L’exécution de huit personnes, dont six Français, par un groupe armé, à 60 kilomètres de Niamey, s’inscrit dans une stratégie globale visant le départ de tous les Occidentaux, militaires comme civils.
«Ils » ne leur ont laissé aucune chance. Deux Nigériens et six Français, dont sept salariés de l’ONG Acted, ont été tués dimanche par des hommes armés circulant à moto dans la région de Kouré (sud-ouest du Niger), célèbre pour son parc animalier et ses spécimens de girafes peralta, une espèce disparue du reste de la planète.
Jusqu’ici classée « orange » par le ministère français des Affaires étrangères, c’est-à-dire « déconseillée sauf raison impérative », la zone demeurait pourtant l’un des rares havres de paix d’un Niger en guerre et confronté au même effondrement sécuritaire que ses voisins malien et burkinabé.
Situé à 60 kilomètres de Niamey, le parc attire des locaux comme les membres de la communauté des expatriés de Niamey, évaluée à 2 000 personnes, et aucun acte violent n’y avait jusqu’ici été répertorié. « La plupart des victimes ont été abattues par balles et une femme qui a réussi à s’enfuir a été rattrapée et égorgée. Sur place, on a trouvé un chargeur vidé de ses cartouches », détaille à l’AFP une source proche des services de l’environnement, illustrant la volonté des assaillants de liquider les « touristes » plutôt que de les enlever et tenter de négocier ensuite le versement de juteuses rançons.
Même mode opératoire qu’au marché de Namoungou
Le président français, Emmanuel Macron, a dénoncé dimanche soir une « attaque meurtrière qui a lâchement frappé un groupe de travailleurs humanitaires », affirmant que « tous les moyens » seront mis en œuvre pour « élucider » les circonstances de cet « attentat ». Le président du Mali, pays frontalier du Niger, a de son côté réagi en « condamnant énergiquement cet acte barbare (…), récurrent dans notre espace sahélien où continuent de sévir l’extrémisme violent et l’économie criminelle, malgré la guerre sans merci livrée par les armées nationales, la force conjointe du G5 Sahel et la force française “Barkhane” ».
Médiatisée car touchant des travailleurs humanitaires européens, l’attaque survenue au Niger ne doit pas occulter le fait que l’écrasante majorité des victimes de ce grand banditisme repeint aux couleurs du djihad demeure issue des populations locales de cette zone, aux confins du Niger, du Mali et du Burkina Faso. Dans l’indifférence générale, le vendredi 7 août, et suivant le même mode opératoire que l’embuscade de Kouré au Niger, une vingtaine de personnes étaient tuées dans le marché à bétail de Namoungou, à une trentaine de kilomètres de Fada N’Gourma, au Burkina Faso.
« C’est la stratégie de l’“État islamique” et des groupes qui lui ont fait allégeance, comme l’“État Islamique” au grand Sahara (EIGS), explique le général Bruno Clément-Bollée, consultant international en matière de sécurité en Afrique : obtenir le départ de tous les Occidentaux, exercer le pouvoir politique dans un territoire autonome et contrôler la rente économique qui en découle. C’est exactement ce qui s’est produit à partir de 2014 dans un vaste territoire situé entre l’Irak et la Syrie. Adnane Abou Walid Al-Sahroui (l’actuel chef de l’EIGS – NDLR) espère atteindre le même objectif dans cette zone dite des trois frontières. »
L’impasse militaire de l’opération « Barkhane »
De fait, les gouvernements locaux comme les parrains français de l’opération « Barkhane » paraissent totalement impuissants à endiguer ce cycle de la violence qui détruit le tissu économique, encourage la création de milices d’autodéfense et réduit à peaux de chagrin les espaces de coopération comme de libre circulation.
Pour compenser l’absence de solution politique et masquer l’impasse militaire de l’opération « Barkhane », Emmanuel Macron a convoqué ce mardi un conseil de défense consacré au Niger et à la lutte contre le coronavirus, tandis que l’ONG Acted annonce le dépôt d’une plainte à Paris pour tenter d’éclaircir les circonstances de cette attaque contre ses employés. Selon le cofondateur d’Acted Frédéric Roussel, il pourrait s’agir « a priori d’une attaque d’opportunité », l’ONG n’étant « pas une cible, que je sache », ajoute-t-il. Acted a pourtant été endeuillée à de multiples reprises au Nigeria, en Syrie, en Centrafrique ou en Afghanistan, où six travailleurs locaux avaient été abattus par balles dans une embuscade dans le nord-ouest, à la fin du mois de novembre 2013.
La plupart des spécialistes attribuent la tuerie commise au Niger au groupe « État islamique » dans le grand Sahara (EIGS), qui appelle à l’action violente contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à des ingérences étrangères en général, françaises en particulier. L’EIGS est pourtant lui aussi largement un produit d’importation, et l’islam qu’il prône, issu de l’école hanbalite, proche du wahhabisme saoudien, n’a en effet rien à voir avec l’islam malikite pratiqué dans sa zone d’implantation. Quant à ses liens réels avec l’organisation « État islamique », fondée en Irak par Abou Bakr Al-Baghdadi, ils demeurent difficiles à établir, au-delà des revendications opportunistes et de l’utilisation du « label EI ».
La droite extrême, au pouvoir à La Paz depuis novembre 2019, peine à parachever son coup d’État, mais elle compte bien mettre hors la loi ses adversaires pour les priver d’élections.
La Bible brandie par Jeanine Añez lorsque, le 11 novembre 2019, elle prend le pouvoir à La Paz, deux jours après l’exil forcé d’Evo Morales, ne suffira pas… Depuis son installation « par intérim » au palais présidentiel, cette sénatrice d’extrême droite, méconnue avant le coup d’État perpétré dans la foulée de la publication d’un rapport de l’Organisation des États américains (OEA) dénonçant une fraude électorale généralisée – tombé à point nommé à l’époque, mais complètement démenti depuis par une expertise indépendante conduite par des chercheurs établis aux États-Unis (lire l’Humanité du 11 juin) –, a toutes les peines du monde à parachever son putsch. Soutenu directement par l’administration Trump et, à mots couverts, par l’Union européenne, le régime est en difficulté : alors que plusieurs sondages donnent Luis Arce et David Choquehuanca, le duo de candidats présenté par le Mouvement vers le socialisme (MAS, le parti d’Evo Morales), largement en tête, devant le candidat de centre droit Carlos Mesa et Jeanine Añez elle-même, les putschistes cherchent à gagner du temps avant l’organisation de nouvelles élections.
Une grossière propagande déjà démontée par Morales
La pandémie de Covid-19 leur a permis de repousser une première fois le scrutin pour la présidentielle et les législatives, prévu le 3 mai, et elle sert plus encore aujourd’hui à renvoyer la date des élections du 6 septembre au 18 octobre. Annoncé il y a une dizaine de jours, ce nouveau report a provoqué une grève générale, à l’appel de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) qui a organisé des blocages sur les grands axes routiers. Hier, depuis l’Argentine où il s’est installé, Evo Morales a, dans un geste d’apaisement, appelé les « dirigeants des forces sociales et le peuple » à « examiner » la proposition de cette date, « définitive, obligatoire et inamovible » du 18 octobre pour la tenue des élections. « Nous ne devons pas tomber dans le panneau des provocations qui ne visent qu’à déclencher la violence, incite l’ex-président sur Twitter. C’est seulement avec le peuple exerçant le pouvoir démocratique que nous pourrons résoudre pacifiquement la crise, et ça, cela nécessite des élections maintenant, avec une date définitive sur laquelle on ne reviendra pas. »
La bourgeoisie revancharde qui, derrière la figure d’Añez, a pris le pouvoir avec l’appui de l’armée en Bolivie, repasse à l’attaque sur un terrain bien connu désormais en Amérique du Sud : éprouvé au Brésil avec Lula, en Équateur avec Rafael Correa ou encore en Argentine avec Cristina Kirchner, le harcèlement judiciaire visant à empêcher ses adversaires de concourir aux élections. Lundi soir, le gouvernement bolivien a déposé une plainte contre Evo Morales, contre les candidats du MAS à la présidence et à la vice-présidence du pays, contre Carlos Huarachi, le secrétaire général de la COB, et huit autres proches. Le parquet les accuse de « terrorisme, génocide, délits contre la santé ».
Selon l’exécutif, les barrages routiers organisés dans tout le pays par les syndicalistes auraient empêché le transfert de vivres et de fournitures médicales, comme de l’oxygène, vers les principales villes, et provoqué la mort de 31 personnes contaminées par le Covid-19. Une grossière propagande déjà démontée par Morales : « La décision du gouvernement de facto d’emmener un convoi avec de l’oxygène de Santa Cruz à La Paz sur une route où il y a des blocages, lorsque c’est possible par d’autres itinéraires, est une provocation. »
Ces plaintes contre les dirigeants du MAS surviennent après une première procédure ouverte à la mi-juin par le Tribunal suprême électoral pour « fraude électorale » lors des élections de 2019. Une manière, là aussi, de préparer une interdiction pure et simple du parti de Morales qui serait ainsi privé d’élections. La mécanique à l’œuvre est limpide, mais l’Union européenne, si prompte à dénoncer le Venezuela de Maduro, continue de faire mine de croire à la fiction d’élections libres décidées par les putschistes boliviens. Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell est loin de taper du poing sur la table, appelant à une « approche constructive et consensuelle pour parvenir à une véritable réconciliation nationale pacifique » et à des « élections pacifiques, crédibles, inclusives et transparentes ».
Il est d’autant plus difficile de quantifier le racisme en France que les données disponibles sont dispersées et souvent peu fiables. Si l’on enregistre manifestement une augmentation des actes racistes depuis 2018, la tolérance semble elle aussi en hausse, à rebours des discours dominants.
En 2017, 1,1 million de personnes déclaraient avoir subi au moins un acte raciste, soit 1 personne sur 45(1). En 2019, le ministère de l’Intérieur comptabilise 5 730 infractions(2) et la justice a mis en place en 2018 : 1 385 alternatives aux poursuites, poursuivi 985 personnes et prononcé 393 condamnations(3). Dire que le chiffre noir(4) est important est un euphémisme ! Les différences de dates entre ces trois données sont aussi un indicateur… Pour analyser le racisme en France, il faut croiser des données multiples qui ne mesurent pas la même chose.
Des sources diverses
La première série de données provient de l’auto-déclaration. En attendant les résultats de la nouvelle enquête « Trajectoires et origines » (TeO2), menée par l’INSEE et l’Institut national d’études démographiques (INED), en cours de réalisation, nous ne disposons que de l’enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité », qui a pour objectif d’identifier le sentiment d’insécurité. Elle reste notre principale source en population générale avec 16 000 ménages répondant à l’enquête. Les questions précisent le caractère « raciste, antisémite, xénophobe » des injures subies depuis 2007, des actes de menaces depuis 2012, des violences physiques depuis 2016. Ce travail était commandé par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. Mais casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ?
Le second paquet de données se contente de mesurer l’activité des administrations. Pour le seul ministère de l’Intérieur, il existe trois sources de données. Il y a d’abord celles du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Les données collectées par ce service portent sur les procédures enregistrées par la police et la gendarmerie, sur la base d’une série d’infractions commises « en raison de la race, de l’origine, de l’ethnie ou de la religion », et transmises au parquet. Elles excluent par exemple les mains courantes. En 2019, les services de police et les brigades de gendarmerie ont enregistré 5 730 infractions de nature criminelle ou délictuelle. Après trois années consécutives de baisse pour ce contentieux (– 20 % entre 2015 et 2016, – 11 % entre 2016 et 2017 et – 4 % entre 2017 et 2018), une hausse de 11 % est enregistrée entre 2018 et 2019.
« Les réseaux sociaux sont les principaux supports de messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761). »
Ensuite, il y a les données de la Plate-forme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (PHAROS). Chargée de la criminalité sur Internet, elle est toujours limitée par le nombre d’enquêteurs (30) et les priorités données au terrorisme sur le Net qui ne représente que 2,68 % des signalements mais l’occupe beaucoup. En 2019, la PHAROS a reçu 228 545 signalements (contre 163 723 en 2018) dont 17 555 dans le domaine des discriminations, soit 7,68 % des signalements (8,75 % en 2018), sachant qu’il peut y avoir plusieurs signalements pour un même contenu. Les réseaux sociaux sont les principaux supports des messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761).
Enfin, il y a les données du Service central du renseignement territorial (SCRT). On y trouve toutes les catégories d’actes, de crimes et de délits mélangés. Ces chiffres, qui sont utilisés tous les ans par le gouvernement à la fin-janvier, sont particulièrement sujets à caution. Ils ne prennent pas en compte la qualité du recueil des actes : il est parfois difficile de différencier ce qui relève du pur vandalisme, ou de sectes « satanistes », d’actes racistes. Les chiffres sont livrés brut et souvent de manière orientée : en janvier 2019, à l’annonce des données du SCRT, les média ont relayé une augmentation de 130 % du racisme en France. Ces chiffres portaient sur la catégorie des « autres actes racistes et xénophobes » et non sur la totalité des faits, ce qui ramène l’augmentation à « seulement » 38 %…
« L’ONDRP vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. »
De plus, une partie des faits sont rapportés par les associations issues des communautés. Or il n’y a pas d’organisation communautaire rom, le Conseil français du culte musulman (CFCM) est bien incapable d’avoir un observatoire efficace sur les actes antimusulmans. En revanche, les Églises chrétiennes font le travail et la communauté juive, est, elle, très bien organisée. En conséquence, il est donc fort probable que le chiffre noir des actes antisémites soit sensiblement plus faible que celui d’autres communautés peu ou pas organisées.
Après une tendance à la baisse des actes racistes continue entre 2015 et 2017, les chiffres communiqués depuis 2018 par le SCRT marquent une hausse qui concerne l’ensemble des catégories mesurées. Les actes antimusulmans enregistrent une hausse globale de 54 % sur l’année écoulée, soit 154 actes (contre 100 en 2018). Les actes antisémites comptabilisés ont connu une hausse de 27 %, passant de 541 en 2018 à 687 en 2019. Précisons que ces actes sont très majoritairement localisés en Île-de-France. Les autres actes, réunis sous la catégorie générique d’« actes racistes », enregistrent une hausse globale de 131 % (1 142 en 2019 contre 496 en 2018). Les populations noires (218 contre 137 en 2018, soit + 59 %) et arabes (213 contre 125 en 2018, soit + 70 %) restent les plus ciblées.
Pour le ministère de la Justice, les chiffres disponibles sont ceux de 2018. 6 603 affaires à caractère raciste ont été orientées par les parquets, comportant 6 107 personnes mises en cause. Ce qui représente une hausse de 6 % des affaires et 7 % des auteurs orientés par rapport à 2017. Parmi les 6 107 personnes mises en cause et orientées en 2018, près de 7 % étaient mineures et 178 mis en cause étaient des personnes morales. 54 % des 6 107 auteurs orientés par les parquets ont fait l’objet d’un classement sans suite, soit 3 305. 42 % des réponses pénales (985 personnes) se sont traduites par une poursuite devant les juridictions pénales et 58 % par une procédure alternative aux poursuites (1 385). Quant aux condamnations, le nombre de 393 en 2018 est inférieur à ceux des années précédentes (entre 440 et 510 de 2012 à 2017). Être condamné pour racisme relève donc de l’exception… Enfin, le chiffre noir est là aussi important parce qu’il n’est pas possible d’identifier toutes les affaires. Par exemple, si plusieurs circonstances aggravantes sont retenues, le logiciel du ministère permet uniquement de saisir le code « avec plusieurs circonstances aggravantes » ; il n’est donc que rarement possible d’identifier les circonstances aggravantes racistes en matière de violence.
La tolérance à l’autre
L’enquête du Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (SIVIS), mise en place à la rentrée 2007 dans l’Éducation nationale, est trop fragmentaire et ne permet pas d’analyser le phénomène en milieu scolaire. Ajoutons qu’il existe le baromètre du défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les discriminations dans l’emploi.
Les dernières données sont celles de l’enquête annuelle menée depuis 1991 par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH). Cette enquête vaut surtout par la stabilité des questions posées depuis le début et par l’analyse des chercheurs. Pour des raisons budgétaires, cette enquête est remise en cause dans sa forme, ce qui va là encore conduire à casser le thermomètre…
« La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données. »
Pourtant, l’enquête rompt avec le discours dominant : la tolérance à l’autre, au différent, n’a jamais été aussi forte que sur les trois dernières années en se stabilisant autour de 66 % ! Depuis trois ans, l’acceptation des minorités noires et juives se situe autour de 80 %, la minorité arabe de 70 % et celle des musulmans de 60 %… La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données !
« Casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ? »
Plus on va à l’école, plus on est jeune, plus on se situe à gauche et moins on est raciste et moins on rejette l’autre. La tolérance à l’autre est autour de 70 % pour les personnes nées après 1977 contre 60 % pour ceux nés avant 1955. Elle est de 75 % pour les titulaires de diplômes du supérieur contre 60 % pour les non-diplômés ! Et 73 % des gens de gauche sont tolérants contre 52 % à droite… Il y a donc toujours une différence entre droite et gauche ! L’enquête rappelle aussi que la perspective d’une « lutte vigoureuse » contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. Plus de 9 Français sur 10 considèrent qu’il est grave de refuser l’embauche d’une personne noire qualifiée pour le poste et 60 % ne se déclarent « pas racistes du tout » !
Certes, la bataille contre le racisme n’est pas gagnée, un peu moins de 20 % de la population se reconnaît raciste, et il reste des gens qui pensent que le racisme biologique existe. Même si cela représente moins de 10 % de la population, c’est parmi ces personnes que les agressions, les insultes sont banalisées. Internet, les réseaux sociaux et certains média peuvent les relayer et ils savent qu’il y a peu de risques qu’ils soient condamnés…
« La perspective d’une “lutte vigoureuse” contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. »
L’idéologie d’extrême droite agite le rejet de la différence, la peur de l’autre, elle rencontre une demande d’autorité de la population qui veut se protéger de la pauvreté, de la dérégulation et de la concurrence sauvage. C’est donc à la gauche de dessiner un monde qui allie la sécurité sociale intégrale, la qualité de l’emploi et de vie avec l’égalité, la défense des libertés publiques et la fraternité.
Alain Dru est membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Il représente la CGT à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CHCDH) et au Conseil économique, social et environnemental (CESE).
1. Enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité » – Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) – 16 000 répondants de 14 ans et plus de métropole.
2. Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) – Bilan 2019.
3. Ministère de la Justice – sous-direction de la statistique et des études du secrétariat général (SDSE-SG) – Tables statistiques du casier judiciaire national – direction des affaires criminelles et des grâces – pôle d’évaluation des politiques pénales (DACG-PEPP) – Données 2018 provisoires, derniers chiffres connus.
4. Les documents administratifs, policiers et judiciaires ne permettent pas de connaître le niveau exact de la criminalité, car ils ne peuvent tenir compte que des infractions qui ont été constatées ou pour lesquelles il a été porté plainte. Le degré de la criminalité réelle est évalué, sur cette base, par des suppositions, des estimations, des extrapolations ; c’est le chiffre noir de la criminalité.
Alors que la canicule frappe le pays, le gouvernement s’est contenté de lancer un énième numéro gratuit au lieu de prendre les mesures réglementaires qui s’imposent.
Un numéro vert pour « avoir toutes les réponses aux questions que l’on peut se poser ». La promesse formulée par le ministre de la Santé, Olivier Véran, lors du lancement en grande pompe du « Canicule info service » le 7 août, ne tient pas la route. Nous avons composé le 0800 06 66 66 pour savoir quelles mesures prendre en cas de panne de climatisation dans un open space où la température atteint les 35 °C. Au bout du fil, notre interlocuteur, qui semble presque découvrir la problématique, n’a qu’une chose à répéter : « Il faut bien s’hydrater. » Un peu léger en termes de prévention. Que peut-on faire si un salarié commence à avoir un petit coup de chaud ? « Si ce n’est pas grave, vous pouvez rappeler la ligne, si c’est un malaise, vous devez appeler le 15 », lance-t-il. Nous n’arriverons pas à arracher un conseil digne de ce nom.
« Un numéro vert ne remplace pas le personnel de terrain »
Rien d’étonnant pour Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et membre de la fédération CGT de la santé. « Ces numéros gratuits sont sous-traités à des plateformes téléphoniques, les personnes qui décrochent ne sont pas des spécialistes. Le gouvernement s’agite, envoie des circulaires dans des mairies… Pendant ce temps-là, les hôpitaux continuent de se débrouiller seuls. » Depuis la canicule de 2003, les principes de bon sens du type « évitez l’alcool » ou « mouillez votre corps » ont été largement adoptés par la population. Cet été, le gouvernement se contente juste de rappeler l’évidence couplée aux gestes barrières contre le coronavirus. Bien en deçà des besoins concrets. « Nous n’avons pas assez de médecins, d’infirmiers alors que nous sommes confrontés à l’arrivée de pensionnaires des Ehpad aux urgences, martèle Christophe Prudhomme. Un numéro vert ne remplace pas le personnel de terrain. Il faudrait, par exemple, que les patients qui ont des traitements lourds puissent joindre leur docteur pour les ajuster. J’ai vu une femme diabétique la semaine passée qui mangeait moins à cause de la chaleur et devait donc adapter son insuline. »
Au sein des entreprises, le gouvernement pourrait également décider de renforcer les dispositifs de protection. « Il n’y a rien de précis dans le Code du travail, souligne un inspecteur du travail. Il faudrait au moins indiquer une température maximale au-delà de laquelle les salariés ne peuvent pas travailler. L’État devrait avoir la possibilité de contraindre l’employeur. Mais c’est la même chose que pour le Covid : il préfère courir le risque qu’il y ait des morts plutôt que de forcer les patrons à agir. »
Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, lors de la première lecture, j’avais eu l’occasion de présenter au nom de mon groupe une motion tendant à opposer l’exception d’irrecevabilité constitutionnelle, car ce texte remet en cause l’autonomie de la sécurité sociale.
Nous continuons à penser que ces deux projets de loi, organique et ordinaire, remettent en cause les fondements de la sécurité sociale. Cette étape supplémentaire vers une transformation de la « sécu » en filet de sécurité dépourvu de lien avec notre pacte social républicain est extrêmement grave.
Derrière ces textes de loi, nous avons en réalité deux lois budgétaires à examiner.
Tout d’abord, sur le transfert de 136 milliards d’euros à la Cades, nous contestons, avec la majorité du Sénat, le choix du Gouvernement de faire prendre en charge par cette caisse le financement d’un tiers de la dette des établissements de santé. Selon nous, la sécurité sociale n’a pas à assumer la dette des hôpitaux, qui provient principalement des investissements immobiliers.
En effet, lorsque le précédent gouvernement avait annoncé une reprise de la dette, il n’avait pas mentionné que la dette reprise serait transférée à la Cades.
La confusion que vous organisez, de plus en plus, entre le budget de l’État et celui de la sécurité sociale nous pose problème. Elle conduit en tout cas à un changement de l’organisation institutionnelle de notre pays, et cela mérite un débat plus poussé que celui que nous avons eu. La dette créée par la crise du covid-19 aurait dû appeler un débat budgétaire plus approfondi.
De la même manière, je rappelle notre opposition à la tentative de la droite sénatoriale d’insérer une « règle d’or » dans les comptes sociaux pour les prochains projets de loi de financement de la sécurité sociale.
Alors que nous avons pu constater l’importance de notre modèle de protection sociale lorsqu’il a fallu prendre en charge le chômage partiel des entreprises, mais également les faiblesses des hôpitaux auxquels on a imposé depuis vingt ans des budgets inférieurs aux dépenses, imposer une règle d’or reviendrait à sanctuariser l’austérité dans les dépenses sociales et donc à grignoter encore davantage sur les droits acquis.
En exonérant les entreprises du paiement des cotisations sociales, d’un côté, et en limitant les dépenses, de l’autre, vous allez réduire mécaniquement les prestations sociales versées dans notre pays. Alors même que l’Union européenne a décidé, face à la crise, de laisser de côté les déficits des États, la droite sénatoriale veut transposer le modèle européen d’austérité dans notre sécurité sociale.
Non seulement c’est complètement décalé, mais en outre, la droite sénatoriale devra assumer ce choix politique qui consiste à réduire les prestations de santé, les prestations familiales et les pensions de retraite et, plus généralement, l’ensemble des droits pour lesquels nos concitoyens ont cotisé. C’est elle qui sera responsable, demain, des lits supprimés, et des services fermés à cause de sa règle d’or !
Alors que le ralentissement économique entraîne une chute des rentrées de cotisations sociales, il y a urgence à dégager de nouvelles recettes plutôt que de fermer le robinet des prestations sociales.
Nous avons de nombreuses propositions de recettes, mais vous refusez d’ouvrir le débat sur l’efficacité des exonérations de cotisations sociales.
Plutôt que de faire peser le remboursement des 136 milliards d’euros sur les assurés sociaux par la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS), on aurait pu imaginer un financement de la perte d’autonomie par les entreprises, en particulier celles qui font des milliards d’euros de bénéfices sur le dos de nos aînés.
Le deuxième volet de la réforme est une véritable opération de communication.
Alors que la crise sanitaire a démontré l’importance d’une intervention publique pour les personnes en perte d’autonomie dans les Ehpad ou à domicile, vous proposez une cinquième branche de la sécurité sociale sous-financée, qui ne permettra pas de réduire le reste à charge des familles.
En effet, la perte d’autonomie des personnes en situation de handicap ou des personnes âgées devrait être prise en charge à 100 % par la sécurité sociale et gérée par la branche assurance maladie.
Selon nous, il y a véritablement urgence à créer un grand service public national de la perte d’autonomie et de l’accompagnement, incluant les établissements médico-sociaux et les aides à domicile, qui aurait vocation à revaloriser tous ces métiers effectués majoritairement par des femmes dans une grande précarité.
En 1945, gaullistes et communistes ont décidé de créer la sécurité sociale ; soixante-quinze ans plus tard, ce système a encore démontré toute sa pertinence.
Coporte-parole national du Mouvement de la paix et cosecrétaire national du Mouvement de la paix
L'Humanité 12 août 2020
Les armes nucléaires sont dangereuses pour la survie de l’humanité, juridiquement illégales, économiquement dispendieuses à travers le gaspillage de ressources qui privent l’humanité de moyens pour une sécurité humaine, physique, sanitaire, économique, écologique et sociale, enfin moralement inadmissibles et criminelles, comme l’a rappelé le pape à Nagasaki en 2019. Pour les Hibakusha (survivants d’Hiroshima et Nagasaki), dans un appel international soutenu par des millions de signatures, « aujourd’hui, l’humanité se trouve à la croisée des chemins. Ou nous sauvons notre planète bleue telle qu’elle est, avec tous ses êtres vivants, ou bien nous nous acheminons vers l’autodestruction. Les armes nucléaires pourraient éliminer l’espèce humaine, ainsi que toutes les autres créatures vivantes ».
Le danger est d’autant plus grand que des traités limitant la course aux armes nucléaires sont remis en cause par les États-Unis, suivis par la Russie. Grâce aux mobilisations, le vote à l’ONU, en 2017, par 122 États, d’un traité d’interdiction des armes nucléaires (Tian) a ouvert la voie vers leur élimination. Déjà 40 États ont ratifié ce traité qui entrera en vigueur après 50 ratifications. Il permettra la mise en œuvre de l’article 6 du TNP qui prévoit leur élimination (1). Pourtant, la France persiste dans la modernisation de ses armes nucléaires, en violation du TNP. Les tests de nouveaux missiles nucléaires à 150 millions d’euros l’unité, en pleine crise sanitaire, alors que les moyens manquaient pour sauver des vies, ont constitué un acte révoltant caractéristique de l’obstination du président. Il persiste dans ce jeu suicidaire de la dissuasion nucléaire qui favorise la prolifération qu’il entend étendre à toute l’UE. Car, comment interdire aux autres des armes jugées, à tort, nécessaires pour notre propre sécurité ? Cette obstination est surdité face à l’opinion des Français qui, à 78 %, sont pour le désarmement nucléaire et à 68 % pour la ratification du Tian par la France (2).
La réconciliation franco-allemande démontre que ce n’est pas la bombe qui est facteur de paix, mais des volontés politiques de paix. L’aspiration des peuples à une sécurité humaine montre la possibilité de gagner des avancées en faveur « d’un monde plus sûr car plus humain et plus juste ». Ce monde, dégagé des règles de la mondialisation néolibérale, ne se construira qu’à travers la démilitarisation des relations internationales, la diminution des dépenses militaires (1 917 milliards de dollars en 2019), la réalisation des objectifs du développement durable, la défense du climat et l’élimination des armes nucléaires dont l’utilisation même involontaire générerait un hiver nucléaire pouvant détruire toute vie sur Terre. Oublier cela nous condamnerait aux errances « des jours d’avant la pandémie » sous la pression d’un lobby militaro-politico-industriel.
(1) Ratifié par 191 États et entré en vigueur le 5 mars 1970. (2) Sondage Ifop 2018.
Le phénomène de l’esclavage, central dans l’histoire des États-Unis, est étroitement lié au racisme. Pour en rendre compte de façon matérialiste, il convient cependant de ne pas prendre l’effet pour la cause. Ce sont les exigences propres au développement de la production capitaliste qui permettent d’expliquer le développement de l’esclavage, dont la dynamique raciste constitue la conséquence bien plutôt que le moteur.
On peut, en schématisant un peu, opposer deux interprétations du racisme. Une interprétation idéaliste qui le fait dériver d’une idée, d’une disposition psychologique des « Blancs » : « un certain genre de complexe de supériorité propre à l’homme blanc où qu’il se trouve », estime par exemple Stokely Carmichael. Le réel historique est déduit de ce que les individus ont à l’esprit : leur mentalité d’un autre âge ou leur tare mentale par exemple. Le racisme est l’expression d’un retard intellectuel d’une frange de la population. La lutte antiraciste vise alors prioritairement à la réforme des consciences et à l’éducation des individus.
« C’est la recherche du profit, la dynamique du capital, qui explique l’esclavage et donc ultérieurement la “race”. »
Interprétation matérialiste du racisme
L’interprétation matérialiste part au contraire de processus historiques lourds et de longue durée. C’est ce que dit Eldridge Cleaver, militant des Black Panthers : « Nous avons […] à faire face à la fois à l’exploitation et à l’oppression raciale ». Et il ajoute, précision décisive, concernant l’oppression raciale : « Nous avons conscience que nous avons été opprimés parce que nous sommes noirs, même si nous savons que cette oppression a pour but l’exploitation. » L’oppression raciale renvoie elle aussi, selon des modalités propres cependant, à l’exploitation du travail, c’est-à-dire au capitalisme. Où l’on retrouve, aux États-Unis, derrière la « race », à l’origine même de la « race », l’exploitation du travail des esclaves. Ainsi, les Africains n’ont pas été mis en esclavage à cause de leur couleur de peau, « comme si », écrit l’historienne Barbara Fields, « la principale affaire de l’esclavage était la production de la suprématie blanche plutôt que la production de coton, de sucre, de riz et de tabac » (Racecraft, The Soul of Inequality in American Life) ; les Blancs ne les ont pas asservis parce qu’ils étaient racistes. C’est la recherche du profit, la dynamique du capital, qui explique l’esclavage et donc ultérieurement la « race ». Il faut partir du fait de l’esclavage et expliquer ensuite les raisons de la « racialisation » progressive de l’esclavage.
Évolution de l’esclavage vers le seul esclavage noir
La thèse évoquée brièvement par Cleaver est celle que développait Eric Williams dans son livre Capitalisme et esclavage (1944, Présence africaine, 1998). L’esclavage ne dérive pas du racisme mais des exigences inhérentes au mode de production capitaliste. Le racisme n’apparaît qu’en un second temps : « Une déformation raciste a été donnée à ce qui était fondamentalement un phénomène économique », écrit Williams. Il faut se préserver de l’inversion idéologique consistant à transformer le dérivé en moteur de l’histoire. « L’esclavage n’est pas né du racisme. Le racisme a plutôt été la conséquence de l’esclavage. »
« “Les Noirs ne pouvaient pas facilement s’échapper sans être reconnus”, tandis que les serviteurs blancs pouvaient se fondre plus facilement dans la société et y disparaître. »
À l’origine, les Africains, aux États-Unis comme dans les Antilles britanniques ou françaises, furent mis en esclavage à côté de toute sorte d’autres populations blanches : vagabonds de l’Angleterre des Tudor, « sauvages » Irlandais, protestants indésirables dans le royaume de France, bagnards, etc. Ce n’est qu’au cours du temps que l’esclavage s’est transformé au point de ne concerner que les Noirs. Mais pour quelle raison ? Les explications historiques sont nombreuses. Pour Eric Williams, le motif est plutôt économique. Les cultures, nouvellement apparues, du sucre, du tabac et du coton, exigeaient de vastes plantations et une grande quantité de main-d’œuvre, qu’on trouvera plus facilement et à meilleur prix en Afrique qu’en Angleterre. « Enlever des hommes en Angleterre était plus difficile que de les enlever en Afrique. » En conséquence, écrit Williams, la raison d’être de l’esclavage est « économique, et non raciale, liée non pas à la couleur du travailleur, mais au bas prix de son travail ». Pour C. L. R. James, qui analyse la révolution des esclaves à Saint-Domingue, « s’ils [les esclavagistes] prenaient des Noirs ce n’était d’ailleurs pas parce qu’ils étaient noirs ou barbares, car les premières lois édictaient les mêmes règlements pour les engagés noirs et blancs ». Les colons de Saint-Domingue, estime l’auteur des Jacobins noirs (1938, éditions Amsterdam, 2017), se reportèrent sur les Noirs parce que « les Blancs ne supportaient pas le climat ». Pour John Hope Franklin (De l’esclavage à la liberté. Histoire des Afro-Américains, 1947, Éditions caribéennes, 1984), c’est notamment pour des raisons disciplinaires qu’aux États-Unis, l’esclavage s’est focalisé sur les Noirs : « Les Noirs ne pouvaient pas facilement s’échapper sans être reconnus », tandis que les serviteurs blancs pouvaient se fondre plus facilement dans la société et y disparaître. En résumé : l’esclavage précède la « race » et non l’inverse, l’esclavage n’obéit pas d’abord à une logique raciale, mais il va la produire. Il faut donc se garder de racialiser l’esclavage en le faisant dériver des catégories qui ne peuvent exister sans lui. La question de la couleur n’est apparue qu’en un second temps. Ainsi le capitalisme ne produit pas seulement la classe, il produit aussi la « race ». Il est vecteur de plusieurs formes de domination : exploitation économique, mais aussi oppression raciale. Se référer centralement au capitalisme, ce n’est donc pas oublier la « race » et ne voir que la classe. C’est voir les deux.
« Se référer centralement au capitalisme, ce n’est donc pas oublier la “race” et ne voir que la classe. C’est voir les deux. »
La lecture matérialiste liant capitalisme, esclavagisme et racisme n’implique aucune naïveté mécanique du type : « Abolissons le capitalisme, le racisme disparaîtra du même coup. » Dans l’édition du 22 novembre 1969 du journal The Black Panther, on trouve la précision suivante : « Le Parti des Black Panthers n’a jamais prétendu que si le socialisme était instauré en Amérique le racisme disparaîtrait automatiquement. Ce sont certains adversaires du parti, notamment Stokely Carmichael, qui ont prétendu que nous défendions cette thèse. En fait, ce que nous disons, c’est que dans une société socialiste, les conditions sont beaucoup plus propices à l’élimination du racisme. » On est loin de la mythologie d’un grand soir révolutionnaire abolissant magiquement les dominations. On ne sort de ces dernières que progressivement et à la condition de disposer de cadres politiques et économiques favorables.
Florian Gulli est philosophe. Il est professeur agrégé au lycée Jules-Haag de Besançon.
Censé permettre aux entreprises de sortir la tête de l’eau, ce texte promulgué durant la pandémie sert au contraire de marchepied pour licencier à bas coût.
Alexis Mulliez assis sur un fauteuil représentant… un salarié d’Alinéa. Cette caricature affichée sur le magasin d’ameublement de Beaucouzé, dans la banlieue d’Angers (Maine-et-Loire), en dit long sur le ressentiment ambiant. Depuis fin juillet, aux quatre coins de la France, des employés de l’enseigne manifestent leur colère contre la proposition de reprise déposée par leur propre dirigeant pour sa société placée en redressement judiciaire mi-mai. 1 065 emplois sur 2 000 seraient conservés.
Effacer ses dettes et réduire ses effectifs.
Un projet rendu possible par la promulgation le 20 mai dernier d’une ordonnance d’adaptation des droits des entreprises en période de Covid. L’article 7 permet ainsi de faciliter la reprise pour le dirigeant actuel si celui-ci est le mieux positionné. Le tribunal et le ministère public sont censés veiller à ce que le plan de cession ne soit pas seulement l’occasion pour le débiteur d’effacer ses dettes et de réduire ses effectifs. C’est là que le bât blesse chez Alinéa. Comme le résume Ingrid Seillery, secrétaire CGT du CSE central : « Alexis Mulliez a généré 60 millions d’euros de dettes par an depuis son arrivée en 2017, lui-même reconnaît qu’il a fait des erreurs ! Je ne suis pas contre cette ordonnance, mais cela doit servir aux petites sociétés. Les Mulliez, ce sont 32 milliards d’euros de fortune en 2019, et ils refusent de mettre un centime pour le plan social alors que nous sommes tous smicards ! Nous sommes aussi loindu compte en termes de préservation de l’emploi évoquée par ce texte. » Le tribunal de commerce de Marseille statuera le 31 août si cette offre, la seule en lice à ce jour, est solide.
De son côté, Orchestra Prémaman, enseigne de vêtements pour enfants en redressement judiciaire depuis fin avril, est l’un des premiers à avoir exploité ce filon. Le 19 juin dernier, le tribunal de commerce de Montpellier s’est prononcé en faveur du fondateur de la marque, Pierre Mestre, et de sa nouvelle société, NewOrch, pour la reprise de 1 110 contrats de travail. « C’est clairement un moyen d’éponger ses 650 millions d’euros de dettes. Les difficultés de l’entreprise n’ont rien à voir avec le Covid, c’est scandaleux ! » s’indigne maître Ralph Blindauer, avocat du CSE. Avant, racheter son entreprise était théoriquement interdit par l’article L.642-3 du Code du commerce mais des dérogations restaient possibles. Il fallait convaincre le procureur de la République de son bien-fondé. Désormais, la procédure est accélérée : c’est devant le tribunal qu’une requête est déposée. Avec les questionnements que cela soulève. « Le tribunal de commerce se retrouve à statuer : des hommes d’affaires locaux jugent des affaires locales. Cela ressemble à un petit arrangement entre amis », glisse l’avocat. Si la colère est grande chez les salariés, c’est que l’offre concurrente du Saoudien Al Othaim conservait autant d’emplois mais avec un dossier plus solide financièrement.
Face à cette décision, les élus du CSE ont donc fait appel, notamment sur l’interprétation problématique de cette ordonnance. « Il y a une ambiguïté. Le texte devrait préciser que le patron peut reprendre son entreprise uniquement dans le cas où il n’y a pas d’autres offres. Là, il y a un dévoiement de la loi », explique maître Blindauer. L’audience du 3 septembre devrait permettre de dénoncer une nouvelle fois cette faille. D’autres sociétés pourraient se dépêcher de s’engouffrer dans la brèche avant l’expiration de cette disposition d’urgence le 31 décembre 2020.
Les communistes ont joué un rôle majeur dans la lutte pour la décolonisation de l’Algérie. Pour autant, l’intégration de la lutte indépendantiste au sein des combats menés par le PCF et la CGT n’a pas toujours été sans heurts. Entretien avec Alain Ruscio
Comment les acteurs des luttes anticoloniales, en particulier les Algériens que vous avez beaucoup étudiés, se sont-ils engagés au PCF et à la CGT ? Alain Ruscio : Avant d’aborder le rôle de ces organisations, faisons un rapide tour d’horizon de la situation générale de l’immigration dans le système capitaliste français. Le premier recrutement d’immigrés venus des colonies a commencé avant la Première Guerre mondiale, essentiellement pour avoir une main-d’œuvre très bon marché pour les industries. Dès les années 1912-1913, on voit arriver des ouvriers algériens qui sont presque toujours des Kabyles. Ils vont être soumis à une exploitation extrêmement violente. Ces ouvriers sont issus d’une paysannerie analphabète, pas encore familiarisée avec les luttes sociales, mais leur entrée en contact avec les syndicalistes amène un certain nombre d’entre eux à entrer en lutte. Dès 1915, des ouvriers agricoles marocains font une première grève. Il y aura ensuite, dans l’entre-deux-guerres, toute une série de grèves chez les mineurs de la Loire, du Gard et de l’Aveyron, fin 1928. Les Algériens y figurent en grand nombre. L’Humanité ouvre ses colonnes à un jeune syndicaliste, Benoît Frachon, qui signale : « La grève est totale dans tous les puits. Il n’y a pas de défection parmi les mineurs coloniaux et étrangers » (28 décembre 1928).
« Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. »
Parallèlement, le mouvement ouvrier français a essayé d’organiser les immigrés venant des colonies. Le Parti socialiste, pour sa part, ne fait absolument rien dans ce domaine. Les seuls qui ont la volonté d’organiser les travailleurs coloniaux sont les communistes, notamment par le biais de ce qui s’appelait à l’époque la CGTU (en 1921, le mouvement syndical a été coupé en deux, il y avait l’ancienne CGT contrôlée par les socialistes et la CGT « unitaire » fondée par les communistes avec à l’origine un certain nombre d’anarchistes). Par-delà le seul mouvement ouvrier est née en 1926 l’Étoile nord-africaine, avec en son sein le rôle moteur d’un militant aujourd’hui oublié, membre du comité central du PCF, qui s’appelait Abdelkader Hadj Ali. Il prendra rapidement comme adjoint Messali Hadj, qui lui succédera à la tête de l’organisation. Messali Hadj fut un court moment membre du PCF, avant de le quitter pour centrer son action sur le seul combat nationaliste. L’Étoile nord-africaine a ensuite mené un combat que l’on peut qualifier de parallèle à celui du mouvement ouvrier français, avant de s’en séparer durant le Front populaire, dont elle jugeait la politique trop timide. Au passage, le suivisme du PCF en ce domaine a également provoqué des désillusions chez les colonisés, source d’un certain anticommunisme.
Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. On retrouve, en particulier dans L’Humanité ou dans la Vie ouvrière (la Vie ouvrière était restée l’hebdomadaire de la CGTU), beaucoup d’articles qui dénonçaient le racisme. Cela montre que le combat contre le racisme n’a jamais été acquis facilement. Au sein même du mouvement communiste ou du mouvement syndicaliste, certains, y compris parmi les ouvriers, conservaient des conceptions racistes et il fallait vraiment se battre contre cela. L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané.
« L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané. »
Malgré les limites déjà soulignées de son programme, Le Front populaire a été une période de participation très importante des migrants maghrébins aux luttes. On les voit d’ailleurs sur beaucoup de photos participant aux manifestations de l’époque, le poing levé. En 1935, on assiste à la réunification syndicale : la CGTU disparaît pour se fondre dans la CGT. Au sein de la CGT, les socialistes sont encore majoritaires et les communistes forment une minorité très active.
En 1945, les communistes, en raison du rôle prestigieux qu’ils ont joué pendant la guerre et dans la Résistance, vont très nettement dépasser le Parti socialiste, que ce soit en nombre d’adhérents ou en matière d’audience au sein de la population (à la Libération, lors d’élections, le PCF compte 25 % des voix). Le PCF va de fait diriger une CGT forte d’environ cinq millions d’adhérents. À sa tête, Benoît Frachon qui sera le grand homme de l’histoire de la CGT. La CGT continue à organiser les ouvriers coloniaux, en particulier les Algériens avec la volonté non seulement de les faire participer aux luttes mais aussi d’en faire des responsables syndicaux. C’est seulement au sein de la CGT qu’il y aura des délégués syndicaux issus de l’Afrique du Nord, principalement des Algériens. Nombre d’élus CGT participeront aux luttes et organiseront même les luttes.
« Les « porteurs de valises » se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). »
Puis arrive la guerre d’Algérie. Là, on peut parler d’un vrai malaise. Les syndiqués et les communistes algériens en métropole, qui étaient assez nombreux, constatent avec déception que le PCF ne se rallie pas immédiatement à la notion d’indépendance. Malaise évidemment accentué au moment du vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956 : un grand nombre de militants communistes algériens quittent le PCF. Cela n’enlève rien aux luttes menées en permanence par le PCF et la CGT, luttes d’abord très minoritaires. La majorité des Français et des ouvriers continuent de penser que l’Algérie constitue une partie des départements français. Il faut bien se remettre dans les conditions de l’époque. Et puis on ne peut oublier un phénomène qui a été nié à l’époque, mais qui est absolument incontestable, étayé sur de nombreux témoignages : le racisme n’a épargné ni la classe ouvrière, ni sans doute des adhérents du PCF et de la CGT. Ce fut donc un combat pas à pas, difficile, et qui a nécessité un travail de conviction au jour le jour pour mobiliser. En définitive, si la lutte du peuple français n’a pas été le facteur principal de la victoire finale du peuple algérien, elle a été un facteur parmi d’autres.
Et qu’en est-il des porteurs de valises que l’on trouvait aussi au sein du PCF et de la CGT ? A. R. : Sur ce point les directions du PCF et de la CGT étaient sur la même ligne, à savoir que ce qu’ils privilégiaient, c’était ce qu’ils appelaient le « travail de masse », c’est-à-dire essayer de convaincre les gens un par un, de les amener à prendre position pour la paix en Algérie, pour l’indépendance de l’Algérie, etc. Un certain nombre de militants cégétistes ou communistes mais il y en avait beaucoup d’autres, des chrétiens en particulier, ont considéré que le travail de masse était insatisfaisant et pas assez efficace. Ils ont donc voulu apporter une aide concrète. On les a appelés les « porteurs de valises ». Ils se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). Être porteur de valise cela signifiait faire franchir les frontières, dans des valises ou dans des sacs « neutres », à des sommes importantes puisque le FLN organisait des collectes auprès de tous les Algériens de France. Pour les Algériens, bien sûr, cela n’était pas facile puisque les policiers étaient partout. Cette tâche revenait donc aux Européens. Les porteurs de valises fournissaient également des « planques », puisque les militants du FLN, pourchassés par la police, ne pouvaient pas aller dans les hôtels meublés algériens. Des Français, sympathisants de la cause indépendantiste, leur trouvaient des hébergements, leur permettaient de se déplacer en voiture, les nourrissaient. C’était vraiment une sorte de logistique au service du FLN. De la part de la direction du PCF, il y a eu une mauvaise compréhension de ces actions. Dans un premier temps, elle a refusé cette forme de lutte qu’elle assimilait à une sorte d’individualisme petit-bourgeois, il y a donc eu d’abord une méfiance. Il a été demandé à un certain nombre de communistes, une fois intégrés dans les réseaux de porteurs de valises, de ne pas garder sur eux leur carte d’adhérent, de manière à ce que le PCF ne soit pas impliqué dans cette aide concrète. Ensuite il y a eu une grande différence selon les régions. J’ai recueilli beaucoup de témoignages de gens que le secrétaire de leur fédération avait encouragés, en leur conseillant de faire attention, de ne pas impliquer le parti mais en leur disant qu’ils pouvaient y aller. Et d’autres, ailleurs, qui se sont vus traités d’aventuriers, voire de provocateurs ou de trotskistes, ce qui était à l’époque l’insulte suprême. On peut donc dire qu’il n’y a jamais eu de convergence entre les communistes qu’on pourrait qualifier d’organisés et les porteurs de valises, mais une certaine incompréhension qui a duré même après la guerre. J’ai essayé de montrer dans mon livre Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 (La Découverte, 2019) que cette incompréhension n’était pas fondée et qu’il fallait aujourd’hui revaloriser toutes les formes de soutien au peuple algérien, que ce soit l’action de masse ou l’actions individuelle.
Quel était le rapport entre le PCF et le FLN ?
A. R. : On peut dire que c’était fondé sur une sorte de méfiance mutuelle. D’un certain point de vue, le PCF – et c’est normal pour un parti politique – voulait utiliser dans un sens qui lui paraissait juste la population algérienne et donc organiser les Algériens au sein du PCF et au sein de la CGT. Le PCF avait des objectifs globaux. Maurice Thorez a eu cette formule qui à l’époque a fait beaucoup de bruit, où il distinguait le « tout » et la « partie » : le « tout » c’était la lutte générale du peuple français pour les droits sociaux, pour les revendications, pour la paix, contre toutes les injustices dans le monde, et la « partie » c’était la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Cette formule était incompréhensible et irrecevable pour les nationalistes algériens. Car ceux-ci considéraient que la lutte des classes devait passer au second plan par rapport à l’objectif immédiat la lutte pour la libération nationale. Il faut ajouter que durant certaines périodes des activités du PCF ont été très douloureusement ressentis par les nationalistes algériens. Je pense bien sûr au vote des pouvoirs spéciaux qui a créé un véritable fossé entre les communistes français et les nationalistes algériens. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer non plus qu’au sein du FLN, il y avait des sensibilités très différentes et en particulier un certain nombre de dirigeants et de militants qui étaient anticommunistes. Ne pas oublier que certains espéraient davantage obtenir un soutien des Américains. Cette méfiance mutuelle a perduré pendant très longtemps.
Alain Ruscio est historien. Il est docteur de l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.
Le scandale du vol massif de données personnelles collectées par Facebook et exploitées par Cambridge Analytica, a révélé au grand public l’existence de cette firme anglo-saxonne très particulière. Cette médiatisation de Cambridge a construit la légende urbaine d’une entreprise de big data toute puissance qui aurait fait l’élection de Donald Trump et la victoire du Brexit. La réalité est plus complexe, mais n’en est pas moins inquiétante.
Cambridge Analytica et ses techniques de big data n’ont pas plus contribué à la victoire de Trump et au Brexit, que l’imprimerie à caractère mobile et les feuilles de presse à la Révolution française, que la prise du central téléphonique de Saint-Pétersbourg par les bolcheviques à la Révolution d’Octobre, que les blogs Internet à la victoire du Non en 2005, ou les réseaux sociaux aux Révolutions arabes. Ou plus exactement cela a permis à des forces politiques et sociales de saisir des possibles et de les exploiter à fond pour gagner, mais dans le cadre de rapports de force et de contradictions politiques, sociales, et économiques qui créent ces possibles.
L’activité d’exploitation des big data n’est qu’une facette de l’activité de Cambridge Analytica. La véritable raison sociale de cette firme est une activité d’entrepreneur en élections et en politique. Plus précisément il s’agit d’une entreprise qui, en organisant des stratégies d’influence, vous livre clef en main le pouvoir, en utilisant un panel de moyens qui va de campagnes de communication sophistiquée à base d’Intelligence artificielle à des opérations de compromission d’adversaires politiques avec des prostitués. Jusqu’à la fin de la guerre froide, ce type d’opération était l’apanage des États, même si ceux-ci avaient créé des sociétés fictives pour couvrir certaines activités de leurs services ou l’action de leurs mercenaires. Avec Cambridge Analytica nous sommes dans un autre registre : celui d’une firme capitaliste, qui propose ses services à des organisations qu’elles soient gouvernementales (NSA, Commission européenne, OTAN), politiques ou non gouvernementales comme certaines ONG, pour prendre le pouvoir sur un territoire que cela soit par voie électorale ou celle d’un coup État.
En réalité Cambridge Analytica n’était qu’une filiale de Stratégic communication laboraratories group (SCL-group) qui se présentait comme une société spécialisée dans les « opérations d’influence » et dont la première présentation publique a eu lieu au salon Defence and Security Equipment International de Londres en 2005[1].
Pour faire la promotion de ses services lors de ce salon, SCL-Group avait organisé un « sérious games » : « À Londres, au cours des dernières 24 heures, sept personnes ont été hospitalisées avec les symptômes d’une maladie mortelle inconnue extrêmement contagieuse. Le gouvernement doit confiner les Londoniens chez eux, mais si la nouvelle de l’épidémie se diffuse, elle peut engendrer une panique de masse provoquant un exode massif qui rependrait la maladie dans tout le pays. Pour éviter cela gouvernement fait appelle à SCL-Group qui via les médias organisent une campagne sophistiquée de désinformation : Plutôt que d'alerter le public sur la menace de la maladie, SCL-Group met en place un «centre d'opérations» de haute technologie de l’information pour convaincre le public qu'un accident dans une usine chimique menace Londres. Alors que le nuage de gaz toxique fictif s'approche de la ville, les médias reçoivent des infographies retraçant le cheminement prévisible du nuage de gaz invisible. Les Londoniens restent confiner chez eux convaincus que même une courte promenade dans les rues pourrait être fatale. Le résultat final, selon les calculs de SCL-group, est quelques milliers de personnes périssent de l’épidémie au lieu des 10 millions initialement estimés ». L’attraction principale du stand de SCL-group était une maquette grandeur nature de son centre d'opérations, exécutant des simulations d’opérations de désinformations allant des catastrophes naturelles aux coups d'État politiques[2].
Bien loin de se limiter aux États-Unis et au Royaume-Uni, SCL-group et sa filiale Cambridge Analytica sont intervenus directement dans plus de 200 campagnes électorales en Italie, Lettonie, Ukraine, Albanie, Roumanie, Afrique du Sud, Nigéria, Kenya, Afghanistan, Libye, Pakistan, Ile Maurice, Inde, Indonésie, Philippines, Thaïlande, Taiwan, Géorgie, Colombie, Antigua, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Saint-Kitts-Et-Nevis et Trinité-et-Tobago[3],...
SCL-Group se décrivait lui-même sur son site Web[4] comme une « global electionmanagement agency » c’est-à-dire en français une agence mondiale de gestion des élections. Mais outre les élections SCL-Group avait une activité de briseur de grève avec sa filiale SCL-Behavioural qui se vantait sur le site web du groupe d’avoir non seulement empêché une grève pour l’augmentation des salaires dans l’entreprise Toleman Automotive, mais d’avoir aussi fait accepter par les travailleurs une baisse de 25% de leur salaire[5]. La filiale SCL-Defence s’occupait de guerre psychologique et de contre insurrection en Afghanistan, en Irak et dans d’autres pays[6] et la filiale SCL-Social faisait dans l’humanitaire et les ONG (sic) s’occupant de la gestion des catastrophes, des addictions… Enfin une filiale formation permettait entre autres d’apprendre à gagner une élection[7].
Après le scandale Cambridge Analytica-Facebook, Cambridge Analytica est devenue la société Emerdata limited[8] et SCL Group s’est renommé SCL Elections en rompant avec toute visibilité médiatique en particulier sur le web grand public.
La campagne électorale organisée à la Trinité Tobago par SCL élection est assez représentative des méthodes de cette entreprise de manipulation des masses. Dans cette île des Caraïbes, la population se divise entre habitants originaires du sous-continent indien et afro-caribéen. La vie politique de cette république insulaire était dominée par une alternance entre le People’s National Movement (PNM), dont l’électorat est majoritairement afro-caribéen, et l’United National Congress (UNC), qui lui recrute ses partisans dans la population indienne. L’UNC avait fait appel à SCL Group pour gagner les élections de 2010 et prendre le pouvoir. SCL Group développa une campagne d’hégémonie culturelle intitulée « Do So » ciblant les jeunes afro-caribéens avec des grapheurs, des concerts, des compétitions sportives, des clips Youtube, des produits dérivés, afin de ridiculiser l’acte de voter, de présenter comme fun de s’abstenir et de ringardiser la politique. Résultat l’abstention progressa de 40% chez les 18-35 ans entraînant un effondrement électoral du PNM sur cette tranche d’âge, ce qui permit à l’UNC de gagner l’élection avec une avance de 6%.
Alexander Nix patron de Cambridge Analytica définissait ainsi les méthodes d’influence de SCL group : « A quel groupe appartiennent les gens ? À quel réseau social ? À quelle structure de pouvoir ? Se croient-ils maîtres de leur propre destin ? Quels sont leurs ennemis communs, et comment peut-on utiliser tout ça pour contrôler leur comportement ? On s’intéresse à la culture, aux croyances, à la religiosité, mais aussi aux individus. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas ce que vous pensez du Président, non c’est vous. Qu’est-ce qui vous fait agir ? On pense que ce sont les gens qui changent les gens, pas les messages. On veut que ce soient les gens qui parlent pour nous ! »[9]
Dans ses présentations des services de sa firme, Alexander Nix illustrait métaphoriquement les méthodes de SCL group en montrant que le meilleur moyen pour le propriétaire d’une plage privée d’empêcher les touristes de pénétrer sur sa propriétaire n’était pas de mette un panneau « plage privée, interdite au public sous peine de poursuite », mais un écriteau « Attention requin, baignade interdite ».
Au-delà des stratégies d’influence et de désinformation, le couteau suisse électoral qu’était SCL Group, offrait des prestations plus brutales comme piéger des adversaires politiques, en leur offrant des pots-de-vin ou en les compromettant avec des prostituées, voir en organisant des pressions physiques allant jusqu’à l’assassinat politique[10].
Au cœur des stratégies d’influence plus sophistiquées de SCL qui furent employées lors des élections présidentielles étatsuniennes et du Brexit, on retrouve les vieilles techniques de manipulation de masse décrites dans « le viol des foules par la propagande politique »[11] de Serge Tchakhotine, mais appliquées au Big-Data, ainsi que l’exploitation de certains travaux universitaires de psychologies sociales et comportementales des années 80-90, en particulier le modèle dit des « Big Five » ou OCEAN pour Ouvert, Consciencieux, Extraverti, Agréable, Névrosé, afin de définir les grandes tendances psychologiques gouvernant les individus. Il va sans dire que ce modèle est loin de faire l’unanimité et fait l’objet d’importants débats dans la communauté scientifique, y compris au travers de la remise en cause critique des expériences de Stanley Milgram.
Afin d’établir un profilage et un ciblage de millions d’étatsuniens, selon le modèle OCEAN pour gagner les électeurs indécis à Trump ou de les dissuader de voter Clinton, Cambridge Analytica est parti de tests ludiques[12] a priori inoffensifs proposés aux usagers de Facebook. Ces questionnaires ont permis de récupérer les données des usagers, allant du graphe de leurs relations sociales à des informations personnelles. Ces données au final portant sur plus de 50 millions d’usager ont permis à Cambridge Analytica de construire des profils psychologiques et politiques permettant de les appliquer à d’autres profils, de cibler les électeurs avec des messages individualisés ou d’effectuer des simulations de participations électorales,…
À partir de ce recueil de données, Cambridge Analytica a travaillé sur le graphe social de ces personnes afin de leur envoyer des messages personnalisés sur les réseaux sociaux ou sur leur boîte courriel jouant sur leurs angoisses profondes afin de les dissuader de voter Clinton ou de les pousser à voter Trump par rejet de la candidate démocrate.
Aujourd’hui le scandale du vol des données personnelles de 50 millions d’Étatsuniens usagers de Facebook a contraint SCL Group et Cambridge Analytica a officiellement disparaître, pour mieux renaître en toute discrétion au travers de sociétés comme Emerdata. SCL Group a certes été perdu par l’exposition médiatique de sa filiale Cambridge Analytica, mais cette entreprise n’est que la partie immergée de l’iceberg d’une constellation de sociétés offrant les mêmes prestations que SCL group. On l’a vu au Brésil où SCL n’a pas été impliqué et où des stratégies d’influence ont permis sous couvert « de luttes contre la corruption » (sic) de chasser le Parti des travailleurs du pouvoir par un coup d’État institutionnel dans un premier temps et d’y installer dans un deuxième temps Bolsonaro. En France, certaines campagnes électorales aux municipales en particulier dans les grosses communes de Banlieue laissent à penser que déjà des sociétés d’entrepreneuriat en élections et en politique avec des méthodes comparables à SCL groupe sont à déjà l’œuvre. Sous le vocable tendance de « civictech », on assiste à une véritable généralisation et industrialisation de ces stratégies d’influence partout dans le monde pour gagner les élections, prendre ou garder le pouvoir par tous les moyens.
Certes de telles stratégies d’influences que ne font que jouer à la marge sur les rapports de force et qu’exploiter des opportunités ponctuelles, elles ne font pas l’Histoire, ni même à elles toutes seules les victoires du Brexit et de Trump d’autant que leurs adversaires utilisaient en partie les mêmes techniques. Mais lorsque l’Histoire hésite entre plusieurs possibles, elles peuvent être la plume qui fait pencher le plateau de la balance vers l’un de ces possibles.
Bien sûr, il ne s’agit de reprendre à son compte les méthodes de SCL group et d’autres, mais de prendre conscience qu’aujourd’hui encore moins qu’hier pour gagner une élection il ne suffit plus d’avoir raison, de bonnes idées, de les médiatiser et d’essayer de convaincre de leur justesse les électeurs, il faut une stratégie, des campagnes qui partent de la citoyenne ou du citoyen électeur et de son être social. C’est-à-dire identifier précisément les électorats auxquelles on veut s’adresser, et de se poser en permanence la question « Qu’est-ce qui pourrait les conduire à voter pour nous, voir à être acteur de notre projet ? ».
[1] Concurrent anglo-saxon du salon de l’armement français Euro Satory avec en plus une composante sécuritaire qui s’ajoute à la composante militaire.
[10] Alexander Nix filmé en caméra caché par un journaliste de la chaîne Channel 4, se présentant comme un futur client de SCL : "On peut amener quelqu'un qui se présente comme un riche promoteur immobilier, il offrira beaucoup d'argent au candidat pour financer sa campagne en échange de terres. On filmera tout avec une caméra (...) et on le mettra sur internet, ou sinon on peut envoyer des filles chez lui ». https://youtu.be/mpbeOCKZFfQ à partir de 14:20
[11] « Le viol des foules par la propagande politique » 1939, réédité par Gallimard dans la collection Tel
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Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste.
Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale.
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