La France d’Emmanuel Macron est engagée sur une pente « illibérale », alertent plusieurs ONG pour les droits de l’Homme
Dans un rapport extrêmement sévère publié ce jeudi, plusieurs ONG, dont la FIDH et la LDH, dénoncent les atteintes « systémiques » de l’État français contre les libertés associatives et la liberté de manifester. Le signe d’une « dérive autoritaire » patente depuis l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée.
L'Humanité, le 25 septembre 2025
« La démocratie en France est malade, elle a été infectée par le virus de l’autoritarisme. » C’est une charge implacable mais très documentée que dressent la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans un rapport publié ce jeudi. Intitulé « France : démocratie en décrochage. Entraves à l’exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester », ce texte de 80 pages, fruit de dix mois d’enquête, étrille littéralement l’attitude de l’État français vis-à-vis des acteurs associatifs depuis qu’Emmanuel Macron a accédé à l’Élysée en 2017.
Les marqueurs d’un basculement autoritaire
« Depuis plusieurs années, la France connaît une dégradation profonde et structurelle de l’environnement dans lequel la société civile peut s’exprimer et agir, ainsi qu’une régression préoccupante des libertés publiques », estime le document, qui n’hésite pas à employer le terme de « dérive illibérale ». Responsable du bureau Europe de l’Ouest de la FIDH et rédactrice du rapport, Elena Crespi assume le terme.
« Bien sûr, la France n’a pas atteint les reculs démocratiques constatés en Hongrie sous Viktor Orbán, et on ne peut pas la qualifier aujourd’hui de « démocratie illibérale ». Mais en tenant un discours stigmatisant à l’égard des associations qui contestent sa politique et en pratiquant une répression accrue contre les mouvements sociaux, elle en a pris le chemin », résume la chercheuse, spécialiste du droit européen et international.
La « patrie des droits de l’homme » aurait donc tourné le dos à son histoire ? Le rapport des ONG n’est pas loin de l’affirmer. « Souvent perçue, à tort, comme étant à l’abri de ces tendances en raison de sa tradition républicaine, (…) la France se distingue aujourd’hui par l’ampleur et la gravité des restrictions imposées aux libertés civiques », appuie le document, qui dresse une liste impressionnante de ces reculs démocratiques.
Intégration dans le droit commun de mesures « d’exception » liées à l’état d’urgence, répression violente des gilets jaunes en 2018-2019, de la mobilisation contre les méga-bassines à Sainte-Soline en 2023 ou du mouvement contre la réforme des retraites la même année, multiplication des interdictions de manifester et des détentions arbitraires, transformation de dispositions anciennes (« délit de groupement », dissolution administrative) en armes dirigées contre la société civile…
Autant de marqueurs d’un basculement autoritaire, qu’illustrent aussi, selon le rapport, les choix récents du chef de l’État. « En 2024 et 2025, la nomination à trois reprises d’un premier ministre en dehors de la formation politique arrivée en tête lors des élections législatives a accentué la crise de confiance entre les institutions et la population », souligne le document.
Un effet dissuasif sur la société civile dans son ensemble
Mais, avant de se s’intéresser aux actes, c’est d’abord dans les discours du personnel politique que les auteurs de cette enquête ont constaté un « tournant ». Alors que les associations participent à la vitalité démocratique d’un pays, elles sont de plus en plus nombreuses à être présentées par l’exécutif comme un « ennemi intérieur » à combattre. Un épisode marquant de cette dérive est la façon dont Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, avait, en avril 2023, menacé la LDH d’un retrait de ses subventions, en représailles de son rôle d’observateur des pratiques policières pendant les manifestations.
Une offensive reprise depuis par son successeur Place Beauvau : en avril, sur X, Bruno Retailleau avait accusé la LDH de « faire le jeu des narcotrafiquants et des voyous », au motif que l’association avait effectué un recours contre l’utilisation de drones dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, à Rennes.
Le rapport cite aussi les multiples attaques du même ministre contre les associations de défense des exilés ou encore les propos d’Aurore Bergé, en février 2024. La ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes avait alors demandé de « passer au crible » les subventions de toutes les associations féministes, celles-ci n’ayant pas, à son goût, suffisamment dénoncé les violences sexuelles commises par le Hamas, le 7 octobre 2023.
Par ces menaces financières, « le gouvernement exerce un contrôle sur le discours et les actions portés par les associations, entraînant un risque élevé d’autocensure et un effet dissuasif sur la société civile », estime le rapport.
L’« influence considérable » des médias de Vincent Bolloré
Or, dans cette bataille, l’exécutif a trouvé des alliés de choix. « Plus de 80 % des médias français sont détenus par une poignée de milliardaires, dont certains utilisent notoirement ces plateformes pour diffuser des idées d’extrême droite », s’inquiètent les ONG, qui visent en particulier le groupe dirigé par Vincent Bolloré.
« Ses médias semblent avoir une influence considérable dans la fabrique d’un narratif disqualifiant à l’encontre des manifestant·es, des défenseur·es des droits humains et du secteur associatif en général », imposant dans l’espace médiatique « l’assimilation de ces acteurs au « wokisme » ou à « l’islamo-gauchisme » ».
Problème : ce discours s’ancre aussi de plus en plus dans notre droit. Ainsi, la loi dite « de séparatisme » d’août 2021, prise en réaction à l’assassinat de Samuel Paty dix mois plus tôt, a donné à l’exécutif un pouvoir de contrôle décuplé sur les associations, par le biais du « contrat d’engagement républicain » imposé à ces structures ou de l’élargissement des critères permettant leur dissolution. Résultat : sur la centaine de dissolutions prononcées depuis 1936, « une quarantaine l’ont été depuis le début du premier mandat d’Emmanuel Macron », et 27 lors du seul passage de Gérald Darmanin Place Beauvau. Une accélération spectaculaire.
Premiers visés : les soutiens des Palestiniens et les défenseurs de l’environnement
Le rapport note enfin que, dans cette attaque généralisée contre les porteurs de voix critiques, certains acteurs sont particulièrement ciblés. C’est le cas de ceux qui expriment leur solidarité avec le peuple palestinien, « objet d’une répression intense, sur le plan administratif et judiciaire », ou des défenseurs de l’environnement, comme l’a montré « l’usage massif et souvent illégal de la force » à Sainte-Soline ou encore la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre.
Ce constat sévère, les ONG à l’origine de ce rapport ne sont pas les seules à le dresser. Dans un essai publié il y a une semaine, L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire (Textuel), les sociologues Antonio Delfini et Julien Talpin dénoncent eux aussi les attaques de plus en plus récurrentes contre la société civile. « Elles constituent des rappels à l’ordre, des invitations à se tenir sage et à distance de l’engagement politique », qui visent, au final, à « réprimer et bâillonner » tout contre-pouvoir.