 % du PIB de dépenses publiques), pour un effet sur l’emploi extrêmement faible. Les bonus fiscaux faits dans le projet de loi de finances 2018 au capital exercent une pression supplémentaire sur les dépenses publiques, sans, là encore, fournir de résultats convaincants en termes d’emploi.
Le non-dit de la politique du gouvernement est bien que sa politique de réforme n’est pas capable, de son aveu même (le gouvernement ne prévoit aucune accélération de la croissance d’ici à 2022), de renforcer la croissance potentielle de la France pour assurer un meilleur financement des dépenses publiques. Or c’est bien par la croissance que se rétablissent les finances publiques, pas par des contractions de dépenses. Au contraire, comme l’ont montré les économistes Lawrence Summers et Antonio Fatas en 2015, l’austérité budgétaire réduit durablement la croissance à long terme, balayant l’argument classique du « mal nécessaire » pour des gains « futurs ».
Le gouvernement est donc sur un terrain glissant. Il doit faire la part des choses entre l’exigence de baisse des dépenses de la partie droite de son électorat et l’exigence sociale de sa partie gauche. Certains observateurs estiment qu’il a établi les « réformes de droite », comme celles du marché du travail ou de la fiscalité du capital, au début du quinquennat pour pouvoir infléchir sa politique à gauche en fin de quinquennat. Mais alors, sauf accélération de la croissance, il devra abandonner son ambition de réduction de la dépense publique. Si ce projet de réforme de l’action publique débouche sur des privatisations, sur des contractions de crédit public ou sur des réductions de postes de fonctionnaires, elles devront porter principalement sur les années 2020-2022. Il sera alors très difficile pour l’exécutif de rééquilibrer son action avant le scrutin présidentiel de 2022.
Jadis, les bourgeois avaient leurs pauvres. Ils leur versaient une pièce au sortir de la messe afin de se racheter une conscience. Ils se préparaient un futur paradisiaque par cette offrande destinée aussi au regard inquisiteur de Dieu. Aujourd'hui, pour qu'un riche se regarde dans la glace sans être tenté de l'essuyer, comme disait Jules Renard, il doit annoncer urbi et orbi qu'il va utiliser une partie de ses deniers en investissant dans une cause louable.
C'est ce qu'a fait Muriel Pénicaud afin d'endiguer le malaise né des conséquences de la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) sur son patrimoine personnel. Grâce à cette miraculeuse décision, la ministre du Travail va économiser 62 000 € par an, preuve que l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même et que le Père Noël a aussi ses favoris. Interrogée sur le délicat sujet lors d'un passage sur les ondes de France Inter, Muriel Pénicaud a donc rétorqué qu'elle allait verser la somme susdite « dans un fonds qui soutient l'économie sociale et solidaire ».
Les mots magiques sont lâchés. La morale est sauve.Tout est bien qui finit bien, même si l'on sent la décision prise en catastrophe, afin d'échapper au scandale. Par parenthèse, si la ministre voulait vraiment apporter son écot à la cause humanitaire, il y a longtemps qu'elle aurait pu le faire puisqu'elle dispose d'un patrimoine de 7,5 millions d'euros (excusez du peu) en assurance vie, placement typique de ceux qui aiment s'enrichir en dormant.
Mais on ne va pas épiloguer sur le cas Pénicaud. Cependant, son exemple illustre plus que de longs discours l'injustice fondamentale de la politique suivie par Emmanuel Macron. Pour amuser le bon peuple, on parle de nouveau monde, de réformes, d'efforts partagés, j'en passe et des meilleures. A l'arrivée, on se retrouve avec une batterie de mesures marquées du sceau de l'iniquité, la plus emblématique d'entre elles étant l'enterrement de l'ISF, décidé alors que l'on verse des larmes de crocodile sur l'endettement du pays, le manque de moyens de l'Etat et le « coût du travail ».
Amélie de Montchalin, coordinatrice du groupe LREM à la commission des Finances de l'Assemblée nationale, et que l'on dit promise à un grand avenir, a poussé ce cri de victoire dans Libération : « Nous avons fait notre boulot de député, il n'y a plus d'ISF. » Curieuse conception de la fonction d'élu du peuple que de brûler un cierge pour fêter l'avènement d'un nouveau privilège, quand bien même le président de la République avait-il annoncé la couleur. Si la députée Montchalin se réclamait de la droite, qui rêvait depuis longtemps de contre-révolution fiscale sans jamais oser franchir le Rubicon, cela pourrait se comprendre. Mais comment justifier un tel archaïsme quand on se veut moderniste ?
La députée LREM a une réponse toute trouvée, celle que l'on ressasse durant les universités d'été du Medef,celle que l'on béatifie au sommet de Davos (où Emmanuel Macron sera présent cette année), celle que l'on entend dans la bouche des commentateurs bien en cour : aider les riches, c'est aider le pays, car ils vont investir dans l'industrie ou dans les services. Comme le dit Benjamin Griveaux, ci-devant porte-parole du gouvernement : « Ce gouvernement ne fait pas de cadeaux aux riches : il permet de mettre de l'argent dans des entreprises pour y créer des emplois. » C'est la fameuse théorie du « ruissellement », selon laquelle les petits ruisseaux des privilèges font les grandes rivières de l'opulence collective.
Seulement voilà : ce raisonnement relève au mieux de la fausse information ( pardon : de la fake news) et au pis du complotisme idéologique entretenu par les suprémacistes du marché. S'il suffisait de rendre les riches plus riches pour que les pauvres le soient moins, cela se saurait.
Avec le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi),le crédit d'impôt recherche et quelques autres joyeusetés, la France a mis au point une machine infernale qui consiste à piocher dans les caisses publiques pour remplir celle des oligarques, avec à la clé la promesse de relancer la croissance et de créer des emplois comme le Christ multipliait les petits pains. Résultat : alors que les taux
LA CASTE DU CAC 40 EXHIBE DES PROFITS AU BEAU FIXE, ET LA FRANCE DETIENT LE RECORD D'EUROPE DES DIVIDENDES VERSÉS.
d'intérêt sont nuls et le prix de l'énergie au plus bas, la reprise demeure faiblarde et le chômage, massif. En revanche, la caste du CAC 40 exhibe des profits au beau fixe, et la France détient le record d'Europe des dividendes versés, ce qui valide la définition de l'actionnaire naguère proposée par Robert Sabatier : « Un homme bénéficiant de l'action des autres ».
Après une telle expérience, persister à dire qu'il suffit d'enrichir les riches pour enrichir le pays relève de l'acharnement idéologique. C'est le niveau zéro de la pensée économique, à peine au-dessus d'un tweet de Donald Trump. Que des personnes aveuglées par un postulat de classe s'y rallient, passe encore. Que des esprits se réclamant du combat émancipateur ne s'en émeuvent pas davantage et vénèrent Emmanuel Macron alors même qu'il fait reculer un principe clé de l'idéal républicain, voilà qui est moins compréhensible. Albert Camus était plus lucide quand il affirmait : « II n'y a ni justice ni liberté lorsque l'argent est toujours roi. »
Ce débat était organisé à l'initiative du PCF, le 31 octobre 2017, à l'espace Niemeyer, lors du cycle de rencontres « Rêvolutions », à l'occasion du centenaire de la révolution russe de 1917.
RAPPEL DES FAITS Le socialisme et le communisme ont été marqués, le siècle dernier, par un fort étatisme. Cette présence de l'État dans toutes les sphères de la société a même été théorisée comme modèle. Quelles leçons en tirer ?
Andreï Gratchev Politologue russe, journaliste, ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev
«LA NÉCESSITÉ DE DÉFENDRE LA RÉVOLUTION RUSSE CONDUIT À INTRODUIRE UNE SORTE D'ÉTAT D'URGENCE. » ANDREÏ GRATCHEV
Catherine Samary Économiste, spécialiste de la Yougoslavie
«NOUS SOMMES À NOUVEAU CONFRONTÉS À UN CAPITALISME GLOBALISÉ, AVEC UNE PUISSANCE ORGANIQUE PLUS FORTE QUE JAMAIS.» CATHERINE SAMARY
Lydia Samarbakhsh Responsable PCF aux relations internationales
«PLUTÔT QUE DE S'INTERROGER SUR PLUS OU MOINS D'ÉTAT, IL FAUT DÉFINIR QUEL ÉTAT ET QUI DOIT EXERCER LE POUVOIR.» LYDIA SAMARBAKHSH
Dans quelles conditions le modele communistes avec un etat socialiste fort est-il ne ?
ANDREI GRATCHEV
Si l’on veut réfléchir sur le modèle russe de l’application du projet communiste, on ne peut pas, effectivement, contourner la question des rapports entre communisme, socialisme et étatisme. Ce rapport se noue dans les conditions de la naissance du projet communiste en Russie. La révolution de 1917 commence en février avec la chute de la monarchie russe. Comme toute révolution digne de ce nom, c’est une révolution qui n’est pas l’œuvre de qui que ce soit, c’est une révolution qui n’a demandé de permission à personne. Elle arrive comme fruit de nos contradictions dramatiques, graves, de la société russe de l’époque, avec un Etat arriéré sur les plans économique, social et politique. Le pays est dirigé par un régime féodal, corrompu et en pleine décomposition, qui n’a aps hésité à le plonger dans une guerre impérialiste dont les objectifs sont incompris par la majorité des russes. 1917 est le produit de cette crise que vivait la Russie en tant que société et en tant qu’empire. La révolution traduit aussi la crise capitaliste mondiale, globale, dont l’expression intime a été la première guerre mondiale. La porte de sortie proposée par les bolchevicks et par Lénine a été tirée par trois idées essentielles : la terre pour les paysans, la paix pour les soldats et la population, les entreprises pour les travailleurs. Les bolchevicks se considéraient comme les héritiers à la fois de la grande révolution française antiféodale, et de la Commune de Paris à l’amorce anticapitaliste. En Octobre 1917, l’ambition des bolchevicks et de Lénine a té de compresser en l’espace de huit mois la périiode de quelque quatre-vingt ans qu’avait vécue la France netre 1789 et 1871. Les bolchevicks face à la déception et à l’impatience des masses ont suggéré un projet de révolution poste – capitaliste dans une société qui n’avait pas encore été à l’école de la révolution bourgeoise. C’était une sorte d’arme atomique des bolchevicks parce qu’ils se croyaient armés par les connaissances des lois de l’histoire, par ce déterminisme appris de l’Europe occidentale, de Marx et de ses successeurs. D’où cette détermination, ce courage, de se mettre à la tête du projet de transformation de la Russie, mais aussi du reste du monde. Lénine croyait au fait que la révolution russe allait servir de déclenchement de la révolution planétaire anticapitaliste, donc socialiste.
CATHERINE SAMARY
La révolution russe se déroule dans un contexte international qui s’est prolongé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, celui d’une crise culturelle du capitalisme comme système, non surmontée dans l’entre-deux-guerres marquée par la diffusion du fascisme. Dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, des révolutions vont surgir en Chine, en Yougoslavie … Cela se produit dans des situations à la fois analogues et différentes de la Première Guerre mondiale parce que l’URSS existe. La société yougoslave est largement similaire à la société russe, toutes proportions gardées. C’est une société de la périphérie capitaliste, majoritairement paysanne … En Russie, la guerre favorise sans doute l’étatisme, mais elle a été produite non par la révolution, mais par la contre-révolution et les interventions intérieures et extérieures contre elle. L’alternative et la problématique, pour l’ensemble des pays du monde entier, étaient les suivantes : une fois que s’est cristallisé le modèle capitaliste et impérialiste, avec se capacité militaire, son système économique, ses crédits conditionnés et ses institutions peut-on imaginer et imaginer qu’il soit possible d’aller vers une transformation socialiste, une remise en cause pacifique des rapports de domination et d’oppression ? L’expérience des pays capitalistes développés, l’expérience pacifique du Chili, puis l’expérience contemporaine … invitent à nous questionner. Nous sommes à nouveau confrontés à un capitalisme globalisé, avec une puissance organique plus forte que jamais. Peut-on concevoir de sortir de la barbarie capitaliste et de la guerre sociales actuelles par un processus démocratiques ? L’intérêt de l’expérience yougoslave c’est qu’elle nous permet d’apprécier que, dans des conditions comparables, une autre variante s’est présentée.
QUELLE LEçon tirer de ces experiences ?
ANDREI GRATCHEV
La deuxième spécificité bolchevick du projet communiste à la russe, c’était la violence. La violence de la révolution réalisée en pleine guerre. La promesse de paix lancée par la révolution débouche très vite sur une terrible guerre civile accentuée par l’intervention étrangère des anciens alliés de la Russie. Bref, la nécessité de défendre la révolution conduit à introduire une sorte d’état d’urgence. D’où cette marque de fabrique, ce piège en même temps, politique et historique, dans lequel est tombé le modèle russe et soviétique, que je qualifierai de « communisme de guerre ». Ce « communisme de guerre » s’est transformé en modèle de gestion monopolistique de la société par le Parti. Parti qui se croyait représentant des masses travailleuses, une sorte de porte-parole plus démocratique d’une grande majorité de la population. Au nom de la protection des acquis de la Révolution, cela a provoqué le début de l’étatisation. Lénine à la fin de sa vie constatant que la révolution bolchevick n’avait pas été suivie par les autres pays a suggéré une sorte de répit, peut être un recul. Il nous a laissé dans l’ambigüité sur ce point. S’agissait-il d’un recul temporaire ou bien d’une sorte de choix de faire marche arrière, pas seulement pour les obligations de la renaissance économique, mais comprenant que le pluralisme économique allait ramener le pluralisme politique ? Cela, on ne le saura jamais. Les commandes de cette révolution sont reprises par Staline, l’étatisation, la bureaucratisation iront s’accélérant.
CATHERINE SAMARY
En Yougoslavie l’autogestion n’a pas été introduite par un mouvement analogue à la révolution d’Octobre. En même temps Octobre 1917 a été étudiée de façon très attentive par les communistes yougoslaves. Leur admiration se portait sur la stratégie politique de la dualité du pouvoir. La révolution yougoslave a transformé la lutte antifasciste en une lutte de transformation sociale et nationale. Les comités de libération nationale et une armée de libération populaire ont permis que le parti communiste arrive au pouvoir à la sortie de la guerre. Cette résistance était en conflit avec ce que Staline avait négocié dans les négociations diplomatiques internationales, à savoir le partage du monde à la conférence de Yalta… La Yougoslavie refusait le sort qu’on lui promettait : demeurer dans le giron capitaliste. Il n’y avai, à l’époque, aucune critique public possible du stalinisme, et l’URSS était très populaire. Toute critique était renvoyée à une opposition trotskyste et réprimée comme telle. La rupture et l’introduction de l’autogestion s’effectuent car le parti communiste yougoslave est fort de son succès et de ses combats populaires jusqu’en Grèce, dans les Balkans, en Albanie … Ce que Staline n’a pas toléré, c’est la remise en cause de sa politique hégémoniques sur les expériences révolutionnaires dans le monde. Pour résister contre Staline et l’étatisme, ces communistes se réclament de la Commune de Paris et développe l’autogestion, même partielle. L’autogestion était alors perçue comme un système anarchiste, une organisation de l’économie où chaque entreprise serait gérée par les salariés de manière décentralisée. Or, tout projet de développement socialiste impliquait une réduction des inégalités et une industrialisation des régions pauvres. Comment rendre compatible la planification avec un projet permettant aux travailleurs et aux paysans d’être responsables dans le processus ? Telle était la difficulté. Cette contradiction était réelle. On apercevra vite une inégalité de développement à l’intérieur du pays et une perte de pouvoir de l’autogestion, qui ne fut pas renforcée contrairement à une idée reçue par la décentralisation marchande. On assiste, en outre, à une montée des pouvoirs technocratiques dans les entreprises. Pour autant, il y avait la l’idée d’une résistance autogestionnaires à la fois à l’aliénation des travailleurs à un plan étatiste et l’aliénation par le marché. Le dépassement de cette contradiction ne se fait pas de façon satisfaisante mais sera introduite dans la Constitution yougoslave. L’autogestion est revendiquée de bas en haut, la planification autogestionnaire et les communautés autogestionnaires d’intérêt associe travailleurs, producteurs et représentants locaux pour gérer les services de crèches, de transport, l’université, les usines … Les autogestionnaires deviennent responsables non pas seulement à l’échelle de l’entreprise, ils deviennent responsables des grands choix de société pour leur pays. Le plan et l’Etat sont ainsi socialisés, ce qui implique une séparation du parti et de l’état, fusion dont Rosa Luxemburg avait bien repéré les erreurs et dont Lénine a pris conscience dans son testament.
LIDIA SAMARBAKHSH
Il faut d’abord s’extraire de cette idée de modèle de l’Union Soviétique et des pays de l’Est afin de jeter un regard neuf plus empreint d’analyses pour les étudier en tant qu’expériences historiques. En suite il faut davantage sur l’analyse des conditions historiques du combat émancipateur tel qu’il se pose aujourd’hui.
a l’heure où le néolibéralisme rejette toute intervention de l’etat, que pourrait être un projet communiste qui met en son cœur l’appropriation sociale ?
LIDIA SAMARBAKHSH
Les conditions actuelles sont marquées par la domination du capitalisme financiarisé sur la mondialisation et par une interdépendance conditionnée par cette domination capitalise. Le développement de politiques néolibérales a appauvri les peuples et les place en permanence en situation de compétition, de concurrence et de tension. Par ailleurs, du fait de l’affaiblissement ou du moins de la dissémination des forces de gauche, on assiste à une montée des courants et des forces nationalistes qui prétendent se poser en seule alternative des politiques néolibérales. En France, la façon dont le candidat Emmanuel Macron a mené sa campagne électorale a été traversé par deux éléments, au diapason d’ailleurs de ses adversaires ou principaux courants politiques. En se disant ni de gauche, ni de droite ou plutôt « de droite et de gauche », il s’est défini en même temps de droite « pour la liberté » et de gauche « pour l’égalité ». Par ailleurs, notamment dans son projet de refondation de l’Union Européenne, il met en confrontation les forces d’ouvertures à des forces conservatrices repliées sur elles-mêmes. Le président Macron veut ainsi pousser plus encore le néolibéralisme qui avait fait de l’état le grand organisateur du marché pour le tenir maintenant totalement à distance du marché. Cela correspond à ces accords de libre-échange qui veulent pérenniser les tribunaux arbitraux mettant les multinationales en situation de juger les Etats qui mènent des politiques publiques contrevenant à la loi du marché. Cette conception est très agressive puisqu’elle veut faire fonctionner l’Etat sur le modèle de l’entreprise. Il ne s’agit pas seulement de se fixer des objectifs afin de rationnaliser les services et de les rendre plus efficaces mais de faire régner l’esprit de compétition et la loi du marché afin de gouverner l’Et at. On le voit avec les mesures fiscales prises . cette vision est celle d’un Etat privatisé qui devrait se réduire aux secteurs clés (police, justice et armée) garantissant la stabilité du capitalisme. Une réponse communiste ne peut pas se situer dans ce faux débat entre les libéraux et l’extrême droite, entre plus ou moins d’état. Si l’on s’inscrit dans un combat d’émancipation humaine et sociale, on ne peut proposer comme alternative à l’Etat néolibéral, un plus d’Etat sans se poser la question sur la nature de cet état et la façon dont il est organisé. On ne peut pas soutenir que l’on aurait besoin de l’état organisé par la bourgeoisie pour assurer la domination du capital.
QUELLE REPONSE NOUVELLE ALORS ?
LIDIA SAMARBAKHSH
La réponse doit tenir compte des contradictions que le néolibéralisme génère. La réponse de transformation profonde de la société dans un processus ne peut pas se réduire aux deux options (l’étatisme ou le capitalisme qui soit néolibéral ou social-libéral) qui mettent l’Etat en crise et en faillite. Plutôt que de s’interroger sur plus ou moins d’Etat, il faut définir quel Etat et qui doit exercer le pouvoir. Il s’agit d’organiser les institutions à partir de biens communs ou de communs afin que les citoyens en prenant le pouvoir prennent leurs affaires en main, c'est-à-dire qu’ils soient en capacité de participer aux choix nationaux et à leurs évaluations. Je citerai à ce propos l’exemple de la sécurité Sociale conçue par Ambroise Croizat comme un commun à tous. Le ministre communiste parlait alors de « caisses gérées par les premiers intéressés eux-mêmes », d’une « institution » qui ne soit pas le fait « d’une gestion paternaliste ou étatiste, mais de l’effort conscient des bénéficiaires eux-mêmes ». Ni une propriété de l’Eta, ni une propriété privée, mais une gestion paritaire avec des ressources socialisées. Il n’est pas anodin que les néolibéraux aient engagé la sécurité Sociale dans une étatisation graduelle. La prise contrôle par l’Etat de la sécurité Sociale s’inscrit dans une perspective de privatisation, de concéder au privé ce qui, pour l’instant, a été géré par les travailleurs eux-mêmes. Cette capacité pour les citoyens d’être des acteurs politiques est une menace pour le capitalisme. La réponse se fait, par l’expérimentation, dans les luttes, dans l’affrontement politique et idéologique. La visée communiste n’est pas de chercher un modèle mais d’être à l’affût de toutes les expériences sociales qui sont déjà à l’œuvre et qui permettent d’amorcer des transformations de la société, et même des transformations de société. Elles posent la conception même de l’Etat par leurs pratiques et par leurs objectifs, celle d’une démocratisation de l’Etat, d’une fonction décentralisée et autogestionnaire.
GAËL DE SANTIS EXTRAITS RETRANSCRITS PAR PIERRE CHAILLAN, NICOLAS DUTENT ET JEROME SKALKI
La ministre des transports Elisabeth Born convoque aujourd'hui, le 8 janvier, le patron de la SNCF pour lui demander des comptes suite à la "succession d'incidents importants et médiatisés" survenus ces dernières semaines dans les gares parisiennes de Montparnasse, Bercy et Saint-Lazare.
Il est assez curieux de voir une ministre des transports s’étonner des récents dysfonctionnements de la SNCF tant les différentes politiques menées depuis plus de 20 ans en matière de service public ferroviaire, aussi bien marchandise que voyageur, sont désastreuses. Les derniers chiffres sont éloquents : 2014, suppression de 1432 postes – 2015, 1100 postes – 2016, 1400 postes – 2017, 1200 postes et pour 2018, SNCF Mobilité a déjà annoncé 2000 suppressions d’emplois.
Les suppressions massives d’emplois s’accompagnent d’un manque d’investissement abyssal avec pour conséquence directe un réseau ferré et des installations de sécurité qui ne cessent de se délabrer. L’accident de Brétigny en est le triste exemple.
La SNCF est aujourd’hui malade des choix imposés conjointement par direction et gouvernement. Un duo infernal, où le dogme de la rentabilité est érigé en alpha et oméga des politiques ferroviaires.
Nous sommes aujourd’hui en droit de demander des comptes, à la SNCF bien sur, mais aussi aux différents gouvernements. Ceux-ci, tout en votant l’ouverture à la concurrence, ont abandonné toute forme de gouvernance de l’entreprise publique, en laissant les mains-libres à une direction d’entreprise. Les ministres des transports passent, les accidents et incidents se multiplient mais les fossoyeurs du rail public, Guillaume Pépy en tête, demeurent.
D’autres solutions existent. Plutôt que de stigmatiser les cheminots et de pénaliser les usagers, il est temps de mettre fin au dogme libéral qui guide gouvernement et direction dans la gestion de la SNCF.
Le PCF demande à ce que l’État français reprenne en intégralité la dette du système ferroviaire, et investisse de façon massive dans la régénération du réseau, les trains de nuits, les TET.
Le PCF porte l’idée d’un grand service public ferroviaire du 21è siècle, au sein d’une entreprise unique et intégrée, qui permette à chacune et chacun de se déplacer quel que soit son lieu de résidence sur le territoire, tout en assurant des conditions de travail décentes pour les cheminot-es.
Le 3 février prochain dans le cadre des états généraux du progrès social que nous tiendrons à Paris, nous ferons des propositions pour créer ce grand service public ferroviaire du 21è sièc
:
Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste.
Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale.
Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.