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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 15:08

Paul Lafargue et le droit à la paresse

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En ce jour où les députés PS et UMP ont voté la généralisation du travail du dimanche, il est intéressant de retrouver la belle plume et pensée tranchantes de Paul Lafargue, avec son « Droit à la paresse » qui n'a pas pris une ride.

Ce n'est pas un hasard si la Ministre de l’Économie et des Finances de Sarkozy, Christine Lagarde, faisait le 10 juillet 2007 devant l'Assemblée Nationale de Paul Lafargue un des premiers responsables du « vice » français de la déconsidération du travail exploité, rallongé, aliénant : « Reconsidérer le travail, c'est rompre avec une tradition de mépris qui trouve sa source dans l'Ancien Régime, quand les nobles avaient défense de s'adonner au commerce. La Révolution Française n'a pas mis fin à cette attitude. On la retrouve au XIXe siècle chez de nombreux auteurs : Paul Lafargue, dans son livre Le Droit à la paresse, recommande à l'homme de ne travailler que trois heures par jour et de passer le reste du temps à « fainéanter et bombancer » ».

Quel plus hommage à l'intérêt émancipateur et révolutionnaire de cet essai de Paul Lafargue, dans la continuité de la pensée marxienne du travail mais en rupture totale avec l'esprit stakhanoviste et productiviste du stalinisme et du communisme de la reconstruction et de la guerre froide que cette attaque cultivée de la future patronne du FMI et représentante des intérêts de l'oligarchie mondiale ! Celle qui permet à Tapie de gagner 400 millions d'euros en se tournant les pouces et en laissant faire les magistrats bien sélectionnés du tribunal arbitral conçu pour régler le différend Crédit Lyonnais dans un sens favorable à l'aventurier qui soutenait Sarkozy en 2007. Dure vie que celle de Bernard Tapie sur son Yacht de 70 mètres de long loué 600 000 euros la semaine... C'est ce genre de bandits à col blanc dont Mme Lagarde voudrait faire un modèle de réussite professionnelle par le travail et l'esprit d'entreprise, manquant tellement aux salariés qui fainéantent 35h par semaine et ont le culot de réclamer encore des augmentations.

 

Avant de citer quelques extraits savoureux du Droit à la Paresse de ce compagnon indispensable qu'est Paul Lafargue, il nous faut dire quelques mots de sa vie extraordinaire.

Paul Lafargue est né à Santiago-de-Cuba en 1842, issu d'une famille française installée sur l'île depuis le XVIIIe siècle. Il a du sang mulâtre et caraïbe dans les veines, un grand-père juif. Il fait ses études de médecine à Paris, s'engagent dans l'opposition au seconf Empire, participe au congrès internationale de la jeunesse étudiante en 1865. Avec Charles Longuet, lui aussi futur gendre de Marx, il collabore à la revue La rive gauche, journal littéraire, philosophique et politique en 1864. Le Conseil de l'Université de Paris l'exclut de l'université pour ses activités subversives. En 1866, il part à Londres où il se lie d'amitié avec Karl Marx. Il prend des responsabilités dans l'Association Internationale des Travailleurs dont le siège est à Londres. Sa maîtrise de l'espagnol aidant, il est nommé secrétaire de l'Internationale pour l'Espagne, poste qu'il va occuper jusqu'en 1870. En 1868, il épouse Laura, une des filles de Marx, avec qui il se suicidera pour s'épargner la douleur d'avoir à vieillir en 1911. Il est reçu docteur en médecine. A la fin des années 1860, il s'installe à Paris, polémique avec les anarchistes, fréquente Paris. Il travaille à Bordeaux comme journaliste républicain radical quand la Commune survient à Paris et, de Bordeaux, il défend l'insurrection socialiste et patriotique parisienne, dénonçant une « Saint Barthélémy de la classe ouvrière » après les massacres commandés par Tiers suite à la victoire des républicains de droite et du centre partisans de la reddition face à la Prusse, qui ont fait au moins 20 000 morts. En 1872, Lafargue a la douleur de perdre son troixième enfant, âgé de 3 ans et demi. Il rénonce à exercer la médecine, s'installe à Londres où vivent d'autres proscrits et exilés du mouvement révolutionnaire -Vallès, Vaillant, Lissagaray- est entretenu avec Laura par Engels, qui vient d'hériter de l'usine familiale de Manchester... A partir de 1880 il collabore au journal de Jules Guesde, L'Egalité. C'est là qu'il publie en feuilleton le Droit à la Paresse, 9 ans après la reprise en main sanglante de Paris par les classes possédantes et leurs médiocres serviteurs du marigot politique républicain. Avec Laura Marx, il traduit le Manifeste du parti communiste en 1885 en langue française. Entre-temps, en 1882, il est revenu en France, pour travailler pour une société d'assurance. Il fait parti des créateurs du premier parti socialiste marxiste, le Parti Ouvrier Français, en 1882 au Congrès de Rouanne, parti dirigé par Jules Guesde. Il vulgarise la pensée de Marx avec un vrai talent de pédagogue et de publiciste, mais en la simplifiant et la déformant souvent. Il collabore au journal Le Cri du Peuple de Vallès. En 1883, il est emprisonné 6 mois pour propagande socialiste subversive. En prison, il reprend Le Droit à la Paresse, rassemble des matériaux pour une histoire de la révolution française. Lors d'un second séjour en prison en 1885, il écrit un essai blasphématoire et très drôle contre Victor Hugo. A partir de 1883, il collabore à la revue socialiste allemande de Kautsky. La presse conservatrice dénonce le « nègre » des Caraïbes qui défend le parti allemand. En 1887-1889, il ne se montre pas très tranché pour résister à l'ascension du national-populisme du général Boulanger, à la grande colère d'Engels. En 1889, il devient le grand orateur du POF, opposé aux socialistes de droite ou possibilistes du docteur Paul Brousse : on le compare pour ses talents d'orateur au socialiste allemand Lassale. En 1891, il est élu député de Lille malgré une campagne aux relents racistes pour faire barrage au « prussien » et « cubain » Lafargue. Pendant l'Affaire Dreyfus, il refuse l'union sacrée républicaine mettant au second plan le conflit de classe, d'accord en cela avec Guesde contre Jaurès, et condamne l'alliance avec la bourgeoisie républicaine des socialistes « gouvernementaux ». A partir de 1906, il écrit des éditoriaux dans le journal de Jaurès, L'Humanité, tout en restant fidèle à un marxisme intransigeant contre les tendances « réformistes » de Jaurès. Le 25 novembre 1911, Lafargue et son épouse, qui ne souhaitent pas connaître la vieillesse qui enlève « un à un les plaisirs et les joies de l'existence » comme il l'écrit dans son testament, se suicident ensemble en choisissant l'empoisonnement par le cyanure de potassium. « Leur mort spectaculaire fait sensation et les funérailles au Père-Lachaise le 3 décembre sont l'occasion d'une grande cérémonie du socialisme international, attestant le prestige conservé par Lafargue : Jaurès, Vaillant, Dubreuilh, Bracke (suppléant Guesde, malade) pour la France, Anseele pour la Belgique, Kautsky pour l'Allemagne, et pour la Russie, Roubanovich, Alexandra Kolantaï .. et un certain Lénine qui prononce pour la l'occasion son premier et unique discours en français. Lénine avait rencontré régulièrement Lafargue lors de son séjour parisien et banlieusard (à Longjumea) » - préface « Lisez Lafargue » de Gilles Gandar et Jean-Numa Ducange à Paresse et Révolution. Ecrits de Paul Lafargue 1880-1911 (Texto).

 

Le Droit à la Paresse.

 

Avant-propos

« M.Thiers, dans le sein de la Commission sur l'Instruction primaire de 1849, disait : « Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : « Jouis ». M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.

La bourgeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse soutenue par le clergé, arbora le libre-examen et l'athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure et aujourd'hui, elle entend égayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allégrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, reprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. (...)»

 

« Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant » (Lessing)

 

I. Un dogme désastreux

 

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes ont sacro-sanctifié le travail...

 

II. Bénédictions du travail

 

(…) Introduisez le travail de fabrique et adieu joie, santé, liberté, adieu tout ce qui fait la vie belle et digne d'être vécue. Et les économistes s'en vont répétant aux ouvriers : travaillez pour augmenter la fortune sociale ! Et cependant un économiste, Destutt de Tracy, leur répond :

« Les nations pauvres, c'est là où le peuple est à son aise ; les nations riches, c'est là où il est ordinairement pauvre ».

Et son disciple Cherbuliez de continuer : « Les travailleurs eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent à l'événement qui tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leur salaire ».

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.

Parce que prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social... Les marchés s'encombrent, les produits sont tout aussi abondants qu'invendables, la monnaie se cache, le crédit s'évanouit, les fabriques se ferment, les masses ouvrières manquent de moyens d'existence parce qu'elles ont produit trop de moyens d'existence...

Mais avant d'aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s'entassent ; ils forcent leur gouvernement à s'annexer des Congo, à s'emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades... Les capitaux abondent comme les marchandises. Les financiers ne savent plus où les placer ; ils vont alors chez les nations heureuses qui lézardent au soleil en fumant des cigarettes, poser des chemins de fer, ériger des fabriques et importer la malédiction du travail ».

 

III. Ce qui suit la surproduction

 

«  Sous l'Ancien Régime, les lois de l’Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C'était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l'irreligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu'elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l'Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail ».

 

« Le grand problème de la production capitaliste n'est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces mais de découvrir des consommateurs, d'exciter leurs appétîts et de leur créer des besoins factices » … mais « rien ne peut arriver à écouler les montagnes de produits qui s'entassent plus hautes et plus énormes que les pyramides d'Egypte : la productivité des ouvriers européens défie toute consommation, tout gaspillage... Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels alors qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés. Ces falsifications, qui ont pour unique mobile un sentiment humanitaire, mais qui rapportent de superbes profits aux fabricants qui les pratiquent, si elles sont désastreuses pour la qualité des marchandises, prouvent la philanthropique ingéniosité des bourgeois... »

 

Appendice

 

 

«  Le rêve d'Aristote est notre réalité. Nos machines au souffle de feu, aux membres d'acier, infatigables, à la fécondité merveilleuse, inépuisable, accomplissent docilement d'elles-mêmes leur travail sacré ; et cependant le génie des grands philosophes du Capitalisme reste dominé par le préjugé du salariat, le pire des esclavages. Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l'humanité, le Dieu qui rachètera l'homme des sordidae artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté ».   

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