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18 août 2020 2 18 /08 /août /2020 07:15
Moyen-orient. Les Émirats enterrent « l’initiative arabe » de 2002 - Pierre Barbancey, L'Humanité, 17 août 2020
Lundi, 17 Août, 2020
Moyen-orient. Les Émirats enterrent « l’initiative arabe » de 2002

Les pays arabes avaient proposé une normalisation avec Israël en échange de la fin de l’occupation. Abou Dhabi tue cet accord.

 

Les Émirats arabes unis (EAU) ont beau expliquer depuis jeudi que la normalisation annoncée avec Israël mettait fin aux récents projets d’annexion en Cisjordanie occupée, le premier ministre israélien s’est empressé de le nier : « J’ai apporté la paix, je réaliserai l’annexion », a-t-il dit. En réalité, il semble plutôt que Benyamin Netanyahou était plutôt confronté au refus de l’armée israélienne de reprendre en charge directement le contrôle des Palestiniens, tâche dévolue à l’Autorité palestinienne depuis sa mise en place après les accords d’Oslo. Ce qui permet à Israël d’économiser des centaines de millions de dollars par an et d’engager moins de soldats dans ces territoires.

But ultime des États-Unis et d’Israël : endiguer l’Iran.

Depuis le 1er juillet, date annoncée de l’annexion, rien n’avait vraiment bougé. L’opportunité était donc bonne pour commencer à mettre en place ce qui reste le but ultime des États-Unis et d’Israël, cette fameuse normalisation permettant un endiguement de l’Iran. Depuis jeudi, les rumeurs vont bon train quant aux suivants sur la liste. On parle du Bahreïn, du sultanat d’Oman et même du Soudan. Si, comme les Palestiniens choqués le demandent, la Ligue arabe se réunit, les débats risquent d’être houleux. Mais, comme à l’habitude, ils ne seront suivis d’aucun effet. Si les Émirats arabes unis deviennent le premier pays du Golfe à passer un accord avec Israël et le troisième pays arabe après l’Égypte et la Jordanie, la signification est toute autre. D’abord, il est évident que cet acte politique ne peut être isolé et qu’Abou Dhabi a reçu l’aval des principaux États constituant le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Dans un tweet, le ministre saoudien de la Culture et de l’Information, Adel Al. Toraifi, a ainsi exhorté les autres pays de la région « à dépasser les discours dévastateurs du nationalisme arabe factice et des islamistes terroristes ». Il dévoile ainsi une partie du plan final qui voudrait que le nouveau Moyen-Orient ne soit plus constitué d’États-nations mais d’entités confessionnelles, chacune sous l’égide d’un parrain (d’où les tensions entre l’Arabie saoudite et la Turquie s’agissant du monde sunnite), ce qui devrait faire dresser l’oreille au Liban. La normalisation des relations des Occidentaux avec l’Iran pourrait d’ailleurs s’appuyer sur un tel schéma.

Un accord sur le dos des Palestiniens

Plus directement, pour les Palestiniens, l’accord entre les EAU et Israël signifie que ce qu’on a appelé « l’initiative arabe » est morte et enterrée, même si la Ligue arabe n’a jamais vraiment essayé de la faire vivre, alors qu’elle en est l’initiatrice. Formulée en 2002, elle proposait à Israël une normalisation avec l’ensemble des pays arabes en échange de la fin de la colonisation, d’un retrait sur les frontières de 1967 et d’accepter que Jérusalem-Est soit la capitale du futur État de Palestine.

Les EAU viennent donc de passer un accord sur le dos des Palestiniens, puisqu’il n’y a aucune contrepartie politique. Pour mieux faire passer la pilule, les annonces se multiplient maintenant de coopération entre sociétés israéliennes et Émirats, concernant les recherches sur le Covid-19 ! Le 3 juillet, avant même l’annonce de la normalisation, la plus importante entreprise israélienne aéronautique et de défense, Israel Aerospace Industries, détenue par l’État, et Rafael Advanced Defense Systems, société également publique, avaient signé un protocole d’entente avec Group 42, une firme de technologie privée basée à Abou Dhabi. Et, pour faire bonne mesure, l’armée israélienne a fermé dimanche la zone maritime de la bande de Gaza, empêchant ainsi les pêcheurs palestiniens de sortir en mer.

Pierre Barbancey
Moyen-orient. Les Émirats enterrent « l’initiative arabe » de 2002 - Pierre Barbancey, L'Humanité, 17 août 2020
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18 août 2020 2 18 /08 /août /2020 05:47

Il y a 76 ans aujourd’hui ; le 15 août 1944 commençait le débarquement allié en Provence ayant pour nom « Anvil-Dragon. Il a mobilisé 900 000 hommes dont 250 000 sont sous l’uniforme français. Parmi ces derniers la moitié est issue de troupes issues des colonies (tirailleurs sénégalais et algériens, goumiers et tabors marocains, marsouins du Pacifique et des Antilles, etc.). Les villes de Marseille, Toulon, Fréjus, etc., et plus largement tout le Sud de l’hexagone sont libérées par ces soldats.

Ce n’était pas la première fois que des troupes « coloniales » étaient engagées dans des guerres menées par les puissances européennes.

On en trouve ainsi trace dans la guerre franco-prussienne de 1870 avec la participation de troupes algériennes puis lors de la première guerre mondiale où ils sont 180 000 soldats avec comme bilan 72 000 morts.

A partir de 1919 la conscription devient obligatoire dans les colonies. Il est donc erroné de présenter la participation à cette guerre comme issus d’un attachement à la France et du volontariat. En témoigne de multiples révoltes contre la conscription tant en Afrique subsaharienne qu’en Afrique du Nord. Ils sont ainsi près de 300 000 à être engagés dans le conflit (Ainsi, dès mars 1940, 10 000 soldats indochinois, 10 000 Malgaches, 68 500 soldats d’Afrique noire et plus de 200 000 d’Afrique du Nord participent à la « drôle de guerre »). Ces troupes indigènes jouèrent un rôle décisif dans la campagne d’Italie en mai 1944 puis dans la libération de la métropole en 1944-1945.

Dès l’automne 1944, une fois que la victoire est assurée, les tirailleurs coloniaux sont démobilisés. Le général De Gaulle évoque explicitement la nécessité du « blanchiment des forces françaises ». Les alliés états-uniens sont également de cet avis. Les troupes coloniales qui ont tant payées la libération de l’hexagone sont de ce fait absentes du défilé de la victoire à Paris. De surcroît les démobilisés ne reçoivent pas leurs arriérés de soldes et leurs primes de démobilisation. C’est ce qui conduira à la mutinerie de Thiaroye en novembre 1944. La répression fut sanglante avec un bilan de 35 morts et de nombreux blessés.

Comble de l’injustice, la loi dite de « cristallisation » adopté en 1959 gèle le montant des pensions de guerre pour les seuls soldats coloniaux (Cette cristallisation a consisté à figer à la fois la valeur du point, l’indice et les règles juridiques permettant de calculer le montant de la pension). Il faudra un combat de plus de plus de quatre décennies pour que la cristallisation soit abrogée en 2007. Entre temps la majorité d’entre eux étaient décédés.

 

________________________________________________

 

 

Une plaque commémorative a été posée sur la façade du bar associatif Aux Deux Rivières à Morlaix. C'est dans cet immeuble (ancienne corderie) que plus de cent tirailleurs sénégalais ont été hébergé, refusant d'embarquer pour leur retour au Sénégal dans l'attente de la solde qui leur était due.

Claude Bonnard

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:33

 

Cette nouvelle période de sécheresse ravive les débats sur le partage de l’eau en France. Marion Veber, responsable des programmes de la Fondation Danielle-Mitterrand, pointe du doigt les politiques nationales et les opérateurs privés, tout en préconisant plus de démocratie. Entretien.

Marion Veber

Responsable des programmes à la Fondation Danielle-Mitterrand

 

La France semblait épargnée par les crises hydriques jusque-là. Ce temps est-il révolu ?

Marion Veber Il suffit d’observer ce qu’il se passe : le nombre de sécheresses augmente, c’est presque devenu normal. Chaque année, des territoires sont placés en zone de crise hydrique. Je pense notamment au Massif central qui subit des sécheresses depuis quatre ans. Celles-ci sont la conséquence des activités humaines et de nos choix de développement qui ont bouleversé le cycle de l’eau. Nous avons priorisé une agriculture intensive et chimique, surtout après la Seconde Guerre mondiale, pour en tirer un maximum de bénéfices. Ce qui nous a menés à des monocultures à grande échelle, perdant tout lien raisonné et raisonnable à la terre. Nous ne pointons pas du doigt les agriculteurs, mais le modèle agricole décidé au niveau national et européen avec la PAC. Il existe aussi une fracture importante entre la métropole et les Outre-mer. C’est un problème qui ne touche pas que l’agriculture, mais également les besoins vitaux des populations (boisson, hygiène, etc.).

 

Comment expliquer que la situation n’évolue pas ?

Marion Veber Ce système agricole va à l’inverse des préconisations des experts du climat et des hydrologues. Ils nous invitent à revenir à des systèmes liés à la permaculture, à l’agroécologie, et à travailler sur des parcelles plus petites. Toutes les pistes nous sont données. Mais elles ne sont pas retenues, car il existe un lobbying du secteur privé de l’eau. La France accueille parmi les plus importantes multinationales du secteur (Veolia, Suez, Saur). La tendance mondiale qui consiste à marchandiser, privatiser et financiariser l’eau, mais aussi à promouvoir des solutions basées sur la technologie, renforce les problèmes. Ces idées sont portées par les multinationales et les autres acteurs de l’eau. Ils se réunissent, notamment lors des forums mondiaux de l’eau, tous les trois ans, et influent sur les décisions des organes de l’ONU et des États. L’eau ne devrait pas être pensée comme une ressource à gérer, mais bien comme un élément soutenant la vie.

Comment éviter la répétition de ces crises hydriques ?

Marion Veber Après les élections de mars dernier, on va voir si les remunicipalisations promises vont être engagées. C’est un enjeu clé pour penser l’eau sur le long terme, en apportant davantage de démocratie et de transparence. Il faut privilégier une approche par les droits humains, et non par le marché. L’eau est un droit, elle ne se mérite pas. La place des usagers est aussi très faible sur les décisions autour de l’eau. Il faudrait redonner davantage de poids à certains usagers dans les comités de bassin (instances de concertation locale sur la gestion de l’eau – NDLR). Malheureusement, le gouvernement ne semble pas conscient de la situation et ne prend pas de décision en ce sens. Certaines avancées ne sont pas retenues, alors qu’elles constituent un consensus dans la communauté scientifique et sont mises en place dans certains territoires en France. Les agriculteurs sont nombreux à se considérer paysans avant tout, et non pas exploitants. Il faut surtout montrer les réussites et les modèles vertueux, à la fois pour les écosystèmes, mais aussi pour les agriculteurs.

Entretien réalisé par

Mathieu Lorrriaux

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 06:00
Quand le couple fait révolution 5/5. Laura Marx et Paul Lafargue, commun, commune (Jérôme Skalski, L'Humanité, 14 août 2020)
Quand le couple fait révolution 5/5. Laura Marx et Paul Lafargue, commun, commune

L’auteur du Droit à la paresse et la deuxième fille de Karl Marx et de Jenny von Westphalen formèrent un couple fusionnel, unissant leur énergie pour le triomphe du mouvement d’émancipation de la classe laborieuse.

 

Le massacre de Fourmies du 1 er mai 1891 avait fait neuf morts. Les manifestants, armés de bouquets de fleurs d’aubépines et tombés sous les balles de la troupe venue pacifier à coups de fusil Lebel la ville ouvrière du Nord, découvraient le sens de « l’ordre républicain » du jeune et avenant progrès en marche, les bottes encore tachées du sang de la Commune et des expéditions du Tonkin.

Paul Lafargue fut un propagateur ardent du socialisme scientifique.

« En présence de l’anxiété du monde des affaires, se demandant si la première ville industrielle de France va briser l’écluse qui contient la marée rouge et encourager tous les désordres et toutes les violences… vous renverrez à l’Allemagne, sa digne patrie, le candidat Lafargue, gendre du Prussien Karl Marx », déclare, dans le placard qu’il fait afficher sur les murs de Lille, le candidat gouvernemental Hector Depasse, au lendemain du premier tour des élections législatives de 1891. Lafargue, incarcéré à Sainte-Pélagie pour un « appel au meurtre » aussi imaginaire que le sens du « droit démocratique » et des « valeurs chrétiennes » du patronat et de la bourgeoisie du pays de P’tit Quinquin, sera élu le 8 novembre et, libéré à contrecœur, siégera comme député de Lille pendant deux ans. Laura, pour une fois, emportée par l’enthousiasme de la victoire de la cause ouvrière et communiste, l’accompagnera dans son déplacement à Lille.

Anglaise par son éducation, née en 1845 à Bruxelles, elle était une Tamise, discrète et mélancolique mais aussi indomptable. De tempérament méridional et quelquefois tropical dans ses indignations et ses emportements, né à Santiago de Cuba en 1842, il avait passé son adolescence à Bordeaux et engagé ses études à Paris. Développant la critique marxienne du système de l’exploitation salariale dans le sens d’une radicalité souvent méconnue, l’auteur du Droit à la paresse (1) fut un propagateur ardent du socialisme scientifique. Traduisant en français de nombreux ouvrages de son père dans des versions devenues classiques (2), Laura Marx-Lafargue fut et reste, secrètement, l’initiatrice de la lecture qu’en firent, en font et en feront, à leur insu le plus souvent, de nombreux militants politiques et syndicaux révolutionnaires dans la langue du Contrat social.

Laura sera de tous les combats et de de toutes les réflexions de Paul

Paul et Laura, la deuxième fille de l’auteur du Capital, se rencontrent à Londres dans la maison des Marx en 1865. Pour le jeune étudiant en médecine et militant républicain et socialiste de 24 ans, c’est le coup de foudre. Ils se marient en 1868. Après la mort de Friedrich Engels en 1895, ils s’installeront à Draveil pour passer les dernières années de leur vie. Laura sera de tous les combats de Paul. Elle sera aussi de toutes les réflexions de l’écrivain, du polémiste et du journaliste, l’un et l’autre attachés à défendre de ses corruptions la pensée du Maure (3). Elle fut aussi de son dernier vœu, décidant avec lui de mettre fin volontairement à ses jours au seuil de la vieillesse.

Effacée, elle sera toujours réticente à participer à ses nombreuses actions publiques. À une exception près, au moins, le 18 novembre 1891 à Lille, événement qu’elle racontera dans une lettre au « Général », Engels : « Une multitude de citoyennes se sont saisies de moi. Une femme me tenait de chaque côté et je ne sais combien d’autres suivaient et me soulevaient presque de terre. La salle était bondée à s’étouffer. Des bancs se sont effondrés sous le poids des masses. Deux fenêtres ont volé en éclats… Cela a été un spectacle grandiose et j’aurais voulu que tu sois là pour le voir. »

Face au mur des fusillés de la Commune, à jamais indisociables, volcan des Antilles aux pentes brunes enlacé par un fleuve remontant aux blanches brumes automnales, il et elle reposent au Père-Lachaise. 

(1) Le Droit à la paresse, de Paul Lafargue. Éditions Mille et Une Nuits, Paris, 2000. (2) Le Manifeste du Parti communiste, de Karl Marx et Friedrich Engels, traduit par Laura Lafargue. Éditions le Temps des cerises, Paris, 1998. (3) Surnom de Karl Marx.
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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 05:59
Manifestation de défense de l'emploi chez Hop! à Morlaix en juillet 2020

Manifestation de défense de l'emploi chez Hop! à Morlaix en juillet 2020

Vendredi, 14 Août, 2020 - L'Humanité
Compagnies aériennes. Hop ! largue ses travailleurs

La direction de la filiale d’Air France a présenté mercredi un plan social à ses salariés. Les syndicats dénoncent une manœuvre financière sur le dos des contribuables.

 

Le crash social avait été annoncé début juillet. Ses contours se sont profilés cette semaine, au désespoir des salariés. La direction nantaise de Hop !, filiale d’Air France en charge des vols domestiques, a confirmé mercredi à ses employés qu’elle taillerait massivement dans ses effectifs, au cours d’un CSE extraordinaire. En tout, 1 007 postes en équivalent temps plein seraient supprimés, sur 2 400 emplois. « C’est un plan inadmissible, catastrophique pour les salariés », s’insurge le secrétaire du CSE et élu CGT Hop !, Joël Rondel. Trois sites de maintenance de la compagnie devraient par ailleurs définitivement fermer leurs portes : ceux de Morlaix (Finistère), d’Orly (Val-de-Marne) et de Lille. Seuls les sites de Roissy-Charles-de-Gaulle et Lyon seraient épargnés.

La pilule du PSE a d’autant plus de mal à passer que les raisons avancées par la direction de Hop ! ne convainquent en rien les syndicats. Le Covid-19 aurait trop mis à mal le groupe, déjà déficitaire sur son réseau de court-courriers, en clouant au sol toute sa flotte, et le forcerait à accélérer une restructuration. Air France a pourtant bénéficié d’une aide de l’état de 7 milliards d’euros pour rester à flot, dont 4 milliards de prêts bancaires garantis à 90 % et 3 milliards de prêts directs. « C’est scandaleux, ils se servent de l’argent des Français, de nos impôts, pour saborder la compagnie », fustige un pilote présent au CSE. Environ 350 pilotes (317 postes en équivalent temps plein) devraient perdre leur emploi. Tandis que les patrons garantissent qu’aucun départ contraint n’aura lieu, les syndicats dénoncent un écran de fumée. Des licenciements secs sont à attendre, craignent-ils.

L’argument écologique brandi par la direction de la compagnie française ne convainc pas plus. La suppression des lignes de court-courriers prise en charge par Hop !, trop polluantes, ne serait en fait qu’un leurre. C’est en effet la filiale low-cost d’Air France, Transavia, qui prendra la relève. Une stratégie de rationalisation des coûts aux airs de greenwashing et de sabordage des conditions de travail. « Air France et Hop ! s’assoient sur la loi. Ils ont besoin de pilotes pour le développement de Transavia, mais ils nous mettent à la porte. Nos conditions de reclassement sont extrêmement sévères, on nous impose une sélection très difficile. Et si on est retenu, on repart à zéro en termes d’ancienneté », déplore le pilote. « Ce n’est pas un problème écologique, c’est un problème de rentabilité », abonde Joël Rondel. Avec Transavia, Air France mise sur des travailleurs employés par des sous-traitants en contrats précaires pour réduire ses coûts d’exploitation. Selon le pilote présent au CSE, le groupe compte retrouver l’équilibre financier dans trois à quatre ans avec cette stratégie. Mais, chez les syndicats, ce double sacrifice social des salariés de Hop ! et des futurs précaires de la compagnie low-cost ne passe pas.

Débutent à présent quatre mois de discussions et de négociations autour du PSE présenté par la direction de Hop !. Et les travailleurs ne comptent pas arrêter le combat. « On va amplifier la lutte, et on sera dans la rue le 17 septembre pour la rentrée sociale », assure le cégétiste. En plus des travailleurs de Hop !, 6 500 salariés d’Air France pourraient être licenciés.

Marie Toulgoat, L'Humanité
Compagnies aériennes. Hop ! largue ses travailleurs - Marie Toulgoat, L'Humanité, 14 août 2020
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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 06:04

 

Tandis que des restrictions sont imposées désormais dans quelque 75 départements métropolitains concernant l’usage de l’eau, les conséquences de la sécheresse sont encore plus difficiles à gérer au quotidien dans les exploitations agricoles. Depuis des semaines plus rien ne pousse dans les prairies et la récolte céréalière est en baisse de 20 % en 2020 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes. Notons enfin que l’Ile-de-France est la région la moins soumise aux restrictions d’eau bien qu’étant la plus peuplée du pays. Elle doit cette situation aux grands barrages qui stockent de l’eau en Champagne et dans le Morvan en hiver pour soutenir le débit de la Seine en été.

Dans « l’Humanité » de ce jeudi 13 août, un dossier de trois pages informe sur le risque de pénurie d’eau potable au robinet dans l’immense majorité des départements métropolitains. Cela est d’abord imputable un déficit de pluviométrie qui s’aggrave au fil des ans, en lien avec le changement climatique en cours. Disposer de l’eau potable est vital pour chaque individu. Assurer sa souveraineté alimentaire l’est aussi pour un pays agricole comme la France. Or, la sécheresse de cette année 2020 après celle de l’an dernier soumet les paysans à des doubles peines à répétition. Le manque d’eau diminue le rendement fourrager des prairies tout comme les rendements des céréales, des fruits et des légumes. À titre d’exemple, le rendement des petits pois pour les boîtes de conserve est inférieur de 30 % par rapport à la moyenne annuelle en 2020. Ce légume « tendre et fragile, cultivé en saison et en plein champ, ne supporte pas les conditions climatiques toujours plus imprévisibles et extrêmes » faites savoir l’association nationale des producteurs.

Coûts de production en hausse pour le lait et la viande

Nous savons par ailleurs que les prairies ne produisent plus d’herbe depuis des semaines et que les éleveurs en sont à acheter de la paille de d’autres fourrages pour nourrir le bétail dès à présent, comme en prévision de l’hiver. Le maïs destiné à l’ensilage dans les zones d’élevage est en train de griller sur pied. Il ne donnera souvent que de faibles rendements, faiblement nutritifs de surcroît. Toutes les conditions sont donc réunies pour que le prix de revient de chaque litre de lait et de chaque kilo de viande d’animaux herbivores soit en augmentation sensible. Cette hausse des coûts de production durera au moins jusqu’au milieu du printemps 2021. À condition que le climat du début de printemps soit favorable à la poussée de l’herbe dans les prés.

Il faut avoir ces éléments en tête au moment de prendre connaissance de la décision annoncée hier par Julien Denormandie, le quatrième homme à occuper la fonction de ministre l’Agriculture. Ses prédécesseurs dans la fonction furent par ordre d’arrivée Jacques Mézard, Stéphane Travert, et Didier Guillaume, tous récompensés pour avoir appelé à voter Macron lors de la présidentielle de 2017, puis débarqués à la faveur d’un remaniement ministériel.

Toujours pas d’annonce de calamités agricoles

Le communiqué du nouveau ministre débute par ces phrases : « La poursuite de la sécheresse en ce début du mois d’août a continué à dégrader les ressources fourragères disponibles pour les troupeaux dans plusieurs départements. Le ministre de l’Agriculture et de l‘Alimentation, Julien Denormandie, permet à de nouveaux départements de bénéficier de dérogations sur les jachères et les cultures dérobées, c’est-à-dire intercalées entre deux cultures principales annuelles ». Le communique du ministère précise que 15 nouveaux départements ont le droit de déroger aux jachères et que 29 peuvent retarder la mise en place des cultures dérobées.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? En principe, les jachères sont des parcelles dont on ne récolte pas les fourrages dans le but de favoriser la biodiversité. Les fleurs restent à la disposition des abeilles et les graines nourrissent les oiseaux et certains rongeurs. Mais comme les fermes manquent cruellement de fourrages, on les autorise cette année à récolter tardivement ceux des jachères qui ont déjà perdu l’essentiel de leur valeur nutritive après avoir séché sur pied. Pour avoir un foin de bonne valeur nutritive, il faut faucher l’herbe quand elle est encore verte et la faire sécher trois ou quatre jours sur le pré. La décision ministérielle arrive donc bien trop tard. C’est ce que relève la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) qui estime que « les pouvoirs publics français doivent immédiatement mettre en œuvre le régime des calamités agricoles ainsi que toute aide qui évitera une décapitalisation du cheptel français, faute de trésorerie pour acheter des fourrages nécessaires au bien-être des animaux présents sur les exploitations »

Avec une liste supplémentaire de 29, ce sont désormais 54 départements dans lesquels les céréaliers n’ont pas l’obligation de semer une culture dérobée après avoir récolté le colza, le blé ou l’orge qu’ils viennent de moissonner. L’utilité d’une culture dérobée, comme la moutarde ou le trèfle, est de verdir la parcelle. Cela permet de capter du carbone et d’avoir plus tard des débris de végétaux qui serviront de fertilisants pour une nouvelle culture annuelle. Mais tant que la terre est trop sèche pour permettre aux graines de germer, rien de sert de semer une culture dérobée, d’où la décision de reporter au 1 er septembre l’obligation d’implanter ces cultures. Quelqu’un de sensé a probablement expliqué cela au ministre de l’Agriculture qui en a tenu compte.

Quand les grands lacs protègent doublement les Franciliens

Les restrictions d’accès à l’eau potable concernent désormais 75 départements métropolitains. La région la moins concernée demeure l’Ile-de-France, alors qu’elle concentre sur son territoire la plus grande densité de population avec près de 12 millions d’habitants sur sept départements. Seules quelques villes du Val-de-Marne sont incitées à la prudence car elles sont en partie alimentées par le débit en baisse sensible du Réveillon, un affluent de la Yerres. Pour le reste, l’Ile-de-France bénéficie, pour moins de 45 % de sa consommation, d’eaux de nappes souterraines débordant sur d’autres régions. Pour plus de 55 %, il s’agit d’eau directement prélevée dans la Seine et dans la Marne en amont de Paris par les unités de traitement imbriquées dans le tissu urbain qui nous fournissent l’eau du robinet. Ce traitement est rendu possible en été parce que le débit de la Seine est soutenu en permanence et à plus de 60 % par les eaux stockées en amont derrière les grands barrages dont le lac de Pannecière dans le Morvan sur le cours de l’Yonne, par celles du lac d’Orient et du Der Chantecoq en Champagne sur l’Aube et la Marne.

Ces ouvrages ont été édifiés voilà plus de 60 ans et ils évitent aux Franciliens de subir des inondations quand les pluies sont trop abondantes. Ils leur permettent aussi d’avoir de l’eau potable au robinet quand d’autres régions en manquent cruellement. Leur existence nous montre aussi que le plus sûr moyen de lutter contre les conséquences du réchauffement climatique n’est pas de refuser toute modification du milieu naturel, alors que certains voudraient mettre la nature sous cloque en se réclamant de l’écologie.


 

Gérard Le Puill

 

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16 août 2020 7 16 /08 /août /2020 05:54

 

Loin de constituer la source du colonialisme ou du racisme contemporain, la pensée des Lumières, malgré ses contradictions, constitue au contraire un immense progrès dans l’affirmation des droits humains et la lutte contre l’esclavage.

Il est désormais admis, dans certains milieux antiracistes, d’accuser la philosophie du XVIIIe siècle d’être la principale source du racisme contemporain : « La race, telle que nous la concevons aujourd’hui – une taxinomie biologique transformant la différence physique en relations de domination – est un produit des Lumières » (Jamelle Bouie, « Les idées des Lumières ont façonné les questions de race et de suprématie blanche », Slate, 25 juin 2018). Cette affirmation est fausse : la première législation raciste stricto sensu, c’est-à-dire discriminatoire pour les uns sur la base de la « pureté du sang » fantasmée des autres, est apparue dans l’Espagne très chrétienne de la Reconquista au XVe siècle. On n’examinera pas ici les raisons profondes de tels réquisitoires expéditifs et peu rigoureux ; on montrera plutôt en quoi ces accusations relèvent d’une lecture déformée du passé selon les critères, les exigences et les enjeux du présent.

« Il a fallu attendre le milieu du XXe siècle pour que les progrès de la génétique permettent définitivement de retirer toute valeur objective à l’idée qu’on pourrait diviser l’humanité en races. »

Est-il légitime de juger les opinions d’une époque à l’aune exclusive de connaissances et de convictions ultérieures ? Il a fallu attendre le milieu du XXe siècle pour que les progrès de la génétique permettent définitivement de retirer toute valeur objective à l’idée qu’on pourrait diviser l’humanité en races. Mais au XVIIIe siècle, nul peuple ne possédait encore les connaissances scientifiques sur lesquelles fonder une théorie indiscutable de l’unicité de l’espèce et de l’égalité fondamentale de tous les êtres humains. Au contraire, depuis des temps immémoriaux, la quasi-totalité des cultures était ethnocentriste : chaque société, européenne comme non européenne, se concevait comme supérieure à toutes les autres, la plupart du temps sur le plan culturel.

 

La capacité critique des Lumières

Dans un tel contexte, toute prise de position, toute argumentation, même timide ou incomplète, visant à mettre en doute la prétendue supériorité de sa propre civilisation, à réhabiliter des cultures étrangères à la sienne, ou à condamner l’oppression et la domination d’un peuple sur un autre doivent être jugées pour ce qu’elles étaient objectivement : des progrès. Or personne ne peut nier qu’à l’époque de tels progrès vinrent massivement des Lumières européennes, et particulièrement des Lumières françaises. C’est dans les ouvrages de Montesquieu (De l’esprit des lois), puis dans certains contes philosophiques de Voltaire (Candide) que l’on trouve des dénonciations mordantes de la manière dont les Blancs « supérieurs » traitent leurs esclaves noirs ; c’est chez Diderot (Histoire des deux Indes) que l’on découvre le premier appel de l’histoire à l’insurrection anticoloniale ; c’est chez Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes) que l’on peut lire les mises en garde les plus sévères contre les présomptueuses tentatives des sciences européennes de « juger le genre humain ». La radicalité, le caractère collectif et public de ces dénonciations sont inédits dans l’histoire mondiale. Nul autre courant d’idées jusqu’alors n’avait fait preuve d’une capacité critique aussi hardie, d’une telle prise en considération des prérogatives fondamentales de tout être humain.

« Première proclamation politique des prérogatives inaliénables de tout individu, la déclaration allait échapper à ses rédacteurs pour devenir l’étendard d’innombrables insurrections à travers le monde, de Saint-Domingue au Vietnam en passant par le Ghana ou le Congo. »

On pourra objecter que, sous la plume des mêmes auteurs, on relève des passages condescendants à l’égard des peuples non européens, convaincus de la supériorité des Blancs sur les Noirs, ou agressifs envers les Juifs. Ces propos ethnocentristes, voire racistes, n’annulent pas  ceux précédemment évoqués. En revanche, ils révèlent les limites de penseurs qui demeurent, malgré tout, fils de leur temps. Ils trahissent aussi d’évidentes contradictions, qu’il convient d’élucider avant de voir en eux l’origine des conquêtes coloniales du XIXe siècle, voire des génocides du XXe siècle.

 

Le contexte historique

En effet, le « racisme » des Lumières doit être replacé dans son contexte historique, celui des efforts des intellectuels du siècle pour poser les bases des sciences naturelles et d’une conception laïque de l’homme contre les dogmes du catholicisme. Or, dans le cadre de ces combats théorico-politiques, la thèse monogéniste, qui veut que tous les hommes descendent d’un même ancêtre, était encore inséparable de son origine biblique et de ses connotations religieuses. Dans cette perspective, la mise en question de l’unité du genre humain apparaît, chez Voltaire notamment, avant tout comme l’expression de son anticléricalisme viscéral. De même, ses propos parfois très durs contre les Juifs constituent autant d’attaques indirectes contre le christianisme : en s’en prenant aux premiers zélotes de l’Ancien Testament, celui qui s’était fixé pour objectif prioritaire d’« écraser l’infâme » cherchait à atteindre tous les autres, catholiques en tête. Voilà pourquoi le même homme put, ailleurs, prôner la tolérance à l’égard des Juifs de son époque ou condamner la traite négrière. D’autres auteurs des Lumières, comme Montesquieu ou Buffon, penchaient en faveur de la thèse monogéniste ; ce qui ne les empêchait pas de nourrir un indéniable sentiment de supériorité culturelle, mais pas non plus, concernant Montesquieu, de porter un jugement assez informé et nuancé sur « l’esprit des lois » des différentes civilisations. Juger de tous ces écrits avec les critères de l’anthropologie, de la science politique ou de la philosophie contemporaines, c’est se condamner à ne rien comprendre ni aux projets de leurs auteurs, ni à leur véritable portée historique.

 

La Déclaration des droits de l’Homme

Car il convient, enfin, d’évoquer les effets politiques tout à fait concrets des progrès des Lumières en matière de critique antiesclavagiste, d’affirmation des droits naturels de l’humanité, de dénonciation des traditions religieuses oppressives. Certains aiment à rappeler que la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 fut promulguée par une assemblée de mâles blancs, dont la plupart n’avaient nulle intention d’abolir l’esclavage, ce qui est exact. Il n’en demeure pas moins que, malgré les efforts du « lobby » des colons pour filtrer les informations, la nouvelle des événements de France et de la proclamation de droits de l’humanité se propagea jusqu’à Saint-Domingue : elle joua un rôle essentiel dans le déclenchement de la première insurrection antiesclavagiste et anticoloniale victorieuse de la modernité. Encouragés par les bouleversements survenus en métropole, galvanisés par les idées neuves qui leur étaient finalement parvenues, les Noirs emmenés par Toussaint Louverture arrachèrent de haute lutte à la France révolutionnaire la reconnaissance officielle de leur dignité d’êtres humains, le 4 février 1794. Pressée par les circonstances, mais également par une minorité courageuse d’abolitionnistes en son propre sein, la Convention fit table rase de l’esclavage, reconnaissant tardivement qu’il convenait de s’élever « à la hauteur des principes de la liberté et de l’égalité » qu’elle avait elle-même affirmés.

« La mise en question de l’unité du genre humain apparaît, chez Voltaire notamment, avant tout comme l’expression de son anticléricalisme viscéral. »

Malgré leurs contradictions, leurs limites et leurs préjugés, les représentants de la première assemblée, héritiers des philosophes des Lumières, avaient créé un formidable précédent : première proclamation politique des prérogatives inaliénables de tout individu, la déclaration allait échapper à ses rédacteurs pour devenir l’étendard d’innombrables insurrections à travers le monde, de Saint-Domingue au Vietnam en passant par le Ghana ou le Congo. En ce sens, en ne voyant dans l’héritage des Lumières que la matrice des discriminations ultérieures, ses détracteurs ne commettent pas seulement un contresens historique ; ils manifestent aussi tout ce qui sépare leur état d’esprit de celui qui dominait parmi les combattants antiracistes et anticolonialistes d’un passé pas si lointain.

 

Stéphanie Roza est philosophe. Elle est chargée de recherches au CNRS.

 

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 05:52

*Jean-Claude Cheinet est géographe et ancien adjoint au maire de Martigues

Les cosmonautes vous le diront, confirmant le poète : « La Terre est bleue comme une orange », une couleur due notamment à la masse des océans. Ce dossier aborde un sujet immense et complexe, sans prétendre être exhaustif pour autant. Il le fait modestement, par quelques unes de ses facettes : incidences du dérèglement climatique, activités humaines à l’heure de la mondialisation, évolution des milieux, irruption d’espèces invasives et protection du milieu avec des parcs marins…

Les océans enregistrent le réchauffement, l’amortissent mais se dilatent. Leur niveau augmente aussi par la fonte des glaciers terrestres, et cela se mesure. La majorité de la population du globe vit non loin des côtes, tire de la mer des ressources essentielles et l’utilise pour commercer, aussi aborderons-nous la pêche et les conditions d’une pratique durable ainsi que la construction navale, la plaisance, les hydroliennes et l’offshore.


Mais à travers les routes maritimes, nouvelles pour celles qui profitent du réchauffement de l’océan Arctique, ainsi qu’à travers les choix de l’Union européenne en matière de pêches, nous verrons quelques-uns des enjeux politiques et stratégiques qui se jouent dans les espaces maritimes. Nous avons réservé pour plus tard des thèmes comme les pollutions marines plastiques, marées noires ou macrodéchets, ou comme la conchyliculture ou les erreurs d’aménagements côtiers… de même pour la question des métiers maritimes : marins, armateurs, aconiers, dockers, qui dans leur unité et leurs diversités expriment l’originalité des « gens de mer ». En l’état, sans chercher à être évidemment une encyclopédie de la mer, ce dossier croise les points de vue de chercheurs reconnus et de militants agissant sur le terrain, dans le concret des luttes qui s’y mènent. Cette diversité des expériences et des approches lui donne sa richesse, passant du global au local et inversement.

Pour en revenir à une échelle nationale, la France a un linéaire côtier considérable de plusieurs milliers de kilomètres ; en tenant compte des territoires d’outre-mer, notre pays a des espaces économiques exclusifs parmi les plus importants de la planète. Cela nous confère une responsabilité particulière et demande une politique de la mer ambitieuse, à la mesure du rôle passé de notre pays comme du fait que nous sommes présents sur les cinq continents. Or force est de constater à travers les articles qui suivent que ces atouts ne sont pas valorisés : malgré la présence de quelques armements phares, notre marine s’efface, les industries de construction navale qui la soutiennent sont fragiles et peu soutenues, la filière pêche est dans le flou consécutivement au Brexit. Hormis un immobilier de bord de mer, fragile du fait de la hausse du niveau des mers et de l’érosion, peu de choses sont faites dans la perspective d’un développement durable du littoral.

Quant à se préparer et à s’adapter à la hausse prévisible du niveau des mers et aux investissements considérables que cela nécessitera, notre société, dont les décideurs sont guidés par la recherche du profit immédiat, n’y pense guère ! Il est vraiment temps d’élaborer une vraie politique de la mer avec la population côtière notamment. Un autre poète écrivit « Homme libre, toujours tu chériras la mer ». Il ne suffit pas d’aimer pour agir, valoriser, protéger et gérer de façon durable les deux tiers de la surface de la Terre; pour ce faire, tenons compte de ce monde particulier.

 

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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 05:50

 

Est-il possible de penser les logiques d’exclusion que l’on retrouve à l’œuvre dans le racisme sans pour autant recourir au concept de race ? Les analyses de Norbert Elias offrent en la matière une approche éclairante.

Dans la bibliographie de Norbert Elias, Logiques de l’exclusion (titre original : The Established and the Outsiders) semble occuper une place à part : le livre, paru en anglais en 1965, est un des rares ouvrages que ce chercheur plutôt solitaire ait écrit « à quatre mains » (avec le sociologue John L. Scotson, son élève) ; surtout, il constitue la seule véritable enquête ethnographique – portant sur un objet très circonscrit et tout à fait contemporain – d’un auteur plutôt voué à l’étude des textes, à la plongée dans le passé, aux recherches sociohistoriques de grande envergure.

 

Une enquête ethnographique


Dans Logiques de l’exclusion, Norbert Elias cherche à comprendre la structuration et le fonctionnement social d’un faubourg de Leicester, qu’il désigne sous le nom de Winston Parva. Il remarque que Winston Parva se compose de trois quartiers distincts : un quartier « bourgeois », où résident des cadres, professions libérales, hommes d’affaires (Q1) ; le « village », principalement ouvrier (Q2) ; et un autre quartier à dominante ouvrière, plus récent, séparé du précédent par une voie de chemin de fer (Q3).

En termes de nationalités, de catégories socioprofessionnelles, de revenus, de niveaux de vie, peu de choses distinguent Q2 et Q3. Mais cette relative similarité objective n’a pas, sur l’organisation du territoire, les conséquences que l’on pourrait attendre. En menant des entretiens avec divers habitants des trois zones, Norbert Elias et John L. Scotson s’aperçoivent que le clivage principal n’est pas celui qui sépare le quartier bourgeois des quartiers populaires, mais celui, très fort, qui oppose les deux quartiers ouvriers, Q2 et Q3. Auprès des habitants de Q1 et Q2, Q3 et ses occupants pâtissent d’une image calamiteuse (« ils n’ont pas les mêmes valeurs [que nous] », « ils n’ont pas de morale », « des réfugiés, une bande de poivrots, voilà ce qu’ils sont », « ils sont la source de tous les ennuis » etc.).
Cette mauvaise réputation de Q3 s’accompagne d’une ségrégation de fait : ses habitants, mal accueillis dans les lieux de sociabilité établis (cafés, associations, paroisses…) de Q2, se replient sur des lieux à part ; hors de l’usine, les échanges entre les gens de Q2 et ceux de Q3 sont rares.

 

Un rapport de domination et un travail de stigmatisation

Norbert Elias cherche à comprendre la raison et les mécanismes de cette dissociation entre deux zones qui, sur le papier, paraissent proches. Et c’est dans l’histoire (récente) de Winston Parva qu’il trouve ce principe de différenciation : Q2 est (comme Q1) un quartier (plus) ancien, où les résidents sont installés de longue date – depuis assez longtemps, en tout cas, pour s’y sentir chez eux, et pour avoir développé, entre eux, des liens étroits, des rites et des références partagés. Q3, au contraire, est un quartier (plus) récent, accueillant des familles venues de diverses régions du pays, qui n’ont pas d’histoire commune et peu de liens entre elles. À Winston Parva s’opposent donc un groupe d’« établis », doté d’une très forte cohésion, à qui son autochtonie confère un statut de (relatif) dominant ; et un groupe humain aux structures plus lâches, moins consistant, qui ne jouit pas de la même ancienneté sur place, et qui, dans le contexte local, se trouve dominé.
Ce rapport de domination est produit et entretenu, au quotidien, par le groupe dominant. L’un des principaux vecteurs de cette domination est la pratique, au sein du « village », du gossip (commérage, potin, ragot). Norbert Elias et John Scotson sont frappés, en effet, par la récurrence des gossips manifestant, tout à la fois, la supériorité des gens de Q2 et l’infériorité de ceux de Q3.
Ce travail de stigmatisation répétée n’a pas pour seule conséquence de conforter l’image collective des habitants de Q2 ; elle pèse aussi sur les gens de Q3, qui, faute de pouvoir s’intégrer au groupe « établi », auront tendance à accepter le stigmate, à intérioriser l’image collective produite par leurs voisins, à se vivre comme des inférieurs ou des outsiders, à vivre comme des déviants. [Déviance et délinquance ont d’autant plus cours au sein de Q3 que l’interconnaissance, la solidarité, l’encadrement et le contrôle social y sont faibles.]

« Il invite à dénaturaliser l’antagonisme, et à considérer que celui-ci est moins le résultat d’une différence substantielle entre deux groupes d’individus que le produit d’une construction sociale. »

Est-il question, ici, de racisme ? À première vue, non. Il n’y a pas, entre les « établis » de Q2 et les « outsiders » de Q3, de différence « nationale » ou « ethnique », et l’on est tenté, d’abord, de distinguer la situation de ségrégation décrite par Norbert Elias des situations de racisme caractérisé. Pourtant, Norbert Elias n’a pas caché que sa réflexion sur les relations établis/marginaux était sous-tendue par sa propre expérience du racisme. Né dans le Reich de Guillaume II, au sein d’une famille de la bourgeoisie juive, culturellement très intégré, parfaitement germanisé, plus attaché à la culture allemande qu’à une quelconque identité israélite, Norbert Elias s’est néanmoins trouvé rejeté comme élément étranger à la communauté allemande, au point de devoir s’exiler en 1933. On comprend ce qui, dans la situation de Winston Parva (et singulièrement des habitants de Q3), fait écho à la destinée personnelle de Norbert Elias : quoique objectivement très semblable au reste des Allemands, il a été mis au ban par le groupe majoritaire.

On peut donc considérer qu’avec son étude sur Winston Parva, Norbert Elias propose des éléments pour une lecture « déracialisée » du racisme. En étudiant un cas d’exclusion où la différence raciale/ethnique est quasi nulle, il invite à dénaturaliser l’antagonisme, et à considérer que celui-ci est moins le résultat d’une différence substantielle entre deux groupes d’individus que le produit d’une construction sociale, d’un travail de délimitation symbolique et de rejet pratique de la part du groupe « établi ». La question qui se pose, dès lors, n’est plus tant celle du choc des races et des civilisations, mais celle de l’image qu’un groupe se fait de lui, et de sa capacité plus ou moins à s’ouvrir, à reconnaître dans l’autre un semblable. Sans doute Logiques de l’exclusion ne livre-t-il pas le fin mot sur les oppositions ethniques et la haine raciste ; mais, en un temps où les antagonismes identitaires ne cessent de s’aviver, il propose un point de vue décalé et salubre.  

Antony Burlaud est politiste. Il est doctorant en science politique à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 12:47
Loin de la percevoir comme une question secondaire, les communistes considèrent la lutte contre le racisme comme une composante centrale de leur combat. Le travail mené par la commission nationale du PCF sur le sujet en témoigne.

Entretien avec Mina Idir

 

Comment la lutte des classes et la lutte antiraciste s’articulent-elles ?

Mina Idir : Aujourd’hui, plus que jamais, la lutte des classes fait des dégâts, ainsi que le racisme. Nous ne pouvons séparer les deux : mener la lutte contre le capitalisme et l’ultralibéralisme et mener la lutte contre le racisme. Elles doivent se mener de front car, dans la réalité, celles et ceux qui sont les plus opprimés, les plus attaqués sont issus de la classe populaire, des travailleurs, et souvent issus de l’immigration. La lutte antiraciste aujourd’hui est un enjeu de taille et nécessaire qu’il faut affronter. Mais la lutte antiraciste, à mon sens, est transversale dans de nombreux domaines. L’exclusion géographique, la pauvreté, les conditions de vie, les conditions de travail des personnes victimes de racisme doivent nous faire mesurer l’importance de ce combat. Ce sont toujours les mêmes qui sont exclus du monde du travail, du logement, de la santé, des études, et notre parti doit comprendre cette transversalité, de l’écologie, à la santé, à l’éducation, à l’économie.

 

Faut-il bannir l’usage du mot « race » ? Je pense notamment à la bataille menée par les députés communistes pour la suppression du mot « race » dans la Constitution.

M. I. : Il est évident que supprimer le mot ne va pas faire disparaître le racisme. Il est écrit aujourd’hui dans notre Constitution : la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d’origine ou de religion » au lieu de « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Cependant, pour avoir une certaine cohérence, soutenir la lutte contre le racisme et aller jusqu’au bout de cette démarche, il faudrait le supprimer dans tous les textes qui existent. Une proposition de loi communiste datant de 2013 avait procédé à ce « nettoyage » afin de remplacer les occurrences de « race » dans le code pénal, le code de procédure pénale, le code du travail, la loi de 1881 sur la liberté de la presse, etc.

« Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. »

Cette bataille politique a été portée de longue date par nous communistes et par les élus ultramarins. Elle est symbolique car elle rappelle l’universalité de l’espèce humaine et dénonce le racisme. Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. Les mots sont importants, essentiels, mais ils ne doivent jamais nous éloigner de notre visée. Rappeler qu’il n’y a pas de race, c’est aussi affirmer la violence du racisme. Le concept de race est scientifiquement infondé, mais l’existence de ce concept a permis et a légitimé l’esclavage, le colonialisme, le nazisme et toute sorte d’oppressions meurtrières. Ce choix ne fera pas disparaître le racisme en un claquement de doigts mais il permet aussi de lutter contre les propos et actes racistes. Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. Le racisme est un rapport social spécifique de domination et la race est une construction sociale.

 

Quel lien y a-t-il entre le racisme et les violences policières ?

M. I. : Nous ne pouvons nier l’existence d’un tel lien, avec par exemple les cas de Théo Luhaka et Adama Traoré. Je m’appuie sur le travail de Rachida Brahim, docteure en sociologie et auteure d’une thèse sur les crimes racistes, qui a démontré que les violences policières dans les quartiers populaires sont une constante depuis cinquante ans (La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003).
De nombreux jeunes hommes ont été victimes de violences policières perçues comme racistes, même si le chiffre est difficile à déterminer. Rachida Brahim a constitué une base de données de 731 actes dénoncés comme étant des crimes racistes entre 1970 et 1997. Ce qui fait une moyenne de 27 cas par an. Dans cet ensemble, 66 % des cas sont des violences politiques commises par des sympathisants ou militants d’extrême droite, 16 % sont des violences situationnelles qui mettent en scène des voisins, des commerçants, des vigiles… et 18 % sont des violences policières.
La réponse à apporter est politique et nous devons nous y atteler, en dénonçant ces actes et en luttant contre la banalisation du racisme et la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires. Les violences policières ont le plus souvent comme point de départ des contrôles d’identité abusifs, au faciès, pour lesquels l’État a déjà été condamné. Le récépissé lors des contrôles d’identité a prouvé son efficacité dans les pays où il est appliqué. La sénatrice communiste Laurence Cohen est engagée dans ce combat qui est une lutte pour la justice et l’égalité.

 

On parle souvent du racisme et de l’antisémitisme comme s’il s’agissait de deux questions différentes. Y a-t-il une spécificité de l’antisémitisme ou n’est-il qu’une forme de racisme ?
M. I. : L’antisémitisme se fonde sur les stéréotypes qui existent depuis des centaines d’années au sujet des juifs. Cette spécificité n’existe pas que pour l’antisémitisme : les personnes asiatiques, soupçonnées elles aussi d’avoir de l’argent, vivent la même chose, et pour les musulmans, il y a aussi des sous-entendus sournois. Mais ce sont des racismes, et ils existent dans tous les milieux.
L’antisémitisme en France est bien présent, il est parfois affirmé, parfois insidieux, mais il se combat comme tous les autres racismes, avec la même énergie et la même volonté. L’antisémitisme repose sur beaucoup de fantasmes et de haines véhiculées par un rejet des juifs depuis toujours. Les juifs sont désignés comme responsables de tous les maux, et les théories de complot et le conspirationnisme ambiant n’aident pas à briser cette image, bien au contraire.

« Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. »

L’antisémitisme est un racisme, il ne repose pas exactement sur les mêmes mécanismes que les autres, mais il doit se combattre de manière affirmée comme tout racisme. Porter au même niveau la lutte contre tous les racismes relève d’un parti pris politique que nous devons assumer.

 

La haine des musulmans relève-t-elle du racisme ou a-t-on besoin d’un autre concept pour l’analyser ?

M. I. : La haine des musulmans relève du racisme bien entendu, mais comme tous les racismes, elle se lit et s'analyse avec plusieurs concepts comme l'histoire, la géopolitique. Pour commencer, le débat sur l’usage du mot « islamophobie » illustre la complexité du sujet. À mon sens, nous pouvons lutter contre l’islamophobie tout en gardant notre esprit critique et notre droit à critiquer les religions.

Il faut noter l'évolution du racisme antiarabes depuis quelques années, et voir les changements. Nous sommes passés du « sale bougnoule » à des insultes portant sur la religion. Les actes terroristes ont accéléré les choses, bien entendu ; la peur, le rejet sont apparus comme des réponses. La suspicion existe, les amalgames se développent. Ce racisme doit se lire avec un regard historique et aussi un regard sociologique. Les descendants d'immigrés maghrébins sont aujourd'hui plus ou moins bien « intégrés » comme beaucoup disent, et la pratique de la religion a changé également. Les parents étaient dans une pratique parfois cachée, leurs enfants vivent pleinement leurs choix, pratiquent leur religion et l’assument. La montée de l’islamisme dans le monde, le développement du salafisme, du wahhabisme ont influencé le monde entier grâce à l’argent des Saoudiens.
Les personnes victimes de racisme antimusulmans ou islamophobie sont de plus en plus nombreuses, et cela va de pair avec une banalisation des paroles racistes véhiculées par une grande partie de la classe politique.

« La liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, la liberté de conscience c’est le droit de pratiquer une religion et de la pratiquer, et il existe le principe de non-discrimination. »

Il faut pour l’analyser, la comprendre et la combattre redonner la parole à celles et ceux qui en sont victimes quotidiennement. Les personnes de confession musulmane sont confrontées à des actes et des paroles racistes, précisément parce qu’elles sont musulmanes.

Le racisme est une idéologie qui trace une hiérarchie entre les êtres humains. Dans cette hiérarchie, des groupes se considèrent supérieurs et s’attribuent un ascendant sur d’autres groupes jugés inférieurs. Ainsi, le racisme n’est pas seulement une affaire de couleur de peau, nous le voyons notamment avec l’antisémitisme. En France, nous entendons régulièrement que l’islam n’a pas sa place en France, les musulmans sont alors déclarés incompatibles avec la République française. En réalité, ce n’est pas bien différent du racisme biologique, car les mêmes procédés se mettent en place: stéréotypes, généralisations, préjugés, etc. Et entraînent les mêmes conséquences: stigmatisation, discrimination, rejet, violence, etc.

Avec l’ « islamophobie » ou racisme antimusulmans, tout comme avec l’antisémitisme, un processus de racialisation s’opère. Les individus sont enfermés socialement et politiquement dans un groupe, dans une catégorie figée, stéréotypée, grossière et négative. Ces personnes sont déshumanisées, et il est donc normal de les exclure et de les tenir à l’écart. L’islamophobie ou haine antimusulmans sont donc du racisme et il est important de nommer les choses pour mieux agir.

 

Comment articuler le droit au blasphème et le respect des croyances religieuses ? Le débat est revenu sur le devant de la scène récemment, avec l’affaire Mila.

M. I. : Le blasphème n’est plus un délit en France depuis 1881, même s’il a fallu attendre 2016 en Alsace et en Moselle, mais il existe dans d’autres pays européens comme la Pologne ou l’Italie. Il est possible en France de critiquer une religion sans attaquer les croyants de cette religion. La liberté d’expression le permet. Il est important je pense de le rappeler et de l’affirmer à la suite de l’affaire Mila.
Cette affaire qui a fait de nombreuses vagues, de la ministre Nicole Belloubet au délégué du Conseil français du culte musulman (CFCM), avec des propos inadmissibles, permet aussi de rappeler certaines choses. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, la réaction immédiate est de mise. La confusion règne et nous nous retrouvons dans un emballement médiatique qui accentue les clivages.
La garde des Sceaux avait déclaré à l’époque : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave, mais ça n’a pas à voir avec la menace [de mort] ». Elle fut rappelée à l’ordre par Emmanuel Macron. Quant à Abdallah Zekri, délégué général du CFCM, il avait estimé qu’elle l’avait « cherché ». Le nouveau président du CFCM, Mohammed Moussaoui, avait pour sa part souligné que « rien ne saurait justifier les menaces de mort à l’égard d’une personne ».
Menaces de mort, de viol, justifications des attaques que Mila a subies : tout ceci est inacceptable et con­dam­nable. Il faut rappeler ici que la liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, que la liberté de conscience, c’est le droit de pratiquer une religion, et qu’il existe le principe de non-discrimination. En France, il est possible d’insulter une religion, ses figures et ses symboles, mais il est en revanche interdit d’insulter les adeptes d’une religion. La réponse est là.
Ce qui me paraît le plus inquiétant dans cette affaire est illustré par un sondage fait par Marianne le 5 février 2020, la France est divisée en deux : 50 % des Français se déclarent favorables au droit de critiquer la religion sans limites, tandis que l’autre moitié pense l’inverse. Cela montre bien que le chantier est immense et que, pour répondre à cette crise, à cette fracture, il va falloir œuvrer du point de vue de la transmission, de la pédagogie, et réexpliquer ce que sont la laïcité, la liberté de conscience, la liberté d’expression et ne pas céder face à la division.

 

Quel travail le PCF mène-t-il en commun avec les associations antiracistes ?

M. I. : La commission de lutte contre le racisme a auditionné il y a quelques années des associations, des militants de terrain, et ces auditions ont permis de construire des liens et aussi d’avoir des ébauches de réponses. La situation a évolué, et nous devons aujourd’hui reprendre contact avec les associations et avec les collectifs de terrain. La nature a horreur du vide et nous devons reprendre ce travail commun en redonnant la parole aux premiers concernés et travailler avec eux à des réponses politiques. Nous devons, à mon sens, mener un travail avec les associations de terrain qui existent dans les quartiers populaires. Des états généraux de nos quartiers populaires seraient une bonne initiative pour faire l’état des lieux, et construire avec eux des réponses concrètes, créer une dynamique. La lutte contre le racisme est en grande difficulté, et nous avons cette responsabilité. Les associations de terrain ont perdu des dotations, et sont souvent le seul relais encore existant, il faut les soutenir et les accompagner.

 

Quel regard le PCF porte-t-il sur l’antiracisme dit « politique » ? Comment éviter le piège de la logique identitaire ?

M. I. : C’est ce que nous devons absolument éviter, et la tâche est énorme aujourd’hui. La question identitaire est devenue prépondérante au détriment de la question des inégalités économiques. Il faut proposer des outils de lutte contre les discriminations et de promotion de la diversité, mais aussi agir pour une justice économique et sociale. Amin Maalouf, dans son livre Les Identités meurtrières (Grasset, 1998) évoquait à juste titre « cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage ».
Pour lutter contre cette logique identitaire, il faut, je le répète, affronter tous les sujets, et sortir de toute forme d’angélisme ou de paternalisme. Aucun sujet ne doit être évité. Nous avons abandonné le débat sur la laïcité, et ainsi elle a pu être dévoyée, instrumentalisée. Les intégrismes religieux doivent être aussi évoqués, critiqués, condamnés, tout en ayant à l’esprit l’évolution de la société, et nos manquements. Il faut s’ancrer dans les quartiers, et travailler avec celles et ceux qui sont sur le terrain. Ils et elles ont des choses à nous dire, des réponses à apporter, nous ne pouvons pas les laisser seuls affronter ce piège.

La question sociale doit être abordée, et nous devons nous battre pour l’accès à toutes et tous aux services publics, les sacraliser, nous devons nous battre pour les biens communs et l’accès aux droits fondamentaux. La pandémie que nous traversons nous renvoie à nos luttes, et les premières victimes sont les invisibles, les oubliés, celles et ceux qui sont les premiers de corvée, issus des quartiers populaires, issus de l’immigration, descendants de l’immigration. Ces combats sont des combats communistes car ce sont des travailleurs, les forçats d’aujourd’hui qui sont sur le « front » pour que nous puissions vivre correctement. Et ils vivent dans leur quotidien l’exclusion, l’assignation géographique, l’assignation identitaire, le racisme, les discriminations. Si nous fermons les yeux, le repli sera leur seule solution.

Le PCF a joué un rôle majeur dans les luttes ouvrières et dans les luttes d’indépendance, il a une histoire ouvrière que nous devons partager, raconter, des liens doivent être tissés, la parole doit être libre. La montée du racisme, la montée de la logique identitaire répondent en écho à l’affaiblissement du mouvement ouvrier. Nous devons lutter contre l’essentialisation et apporter des réponses politiques claires, affirmées. Ne cédons pas le terrain face à ces réponses identitaires, les réponses doivent être sociales.

Nous vivons une ère de confusion, et le retour au terrain, à la base, est à mon avis la première réponse à apporter. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer l’importance de la lutte des classes, des questions sociales, sans nier le racisme. Il ne suffira pas de résoudre la question sociale pour résoudre les autres problèmes, mais il faudra articuler ces luttes. Nous ne devons pas choisir entre la question sociale et les questions sociétales, entre la lutte contre le racisme et la lutte des classes, toutes ces luttes sont solidaires. La lutte contre le racisme ne peut aboutir que si nous la menons avec une lutte contre le capitalisme, une lutte des classes.

Pour conclure, j’aimerais évoquer Martin Luther King qui, après avoir mené une bataille pour les droits civiques posa la question : « Quelle sera notre prochaine étape ? ». Son objectif était de lutter contre la pauvreté et pour cela il décida d’ « interroger le système économique, réclamer une meilleure répartition des richesses, mettre en cause l’économie capitaliste ». Il déclara que son rêve était devenu un cauchemar en raison de l’enracinement du système d’exploitation capitaliste. L’ultime phase de son combat, qui culmina avec la « campagne des pauvres » et que son assassinat en 1968 laissa inachevé, fut quasiment effacée de la mémoire des Américains et avec elle le sens profond de son engagement. Nous pouvons mener ces combats sans rien délaisser, et sans oublier personne. Il en va de notre responsabilité.

 

Mina Idir est membre du Comité exécutif national du PCF, responsable de la commission nationale Lutte contre le racisme et pour l’égalité du PCF.

Entretien réalisé par Saliha Boussedra.

 

 

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  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
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