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3 septembre 2016 6 03 /09 /septembre /2016 05:54
Dilma Roussef face à ses bourreaux (1970)

Dilma Roussef face à ses bourreaux (1970)

En 1970, la future présidente défiait devant une cour militaire ses tortionnaires de la police secrète. Un courage qui en impose aux Brésiliens.

Sur la photographie, elle est mince, jeune, belle, à peine reconnaissable. Mais il y a ce regard, cette détermination, identiques. Depuis quelques jours, ce cliché de la présidente Dilma Rousseff fait le tour du Brésil, repris dans tous les réseaux sociaux, dont le géant latino-américain est champion mondial.

Nous sommes en 1970. Dilma, alors âgée de 22 ans, comparaît devant le tribunal militaire de Rio de Janeiro. Tombée quelques semaines plus tôt entre les griffes de la police secrète, elle a déjà subi 22 jours de torture dans les geôles de la dictature brésilienne (1964-1985), sans lâcher le moindre nom. La légende veut qu'elle ait craché au visage de ses bourreaux.

C'est en entrant à l'université que Dilma, fille d'un émigré bulgare qui a tenu a donner une éducation bourgeoise à ses enfants, cours de piano et leçons de français à la clef, bascule dans la lutte armée. Elle plonge dans la clandestinité, en rejoignant le Commando de Libération Nationale, devenu plus tard le VAR-Palmares.

Noms de guerre

Celle qu'on appelle alors «Vanda» ou «Estela», ses noms de guerre, cache des armes et participe à l'organisation de hold-up pour financer de la guérilla. Dans les rapports des services secrets, elle apparaît comme la «Jeanne d'Arc de la subversion».

Lorsqu'elle comparaît devant ses tortionnaires, en 1970, la jeune femme refuse de détourner le regard comme le font alors tous les prévenus. Au contraire, elle affiche une inflexibilité qui ne la quittera plus. À l'arrière-plan, les militaires, eux, dissimulent leurs visages derrière leur main.

C'est le journaliste Ricardo Amaral qui a exhumé ce cliché des archives de la police militaire pour la publier dans une biographie à paraître dans les prochains jours. «Ce que la vie demande, c'est du courage» - titre tiré d'une phrase du grand écrivain brésilien Guimaraes Rosa, que Dilma Rousseff avait cité lors de son discours d'investiture, le 1er janvier 2011 retrace son parcours de la lutte armée au palais présidentiel du Planalto.

Après avoir couvert pendant des années l'actualité politique au sein des principales rédactions du Brésil, Ricardo Amaral a fait partie de l'équipe de communication de Dilma Rousseff durant la campagne électorale en 2010, ce qui lui a donné un accès privilégié à la candidate choisie par Luiz Inacio Lula da Silva pour lui succéder.

«Terroriste», «communiste»

Les internautes, fiers de la lutte contre la dictature, ont mis en scène cette photographie en y ajoutant la voix de Dilma Rousseff lors d'une commission d'enquête au Sénat le 7 mai 2008. Le sénateur d'opposition Agripino Maia accuse celle qui est alors Chef de la Maison civile équivalent brésilien de premier ministre d'être une «menteuse», rappelant qu'elle n'avait pas «dit la vérité» sous la torture.

En face, Dilma Rousseff explose. «J'avais 19 ans, sénateur, j'ai été sauvagement torturée, et je peux vous dire que mentir sous la torture n'est pas facile. Et j'en suis fière car j'ai sauvé la vie de mes compagnons». À l'époque, cet épisode avait fait sensation sur YouTube.

Les Brésiliens découvraient que celle qu'ils percevaient comme une bureaucrate dépourvue de charisme, dont le seul mérite était d'être proche de Lula, avait en réalité une solide histoire d'engagement politique. «Ce jour-là, Dilma a montré qu'elle avait des tripes, elle a risqué sa vie pour ses idées, peu d'hommes politiques peuvent en dire autant», souligne Marco Aurelio Garcia, son conseiller spécial sur les questions internationales.

L'engagement de la présidente dans la lutte armée n'est pas perçu positivement par tous les Brésiliens. Pour une bonne partie, qui manifeste son dégoût sur Internet, c'est la preuve que la chef d'État est une «terroriste», une «communiste .

Dilma a décidé de leur tenir tête en installant en octobre dernier une commission de la vérité chargée d'enquêter pour la première fois sur les violations des droits l'homme commises sous les régimes militaires au Brésil. «Il est fondamental que la population, surtout les jeunes et les générations futures, connaissent notre passé, quand tant de gens ont été faits prisonniers, torturés et tués», a déclaré Dilma Rousseff, au cours d'une cérémonie officielle.

La commission de la vérité ne lève toutefois pas l'amnistie en vigueur depuis 1979. Les tortionnaires seront identifiés, mais ils ne seront ni poursuivis, ni emprisonnés, comme c'est le cas en Argentine. Bien que timide, cette loi est une petite révolution au Brésil, jusqu'alors l'unique pays de la région à n'avoir ni ouvert d'enquête ni jugé aucun responsable du régime militaire.

Lire aussi ce communiqué du PCF daté du 1er septembre dénonçant le coup d'état réactionnaire contre Dilma Roussef et le parti des travailleurs:

Brésil : Le PCF, solidaire avec Dilma Rousseff, condamne le coup d’État

A l'issue d'une mauvaise mise en scène, une majorité de sénateurs brésiliens ont imposé la destitution de la présidente Dilma Rousseff sans que ses accusateurs aient pu apporter une seule preuve des fautes qui lui sont reprochées. Cette sinistre farce est un crime contre la démocratie brésilienne et une injustice sans nom contre une présidente qui a été élue avec 54 millions de voix en 2014.

Michel Temer, qui usurpe la présidence depuis quelques mois et qui est l'un des principaux animateurs de la campagne en faveur de la destitution de Dilma Rousseff fait, comme 15 des ministres de son gouvernement et deux tiers des sénateurs et députés brésiliens, l'objet d’enquêtes et poursuites pour corruption. La décision qui vient d’être prise par les sénateurs n'est qu'une tentative de donner un air de légitimité à un véritable coup d’État qui met le Brésil entre les mains du secteur financier et des grands groupes et intérêts économiques empressés de reprendre la direction du pays.

Déjà, le gouvernement provisoire présidé par Michel Temer a commencé à s'attaquer aux politiques sociales qui ont sorti de la pauvreté des millions de personnes. L’austérité se met en place et des droits sont mis en cause. Les institutions et la politique perdent toute crédibilité.

Le PCF exprime toute sa solidarité à la présidente Dilma Rousseff et apporte son soutien le plus déterminé aux mobilisations du peuple brésilien contre le coup d’État en cours, et aux forces de gauche qui s’attellent déjà à la reconstruction d'une alternative politique capable de refonder la démocratie brésilienne.

Dilma face à ses bourreaux : la photo qui fascine le Brésil (Lamia Oualalou, le figaro.fr)
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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 06:00

Gabon : le vote ne doit pas être détourné. Paris doit suspendre toute coopération militaire et sécuritaire

Depuis près de 50 ans, le Gabon est sous la coupe de la dictature des Bongo, transmise de père en fils. Le pays, aujourd’hui comme hier, se caractérise par une corruption généralisée – arme du dominant – profitant à la fois au clan au pouvoir et à des partis politiques et des multinationales, notamment français. Cette situation a conduit au paradoxe d’un pays aux richesses immenses mais dont une grande partie du peuple n’a jamais bénéficié. Le Gabon est le pays des inégalités, où se mêlent richesses et grande pauvreté, affairisme, sous équipement, systèmes de santé et d’éducations sinistrés.

Les clans qui ont régné sous les régimes d’Omar Bongo puis Ali Bongo et dont les deux principaux candidats sont issus, ont été parties prenantes de cette situation. Ils voudraient poursuivre l’accaparement des richesses. C’est dans ce contexte qu’il faut garder à l’esprit que Paris voit d’un très mauvais œil toute velléité d’indépendance dans ce pays et tentera de profiter de la crise actuelle pour imposer au mieux ses intérêts.

Aujourd’hui les deux candidats Ali Bongo et Jean Ping revendiquent la victoire à l’élection présidentielle et le pays est en train de sombrer dans la violence. Comme en 2009 le clan d’Ali Bongo au pouvoir tente un coup de force avec des conséquences sanglantes. C’est inacceptable.

Le PCF appelle, comme lors de la crise électorale ivoirienne, à la fin des violences, au recomptage des voix et à ce que les conditions soient remplies pour que les voies de recours légales soient utilisées.

Des mécanismes doivent être mis en place permettant d’assurer que le vote des gabonais ne soit pas détourné.

Il faut mettre fin à toute immixtion extérieure dont la France est un des principaux acteurs. Dans l’urgence, Paris doit annoncer la suspension de toute coopération militaire et sécuritaire avec le régime.

Les peuples africains aspirent à une vie meilleure. Il est grand temps de tourner la page des dictatures qui sévissent dans l’ancien pré-carré français d’Afrique centrale, que ce soit au Gabon, au Congo, au Tchad ou au Cameroun.

Gabon: le vote ne doit pas être détourné. Paris doit suspendre toute coopération militaire et sécuritaire avec Bongo (communiqué du PCF, 1er septembre 2016)
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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 05:01
Brésil: Dilma Roussef destituée, la révolution conservatrice est en marche (Lamia Oualalou- Médiapart, 1er septembre)

Brésil: Dilma Rousseff destituée, la révolution conservatrice est en marche

1 SEPTEMBRE 2016 | PAR LAMIA OUALALOU

Les sénateurs brésiliens ont définitivement voté, mercredi, la destitution de la présidente Dilma Rousseff, écartée du pouvoir depuis mai. « Aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie », a-t-elle déclaré lors d'un discours dur et combatif. Sa sortie de scène marque l'épuisement du système mis en place par le Parti des travailleurs depuis quinze ans. Les élites conservatrices reprennent la main, le nouveau président promettant un programme ultralibéral.

De notre correspondante.- Michel Temer vient de s'envoler pour la Chine. Il va pouvoir assister aux travaux du G20 – qui réunit les 19 pays les plus riches du monde et l'Union européenne – avec le titre de président du Brésil. Ce mercredi 31 août 2016, Dilma Rousseff, la première femme élue chef d'État du géant latino-américain, a été définitivement démise de ses fonctions par le Sénat, réuni depuis six jours pour ce jugement final. Près de neuf mois après l'ouverture d'un processus de destitution qui a plongé le Brésil dans la pire crise politique de son histoire, 61 des 81 élus de la chambre haute ont mis fin au second mandat de Dilma Rousseff. C'est bien plus que les deux tiers de votes requis.

Des hourras ont fusé dans les quartiers chics, en particulier à São Paulo, la capitale économique. Mais dans le reste du pays, c'est la mélancolie qui prime, même si la majorité des Brésiliens étaient en faveur du départ de Dilma Rousseff, à laquelle ils reprochent l'effondrement de l'économie et l'envolée du chômage. À Brasilia, en face du Congrès, on ne comptait d'ailleurs qu'une centaine de militants, réunis autour de baraques à saucisses et munis de rares banderoles pour protester contre le « coup d’État ».

Le Brésil est plongé dans l'apathie. Depuis le 12 mai, date à laquelle Dilma Rousseff a été écartée provisoirement de ses fonctions, cédant la place à Michel Temer, son vice-président depuis le 1er janvier 2011, les partisans des deux camps ont déserté la rue. La messe était dite, et les rares épisodes susceptibles de mettre en doute le jugement de la population – celui des sénateurs avait déjà été négocié – sont passés inaperçus de la majorité des Brésiliens, grâce aux efforts d'une presse travaillant activement à la destitution de la présidente. Une prise de parti telle que les sièges des journaux et télévisions ont été les premiers protégés par la police militaire lors des manifestations en faveur de la chef d’État.

Lundi 29 août, cette complicité a été illustrée jusqu'à la caricature. Alors que la présidente décidait d'assurer sa propre défense face aux sénateurs, avec un discours suivi de quatorze heures d'interrogatoire, les chaînes de télévision hertziennes rivalisaient de créativité pour en faire un non-événement. La palme allant à la chaîne de télévision Globo, le seul canal atteignant près de 100 % du territoire brésilien, et qui, quand Dilma Rousseff prenait la parole, a transmis un cours de cuisine enseignant aux téléspectateurs à faire un œuf au plat. Un peu plus tard, le présentateur vedette du journal télévisé annonçait son divorce, pour occuper son public.

C'est pourtant un discours historique qu'a prononcé Dilma Rousseff lors de ses dernières heures à la tête du pays. « Sans doute le meilleur de toute sa carrière politique », estime Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l'université d’État de Rio de Janeiro. « J'en arrive à me demander si elle n'aurait pas pu changer le cours des choses en adoptant cette posture plus tôt dans la crise politique», poursuit-il. Dilma Rousseff savait que, sauf miracle, elle avait déjà perdu. Son allocution, prononcée durant quarante minutes dans un silence absolu, fait rare au Congrès, n'avait pas pour objectif de convaincre ses 81 juges, mais de rendre justice à sa propre biographie.

  • Lire en cliquant ici l'intégralité du discours (version française) de Dilma Rousseff devant le Sénat
  • Elle n'avait que 20 ans, rappela-t-elle, quand la dictature la jeta en prison. La jeune guérillera a payé son engagement contre le régime militaire de trois ans de prison, marqués par les viols et la torture. « C'est le deuxième jugement auquel je suis soumise, avec, les deux fois, la démocratie à mes côtés sur le banc des accusés », a martelé Dilma Rousseff avant de préciser : « J'avais peur de mourir, aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie. » Une photographie, exhumée des archives militaires fin 2011, la montre en 1971 face au tribunal militaire. Celle qu'on ne connaît alors que sous le nom de guerre de “Vanda” et “Estela” est belle, épuisée, mais affiche un regard déterminé. En arrière-plan, les militaires qui la jugent dissimulent leurs visages derrière leur main. Le cliché, associé aux photographies de la Présidente devant le Sénat, fait fureur dans les pages de ses sympathisants, sur les réseaux sociaux.
  • « Je suis jugée pour des crimes que je n'ai pas commis » Une profonde rupture dans l'histoire démocratique LIRE AUSSI « Je suis jugée pour des crimes que je n'ai pas commis » Une profonde rupture dans l'histoire démocratique Lula, candidat en 2018 ?

    Lundi, Dilma Rousseff a insisté sur le fait qu'elle n'était pas coupable. Le recours à des crédits d'établissements publics pour maquiller provisoirement l'ampleur du déficit public, dont elle est accusée, n'est pas, à ses dires, un « crime de responsabilité», seule raison selon la Constitution de démettre un chef d’État. Tous ses prédécesseurs y ont eu recours, « les règles ne peuvent pas changer en cours de jeu», a-t-elle insisté. De fait, les arguments juridiques à son encontre sont très fragiles, au point que Janaina Paschoal, l'un des deux avocats à l'origine de la plainte, a argumenté que la destitution de Dilma était « l'œuvre de Dieu», un argument« technique » qui a embarrassé les opposants de la présidente.

    En clair, le processus de destitution a plus d'arguments politiques que juridiques. « Il n'est pas légitime, comme le prétendent mes accusateurs, d'écarter le chef d'État “pour l'ensemble de son action” ; punir le président pour son travail est la prérogative du peuple, et seulement du peuple, lors des élections », a tancé Dilma Rousseff. Le politologue Mauricio Santoro estime que l'argument fait mouche. « Nous n'avons pas de vote de confiance au Brésil, ce n'est pas un régime parlementaire. Écourter un mandat pour des raisons politiques est extrêmement dangereux, et ouvre un précédent à tous les niveaux de pouvoir : des gouverneurs et des maires», analyse-t-il.

    Dilma Rousseff a rappelé qu'elle n'a jamais été accusée d'avoir volé un centime, ni elle, ni aucun des membres de sa famille. Ce n'est pas le cas, note-t-elle, d'Eduardo Cunha, qui occupait le perchoir au Parlement jusqu'à il y a quelques semaines. Celui qui est à l'origine du processus de destitution de la présidente fait l'objet de multiples procès pour corruption, et possède des comptes millionnaires à l'étranger. Il parvient depuis des mois à préserver son mandat entre chantage au gouvernement de Michel Temer et appel à la loyauté des dizaines de députés dont il a financé la campagne.

    « Curieusement, je serai jugée pour des crimes que je n'ai pas commis, avant le jugement de l'ex-président du Parlement, accusé d'avoir pratiqué de très graves actions illégales (…). Une ironie de l'Histoire ? Pas le moins du monde, nous sommes à la veille d'un véritable coup d’État », a déclaré Dilma Rousseff aux sénateurs.

    Un discours dur et combatif, à l'image de la présidente, et, comme elle, laissant peu de place à l'autocritique. En affirmant ne jamais avoir été complice de « ce qu'il y a de pire dans la politique brésilienne», Dilma Rousseff oublie que son gouvernement, suivant en cela l'exemple de Lula, s'est longtemps allié à ces acteurs jugés aujourd'hui infréquentables. Même peu apprécié, Eduardo Cunha était un partenaire de la présidente. Romero Juca, autre figure proche de Michel Temer, fut le porte-parole du gouvernement au Sénat sous Dilma et Lula. Quant au président de la chambre haute, Renan Calheiros, il était un incontournable des réunions stratégiques au palais présidentiel du Planalto, jusqu'à quitter le navire il y a peu. Tous sont accusés de corruption à plusieurs reprises.

    « Au contraire de ce que le PT et Dilma pensaient, le coup d'État n'est pas venu de l'opposition qui a perdu l'élection en 2014, mais de l'intérieur même du gouvernement, démontrant la stupidité des alliances faites », assène Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’Université fédérale ABC, à São Paulo. Il reconnaît que le système politique, et notamment l'impossibilité pour un parti d'être majoritaire, incite à la construction de coalitions politiquement absurdes, mais estime que Lula et Dilma se sont rapidement accommodés des règles du jeu. « Il n'y a eu aucun effort pour construire un autre pôle politique avec les mouvements sociaux et les partis progressistes », ajoute-t-il.

    Le choix d'un Lula très habile a bien fonctionné pendant huit ans (deux mandats présidentiels), mais ses conséquences se sont avérées dramatiques sous Dilma, incapable d'articuler politiquement ses décisions. Lorsque, début 2012, elle s'attaque aux taux d'intérêt, pour les faire baisser des niveaux les plus élevés du monde à un degré plus acceptable, elle fait un geste révolutionnaire. Poursuivre cette politique, ce serait en finir avec des décennies de plein pouvoir des banquiers et contraindre les plus riches qui placent leurs économies en bons du Trésor – rapportant autour de 7 % par an, inflation décomptée ! – à abandonner la culture de la rente pour investir dans une politique productive. Ce serait aussi libérer de gigantesque marges de manœuvre financières pour l'État, dont le budget est grevé par une charge de la dette publique sans aucun lien avec le véritable risque de défaut.

    À droite comme à gauche, les spécialistes ont saisi l'impact de la mesure, mais elle n'a jamais été expliquée à la population, ni aux mouvements sociaux. « Dilma a fait de la baisse des taux une simple mesure technique, et sans personne pour la défendre, elle a fait marche arrière au bout de quelques mois », se désole Gilberto Maringoni. Trop tard pour les détenteurs du capital, qui ne lui ont jamais pardonné l'audace.

    Lundi, la présidente n'a pas non plus reconnu que l'absence de remise en cause du système politique a poussé le Parti des travailleurs (PT), qu'elle a rejoint en 2000, à adopter les mêmes pratiques douteuses de financement des campagnes. Le scandale de corruption au sein de la compagnie d'hydrocarbures nationale Petrobras, révélé par l'enquête désormais connue mondialement sous le nom de “Lava Jato” (Kärcher), a démontré l'ampleur de la corruption. Si Dilma Rousseff n'est pas jugée à ce titre, c'est une des raisons de sa perte de popularité au sein de la population.

    Gilberto Maringoni juge toutefois « héroïque » le dernier discours de Dilma Rousseff en tant que présidente : « Au-delà de la farce juridique, c'est la dénonciation du comportement de la classe dominante qui restera dans l'Histoire », dit-il. Un héritage au poids régional, comme l'a affirmé Dilma Rousseff. « Dans le passé de l'Amérique latine et du Brésil, à chaque fois que les intérêts des secteurs de l'élite politique et économique ont été remis en question par les urnes, des conspirations ont vu le jour, donnant lieu à des coups d’État », dit-elle, avant d'énumérer les ruptures violentes de l'ordre démocratique.

    Les armes ont cédé la place à des mises en scène parlementaires, avec la complicité d'une partie du système judiciaire. Ce mercredi 29 août, le président de la Cour suprême Ricardo Lewandowski, qui dirigeait le jugement, a insisté sur le caractère impeccable du« processus légal » en inaugurant la cérémonie de votes. Après avoir rappelé que Dilma Rousseff avait pu « amplement présenter sa défense », il a félicité le jury : « Nul ne peut, aussi bien que les sénateurs, interpréter la Constitution. »

    Ultime note surréaliste : Ricardo Lewandowski a profité des pauses entre deux sessions de débat pour aller d'un sénateur à l'autre, en vue de leur demander de voter en faveur de l'augmentation des salaires des juges suprêmes. « Il faut croire que le coup d’État à la paraguayenne a fait école », s'amuse Adriano Codato, politologue à l'université du Parana, en référence à la destitution par le Parlement du président Fernando Lugo en 2012, là encore une farce.

    De notre correspondante.- Michel Temer vient de s'envoler pour la Chine. Il va pouvoir assister aux travaux du G20 – qui réunit les 19 pays les plus riches du monde et l'Union européenne – avec le titre de président du Brésil. Ce mercredi 31 août 2016, Dilma Rousseff, la première femme élue chef d'État du géant latino-américain, a été définitivement démise de ses fonctions par le Sénat, réuni depuis six jours pour ce jugement final. Près de neuf mois après l'ouverture d'un processus de destitution qui a plongé le Brésil dans la pire crise politique de son histoire, 61 des 81 élus de la chambre haute ont mis fin au second mandat de Dilma Rousseff. C'est bien plus que les deux tiers de votes requis.

    Des hourras ont fusé dans les quartiers chics, en particulier à São Paulo, la capitale économique. Mais dans le reste du pays, c'est la mélancolie qui prime, même si la majorité des Brésiliens étaient en faveur du départ de Dilma Rousseff, à laquelle ils reprochent l'effondrement de l'économie et l'envolée du chômage. À Brasilia, en face du Congrès, on ne comptait d'ailleurs qu'une centaine de militants, réunis autour de baraques à saucisses et munis de rares banderoles pour protester contre le « coup d’État ».

    Le Brésil est plongé dans l'apathie. Depuis le 12 mai, date à laquelle Dilma Rousseff a été écartée provisoirement de ses fonctions, cédant la place à Michel Temer, son vice-président depuis le 1er janvier 2011, les partisans des deux camps ont déserté la rue. La messe était dite, et les rares épisodes susceptibles de mettre en doute le jugement de la population – celui des sénateurs avait déjà été négocié – sont passés inaperçus de la majorité des Brésiliens, grâce aux efforts d'une presse travaillant activement à la destitution de la présidente. Une prise de parti telle que les sièges des journaux et télévisions ont été les premiers protégés par la police militaire lors des manifestations en faveur de la chef d’État.

    Lundi 29 août, cette complicité a été illustrée jusqu'à la caricature. Alors que la présidente décidait d'assurer sa propre défense face aux sénateurs, avec un discours suivi de quatorze heures d'interrogatoire, les chaînes de télévision hertziennes rivalisaient de créativité pour en faire un non-événement. La palme allant à la chaîne de télévision Globo, le seul canal atteignant près de 100 % du territoire brésilien, et qui, quand Dilma Rousseff prenait la parole, a transmis un cours de cuisine enseignant aux téléspectateurs à faire un œuf au plat. Un peu plus tard, le présentateur vedette du journal télévisé annonçait son divorce, pour occuper son public.

    C'est pourtant un discours historique qu'a prononcé Dilma Rousseff lors de ses dernières heures à la tête du pays. « Sans doute le meilleur de toute sa carrière politique », estime Mauricio Santoro, professeur de sciences politiques à l'université d’État de Rio de Janeiro. « J'en arrive à me demander si elle n'aurait pas pu changer le cours des choses en adoptant cette posture plus tôt dans la crise politique», poursuit-il. Dilma Rousseff savait que, sauf miracle, elle avait déjà perdu. Son allocution, prononcée durant quarante minutes dans un silence absolu, fait rare au Congrès, n'avait pas pour objectif de convaincre ses 81 juges, mais de rendre justice à sa propre biographie.

    Montage sur les réseaux sociaux. Dilma Rousseff, jugée par les militaires en 1970, jugée par les sénateurs aujourd'hui.

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  • Elle n'avait que 20 ans, rappela-t-elle, quand la dictature la jeta en prison. La jeune guérillera a payé son engagement contre le régime militaire de trois ans de prison, marqués par les viols et la torture. « C'est le deuxième jugement auquel je suis soumise, avec, les deux fois, la démocratie à mes côtés sur le banc des accusés », a martelé Dilma Rousseff avant de préciser : « J'avais peur de mourir, aujourd'hui, je crains la mort de la démocratie. » Une photographie, exhumée des archives militaires fin 2011, la montre en 1971 face au tribunal militaire. Celle qu'on ne connaît alors que sous le nom de guerre de “Vanda” et “Estela” est belle, épuisée, mais affiche un regard déterminé. En arrière-plan, les militaires qui la jugent dissimulent leurs visages derrière leur main. Le cliché, associé aux photographies de la Présidente devant le Sénat, fait fureur dans les pages de ses sympathisants, sur les réseaux sociaux.

    Lundi, Dilma Rousseff a insisté sur le fait qu'elle n'était pas coupable. Le recours à des crédits d'établissements publics pour maquiller provisoirement l'ampleur du déficit public, dont elle est accusée, n'est pas, à ses dires, un « crime de responsabilité», seule raison selon la Constitution de démettre un chef d’État. Tous ses prédécesseurs y ont eu recours, « les règles ne peuvent pas changer en cours de jeu», a-t-elle insisté. De fait, les arguments juridiques à son encontre sont très fragiles, au point que Janaina Paschoal, l'un des deux avocats à l'origine de la plainte, a argumenté que la destitution de Dilma était « l'œuvre de Dieu», un argument« technique » qui a embarrassé les opposants de la présidente.

    En clair, le processus de destitution a plus d'arguments politiques que juridiques. « Il n'est pas légitime, comme le prétendent mes accusateurs, d'écarter le chef d'État “pour l'ensemble de son action” ; punir le président pour son travail est la prérogative du peuple, et seulement du peuple, lors des élections », a tancé Dilma Rousseff. Le politologue Mauricio Santoro estime que l'argument fait mouche. « Nous n'avons pas de vote de confiance au Brésil, ce n'est pas un régime parlementaire. Écourter un mandat pour des raisons politiques est extrêmement dangereux, et ouvre un précédent à tous les niveaux de pouvoir : des gouverneurs et des maires», analyse-t-il.

    Dilma Rousseff a rappelé qu'elle n'a jamais été accusée d'avoir volé un centime, ni elle, ni aucun des membres de sa famille. Ce n'est pas le cas, note-t-elle, d'Eduardo Cunha, qui occupait le perchoir au Parlement jusqu'à il y a quelques semaines. Celui qui est à l'origine du processus de destitution de la présidente fait l'objet de multiples procès pour corruption, et possède des comptes millionnaires à l'étranger. Il parvient depuis des mois à préserver son mandat entre chantage au gouvernement de Michel Temer et appel à la loyauté des dizaines de députés dont il a financé la campagne.

    « Curieusement, je serai jugée pour des crimes que je n'ai pas commis, avant le jugement de l'ex-président du Parlement, accusé d'avoir pratiqué de très graves actions illégales (…). Une ironie de l'Histoire ? Pas le moins du monde, nous sommes à la veille d'un véritable coup d’État », a déclaré Dilma Rousseff aux sénateurs.

    Un discours dur et combatif, à l'image de la présidente, et, comme elle, laissant peu de place à l'autocritique. En affirmant ne jamais avoir été complice de « ce qu'il y a de pire dans la politique brésilienne», Dilma Rousseff oublie que son gouvernement, suivant en cela l'exemple de Lula, s'est longtemps allié à ces acteurs jugés aujourd'hui infréquentables. Même peu apprécié, Eduardo Cunha était un partenaire de la présidente. Romero Juca, autre figure proche de Michel Temer, fut le porte-parole du gouvernement au Sénat sous Dilma et Lula. Quant au président de la chambre haute, Renan Calheiros, il était un incontournable des réunions stratégiques au palais présidentiel du Planalto, jusqu'à quitter le navire il y a peu. Tous sont accusés de corruption à plusieurs reprises.

    « Au contraire de ce que le PT et Dilma pensaient, le coup d'État n'est pas venu de l'opposition qui a perdu l'élection en 2014, mais de l'intérieur même du gouvernement, démontrant la stupidité des alliances faites », assène Gilberto Maringoni, professeur de relations internationales à l’Université fédérale ABC, à São Paulo. Il reconnaît que le système politique, et notamment l'impossibilité pour un parti d'être majoritaire, incite à la construction de coalitions politiquement absurdes, mais estime que Lula et Dilma se sont rapidement accommodés des règles du jeu. « Il n'y a eu aucun effort pour construire un autre pôle politique avec les mouvements sociaux et les partis progressistes », ajoute-t-il.

    Le choix d'un Lula très habile a bien fonctionné pendant huit ans (deux mandats présidentiels), mais ses conséquences se sont avérées dramatiques sous Dilma, incapable d'articuler politiquement ses décisions. Lorsque, début 2012, elle s'attaque aux taux d'intérêt, pour les faire baisser des niveaux les plus élevés du monde à un degré plus acceptable, elle fait un geste révolutionnaire. Poursuivre cette politique, ce serait en finir avec des décennies de plein pouvoir des banquiers et contraindre les plus riches qui placent leurs économies en bons du Trésor – rapportant autour de 7 % par an, inflation décomptée ! – à abandonner la culture de la rente pour investir dans une politique productive. Ce serait aussi libérer de gigantesque marges de manœuvre financières pour l'État, dont le budget est grevé par une charge de la dette publique sans aucun lien avec le véritable risque de défaut.

    À droite comme à gauche, les spécialistes ont saisi l'impact de la mesure, mais elle n'a jamais été expliquée à la population, ni aux mouvements sociaux. « Dilma a fait de la baisse des taux une simple mesure technique, et sans personne pour la défendre, elle a fait marche arrière au bout de quelques mois », se désole Gilberto Maringoni. Trop tard pour les détenteurs du capital, qui ne lui ont jamais pardonné l'audace.

    Lundi, la présidente n'a pas non plus reconnu que l'absence de remise en cause du système politique a poussé le Parti des travailleurs (PT), qu'elle a rejoint en 2000, à adopter les mêmes pratiques douteuses de financement des campagnes. Le scandale de corruption au sein de la compagnie d'hydrocarbures nationale Petrobras, révélé par l'enquête désormais connue mondialement sous le nom de “Lava Jato” (Kärcher), a démontré l'ampleur de la corruption. Si Dilma Rousseff n'est pas jugée à ce titre, c'est une des raisons de sa perte de popularité au sein de la population.

    Gilberto Maringoni juge toutefois « héroïque » le dernier discours de Dilma Rousseff en tant que présidente : « Au-delà de la farce juridique, c'est la dénonciation du comportement de la classe dominante qui restera dans l'Histoire », dit-il. Un héritage au poids régional, comme l'a affirmé Dilma Rousseff. « Dans le passé de l'Amérique latine et du Brésil, à chaque fois que les intérêts des secteurs de l'élite politique et économique ont été remis en question par les urnes, des conspirations ont vu le jour, donnant lieu à des coups d’État », dit-elle, avant d'énumérer les ruptures violentes de l'ordre démocratique.

    Les armes ont cédé la place à des mises en scène parlementaires, avec la complicité d'une partie du système judiciaire. Ce mercredi 29 août, le président de la Cour suprême Ricardo Lewandowski, qui dirigeait le jugement, a insisté sur le caractère impeccable du« processus légal » en inaugurant la cérémonie de votes. Après avoir rappelé que Dilma Rousseff avait pu « amplement présenter sa défense », il a félicité le jury : « Nul ne peut, aussi bien que les sénateurs, interpréter la Constitution. »

    Ultime note surréaliste : Ricardo Lewandowski a profité des pauses entre deux sessions de débat pour aller d'un sénateur à l'autre, en vue de leur demander de voter en faveur de l'augmentation des salaires des juges suprêmes. « Il faut croire que le coup d’État à la paraguayenne a fait école », s'amuse Adriano Codato, politologue à l'université du Parana, en référence à la destitution par le Parlement du président Fernando Lugo en 2012, là encore une farce.

    Lula et Chico Buarque lors du discours de Dilma Roussef au Sénat. © Edilson Rodrigues/ Agência Senado

    Prévisible, la sortie de scène de Dilma Rousseff marque en réalité une profonde rupture dans l'histoire démocratique brésilienne. « Ce qui est en jeu, c'est la reprise en main par les élites politiques et économiques du système, non seulement pour passer l'éponge sur les treize années de présidence du Parti des travailleurs, et peut-être même se débarrasser pour toujours de cette formation politique, mais plus profondément remettre en question les acquis de la Constitution de 1988 », estime André Singer, professeur de sciences politiques à l'université de São Paulo.

    Il en veut pour preuve le projet de loi poussé par le gouvernement Temer, et que le chef d’État compte faire voter dès son retour de Chine : une interdiction de croissance de la dépense publique pendant vingt ans et la fin de l'obligation de dédier un pourcentage défini aux budgets de la santé et de l'éducation. « Ce serait le premier changement structurel de la question de la dépense publique depuis la Constitution de 1988 », s'enorgueillit d'ailleurs le ministre des finances Henrique Meirelles, mentor du projet de loi. Une rupture aux conséquences sociales incalculables.

    Michel Temer mettra-t-il véritablement en œuvre ce programme radicalement conservateur, qu'il a promis au patronat en échange de son appui ? Il a manifesté de nouveau son mépris pour le Brésil de la diversité qui a émergé au cours de la dernière décennie, en arrivant à la cérémonie d'investiture du Sénat entouré exclusivement entourés d'hommes blancs, vieux, et riches. Aucune femme, aucun Noir, aucun Indien.« Je ne crois pas qu'il parvienne à mettre en place toutes les mesures libérales sur lesquelles il s'est engagé, sa base au Congrès refusera, car elles seraient désastreuses d'un point de vue électoral », estime Adriano Codato.

    Le politologue table toutefois sur une profonde marche arrière en termes de droits sociaux et du travail. Le gouvernement a déjà commencé, avec des mesures symboliques, comme la suspension du programme d'alphabétisation des plus de quinze ans, alors que 8,5 % de la population adulte est incapable de déchiffrer le moindre mot, un des pires taux d'Amérique latine. En s'adressant pour la première fois à la nation en tant que président mercredi 31 août, Michel Temer a annoncé vouloir assouplir les droits des travailleurs. Il veut aussi, dès la semaine prochaine, « privatiser tout ce qui peut l'être », y compris des crèches, des hôpitaux et des prisons. Son gouvernement a aussi fait savoir sa volonté de remettre en question le Système unique de santé (SUS), le seul au monde à offrir un accès universel aux soins dans un pays de plus de 100 millions d’habitants : une couverture précaire, mais accessible à tous.

    Autre exemple, il veut remettre en question les universités fédérales, pourtant les plus performantes du pays. Les coupes dans le budget de l'enseignement supérieur ont déjà pris des proportions inquiétantes. « À ce rythme, les universités publiques ne vont plus avoir d'Internet, elles ne peuvent plus payer les factures, et le montant des bourses de recherche est au plus bas depuis vingt ans », constate Mauricio Santoro. Conséquence, seuls les étudiants issus des classes aisés auront accès aux maîtrises et doctorats, leurs familles finançant leurs études. Une marche arrière qui n'émeut guère au sein de l'élite politique : « le discours de haine du pauvre s'est généralisé dans la classe moyenne élevée, avec l'aide de la presse », résume Gilberto Maringoni, avant de conclure : « Avec Michel Temer, nous avons un gouvernement de riches et pour les riches. »

    Ce 31 août, c'est tout de rouge vêtue que Dilma Rousseff, déjà présidente destituée, a fait une dernière déclaration dans le palais de l'Alvorada, la résidence présidentielle. « Ce n'est pas un adieu, mais un “à bientôt”. Ils pensent avoir vaincu, mais ils se trompent. Le gouvernement putschiste devra faire face à l'opposition la plus énergique et déterminée », a-t-elle promis.

    Malgré les applaudissements, le propos laisse rêveur. Pour l'heure les Brésiliens, brisés par le chômage (11,3 %) et la hausse des prix et alors que la récession s'installe dans le pays – un sixième trimestre de chute du produit intérieur brut vient d'être confirmé ce 31 août –, ne voient guère de différence dans leur quotidien entre Dilma Rousseff et Michel Temer, tous deux jugés très négativement. « Le problème, c'est que rapidement, tous ceux qui protestaient contre elle en demandant plus de dépenses pour l'éducation, la santé et la sécurité vont d'apercevoir qu'ils ont été floués », dit Mauricio Santoro. Des scénarios d'explosion sociale sont donc à envisager. Mais il n'est pas sûr que le camp progressiste soit capable d'en profiter pour reconstruire une alternative politique.

    Le Parti des travailleurs semble à genoux. Il a été incapable de trouver une réponse pour ses électeurs au catastrophique deuxième mandat de Dilma Rousseff, qui a opté pour une politique contraire à ses promesses de campagne. Il n'a pas su non plus expliquer les errances de la corruption. Et encore moins organiser la lutte au cours des neuf mois du processus de destitution. À quelques semaines des élections municipales d'octobre, les dirigeants du PT illustrent leur incapacité à penser leurs erreurs. Ils persistent dans des alliances incompréhensibles avec des caciques conservateurs, comme à São Paulo, ou maintiennent un candidat propre sans aucune chance contre une importante figure de la gauche locale, comme à Rio de Janeiro. Des stratégies de surcroît inefficaces. Le PT devrait connaître un recul historique de sa représentation locale.

    Et Lula ? Celui qui reste l'homme politique le plus populaire du Brésil – mais aussi le plus haï – a tenté jusqu'au dernier moment de convaincre les sénateurs de ne pas lâcher le gouvernement de sa dauphine. Des négociations faites à l'ancienne, plus dans les coulisses qu'en haranguant les foules, et durant lesquelles il n'a guère camouflé son abattement.

    « Contrairement à Dilma qui a perdu face à la dictature quand elle était jeune, pour Lula, c'est la première véritable défaite », explique un de ses proches. « Bien sûr, il a perdu des élections, mais dans un contexte où lui et le PT continuaient à croître et à gagner en prestige au sein de la population ; aujourd'hui, l'effondrement de son projet est un coup très dur », poursuit-il. Lula a certes fait le voyage pour assister à la défense de Dilma Rousseff au Sénat, mais c'est aux côtés du chanteur Chico Buarque qu'il s'est installé. La présence de l'artiste symbolisait le rejet par la classe intellectuelle progressiste de la destitution, mais elle n'en démontre pas moins, dans son incongruité, la solitude de l'ex-président. Mercredi, lors du rassemblement autour de Dilma Rousseff dans le palais de l'Alvorada, Lula était encore là, mais toujours à distance de sa dauphine.

    Aujourd'hui seul espoir du PT pour une éventuelle victoire en 2018, Lula doit tout faire pour ne pas être rattrapé par la justice. La législation brésilienne interdit en effet à tout homme politique condamné en première instance (avant même le moindre recours) d'être candidat. « Or sans présumer de son innocence ou de sa culpabilité, il est manifeste que la justice et en particulier les juges de l'opération Lava Jato ont fait de Lula une cible privilégiée, ce qui est problématique », reconnaît Mauricio Santoro.

    L'ex-président a été réveillé par la police fédérale chez lui à 6 heures du matin en mars dernier, avant d'être empêché par un juge de faire partie du gouvernement. Il a été successivement inculpé pour tentative d'entrave à la justice, corruption passive et blanchiment d'argent, le tout grâce à des enregistrements obtenus de façon illégale et sans preuve claire. « Pendant ce temps, Eduardo Cunha, sur lequel pèsent des éléments accablants, n'a toujours pas été convoqué par la justice, c'est tout de même deux poids deux mesures », poursuit l'universitaire. Il est aujourd'hui impératif pour le gouvernement d'obtenir une condamnation de l'ex-président, sans quoi sa présence au moins au second tour est garantie.

    De même, les proches de Temer multiplient les stratégies pour neutraliser l'opération Lava Jato qui, après la chute du PT, pourrait s'intéresser aux grands noms de la droite cités abondamment dans l'investigation. Le seul certain d'y échapper est Michel Temer lui-même, soupçonné pourtant d'avoir reçu d'importants montants. Avec la présidence, il vient de gagner l'immunité, et ne peut être poursuivi pour des crimes antérieurs à son mandat, entamé ce 31 août.

    Même si Lula parvenait à être candidat, il n'est pas sûr qu'il puisse mettre fin au vent de conservatisme autoritaire soufflant sur le Brésil. « Lula est le candidat de la conciliation, comme tout bon syndicaliste, il ne veut pas casser l'entreprise, mais faire un accord avec le patron pour que tout le monde soit gagnant », explique Gilberto Maringoni. Un pacte que l'ex-métallurgiste a réussi à établir au début des années 2000, dans un contexte de croissance mondiale et notamment de hausse des cours des matières premières, dont le Brésil est un grand exportateur.

    Mais le contexte international n'est plus le même et les élites ont peu goûté le nouveau Brésil surgi des années Lula et Dilma. Même si la réduction de l'injustice s'est faite à dose homéopathique, elle a permis à des dizaines de millions de Brésiliens de se hisser au-dessus de la pauvreté, de rêver à l'université et à un bon emploi. Ce 31 août 2016, les élites brésiliennes ont clairement fait savoir qu'elles ne voulaient plus entendre parler d'accord et de conciliation. Reste à savoir si, et comment, ceux qui ont entrevu l'espace de quelques années un avenir plus digne, pourront résister.

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 05:00
Henri Froment-Maurice, ambassadeur: "Les kurdes, un peuple sans Etat" (Ouest-France, débats)

Point de vue. Les Kurdes, un peuple sans État
http://www.ouest-france.fr/debats/editorial/point-de-vue-les-kurdes-un-peuple-sans-etat-4447611

Henri Froment-Meurice, ambassadeur de France.

Les Kurdes, l'un des peuples les plus anciens du Moyen-Orient, sont au nombre d'environ 35 à 40 millions. Ils se répartissent entre quatre États : la Turquie (12 à 15 millions), l'Iran (6 à 9), l'Irak (5 à 7), la Syrie (2,8). En majorité musulmans sunnites, mais parfois chrétiens, ils n'ont jusqu'à présent pas réussi à se détacher d'un de ces pays pour accéder à l'indépendance et créer leur propre État.

Pourtant, à l'issue de la Première Guerre mondiale, en 1920, le Traité de Sèvres qui démembrait l'Empire Ottoman prévoyait, après une période d'autonomie pour les provinces kurdes, leur accession à l'indépendance. Mais trois ans plus tard, en 1923, le Traité de Lausanne, conclu avec le Turc Moustapha Kemal, revint sur cette autonomie.

Aujourd'hui, la situation des Kurdes varie d'un pays à l'autre. En Turquie, sans avoir été victimes d'un génocide, à la différence des Arméniens, ils n'ont jamais été acceptés comme une minorité jouissant des droits normalement consentis. Aussi, en majorité, mènent-ils une lutte armée sous la conduite du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). D'où leur qualification de « terroristes » par le pouvoir central, ainsi d'ailleurs que par l'Union européenne.

En Syrie, les Kurdes constituent la minorité la plus importante, mais leur identité est insuffisamment reconnue. Ils sont en lutte à la fois contre l'armée gouvernementale de Bachar al Assad qui, le 18 août, les a bombardés, ainsi que contre Daech. Ils ont créé dans le nord, où ils contrôlent 600 des 800 km de la frontière avec la Turquie, la « zone fédérale » de Rojava.

Vers l'indépendance en Irak ?

En Iran, après la chute de la dynastie et la prise du pouvoir par les mollahs de la Révolution islamique, les Kurdes leur présentèrent leurs revendications, « démocratie pour l'Iran et autonomie pour le Kurdistan », mais celles-ci furent rejetées. Ils sont considérés comme un danger et ne cessent d'être maltraités.

En Irak enfin, fait exceptionnel, les Kurdes bénéficient d'une réelle autonomie. Ils disposent en outre de ressources pétrolières et exploitent leur propre pipeline vers la Turquie. Actuellement, leurs soldats - les peshmergas (« celui qui confronte la mort ») - sont au premier rang des combattants de la coalition formée contre Daech dans la dure bataille pour la reconquête de Mossoul. Les quelques chrétiens qui n'ont pas fui leur doivent de pouvoir y demeurer.

Mais ce monde kurde est souvent désuni et, malheureusement, dans chacun des quatre États où ils sont implantés, les Kurdes sont fréquemment divisés par des rivalités de personnes, parfois aussi par des positions divergentes concernant leurs rapports avec le pouvoir central.

La France apporte un important soutien, tant militaire qu'humanitaire, aux Kurdes d'Irak auprès desquels le président de la République s'est rendu, geste incontestablement exceptionnel. Aujourd'hui, on est en droit de se demander si la situation n'est pas mûre pour franchir une nouvelle et décisive étape : obtenir du gouvernement irakien qu'il accepte d'accorder l'indépendance au Kurdistan. Ainsi serait enfin créé le premier État kurde.

Mais peut-être n'est-ce qu'une utopie et les Kurdes devront-ils demeurer encore longtemps un peuple sans État.

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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 05:06
Des Syriens arrivent de Turquie au camp de réfugiés de Friedland, en Allemagne, le 4 avril 2016

Des Syriens arrivent de Turquie au camp de réfugiés de Friedland, en Allemagne, le 4 avril 2016

Information de L'Express, 23 août 2016: révoltant! Va t-on rétablir l'esclavage ou les ateliers nationaux, nouveaux bagnes pour les pauvres?

Le gouvernement allemand souhaite offrir 100 000 emplois dans des structures d'accueil pour faciliter l'intégration des migrants qui ne possèdent pas de titre de séjour.

C'est une proposition qui choque. L'Allemagne veut créer 100 000 emplois pour les migrants sur son sol d'ici trois ans, payés 80 centimes d'euro l'heure. L'objectif est de faciliter leur intégration et leur permettre d'apprendre l'allemand à travers le monde de l'entreprise, relate France Bleu ce mardi. De tels mini-emplois existent déjà pour les chômeurs longue durée dans le pays, mais ils sont rémunérés 1,05 euro de l'heure, ce qui est déjà minime. Les recrutements ont déjà débuté.

"Ni un salaire, ni un vrai travail"

Les réfugiés seront logés gratuitement dans des centres d'accueil, qui les feront travailler dans la structure: restauration, nettoyage... "Ce n'est ni un salaire, ni un vrai travail, comme remplacer des vendeurs ou autre, mais des tâches qu'ils n'effectueraient sans doute pas en temps normal. Plutôt un travail d'utilité publique", explique la directrice générale de l'association des villes allemandes Gudrun Heute-Bluhm, interrogée par France Bleu.

"Ces activités ont été conçues pour des chômeurs de longue durée qui ont besoin d'une structure d'accueil où on les prend en charge au quotidien. Cela concerne des personnes qui n'ont pas travaillé depuis longtemps, ce qui n'est pas le cas des réfugiés, qui, eux, insistent pour trouver un emploi", conteste une députée des Verts, Brigitte Pothmer, auprès de France Bleu.

Les mini-jobs allemands, pénalisants pour l'emploi?

Les réfugiés qui n'ont pas de permis de séjour définitif ne peuvent pas trouver de véritable emploi. Mais ils perçoivent une aide financière, comme en France.

En 2011, 20% des salariés allemands étaient payés à un niveau inférieur au Smic horaire français et 40% avaient un salaire mensuel net inférieur à 1000 euros. En 2012, l'Agence allemande pour l'emploi (BA) a chiffré à 7,4 millions le nombre de "mini-jobs", des contrats à temps partiel rémunérés 450 euros par mois maximum, dont plus d'un tiers concernaient des salariés ayant plusieurs emplois. Selon le BA, ils pénaliseraient parfois la création de vrais emplois.

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 19:00
Nada Kiswanson

Nada Kiswanson

Me Kiswanson travaille sur d'éventuels crimes commis par Israël à Gaza lors du conflit de 2014

Victime depuis six mois de menaces de mort répétées, l'avocate jordano-suédoise Nada Kiswanson a décidé d'interpeller les autorités néerlandaises. Etablie à la Haye, aux Pays-Bas, elle espère "susciter une réponse du gouvernement", alors qu'une enquête de police s'avère toujours infructueuse.

Représentante en Europe de l'organisation palestinienne de défense des droits de l'homme Al-Haq, elle a plaidé à Bruxelles en faveur de la campagne mondiale de boycottage de produits israéliens engagée en 2005. Mais ce qui, selon elle, dérange ceux qui tentent de l'intimider, c'est son travail auprès de la Cour pénale internationale (CPI).

En janvier 2015, l'Autorité palestinienne décidait d'adhérer à cette Cour établie en 2002 par traité. Quelques semaines plus tard, sa procureure générale, Fatou Bensouda, annonçait l'ouverture d'un examen préalable à une éventuelle enquête - sur des crimes commis depuis le début de l'opération "Bordure protectrice" lancée par l'armée israélienne dans la bande de Gaza en juin 2014. L'initiative suscitait une réaction immédiate d'Israël, qui déniait à la juridiction - dont il n'a pas ratifié le traité - toute compétence pour enquêter.

La procédure n'en est qu'à ses débuts et, du côté de la Cour, on laisse du temps au temps, comme du côté de l'Autorité palestinienne, qui, jusqu'ici, a essentiellement brandi la menace de la CPI pour obtenir des avantages diplomatiques.

A la Haye, la représentation palestinienne n'a pas souhaité commenter le cas de la militante. Sur le fond, le dossier de la CPI est essentiellement alimenté par plusieurs ONG palestiniennes, dont Al-Aq, qui récoltent pièces à conviction et témoignages. Basée à La Haye, Nada Kiswanson se charge de les transmettre à la Cour.

Mais l'avocate ne cesse de recevoir des menaces de mort derrière lesquelles elle pointe la responsabilité des services secrets israéliens. Elle en veut pour preuve "la sophistication des attaques". Lors des premières menaces, reçues par téléphone ou SMS, la jeune femme, mère d'une petite fille de 2 ans, ne s'inquiète pas vraiment. Mais lorsqu'en février, elle est piégée par un mystérieux interlocuteur qui se fait passer pour un fonctionnaire du ministère de la santé sondant les habitants sur le virus Zika, et auquel, confiante, elle fournit son adresse, elle commence à s'inquiéter.

"Une menace pour nous tous"

La police néérlandaise ouvre alors une enquête, mais les menaces continuent. En Suède, le même interlocuteur promet à un membre de sa famille de "l'essuyer de la surface de la Terre" si elle ne cesse pas son travail. Quelques semaines plus tard, un bouquet de fleurs est déposé sur le palier de son domicile, accompagné d'un carton alarmant: "Chère Nada, nous apprécions votre travail et nous allons prendre soin de vous".

Enfin, dans son quartier, les habitants reçoivent des tracts les invitant à se méfier de leur "voisine fondamentaliste". "Nous sommes habitués aux descentes de police, aux interdictions de voyager, à l'emprisonnement. Mais qu'ils aillent si loin et de façon si sophistiquée, nous ne l'attendions pas", affirme Me Kiswanson. En mars, Amnesty International, qui soutient la militante, voit son ordinateur piraté et décide de fermer temporairement ses bureaux à La Haye, suivi de plusieurs ONG.

Le ministère israélien des affaires étrangères n'a pas souhaité réagir "à ces allégations absurdes". Côté néérlandais, on s'abstient de tout commentaire. Dans un entretien au quotidien néérlandais NRC, le greffier de la Cour, Herman von Hebel, a dénoncé "une attaque contre une ONG" qui "mine indirectement le travail de la Cour". Chef de la coalition des ONG pour la CPI, un lobby qui regroupe près de 2500 organisations, William Pace a, lui, estimé que les menaces proférées contre Nada Kiswanson "ne sont pas seulement contre la CPI, mais contre le droit international et la justice" et qu'"une attaque sur l'un de nos membres est une menace pour nous tous".

S. MS, correspondante du Monde à La Haye

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 17:52
L'Europe de la lâcheté: l"'édito de Maurice Ulrich dans l'Humanité du 23 août 2016

L'Humanité, mardi 23 août 2016

"L'Europe de la lâcheté"

L'éditorial de Maurice Ulrich : "Angela Merkel, Matteo Renzi et François Hollande souhaitent rendre plus hermétiques les frontières de l'UE. Pendant ce temps, chaque jour en Syrie, en Méditerranée, victimes des bombes ou de la faim, meurent des enfants dont on ne verra jamais les visages."

Les images du petit Omram en sang ont fait le tour du monde la semaine passée. Sans doute n’est-ce pas vain. L’émotion de centaines de millions d’hommes et de femmes dans le monde participe, croyons-le, espérons-le, de la construction d’un monde commun, et nous revient en mémoire cette citation qui inspira Hemingway : « Nul homme n’est une île complète en soi-même. Tout homme est une part du continent, une part du tout. Et si tu entends sonner le glas, ne demande pas pour qui il sonne, il sonne pour toi. » Mais on le sait bien, l’image qui révèle la violence peut aussi masquer la réalité des chiffres : à ce jour, 4,3 millions de Syriens ont fui leur pays. 42 % d’entre eux sont en Turquie, 27 % au Liban. Combien en a accueillis la France ? Quelques dizaines.

De quoi ont discuté hier Angela Merkel, Matteo Renzi et François Hollande ? De la mise en place rapide, selon les mots de l’AFP « d’un corps européen de gardes-frontières pour renforcer les frontières externes de l’UE et les rendre plus hermétiques ». Ah oui, l’Europe est en train de bâtir un plan. Le nombre de réfugiés par pays sera décidé en fonction de divers critères comme le taux de chômage, le revenu par habitant, mais pour un objectif qui est une honte : l’accueil de 120 000 migrants supplémentaires. Pendant ce temps, chaque jour en Syrie, en Méditerranée, victimes des bombes ou de la faim, meurent des enfants dont on ne verra jamais les visages. On sait bien sûr que l’accueil ne peut suffire, qu’il faut d’autres politiques de paix, de développement que celles d’aujourd’hui, menées au nom de sordides calculs d’influence, de marchandages, au gré des flux financiers et de la spéculation mondiale.

Mais la lâcheté de l’Europe d’aujourd’hui, sa démission face à cette crise qui n’est pas celle des migrants mais une crise du monde, son refus d’affronter les replis identitaires et les extrêmes droites qui en prospèrent d’autant mieux, nous mènent à une impasse. Il nous faut aujourd’hui penser le monde et, pour paraphraser Paul Éluard, si l’écho des voix de ses enfants martyrs faiblit, nous périrons.

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 16:54

Intervention militaire turque en Syrie : Erdogan hors du Rojava! (PCF)

Communiqué du PCF

MERCREDI, 24 AOÛT, 2016

En violation de la légalité internationale, l’armée turque vient de pénétrer sur le territoire fédéral du Rojava (Kurdistan de Syrie). Dans son sillage, elle réinstalle des centaines de djihadistes qui en avaient été chassés.
Le dictateur Recep Tayyip Erdogan prétend y déloger l’organisation Etat islamique (Daesh) qu’il a soutenue depuis le début de la guerre civile en Syrie. Son seul objectif est en réalité de briser la résistance héroïque des Kurdes, qui après Kobanê, ont, souvent seuls, combattu Daesh tout en tentant d’unifier leur territoire pour y bâtir une société libre et démocratique.
Les Kurdes de Syrie ont besoin de toute notre solidarité.

Le Parti communiste français appelle solennellement la France et l’Union européenne, et ses Etats-membres, à agir pour exiger que la Turquie se retire immédiatement du Rojava.
L’intégrité et l’autonomie du Rojava doivent désormais être garanties par les Nations unies pour ouvrir un chemin vers la paix pour les populations de Syrie et de tout le Proche-Orient.


Parti communiste français,

Intervention militaire turque en Syrie: Erdogan hors du Rojava! (PCF)

Syrie : Erdogan lance l’offensive contre Daech et surtout contre les Kurdes

MERCREDI, 24 AOÛT, 2016

HUMANITE.FR

Si ce mercredi la Turquie intervient sur le sol syrien, c’est avant tout pour empêcher la progression du YPG, qui vient de conquérir la totalité de la ville d’Hassake. Le but d’Erdogan est de conquérir ces bastions de Daech pour ne pas les laisser aux Kurdes.

La Turquie a lancé ce mercredi matin une offensive avec avions de combat et forces spéciales, officiellement pour chasser Daech de la ville de Jarablos ville syrienne au bord de la frontière.
L'artillerie turque a ouvert le feu dès lundi en direction de Manbij et a également visé Jarablos pour tenter d'ouvrir un corridor aux rebelles, explique un responsable turc. Environ 1500 membres de « l’armée syrienne libre » ont traversé la frontière pour attaquer la ville.
L'opération turque a pour but de "mettre un terme" aux problèmes à la frontière turque et vise le groupe jihadiste Etat islamique et les milices kurdes, a déclaré officiellement ce mercredi à Ankara le président turc Recep Tayyip Erdogan. L'armée turque, soutenue par les forces de la coalition internationale antijihadiste, a lancé l’opération, "Bouclier de l'Euphrate", avec des avions de combat et ses forces spéciales pour chasser l'EI de Jarablos, localité frontalière de la Turquie.
"Le plan, c'est de prendre la ville et de poursuivre vers le sud (...) pour empêcher les Kurdes de faire mouvement vers le nord et de prendre d'autres villages" expliquent sur place des combattants cités par l’agence reuters. Le vrai but de l’opération est bien de couper l’avancée des Kurdes qui enchainent les succès militaires.

Les Kurdes première cible

Les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) se sont emparés de la quasi-totalité d'Hassake, ville proche de Jarablos dans le nord-est de la Syrie, où ils ont infligé une sévère défaite aux forces progouvernementales d’Assad. Les kurdes se sont en outre emparés de cinq villages voisins, et souhaitent s’organiser en un régime fédéral afin de préserver leur autonomie.
Cette progression des Kurdes est la principale crainte de la Turquie qui est prête à accepter n’importe qui sauf eux. Erdogan multiplie les déplacements diplomatiques pour rebattre les cartes de la région. D'autant plus que les Etats-Unis et dans une moindre mesure la France soutiennent les Kurdes syriens, meilleurs remparts contre Daech.
« Nous pensons que le PKK [ndlr. les kurdes], Daech et Assad ne devraient pas faire partie de l’avenir de la Syrie » a-t-il clairement annoncé. Et maintenant que Damas combat à son tour les forces des YPG, Ankara ne voit plus Assad comme une priorité. Lire Après le putsch manqué, Erdogan ne diabolise plus Damas.

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 15:26
La France accusée de ventes d'armes contre les populations civiles (Claude Geslin, Médiapart - 23 août): les armes françaises parties prenantes de l'agression de l'Arabie Saoudite contre le Yemen

La France accusée de vente d'armes utilisées contre des populations

23 AOÛT 2016 | PAR LAURENT GESLIN

Depuis lundi se tient à Genève la seconde conférence internationale du Traité sur le commerce des armes (TCA), qui cherche à bannir les exportations de matériel militaire vers des pays ou des groupes susceptibles de commettre des crimes de guerre. Plusieurs organisations internationales dénoncent les livraisons de Paris à l'Arabie saoudite.

Lundi 22 août s’est ouverte à Genève la seconde conférence internationale du Traité sur le commerce des armes (TCA). Ce dernier est censé empêcher les ventes d’armes susceptibles d’être utilisées pour commettre des violations des droits de l’homme ou des crimes de guerre. Tous les pays ayant ratifié la convention de l’ONU (130 États signataires, plus de 80 ratifications) se sont engagés à présenter un rapport annuel détaillant leurs exportations et leurs importations. Cependant, malgré la précision toute relative de ces données (voir ici notre reportage sur le document livré par la France), 27 % des États signataires n’avaient toujours pas remis ce rapport avant l’ouverture du sommet. Quant à la Moldavie et à la Slovaquie, elles ont annoncé n'avoir pas l'intention de divulguer ces données.

Trois ans après l’adoption du texte par l’ONU, le 2 avril 2013, et après son entrée en vigueur le 24 décembre 2014, l’heure est venue de tirer un premier bilan de l'efficacité du TCA. Et force est de constater que les organisations internationales font grise mine. « Nous dénonçons les livraisons d’armes des États-Unis, de la France et d’autres pays européens (Allemagne, Espagne, Italie, etc.) aux États de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui combat au Yémen », explique Rob Perkins, chercheur de l’organisation anglo-saxonne Control Arms. « Sur le terrain, ces fusils, ces véhicules blindés et ces munitions tuent des civils. Pourtant, Paris a autorisé en 2015 des ventes à hauteur de 16 milliards d’euros vers l’Arabie saoudite. » Les pays exportateurs qui marchandent avec Riyad se rendent donc coupables de « la pire des hypocrisies », a déclaré Anna Macdonald, directrice de Control Arms, lors d’une conférence de presse rapportée par l’AFP.

En parallèle de ces réunions, les violences se poursuivent au Yémen. Lundi 15 août, un hôpital où intervenait l’ONG Médecins sans frontières (MSF) était bombardé à Abs, à une quarantaine de kilomètres de la frontière saoudienne, causant la mort d’au moins 11 personnes. Depuis l’automne 2014, les combats font rage entre la rébellion houthiste, soutenue par les forces fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh, et les troupes du chef de l’État Abd Rabbo Mansour Hadi, appuyées par une coalition d’une dizaine de pays sunnites (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Jordanie, Égypte, etc.).

Après l’échec des négociations de paix du 6 août dernier au Koweït et alors que, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le bilan des affrontements entre le 19 mars 2015 et le 15 juillet 2016 s’élèverait à 6 571 morts et 32 856 blessés, Médecins sans frontières a annoncé le 18 août l’évacuation de son personnel de six hôpitaux du nord du pays.

« Depuis des mois, nous tentons d’alerter la communauté internationale sur la façon dont est menée la guerre au Yémen. Les crimes perpétrés par les forces de la coalition devraient être examinés par la Cour pénale internationale », estime Aymeric Elluin, chargé des questions « Armes et justice internationale » à Amnesty international. « Des mosquées, des écoles, des hôpitaux sont pris pour cible, avec des armes livrées par la France. » Plusieurs dizaines de chars Leclerc des Émirats arabes unis seraient notamment engagés sur le terrain. Une information confirmée par Stéphane Mayer, président de l’entreprise d’armement Nexter Systems, qui lors d’une audition à l’Assemblée nationale, en mars dernier, soulignait que l’implication des blindés français avait « fortement impressionné les militaires de la région ».

Les affaires de Paris sont donc au mieux, portées par Jean-Yves Le Drian qui troque régulièrement sa casquette de ministre de la défense contre celle de représentant commercial. En août dernier, il était ainsi à Koweït City pour signer le contrat d'achat de 30 hélicoptères Caracal (vingt-quatre destinés à l'armée, six à la garde nationale), pour plus d'un milliard d'euros. En 2015, le Qatar avait aussi acheté 24 Rafale, pour un montant de 6,3 milliards d'euros, selon l'Élysée.

Qu’importe au fond que les destinataires de ces équipements n’aient qu’une conception toute relative des droits de l’homme. « Les véhicules blindés Sherpa, vendus par Paris à l’armée égyptienne, ont par exemple été utilisés par la police égyptienne lors de la répression de manifestations en 2013 », continue Aymeric Elluin.« L’opinion publique française est peu sensible à ces questions, car l’exécutif communique énormément. À chaque fois qu’un président est en voyage d’affaire, il annonce triomphalement la signature de juteux contrats censés favoriser l’économie hexagonale et créer des emplois. Sur le domaine militaire, les députés de l’Assemblée nationale ont renoncé depuis longtemps à demander des comptes au chef de l’État. »

De l’autre côté du Rhin, le gouvernement allemand ne rechigne pas non plus à exporter ses canons, même si l’emballage médiatique de l’opération est un peu plus discret.« C’est une honte que l’Allemagne compte parmi les plus importants exportateurs d’armes au monde », s’insurgeait en janvier 2015 le ministre de l’économie, Sigmar Gabriel, cité par Le Monde diplomatique, avant de concéder quelques semaines plus tard que les exportations allemandes avaient doublé entre 2014 et 2015, passant dequatre à huit milliards d’euros.

Selon un rapport du gouvernement allemand cité par le quotidien Die Welt, Berlin aurait ainsi livré au premier semestre 2015 du « matériel » à l’Arabie saoudite, douze panzers Fuchs au Koweït, ainsi que des « fournitures » aux combattants kurdes en Irak. Avec la multiplication des zones de conflit, les exportations d’armes se portent bien, elles pourraient atteindre 100 milliards de dollars d’ici à 2018. Alors autant fermer les yeux sur la moralité des acheteurs, surtout si ces derniers sont de bons clients.

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 05:53

Dirigeante syndicale de la Disk, Arzu Çerkezoglu dénonce les coups d’État dans son pays. Exprimant de vives craintes pour les libertés publiques et les droits des salariés, elle appelle à l’unité des forces progressistes, politiques, syndicales et associatives, face à Erdogan.

Deux semaines après la tentative de coup d’État avortée, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, continue son OPA sur l’armée. Un nouveau décret place désormais l’institution militaire sous la tutelle du ministère de la Défense. Une révision constitutionnelle pourrait donner au chef de l’AKP (Parti de la justice et du développement) la maîtrise de l’état-major ainsi que des services de renseignement. Environ 10 000 personnes font l’objet de poursuites et sont en détention préventive, dont des journalistes. Plus de 50 000 Turcs ont été limogés. « Le grand ménage » des sympathisants du prédicateur exilé Fethullah Gülen – accusé par Ankara du putsch avorté – se poursuit également dans les domaines de la justice, l’éducation et les médias. Dans cette ambiance délétère, le pouvoir a néanmoins admis pour la première fois hier que la purge post coup d’État avait pu donner lieu à des « erreurs »... Dans ce contexte, la secrétaire générale de la Confédération des syndicats révolutionnaires de Turquie (Disk), Arzu Çerkezoglu, est particulièrement exposée. Au mois de juin, elle a été arrêtée à l’aéroport d’Istanbul et incarcérée alors qu’elle devait participer à une réunion en Allemagne. Elle a été libérée grâce aux pressions internationales et, comme on pourra le constater à travers cet entretien accordé à l’Humanité, continue plus que jamais son combat.

Avez-vous été surprise par la tentative de coup d’État, le 15 juillet ?

ARZU ÇERKEZOGLU Si l’on tient compte du processus en cours depuis un an en Turquie – je veux parler des élections de juin qui n’ont pas plu au pouvoir et des nouvelles élections organisées en novembre, l’état de guerre non déclarée… – rien ne nous étonne ! Nous sommes dans un processus hors du commun. Le parti au pouvoir, l’AKP, pensait obtenir une majorité nécessaire lors du scrutin du 7 juin 2015 pour instaurer un système présidentiel, mais ce n’est pas ce qui est arrivé. Dès le 8 juin, l’AKP a joué un jeu dangereux. Dans un pays normal, y compris la Turquie avant la venue au pouvoir de l’AKP, au vu des résultats des élections, il était possible de former une alliance pour permettre d’avancer. Mais, à partir du 8 juin, c’est comme si les hommes au pouvoir avaient appuyé sur un bouton. Une nouvelle phase a alors commencé, qui s’est caractérisée par des massacres, des assassinats, une atmosphère de chaos politique, dans laquelle on a entraîné les Turcs. De nouvelles élections ont été convoquées qui n’avaient pas lieu d’être. Vingt jours avant les élections de novembre, le 10 octobre, nous avons organisé une manifestation à Ankara, un grand rassemblement pacifique et pacifiste avec d’autres forces syndicales et soutenu par le HDP (Parti démocratique des peuples, qui soutient la lutte des Kurdes – NDLR). La participation était monstre. Un événement qui aurait pu avoir un grand impact sur le résultat du scrutin parce qu’il délivrait un message de paix. Mais il a été saboté par un attentat dans lequel nous avons perdu une centaine de nos camarades. D’ailleurs, quelques jours après, celui qui était alors premier ministre, Ahmet Davutoglu, a annoncé que l’AKP gagnait des voix. C’est dire… On connaît la suite. L’AKP a eu une majorité suffisante et a généralisé l’état de guerre.

À partir de là et vu l’atmosphère de tension, de non-démocratie, nous étions dans le processus dont j’ai parlé.Quelle en a été la traduction concrète ?

ARZU ÇERKEZOGLU Bien avant la tentative de coup d’État, les arrestations se sont multipliées : des universitaires, des journalistes… La presse a été muselée. Sous prétexte d’insultes au président, des poursuites ont été déclenchées. Toute critique a été verrouillée. Il s’agit en réalité de nous faire taire. Il y a eu régulièrement des attentats qui n’ont jamais été élucidés. Et des centaines de personnes ont été tuées au Kurdistan. Avec ces méthodes, en réalité, ils ont fait prisonniers tous les peuples de Turquie.

Il faut également souligner que nous avons vécu un processus de coups d’État issus des contradictions internes du pouvoir. Ceux qui sont responsables de cette situation depuis une quinzaine d’années sont entrés en conflit. Il est invraisemblable que les trois institutions, l’armée, la police et la justice, soient entrées dans un conflit interne suivi d’une épuration de dizaines de milliers de personnes. Il n’y a pas de précédent dans l’histoire de la Turquie. Pour la première fois, l’Assemblée nationale a été bombardée. À la suite de l’échec du coup d’État, le gouvernement essaie de trouver des solutions pour faire perdurer son pouvoir antidémocratique. Voilà aussi pourquoi nous ne sommes pas vraiment surpris de ce qui se passe.

Pourquoi l’AKP et la confrérie Fethullah Gülen sont-ils entrés en conflit ?

ARZU ÇERKEZOGLU Ce sont deux entités très semblables qui ont travaillé en parfaite coopération depuis des années. Ce qui montre l’infiltration de Fethullah Gülen au sein du pouvoir. Même des préfets nommés il y a à peine trois mois sont maintenant en état d’arrestation, car considérés comme putschistes ! Idem pour le haut commandement de l’armée. Le propre aide de camp de Reçep Erdogan a été arrêté. Il s’agit donc de gens auxquels le président avait confié sa sécurité personnelle. Il est question d’une infiltration hors du commun. Il s’agit de milliers de policiers, de juges, de fonctionnaires, de personnes directement responsables des décisions d’État.

Ces trois dernières années, ils sont effectivement entrés en conflit sur les questions de pouvoir, mais aussi de profits de toutes sortes. Ils ont pourtant poursuivi cette coexistence. Il y a toujours eu des tendances différentes au sein du pouvoir, c’est partout le cas, mais pas comme ça. Même si on n’a pas vraiment les détails du conflit qui les oppose, on sait par contre qu’ils peuvent le surmonter et s’allier à nouveau si le besoin s’en fait sentir pour garder le pouvoir. Par exemple, on a assisté à ce procès retentissant concernant la filière dite Ergenekon (réseau politico-criminel, impliquant des officiers de l’armée, des universitaires, des journalistes, des membres de l’extrême droite, qui aurait eu pour but le renversement de l’État AKP, mais qui s’apparente également à une manipulation pour discréditer également la gauche – NDLR). À l’époque déjà, des soldats et des officiers avaient été limogés. Ils sont réhabilités et appelés à occuper les postes laissés vacants avec l’arrestation de ceux soupçonnés d’avoir participé au putsch. En tant que syndicalistes, de toute manière, nous ne pouvons ni accepter ni tolérer la suspension d’une action démocratique de la part du gouvernement.

Mais ce gouvernement avait-il vraiment une action démocratique jusque-là ?

ARZU ÇERKEZOGLU Si l’on regarde tout ce qui s’est passé depuis treize ans et la réaction du gouvernement après la tentative de coup d’État, rien ne nous amène à être optimistes. L’état d’urgence a été instauré, ce qui met hors-jeu l’Assemblée nationale et, d’une certaine manière, correspond au bombardement par les putschistes. L’idée développée maintenant du rétablissement de la peine de mort ne correspond-elle pas à la même idée que les putschistes, en 1980, qui déclaraient à propos des condamnés : « Si on ne les pend pas, vous voulez qu’on les nourrisse ? » Que penser également de la suspension de la Cour européenne des droits de l’homme ?

En réalité, ce que Erdogan a appelé « riposter au coup d’État par la démocratie » revient en fait à répondre par un nouveau coup d’État. C’est la première fois que l’état d’urgence est décrété sur l’ensemble du territoire turc. Celui instauré de 1987 à 2002 était régional. Tout le monde se souvient de l’état d’urgence comme synonyme de morts, de disparus et de déportation de population. Le pouvoir dit que ça ne se passera pas comme ça, mais il récidive sans arrêt, notamment avec la politique mise en œuvre à l’Est (au Kurdistan – NDLR). Le premier décret pris a été d’étendre la garde à vue de quatre jours à un mois. Ce qui confirme nos inquiétudes. Il est clair que l’état d’urgence ne sera pas comparable à la démocratie mais à un régime répressif. Les Turcs n’ont pas besoin de choisir entre deux dictatures ou entre deux coups d’État. Pas non plus entre la torture, la peine de mort ou l’état d’urgence. Ils n’ont pas besoin que l’Assemblée nationale soit écartée. Non, ce dont ils ont besoin, c’est la démocratie, la paix, la laïcité. Ils ont besoin d’un système démocratique où ils peuvent avoir la croyance qu’ils veulent et exprimer leurs idées telles qu’elles leur paraissent justes.

Quelles conséquences cela peut-il avoir pour les salariés, leurs droits, leurs conditions de travail ?

ARZU ÇERKEZOGLU Les victimes des coups d’État et des périodes non démocratiques ont toujours été les syndicats, notamment le nôtre, la Disk, et la classe ouvrière. Après le coup d’État de septembre 1980, nous avons été interdits pendant onze ans. Juste avant, le président de la Disk avait été assassiné et ses assassins n’ont jamais été condamnés sous prétexte de prescription. En revanche, avec l’état d’exception, 52 de nos dirigeants ont été jugés et tous les droits syndicaux avaient été suspendus. Aujourd’hui, les droits des salariés sont menacés et ils vont nous empêcher de nous défendre. Il existe déjà une multitude de projets de lois préparés par le gouvernement et le patronat, qui suppriment les dernières défenses sociales. Or, ils peuvent maintenant légiférer par décret, sans passer par l’Assemblée nationale, sous prétexte d’état d’urgence. Ils veulent une généralisation de la sous-traitance, l’annulation des primes d’ancienneté et balayer les dernières miettes de la sécurité de l’emploi et de la sécurité au travail. Chaque jour, trois à quatre ouvriers meurent sur leur lieu de travail par manque de protection. Les droits sociaux ont reculé. En revanche, quand l’AKP est arrivé au pouvoir, il y avait trois milliardaires, et maintenant ils sont 42 !

Comment entendez-vous mener la bataille dans ces conditions ? Avec qui ?

ARZU ÇERKEZOGLU La question essentielle est la création du front démocratique. Le pays se dirige vers un régime personnel, antidémocratique. C’est pour cela que la Disk avec d’autres organisations de travailleurs et les forces démocratiques du pays se sont battues contre cette tentative de dictature et que l’idée d’un front démocratique est apparue. Nous commencions à avoir des réunions dans ce sens quand il y a eu la tentative de coup d’État. Aujourd’hui, il y a encore plus besoin de cette unité des forces progressistes, des associations alévies, mais aussi des partis de l’opposition comme le HDP et le CHP et aussi des révolutionnaires socialistes. On a besoin de leur union. Ceux qui ont conscience de leurs droits et ceux qui luttent au péril de leur vie. Le front démocratique n’en est qu’à sa phase de départ. Mais les évolutions politiques depuis le 15 juillet nous poussent à accélérer les choses, à oser de nouveaux pas. Les limites de l’état d’urgence seront définies par notre résistance dans la rue. Nous sommes donc obligés de réaliser cette union.

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