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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 18:30
Senso (1954) - Visconti

Senso (1954) - Visconti

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

Partie 5

Entre réalisme et mélodrame : Senso et Le notti bianche

Visconti, après l’expérience cinématographique de « Bellissima », continue avec ses expérimentations théâtrales mettant en scène d’abord « L’Auberge » de Goldoni au Théâtre La Fenice de Venise, puis « Trois sœurs » de Anton Tchekhov au Théâtre Eliseo de Rome, en renversant en même temps la récitation maniérée des éditions précédentes des spectacles et leur chorégraphie baroque. Le réalisateur se rapproche d’un réalisme cru, essentiel, moderne, qui le conduit aussi à faire évoluer sa vision cinématographique. Elle s’éloigne de plus en plus de l'époque néo-réaliste désormais arrivée à son terme et qui se transforme avec le début de comédies qui continueront à être produites dans les années à venir par l’industrie cinématographique italienne.

Luchino Visconti s'oriente de plus en plus vers une réappropriation du mélodrame qui trouvera son point d’aboutissement dans « Senso ». Il tourne d'abord l’épisode « Anna Magnani » dans « Siamo donne » (1953). Le film collectif est basé sur une idée de Cesare Zavattini qui voulait démystifier la figure de la diva, en engageant quelques grandes actrices pour raconter des épisodes privés de leur vie.

Nous sommes à Rome en 1943 et Anna Magnani doit se rendre au théâtre pour un spectacle. Mais elle a une dispute avec le chauffeur de taxi qui veut lui faire payer le transport du chien. L’actrice se refuse parce qu’il est de petite taille, et il naît ainsi de cet incident une série d’imprévus qui l’amèneront en retard au théâtre. Bien que considéré comme un travail mineur, en fait, le court-métrage renverse complètement les théories zavattiniennes et Visconti construit un portrait sanguin et vrai de l’actrice romaine avec une performance digne de sa grandeur. La diva Magnani est "authentique" parce que populaire, vraie femme. Le court-métrage sert de jonction avec la deuxième période du cinéma viscontien, où la mise en scène théâtrale se mêle à celle du quotidien. La séquence à l’intérieur de la caserne des carabiniers où l’on constate la taille de l’animal donnant raison à l’actrice est une scène naturelle, avec la cour où les militaires se montrent comme pour assister à un spectacle. Cette séquence s’oppose à la scène finale du théâtre, où la Magnani chante une chanson populaire, jouant une vendeuse de fleurs. Le théâtre de la vie se greffe sur le théâtre de la fiction.

En synthèse, Visconti évoque les thèmes qu’il aborde dans la grande fresque de « Senso » (1954). Situé à Venise en 1866 pendant la troisième guerre de l’Indépendance, l’histoire raconte un amour impossible entre la belle Comtesse Livia Serpieri (Alida Valli) et le lieutenant autrichien Franz Mahler (Farley Granger) ; amour né sur la scène du théâtre de la Fenice pour sauver le cousin de Livia, le marquis patriote Ussoni (Massimo Girotti) qui a défié Franz en duel. Dans le théâtre est en scène « Il Trovatore » de Giuseppe Verdi et quand il y a le solo du ténor qui incite les hommes aux armes, les patriotes irrédentistes lancent des tracts qui acclament à l’unité nationale et à l’éloignement des forces d’occupation. La séquence initiale est un véritable chef-d’œuvre de mise en scène et de cadrage par le réalisateur. La représentation de « Il Trovatore » se fond avec ce qui se passe dans la réalité, mais toujours à l’intérieur du théâtre, comme pour souligner le côté mélodramatique de l’action, le spectacle excessif face à un épisode toutefois mineur de protestation. La caméra se déplace horizontalement et verticalement, en partant de la scène et en encadrant le public dans la salle et le long des scènes et des galeries bondées de spectateurs. Les militaires autrichiens sont assis dans les premières rangées et sont symboliquement "attaqués" par les acteurs armés en face et inondés par les tracts et les cris de protestation du public d’en haut. Déjà ici, nous avons en résumé ce que sera l’affrontement armé sur le terrain entre les troupes autrichiennes et italiennes.

Cette première partie de « Senso » renferme deux styles de grande élégance qui se retrouveront tout au long du film. Le premier est la théâtralité du mélodrame, puisque tous les intérieurs sont toujours aménagés comme si on était en présence d’une représentation sur scène (la maison de la Serpieri, la villa de campagne, la chambre en location à Vérone où Mahler vit) mais aussi les extérieurs tels que les « calli » vénitiennes ou les rues nocturnes de Vérone dans les séquences finales sont filmés comme sur une scène naturelle. Le deuxième style est le reflet du miroir qui dénote la duplicité des deux personnages : d’une part, la femme qui, par une passion folle trahit les idéaux du Risorgimento et l’amour pour son cousin, de l’autre celle de Mahler qui est en réalité amorale, lâche, dévoué seulement à l’argent qui se fait donner par les femmes, trahissant l’image d’officier et de galant qu’il devrait représenter.

Pendant presque tout la durée du film, en outre, la Serpieri utilise des voiles et des tulles qui arrivent à couvrir son visage complètement, comme pour cacher sa vraie nature de femme qui sacrifie sa propre morale et les idées de liberté (exprimées au contraire sans hésitation au visage découvert au début du film).

Tiré d’un récit de Camillo Boito, le scénario complexe est écrit par le même Visconti avec Suso Cecchi d'Amico et la collaboration de Carlo Alianello, Giorgio Bassani, Giorgio Prosperi et de Tennessee Williams et Paul Bowles qui soignent en particulier les dialogues des deux amants, qui greffent le mélodrame personnel des deux personnages à l’intérieur d’un décor historico-culturel plus vaste.

Visconti se sert des costumes de Marcel Escoffier et de Piero Tosi et des décors d’Ottavio Scotti qui reconstruisent dans le détail le cadre historique dans lequel les personnages se déplacent. « Senso », visuellement, est une magnifique synthèse de la peinture du XIXe siècle avec des références à Francesco Hayez, Giovanni Fattori et au mouvement des « Macchiaioli », où l’on peut admirer les compositions soit dans les intérieurs des palais et des villas, soit dans les extérieurs des campagnes. Mais surtout, la fusillade final de Mahler sur les murs de Vérone la nuit à la lumière des torches reprend les toiles du peintre espagnol Francisco Goya. Cette utilisation de la musique et de la peinture élargit le souffle culturel du film, la rendant riche du point de vue expressif et élargissant au maximum les potentialités du moyen cinématographique.

Le mélodrame pour Visconti devient ainsi l’art national véritable et original à opposer à une politique pauvre, périphérique, face aux événements européens de l’époque qui représentent par translation celle de l’actualité historique du réalisateur. Si la lutte pour l’unité nationale était tout à fait secondaire par rapport aux mouvements historiques européens et mondiaux, tout comme l’Italie d’après-guerre était un pion à l’intérieur du front occidental dans la politique mondiale des deux blocs (américain et soviétique), ce qui reste comme expression nationale originale est le mélodrame, forme de réalisation d’un esprit artistique concret et original. Du reste, la conscience de la nation est loin d’être formée, ainsi que l’idée d’un bien public, et tout se résout en passions individualistes, véritables fins en soi qui ne conduisent qu’à la trahison et à la tragédie finale, ainsi que dans le fond le Risorgimento est défini comme une  "révolution trahie".

Mais « Senso » est aussi une œuvre de grande inspiration scénique. Il reste un exemple, plus unique que rare, dans le cinéma italien, la représentation sans rhétorique des batailles du Risorgimento, en particulier la défaite à Custoza des troupes du général Alfonso La Marmora contre celles d’Alberto d’Autriche. Tout en étant vaincu, le Royaume d’Italie annexe la Vénétie en profitant de l’alliance avec les Prussiens qui battent les Autrichiens à Sadowa en les forçant à la capitulation. Les séquences sur le champ de bataille de Custoza rendent de façon réaliste le mouvement chaotique et peu organisé des troupes italiennes du fait d'incompréhensions entre La Marmora et le général Enrico Cialdini, en faisant vivre au spectateur le caractère dramatique de ces moments. Visconti privilégie des cadrages dans des champs longs en évitant les gros plans, en soulignant l’inutilité de cette bataille sanglante. Le film, principalement pour cette raison, est frappé par la censure précisément pour l’esprit révolutionnaire, qui contraint la coupe des scènes où l’état-major empêche l’intervention des patriotes civils par peur d’un tournant démocratique. Et c’est aussi une des raisons du boycott du film à l’Exposition du Cinéma de Venise en réduisant les probabilités de l’attribution du Lion d’Or. Mais cela ne l’empêche pas de devenir l’un des chefs-d’œuvre reconnus pas seulement de Visconti, mais du cinéma italien.

Dans un article paru sur « L’Europeo » en 1966 Luchino Visconti affirme :

"Cinéma, théâtre, opéra : je dirais que c’est toujours le même travail. Malgré l’énorme diversité des moyens utilisés. Le problème de faire vivre un spectacle est toujours le même. C'est plus d’indépendance et de liberté dans le cinéma, bien sûr, et dans le cinéma le discours devient toujours très personnel : on est beaucoup plus auteur en faisant un film, même s’il s’agit d’un film de d'adaptation littéraire. Mais il faut aussi dire que le cinéma n’est jamais de l’art. C’est un travail d’artisanat, parfois de premier ordre, plus souvent de deuxième ou de troisième ordre".

Cette déclaration apparaît comme une dévalorisation du cinéma en tant que septième art, en la réduisant à un simple artisanat. Et il peut sembler étrange pour quelqu’un comme Visconti, plus connu pour ses productions cinématographiques. Mais ce qui importe dans cette déclaration, ce sont trois concepts. Le premier est que, de toute façon, le réalisateur d’un film est un "auteur" autonome et peut donc, en tant que tel, exprimer sa poétique. Le second, pour Visconti, le mélange - et l’influence - entre cinéma, théâtre et opéra est évident et se répercute dans tous ses films. Le troisième aspect est le discours sur l’art et l’artisanat.

Il est indubitable que le cinéma est un ensemble d’autres arts : photographie, peinture, écriture, sculpture, théâtre, poésie; tout comme l’aspect collectif de l’équipe technique pour réaliser un film est déterminant. Le décor, la construction du décor, les costumes, bref, tout ce qu’on appelle le profilmique, sont faits par de grands artisans, par des personnes qui utilisent l’esprit, les mains et la passion. Et l’artisanat élevé frôle l’art. Art et artisanat dans le cinéma se mêlent et à plus forte raison dans celui de Visconti, où la recherche du détail, de l’objet, de leur disposition, de la scénographie et des costumes n’est jamais secondaire. Un discours qui a conduit beaucoup à accuser Visconti d’être une esthète formaliste.

Mais dans la réalité, le cinéma de Visconti est complexe et contradictoire dans son opération de fusion entre  culture et spectacle, né de la crise personnelle et sociale de ces années, où les ferments innovateurs allaient diminuer. 

"Nuits blanches" (« Le notti bianche »), sorti en 1957, est comme le signe emblématique de cette vision du cinéma - et de cette crise. Le film naît d’une production indépendante, dont font partie Visconti lui-même, Suso Cecchi D'Amico, Marcello Mastroianni et Franco Cristaldi, qui, pour surmonter les difficultés d’ordre économique traversée par le cinéma italien, décident de s’autofinancer, en fondant CI.AS (Cinématographique associée).

S’inspirant du récit homonyme de Dostoïevski, sur proposition de Suso Cecchi d'Amico, Visconti écrit le scénario ensemble, bouleversant l’original, transportant l'histoire à notre époque, dans un lieu qui pouvait être n’importe quelle ville italienne.

Marcello Mastroianni joue le personnage de Mario, tandis que le personnage de Natalia est confié à l’actrice Maria Schell, rencontrée par Visconti peu avant le tournage, et qui récite de mémoire les répliques en ne connaissant pas l’italien. Précisément par le type d’histoire d’amour contrasté, aussi bien aléatoire que littéraire, Visconti, en utilisant Mario Chiari et Mario Garbuglia, cherche à donner corps aux événements des deux personnages en s’appuyant sur la scénographie, en faisant construire une ville miniature dans le studio 5 de Cinecittà et en demandant à Giuseppe Rotunno de créer une photographie « d'atmosphère », en tournant en nocturne et en jouant sur les ombres et les lumières artificielles. Considéré comme une œuvre mineure, « Le notti bianche » remporte le Lion d’argent à l’Exposition du Cinéma de Venise en 1957, pour sa reconstruction où l’élément théâtral et scénographique devient prépondérant.

Un travail grandiose, de haut artisanat, justement, apprécié pour la capacité de rendre réel ce qui n’est pas. Pour Visconti, le film est aussi l’occasion d’explorer des voies nouvelles, inhabituelles. Une fois de plus, le mélange de cinéma, de théâtre et de littérature devient un terrain pour se détacher d’un style traditionnel et maniériste de l’époque, de la comédie à l’italienne et d’un néoréalisme désormais disparu et assimilé aux films qui traitent de sujets où le protagoniste est « le peuple », mais caricatural et avec un style maniériste. De plus, « Le notti bianche » devient le contrepoids positif de « Senso » : si dans ce dernier nous avons des personnages remplis d’inquiétude existentielle, où l’amour conduit à la ruine, dans « Le notti bianche » Visconti décrit des personnages qui croient en l’espoir, en attente de l’amour véritable, et Natalia est à la fin  récompensée par l'union avec l’homme qu’elle aime et qui s’était éloigné. Inversant les attentes avec une fin heureuse, cette vision "néoromantique" dicte le dépassement définitif du néoréalisme par Visconti (après Bellissima), de plus en plus conscient que la route à parcourir est celle d’un réalisme où la culture et l’analyse politique-sociale sont des éléments essentiels.

Andréa Lauro, 28 avril 2020

"Nuits blanches" (Le notti bianche), 1957 de Visconti - Marcello Mastroiani dans le rôle de Mario

"Nuits blanches" (Le notti bianche), 1957 de Visconti - Marcello Mastroiani dans le rôle de Mario

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 15:13
Turquie: Hier guitariste, aujourd’hui je suis devenu terroriste . La lettre d'Ibrahim Gökçek, en grève de la faim
Dimanche, 26 Avril, 2020
Turquie. « Hier guitariste, aujourd’hui je suis devenu terroriste ». La lettre d'Ibrahim Gökçek, en grève de la faim
Ibrahim Gökçek, bassiste de Grup Yorum, est en grève de la faim depuis 314 jours ce 26 avril. Amaigri, ne pesant plus que 40 kilos, il est maintenant à l’article de la mort. Il a néanmoins transmis une lettre à l’Humanité . Une adresse au monde entier pour dénoncer les accusations portées contre lui, expliquer son combat et faire partager son espoir. Il rappelle le souvenir de son amie, la chanteuse du groupe, Helin Bölek, en grève de la faim elle aussi et qui a succombé le 3 avril dernierDes propos terribles et émouvants.
 

Helin Bölek, la chanteuse de Grup Yorum, décède d'une longue grève de la faim pour protester contre les atteintes aux libertés et droits humains de Erdogan

LA LETTRE D’IBRAHIM GÖKÇEK

« Hier j’étais guitariste, aujourd’hui je suis devenu terroriste »

Depuis ma chambre, dans un quartier-bidonville d’Istanbul, je regarde par la fenêtre le jardin. En sortant à l’extérieur, je pourrais voir un peu plus loin le Bosphore d’Istanbul. Mais voilà, je suis alité, et je ne pèse plus que 40 kilos. Mes jambes n’ont plus la force de porter mon corps. Pour le moment, je ne peux qu’imaginer le Bosphore.

Je suis sur scène, avec attachée au cou par la sangle étoilée que j’aime le plus, ma guitare… En face de moi, des centaines de milliers de personnes, poings levés, chantent “Bella Ciao”. Ma main gratte les cordes de la guitare comme si c’était la plus douée au monde… Mes jambes sont vigoureuses… Je pourrais parcourir dans Istanbul de long en large. 

Ces deux affirmations sont réelles… Les deux sont miennes, elles sont notre réalité. Parce que je vis en Turquie et que je suis membre d’un groupe qui fait de la musique politique. Et donc, mon histoire représente la grande histoire de mon pays… Aujourd’hui cela fait 310 jours que je ne mange plus. Disons que “je m’exprime par la faim” ou encore, “ils m’ont pris ma guitare basse et pour m’exprimer j’utilise comme instrument mon corps”. 

Je m’appelle Ibrahim Gökçek… Depuis 15 ans, je joue de la guitare basse dans “Grup Yorum”. Le Grup Yorum, créé il y a 35 ans par 4 étudiants, a une histoire en dents de scie à l’image de celle de la Turquie. Cette histoire nous a amenés jusqu’à aujourd’hui dans une grève à la vie à la mort pour pouvoir à nouveau faire des concerts. 

L’une des nôtres, ma chère camarade Helin Bölek, s’est éteinte le 3 avril, au 288ème jour de sa grève de la faim illimitée. C’est moi qui ai repris le flambeau. Vous allez dire, “pourquoi les membres d’un groupe musical font-ils une grève de la faim jusqu’à la mort? Pourquoi préfèrent-ils un moyen de lutte aussi affreux que la grève de la faim illimitée?”. 

Notre réponse est dans la réalité brûlante qui a conduit Helin à sacrifier sa vie à l’âge de 28 ans et qui me pousse à assumer de fondre de plus en plus chaque jour: 

Nous, nous sommes nés dans les luttes pour les droits et les libertés menées en Turquie à partir de 1980. Nous avons sortis 23 albums pour réunir la culture populaire et la pensée socialiste. 23 albums vendus au total à plus de 2 millions d’exemplaires. Nous avons chanté les droits opprimés en Anatolie et dans le monde. Dans ce pays, tout ce qu’ont vécu ceux qui luttaient pour leurs droits, les opposants, ceux qui rêvaient d’un pays libre et démocratique, nous aussi qui chantions leurs chansons, avons vécu les mêmes choses: nous avons été mis en garde à vue, emprisonnés, nos concerts ont été interdits, la police a envahi notre centre culturel et a brisé nos instruments. Et pour la première fois, dans la Turquie de l’AKP, nous avons été mis sur la liste des “terroristes recherchés” avec récompenses en prime. 

C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, j’ai décidé, ce qui doit vous paraître surprenant, de renoncer à manger. Parce que, malgré la qualification qui a été mise sur ma tête, je ne me sens absolument pas être un terroriste. 

La raison pour laquelle nous avons été mis sur cette « liste de terroristes » est la suivante: nous parlons dans nos chansons des mineurs qui sont obligés de travailler au plus bas sous terre, des ouvriers assassinés par les accidents du travail, des révolutionnaires tués sous la torture, des villageois dont on détruit l’environnement naturel, des intellectuels qui sont brûlés, des maisons détruites dans les bidonvilles, de l’oppression du peuple kurde et aussi de ceux qui résistent. Parler de tout cela, est considéré en Turquie comme du “terrorisme”. Ceux qui considèrent depuis 30 ans que le socialisme à l’échelle internationale n’est plus de mise, se trompent en pensant qu’un art comme le nôtre n’a pas de public. Nous avons donné les concerts réunissant le plus grand large public de l’histoire de la Turquie et des artistes de Turquie. Dans le stade Inönü à Istanbul, 55000 spectateurs ont chanté d’une seule voix des chants révolutionnaires. Et moi sur scène j’ai accompagné avec ma guitare cet extraordinaire choeur de 55000 personnes pour le dernier de nos concerts intitulé “Turquie indépendante”, organisé avec entrée libre, il y avait près de 1 million de personnes. Durant 4 années consécutives, nous avons invité sur notre scène les progressistes et les artistes de Turquie, et dans un nos de concert, Joan Baez est montée sur scène avec une des guitares cassées par la police dans notre centre culturel.

Le Grup Yorum a toujours été victime de la répression à l’arrivée de chacun des pouvoirs en Turquie. Mais après l’état d’urgence déclaré en 2016 par l’AKP, et l’augmentation de la pression sur toutes les catégories du peuple, des journalistes, des progressistes, des universitaires, nous avons compris qu’une répression pire encore nous attendait. Un matin à notre réveil, nous avons constaté que 6 d’entre nous avaient été mis sur la “liste des terroristes”. Mon nom figurait sur cette liste. Un guitariste qui avait participé 5 ans plus tôt à un concert qui avait regroupé plus d’un million de personnes était devenu un terroriste recherché avec récompense en prime. L’AKP au pouvoir, à chaque crise, intensifie ses agressions et s’attaque à des couches de plus en plus larges de la population.

Après la publication de cette liste, en deux ans, notre centre culturel a subi neuf assauts de la police. Pratiquement tous nos membres ont été emprisonnés au point qu’il n’y avait plus aucun membre du Grup Yorum en liberté. Nous étions donc dans l’obligation pour continuer à faire des concerts de surmonter cet interdit d’ engager de nouveaux musiciens. Nous avons ainsi organisé des concerts via internet avec des jeunes issus de nos choeurs populaires. Et parallèlement, contre ces attaques, nous avons dû faire des communiqués de presse et des pétitions. Cela n’a pas arrêté ces attaques. En février 2019, j’ai été arrêté lors d’une descente dans notre centre culturel et en mai 2019, nous avons entamé notre grève de la faim pour « la levée de l’interdiction de nos concerts, l’arrêt des assauts contre notre centre culturel, pour la libération de tous les membres emprisonnés de notre groupe et l’annulation des procès entamés contre eux, ainsi que pour que nos noms soient effacés de la liste des terroristes ». Par la suite, avec Helin Bölek, nous avons transformé notre action en grève illimitée de la faim. Cela signifiait que nous ne renoncerions pas à cette grève de la faim jusqu’à ce que nos revendications soient acceptées. Au prix même, si nécessaire, de la mort.

Pendant la durée de nos procès, Helin et moi avons été libérés mais malgré le soutien populaire et celui des progressistes, des artistes, des députés, le gouvernement a refusé d’entendre nos revendications. Aux députés qui lui rendaient visite, Helin avait répondu, “qu’ils nous promettent l’autorisation de faire un concert, et j’arrêterai la grève de la faim illimitée”. Cette promesse n’est pas venue. Et même plus, nous avons été empêchés par le gouvernement d’organiser ses funérailles conformément aux souhaits de Helin. Désormais Helin repose dans un cimetière à Istanbul, recouverte d’une robe blanche. La chambre à côté de la mienne est vide, quant à moi, qui depuis un certain temps, vit dans un lit, je ne sais pas où va aboutir mon voyage. La bataille qui se livre dans mon corps se soldera-t-elle par la mort? Ou alors par la victoire de la vie?

Ce que je sais avec le plus de force dans ce combat, c’est que, jusqu’à la satisfaction de nos revendications, je m’accrocherai à la vie dans cette marche vers la mort.

Ibrahim Gökçek

 
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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 11:55
Pauvreté. La faim va exploser en 2020- Marc de Miramon, Jeudi, 23 Avril, 2020
Jeudi, 23 Avril, 2020
Pauvreté. La faim va exploser en 2020

Selon l’ONU, la crise alimentaire pourrait toucher 250 millions de personnes d’ici à la fin de l’année.

Quelque 135 millions de personnes dans 55 pays étaient au bord de la famine en 2019, un nombre qui pourrait pratiquement doubler d’ici à la fin de l’année, indique un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) présenté le 21 avril au Conseil de sécurité par la FAO et le Programme alimentaire mondial (PAM). S’il s’agit du chiffre le plus élevé depuis quatre ans et la création de ce rapport, sa rédaction date d’avant le début de la pandémie de coronavirus, qui pourrait se révéler être un facteur aggravant et faire exploser encore davantage l’insécurité alimentaire, prévient l’ONU. Le continent africain demeure le plus touché, avec en première ligne le Soudan du Sud (61 % de la population en état d’insécurité alimentaire), et une hausse de la faim au sein des zones de conflit « dans le bassin du lac Tchad et le centre du Sahel », en République démocratique du Congo, en Éthiopie, au Soudan et dans la partie nord du Nigeria.

Une plus grande difficulté à distribuer l’aide

Selon l’ONG Oxfam, environ 50 millions de personnes seraient actuellement menacées par la faim pour la seule région de l’Afrique de l’Ouest, en raison de l’impact de l’épidémie de coronavirus, ajoutée à la sécheresse et à l’explosion de l’insécurité, notamment dans la bande sahélienne. Un chiffre qui pourrait être atteint dès le mois d’août, selon les estimations de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). L’impact concret du Covid-19 se mesure pour l’instant davantage dans les conséquences du confinement et du ralentissement économique, dans des pays où 60 à 80 % de la population vit de l’économie informelle. Les annonces de couvre-feu et la fermeture de certaines frontières ont un impact direct sur les prix des produits de première nécessité, moins par pénurie réelle que par la grâce des logiques spéculatives.

Oxfam constate une plus grande difficulté à distribuer l’aide alimentaire, en particulier au Niger ou au Burkina Faso. Les problèmes d’approvisionnement concernent également les producteurs et les agriculteurs, qui peinent à se procurer semences et engrais de qualité, sans oublier l’impact des entraves à la circulation pour les éleveurs de bétail. Les prévisions catastrophiques de l’ONU, d’Oxfam ou de la Cédéao constituent un échec cinglant pour les Objectifs du millénaire adoptés en 2000 par 193 pays membres des Nations unies. Après plusieurs années de décrue, le nombre de personnes frappées par l’insécurité alimentaire est reparti à la hausse en 2015, principalement à cause de la dynamique des conflits en Syrie, au Yémen, au Sahel ou dans la Corne de l’Afrique.

Marc de Miramon
Pauvreté. La faim va exploser en 2020- Marc de Miramon, Jeudi, 23 Avril, 2020
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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 15:27
Ne lâchons plus Macron sur la dette africaine ! - Francis Wurtz, ancien député européen communiste, L'Humanité Dimanche, 23 avril 2020
 

« Nous devons aussi savoir aider nos voisins d’Afrique sur le plan économique en annulant massivement leurs dettes » : cette « petite phrase » du Président de la République lors de son allocution télévisée du 13 avril dernier, près de 37 millions de personnes en France -et bien d’autres par ailleurs, notamment en Afrique…- l’ont entendue ! N’acceptons pas qu’on puisse faire d’un enjeu de cette importance un hyper-coup de com’ sans lendemain ! Certes, les 20 pays les plus riches du monde (G20) ont décidé, dans la foulée, de…suspendre pour un an le paiement des intérêts de cette dette. Mais cette mesure -une bouffée d’oxygène indispensable- est notablement insuffisante. Et surtout, bien que le ministre de l’économie et des finances, Bruno Le Maire, ait présenté un peu vite l’acte du G20 comme « un succès important pour la France  et pour ses partenaires », il ne faudrait pas que le Chef de l’Etat s’estime quitte de son engagement ! Retour sur un enjeu vieux de plus de trente ans qui , dans le contexte de la crise actuelle, devient explosif.

Les prévisions très alarmantes concernant l’Afrique se multiplient depuis quelques temps sur tous les plans : sanitaire, économique, alimentaire, écologique…Les économistes s’attendent à la première récession sur ce continent depuis un quart de siècle du fait de l’effondrement de la croissance mondiale, de la chute des cours des matières premières et du tarissement des transferts d’argent des travailleurs émigrés . Dans ce contexte, le paiement du service de la dette des pays pauvres, qui ne cesse de s’alourdir, apparaissait à tous les observateurs avertis tout simplement impossible. Songeons qu’avant l’épidémie, 49 pays du Sud à faibles revenus -particulièrement en Afrique-  consacraient déjà plus d’argent au paiement de la dette qu’à la santé ! Dans certains pays, comme le Ghana, la charge de la dette était, selon OXFAM,…11 fois supérieure aux dépenses de santé ! Ignominieux hier, absolument intenable aujourd’hui ! Aussi, de nombreuses voix se sont-elles levées à travers le monde pour appeler à des actions significatives sur la dette du continent : depuis  l’Union africaine et le Secrétaire général des Nations-Unis, Antonio Gutterrez, le mois dernier, en passant par le Pape François dans son message de Pâques, jusqu’au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, plus récemment. Ainsi, donc, que le Président français. Le grand mérite de l’annonce de ce dernier est finalement d’avoir catapulté une exigence de premier plan dans le débat public : ne le lâchons plus sur le sujet ! Annuler la dette -mieux : éradiquer le mécanisme diabolique de la dette à perpétuité pour les plus démunis- voilà l’objectif à atteindre ! C’est l’intérêt de millions d’Africains, mais c’est aussi le nôtre : la crise actuelle rappelle à qui l’ignorait encore qu’il n’y a qu’un monde et qu’une humanité.

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 05:47
Gestion de l'épidémie : y a-t-il un secret Allemand? (Bruno Odent, L'Humanité, 21 avril)
Mardi, 21 Avril, 2020
Gestion de l'épidémie : y a-t-il un secret Allemand?

Le pays est en train de débuter son déconfinement. Et, même si le nombre de cas est reparti hier à la hausse, l'Allemagne affiche jusqu’ici, et de très loin, un bien meilleur bilan de la lutte contre la pandémie que ses grands voisins européens, en particulier la France. Explications. 

 

Quel est le secret de l’Allemagne ? Le pays affiche jusqu’ici et de très loin un bien meilleur bilan de la lutte contre la pandémie que ses grands voisins européens, en particulier France et Royaume-Uni. Berlin et les dirigeants des seize Länder (États-régions), associés étroitement dans la gestion de la crise, estiment que la pandémie serait désormais « sous contrôle » et ils ont lancé, depuis hier, des premières mesures d’un déconfinement qu’ils veulent « prudent et progressif » en autorisant la réouverture de tous les commerces de moins de 800 mètres carrés.

L’Allemagne déplorait, ce mardi 21 avril, 4.598 décès provoqués par le Covid-19, soit quatre fois moins que la France pour un nombre d’infections prouvées sensiblement identique (aux alentours de 150 000) dans les deux pays. Une meilleure anticipation de la gravité de la pandémie, un recours massif aux tests de dépistage et une densité hospitalière mieux préservée sont les éléments d’explication essentiels de cette capacité à réduire sensiblement le nombre de victimes du virus.

« Trois semaines d’avance sur ses voisins européens »

Alors que Paris se signalait par ses terribles atermoiements, l’alerte maximum allait être enclenchée par Berlin dès que les premiers cas de contamination sont apparus en Bavière, à la mi-janvier. Le grand centre de recherche de l’hôpital de la Charité dans la capitale allemande a transmis alors à tous les laboratoires du pays les procédures de test du Covid-19. L’Allemagne allait pouvoir monter en puissance très rapidement vers un recours massif au dépistage. Jusqu’à pratiquer aujourd’hui quelque 500 000 tests hebdomadaires. « L’Allemagne a pris, je crois, au moins trois semaines d’avance sur ses voisins européens parce que nous avons beaucoup diagnostiqué, beaucoup testé », expliquait, le 20 mars dernier, Christian Drosten, directeur de l’Institut de virologie de la Charité, dans les colonnes de l’hebdomadaire Die Zeit.

Mais encore fallait-il que le pays dispose des moyens de cette réactivité. Pour fabriquer les tests nécessaires, les autorités allemandes vont pouvoir s’adosser sur un tissu industriel fort, détenant une maîtrise de la haute technologie.

À l’inverse de Paris qui, confronté à la misère de la désindustrialisation hexagonale, est contraint de gérer la pénurie en termes de tests comme de masques et autres équipements clés. Une entreprise berlinoise, TIB Molbiol, va être sollicitée pour produire à grande échelle des tests dès février. Et les hôpitaux allemands vont très vite passer commande de quelque 10 000 respirateurs auprès d’entreprises locales en prévision d’un éventuel afflux de patients dans leurs centres de soins intensifs.

Maintien d’une densité hospitalière relativement forte

À côté de cet atout industriel, le maintien d’une densité hospitalière relativement forte constitue l’autre secret du bon comportement allemand face à la pandémie. Et cela en dépit de l’austérité qui a conduit nombre de collectivités régionales à saper dans leurs dépenses de santé. L’Allemagne dispose, selon les chiffres de l’OCDE, de 6,02 lits de soins aigus pour 1 000 habitants contre 3,09 pour la France. Un état de fait qui a d’ailleurs conduit à de remarquables gestes de solidarité de plusieurs établissements allemands qui ont accueilli des patients français dans leurs services intensifs quand les hôpitaux du Grand Est étaient submergés.

Il y a cependant quelques ombres au tableau de cette gestion plutôt exemplaire. L’un des principaux sujets d’inquiétude porte sur l’accès aux soins des milieux populaires. Un système de couverture maladie à deux vitesses fait en effet cohabiter, depuis des années, les souscripteurs d’assurances privées issus des milieux les plus aisés avec les assurés des caisses légales (l’équivalent de notre Sécurité sociale). Et les mieux et les plus rapidement servis sont naturellement les premiers. En cas de nouvelle flambée de l’épidémie, des arbitrages déjà insupportables pourraient prendre une dimension obscène. Et l’inquiétude d’une résurgence du fléau peut se nourrir de l’attitude d’un patronat allemand qui mène une campagne de tous les instants pour une réouverture la plus rapide possible de l’économie. Quoi qu’il arrive.

Bruno Odent
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22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 10:42
SAUVEZ L'ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ

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Aux gouvernements du monde entier:

"Nous condamnons la décision du président Trump de suspendre le financement américain à l'OMS et nous vous demandons instamment de veiller à ce que l'OMS et toutes les autres organisations internationales menant la riposte face à cette pandémie soient correctement financées et que tout potentiel vaccin ou traitement soit développé et distribué de manière juste et équitable. Ce virus nous affecte tous et nous sommes engagés dans cette lutte ensemble. Nous devons affronter cette menace commune en coopérant, notre humanité commune doit transparaître dans notre réponse."

Appel pour sauver l'organisation mondiale de la santé après la décision irresponsable et agressive de Trump de suspendre le financement des Etats-Unis
Jeudi, 16 Avril, 2020 - L'Humanité
L'OMS, un outil de coopération globale indispensable

L’agence onusienne fait de la santé un droit fondamental de tout être humain. Elle offre un indispensable espace de coordination devant les périls sanitaires planétaires.

 

Le monde n’a pas attendu les embardées de Donald Trump pour voir les États-Unis dynamiter les initiatives multilatérales consacrées aux enjeux de santé publique. À la fin de la Grande Guerre, Washington s’opposait déjà au rattachement de l’Office international d’hygiène publique, créé une décennie plus tôt à Paris, par la jeune Société des nations. Les ravages de la grippe espagnole, puis la dévastation de la Seconde Guerre mondiale imposent pourtant la création d’un organisme international dédié au redressement sanitaire, à la prévention des épidémies, à la lutte contre les maladies infectieuses qui semaient partout la mort.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prend corps en 1948, sous la tutelle de l’Organisation des Nations unies. Sa constitution fixe pour horizon le niveau de santé le plus élevé possible pour tous les êtres humains, la santé étant ici comprise comme un « état de ­complet bien-être physique, mental et social et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».

Dès le début des années 1950, l’agence supervise de vastes campagnes de vaccination contre la tuberculose et la poliomyélite ; la décennie suivante est marquée par la mise en place d’un dispositif de surveillance des maladies infectieuses graves (choléra, peste, fièvre jaune, variole, typhus) et, dans les années 1970, l’OMS promeut une approche de la santé reliée aux enjeux de lutte contre la pauvreté, d’accès à l’éducation, à l’eau, à une alimentation saine. Elle dresse alors une liste de médicaments essentiels à tout système de santé de base. Première confrontation avec les géants de l’industrie pharmaceutique, qui contestent le principe même d’une telle liste.

L’organisme est critiqué pour ses positions antilibérales

Les orientations de l’agence suscitent l’hostilité des États-Unis, qui finissent par suspendre leur cotisation, au milieu des années 1980. Les efforts se concentrent, à la même époque, sur un fléau nouveau : le Sida. La pandémie prend un tour tragique en Afrique, où les plans d’ajustement structurel ont démoli les systèmes publics de santé et laissé les populations exsangues. Sa critique de ces thérapies de choc libérales vaut à l’agence d’être marginalisée, au profit de la Banque mondiale, qui se pique alors de santé publique en finançant des programmes ouverts aux « parte­naires » privés.

Au tournant des années 2000, avec l’émergence de nouvelles maladies infectieuses potentiellement pandémiques, l’OMS revient au-devant de la scène. En s’ouvrant à son tour à des « coopérations » avec des acteurs non étatiques, ONG, lobbies de l’industrie pharmaceutique, opérateurs privés comme la Fondation Bill et Melinda Gates. Avec la pandémie de grippe H1N1, en 2009, on la suspecte d’avoir cédé aux pressions des laboratoires pharmaceutiques en exagérant la menace, encourageant ainsi la production et la vente massive, aux États, de médicaments et de vaccins. Trois ans plus tard, un comité d’experts de l’ONU blanchit l’agence, tout en relevant « l’absence de procédures suffisamment solides, systématiques et transparentes pour révéler, reconnaître et gérer les conflits d’intérêts ».

En 2013, lors de l’épidémie d’Ebola qui frappe 26 000 personnes et fait 10 900 morts en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, l’agence est au contraire accusée d’avoir tardé à réagir. Une nouvelle expertise onusienne relève des défaillances, l’organisation se réforme pour être capable d’apporter des réponses « adéquates et sérieuses » aux flambées épidémiques. En quittant son poste, au printemps 2017, sa directrice générale, Margaret Chan, admet des retards et des erreurs dans la lutte contre Ebola.

Son successeur, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, promet « des ripostes solides dans les situations d’urgence ». Le 30 janvier 2020, il décrète « l’urgence de santé publique de portée internationale » devant l’épidémie de coronavirus née deux mois plus tôt à Wuhan, en Chine. Une procédure rare, qui signale une situation « grave, inhabituelle ou inattendue » appelant une réponse globale coordonnée. Dans les capitales occidentales, ses alarmes sont reçues avec circonspection ou dédain ; on néglige ses recommandations tout en critiquant ses complaisances supposées pour la gestion de cette crise sanitaire par Pékin. Le 11 mars, l’OMS qualifie le Covid-19 de « pandémie mondiale ». « Cela va disparaître, restez calme, ­répétait ce jour-là Donald Trump. Tout se déroule bien. Beaucoup de bonnes choses vont avoir lieu. »

Rosa Moussaoui
Jeudi, 16 Avril, 2020 - L'Humanité
Pourquoi Donald Trump torpille l’Organisation mondiale de la santé en pleine pandémie

En pleine pandémie, le président des États-Unis a décidé de couper les vivres à l’Organisation mondiale de la santé. Détournant l’attention de sa gestion calamiteuse de la crise, il accentue en même temps son forcing pour un ordre mondial nouveau dominé par Washington et Wall Street.

 

Donald Trump assène un nouveau coup de poignard à toute la communauté internationale. Après le climat, le commerce ou les réfugiés, le voilà qui, dans sa course à un nouvel ordre mondial rétablissant ou confortant la domination de l’empire états-unien, adresse une fois encore un bras d’honneur à l’ONU. En pleine pandémie de coronavirus, son plus gros contributeur ne décide rien de moins que de couper les vivres à l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle serait, à ses yeux, coupable de « mauvaise gestion » du Covid-19 et de « dissimulation de la propagation du virus ». L’offensive, qui masque mal la propre impéritie du président, est aussi criminelle et anachronique que l’est, au XXIe siècle, la suprématie des multinationales américaines et de la finance de Wall Street sur le monde.

Comment cette offensive s’inscrit dans la politique internationale des États-Unis

Lors de son discours prononcé devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre de l’année dernière, Donald Trump résumait sans fard sa philosophie politique : « L’avenir n’appartient pas aux mondialistes. L’avenir appartient aux patriotes. » De fait, depuis son accession à la présidence des États-Unis, il n’a cessé de décliner son slogan « America First », en dénigrant les organisations et les structures internationales (allant même jusqu’à traiter l’Otan d’ « obsolète » avant de se rétracter) et s’affranchissant autant que possible de toutes les participations, les engagements et les accords passés, prenant pour cela tous les prétextes.

Le locataire de la Maison-Blanche a ainsi annoncé que son pays sortait des accords de Paris sur le climat, a suspendu sa participation financière à l’Unesco et l’Unrwa (agence onusienne de protection des réfugiés palestiniens) pour mieux soutenir Israël. Il s’est également retiré de l’accord sur le nucléaire iranien, pourtant garanti par le Conseil de sécurité de l’ONU. C’est dire si la suspension de la contribution américaine à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), bien que grave, n’est pas si étonnante. Cette décision s’inscrit totalement dans la politique de Trump. En cette période, elle est à mettre en lien avec l’offensive en cours menée contre la Chine.

Le Covid-19 et une supposée inféodation de l’OMS à Pékin ne sont qu’un prétexte pour tenter d’endiguer la Chine. Sa puissance économique inquiète et son soft power tend à supplanter celui des États-Unis. S’agissant du virus proprement dit, cette guerre larvée entre les États-Unis et la Chine s’est traduite par une paralysie des Nations unies. Alors qu’en 2014, une résolution avait été votée concernant le virus Ebola, cette fois, malgré la pandémie, aucun mécanisme pour la coordination de la lutte et pour l’assistance aux victimes n’a été élaboré.

Forcing pour un ordre mondial nouveau, fondé sur le national-libéralisme

Alors qu’émerge comme jamais, à l’heure de la pandémie, un immense besoin de coopération, de partage et de solidarité pour vaincre le fléau, Donald Trump continue son offensive nationaliste. Il ne sépare pas le traitement de la crise de cette ligne stratégique visant coûte que coûte à rétablir ou à approfondir la suprématie états-unienne. Comme lorsqu’il n’hésite pas à tremper, à la mi-mars, dans une tentative d’OPA sur le laboratoire biopharmaceutique allemand CureVac que l’on dit proche de l’élaboration d’un vaccin.

La stratégie est totalement dévouée aux champions de Wall Street. Même ceux de l’Internet et du numérique dans la Silicon valley qui ont, un temps, en début du mandat du magnat de l’immobilier, contesté ce changement de pied, s’y sont totalement ralliés. Ravis de la puissance nouvelle que leur a conférée la réforme fiscale adoptée à la fin 2017, un extraordinaire dumping en faveur des firmes américaines qui a consisté notamment à réduire l’impôt sur les sociétés de 35 % à 20 %.

Le trumpisme a mis tous les moyens de la puissance dont disposent les États-Unis pour restaurer ou accentuer l’hégémonie de Wall Street. Cette offensive tous azimuts est passée par un retour en force de la dérégulation financière, au mépris des enseignements du krach de 2008. Elle s’est appuyée sur le Penta­gone, qui a bénéficié de hausses historiques d’environ 10 % de son budget, chaque année entre 2017 et 2019.

Forte de cette méthode économico-­militaro-diplomatique, baptisée souvent « diplomatie du deal », l’administration Trump a déclenché une guerre commerciale ciblant beaucoup, on le sait, la Chine. Mais d’autres pays réputés proches n’y ont pas échappé ; comme le Mexique et le Canada, contraints d’accepter un reformatage de l’accord de libre-échange nord-américain, Alena. Même l’Europe a été mise sous pression. Et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a été priée de revoir ses arbitrages en faveur du maître, sinon de disparaître, elle aussi, comme l’OMS aujourd’hui.

L’OMS « bouc émissaire » de l’impéritie du président étatsunien

Même si elle s’inscrit dans le droit-fil de sa stratégie internationale, la décision de Donald Trump de couper les vivres de l’OMS repose également sur des considérations de politique intérieure : l’OMS lui sert de « bouc émissaire » au moment où sa responsabilité dans l’immense crise sanitaire et sociale que traverse le pays apparaît au grand jour. Deux enquêtes publiées durant le week-end pascal par le New York Times et le Washington Post ont montré à quel point il avait décidé d’ignorer tous les conseils et avertissements, non seulement des autorités compétentes mais également de son propre staff, notamment un mémo de Peter Navarro, son conseiller au commerce, qui annonçait clairement l’étendue du désastre à venir.

Fidèle à son mode opératoire habituel – déni, anti-intellectualisme (position ­anti-science, en l’occurrence), rejet des normes et règles –, le président milliardaire assurait pourtant, dans les jours suivants, que le virus n’allait pas tarder à disparaître. Avec 600 000 cas confirmés et 25 000 morts, il lui est désormais difficile de minimiser l’épidémie. Les signes de « coût politique » se multiplient : le décrochage de sa cote de popularité et la défaite d’un juge républicain sortant à la Cour suprême du Wisconsin (État clé qu’il avait remporté en 2016) constituent deux sérieux signaux d’alerte quant à sa capacité à être réélu en novembre prochain.

Aux abois, Trump mobilise sa tactique habituelle : faire diversion sur des thématiques susceptibles de contenter sa base électorale. Il accuse ainsi les gouverneurs démocrates de mener une « mutinerie » contre lui. À cet ennemi intérieur, Trump a adjoint un ennemi extérieur avec l’OMS, symbole d’un multilatéralisme honni par les adeptes de l’« America First ».

Pierre Barbancey, Christophe Deroubaix et Bruno Odent
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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 06:03
En Inde, la peur de la faim surpasse celle du virus (Médiapart, 19 avril 2020)
En Inde, la peur de la faim surpasse celle du virus
Par Côme Bastin

La deuxième population mondiale est confinée depuis le 25 mars. Cette décision sanitaire prise par le premier ministre Narendra Modi sans préavis jette des centaines de millions d’Indiens dans le dénuement le plus total.

Bangalore (Inde), correspondance.– Le 23 mars, Aklhakh Makandar pose ses valises dans un minuscule dortoir de Bangalore, la capitale économique du Sud. Venu du Nord, ce migrant s’est vu promettre un travail de livreur, près de l’immense marché central. De quoi envoyer de l’argent à sa femme et ses deux filles restées au village.

Mais le lendemain, comme 1,3 milliard de ses compatriotes, il écoute le premier ministre Narendra Modi décréter le plus grand confinement du monde face au coronavirus. « Tout s’est arrêté alors que je venais à peine de commencer mon job, témoigne Aklhakh Makandar. L’hôtel a fermé et je me suis retrouvé à la rue sans revenu. » Dans sa malchance, il tombe cependant sur un bon Samaritain. À 26 ans, Navneet Fullinwans l’accueille dans le lycée de son père, transformé en refuge pour travailleurs. Dans les salles de cours, les lits ont remplacé les tables et les chaises. Sommaire, mais salutaire. 

Le cas d’Aklhakh Makandar est malheureusement loin d’être isolé. En Inde, 80 à 90 % des emplois relèvent du secteur « informel » : de petites tâches payées à la journée, au noir, qui se pratiquent souvent à même la rue. Autant de travailleurs sans économies, plongés dans la misère du jour au lendemain, incapables de payer un loyer ou même de s’acheter à manger. En l’absence de tout transport, il ne leur reste que leurs pieds pour regagner les campagnes qu’ils avaient quittées en bus dans l’espoir d’une vie meilleure.

On assiste sans doute au plus grand exode depuis la partition avec le Pakistan en 1947. Sauf que, pour compliquer l’affaire, les frontières entre les 27 différents États de l’Inde ont été bouclées. « En voyant les images de ces déshérités jetés sur les routes, mon père et moi avons décidé d’agir à partir du 5 avril, raconte Navneet Fullinfaws. Grâce aux dons de nombreux habitants, nous parcourons Bangalore pour livrer des rations de nourriture dans les quartiers les plus pauvres. »

Mourir de faim ou du virus ? La formule revient pour décrire le dilemme auquel le sous-continent fait face. Le confinement semblait être inévitable. Bientôt plus peuplée que la Chine sur un territoire trois fois plus réduit, championne du monde de la pollution et des maladies pulmonaires, déficiente en infrastructures hospitalières : l’Inde rassemble tous les ingrédients pour que le Covid-19 fasse un carnage. « Sans confinement, 300 à 500 millions d’Indiens auraient été infectés d’ici juillet, avec deux millions de morts », projette Ramanan Laxminarayan, vice-président de la Public Health Foundation of India.

Le prix que cette décision fait payer aux plus pauvres est néanmoins glaçant. Dans les bidonvilles surpeuplés, où le concept de « distanciation sociale » tient de la farce, on guette le bout du tunnel. À l’annonce de la reconduction du confinement jusqu’au 3 mai, des émeutes ont explosé mardi 14 avril à Bombay. Depuis trois semaines, les migrants pris au piège des frontières attendaient une reprise, mais ils ont vu leurs espoirs douchés au bâton par la police. Quelques jours plus tôt, des travailleurs désespérés avaient mis le feu à un refuge de Delhi, surchargé, incapable de nourrir ses occupants. L’un d’eux est mort dans les eaux de la rivière Yamuna lors de la répression. 

Parmi les élites, le confinement fait consensus, mais pas son organisation. « C’était nécessaire pour réduire la progression de l’épidémie mais les dégâts sur les travailleurs de ce pays sont immenses », juge Dushyant Dave, président de l’association des avocats à la Cour suprême indienne. Pour ce juriste, la mise en place du confinement viole les droits constitutionnels fondamentaux. « Prévenir 1,3 milliard d’habitants seulement quatre heures à l’avance et fermer subitement les frontières internes d’un pays aussi complexe, c’est courir au désastre. Des millions d’Indiens n’ont pas les documents nécessaires pour bénéficier des aides. Et, malheureusement, le gouvernement n’a pas corrigé la trajectoire lors de la reconduction du confinement. » Une réalité que Navneet Fullinfaws constate chaque jour sur le terrain, à Bangalore : « L’État du Karnataka distribue de la nourriture à ses citoyens. Mais ici, beaucoup des pauvres viennent d’un autre État et n’y sont donc pas éligibles ! »

Il est difficile d’obtenir des chiffres précis sur la situation, alors que les travailleurs de l’économie informelle échappent par définition aux statistiques et que le pays est cloîtré. Par téléphone, l’ONG Jan Sahas a néanmoins réussi à sonder l’anxiété de plus de 3 000 travailleurs migrants dans le cadre d’une étude baptisée « Voix des citoyens invisibles ». Elle conclut que la moitié n’ont pas pu regagner leurs villages. Les deux tiers répondent ne plus pouvoir tenir financièrement plus d’une semaine et ne pas savoir comment accéder aux subventions qui leur sont destinées.

Ainsi en est-il des 4 milliards d’euros débloqués par le gouvernement central dès le 24 mars pour soutenir les 55 millions d’ouvriers du bâtiment subitement au chômage. « Notre base de données montre qu’environ 94 % n’ont pas de contrat ni de carte de travail, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas prétendre à ces prestations, précise Ashif Shaik, directeur de l’étude. 17 % n’ont de toute façon même pas de compte en banque ! »

« Le gouvernement a bien essayé de prendre des mesures, comme verser de l’argent sur les comptes des femmes pauvres via un programme d’inclusion bancaire. Mais, dans l’ensemble, sa gestion a été assez médiocre », estime Vivek Kaul, économiste. Avec trois semaines de confinement supplémentaires, l’homme craint que la demande, déjà trop faible en Inde avant le virus, ne s’effondre totalement. « Chaque jour supplémentaire de verrouillage est terrible pour l’économie informelle. Mais étant donné l’état des infrastructures de santé en Inde, la question est de savoir s’il existe une autre option. »

L’Inde, où l’on compte 0,7 lit d’hôpital pour 1000 habitants contre 7 en France, est engagée dans une course pour se préparer au pic de coronavirus prévu fin juin sans affamer sa population. À partir du 20 avril, des ouvertures sont prévues dans certains secteurs économiques, notamment l’agriculture, alors que les récoltes sont prêtes dans les campagnes et que les prix des légumes explosent en ville.

Entre le début du confinement et ce dimanche 19 avril, le nombre de cas en Inde est passé de 500 à 15 000. Il a donc été multiplié par 30 en 25 jours. Au regard du faible nombre de tests réalisés, les vrais chiffres sont, hélas, sûrement plus élevés. Un bilan mitigé, même si la courbe aurait probablement été plus exponentielle en l’absence de mesures.

Au milieu de ce sombre tableau, le formidable élan de solidarité qui parcourt le pays suscite l’optimisme. Après presque un mois de calvaire, personne n’est mort de faim en Inde. Mais la société civile ne nourrira pas les plus pauvres ad vitam æternam. « Le confinement ne peut pas être prolongé beaucoup plus longtemps. La seule solution pour l’Inde est de cheminer vers l’immunité collective, juge Jayaprakash Muliyil, épidémiologiste au Christian Medical College. Pour cela, les jeunes doivent progressivement ressortir, le travail et les activités agricoles doivent reprendre» Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), plus de 400 millions de travailleurs indiens plongeront sous le seuil de pauvreté si le confinement s’éternise. Encore quinze jours, dans le meilleur des scénarios.

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 05:28
Pékin pris pour cible par l’occident. L’ objectif ? Réduire l’influence chinoise (L'Humanité, 19 avril 2020)
Dimanche, 19 Avril, 2020 - L'Humanité
Pékin pris pour cible par l’occident. L’ objectif ? Réduire l’influence chinoise

Alors qu’elle tend à s’affirmer sur la scène internationale, la seconde puissance mondiale fait l’objet d’une offensive coordonnée. L’accumulation de défis et d’incertitudes économiques la pousse à la riposte.

 

La Chine se tient sur une ligne de crête. Au centre des recompositions géopolitiques, sa position l’expose. À ce titre, le coronavirus agit comme un accélérateur de tendances. Les autorités chinoises aimeraient voir dans les événements actuels un révélateur des faiblesses structurelles occidentales et l’avènement d’une nouvelle ère dans laquelle elle donnerait le tempo face à une Amérique tentée par l’isolationnisme. Après des décennies de discrétion érigée en dogme, la seconde puissance mondiale tend désormais à s’affirmer. C’est le cas depuis la prise de pouvoir de Xi Jinping en 2012 et l’émergence des nouvelles Routes de la soie qui ont permis au pays de proposer un autre récit du monde lié au développement, mais aussi de se projeter hors de ses frontières, de mettre un pied dans l’environnement proche de ses rivaux et d’occuper la place laissée vacante par les politiques d’austérité.

l’Organisation mondiale de la santé est accusée d’être aux mains de Pékin

Ainsi s’est-elle taillé la part du lion dans les ports pakistanais, sri-lankais, grecs ou italiens, mais également en Afrique et en Amérique latine, quitte à créer de nouvelles dépendances économiques. Sujette aux critiques, la Chine a annoncé, la semaine dernière, un gel temporaire des dettes africaines. Selon la Conférence des nations unies sur le commerce et le développement, la dette du continent envers la Chine est passée de 28 % en 2005 à environ 46 % du total en moyenne, du fait des prêts à 0 % contre 2 à 3 % du côté occidental. La Chine réfute régulièrement les accusations liées à un piège des obligations en arguant qu’elle s’expose aussi en tant que créancière et surtout que cette dette sert le développement local. Elle commence également à faire preuve d’une certaine prudence dans les accords passés en les conditionnant – fait nouveau – à des engagements contre la corruption ou à une limite de mandats dans le respect des Constitutions locales, comme ce fut le cas au Kenya.

Cette surexposition de Pékin donne lieu à une offensive musclée. Entre la guerre commerciale initiée par Donald Trump et les manifestations à Hong Kong, 2019 a marqué un tournant dans la campagne antichinoise. Aujourd’hui, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est accusée d’être aux mains de Pékin, d’avoir sciemment sous-estimé l’importance du coronavirus et, en instance, d’avoir contribué à l’impréparation des autres pays ! « On a vu renaître les préjugés néoconservateurs. La compréhension du monde passerait par une division entre pays démocratiques ou non. Cette analyse est resservie à l’aune du coronavirus avec l’idée selon laquelle si la Chine avait été démocratique, le monde n’en serait pas là. Il me semble que son retard à l’allumage soit moins dû à des questions de transparence qu’à une volonté de maintenir la croissance à tout prix, et donc la stabilité sociale », souligne Jean-Louis Rocca, professeur à Sciences-Po. À l’absence totale de transparence, le chercheur oppose la pratique d’une « transparence contrôlée ». Tout en renforçant son emprise sur les médias, Pékin a laissé libre cours aux critiques sur les réseaux sociaux afin de comprendre les dysfonctionnements à la base dans la gestion de l’épidémie.

Affirmation de puissance ne vaut pas impérialisme

La montée en puissance chinoise passe également par les instances internationales. Depuis l’élection de Donald Trump, la seconde puissance mondiale a vu dans le retrait des États-Unis de plusieurs organisations l’occasion de profiter de cette vacance de leadership. Toutefois, note Barthélemy Courmont, directeur de recherches à l’Iris, « la Chine ne veut pas devenir une hyperpuissance et hériter du fardeau que ce statut impose. Pékin a suivi de près les déboires de Washington depuis deux décennies et ne veut pas connaître le même destin ». Affirmation de puissance ne vaut donc pas impérialisme. En parallèle d’une volonté marquée de s’affranchir du consensus de Washington, avec la création d’une banque de développement des pays émergents destinée à se poser en alternative au FMI, la Chine occupe désormais une place stratégique au sein du système international d’après guerre et des agences onusiennes. « La Chine a longtemps observé une diplomatie discrète. On observe une volonté de jouer un rôle plus important, mais les diplomaties occidentales doivent faire preuve de cohérence. Ces dernières ont très longtemps accusé Pékin de ne pas jouer le jeu. Aujourd’hui, les autorités chinoises surinvestissent ce rôle à leur manière. Charge aux Européens de rééquilibrer cette influence », explique encore Jean-Louis Rocca. La Chine entend profiter du répit dans la crise sanitaire pour faire valoir sa position sur l’échiquier mondial. Le pays a ainsi versé 20 milliards de dollars à l’Organisation mondiale de la santé et proposé son aide à quatre instances afin d’aider les pays en développement à améliorer leur système de santé. Pour discréditer cette démarche, les critiques se sont tournées vers l’envoi de médecins chinois à l’étranger. Mais quel pays agit sans arrière-pensées ?

Pékin entend faire émerger une nouvelle multipolarité

Cette bataille est engagée depuis le pivot stratégique de Barack Obama vers l’Asie qui a mené Pékin à multiplier les initiatives en mer de Chine, à créer la Banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures et le projet des nouvelles Routes de la soie. Cette nouvelle architecture, dans laquelle la Chine offre son aide en échange de débouchés commerciaux, a poussé les États-Unis, la France, l’Inde et le Japon à développer une réponse économique et militaire par le biais de la stratégie dite indo-pacifique.

Aujourd’hui, la riposte de Pékin se fait plus véhémente, comme l’illustrent des textes de l’ambassade de Chine en France qui critiquent ouvertement la défaillance des autres puissances dans leur gestion du coronavirus. Le ministère français des Affaires étrangères n’a pas tardé à exprimer sa « désapprobation » à l’ambassadeur Lu Shaye. Jean-Louis Rocca précise : « Personne ne sait ce qu’il se passe vraiment au niveau de l’appareil central chinois, mais il est probable que leur montée au créneau soit un aveu de faiblesse. Ils se sentent menacés par l’accumulation de crises et l’incertitude économique. Dans ce contexte, le nationalisme est ravivé, la Chine entend se défendre contre les attaques de l’étranger, mais fait preuve d’une méconnaissance des opinions publiques européennes. En conséquence, ses communiqués sont contre-productifs. » La Chine, comme ses rivaux, a intégré l’idée que la crise actuelle laissera des vainqueurs et des vaincus. Plutôt que de s’enfermer dans un duel mortifère avec Washington, Pékin entend faire émerger une nouvelle multipolarité. Et raviver le concept millénaire de Tianxia, où « tout ce qui existe sous le ciel » trouve sa place dans la gouvernance mondiale. Pas sûr que les conflictualités actuelles y contribuent.

Wuhan révise ses chiffres

Accusée de minimiser le nombre de morts du coronavirus, Wuhan a révisé, vendredi, ses chiffres à la hausse avec 1 290 décès supplémentaires, expliquant que les patients décédés à domicile n’avaient pu être initialement pris en compte comme c’est le cas en France. Ces statistiques font grimper de 50 % le bilan de la ville. Ce nouveau décompte porte à 4 632 le nombre de décès en Chine.

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 12:54
Littérature soviétique - Le Docteur Jivago,  le chef d'oeuvre puissant, amer et sulfureux du poète Pasternak
Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa, le modèle de l'inoubliable Lara, la maîtresse de Ioura Jivago

Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa, le modèle de l'inoubliable Lara, la maîtresse de Ioura Jivago

"Ioura marchait seul, dépassait les autres et s'arrêtait parfois pour les attendre. En réponse à la dévastation que la mort avait laissée dans ce groupe qui le suivait à pas lents, un mouvement impérieux comme celui de l'eau qui s'enfonce en creusant ses tourbillons le portait à rêver et à penser, à s'acharner sur des formes, à créer de la beauté. Plus clairement que jamais, il voyait maintenant que l'art, toujours et sans trêve, a deux préoccupations. Il médite inlassablement sur la mort et par là, inlassablement il crée la vie. Le grand art, l'art véritable, celui qui s'appelle l'Apocalypse et celui qui la complète".

(Le Docteur Jivago, fin de la troisième partie).

"Le langage, patrie et réceptacle de la beauté et du sens, se met lui-même à penser et à parler pour la résonance extérieure et sensible, mais par l'impétuosité de son mouvement intérieur. Pareil à la masse roulante d'un fleuve dont le courant polit les pierres du fond et actionne les roues des moulins, le flux du langage, de lui-même, et par ses propres lois, crée en chemin, et comme au passage, la mesure, la rime, et mille autres formes, mille autres figures encore plus importantes, mais jusqu'ici inconnues, inexplorées et sans nom"

(Le Docteur Jivago, quatorzième partie)

 

C'est l'histoire d'un roman fleuve embrassant et embrasant l'histoire russe de la première moitié du XXe siècle, une histoire à la fois grandiose, violente et tragique que l'auteur a vécu en témoin et acteur, publié une première fois en 1957, d'abord en Italie, qui vaudra à son auteur le Prix Nobel de littérature en 1958, deux ans avant sa mort, à 70 ans, et qui ne put paradoxalement n'être publié en URSS qu'en 1985 avec la pérestroïka. En novembre 1985, la publication du Docteur Jivago en URSS fut considérée comme l’un des premiers signes d’ouverture de Mikhaïl Gorbatchev. Le 23 octobre 1958, quand le prix Nobel de littérature est décerné par l’académie suédoise à Boris Pasternak, les autorités soviétiques dénoncent une nouvelle provocation de l’Occident. Radio Moscou qualifie l’attribution de la prestigieuse récompense d’acte politique dirigé contre l’État soviétique. La Russie krouchtchévienne n’a pas rompu complètement avec les pratiques de l’ère stalinienne. Krouchtchev dénonce sur le moment, inspiré par des écrivains, ennemis de Pasternak ou intrigants voulant apparaître comme orthodoxes, un des plus grands romans de l'extraordinaire lignée littéraire russe, consacrée par l'académie Nobel l'année suivante. Pourtant, plus tard, après avoir lu le Docteur Jivago en entier, Khrouchtchev déclara que ce roman n’était pas antisoviétique. Pasternak fait l’amère expérience de la mise à l'écart. Il se voit exclu de l’Union des écrivains; une campagne de presse d’une rare violence le conduit à refuser le prix. Les critiques reprochaient à Pasternak de présenter favorablement dans le "Docteur Jivago", même si des personnages bolcheviques nobles y sont aussi représentés, une intelligentsia bourgeoise et individualiste, d'ignorer le rôle du peuple, enfin de multiplier les références au Christ dans les poèmes qu'il attribuait à Jivago. Le « rejet de la révolution socialiste » était au cœur des accusations. Seule sa notoriété lui permet d’échapper à l’exil. Spolié de ses droits d’auteur et privé de toutes ressources matérielles, ses conditions de vie se détériorent sensiblement. L’arbitraire des mesures répressives s’étend à ses proches qui endureront la vindicte du régime bien après son décès. C’est un homme fatigué, littéralement usé par les épreuves, qui s’éteint en 1960 des suites d’un cancer. Boris Pasternak meurt en disgrâce. Pourtant la foule se presse à ses obsèques. Ils seront nombreux pour reprendre le flambeau de la résistance face à l’oppression, rendant ainsi hommage à l’exigence morale et au courage de l’écrivain. La figure du dissident était née. Les écrivains Andréï Siniavski et Iouli Daniel portent le cercueil de Pasternak, ils seront condamnés à 7 et 5 ans de camps de contration par Brejnev en 1966 et Aragon prendra leur défense dans "L'Humanité", avec l'accord de Waleck-Rochet. Aragon était celui qui avait le plus œuvré pour faire connaître en France la littérature soviétique. Il continuera d’ailleurs, dirigeant chez Gallimard une collection « Littérature soviétique », dans laquelle sont publiés des écrivains aux talents les plus divers : Pasternak, Cholokhov, Bek, Paoustovski…

On sort de la lecture du "Docteur Jivago" de Boris Pasternak bouleversé par la beauté et la puissance tragique d'une histoire d'amour et de souffrance d'un héros anachronique dans la violence de la Russie soviétique.  C'est une fresque dont les personnages très contrastés et peints dans le clair-obscur d'une vérité moins réaliste et psychologique que poétique et spirituelle, même secondaires, malgré les effets mélodramatiques, sont représentés par une telle intensité humaine, de la noblesse à la bassesse grotesque, qu'on peut les sentir vivre à côté de soi, tandis que la Russie - européenne et sibérienne, son âme, sa géographie et sa culture - sont d'une certaine façon le personnage principal de cette fresque qui la met aux prises avec la violence de l'histoire, la guerre avec le Japon, la première révolution russe "libérale" de 1905, la première guerre mondiale vue du front, la révolution bolchevique vue de Moscou, puis de l'Oural, guerre civile entre les rouges et les blancs et son cortège d'horreurs, d'exécutions et de représailles, puis la période de la NEP et du stalinisme, qui sont parcourues beaucoup plus rapidement, jusqu'à la grande guerre patriotique contre l'invasion allemande et nazie, qui apparaît comme un soulagement, une libération d'énergie et d'espoir pour les personnages de Pasternak qui s'engagent dans la mêlée après avoir été contraints de vivre comme suspects, potentiels condamnés, ou carrément déportés au goulag. 

Pasternak fait partie des sept grands poètes de la Russie communiste des années 20 et 30 avec Akhmatova, Tsvetaïeva, Maïakovski, Blok, Essenine, Mandelstam. Ce roman est écrit par un poète et cela se voit: on est loin du réalisme journalistique ou social même si l'ambition est de dire la "vérité" d'une époque à travers le point de vue d'un artiste et intellectuel d'abord enthousiasmé par la révolution, puis meurtri par elle et les puissances de destruction qu'elle a mises en branle. Le roman est habité par un souffle lyrique et romantique malgré la cruauté de la période représentée, révélée sans fard ni détours, avec un grand courage, par Pasternak: les descriptions qui sont faites des forêts et des arbres, de Moscou et des champs de la campagne russe, des ruisseaux et des routes, des paysages enneigés, des variations du climat, du jour et de la nuit, la présence muette des astres, de la lune et des étoiles, les odeurs, l'emprise charnelle de la vie et du monde, y sont pleines d'onirisme, de grâce et de sublime, faite d'images et de notations d'une précision surprenantes qui acquièrent leur propre nécessité.

Ioura Jivago est une sorte d'alter ego de Boris Pasternak.

Fils d'un peintre renommé et d'une musicienne, Boris Pasternak est né à Moscou en 1890 et mort à Peredelkino près de Moscou le 30 mai 1960. "Le Docteur Jivago", un roman embrassant 40 ans d'histoire russe marquée par les révolutions et les guerres, de 1903 à 1943, qui valut à son auteur le prix Nobel de littérature, est sa dernière grande œuvre.  Boris Pasternak vient d'une famille juive moscovite aisée, passant ses étés à Odessa, sur la Mer Noire. Sa famille fréquente Tolstoï, Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé, la muse de Nietzsche, alors que Boris est encore enfant. Jeune, Boris Pasternak est néanmoins victime de la discrimination qui frappe les juifs en Russie: malgré sa brillante réussite aux examens, il est refusé en deuxième année au lycée de Moscou en raison d'un numérus clausus qui limite le nombre de juifs à 10 pour 345. En dépit du soutien du maire de Moscou, la règle discriminatoire l'empêche de poursuivre ses études dans une voie d'excellence. Il a dix ans. C'est à peu près l'âge de Gordon, fils d'avocat et futur ami du docteur Ioura Jivago, qui est témoin du suicide du père de Jivago, industriel noceur et alcoolique, qui a abandonné sa mère, dans un train alors qu'ils rentraient à Moscou. Pasternak caractérise le sentiment d'étrangeté au monde de la condition d'un juif en Russie à cette époque: 

" Dans les gares importantes, les voyageurs couraient au buffet comme des possédés, et le soleil couchant, derrière les arbres du jardin de la gare, éclairait leurs jambes et brillait sous les roues des wagons.

Pris à part, tous les mouvements de ce monde étaient froids et calculés; dans leur ensemble, ils étaient inconscients et enivrés par le vaste flux de la vie qui les unissait. Les gens peinaient et s'agitaient, mus par le mécanisme de leurs soucis particuliers. Mais ces mécanismes n'auraient pas fonctionné, s'ils n'avaient eu pour régulateur principal un sentiment d'insouciance suprême et fondamentale. Cette insouciance avait pour source la conscience d'une solidarité des existences humaines, la certitude qu'il existait entre elles une communication et le sentiment de bonheur que l'on éprouvait à pressentir que tout ce qui se passe ne s'accomplit pas seulement sur la terre où l'on ensevelit les morts, mais encore ailleurs, dans ce que les uns appellent le Royaume de Dieu, d'autres l'Histoire ou tout ce qu'on voudra.   

A cette règle, le petit garçon était une amère et due exception. Son ressort ultime restait un sentiment de préoccupation; il n'avait pas pour le soulager ou le grandir, ce sentiment de sécurité. Il se connaissait ce trait héréditaire, il en guettait en lui-même les symptômes avec une vigilance pointilleuse. Ce trait le contrariait. Sa présence l'humiliait. 

Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n'avait jamais cessé de se demander avec étonnement comment, avec les mêmes bras et les mêmes jambes, le même langage et les mêmes habitudes, on pouvait être autre chose que tous les autres et par-dessus le marché quelque chose qui ne plaisait guère et qu'on n'aimait pas? Il ne comprenait pas une situation où, si l'on était pire que les autres, on ne pouvait pas faire de son mieux pour se corriger ou s'améliorer. Que signifie être juif? Pourquoi cela existe t-il? Qu'est-ce qui récompense ou justifie ce défi désarmé, qui n'apporte que des chagrins?"

Pour autant, il semblerait, si l'on suit l'idée de ses personnages, Lara et Jivago lui-même, surtout inspiré par une vision du christianisme, que le rapport de Boris Pasternak au judaïsme est celui d'un regret de l'exception et de l'éloignement imposé qui renforce les spécificités d'une nation rejetée jointe à un désir d'assimilation et une vision universaliste, inspirée peut-être autant par le communisme que par un certain christianisme, même si c'est aussi le christianisme qui sert de prétexte à l'antisémitisme.  

Gordon, l'ami de Jivago, sur le front pendant la première guerre mondiale, interrompt un cosaque qui humilie un vieux juif en biélorussie. Il commente ainsi devant Jivago, faisant du particularisme juif une conséquence malheureuse et pernicieuse du nationalisme et de l'antisémitisme :

" Maintenant, je vais te dire ce que je pense de la scène dont nous avons été témoins aujourd'hui. Ce cosaque, qui brimait ce pauvre patriarche, est un exemple entre mille de l'abjection pure et simple. La philosophie n'a rien à voir ici, tout ce que ça mérite, c'est des coups de poing sur la gueule. (...). Comment peut-il être question de peuples, depuis l'ère chrétienne? Quand l'Evangile dit que, dans le royaume de Dieu, il n'y a ni Hellènes ni Juifs, veut-il dire seulement que tous sont égaux? Certainement pas: les philosophes de la Grèce, les moralistes romains, les prophètes de l'Ancien Testament le savaient avant lui. Mais il dit: "Dans ce nouveau mode d'existence, dans ces nouveaux rapports entre les hommes que le cœur a conçus et qui s'appellent le royaume de Dieu, il n'y a plus de peuples, il y a des personnes. "(...) Nous avons avons déjà parlé des hommes politiques médiocres qui n'ont rien à dire à la vie et à l'univers, des forces historiques de second plan, dont l'intérêt est que tout soit mesquin et qu'il soit toujours question de quelque peuple, petit de préférence, et malheureux, et qui permette de faire la loi et d'exploiter la pitié. Leur victime désignée, c'est le peuple juif tout entier. L'idée nationale impose aux Juifs la nécessité étouffante d'être et de rester un peuple, et rien qu'un peuple, au cours des siècles où, grâce à une force sortie jadis de leur masse, le monde entier a été délivré de cette tâche humiliante" (Le Docteur Jivago, Quatrième Partie)  

En 1905, Pasternak et une partie de sa famille vont s'installer en Allemagne, à Berlin. C'est en Allemagne que Boris Pasternak passe son baccalauréat et commence des études de musique, puis de philosophie. Il revient à Moscou en 1914 et, réformé, passe la première guerre mondiale en enseignant et travaillant dans une usine chimique de l'Oural, le décor du "Docteur Jivago" (Iouratine). Il écrit parallèlement plusieurs recueils de poésies: "Par-dessus les barrières" (1917), "Ma sœur, la vie", qui sera publié en 1922. C'est ce recueil qui le consacre auprès du grand public russe.

Pasternak appartient à ce moment là à un courant de poètes futuristes. Revenu à Moscou après 1917, il travaille dans une bibliothèque officielle et écrit, entre autres, un Essai d'aubiographie (1932). Il publie des traductions de poètes français, anglais et allemands, comme Ioura Jivago en avait aussi l'intention.  Il acquiert une grande réputation, pour ses traductions de William Shakespeare, Mary Shelley, Paul Verlaine ou encore Johann Wolfgang von Goethe...

Pasternak avait entretenu dès février 1917 une relation ambiguë avec la révolution. Séduit par l'utopie de la création d'un monde entièrement nouveau, il n'entra pourtant jamais au parti communiste, préférant la réflexion sur l'écriture poétique et romanesque à l'engagement politique. Accueillie comme un « miracle de l’histoire », la révolution de 1917 se mue sous ses yeux en une « domination inhumaine de l’imaginaire », figeant l’idéologie révolutionnaire en tyrannie.

Encore médecin militaire dans un hôpital à l'arrière du front à la fin de la première guerre mondiale, à Méliouzéiev, Ioura Jivago dit à son amie et future amante Lara Antipova, ou Larissa Fiodorovna, tout en la regardant repasser au dernier étage de l'hôpital, c'est la scène où il lui laisse à entendre pour la première fois son amour : 

"Songez-y, quel temps que le nôtre! Et vous et moi qui vivons ces jours. Mais ce n'est qu'une fois dans l'éternité qu'arrivent ces histoires de fous! Songez, la Russie tout entière a perdu un toit, et nous, avec tout un peuple, nous nous trouvons à ciel ouvert. Personne pour nous surveiller. La liberté! Pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.  

(...) Hier, j'observais le meeting de nuit. Un spectacle stupéfiant. Elle s'est réveillée, notre petite mère la Russie, elle ne tient plus en place, elle va et vient sans se lasser, elle parle, parle, sans se lasser. et ce ce sont pas les hommes seulement. Les étoiles et les arbres se sont réunis et bavardent, les fleurs de nuit philosophent et les maisons de pierre tiennent des meetings. Ça a quelque chose d'évangélique, n'est-ce pas? Comme au temps des apôtres? ... La moitié de l'ouvrage a été fait par la guerre, le reste par la révolution. La guerre a été un arrêt artificiel de la vie, comme si on pouvait accorder des sursis à l'existence, quelle folie! La révolution a jailli malgré nous, comme un soupir trop longtemps retenu. Chaque homme est revenu à la vie, une nouvelle naissance, tout le monde est transformé, retourné. On pourrait croire que chacun a subi deux révolutions: la sienne, individuelle, et celle de tous. Il me semble que le socialisme est une mer dans laquelle, comme des ruisseaux, doivent se jeter toutes ces révolutions particulières, un océan de vie, d'indépendance. Un océan de vie, oui, de cette vie qu'on voit sur les tableaux, une vie génialisée, une vie enrichie, créatrice. Maintenant, les hommes ont décidé de l'éprouver, non dans les livres, mais en eux-mêmes, non dans l'abstraction, mais dans la pratique"

(Docteur Jivago, cinquième partie: "L'adieu au passé")

 

Gardant son quant-à-soi critique, restant prudent mais ne participant pas aux condamnations d'intellectuels tombés en disgrâce, Pasternak va néanmoins être intégré au système communiste.  En août 1934, il participe au Congrès International des écrivains à Moscou dans salle des syndicats au côté d'Isaac Babel, d'Ilya Ehrenbourg, de Rafael Alberti, Anna Seghers, Malraux, Paul Nizan, Jean-Richard Bloch, Elsa Triolet et Aragon. De 1934 à 1945, Pasternak fait partie de la direction de l'Union des Écrivains.

La tension entre ces exigences et la résistance de Pasternak éclata dans la seconde moitié des années 1930. Violemment mis en cause pour son « individualisme » (il avait évité d’approuver les grands procès), cerné par les condamnations et les suicides de ses amis, il ne fut pourtant pas arrêté, sans doute sur intervention de Staline qui avait apprécié la lettre envoyée par l’écrivain lors du suicide, en 1932, de sa femme.

Bien que marié à sa deuxième femme, musicienne, il entretient à partir de 1947 une relation passionnée avec Olga Ivinskaïa, de 22 ans sa cadette, son amante et sa muse, secrétaire de rédaction à la revue "Novy Mir" et écrivaine elle aussi qui a déjà une fille (la petite Katia du "Docteur Jivago") qui lui inspire le personnage inoubliable de Lara, l'amante de Ioura Jivago et la femme du colonel et chef de guerre bolchevique, Pavel Férapontovich Antipov, qui mène une guerre impitoyable contre les Blancs dans l'Oural et en Extrême-Orient, un personnage chevaleresque et maudit, fils de cheminot, dont le pseudonyme de guerre est Strelnikov. Olga Ivinskaïa sera arrêtée et envoyée en camp en 1949 alors que Pasternak est toujours "protégé" en tant que très grand poète et écrivain russe emblématique par Staline.  Enceinte, elle perd leur bébé. Dans le "Docteur Jivago", le bébé de Ioura Jivago et Lara survivra, mais Lara sera contrainte de l'abandonner et de le confier à un couple de garde-barrières de voie ferrée: on retrouvera à la toute fin du roman en lingère travaillant au front à Orel, et découverte et appelée à être protégée par le frère de Ioura Jivago, général communiste puissant.  Pasternak, désespéré, s'occupe de sa famille, lui envoie colis sur colis, jusqu'à sa libération en 1953 due à la mort de Staline. Après la publication du "Docteur Jivago" (1957),  Olga Ivinskaïa sera de nouveau expédiée en 1960 pour quatre ans au goulag, pour « trafic de devises », une manière de la punir d'avoir permis la publication du Docteur Jivago à l'étranger.

L'Affaire Pasternak - Gallimard: " C’est la guerre froide. Après la disparition de Staline, la radicalité de l’appareil répressif soviétique semble marquer le pas, même si ce relâchement demeure très relatif. En ce début d’année 1956, le poète russe Boris Pasternak soumet son manuscrit à la revue Novy Mir (Monde Nouveau) pour se voir finalement objecter une fin de non-recevoir par le comité de rédaction. Ce n’est pas tant la qualité intrinsèque de l’œuvre qui est mise en cause : la publication de l’ouvrage achoppe sur des considérations d’ordre idéologique. Une lettre rédigée collégialement par les membres du comité est remise à l’auteur, qui n’est pas invité à revoir sa copie ; d’évidence, coupures ou remaniements ne sauraient aboutir à rien de viable. C’est l’esprit même du livre qui est condamnable, découlant de la vision du monde de Pasternak, incompatible avec le réalisme socialiste. C’est l’écrivain et l’homme qui doivent s’amender.

La cheville ouvrière de l’entreprise chargée de réduire au silence Boris Pasternak n’est autre que le responsable administratif du Département de la Culture, Dimitri Polikarpov, ancien tchékiste au service de la redoutable police politique en charge de la sécurité d’État. Aussi puissant et nuisible qu’il soit, Polikarpov prend directement ses ordres auprès du comité central du PCUS, la moindre de ses actions devant impérativement recevoir l’aval des dirigeants de l’Union Soviétique.
Durant deux années, jusqu’à ce qu’éclate l’affaire du Prix Nobel attribué à Pasternak, la fameuse lettre collective l’informant du refus de son manuscrit demeura secrète. Sa publication sera successivement refusée aux militants soviétiques, puis italiens, et enfin à Aragon lui-même qui souhaitait reproduire le brûlot dans Les Lettres françaises. Cette lettre rédigée par la fine fleur de l’intelligentsia soviétique avait vocation à légitimer de façon circonstanciée le refus signifié à Pasternak. Le texte relève les manquements au dogme, pointe du doigt la dérive réactionnaire de l'auteur et constitue un élément à charge de tout premier ordre.
Et pourtant, Pasternak n’entend pas renoncer. Prenant un risque considérable, il passe outre le refus de la toute puissante Union des écrivains soviétiques. Il communique clandestinement son manuscrit à l’étranger, faisant fi du monopole de l’État sur l’édition. Un acte de défi lourd de conséquences, mais pris en conscience et pleinement assumé.

L’homme auquel Pasternak accorde sa confiance est l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli. Sympathisant communiste, il met sa fortune familiale au service de la cause du prolétariat. Ce militant fervent aura l’audace de s’opposer frontalement aux directives émanant de Moscou ; la fascination qu’exerce le texte prend le pas sur les convictions politiques, d’autant que Feltrinelli n’y perçoit pas l’ombre d’un réquisitoire contre le régime socialiste. Il estime que la confrontation des idées est le socle d’une pratique saine établissant le rapport de la littérature au monde.
Malmené, en proie à des persécutions multiples, Pasternak se voit contraint d’intervenir directement auprès de son éditeur afin de sommer celui-ci de faire machine arrière. Il demande la restitution de son manuscrit. L’Italien n’ignore rien des pressions auxquelles l’écrivain est soumis, mais refuse obstinément de se soumettre au diktat imposé par la direction du PC soviétique. Le 22 novembre 1957, Le Docteur Jivago paraît dans sa traduction italienne à Milan, aux Éditions Feltrinelli. "

Le roman se déroule à plusieurs époques, dans plusieurs lieux:

- Sur la scène d'ouverture, la mère de Ioura Jivago meurt, son jeune fils assiste à l'enterrement avec son oncle, un prêtre philosophe, proche du tolstoïsme, Nikolaï Nikolaïevitch. Peu après, on assiste au suicide du père de Ioura Jivago qui se jette d'un train en marche. Le capitaliste ne cessait de s'alcooliser aux côtés de l'avocat véreux Komarovski, un vieux beau qui deviendra homme politique après la révolution et séduira Lara, Larissa Fiodorovna, avant la première guerre mondiale alors qu'il courtisait d'abord sa mère avant de jeter son dévolu sur la fille, qui n'avait pas 16 ans. C'est l'archétype du cynisme implacable et triomphant dans "Le Docteur Jivago". Il finira finalement par récupérer Lara à la fin du roman, pour son plus grand malheur. On fait connaissance de Larissa, fille d'Amélie Karlovna Guichard, une Française russifiée, "blonde potelée de trente-cinq ans environ, chez qui les crises cardiaques alternaient avec des crises de sottise", naïve avec les hommes et un peu perdue, la veuve d'un ingénieur belge qui a vécu dans l'Oural, puis s'est repliée sur Moscou après la mort de son mari, avec ses deux enfants, dans la deuxième partie, qui se passe à l'époque de la guerre contre le Japon, juste avant la révolution de 1905.  On y suit la manière dont Komarovski piège et emprisonne la jeune Larissa, qui devient sa liaison cachée alors qu'ils ont une trentaine d'années de différence d'âge.  

- Jivago va tomber amoureux de Larissa à Mélioutsev où ils gèrent ensemble un hôpital militaire dans une propriété réquisitionnée d'une comtesse à la fin de la guerre. Les deux étaient déjà mariés, Lara-Larissa à Pavel Antipov, un brillant intellectuel qui a quitté l''Oural où il était professeur et vivait avec Lara et leur petite depuis trois ans, pour fuir un chagrin d'amour (l'ombre de la présence de Komarovski et le sentiment qu'il a de la "connaissance" supérieure de Lara) et s'engager sur le front, où il disparaît, pour réapparaître sous un autre nom à la tête de troupes bolcheviques, quelques mois plus tard, et Jivago à Tonia, une bourgeoise moscovite, pure et aimante, qui lui a déjà donné un enfant dont la guerre le prive, une jeune épouse vis-à-vis de laquelle il ne cesse d'éprouver un sentiment de culpabilité. Finalement ce n'est que plus tard que Ioura et Lara tomberont dans les bras l'un de l'autre, à Iouratine, dans l'Oural, après que Jivago et Tonia aient dû échapper avec leur fils à Moscou, quelques mois après la révolution bolchevique, pour fuir la faim et pouvoir cultiver des légumes à la campagne, dans la région de naissance du père de Tonia, qui était un grand propriétaire et industriel. Le voyage en train dans un contexte apocalyptique jusqu'en Oural est homérique. A l'arrivée, Ioura est accueilli par le colonel Strelnikov (en réalité Pavel Antipov, le jeune mari de Lara, qui a disparu) dans son wagon dans une Iouratine en pleine guerre civile, reprise par les rouges, et celui-ci, qui aurait pu le faire fusiller comme bourgeois contre-révolutionnaire ayant fui Moscou (il connaît la famille de sa femme, les plus gros capitalistes de la région), l'épargne. Lors de ce voyage vers la Sibérie, Ioura Jivago découvre la réalité sombre et violente de cette époque de révolution: "C'était la guerre, son sang et ses horreurs, son désarroi et sa sauvagerie. C'étaient les épreuves, et la sagesse concrète qu'elles avaient enseignée. C'étaient les villes perdues de province où le hasard l'avait égaré, et les hommes qui lui avait fait coudoyer. C'était la révolution, non pas la révolution idéalisée à l'étudiante comme en 1905, mais la révolution présente, sanglante, la révolution militaire qui faisait fi de tout et que dirigeaient les bolcheviks, seuls à saisir le sens de cette tempête" (Le Docteur Jivago, cinquième partie) Cette révolution n'est plus celle des romantiques, les héritiers des nihilistes de Dostoïevski, socialistes révolutionnaires, terroristes, déportés, bourgeois et aristocrates en rupture de ban, c'est la révolution des révolutionnaires professionnels rationnels, des militaires rompus à la violence, des ouvriers et des paysans pauvres surtout, face aux forces coalisées des anciens régimes aristocratiques et bourgeois, soutenues par les puissances étrangères capitalistes, anciens alliés de la Russie tsariste. A Moscou, Jivago était à la fois enthousiasmé par la venue des temps nouveaux et inquiet par leurs conséquences. Plus spiritualiste que marxiste, avec son mode de vie bourgeois d'intellectuel et de médecin reconnu, il n'appartenait pas par son milieu aux nouveaux maîtres et la vie, déjà désorganisée par la guerre, devenait de plus en plus dure. Dans l'Oural, Jivago découvre la cruauté de la guerre civile. Il s'installe pendant quelques mois dans une priorité de la famille de Tonia, sa femme, depuis occupée par un politicien socialiste révolutionnaire, ancien gérant du domaine du grand-père et père d'un partisan qui combat les armées contre-révolutionnaires du gouvernement sibérien, fidèle à l'Assemblée Constituante, pour le compte des bolchéviques, à la tête de "l'armée des bois". A la campagne, il cultive des légumes, écrit de la poésie, connaît un bonheur et une joie sereine à la Tolstoï avant de redécouvrir Lara à Iouratine, redevenue institutrice après avoir été infirmière au front, et de démarrer une histoire d'amour passionnée avec elle. Finalement, il est est enlevé par les partisans bolcheviques pour être médecin dans la forêt aux côtés des partisans, et pendant plusieurs années il va vivre au rythme de leurs mouvements, de leurs combats et de leurs retraites, faisant aussi parfois le feu avec eux contre les "blancs" sans partager leur idéologie et leurs illusions sur la révolution et la société future pour autant. Finalement, il réussit à fuir l'armée des partisans et à regagner Iouratine où il retrouve Lara et partage son appartement pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que, suspects, ils soient contraints de quitter la ville, alors que Tonia et ses deux enfants qui ne le voyaient pas revenir pendant sa captivité au côté des rouges sont rentrés à Moscou, puis se sont exilés à Paris. La rigueur de l'Armée rouge est décrite autant que les atrocités des Blancs.  Le souffle de l'épopée révolutionnaire est là, sans faux lyrisme. Les chefs de guerre bolchéviques, les vétérans révolutionnaires, sont impitoyables mais nobles parfois en même temps. Ioura Jivago et Lara reviennent à Varykino, la propriété de campagne abandonnée où Jivago avait vécu un été et un hiver avec sa famille, et c'est là que Jivago dit adieu à Lara, échappant à la répression avec son ancien séducteur Komarovski, sous la promesse de voir son amant les rejoindre en Mongolie. Strelnikov rejoint une nuit d'hiver Jivago à Varykino, entourée par les loups, et se suicide au petit matin. Puis Jivago, sans nouvelles de Lara, rejoint Moscou, pauvre et malade, hébergé par son ancien concierge, et s'y remet en ménage avec la fille de son concierge d'avant la révolution avant d'y mourir au début des années 30. Lara revient à Moscou et tombe par hasard sur son frère et protecteur pour la veillée funèbre de son amant dont elle aidera à trier les manuscrits que reliront ses anciens amis de lycée jusqu'au front pendant la seconde guerre mondiale. 

"C'est une soirée de printemps. L'air est tout piqué de sons. Les voix des enfants qui jouent sont éparpillés un peu partout comme pour montrer que l'espace est palpitant de vie. Et ce lointain, c'est la Russie, cette mère glorieuse, incomparable, dont la renommée s'étend au-delà des mers, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques! Oh! comme il est doux d'exister! Comme il est doux de vivre sur cette terre et d'aimer la vie! Oh! comme l'on voudrait dire merci à la vie même, à l'existence même, le leur dire à elles, et en face. Et oui, Lara, c'est tout cela. Puisqu'on ne peut communiquer par la parole avec les forces cachées, Lara est leur représentante, leur symbole. Elle est à la fois l'ouïe et la paroles offertes en dons aux principes muets de l'existence... Qu'elle était lointaine, froide et attirante, celle à qui il avait tout donné, qu'il avait préférée à tout, pour qui il avait déprécié tout le reste! ... Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l'obscurité comme du phosphore". 

I.D

 

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Boris Pasternak de Dimitri Bykov, 2011, Fayard, 38€ -   Pasternak est, avec Mandelstam, Tsvétaïéva et Akhmatova, l'un des « quatre grands poètes » que nous aura donnés le vingtième siècle russe. C'est aussi l'auteur du mondialement célèbre Docteur Jivago, dont la parution, en Italie, lui a valu d'être banni de l'Union des écrivains et de devoir refuser, en 1958, le prix Nobel de Littérature. Son recueil inaugural, Ma sœur la vie, à l’été 1917, invente une poétique de l’instant, où des « millions de révolutions » intimes font signe à l’histoire. L’époque, que domine bientôt le « démon du temps » Staline, fait de Pasternak, malgré lui, un poète épique. S’il a pensé un instant dire oui au monde soviétique, c’est pour le refuser avec une force accrue dans un vaste roman qui proclame, sous un c

Boris Pasternak de Dimitri Bykov, 2011, Fayard, 38€ - Pasternak est, avec Mandelstam, Tsvétaïéva et Akhmatova, l'un des « quatre grands poètes » que nous aura donnés le vingtième siècle russe. C'est aussi l'auteur du mondialement célèbre Docteur Jivago, dont la parution, en Italie, lui a valu d'être banni de l'Union des écrivains et de devoir refuser, en 1958, le prix Nobel de Littérature. Son recueil inaugural, Ma sœur la vie, à l’été 1917, invente une poétique de l’instant, où des « millions de révolutions » intimes font signe à l’histoire. L’époque, que domine bientôt le « démon du temps » Staline, fait de Pasternak, malgré lui, un poète épique. S’il a pensé un instant dire oui au monde soviétique, c’est pour le refuser avec une force accrue dans un vaste roman qui proclame, sous un c

Lire aussi la recension de notre ami Valère Staraselski sur la biographie de Boris Pasternak par Dmitri Bykov dans "La faute à Diderot"

http://lafauteadiderot.net/Pasternak-l-invaincu de Dmitri Bykov.

Pasternak l’invaincu

A propos du livre "Boris Pasternak"

Par Valère Staraselski

« Il n’est de peine au monde que la neige ne puisse apaiser »

Que l’art trouve sa raison d’être dans la célébration de la vie, du vivant, voilà ce que la trajectoire et l’œuvre de Boris Pasternak (1890-1960), restituées avec maestria par Dmitri Bykov en une monumentale biographie, prouve de manière bouleversante. D’emblée, le biographe note : « L’oisiveté provoquait chez lui angoisse, malaise et peur de la mort. Seul le travail, même routinier, lui donnait le sentiment de maîtriser les circonstances. Et si les vers se mettaient à « venir », si s’établissait le lien avec des sphères supérieures génératrices de bonheur et de force, tout allait bien ».

Avec les 900 pages que Dmitri Bykov consacre à Pasternak, le lecteur est non seulement plongé dans la vie littéraire de plus de quarante années d’URSS, mais dans la vie soviétique elle-même avec une rare intensité. Le récit linéaire et très fouillé de l’existence de l’écrivain alterne avec la présentation des relations de ce dernier avec, par exemple, Maïakovski, Akhmatova, Mandelstam, Blok, Staline, mais également avec celle de commentaires analytiques des œuvres. C’est à un travail colossal que s’est livré Dmitri Bykov qui, ce faisant, remet en question bien des a priori voire la doxa sur cette période en Union Soviétique.

Non seulement Pasternak accepta la Révolution d’Octobre mais, comme la plupart de ses compatriotes artistes, il y crut : « Un dieu descendu sur terre », écrit-il en 1917. En dépit de son rejet progressif, il n’a pas émigré comme sa famille (suppliant même Khrouchtchev, en 1958, de ne pas l’exiler après l’obtention de son Nobel) ; il est rentré en 1935 après avoir été envoyé à un congrès antifasciste à Paris. Mieux, en 1934, il a été admis dans la direction (jusqu’en 1945) de la toute nouvelle Union des écrivains, rassemblant tous celles et ceux qui « souhaitent participer à l’édification socialiste », à qui elle donnait statut d’écrivain de métier. C’est ainsi qu’il pourra vivre, essentiellement de traductions tout au long de sa « carrière ». S’il demeure prudent, il ne porte jamais atteinte à sa propre dignité. On vînt lui demander de signer une pétition d’écrivains approuvant la condamnation à mort de dix-sept personnes jugées traîtres au pays. Malgré les supplications de sa femme, il refusa de signer. Les Izvestia imprimèrent tout de même son nom. Il exigea un rectificatif. En vain. Il protesta haut et fort. On le laissa pourtant en vie et on ne lui soumit plus, par la suite, ce genre d’approbations sanglantes [1]. Par ailleurs, son fils rapporte qu’en 1941, l’auteur de Ma sœur la vie, qui opposait le sentiment national et la culture russe, mais aussi le message chrétien au soviétisme, faisait grand cas de deux conquêtes soviétiques : « la liquidation du profit personnel et celle de l’humiliation de la femme »

Quant à Bykov, il observe que « Pasternak ne fait pas l’apologie de la « poigne », il déteste le chaos, voilà tout ; et c’est ce principe ennemi du chaos et ami de l’ordre qu’il apprécie chez Staline ». Du reste, ce n’est pas Staline mais Khrouchtchev qui aura raison de celui qui avait écrit « Une vie désintéressée / Est un destin enviable ». Tardant puis finalement refusant de publier Le Docteur Jivago que Konstantin Simonov avait d’abord accepté – parce qu’il sera entretemps édité en Occident et que son auteur sera nobélisé -, le nouveau pouvoir « libéral » et l’Union des écrivains le poursuivront de leur vindicte haineuse jusqu’à demander son expulsion du pays, jusqu’à persécuter sa maîtresse Olga Ivinskaïa avant et après sa mort en l’envoyant en camp. Bykov rapporte que « deux heures durant, le procureur général Roudenko fit pression sur Pasternak de toute sa puissance et son autorité de magistrat, en le menaçant d’un procès criminel. Staline en son temps, n’avait pas interdit à Pasternak de divulguer leur conversation. Roudenko, lui, le prévint que, s’il parlait à qui que ce fût de sa convocation chez le procureur, il devrait en répondre au nom de l’article 96 du Code soviétique – « divulgation de données nécessaires à une enquête ». On donnait ainsi à entendre à Pasternak que l’affaire était en cours d’instruction, et que, s’il recevait une fois encore la visite de correspondants étrangers, ou si une interview paraissait dans la presse occidentale, il serait accusé du crime de trahison. Tous ses contacts devaient être rompus. « L’injonction est parfaitement claire et je m’y conformerai sans condition ». Telle fut la réponse de Pasternak, consignée dans le procès-verbal, lequel fut signé sans modifications ». Au stalinisme – tout un peuple mis en et sous tension -, succèdera selon le biographe, « une période de libéralisation où le pouvoir montre moins ses crocs que ses limites »,à savoir le soviétisme dont Bernard Guetta, correspondant au Monde de 1988 à 1990, dira « ce système donné, cette réalité concrète qu’il ne faut pas appeler ni communisme ni socialisme pour couper court à des débats idéologiques sans plus d’intérêts que de fin ».

En 1958, Boris Pasternak sera contraint par les autorités de refuser le prix Nobel et mourra deux ans plus tard, non sans avoir prévenu la fille de sa maîtresse, Irina, contre l’émigration à l’Ouest. « Tu as l’habitude de t’expliquer la sottise humaine par le contexte soviétique, mais là-bas, tu auras affaire à la sottise, à la bassesse et la vilenie tout court, et, voyant que rien ne les détermine, tu auras certainement un choc moral ». Sur cette période, le biographe rapporte encore : « Au temps du dégel, la principale mention de Staline se trouve dans une conversation de Pasternak avec Ivinskaïa en 1956 : « Longtemps un fou et un assassin a régné sur nous, et maintenant c’est un imbécile et un porc ; l’assassin avait parfois des élans, des intuitions en dépit de son ignorantisme à tous crins ; maintenant est venu le règne de la médiocrité ». Le fils aîné de Pasternak a aussi noté, à l’automne 1959, cette remarque de son père : « Avant on exécutait, le sang et les larmes coulaient, mais on ne se déculottait tout de même pas en public ».

Du rapport de Pasternak à l’histoire, Bykov écrit : « Pasternak considère que le rôle de l’individu n’est pas de faire l’histoire, mais de persévérer dans son être en dépit de celle-ci. Il ne s’agit pas de la fuir, de se dérober à ses défis, mais de les accepter en sachant qu’on perdra à tous les coups. Tout cela est formulé dans Jivago », continue-t-il. Oui, Jivago qui signifie du vivant en russe. Ce rapport à l’histoire, de fait mais surtout par choix, par réalisme et par volonté vitale, conditionnera son rapport à l’art, restant lui-même « au plus près de l’inattendu et du mystère qui font aimer la vie » (Lettre à Staline, 1935).

D’une famille appartenant à l’intelligentsia russe, son père était un célèbre peintre. Le jeune Pasternak se destinait à la musique ; il jouera du piano toute sa vie. Il avait été l’élève de Scriabine mais il abandonna parce qu’il jugeait qu’il n’avait pas « l’oreille absolue ». Il s’engagea par la suite dans des études de philosophie à quoi il préféra finalement la poésie. « La raison pour laquelle Pasternak se tourna vers la poésie, explique Bykov, est la suivante : c’était pour lui le moyen le plus accessible, sinon le seul, pour doter d’harmonie son monde intérieur ». Boris Pasternak est aujourd’hui reconnu comme le plus grand poète russe du vingtième siècle. La conduite de sa vie est faite d’extrême exigence artistique et morale. Sans doute, Dmitri Bykov résume, nous semble-t-il, le mieux la signification générale de l’existence de Boris Pasternak et sa place parmi les poètes russes de cette période, dans cet extrait : « Il y a dans une lettre de Pasternak de 1935 une phrase intéressante. « Je suis resté le même », assure-t-il, et il ajoute à la fin de sa lettre : « Saluez les Mandelstam pour moi. Ce sont des gens remarquables. Il m’est, comme artiste, infiniment supérieur. Mais il possède, comme Khlebnikov, une perfection abstraite, hors de portée, à laquelle je n’ai jamais prétendu. Jamais je n’ai été un enfant, même, je crois, dans mon enfance. Eux, si. Du reste, sans doute suis-je injuste ». On reconnaît Pasternak : « J’ai sans doute tort… Je n’aurais pas du dire cela… ». Et Bykov de désigner ce qu’il nomme « Paradoxe : tout le monde traite Pasternak d’enfant – Akhmatova (« Il possède une sorte d’enfance éternelle »), Mandelstam (« Un homme en pleine santé »)… Or, lui, les considère comme des enfants. « Je veux parler de quelque chose qu’ignorent les enfants et que j’ai envie de nommer sens du réel », a-t-il écrit dans Sauf-Conduit. Ce sens du réel est la définition secrète de la nature des choses ; il dit que la liberté idéale dont rêve Mandelstam, une liberté à la limite du caprice arbitraire, n’existe pas dans la nature, et qu’au fond des choses on trouve toujours « la bataille, la galère, l’enfer médiéval, le savoir-faire », autrement dit la soumission, la discipline assumée « de l’atelier et du chœur », « de l’inspiration et de l’exercice ». Mandelstam, comme Khlebnikov, est l’artiste de la « liberté abstraite » qui refuse de se soumettre aux diktats de la vie et, pour Pasternak, ce rejet du contexte est inadmissible. C’est pour lui, de l’irresponsabilité, de l’infantilisme ; alors que la soumission aux besoins de l’époque et l’autodiscipline artistique sont l’équivalent de l’entraînement inspiré du danseur classique ». Comprendre cela, c’est comprendre, nous semble-t-il, la grandeur de Pasternak pour qui le réel se confondra avec une terrible tragédie historique qu’il assumera comme telle.

Il paraît incontestable que le classicisme de l’auteur des Voies aériennes, tant honni par Nabokov, le placera au rang des créateurs universels. Qu’on le lise aujourd’hui et l’on vivra profondément et du milieu, de l’intérieur, les événements de cette période historique exceptionnelle et leurs circonstances. A propos de la création littéraire, répondant aux écrivains prolétariens, Pasternak dira dans les années 30 : « Le lecteur-client est devenu le patron d’un nouveau type d’industrie. Dans ce contexte, la médiocrité est désormais, de l’avis général, l’unique forme que prenne le talent ».

Et Bykov de commenter très justement : « Tableau connu, Pasternak formulait d’ores et déjà ce que nous autres avons mis bien du temps à dire de notre littérature de marché ». Dans son prologue « Une vie réussie », Dmitri Bykov affirme que « Lire Pasternak c’est sentir la vive piqûre du bonheur ». Cette provocation n’en est pas une. Et tout le livre, qui ne donne pas des clés mais ouvre chaque porte et nous emmène dans chaque pièce, - chacune dans leur contexte historique -, de la maison Pasternak, est certainement le plus bel hommage qu’un auteur russe ait rendu à celui qui sera réintégré dans l’Union des écrivains en 1989, trente ans après en avoir été exclu comme un paria. En sortant de dix-sept ans de goulag, Varlam Chalamov vînt voir Pasternak, comme d’autres, nombreux, « juste pour se convaincre de sa réalité, dire « merci » à celui dont la poésie avait été le brin de paille auquel s’était raccrochée leur âme épuisée ». Que Dmitri Bykov soit ici salué pour cet ouvrage qui renouvelle la connaissance de ce siècle de feu et de sang. Mais, à y bien regarder, en est-il d’autres ? « J’aime ma vie et j’en suis satisfait. Je n’ai pas besoin qu’on lui plaque une couche d’or. Je ne peux concevoir une vie qui serait sans secret et sans discrétion, exposée dans une vitrine miroitante », écrivait Pasternak à Nina Tabidzé en 1946.

Evidemment, il faut lire le Pasternak de Dmitri Bykov.

Boris Pasternak de Dmitri Bykov, Fayard, 900 pages, 35 euros.

Notes :

[1] Sur ses rapports avec Staline, Bykov écrit : « Staline n’aimait ni la basse flatterie, ni la fronde démonstrative, ni la loyauté inconditionnelle, ni l’opposition. Il fallait tâtonner à la recherche d’on ne savait quoi. De tous les écrivains importants de l’ère stalinienne, Pasternak est celui qui eut le plus de chance ». Lorsqu’en 1934, Ossip Mandelstam sera arrêté pour avoir écrit une virulente et injurieuse épigramme contre Staline, Pasternak le sauvera. Bykov raconte : « Nous avons longuement parlé des démarches entreprises par Pasternak en faveur du poète arrêté. Staline avait fait un miracle en commuant sa peine et en l’envoyant à Tcherdyn. Mais cela n’avait pas guéri Mandelstam de la manie de la persécution, et, arrivé à Tcherdyn, il voulut se tuer en se jetant par la fenêtre de l’hôpital et se cassa le bras. Tout l’effet de la grâce accordée pouvait être perdu, il fallait mettre fin de façon frappante à l’affaire Mandelstam. Staline appela Pasternak au téléphone ». Et de retranscrire la conversation entre le poète et le premier dirigeant de l’URSS. Alors que Pasternak s’en veut de ne pas avoir été suffisamment convaincant, Bykov relate : « Certes, il se détesta longtemps après cette conversation, et resta, à ce qu’il dit à ses amis, un an sans pouvoir écrire ». Cependant, « un an plus tard, Pasternak s’adressait personnellement à Staline. Le compagnon d’Anna Akhmatova, Nikolaï Pounine, et Lev Goumiliov, le fils qu’elle avait eu de son premier mari, venaient d’être arrêtés à Leningrad, le 24 octobre 1935. La lettre de Pasternak, conservée dans les archives du Kremlin, a été publiée en 1991 : « Cher Iossif Vissarionovitch, ce 23 octobre à Leningrad, ont été arrêtés le mari d’Anna Andreïevna, Nikolaï Nikolaïevitch Pounine, et son fils Lev Nikolaïevitch Goumiliov. Un jour, vous m’avez reproché d’avoir fait preuve d’indifférence pour le sort d’un camarade. Par-delà même la valeur que revêt la vie d’Akhmatova pour nous tous et pour notre culture, tout ce que je sais de cette vie me la rend chère à l’égal de la mienne. Depuis mes débuts littéraires je suis témoin de cette existence toute de probité, de travail et d’humilité. Je vous en prie, Iossif Vissarionovitch, venez en aide à Akhmatova, faites en sorte que soient libérés son mari et son fils, dont le lien me paraît être le garant absolu de leur probité. Votre dévoué Pasternak ». La lettre parvint au Kremlin le 1er novembre. Le 3, Pounine et Goumiliov étaient libres. Le secrétaire de Staline a lui-même téléphoné chez Pasternak pour annoncer leur libération.

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:10
Ziad Medoukh, poète palestinien:  Ce monde regarde mourir lentement nos prisonniers, qui ne cessent de souffrir (L'Humanité, 17 avril 2020)

Vendredi, 17 Avril, 2020 - L'Humanité


Ziad Medoukh: « Ce monde regarde mourir lentement nos prisonniers, qui ne cessent de souffrir »
 

Palestine. Les détenus palestiniens sont coincés entre le risque de contamination par le Covid-19 et les mesures atroces du service pénitentiaire de l’occupation, dénonce dans un texte pour l’Humanité le poète palestinien Ziad Medoukh depuis Gaza, tandis que s’ouvre, vendredi, la «journée des prisonniers» palestiniens.

Dans un contexte très particulier, les Palestiniens partout dans le monde commémorent ce 17 avril, comme chaque année, la Journée nationale du prisonnier palestinien, même de chez eux, confinés. Avec l’espoir de libérer tous ces détenus depuis des années.

Une commémoration très symbolique, sans manifestations, ni rassemblements, dans les villes palestiniennes et devant les sièges des organisations internationales dans les territoires palestiniens qui sont en train de lutter contre la propagation de l’épidémie du coronavirus, depuis le début du mois de mars 2020. Le peuple palestinien et avec lui les solidaires de bonne volonté rendent un vibrant hommage à tous les prisonniers palestiniens en souffrance permanente derrière les barreaux israéliens.

Tous les Palestiniens où qu’ils soient pensent à ces détenus qui continuent à vivre une situation alarmante et préoccupante, une situation dramatique, avec la torture, la violence physique et psychologique, la négligence médicale et les conditions carcérales inhumaines dans les prisons israéliennes.

Ces conditions qui se sont aggravées ces derniers jours avec le risque d’avoir une contamination rapide pour ces prisonniers, notamment après la découverte, début avril, de quatre personnes infectées par le coronavirus : un prisonnier palestinien libéré, un enquêteur israélien et deux détenus palestiniens dans la prison d’Ofer, près de Ramallah. Aucune mesure urgente n’a été prise par les autorités pénitentiaires israéliennes pour freiner la propagation de ce virus (aggravée par la surpopulation carcérale) dans cette prison ni dans aucune autre, pour protéger les 5 000 prisonniers palestiniens.

Dans ces prisons, leur situation se dégrade jour après jour, et les autorités israéliennes aggravent encore leurs souffrances par des mesures illégales et des provocations permanentes. Une mort lente les attend.

Surtout que, parmi ces prisonniers, se trouvent des personnes fragiles, susceptibles de céder plus facilement à l’épidémie comme les enfants, les femmes, les personnes âgées, les malades et les blessés. Sans oublier le surpeuplement, l’insalubrité et la mauvaise nutrition. Tout cela fait des prisons des lieux dangereux de reproduction du virus.

En plus, l’administration israélienne refuse l’entrée des produits sanitaires et de stérilisation, ainsi que des médicaments pour les détenus. Et cela, malgré l’appel de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de la Croix-Rouge internationale aux autorités israéliennes, fin mars, afin d’intervenir pour isoler les prisonniers palestiniens, qui sont entassés par dizaines dans des cellules étroites et qui sont en contact direct entre eux au quotidien avec une possibilité de transmettre ce nouveau virus, et pour améliorer les dépistages et les conditions sanitaires des cinq mille prisonniers.

Au contraire, jour après jour, les prisonniers palestiniens sont exposés à une négligence médicale délibérée. Ils reçoivent leur traitement médical avec beaucoup de retard ; beaucoup de détenus très malades et très âgés sont sur la voie de mourir dans des prisons surpeuplées et privées de kits de dépistage. Il faut rappeler ici qu’en 2019, cinq prisonniers palestiniens sont morts en captivité, dont quatre à la suite d’une négligence médicale délibérée. Voilà comment cet État d’apartheid traite les malades palestiniens dans des geôles insupportables. Une mort lente et cruelle.

D’autant plus que – comme une punition collective, et pour mettre la pression sur ces prisonniers et sur leur famille – l’administration pénitentiaire israélienne a profité de cette situation sanitaire exceptionnelle pour suspendre les visites des familles et des avocats, ainsi que les appels vidéo. De plus, toutes les procédures devant les tribunaux militaires sont reportées indéfiniment, et cela depuis début mars dernier.

Même le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), seule structure autorisée à communiquer directement avec les prisonniers palestiniens et à leur rendre visite, n’a pas la possibilité de faire entrer les produits d’hygiène et d’assainissement adéquats dans la cantine de la prison, nécessaires dans ces conditions particulières.

Autre aspect dramatique, les forces d’occupation israéliennes continuent à arrêter des Palestiniens en Cisjordanie occupée et à Jérusalem, même en pleine période de pandémie. Parmi eux des enfants. Et cela, malgré l’appel de l’ONG Defence for Children International afin que les autorités israéliennes prennent des mesures immédiates pour libérer tous les enfants palestiniens détenus dans les prisons et les centres de détention israéliens à cause de l’épidémie du Covid-19, et pour sauver leur vie en accord avec le droit international.

Selon l’association al-Dhamir qui s’occupe des prisonniers palestiniens, l’armée israélienne a arrêté 96 Palestiniens entre le 10 mars et le15 avril 2020. Parmi eux, 14 enfants et 5 femmes.

Ces arrestations arbitraires augmentent le nombre de prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes. Plusieurs milliers se retrouvent dans de petites cellules, sans accès à des sanitaires propres et privés. De tels traitements augmentent les risques et l’exposition à des conditions non hygiéniques dans lesquelles le virus Covid-19 prospère.

Oui, plus de cinq mille Palestiniens sont toujours détenus dans les différentes prisons israéliennes. Selon les derniers chiffres du Club du prisonnier palestinien – Al-Asir Club –, début avril 2020, il y a actuellement 5 123 détenus et, parmi eux, 43 femmes, 210 enfants de moins de 18 ans, 5 députés, 27 journalistes, 500 prisonniers malades dont 40 très gravement, 130 prisonniers âgés de plus de 60 ans, 443 prisonniers qui sont condamnés à perpétuité une ou plusieurs fois, 152 prisonniers qui sont en prison depuis plus de vingt ans, et 25 arrêtés avant les accords d’Oslo en 1994. Parmi eux, deux sont en prison depuis trente ans, dont le plus ancien prisonnier palestinien Karim Younis, en prison depuis trente-sept ans, considéré comme le doyen des prisonniers palestiniens.

Quarante-trois femmes courageuses et déterminées sont toujours prisonnières, parmi elles, 16 mères de famille, 4 en détention administrative illégale, 8 blessées, et 2 journalistes.

Phénomène très particulier cette année : les 12 prisonniers palestiniens libérés entre le 15 mars et 14 avril 2020 après la fin de leur peine n’ont pas eu cet accueil attendu par leurs famille, proches et voisins dans leur ville respective, ni de rassemblements de joie et de fête, cela à cause des mesures préventives face à l’épidémie du coronavirus. Or, la sortie de n’importe quel prisonnier est considérée comme fête nationale en Palestine. Cette fois, ces prisonniers libérés ont été mis directement en quarantaine, sans voir leur famille. Il y avait parmi eux des personnes ayant passé dix-huit ans dans les prisons, terrible ! Mais l’espoir reste intact pour libérer tous nos prisonniers, nos héros et nos résistants.

Par milliers, les Palestiniens, résistants, activistes, députés, hommes politiques, militants, engagés, combattants ou simples civils, hommes, femmes ou enfants, croupissent dans les prisons israéliennes en toute illégalité au regard du droit international.

Nos prisonniers avec leur résistance remarquable continuent de donner une leçon de courage et de détermination, pas seulement aux forces d’occupation israélienne, mais au monde entier. Ils sont un exemple de patience et de persévérance, de volonté et d’attachement à la justice. Ils sont nos héros, ils sont notre dignité, ils sont notre espoir ! Ils sont libres malgré l’isolement. Eux, les militants d’un idéal. Ils sont les prisonniers de la liberté !

Malgré la cruauté de l’occupant, le silence complice de cette communauté internationale officielle, l’absence de pressions de la part des organisations des droits de l’homme, et le silence des médias qui occultent leurs souffrances, le combat de nos prisonniers continue jusqu’à la liberté, et pour la justice.

Nos prisonniers défient l’occupation ! Ils résistent, existent et persistent ! Ils se révoltent et organisent des grèves de la faim et des actions de protestation. L’arrestation, la détention et le jugement de nos 5 000 prisonniers retenus jusqu’à présent dans 20 prisons israéliennes sont illégitimes, car ils sont les prisonniers de la liberté, ce sont les prisonniers de la dignité.

Parmi ces prisonniers, des dizaines souffrent de maladie grave, leur vie est en danger à cause de la négligence médicale des autorités israéliennes qui veulent faire pression sur eux pour qu’ils cessent leur combat. Selon le Comité des prisonniers palestiniens, 34 détenus souffrent d’une maladie grave comme le cancer, la paralysie, l’immunité très faible, des difficultés respiratoires, un accident vasculaire et cérébral, une infection du sang, de l’hypertension, du diabète, de troubles des fonctions cardiaques, d’épilepsie, de leucémie, d’une tumeur cérébrale, de maladie nerveuse et d’autres maladies chroniques graves.

Parmi ces prisonniers, des dizaines sont enfermés dans les prisons israéliennes depuis des décennies. Leur seul crime a été d’avoir résisté face à l’occupation illégale. Parmi ces prisonniers, plus de 600 personnes sous détention administrative illégale sans jugement, ni procès.

En 2020, nos prisonniers vont poursuivre leur mobilisation et leur lutte comme chaque année afin de faire entendre leur voix, pour améliorer les conditions de leur détention et mettre la pression sur les autorités israéliennes. Une action soutenue par toute une population qui considère la cause des prisonniers comme la première cause.

Le combat de nos prisonniers pour la liberté est suivi en Cisjordanie, dans la bande de Gaza, et dans les territoires de 1948 par des milliers de Palestiniens qui organisent partout des actions de soutien à ces prisonniers dans leur résistance quotidienne.

Malgré quelques initiatives courageuses et appréciées prises dans certains pays par des militants de bonne volonté et des associations de la société civile, en solidarité avec les prisonniers palestiniens, via des campagnes, des appels, des pétitions et des actions – même virtuelles cette année vu le contexte actuel –, on peut observer le profond silence des médias, des intellectuels, des partis politiques, des organisations des droits de l’homme, et celui des gouvernements d’un monde qui se dit libre et démocratique, mais qui n’arrive pas à bouger et à réagir devant une telle injustice.

Malgré la cruauté de l’occupant et le silence du « monde libre », le combat de nos prisonniers continue jusqu’à la liberté et pour la justice.

Et en ce temps de risque de contamination, ils poursuivent leur lutte légitime

Honte à l’occupation et à toutes ces mesures atroces dirigées contre eux.

Honte au monde dit libre qui ne bouge pas pour arrêter leurs souffrances.

Ce monde regarde mourir lentement nos prisonniers qui ne cessent de souffrir.

Souffriront-ils encore longtemps ?

Où sont donc les organisations des droits de l’homme ?

Où est donc le monde libre ?

Ne voit-il pas ? N’entend-il pas ?

Quand y aura-t-il une réelle pression sur les autorités israéliennes d’occupation ?

Le cri des ventres vides de nos prisonniers sera-t-il entendu ?

Jusqu’à quand cette injustice ?

Vive le combat légitime de nos prisonniers pour la liberté et pour la vie.

Vive la solidarité internationale avec nos prisonniers palestiniens et avec notre cause de justice.

Une seule évidence : la lutte continue. Les prisonniers palestiniens vont développer davantage les actions pacifiques et de mobilisation individuelle et collective à la fin de cette nouvelle épreuve afin de faire entendre leur voix. La voix des opprimés, mais la voix légitime de ces résistants contre toutes les mesures atroces de l’occupant jusqu’à la liberté.

En attendant, derrière ces prisonniers et ces héros, tout notre peuple poursuivra le combat, jusqu’à la conquête de ses droits légitimes et jusqu’à la sortie du dernier détenu des prisons et des cachots israéliens.

 

Lire aussi:

Appel de l'association palestinienne de défense des droits de l'homme Addamer pour la libération des prisonniers politiques palestiniens et pétition pour la libération des enfants palestiniens détenus

17 avril - journée internationale pour la libération des prisonniers politiques: liberté pour Marwan Barghouti et les prisonniers politiques palestiniens! (MJCF)

Ziad Medoukh, poète palestinien:  Ce monde regarde mourir lentement nos prisonniers, qui ne cessent de souffrir (L'Humanité, 17 avril 2020)
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