Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 17:04
En Cisjordanie, Israël multiplie les démolitions de maisons (Noé Garel, La Croix - 16 août 2016)

En Cisjordanie, Israël multiplie les démolitions

Les autorités israéliennes ont détruit plus de maisons palestiniennes depuis le 1er janvier 2016 que pour toute l’année 2015 dans la zone C de la Cisjordanie. Palestiniens et activistes dénoncent une politique israélienne qui servirait des intérêts expansionnistes.

Noé Garel, La Croix, mardi 16 août 2016

Correspondance spéciale

« Ils sont arrivés dans la nuit, ça ressemblait à une invasion militaire », raconte Charif Awadallah, habitant de Kalandia, devant les ruines de sa maison. Fin juillet, l’armée israélienne est entrée dans ce village de Cisjordanie proche de Jérusalem et a détruit 15 bâtiments, dont au moins 11 habitations privées. Pour le couple Awadallah, des années d’économies ont disparu en une nuit. Les parents avaient lancé la construction d’un logement pour leurs enfants, mariés et pères de famille, qui viennent de rentrer dans les Territoires palestiniens après avoir vécu plusieurs années aux États-Unis.

Devant des ruines voisines, Amjed Allo, tempête : « Nous voulons reconstruire, mais la prochaine fois que l’armée israélienne viendra la détruire, je resterai dedans, et je mourrai avec ma maison. » Intesar Hamad pleure, entourée d’autres femmes du village. Cette mère de sept enfants répète en regardant les décombres de sa bâtisse : « Ce sont des rêves, les rêves de toute une vie, détruits en une seconde. »

Pour l’instant, la plupart des habitants sont logés chez des amis ou de la famille. Ils ne savent pas s’ils recevront une aide financière pour reconstruire les maisons et s’inquiètent du cumul de traites à payer pour des biens qui n’étaient souvent pas terminés et pour le loyer d’un logement temporaire.

Charif Awadallah, méticuleux, détaille chaque ligne des documents concernant sa maison détruite, y compris l’ordre de démolition reçu moins de 72 heures avant l’intervention, sans pour autant comprendre ce qui lui est arrivé. « Nous avons reçu des documents contradictoires, de deux autorités israéliennes différentes, insiste-t-il. Ne savent-ils pas que nous sommes propriétaires du terrain ? »

Le village se situe en grande partie sur un territoire classifié « zone C », ce qui signifie qu’il est entièrement sous contrôle miliaire et civil israélien. Environ 60 % des terrains de Cisjordanie sont dans ce cas. Pour construire, il faut demander un permis aux autorités israéliennes. Sans le précieux sésame, les maisons sont considérées comme illégales et peuvent être détruites à tout moment.

Problème, ces documents sont quasiment impossibles à obtenir auprès des autorités israéliennes : lors d’une réunion à la Knesset, l’ambassadeur de l’Union européenne, Lars Faaborg-Andersen, a affirmé qu’Israël n’avait accordé qu’un seul permis de construire aux Palestiniens en 2014 et aucun en 2015. Il a ajouté que les Israéliens ont, eux, construit environ 1 500 logements par an en zone C ces dernières années.

La représentante du bureau du Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU, Natalie Grove, évoque un « environnement hautement coercitif » dans ce périmètre de la Cisjordanie sous contrôle israélien. À ses yeux, les pressions des autorités pousseraient les Palestiniens à quitter la zone C. Elle qualifie cette politique de « transfert forcé », qui s’assimile à « une grande violation des conventions de Genève ».

Dans un rapport rendu public en juillet 2016 sur les démolitions en zone C, l’ONG israélienne des droits de l’homme B’Tselem recense 168 destructions d’habitations lors des six premiers mois de 2016, contre 125 pour toute l’année 2015. Soit les chiffres les plus élevés depuis dix ans, à l’exception de l’année 2013. « Ces démolitions font partie d’une politique israélienne plus large dans la zone C dont le but est de servir d’abord les intérêts israéliens », insiste Sarit Michaeli, porte-parole de l’ONG.

À Kalandia, situé à quelques kilomètres de Jérusalem, on envisage le pire : la destruction totale du village. « Les Israéliens veulent peut-être vider Kalandia car ils ont annoncé plusieurs fois qu’ils voulaient construire plus de colonies autour de Jérusalem », redoute Fadi, l’un des fils Awadallah.

Cette peur est largement diffusée dans d’autres localités palestiniennes, les images des maisons en ruines de Kalandia ayant fait la une des quotidiens nationaux. Pour le premier ministre palestinien, Rami Hamdallah, « le but des démolitions conduites par Israël est de déraciner le plus de Palestiniens possible, afin de faire davantage de place pour des colonies illégales ».

(lu sur la revue de presse de l'AFPS)

Partager cet article
Repost0
17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 09:30
Dessin d'un artiste plasticien italien accompagnant une page de l'écrivain Cesare Pavese au Musée del Novecento à Milan . Pavese, traducteur de Dickens, Melville, Faulkner, Defoe, Joyce, adhère au Parti Communiste Italien après-guerre. En 1949, il écrit le très beau et désespéré "Le bel été" (ma mère adorait, moi aussi). Il se suicide à Turin en 1950, à 42 ans. Triste destin que celui des grands écrivains italiens: Primo-Levi, suicidé probablement, lui aussi, à Turin en tombant de son escalier en 1987. Malaparte, mort d'un cancer du poumon avec sa conversion tardive au catholicisme et sa carte du Parti Communiste chèrement obtenue, accordée par Togliatti après plusieurs années de demandes depuis 1945: le génial auteur de "Kaputt", souvenirs du Front Russe comme correspondant de guerre avec les armées nazies, et de "la Peau", vision apocalyptique et grotesque de l'Italie de la Libération, s'était il est vrai bien compromis avec le régime fasciste qu'il avait rejeté publiquement au départ. Et le grand Buzatti, l'auteur du "Désert des Tartares" et du recueil de nouvelles "le K", mort dans les angoisses d'un cancer à Milan. Et Pasolini, communiste lui aussi, victime d'un assassinat en 1975, sur la plage d'Ostie, près de Rome.

Dessin d'un artiste plasticien italien accompagnant une page de l'écrivain Cesare Pavese au Musée del Novecento à Milan . Pavese, traducteur de Dickens, Melville, Faulkner, Defoe, Joyce, adhère au Parti Communiste Italien après-guerre. En 1949, il écrit le très beau et désespéré "Le bel été" (ma mère adorait, moi aussi). Il se suicide à Turin en 1950, à 42 ans. Triste destin que celui des grands écrivains italiens: Primo-Levi, suicidé probablement, lui aussi, à Turin en tombant de son escalier en 1987. Malaparte, mort d'un cancer du poumon avec sa conversion tardive au catholicisme et sa carte du Parti Communiste chèrement obtenue, accordée par Togliatti après plusieurs années de demandes depuis 1945: le génial auteur de "Kaputt", souvenirs du Front Russe comme correspondant de guerre avec les armées nazies, et de "la Peau", vision apocalyptique et grotesque de l'Italie de la Libération, s'était il est vrai bien compromis avec le régime fasciste qu'il avait rejeté publiquement au départ. Et le grand Buzatti, l'auteur du "Désert des Tartares" et du recueil de nouvelles "le K", mort dans les angoisses d'un cancer à Milan. Et Pasolini, communiste lui aussi, victime d'un assassinat en 1975, sur la plage d'Ostie, près de Rome.

Au même musée du Novecento à Milan, face à la galerie Victor Emmanuel II et au Duomo, le tableau "Le Quatrième état" (Il quarto Stato) de Giuseppe Pellizza, magnifique mise en scène de la force historique et de la détermination du prolétariat, tableau puissant, émouvant et subtil inspiré de peintures de la Renaissance que Giuseppe Pellizza termina en 1901 après 10 ans de travail, au prix d'efforts incroyables. C'est un format immense. Giuseppe Pellizza se suicida aussi en 1907, à 40 ans, après la mort de sa femme, sans avoir produit d'autres œuvres majeures. Une reproduction format poster de ce tableau à la gloire du peuple et du socialisme était dans la chambre à coucher de mon père quand j'étais petit. C'est donc avec émotion que l'on découvre l'original.

Au même musée du Novecento à Milan, face à la galerie Victor Emmanuel II et au Duomo, le tableau "Le Quatrième état" (Il quarto Stato) de Giuseppe Pellizza, magnifique mise en scène de la force historique et de la détermination du prolétariat, tableau puissant, émouvant et subtil inspiré de peintures de la Renaissance que Giuseppe Pellizza termina en 1901 après 10 ans de travail, au prix d'efforts incroyables. C'est un format immense. Giuseppe Pellizza se suicida aussi en 1907, à 40 ans, après la mort de sa femme, sans avoir produit d'autres œuvres majeures. Une reproduction format poster de ce tableau à la gloire du peuple et du socialisme était dans la chambre à coucher de mon père quand j'étais petit. C'est donc avec émotion que l'on découvre l'original.

Vue depuis une verrière du musée d'art moderne et contemporain du Novecento à Milan, sur le Duomo (la cathédrale) et la galerie Victor Emmanuel II

Vue depuis une verrière du musée d'art moderne et contemporain du Novecento à Milan, sur le Duomo (la cathédrale) et la galerie Victor Emmanuel II

Ici à Padoue, ville universitaire, mais dans beaucoup de villes italiennes, des slogans anti-fascistes signés par les communistes, ou des anarchistes

Ici à Padoue, ville universitaire, mais dans beaucoup de villes italiennes, des slogans anti-fascistes signés par les communistes, ou des anarchistes

A Pise, sur le mur devant un des bâtiments de l'Université: "le capitalisme est une maladie dont la lutte va nous guérir! "

A Pise, sur le mur devant un des bâtiments de l'Université: "le capitalisme est une maladie dont la lutte va nous guérir! "

Cartes postales d'Italie (suite): Pavese, Pellizza, Padoue, Pise
Cartes postales d'Italie (suite): Pavese, Pellizza, Padoue, Pise
Elle penche mais ne tombe pas la Tour branlante du Capitalisme financier. Pise, août 2016.

Elle penche mais ne tombe pas la Tour branlante du Capitalisme financier. Pise, août 2016.

Partager cet article
Repost0
17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:00
Entretien de Médiapart avec Sarah Schulman, intellectuelle new-yorkaise de la gauche radicale qui parle de New-York, de la société américaine, de la Palestine, de Trump et Clinton

Sarah Schulman: «Trump est un fasciste»

16 AOÛT 2016 | PAR MATHIEU MAGNAUDEIX

Romancière, essayiste, activiste queer, ancienne d'Act Up, militante pro-Palestine : Sarah Schulman est une figure de la gauche radicale américaine. Rencontre à New York, sa ville, dont elle déplore l'embourgeoisement et le conformisme.

De notre envoyé spécial à New York.- “Moustache”, dans l'East Village de Manhattan, est un restaurant oriental discret. C'est surtout une des dernières adresses abordables du quartier, et le QG de Sarah Schulman, née à New York à la fin des années 1950. L'intellectuelle vit depuis 1979 dans le même appartement, à une rue de là.

Elle a grandi dans une ville bouillonnante, celle des sixties et des seventies, la capitale de toutes les libérations — sexuelle, mouvement gay, Black Power. « New York était la ville des réfugiés, des rejetés, des pauvres qui cherchaient une vie meilleure, de ceux qui fuyaient leur milieu conservateur pour devenir des artistes », dit Schulman en sirotant une bière.

De ce Manhattan, mélangé et populaire, vibrant et créatif, il ne reste plus que des vestiges. Le cœur battant de la ville est devenu une réserve pour les très aisés et les super riches, qui n’en finit pas de pousser plus loin les pauvres et la classe moyenne. À Manhattan mais aussi à Brooklyn, de l'autre côté de l'East River, les histoires de gentrification se ramassent à la pelle : les deux tiers du salaire engloutis dans les dépenses de logement ; le loyer qui augmente brutalement de plusieurs centaines de dollars sans recours possible et oblige à déménager plus loin, vers le nord et l'est, loin des transports en commun ; les promoteurs qui se précipitent sur le moindre bâtiment disponible pour en faire des « condominiums » luxueux.

Sorti sur les écrans new-yorkais au printemps, le film Los Sures raconte le quotidien en 1984 d’un ghetto latino de Williamsburg (Brooklyn). Les images, d’époque, montrent des rues sales et défoncées, où une jeunesse désœuvrée se débrouille comme elle le peut. Aujourd’hui, les maisons réhabilitées bordent des rues proprettes. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour habiter ici. Le quartier est un des plus courus de Brooklyn. On y boit de (délicieux) cocktails à 12 dollars.

Sarah Schulman, 57 ans, fait partie de ces New-Yorkais de toujours qui ont vu la machine infernale de la gentrification dévorer la ville. Dans son immeuble de l’East Village, le loyer est passé en trente ans de 250 à 2 800 dollars. L’acteur Alan Cumming a acheté le bâtiment mitoyen qu’il rénove à grands frais. Daniel Craig, l’actuel James Bond, habite au coin de la rue. Des immeubles typiques vont être détruits pour faire place à un hôtel de luxe. Les Noirs et les Portoricains sont partis depuis longtemps. Ils habitent dans des quartiers que les petites classes moyennes, chassées de Manhattan et des quartiers huppés de Brooklyn, viennent gentrifier à leur tour : une histoire sans fin.

Romancière, auteure de théâtre, Sarah Schulman est d'abord une activiste. Lesbienne et féministe, elle a créé les Lesbian Avengers, qui ont inspiré plusieurs groupes radicaux. Elle a milité à Act Up et lancé un grand projet d'histoire orale de la lutte antisida. Elle a fondé le Mix, le festival de cinéma expérimental queer de New York. C'est aussi une essayiste dont le prochain livre, Conflict is not Abuse, qui paraît en octobre aux États-Unis, se penche sur la façon dont nos sociétés se plaisent à dissoudre les rapports de force et les conflits qui les traversent.

Dans un ouvrage précédent, The Gentrification of the Mind (2012, University of California Press, non traduit en France), Schulman avait tenté de retracer l'archéologie de la gentrification à New York ; ce n'est pas une thèse d'urbanisme, juste sa lecture à elle, très subjective, de militante et de témoin.

Elle y raconte comment, au début des années 1980, tout a brutalement changé. New York, déclaré en faillite, est abandonné aux promoteurs. La construction de logements sociaux a cessé. C’étaient les années Reagan, l’ère du laisser-faire néolibéral et des crédits d’impôts pour les entreprises devenus la règle. Elle ironise : « Je paie plus d’impôts qu’un dirigeant de multinationale. »

Puis il y eut le sida. En vingt-cinq ans, 82 000 New-Yorkais en sont morts. Dans son livre, Schulman dresse la litanie des disparus, ses amis, artistes, écrivains, poètes, prostitu-é-s, immigrés décédés à la chaîne, dans l’indifférence générale. Cette catastrophe longtemps niée, aujourd'hui presque oubliée, est pour elle une des causes puissantes de la gentrification. Des dizaines de milliers de logements se sont vidés en quelques années. Schulman constate que les quartiers de New York où les morts du sida ont été les plus nombreux – le Lower East Side, Chelsea, Greenwich Village, Harlem – sont aujourd’hui ceux où la gentrification a été la plus violente. Et que les villes où le sida a le plus tué, New York ou San Francisco, sont devenues les plus chères.

Une ville « privée »

Depuis trois décennies, raconte-t-elle, New York s’est peuplé à une vitesse ahurissante d'habitants aisés ou d'héritiers, le plus souvent blancs, grandis dans les banlieues conformistes où la middle class américaine s'était exilée depuis les années 1950. L'ancienne cité mélangée, phare de l’innovation culturelle et politique, qui créait des« idées pour le monde », est devenue un « centre d’obéissance » au capitalisme, à la normalité sociale, à la consommation, autant de totems érigés, dit Schulman, en« nouveau fondamentalisme ».

Dans un de ses livres, The Mere Future (2009, non traduit en France), elle raconte un New York imaginaire et inquiétant dont tous les habitants travailleraient dans le marketing.

Avec cette nouvelle population, une « nouvelle culture » a émergé : la « gentrification des esprits » – le titre de son livre. « Les nouveaux venus sont profondément mal à l'aise avec la différence. Ils sont prêts à échanger leur liberté contre la sécurité. Ils veulent plus de police, une rue contrôlée, où l'on ne peut ni fumer ni faire de la musique. »

La création elle-même, dit-elle, s’est « homogénéisée ». « Il y a quelques décennies, les artistes étaient plus indépendants, plus anarchistes. Aujourd’hui, ils sont diplômés d’écoles d’art chères et produisent pour une culture plus institutionnelle. Ils lisent les mêmes livres, ont les mêmes professeurs. Les plus marginaux, les plus différents, eux, ne sont plus là. »

Schulman prévient : son livre, publié il y a quatre ans, est sans doute déjà dépassé. « La "deuxième phase" de la gentrification a commencé, dit-elle. Même les restaurants à la mode ne peuvent plus payer les loyers prohibitifs. Ils sont remplacés par des banques, des franchises. La ville se couvre de tours dont les appartements à plusieurs millions de dollars permettent à l’élite du monde entier de placer son argent de façon sécurisée. Ces grands projets ne comprennent aucune infrastructure publique, aucun hôpital, aucun parking, aucune école. Tout est privé. »

Pendant ce temps, le secteur public, sous-financé, est en perdition. « Les hôpitaux publics sont incroyablement mauvais. » Professeure dans une université publique qui accueille des étudiants modestes, Schulman voit 70 % d’entre eux échouer au diplôme,« faute d’argent et de soutien ».

Au “Moustache”, les bières ne sont pas chères. Sarah Schulman propose une nouvelle tournée. La discussion dévie naturellement sur cette campagne présidentielle folle, où le magnat de l’immobilier et star de la télé-réalité Donald Trump – justement un de ces promoteurs qui ont gentrifié New York – va défendre les couleurs du parti républicain face à Hillary Clinton.

Schulman définit sans hésiter Trump comme un “fasciste” : « Il veut des règles différentes pour les gens, fondées sur la race. C’est la définition même du fascisme. » Il est surtout la preuve d’un racisme viscéral toujours à l’œuvre. « Les Blancs pauvres qui votent pour lui n’ont rien, à part leur colère. Leur façon de conceptualiser leurs problèmes est d’en rendre les gens de couleur responsables. Qui vote Trump ? Qui vote républicain ? Les suprématistes blancs, toujours les mêmes vieux États esclavagistes. La guerre civile s’est terminée en 1865. En réalité, elle continue. » Sarah Schulman ne voit pas comment il pourrait gagner. « Il n’a pas le vote des chrétiens fondamentalistes », si influents dans la droite américaine. Pour elle, « Clinton sera notre prochaine présidente ».

L’activiste n’a aucune proximité avec la candidate démocrate. « Juive new-yorkaise pur jus », très engagée dans le mouvement BDS de boycott d’Israël – ce qui lui a valu d’êtreaccusée d’antisémitisme par une organisation sioniste –, Schulman est révoltée par le soutien appuyé de Clinton à l’État d’Israël. C’est la raison pour laquelle elle a voté Bernie Sanders à la primaire démocrate : « Il a parlé de la Palestine comme aucun candidat ne l'avait jamais fait. »

Si elle redoute « la rapidité à déclencher des actions militaires » qu’aurait une présidente Clinton, elle votera pour elle sans état d’âme. Parce qu'elle veut barrer la route à Trump. Parce que Clinton « connaît le pouvoir » et qu’elle est la cible d’un « déferlement sexiste » qui l’écœure. Mais aussi parce que la candidate démocrate « ne croit en rien : on peut donc la changer par un bon travail actif de terrain ». Ses flèches les plus féroces, Schulman les réserve pour Barack Obama. « C'est un grand orateur. Mais c'est un faible. Il voulait juste être aimé, y compris par les plus conservateurs, au lieu de les écraser. Et finalement, avec lui, rien ne s'est passé. »

Formée à l’activisme flamboyant et pragmatique d'Act Up, Sarah Schulman préfère les résultats concrets. Occupy Wall Street, « mouvement utopiste sans demande véritable, qui donc ne pouvait rien gagner », ne l’a pas vraiment enthousiasmée. Elle ne croit plus en la capacité de révolte d’une partie des gays, noyés dans le conformisme et le« conservatisme ».

À ses yeux, la meilleure chose qui soit arrivée aux États-Unis ces dernières années est la dynamique militante de Black Lives Matter, « une rébellion contre le contrôle de l’État, contre les violences policières, contre l’incarcération massive des minorités », qui interroge aussi les dominations sexistes et les inégalités de genre. Que le futur président se nomme Clinton ou Trump, elle continuera à « pousser la barre le plus loin possible vers la gauche », à travailler « dans la marge et pour les marges », à militer en faveur de loyers accessibles pour tous. Les inlassables combats de sa vie.

Partager cet article
Repost0
15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 06:16
"Centres d'appel: la Tunisie décroche" (Mathieu Galtier, Libération, 15 août 2016): téleprospection, télévente, télémarketing, assistance à distance: le règne du capitalisme sauvage dans le cadre de la mondialisation

Centres d’appels : la Tunisie décroche

Dérégulation, évolutions technologiques et concurrence internationale ont eu raison de l’eldorado des hot-lines offshore qui ont prospéré dans le pays pendant plus de quinze ans.

L’ironie est cruelle pour Imad. Téléconseiller chez le français Teleperformance, un des leaders mondiaux des centres d’appels, ce détenteur d’un master de recherche en sciences de l’informatique traite les demandes d’abonnés ADSL pour un opérateur français.«On a six minutes trente pour régler le problème des gens. C’est un travail très stressant, mais c’est juste le temps que j’en trouve un autre qui me corresponde.» Ce jeune diplômé, surqualifié pour le poste, aimerait plutôt se faire embaucher comme informaticien en charge de l’ADSL par une boîte de télécoms française. Comme lui, peu de jeunes Tunisiens rêvent d’une carrière dans le pays et dans le secteur. Car ici, le grand mirage des centres d’appels est terminé : le marché est à un tournant technologique qui laisse peu d’espoir. Le chiffre d’affaires est certes encore estimé à 300 millions de dollars (près de 269 millions d’euros) par le ministère des Technologies de l’information et de l’Economie numérique, et la Tunisie compte 364 centres d’appels pour 22 000 employés. Des chiffres remarquables pour une activité qui n’est apparue qu’en 1999, qui doivent beaucoup au volontarisme étatique.

Conscient de la manne financière possible, notamment avec l’apport de devises, l’Etat a augmenté de plus de 15 % ses investissements dans les télécoms entre 2003 et 2007. Tunisie Télécom, l’opérateur public de téléphonie, a installé des lignes spécialisées qui relient les centres d’appels à son réseau pour éviter les encombrements. La fibre optique est commercialisée dès 2012, deux ans avant le Maroc, son rival. C’est une avancée technologique majeure pour les centres d’appels offshore, ceux qui travaillent pour l’international et qui représentent 321 sociétés. La Tunisie fait à l’époque figure d’avant-gardiste au sein des pays émergents en matière de nouvelles technologies, et les centres d’appels en ont profité à plein. Jusqu’en 2011, elle est la première du continent africain dans le classement Networked Readiness Index, l’indicateur établi par le Forum économique mondial qui mesure le degré de préparation d’une nation à participer et à bénéficier des technologies de l’information de la communication.

Fiscalement, les centres d’appels offshore jouissent de l’exonération de l’impôt sur le revenu pendant dix ans (plafonné à 10 % depuis 2014) et d’une prise en charge par l’Etat de la part patronale pendant cinq ans pour les diplômés du supérieur lorsqu’ils accèdent à leur premier emploi.«C’était la belle époque, se remémore Anis Mabrouk, qui travaillait alors pour Phone Control, prestataire pour centres d’appels.On pouvait faire jusqu’à trois installations par semaine.»

Paradoxalement, c’est cet esprit de liberté et de dérégulation qui a introduit le ver dans le fruit. Le gouvernement a supprimé en 2007 toute procédure administrative pour la création de centre d’appels. Aussitôt, une nouvelle niche s’est développée : la location de positions (postes opérationnels). Des investisseurs se mettent alors à équiper un local et le louent à des centres d’appels créés ex nihilo. A côté des grands bâtiments abritant les centaines de téléconseillers, des structures de quelques dizaines d’employés squattent des lieux plus ou moins adaptés à l’activité. Ces nouveaux acteurs cassent les prix, car les investissements requis sont réduits à peau de chagrin.«C’est n’importe quoi, s’emporte Mamdouh Oueslati, patron du centre d’appels Sirius.Ils restent quelques mois, et ils disparaissent. Généralement, une partie du contrat est payable à l’avance. Certains touchent l’argent et ferment aussitôt. Ils ruinent notre réputation.»Le gérant, dont la société possède 35 positions, a dû s’adapter. Face au nivellement par le bas, il a choisi de ne travailler qu’avec un seul client étranger pour lui proposer du sur-mesure, mais avec le risque que ce dernier ne le quitte à tout moment. D’autres décident de louer eux-mêmes une partie de leurs locaux à ces hussards de la téléphonie, s’assurant ainsi un revenu fixe.

L’arrivée de logiciels libres de centre d’appels, comme Vicidial, a également mis la profession sens dessus dessous. Là, même plus besoin de louer un local ni de fournisseur, un ordinateur suffit.«Il faut quand même un technicien expérimenté pour l’installer, nuance Anis Mabrouk,mais les logiciels sont assez complets.» Pour autant, ils souffrent d’un handicap : les communications se font uniquement via Internet, ce qui les rend moins stables que celles qui empruntent une passerelle téléphonique classique. Ces centres low-cost ne peuvent pas prétendre aux contrats des grandes sociétés, qui cherchent une fiabilité maximale. Mais leur présence permet à ces dernières de faire pression sur leur sous-traitant.«Pour les contrats de gros volume comme une hot-line, le client peut exiger une facturation à la minute parlée. S’il s’agit de support technique, le centre d’appels peut n’être payé que si le problème est résolu. Le secteur devient très fragile», se désole Ridha ben Abdessalem, président de la chambre syndicale des centres d’appels auprès de l’Utica (patronat).

Par ailleurs, les progrès technologiques tarissent le filon : les nouvelles offres «omnicanaux» proposent en effet la résolution automatique de demandes autrefois traitées par les téléopérateurs. Ces réponses robotisées sont déclinables sur tous les supports écrits : SMS, réseaux sociaux, sites internet, etc.«Les logiciels analysent sémantiquement la demande de l’internaute pour trouver une solution en temps réel», explique Anis Mabrouk, qui y voit cependant un moyen pour les centres d’appels de faire plus de qualitatif :«Plus le particulier interpelle une société sur les réseaux sociaux ou autres, plus il exige des réponses affinées auxquelles seul un humain pourra répondre.»

La téléprospection, la télévente ou le télémarketing, missions historiques des centres d’appels, ne sont pas encore concernées par la robotisation. C’est sur ces créneaux que les petits malins, affranchis de toute contrainte technologique et administrative, pullulent en Tunisie. Leur seul obstacle : l’obtention des fichiers clientèles, graal indispensable pour pourrir la vie des consommateurs.

Dans un café du centre-ville de Tunis, Ahmed (1) fait défiler sur son écran un large assortiment de listes.«Tu veux des fichiers ? Dis-moi, je les aurai.» Il y a quelques années, Ahmed, bien loin des services de support technique, a été élu meilleur «voyant par téléphone» d’un centre d’appels spécialisé.«Vivre sur le dos de la détresse des gens, c’était mon gagne-pain, et j’étais doué, explique-t-il.Prédire un horoscope, vendre un contrat d’assurance, c’est la même chose. Il faut la fibre commerciale.» Actuellement à cours d’argent, il se tâte à louer des positions avec des amis :«Une position, ça revient à 200 euros par mois. Je peux en gagner entre 1 000 et 1 500 euros sur la même période.»

L’Etat a tenté de réguler le statut en créant des centres de formation. Le programme lancé en 2009 s’est arrêté dès 2012 à Tunis et survit tant bien que mal à Sousse, dans l’est du pays.«Il s’agit d’une formation en alternance sur deux ans. Mais après le premier stage, les étudiants quittent l’école. Les centres d’appels promettent de les embaucher et de les former eux-mêmes. En première année, on avait 60 inscrits, en seconde, seulement 4 ou 5», explique un responsable de la formation à Tunis. Une absence de réglementation qui fait une victime : l’employé. Le secteur n’a jamais été connu pour sa politique sociale, comme le reconnaît à sa manière ce gérant :«Parler aux journalistes ? Pour se faire traiter d’esclavagistes, non merci.»

Avec la concurrence sauvage, les centres d’appels utilisent les téléopérateurs comme variable d’ajustement : pause non payée et réduite, heures supplémentaires non comptabilisées, harcèlement… Le salaire n’est pas mauvais, autour de 700 dinars (284 euros) plus primes pouvant être conséquentes (le salaire minimum est de 338 dinars), mais les employés, beaucoup de diplômés du supérieur embauchés pour leur bon niveau de français, se sentent, comme Imad, humiliés. Des mouvements de grève ont eu lieu en juin pour une meilleure reconnaissance.

L’UGTT, principal syndicat du pays, a ainsi écrit à l’ambassade de France pour dénoncer le sous-traitant qu’elle emploie, TLS (groupe Teleperformance), qui gère les rendez-vous pour l’obtention des visas Schengen : il menace de renvoyer trois salariés«pour leur activité syndicale», assure Mongi ben Mbarek, secrétaire général UGTT de la fédération des centres des télécommunications. Le syndicat réclame d’ici à la fin de l’année la mise en place d’une convention collective, appuyé par le syndicat international UNI Global Union et le français SUD. L’Utica s’y oppose, car«cela favoriserait les centres d’appels étrangers qui n’auront pas de mal à s’aligner», souligne Ridha ben Abdessalem.«Les petites sociétés ne pourront pas survivre.»

Pendant ce temps-là, les concurrents se mobilisent : Madagascar et l’île Maurice sont sur le point de se doter d’un troisième câble de fibre optique. Le Maroc développe des structures nearshore (délocalisation régionale ou vers un pays proche), comme le Casanearshore Park de Casablanca, qui cible les centres d’appels européens. Ce qui n’est pas forcément un drame pour la Tunisie, qui semble se préparer à l’étape suivante : après avoir envisagé de développer les centres d’appels, le technopôle El-Ghazala, à Tunis, a finalement abandonné le projet. La responsable de la communication du centre d’innovations, Monia Jendoubi, affirme que le secteur n’est plus le bienvenu :«Nous visons les activités à plus haute valeur ajoutée.»

(1) Le prénom a été modifié.

Mathieu Galtier, correspondant de Libération à Tunis

Partager cet article
Repost0
15 août 2016 1 15 /08 /août /2016 05:30
Les terriens vivent au-dessus de leurs moyens (L'Humanité, 11 août)

L'Humanité - 11 août 2016

Les terriens vivent au-dessus de leurs moyens

À découvert depuis hier : l'humanité a entamé le crédit qu'elle contracte chaque année auprès du système terre avec cinq jours d'avance par rapport à 2015. Pas de compte bloqué dans cette histoire. À moyen terme, en revanche, les intérêts risquent d'être salés et assortis d'agios dont on ne mesure pas encore le taux exact.

En 2016, donc, ce que les organisations environnementales internationales désignent par le earth overshoot day – le jour du dépassement global – est tombé le 8 août. Dit autrement, en huit mois, l'humanité a déjà consommé autant de ressources renouvelables que ce que la Terre peut produire sur une année entière et a généré autant de déchets que les systèmes naturels sont capables d'en absorber. Depuis hier, nous vivons ainsi en déficit au regard de ce que peuvent offrir les écosystèmes, mettant en péril l'équilibre fragile sur lequel ces derniers reposent. Depuis qu'il est calculé, ce jour du dépassement n'a cessé d'avancer. En 2000, il tombait le 1er octobre ; en 2008, le 23 septembre ; et en 2015, le 13 août.

Point positif : la vitesse de progression a ralenti, passant, depuis le début des années 1970 que le monde a basculé dans le déficit écologique, de trois jours par an, en moyenne, à moins d'un jour par an en moyenne ces cinq dernières années. N'empêche: les modes de production, de commercialisation et de consommation tels qu'ils se sont développés dans les systèmes productivistes nous conduisent, aujourd'hui, à avaler l'équivalent de 1,6 planète pour subvenir à nos besoins.

Tout le monde n'en boulotte pas pareil et, si surconsommation il y a, celle-ci demeure des plus mal partagées. Ainsi, la société australienne – 22,8 millions de personnes – a-t-elle gloutonné 5,4 planètes depuis janvier ; la société étatsunienne – 320,2 millions de personnes – a gobé 4,8 planètes, tandis que la société indienne – 1,3 milliard d'habitants – s’est contentée, si l'on peut dire, de 0,7 planète. La société française – 66 millions d'habitants – se trouve dans la fourchette haute, avec 3 planètes de déjà mangées cette année. Est-il besoin de le rappeler ? Les inégalités d'accès à la consommation frappent, en outre, au sein même de chacun de ces pays.

L'empreinte écologique au cœur des préoccupations

Pour parvenir à ces résultats, les organisations - entre autres le WWF et le Global Footprint Network, qui rendent compte chaque année du earth overshoot day – calculent ce que l'on nomme, depuis 1986, l'empreinte écologique. Soit la mesure de la pression qu'exerce l'homme sur la nature, via l'évaluation de la surface productive (terrestre ou marine) nécessaire à une population pour répondre à sa consommation de ressources et à ses besoins d'absorption de déchets. Concernant par exemple les pâturages, l'empreinte écologique se calcule « à partir de la surface servant à faire paître le bétail élevé pour sa viande, sa peau, son lait ou encore sa laine », explique le WWF. Concernant la forêt, elle se calcule en fonction de la surface fournissant « le bois de construction, de chauffe ou encore de pulpe (papier...) ». Concernant le carbone, enfin, on la calcule à partir « de la surface forestière nécessaire à la séquestration des émissions de CO2 issues de la combustion des énergies fossiles, déduction faite de la fraction absorbée par les océans ». C'est cette part qui pèse le plus lourd sur le budget écologique de la planète. Et la met dangereusement sur la voie du dépôt de bilan.

Marie Noëlle Bertrand (Journal L’Humanité)

Partager cet article
Repost0
13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 19:49

En Egypte, les hommes d’affaires s’offrent des médias pour protéger le régime

13 AOÛT 2016 | PAR AZIZ EL MASSASSI

Si l’Égypte assiste ces dernières années à l’émergence d’une floraison de nouveaux médias, de richissimes magnats de divers secteurs referment petit à petit cette minuscule fenêtre de liberté, refrénant toute velléité de critiques contre le pouvoir du président Abdel Fatah al-Sissi.

Caire, correspondance.- En Égypte, l’État n’est plus la seule menace pour le journalisme indépendant. Déjà submergée par une vague de répression inédite depuis l’arrivée au pouvoir du maréchal Abdel Fatah al-Sissi en 2014, avec 27 journalistes emprisonnés et 50 autres en procès, la presse égyptienne craint désormais l’influence grandissante dans ce secteur d’Ahmed Abou Hashima. Ce sémillant homme d’affaires se livre ces dernières semaines à des achats tous azimuts de titres plus ou moins importants. Personnalité hyper médiatique, ce magnat de l’acier, depuis la création de son entreprise Egyptian Steel en 2010, oscille entre les annonces officielles de rachat via son autre société Al-Masryeen Media, et les tractations obscures qui laissent les journalistes dans l’incertitude.

À la rédaction d’Al-Shorouk (Le lever du soleil, en arabe), un quotidien au traitement de l’information relativement équilibré, les journalistes entendent depuis plusieurs semaines les rumeurs d’un probable rachat de leur titre par Ahmed Abou Hashima. Anxieux, ils tremblent à l’idée de subir le même sort que leurs confrères de Dot Misr (Point Égypte). Le 19 juillet, 90 salariés de ce site d’information ont été licenciés sans possibilité de recours après le rachat du titre. Le propriétaire précédent, Yasser Selim, un ancien homme des services de renseignement devenu un acteur majeur du marketing avec sa société Black And White, assure avoir vendu Dot Misr à Ahmed Abou Hashima, mais ce dernier n’a pas confirmé l’information.

L’acquisition en juin 2016 de la chaîne ONTV a en revanche été une opération spectaculaire suscitant la crainte des défenseurs de la liberté de la presse. Créée en 2010, ONTV a connu une période de gloire à l’époque de la révolution après la diffusion de reportages sur les violences de la police et de l’armée. Le célèbre journaliste Yosri Fouda y présente jusqu’en 2012 l’émission « Akher Kalam » (Dernier mot), explicitement favorable au discours révolutionnaire et franchement hostile à l’ancien régime. Yosri Fouda, naguère reporter à la BBC Arabic et à Al-Jazeera, a décidé de suspendre son programme à plusieurs reprises à la suite de pressions exercées par l’establishment militaire. Alors propriétaire de la chaîne, le magnat des télécommunications Naguib Sawiris, président de Orascom et actionnaire principal d’Euronews, l’avait publiquement soutenu.

Le rachat d’ONTV par Ahmed Abou Hashima a ainsi sonné le glas de l’influence médiatique de Naguib Sawiris, certes proche du régime mais plus critique sur les choix de l’armée. L’éviction de sa petite protégée, Liliane Daoud, peu de temps après le rachat d’ONTV, a fait l’effet d’une bombe médiatique. Expulsée manu militari d’Égypte, la journaliste libano-britannique a présenté jusqu’à l’été 2016 l’émission « El-Soura El-Kamila » (L’image complète) où l’introduction de voix discordantes tranche avec l’absence généralisée de pluralisme politique dans les médias de masse, en particulier la télévision. L’expulsion de Liliane Daoud est cependant justifiée par des raisons administratives – comprendre, ici, la raison d’État.

Assurément le plus médiatique, Ahmed Abou Hashima n’est pas le seul à lorgner sur la presse privée pour renforcer le système en place. « Tous les hommes d’affaires sont fidèles à l’État et les médias qu’ils possèdent défendent le gouvernement, fulmine Mohamed Sheikh, ancien directeur adjoint de la rédaction du site Dot Misr désormais au chômage. Les médias ont des bailleurs de fonds aux intérêts particuliers, qu’il s’agisse de l’État, des hommes d'affaires, mais aussi des partis politiques ou des groupes de pression. Cette réalité existe également en Occident à la différence que ces pays respectent la loi et favorisent un environnement concurrentiel qui peut satisfaire tous les publics. En Égypte, il n'y a pas de place pour ce discours. »

Renforcées lors de l’accès à la présidence de Hosni Moubarak en 1981, les interactions entre le milieu des affaires et le régime égyptien ont connu leur apogée dix ans plus tard. En 1991, le lancement d’une politique d’ajustement structurel, via l’Economic Reform and Structural Adjustment Program (ERSAP), marquant la pleine entrée de l’Égypte dans le capitalisme mondialisé, séduit les hommes d’affaires de plus en plus nombreux à rôder autour du Parti national démocratique (PND) du président. Ahmed Bahgat, Mohamed Abou el-Einein ou Naguib Sawiris, aujourd’hui encore hommes d’affaires et de médias de premier plan, s’allient ouvertement à l’appareil d’État. À partir de cette période, le nombre de businessmen siégeant au Parlement ne cessera d’augmenter, la plupart sous la bannière du PND. Dans les années 2000, la montée en puissance politique du fils du président, le fringant Gamal Moubarak, acquis personnellement au milieu des affaires, affermit davantage encore ce réseau d’influence jusqu’à la chute de Hosni Moubarak et la dissolution du PND en 2011 dans le contexte de la révolution.

Après cette parenthèse révolutionnaire, et à la suite du renversement en juillet 2013 du président Mohamed Morsi, le Frère musulman élu démocratiquement un an plus tôt, le milieu des affaires redouble de zèle dans son soutien quasi indéfectible à l’appareil d’État. Comme à l’époque du PND de Hosni Moubarak, les hommes d’affaires soignent les mouvements favorables au maréchal al-Sissi, tels que Moustaqbal Watan (L’avenir de la nation), gracieusement financé par Ahmed Abou Hashima, ou encore Hizb El-Mesriyin El-Ahrar (Le parti des Égyptiens libres), lancé par Naguib Sawiris. Les médias qu’ils détiennent s’évertuent aussi à complaisamment relayer, à des degrés certes variables, la propagande gouvernementale. Le plus ardent défenseur du régime, le quotidien Youm 7– ou Youm Essaba’ – (Le Septième jour), comporte de nombreux hommes d’affaires proches du régime parmi ses principaux actionnaires, dont Ahmed Abou Hashima.

Le pouvoir égyptien peut aussi compter sur le même Ahmed Bahgat de l’ère Moubarak, aujourd’hui à la tête d’un conglomérat d’entreprises œuvrant dans divers secteurs, et propriétaire des chaînes Dream TV. En 2011, la présentatrice Dina Abdel Rahman a été limogée immédiatement après un échange houleux avec un ancien officier de l’armée lors de son émission « Sabah Dream » (Matin Dream). Mohamed al-Amin, magnat de l’immobilier et de l’agroalimentaire, détient quant à lui la chaîne CBC dont l’émission « Hona Al-Aasema » (Ici la capitale), présentée par Lamis Elhadidy, est l’une des plus regardées en Égypte. Tarek Nour, qui préside une société éponyme spécialisée dans la communication, possède la chaîne Al-Kahera Wal Nass (Le Caire et les gens), tristement célèbre pour l’émission « El-Soundouq El-Aswad » (La boîte noire), diffusant des conversations téléphoniques volées de personnalités de l’opposition. Figure incontournable de l’industrie pharmaceutique avec sa société Sigma Pharmaceuticals, Sayed el-Badawi est de son côté à la fois propriétaire de la chaîne de télévision Al-Hayah (La Vie) et président du parti historique Al-Wafd (La Délégation), membre de la coalition au pouvoir.

Soutenir le régime pour se protéger

« Pour se sentir protégé, un homme d’affaires important a besoin d’un bon avocat, d’un garde du corps et d’un média influent », résume avec ironie Sayed el-Masri, un photojournaliste et reporter d’images se présentant comme « révolutionnaire » et« membre actif » du Mouvement du 6-Avril, un groupe de jeunes activistes particulièrement mobilisé lors de la révolution de janvier 2011. Indépendant, Sayed el-Masri officie notamment pour Sada El-Balad (Écho du pays), une chaîne détenue par Mohamed Abou el-Einein, président du groupe Cleopatra spécialisé dans la céramique et déjà proche de l’appareil d’État sous l’ère Moubarak.

Comme An-Nahar ou CBC, autres chaînes devenues proéminentes dans le paysage audiovisuel égyptien, Sada El-Balad est née quelques mois après la révolution de janvier 2011. « Les hommes d’affaires ont peur pour leurs biens, analyse Sayed el-Masri que rien ne décourage, pas même ses trois séjours en prison. Détenir un journal ou une chaîne de télévision leur permet de témoigner leur allégeance au régime en place, d’afficher ouvertement leur capacité de nuisance et enfin de se protéger en cas de changement de la situation politique. »

Les limites éditoriales qui tiennent lieu de censure dans les médias privés ne diffèrent guère de celles que l’État impose à la presse gouvernementale. Lorsque, revenant de l’inauguration du nouveau canal de Suez l’an passé, Sayed el-Masri rapporte des images d’Égyptiens mécontents, on lui oppose un refus catégorique. Quand, en opiniâtre, il propose de couvrir les manifestations qu'a déclenchées le meurtre d’un jeune chauffeur par un policier dans le quartier populaire de Darb El-Ahmar en février 2016, Sayed el-Masri subit le regard réprobateur de son rédacteur en chef. « Trois sujets nous sont formellement interdits : la présidence, l’armée et la police, explique-t-il. Les décisions proviennent directement de l’appareil d’État avec la complaisance du propriétaire de la chaîne. »

Un déficit de complaisance serait ainsi à l’origine des déboires judiciaires de Salah Diab, président de la société PICO, mastodonte du secteur agricole, de l’immobilier ou encore de l’énergie. Cofondateur du quotidien Al-Masry Al-Youm (L’Égyptien aujourd’hui), Salah Diab a assisté à de nombreux procès à la fin de l’année 2015, notamment pour corruption. Son arrestation spectaculaire intervient à la suite d’une série de publications, par ce journal relativement équilibré sur la question des libertés publiques, sur les exactions commises par la police. « Contrairement à d’autres hommes d’affaires, je n’attends rien des autorités, assure Salah Diab dans son somptueux bureau situé au Caire, tenant cigare et smartphone à la main. Al-Masry Al-Youm restera un journal libéral dont je fixe moi-même la politique éditoriale générale. »

Acquitté dans la majorité des procès ouverts à son encontre, Salah Diab, aux innombrables connexions dans la sphère politique, affirme ignorer quelle partie de l’appareil d’État a ourdi ce complot. « Tous les ministères ont dénié une quelconque implication dans cette affaire, confie-t-il cependant. D’ailleurs, la plupart des membres du gouvernement m’ont téléphoné pour présenter leurs excuses. Quant à al-Sissi, je ne l’imagine pas avoir donné des instructions dans le sens d’une décision aussi stupide. »Quel qu’ait été l’instigateur de ces procédures judiciaires, Salah Diab considère qu’« un homme d’affaires ne peut être en sécurité sans posséder un média ».

Par le biais d’un projet de loi actuellement en discussion, l’État favorise cette appropriation des médias par le milieu des affaires. Rédigée en août 2015, cette nouvelle législation censée harmoniser le droit de la presse, actuellement examinée par le Conseil d’État, devrait bientôt passer au Parlement où les débats sont déjà houleux. Si le statut des propriétaires de médias privés n’est pas explicitement évoqué, une disposition prévoit qu’aucun titre ne pourra être publié, y compris sur Internet, sans une autorisation préalable et, surtout, sans le versement d’un capital exorbitant. Pas moins d’un demi-million de livres égyptiennes (50 000 euros) est requis pour la création d’un site d’information, sous peine d’amende.

À la tête de la commission des libertés au Syndicat des journalistes, Khaled el-Balshy, également rédacteur en chef du site indépendant Al-Bedaiah (Le début), poursuit son engagement en dépit des pressions de l’État. Libéré sous caution quelques semaines auparavant, Khaled el-Balshy a été arrêté en mai pour avoir protesté contre un raid sans précédent de la police dans l’enceinte du syndicat où avaient trouvé refuge les deux jeunes révolutionnaires Mahmoud el-Sakka et Amr Badr, aux commandes du site Yanayir (Janvier). « Après la révolution, nous avons eu une opportunité exceptionnelle de lancer de nouveaux médias indépendants sur Internet, rappelle Khaled el-Balshy. Désormais, l’objectif principal des autorités est d’exercer un contrôle sur tous les médias pour en finir avec cette presse alternative. »

Partager cet article
Repost0
12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 05:56
Quand l'Humanité cite le pape: "Le premier terrorisme est celui du dieu argent" (Rosa Moussaoui, 2 août 2016)

Quand l'Humanité cite le pape : « Le premier terrorisme est celui du dieu argent »

Le pape met en cause les fondamentalismes, récusant toute confusion entre islam et terrorisme.

«On ne peut pas dire, ce n’est pas vrai et ce n’est pas juste, que l’islam soit terroriste. » Ce propos papal de bon sens a fait pousser des cris d’orfraie à un éditorialiste du Figaro, volontiers incendiaire et bruyamment nostalgique de l’ultra-conservatisme de Benoît XVI. Dans l’avion qui le ramenait de Cracovie, en Pologne, au terme des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), le pape François a exposé devant la presse sa vision de la violence terroriste et des façons de la combattre.

Le terreau de la désespérance, une source de violence

Quelques jours seulement après l’ignoble ­assassinat du père Jacques Hamel en pleine messe, dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), par des djihadistes se réclamant de Daech, pas le moindre accent de vindicte ou de haine dans les mots du pape, qui rejette toute stigmatisation des musulmans, toute assimilation de l’islam au terrorisme.

« Une chose est vraie : je crois qu’il y a presque toujours dans toutes les religions un petit groupe de fondamentalistes. Nous en avons (…), a-t-il expliqué. Je crois qu’il n’est pas juste d’identifier l’islam avec la violence, ce n’est pas juste et ce n’est pas vrai. J’ai eu un long dialogue avec le grand imam de l’université de Al Azhar et je sais ce qu’ils pensent. Ils cherchent la paix, la rencontre. » Le pape a évoqué, surtout, le terreau de désespérance sur lequel prospèrent, partout dans le monde, l’intégrisme et la violence : « Il y a des petits groupes fondamentalistes. Et je me demande, c’est une question : combien de jeunes, nous, Européens, avons-nous laissés, vides d’idéal, qui n’ont pas de travail (…) ? Ils vont là-bas et ils s’enrôlent dans les groupes fondamentalistes.»

Une religion, pourtant, est nommément mise en cause par François : celle du profit à tout prix, qui hisse l’argent au-dessus des êtres humains. « Le terrorisme est aussi… je ne sais pas si je peux le dire car c’est un peu dangereux, mais le terrorisme grandit lorsqu’il n’y a pas d’autre option. Et au centre de l’économie mondiale, il y a le dieu argent, et non la personne, l’homme et la femme, voilà le premier terrorisme. (…) Ceci est un terrorisme de base, contre toute l’humanité. Nous devons y réfléchir. »

Rosa Moussaoui / L'Humanité / 2 août 2016

Partager cet article
Repost0
10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 08:15
30 hélicoptères français vendus au Koweït

30 hélicoptères français vendus au Koweït

L'alliance avec les Etats réactionnaires du Golfe et ses oligarchies princières a été développée par les Etats-Unis dès les années 50 pour contrer la progression du communisme et du socialisme tiers-mondiste à la mode nassérienne dans le monde arabe, les familles princières d'Arabie Saoudite et des Etats jumelés finançant des groupes islamistes conservateurs et anti-communistes dans les Etats arabes du Proche-Orient, pour briser l'isolement de l'Etat d'Israël, et sécuriser l'approvisionnement pétrolier tout en trouvant des débouchés pour l'industrie d'armement et les entreprises américaines en général. Cette alliance fondée sur les intérêts capitalistes avait bien sûr une logique stratégique et économique. Depuis les années 2000, force est de constater que l'essentiel des financements de l'Islam radical et des groupes terroristes djihadistes vient de ces Etats du Golfe où beaucoup de familles proches du pouvoir ou membres du pouvoir jouent double jeu et les Etats-Unis ne changent rien à leur politique à la mode Frankenstein, comme quand ils armaient les groupes islamistes en Afghanistan qui se sont retournés contre eux avec la naissance d'Al Qaida.

Les collaborations avec les Etats arabes de la France ne sont pas une nouveauté mais, avec l'ère Sarkozy et Hollande, elles s'appuient presque exclusivement sur les pays de l'axe arabe réactionnaire et allié (en surface, du moins) des Américains - Arabie Saoudite, Egypte de Morsi, Qatar et Koweït, des Etats qui ont lâché politiquement les Palestiniens depuis longtemps, qui exportent l'islamisme le plus obscurantiste et imposent pour certains (l'Arabie Saoudite) à leur société une dictature théocratique moyenâgeuse, qui considèrent que leur principal ennemi est le chiisme et l'Iran, qui pour bombardent sans répit le Yémen et répriment tout ce qui conteste dans leur population.

Et l'on prétend dans le même temps incarner une diplomatie des droits de l'homme et de la démocratie.

Nouvel exemple, cette vente d'hélicoptères au Yemen.

Alignée sur l'axe Etats-Unis-Israël, et entièrement dévouée à l'agenda des marchands d'armes Dassault, Lagardère et consorts, la France, qui a complètement déserté l'héritage diplomatique gaulliste, en dehors des interventions militaires néo-coloniales en Afrique, désormais justifiées par la lutte contre le terrorisme, ne joue presque aucun rôle important dans la résolution des conflits au service de la paix: le nucléaire iranien, le conflit syrien, le conflit israélo-palestinien...

Information du Ouest-France:

Les États-Unis vont vendre à l'Arabie saoudite, un pays allié du Golfe, des chars, véhicules blindés, mitrailleuses lourdes et munitions, représentant un contrat de 1,15 milliard de dollars, a annoncé mardi le département américain de la Défense.

Conformément à la procédure américaine en la matière, c'est le département d'État qui a approuvé cette vente importante d'équipements de défense à Ryad, contrat qui sera concrétisé par le feu vert technique du Congrès, selon un communiqué du Pentagone.

Dans le détail, la vente porte, entre autres, sur « 153 structures » de chars de type Abrams, « 153 mitrailleuses de calibre 50 (12,7 mm) » -- une arme automatique lourde capable de traiter des objectifs terrestres - « 266 mitrailleuses de calibre 7,62 mm », des lances-grenades, des véhicules blindés et des milliers de munitions. La valeur totale du contrat est estimée à 1,15 milliard de dollars (1 milliard d'euros), selon le Pentagone.

« Acteur leader pour la stabilité politique »

« Cette vente telle qu'elle est proposée contribuera à la politique étrangère et à la sécurité nationale des États-Unis en permettant d'améliorer la sécurité d'un partenaire régional stratégique qui a été et qui continue d'être un acteur leader pour la stabilité politique et les avancées économiques du Moyen-Orient », a vanté l'administration américaine.

Washington n'a fait cependant aucune référence précise à la participation de Ryad à la coalition internationale contre le groupe État islamique en Syrie et en Irak, ni même à la coalition arabe que pilote l'Arabie saoudite au Yémen.

Et encore, sur le Télégramme:

Le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian a signé ce mardi à Koweït City le contrat d'achat par le Koweit de 30 hélicoptères français Caracal, pour plus d'un milliard d'euros, annoncé en 2015, a indiqué le ministère.

L'achat de ces trente appareils (24 destinés à l'armée koweïtienne, 6 à la garde nationale) fait partie d'accords commerciaux signés entre les deux pays en octobre 2015, pour un montant total de 2,5 milliards d'euros

Le premier livré dans 29 mois

Le contrat, passé avec Airbus Hélicoptères, prévoit la livraison du premier appareil dans 29 mois et du dernier dans 48 mois, a-t-on précisé dans l'entourage du ministre. Les appareils seront construits dans l'usine de Marignane (Sud).

Formation des équipages

L'accord prévoit également la formation des équipages, des mécaniciens et la maintenance en conditions opérationnelles pendant au moins deux ans. "Le choix du Koweït consacre une nouvelle fois la cohésion de l'équipe France et la qualité des industries françaises de Défense.

Par cette décision, le Koweït renforce encore le partenariat stratégique qui lie nos deux pays depuis plusieurs décennies alors que nous sommes aujourd'hui engagés côte à côte dans la lutte contre Daesh (acronyme du groupe Etat islamique, ndlr) en Irak et en Syrie", a déclaré après la signature Jean-Yves Le Drian, cité dans un communiqué.

Les sociétés italienne Agusta et américaine Sikorsky avaient répondu à l'appel d'offres koweïtien lancé en 2013, mais il y avait "du côté koweïtien une claire volonté d'accorder ce contrat à la France, dans le cadre de nos relations institutionnelles" a indiqué une source dans l'entourage du ministre.

Livrés armés de mitrailleuses

Les négociations exclusives, ouvertes à l'été 2015, ont été conclues en février 2016, soit un délai relativement court pour un contrat de ce type. Les Caracal seront utilisés par l'armée koweïtienne essentiellement pour des missions de "Combat search and rescue" (sauvetage de pilotes abattus), de transport et d'appui au sol. Les appareils seront livrés armés de mitrailleuses, un contrat pour l'équipement de missiles anti-navires pourra être négocié ultérieurement, a-t-on précisé de même source.

Vos réactions

michel kerninon 09 Août 2016 à 13h57

Sarkozy aurait fait ce que fait le trio Hollande-Valls-Le Drian, ce qu'il reste de la pensée républicaine déferlait en masse dans les villes, état d'urgence ou pas. Ils sont honteux sur toute la ligne, et c'est la ligne Maginot !

michel kerninon 09 Août 2016 à 13h02

Heureusement qu'il reste les armes pour faire vivre le pays. JYLD s'est découvert (sur le tard) une vraie vocation de VRP vat-en-guerre. L'Histoire, -car il est prof d' histoire de formation,- saura un jour faire le bilan de tout ça. Nul doute là-dessus.

Pierre Robès 09 Août 2016 à 12h28

Ah! encore une grande démocratie ! on les collectionne !

http://www.letelegramme.fr/monde/koweit-achat-de-30-helicopteres-francais-09-08-2016-11176389.php

Partager cet article
Repost0
9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 08:42
Carte postale représentant un homme bandant ses muscles, vers 1913

Carte postale représentant un homme bandant ses muscles, vers 1913

Propriétaire entre 1996 et 2015 du concours de beauté Miss USA, M. Donald Trump avait promis « de réduire la taille des maillots de bain et d’augmenter la hauteur des talons ». Le jour de l’édition 2005, il clamait : « Si vous voulez voir un génie, n’allumez pas votre télévision ce soir ; mais si vous voulez voir une très belle femme, vous devriez regarder. »Le milliardaire a fait l’objet de plusieurs plaintes pour viol, dont l’une concernant une adolescente de 13 ans. Tout en se vantant sans relâche de ses propres conquêtes et exploits sexuels, il avait envisagé en 2007 de produire un reality-show dans lequel des jeunes filles « aimant faire la fête » seraient envoyées dans un pensionnat où on leur « apprendrait les bonnes manières ».

Sa passion pour la plastique féminine va de pair avec une profonde répulsion pour le corps des femmes. L’avocate Elizabeth Beck a raconté (CNN, 29 juillet 2015) qu’en 2011 elle avait dû interrompre une réunion pour aller tirer son lait ; M. Trump s’était alors levé, le visage rouge, et avait agité son index dans sa direction en répétant : « Vous êtes dégoûtante ! » Traumatisé par une interview tendue avec la journaliste de la Fox Megyn Kelly, il frissonnait : « Vous pouviez voir du sang jaillir de ses yeux, de son… Bref ! » (CNN, 7 août 2015). Et, le 21 décembre 2015, au cours d’un meeting, il commentait une brève absence de Mme Hillary Clinton, qui avait profité d’une pause publicitaire pendant un débat du Parti démocrate pour se rendre aux toilettes : « Je sais où elle est allée. C’est trop dégoûtant, je ne veux pas en parler. Non, ne le dites pas ! »

Sa passion pour la plastique féminine va de pair avec une profonde répulsion pour le corps des femmes. L’avocate Elizabeth Beck a raconté (CNN, 29 juillet 2015) qu’en 2011 elle avait dû interrompre une réunion pour aller tirer son lait; M. Trump s’était alors levé, le visage rouge, et avait agité son index dans sa direction en répétant: «Vous êtes dégoûtante!» Traumatisé par une interview tendue avec la journaliste de la Fox Megyn Kelly, il frissonnait: «Vous pouviez voir du sang jaillir de ses yeux, de son… Bref!» (CNN, 7 août 2015). Et, le 21 décembre 2015, au cours d’un meeting, il commentait une brève absence de Mme Hillary Clinton, qui avait profité d’une pause publicitaire pendant un débat du Parti démocrate pour se rendre aux toilettes: «Je sais où elle est allée. C’est trop dégoûtant, je ne veux pas en parler. Non, ne le dites pas!»

Le symbole laisse rêveur: la première femme à accéder à l’investiture pour l’élection présidentielle dans l’histoire des États-Unis affronte un homme qui se distingue par un étalage de misogynie virulente. «Vous savez, elle joue la carte féminine. Sans cela, elle n’aurait aucune chance de gagner», a lancé le candidat républicain à propos de Mme Clinton lors d’un meeting, le 7 mai. Rien d’étonnant: quand un membre d’un groupe marginalisé – une femme, un Noir – vient jouer les trouble-fête sur la scène politique, «on lui reproche d’injecter des questions identitaires dans le débat, comme si cela détournait l’attention des vrais sujets», observe Jackson Katz3. Or, soutient l’essayiste, l’élection présidentielle américaine a toujours été une affaire d’identité. Sauf qu’auparavant personne ne le remarquait, car la seule identité qu’elle mettait en jeu était la masculinité – et, jusqu’à M. Barack Obama, la masculinité blanche.

«Une version à peine plus sophistiquée d’un concours de popularité entre adolescents mâles»: voilà, selon Katz, à quoi s’apparente la course au titre de leader du monde libre. Comme au lycée, le pire est de passer pour une «mauviette»4; et, comme au lycée, ceux qui fournissent des efforts trop voyants pour avoir l’air à leur avantage ne peuvent espérer aucune pitié. En 1988, le démocrate Michael Dukakis avait épargné aux républicains la fatigue de le ridiculiser eux-mêmes quand il avait cru bon de se faire filmer paradant à bord d’un tank, un casque sur la tête: on aurait dit un garçon de 4 ans effectuant son premier tour de manège. En 2004, le candidat John Kerry, tentant de rivaliser avec l’image de cow-boy du président sortant, M. George W. Bush, avait convié les photographes à une partie de chasse dans l’Ohio; les conservateurs avaient ricané de l’aspect un peu trop neuf de sa veste.

Cette année, cependant, M. Trump et ses concurrents de la primaire républicaine ont réussi la prouesse de se livrer à une version littérale du concours de celui qui a la plus grosse. En mai, M. Marco Rubio a insinué que le vieux play-boy au teint orange avait un tout petit pénis; l’intéressé a démenti en fanfaronnant. En janvier, lui-même s’était moqué d’une paire de bottines à talonnettes arborée par le sénateur de Floride, obligeant celui-ci à contre-attaquer en parlant football américain et armes à feu. Voir le débat politique sombrer dans de tels abysses inquiète jusqu’au militant masculiniste Dean Esmay: «On a une bulle de la dette étudiante sur le point d’exploser, une classe moyenne en cours de désintégration5…» Encore un intello efféminé qui ne sait pas s’amuser.

M. Trump se vantait, lors d’un meeting, de pouvoir «tirer sur quelqu’un au milieu de la 5e Avenue sans perdre un seul vote». S’il était élu, son profil de président «petite frappe» ne serait toutefois pas une innovation. M. Vladimir Poutine en Russie, M. Nicolas Sarkozy en France (2007-2012), M. Rodrigo Duterte aux Philippines… Le premier voulait «aller buter les terroristes jusque dans les chiottes» (septembre 1999); le deuxième, «nettoyer au Kärcher» la cité des 4000 à La Courneuve (19 juin 2005); le troisième, élu le 9 mai dernier, a promis la mort de «cent mille délinquants dont les cadavres iront engraisser les poissons de la baie de Manille6».

Dans chaque pays, cet hypervirilisme prend racine dans une histoire particulière. Aux États-Unis, c’est Richard Nixon qui, dans les années 1970, a le premier eu l’idée d’exploiter le ressentiment des hommes blancs des classes populaires; non pas en leur redonnant la dignité économique qui leur avait été volée avec la complicité du Parti républicain, mais en plaçant le débat sur le terrain des «valeurs»7 et en les incitant à diriger plutôt leur colère contre les femmes libérées, les hippies, les minorités.

Nul n’aura incarné la réussite de cette stratégie mieux que Ronald Reagan. Face à un Jimmy Carter dont le crédit avait été sapé par une interminable prise d’otages (quatre cent quarante-quatre jours) à l’ambassade américaine de Téhéran, il apparut en 1980 comme un rédempteur. Sa carrière hollywoodienne lui permit de réactiver le mythe du cow-boy, ce paroxysme de la virilité blanche, recourant volontiers à la violence dans un monde impitoyable. «This is Reagan country» («Ceci est le pays de Reagan»), disait un slogan pour sa réélection en 1984 – allusion transparente à celui des célèbres publicités pour cigarettes mettant en scène un cow-boy, «This is Marlboro country». Bien sûr, tout cela entretenait peu de rapports avec la réalité. L’un de ses anciens stratèges de campagne a raconté comment un jour, alors que, candidat au poste de gouverneur de Californie, il devait aller se promener à cheval avec une journaliste, il était apparu vêtu d’un pantalon jodhpur – sa tenue habituelle pour monter. Accablé, son conseiller l’avait immédiatement envoyé se changer: «Tu vas passer pour une chochotte de la côte Est! Les électeurs californiens veulent que tu sois un cow-boy!»

Autre réminiscence du Far West: un candidat au poste suprême se doit d’afficher sa détermination à «protéger sa famille». En 1988, M. Dukakis a définitivement sabordé une carrière politique déjà bien compromise par l’affaire du tank quand, interrogé sur ce qu’il ferait si son épouse était violée et assassinée, il s’est contenté de répondre que, à son avis, la peine de mort n’était pas la solution. Détaillant la spectaculaire crispation antiféministe qui a suivi le 11-Septembre8, l’essayiste Susan Faludi a montré comment, en réaction aux attentats, les Américains se sont mis à produire à jet continu des récits fantasmatiques de sauvetages de faibles femmes par des héros musculeux. L’humiliation infligée par la soudaine découverte de leur vulnérabilité les ramenait à la première «guerre contre la terreur» que la nation ait connue: celle des colons face aux incursions indiennes. Réécrite pour les besoins de la propagande, l’histoire du sauvetage de la soldate Jessica Lynch en Irak en 20039 faisait ainsi écho à La Prisonnière du désert de John Ford (1956). Un clip pour la réélection de M. Bush en 2004 mettait en scène le président serrant dans ses bras une adolescente, Ashley, dont la mère avait péri dans l’attentat du World Trade Center, tandis que la jeune fille disait en voix off: «Il est l’homme le plus puissant du monde et tout ce qu’il veut, c’est s’assurer que je suis en sécurité.»

On l’aura compris: dans cette surenchère de postures viriles agressives, les démocrates partent avec un désavantage structurel. Cependant, Katz a une remarque intéressante: nombre d’entre eux se laissent entraîner sur le terrain idéologique de l’adversaire – quand ils ne droitisent pas tous azimuts leur discours, comme en témoigne la politique étrangère prônée par Mme Clinton. Ils apparaissent alors fatalement comme hésitants et pusillanimes. À cet égard, la candidature de M. Bernie Sanders à l’investiture démocrate a marqué un tournant. En assumant sans complexes ses convictions de gauche, le sénateur du Vermont a réussi à ramener une partie des hommes blancs des classes populaires dans le giron (si l’on ose dire) du parti. Il s’est même offert le luxe de l’autodérision, affirmant lors d’un meeting en Californie, en mai, qu’il était «typiquement l’homme [du magazine masculin] GQ» (Daily Republic, 19 mai 2016). Sur Instagram, on l’a vu poser, souriant, avec un chapeau rouge vif et ce commentaire: «Enfin chopé ce look GQ.» Une pointe d’humour dans un océan de testostérone: voilà qui ne fait pas de mal…

  • 1.Andrew Kaczynski, «Donald Trump said a lot of gross things about women on ‘Howard Stern’», Buzzfeed.com, 24 février 2016.
  • 2.Steven Zeitchik, «Trump’s “Lady” comes to Fox», Variety.com, 12 juin 2007.
  • 3.Jackson Katz, Man Enough? Donald Trump, Hillary Clinton, and the Politics of Presidential Masculinity, Interlink Books, Northampton, 2016. La plupart des anecdotes citées ici en sont tirées.
  • 4.Cf. Stephen J. Ducat, The Wimp Factor. Gender Gaps, Holy Wars, & the Politics of the Anxious Masculinity, Beacon Press, Boston, 2005.
  • 5.Hannah Levintova, «Even some men’s rights activists are worried about a Trump presidency», Mother Jones, San Francisco, 20 mai 2016.
  • 6.Cf. Harold Thibault, «Aux Philippines, ‘Duterte Harry’, le candidat à la présidence partisan des escadrons de la mort», Le Monde, 29 février 2016.
  • 7.Cf. Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2013.
  • 8.Susan Faludi, The Terror Dream. Fear and Fantasy in Post 9/11 America, Metropolitan Books, New York, 2007.
  • 9.Lire Ignacio Ramonet, «Mensonges d’État», Le Monde diplomatique, juillet 2003.

Paru dans Le Monde diplomatique d’août 2016

"Moumoutes, flingues et talonnettes": le machisme échevelé de la politique américaine dont Donald Trump constitue l'apothéose, par Mona Chollet ( Le Monde Diplomatique, août 2016): ou comment la démocratie libérale post-moderne redécouvre les Cavernes de Neandertal!
Partager cet article
Repost0
8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:56
40 familles sont installées dans l'avant-poste illégal d'Esh Kodesh

40 familles sont installées dans l'avant-poste illégal d'Esh Kodesh

Les extrémistes juifs, une plaie au cœur d’Israël

8 AOÛT 2016 | PAR CHLOÉ DEMOULIN

Fin avril 2016, le Shin Bet s’est félicité d’avoir porté un coup d’arrêt au « terrorisme juif », après une série d’arrestations dans le milieu des « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens. Mais les frustrations et la colère de cette nébuleuse radicale constituent toujours une bombe à retardement au cœur d’Israël.

Jérusalem, Esh Kodesh (Cisjordanie), de notre envoyée spéciale.- Chemisette blanche et kipa tressée sur le crâne, Itamar Ben-Gvir a le visage bonhomme, presque poupin. Cet Israélien de 39 ans est pourtant loin d’être un enfant de chœur. Issu d’une famille laïque et bourgeoise installée à Mevasseret Tsion, sur les hauteurs de Jérusalem, il a milité dans son adolescence pour le Kach, un parti nationaliste religieux et anti-arabe fondé par le rabbin américain Meir Kahane. « J’ai reçu une éducation qui m’a poussé à penser par moi-même, sans prêter attention à ce que les autres en diraient. Et dès mon plus jeune âge, j’ai vu le grand danger que représentaient certains groupes pour l’État d’Israël », raconte-t-il.

Au milieu des années 1980, le Kach, jugé raciste, est interdit en Israël et Meir Kahane est exclu de la Knesset, avant d’être finalement assassiné en 1990 à Manhattan. Mais Itamar Ben-Gvir, comme d’autres disciples du Kach, reste actif. « Je ne déteste pas les Arabes,jure-t-il, mais il y a beaucoup de gens parmi eux qui considèrent que tous ceux qui ne sont pas avec eux doivent être tués. Nous ne pouvons pas fermer les yeux. » Quelques semaines avant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en novembre 1995, Itamar Ben-Gvir s’offre son premier coup d’éclat. Filmé par la télévision israélienne, il brandit l’emblème qu’il a volé sur la Cadillac du premier ministre et fanfaronne : « Nous avons eu sa voiture, et nous l’aurons, lui aussi. » Une attitude menaçante, additionnée à un profil d’agitateur notoire, qui lui vaudra d’être interdit de service militaire.

Ce lundi 6 juin, Itamar Ben-Gvir accepte enfin, après de nombreuses sollicitations, de rencontrer Mediapart dans une pâtisserie du centre de Jérusalem. Devenu un avocat presque respectable, il n’a rien oublié de son combat. Il défend désormais les “terroristes juifs” suspectés dans des affaires de représailles du type « Tag Mehir » (le prix à payer), qui peuvent aller du simple graffiti raciste à l’attaque de mosquées ou d’églises, et jusqu’au meurtre, comme par exemple celui du Palestinien Mohammed Abou Khdeir, âgé de 16 ans, le 2 juillet 2014, au lendemain de l'enlèvement de trois jeunes Israéliens en Cisjordanie.

« Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’on appelle ces gens des terroristes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas coupables d’actes criminels, mais il y a une grande différence entre des actes criminels et du terrorisme, tient-il tout de suite à préciser. Le gouvernement se sert d’eux, il essaie de les mettre sur le même plan que les terroristes arabes pour faire bonne figure devant la communauté internationale. » L’avocat compte notamment Amiran Ben-Uliel parmi ses clients, l’un des deux jeunes inculpés en janvier 2016 pour l’attaque en juillet 2015 d’une maison dans le village arabe de Duma, en Cisjordanie, qui a causé la mort d’une famille palestinienne, dont un bébé de 18 mois.

L’affaire, qui a fait grand bruit en Israël, a doublement choqué l’opinion lorsque la vidéo de ce que la presse israélienne a surnommé le « mariage de la haine » a été dévoilée fin décembre 2015 par la chaîne Arutz 10. On pouvait y voir des extrémistes juifs célébrer la mort du bébé palestinien, certains brandissant des couteaux en direction de sa photo.« C’était un acte stupide. Il n’y a aucune fierté à tirer du fait de poignarder la photo d’un enfant mort, cingle Itamar Ben-Gvir, qui faisait partie des invités. Si j’étais adepte des thèses conspirationnistes, je dirais que tout cela a été manigancé par le Shin Bet [service de sécurité intérieure israélien – ndlr] », lâche-t-il ensuite, suggérant qu’il pourrait s’être agi d’un stratagème pour « mettre la pression » sur le milieu des extrémistes juifs. L’avocat accuse également les autorités israéliennes de torture, la seule raison, selon lui, pour laquelle certains de ses clients auraient avoué. « Ils ont vu qu’ils ne craquaient pas lors des interrogatoires. Alors ils ont décidé de les briser. Ils ont commencé par les isoler. Pendant des semaines, je n’ai pas été autorisé à voir mes clients. Et quand j’ai enfin pu leur reparler, ils étaient l’ombre d’eux-mêmes, ils avaient été attachés et battus », dénonce-t-il.

De fait, après des années d'immobilisme et d’échecs, le Shin Bet s’est félicité il y a trois mois d’avoir mis la pression sur les milieux extrémistes juifs, notamment sur les « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens, au point d’avoir donné un « coup d’arrêt » au « terrorisme juif ». D’investigations en coups de filet, plusieurs inculpations ont en effet été prononcées dans des affaires d’attaques de mosquées ou d’églises, restées jusque-là impunies. Et en avril dernier, près de 20 suspects étaient en prison, soit déjà condamnés, soit en attente de leur procès. Plus de 30 personnes étaient par ailleurs assignées à résidence ou interdites d’entrer en Cisjordanie. Une politique qui semble avoir porté ses fruits, puisqu’en dépit du drame de Duma les violences envers les Palestiniens ontconsidérablement diminué en 2015, avec 130 attaques (de biens ou de personnes), contre 217 en 2014, et 305 en 2013. Même si le nombre de Palestiniens physiquement blessés par des colons a lui légèrement augmenté, 97 en 2015, contre 107 en 2014 et 92 en 2013.

Important bémol toutefois, la remise en liberté, le 1er juin dernier, après neuf mois de détention administrative, de Meir Ettinger, petit-fils de Meir Kahane et idéologue présumé, selon le Shin Bet, de l’attaque de Duma. Une victoire pour Itamar Ben-Gvir qui n’aurait refusé ce client VIP pour rien au monde. « L’histoire de Meir Ettinger est une des plus grandes tragédies dans l’histoire d’Israël », affirme l’avocat sans hésiter. « S’il avait été le cerveau de l’attaque de Duma, si le Shin Bet avait trouvé des preuves, il aurait été mis en examen, et jugé devant un tribunal. Mais ce n’est pas le cas », sourit-il. Considéré comme l’ennemi public numéro un au sein de la mouvance extrémiste juive, Meir Ettinger fait l’objet de 180 fiches de renseignement et d’un rapport de 82 pages, rédigés par le Shin Bet.

Auteur d’un blog sur le site d'extrême droite « HaKol HaYehudi » (La voix juive), accusé d’incitation au racisme et à la violence envers les Palestiniens, le jeune homme de 25 ans serait également le fondateur de l’organisation « HaMered » (La révolte), destinée à multiplier les attaques envers les Palestiniens afin de renverser l’État israélien et d’établir en Israël une théocratie basée sur la loi juive. Installé à Safed, dans le nord d’Israël, qualifiée par un journaliste du quotidien Haaretz de « ville la plus raciste du pays », il demeure actuellement banni d’entrée en Cisjordanie et à Jérusalem.

«Rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État»

Jérusalem, Esh Kodesh (Cisjordanie), de notre envoyée spéciale.- Chemisette blanche et kipa tressée sur le crâne, Itamar Ben-Gvir a le visage bonhomme, presque poupin. Cet Israélien de 39 ans est pourtant loin d’être un enfant de chœur. Issu d’une famille laïque et bourgeoise installée à Mevasseret Tsion, sur les hauteurs de Jérusalem, il a milité dans son adolescence pour le Kach, un parti nationaliste religieux et anti-arabe fondé par le rabbin américain Meir Kahane. « J’ai reçu une éducation qui m’a poussé à penser par moi-même, sans prêter attention à ce que les autres en diraient. Et dès mon plus jeune âge, j’ai vu le grand danger que représentaient certains groupes pour l’État d’Israël », raconte-t-il.

Au milieu des années 1980, le Kach, jugé raciste, est interdit en Israël et Meir Kahane est exclu de la Knesset, avant d’être finalement assassiné en 1990 à Manhattan. Mais Itamar Ben-Gvir, comme d’autres disciples du Kach, reste actif. « Je ne déteste pas les Arabes,jure-t-il, mais il y a beaucoup de gens parmi eux qui considèrent que tous ceux qui ne sont pas avec eux doivent être tués. Nous ne pouvons pas fermer les yeux. » Quelques semaines avant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en novembre 1995, Itamar Ben-Gvir s’offre son premier coup d’éclat. Filmé par la télévision israélienne, il brandit l’emblème qu’il a volé sur la Cadillac du premier ministre et fanfaronne : « Nous avons eu sa voiture, et nous l’aurons, lui aussi. » Une attitude menaçante, additionnée à un profil d’agitateur notoire, qui lui vaudra d’être interdit de service militaire.

Itamar Ben-Gvir, avocat, défend les “terroristes juifs” © C. D.

« Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’on appelle ces gens des terroristes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas coupables d’actes criminels, mais il y a une grande différence entre des actes criminels et du terrorisme, tient-il tout de suite à préciser. Le gouvernement se sert d’eux, il essaie de les mettre sur le même plan que les terroristes arabes pour faire bonne figure devant la communauté internationale. » L’avocat compte notamment Amiran Ben-Uliel parmi ses clients, l’un des deux jeunes inculpés en janvier 2016 pour l’attaque en juillet 2015 d’une maison dans le village arabe de Duma, en Cisjordanie, qui a causé la mort d’une famille palestinienne, dont un bébé de 18 mois.

L’affaire, qui a fait grand bruit en Israël, a doublement choqué l’opinion lorsque la vidéo de ce que la presse israélienne a surnommé le « mariage de la haine » a été dévoilée fin décembre 2015 par la chaîne Arutz 10. On pouvait y voir des extrémistes juifs célébrer la mort du bébé palestinien, certains brandissant des couteaux en direction de sa photo.« C’était un acte stupide. Il n’y a aucune fierté à tirer du fait de poignarder la photo d’un enfant mort, cingle Itamar Ben-Gvir, qui faisait partie des invités. Si j’étais adepte des thèses conspirationnistes, je dirais que tout cela a été manigancé par le Shin Bet [service de sécurité intérieure israélien – ndlr] », lâche-t-il ensuite, suggérant qu’il pourrait s’être agi d’un stratagème pour « mettre la pression » sur le milieu des extrémistes juifs. L’avocat accuse également les autorités israéliennes de torture, la seule raison, selon lui, pour laquelle certains de ses clients auraient avoué. « Ils ont vu qu’ils ne craquaient pas lors des interrogatoires. Alors ils ont décidé de les briser. Ils ont commencé par les isoler. Pendant des semaines, je n’ai pas été autorisé à voir mes clients. Et quand j’ai enfin pu leur reparler, ils étaient l’ombre d’eux-mêmes, ils avaient été attachés et battus », dénonce-t-il.

LIRE AUSSI

De fait, après des années d'immobilisme et d’échecs, le Shin Bet s’est félicité il y a trois mois d’avoir mis la pression sur les milieux extrémistes juifs, notamment sur les « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens, au point d’avoir donné un « coup d’arrêt » au « terrorisme juif ». D’investigations en coups de filet, plusieurs inculpations ont en effet été prononcées dans des affaires d’attaques de mosquées ou d’églises, restées jusque-là impunies. Et en avril dernier, près de 20 suspects étaient en prison, soit déjà condamnés, soit en attente de leur procès. Plus de 30 personnes étaient par ailleurs assignées à résidence ou interdites d’entrer en Cisjordanie. Une politique qui semble avoir porté ses fruits, puisqu’en dépit du drame de Duma les violences envers les Palestiniens ontconsidérablement diminué en 2015, avec 130 attaques (de biens ou de personnes), contre 217 en 2014, et 305 en 2013. Même si le nombre de Palestiniens physiquement blessés par des colons a lui légèrement augmenté, 97 en 2015, contre 107 en 2014 et 92 en 2013.

Important bémol toutefois, la remise en liberté, le 1er juin dernier, après neuf mois de détention administrative, de Meir Ettinger, petit-fils de Meir Kahane et idéologue présumé, selon le Shin Bet, de l’attaque de Duma. Une victoire pour Itamar Ben-Gvir qui n’aurait refusé ce client VIP pour rien au monde. « L’histoire de Meir Ettinger est une des plus grandes tragédies dans l’histoire d’Israël », affirme l’avocat sans hésiter. « S’il avait été le cerveau de l’attaque de Duma, si le Shin Bet avait trouvé des preuves, il aurait été mis en examen, et jugé devant un tribunal. Mais ce n’est pas le cas », sourit-il. Considéré comme l’ennemi public numéro un au sein de la mouvance extrémiste juive, Meir Ettinger fait l’objet de 180 fiches de renseignement et d’un rapport de 82 pages, rédigés par le Shin Bet.

Auteur d’un blog sur le site d'extrême droite « HaKol HaYehudi » (La voix juive), accusé d’incitation au racisme et à la violence envers les Palestiniens, le jeune homme de 25 ans serait également le fondateur de l’organisation « HaMered » (La révolte), destinée à multiplier les attaques envers les Palestiniens afin de renverser l’État israélien et d’établir en Israël une théocratie basée sur la loi juive. Installé à Safed, dans le nord d’Israël, qualifiée par un journaliste du quotidien Haaretz de « ville la plus raciste du pays », il demeure actuellement banni d’entrée en Cisjordanie et à Jérusalem.

«Rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État»

S’il précise ne pas être « d’accord avec tout ce que pense Meir Ettinger », Itamar Ben-Gvir voue une admiration absolue à son client et à ses amis, les « jeunes des collines », car, dit-il, « ils refusent de tendre l’autre joue à leur ennemi ». « Je vois les jeunes des collines comme une des beautés d’Israël. Ce sont des gens qui sont fidèles à leur idéologie, qui veulent défendre l’installation des juifs en Israël, qui ne veulent pas accepter qu’un État islamiste puisse voir le jour ici. C’est une chose remarquable », se réjouit-il. Sans aller jusqu’à plaider, lui aussi, pour la destruction de l’État d’Israël, mais simplement pour un « changement de dirigeants », Itamar Ben-Gvir voit donc les « jeunes des collines » comme des résistants indispensables à la survie d’Israël. « Nous avons vu ce qui s’est passé avec le retrait du Gush Katif [de la bande de Gaza – ndlr]. Les Arabes ne veulent pas la paix. Même s’ils récupéraient Jérusalem et la Judée-Samarie [Cisjordanie – ndlr], ils voudraient encore nous jeter à la mer. »

Mais qui sont ces extrémistes juifs qui, selon un ancien chef du Shin Bet, Carmi Gillon, représenteraient une « menace plus importante pour le monde juif » que les terroristes palestiniens eux-mêmes ? Surmédiatisés, les « jeunes des collines » seraient 200 à 300, selon les experts, en tout cas moins de 1 000. « Dans les avant-postes illégaux, en Cisjordanie, on les reconnaît à leurs ponchos, leurs grosses chaussures et leurs kippas multicolores. Ils vivent principalement de l’agriculture. Mais religieusement, ils viennent de différents courants du judaïsme, haredim, sionistes, hassidiques ou encore Breslev », détaille Michael Blum, journaliste et coauteur de Qui sont les colons ? (Flammarion).

Perle Nikol, doctorante en sociopolitique à l’université hébraïque de Jérusalem, identifie deux groupes. Les premiers sont originaires des colonies les plus reculées dans le nord de la Cisjordanie, notamment autour de Naplouse. « Chez eux, il ne faut pas sous-estimer l’impact terrible de la seconde Intifada. Il n’y a pas une de leurs communautés, même une de leurs familles, où il n’y ait pas eu un mort. Ça peut être un copain, un frère, un oncle. Ces enfants ont grandi dans une haine profonde des Palestiniens, qui les haïssent également », souligne la doctorante. La mariée du « mariage de la haine », Roni Goldberg, par ailleurs soupçonnée d’avoir brûlé une église à Jérusalem, en est un parfait exemple. Fille d’un kahaniste américain des premières heures, la jeune femme est l’ancienne voisine et amie de Tamar Fogel, une Israélienne qui a découvert en 2011 le massacre de ses parents et de trois de ses cinq frères et sœurs, dont un bébé âgé de 3 mois, dans sa maison d’Itamar, une colonie située près de Naplouse en Cisjordanie.

Mais c’est d’abord contre l’armée que ces jeunes se révoltent. Pour le rabbin Dov Berkovits, installé depuis 1980 dans la colonie de Shilo, d’où est originaire Amiram Ben-Uliel, la rupture commence avec la première Intifada. Originaire de Chicago, le rabbin se rappelle le jour où le premier cocktail Molotov a été jeté en 1988 par un Palestinien sur la voiture d’un des habitants de la colonie, située entre Ramallah et Naplouse, pas très loin de Duma. « Nous avions reçu l’autorisation du gouvernement de construire nos maisons, nous pensions que le gouvernement nous défendrait. Mais le matin suivant, le commandant en chef de la région, responsable de la sécurité, nous a rendu visite et il nous a dit : “Le ministre de la défense [Yitzhak Rabin – ndlr] nous a donné l’ordre de ne pas intervenir contre les violences qui vous sont faites.” Ils estimaient que s’ils faisaient le nécessaire, l'existence d’un processus de paix serait impossible. Le commandant en chef a ajouté une seconde chose : “Je suis sûr que, dès que les Palestiniens commenceront à utiliser des armes, ils nous demanderont d’intervenir.” Malheureusement, depuis, nous avons été témoins du fait que la possibilité d’un processus de paix a conduit non seulement le gouvernement israélien à autoriser les Palestiniens à nous tirer dessus mais aussi le Hamas à envoyer des roquettes sur notre pays », déplore le rabbin.

Le désengagement de la bande de Gaza en 2005 consomme la rupture. La grande sœur de Roni Goldberg, Moriya, alors âgée de 13 ans, est mise en prison durant 40 jours pour avoir protesté contre le retrait. « L’armée s’est comportée avec cette jeunesse dorée, héritière des pionniers, comme avec les Palestiniens. La claque est telle que les sœurs Goldberg peinent par la suite à agiter un drapeau israélien, raconte Perle Nikol. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les habitants de Gaza n’avaient pas préparé leurs valises, ils pensaient que Dieu allait intervenir. Les rabbins leur disaient que Dieu allait intervenir. D’où le sentiment de trahison et la rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État. » À l’époque, Chen, un Israélien de 30 ans désormais guide au Mémorial de Yad Vachem à Jérusalem, était posté dans la vallée de Shilo. « Les colons nous apportaient de la nourriture, ils faisaient tout pour nous, tant qu’ils avaient l’impression qu’on était de leur côté. Mais après le désengagement de Gaza, qu’ils ont appelé le “bannissement”, ils sont devenus très agressifs », se souvient-il.

Un jour, le soldat, dont la famille habite à Tel-Aviv, fait du stop pour rentrer chez lui. Un colon s’arrête, mais, avant de laisser monter le jeune Israélien dans sa voiture, il l'interroge : « Tu as participé au bannissement ? » S’il répond par l’affirmative, le colon le laissera sur le bord de la route. C’est un choc pour Chen, qui préfère prendre le bus plutôt que de rentrer dans ce jeu-là. « La plupart des gens ici sont formidables et gentils, mais je ne peux pas supporter leur idéologie », lâche le réserviste de l’armée israélienne, qui a été rappelé quelque temps dans la région il y a six mois. « IIs se prennent vraiment pour les seigneurs de l’endroit. Ils pensent qu’on vient pour les servir », s’agace-t-il.

«Culture de la revanche»

Le second groupe est également issu des colonies, mais de familles plutôt bourgeoises, avec au moins un des deux parents immigré, le plus souvent des États-Unis. « Les parents sont éduqués, psychiatres ou médecins… Leurs enfants ont vécu dans un univers très religieux et se révoltent contre leurs origines bourgeoises », explique Perle Nikol, citant en exemple Meir Ettinger, qui « a fait une bonne école ». À l’inverse de son illustre grand-père, Meir Ettinger ne cherche pas à entrer dans le jeu politique. « Les jeunes des collines ne votent pas. Ils sont contre le principe même de la démocratie », constate Michael Blum. En revanche, « ils ont conservé leur amour pour les règles de conduite. Et quand on lit leurs pamphlets ou leurs communiqués, on voit bien qu’ils ne font pas semblant. Ils sont profondément radicaux, rien n’est négociable », note Perle Nikol.

« Ce serait une erreur de les prendre uniquement pour des fous, acquiesce Shlomo Fischer, docteur en sociologie à l’université hébraïque de Jérusalem, spécialisé dans l’étude du sionisme religieux radical et des colonies en Cisjordanie. « Ils ne sont pas si obscurantistes que ça. Vous avez des religieux, des fanatiques, bien sûr. Ces gens ont différents niveaux de culture et de désirs. Mais du point de vue mental, ils s’inscrivent dans une tradition moderne d’activisme politique. D’une certaine manière, on peut les rapprocher de ce qu’on a pu voir en Europe avec la bande à Baader. » Leurs motivations sont d’ailleurs « partagées par la plupart des gens en Israël, relève l’universitaire. La différence, c’est qu’eux, ils n’ont pas d’inhibitions. Ils ont une culture de l’autoexpression, de la revanche. Pour eux, l’agression est légitime. »

Né dans les années 1990, le phénomène des « jeunes des collines » a fait des émules. Aux deux premiers groupes, on peut aujourd’hui en ajouter un troisième, un « nouveau groupe qu’on n'a pas trop vu venir », estime Perle Nikol. Il s’agit d’une variante urbaine des « jeunes des collines », née à l’intérieur d’Israël, dans des communautés très pauvres et des familles souvent nombreuses. « Ce sont eux qui mènent des actions “prix à payer” à Jérusalem. Ils posent des graffiti ou tentent de brûler des écoles judéo-arabes. Ils sont inspirés par ce qui se passe en Cisjordanie. Ils sont séduits par le kahanisme ou par Lehava [organisation israélienne d’extrême droite qui milite contre l’assimilation, c’est-à-dire contre les mariages entre juifs et non-juifs, et en particulier entre femmes juives et hommes arabes – ndlr]. Comme le premier groupe, ils ont développé une haine généralisée contre tout ce qui n’est pas eux. »

Autre spécificité de ce troisième groupe, certains viennent de milieux ultrareligieux, mais la plupart d’entre eux sont loin d’avoir baigné dans la religion. « Ils ont des parents qui soutiennent la politique israélienne. Certains ont leur jeans au ras des fesses. Ils intègrent des filles à leur groupe. Ils n’ont pas un background religieux très élaboré mais ils développent un sentiment d’appartenance à travers le judaïsme. Ils sont en recherche de communauté. Le phénomène est assimilable à celui du retour au religieux observé chez les musulmans en Europe », juge la doctorante.

Ce sont eux qu’on retrouverait aujourd’hui dans les deux tiers des affaires de terrorisme juif. « C’est triste à dire, mais les événements récents, comme Duma, ne sont pas les pires qui se sont produits », précise Perle Nikol, rappelant par exemple que des extrémistes juifs ont été arrêtés in extremis en 2002 avec un camion rempli d’explosifs alors qu’ils s'apprêtaient à faire sauter une école arabe de filles à Abu Tor, un quartier de Jérusalem-Est. « Le groupe de Duma est constitué de jeunes sans cerveau. C’est un peu le “gang des barbares”, version Israël », tranche-t-elle.

Dans la vallée de Shilo, le sujet des « jeunes des collines » et du « terrorisme juif » agace. Les habitants des colonies et des avant-postes illégaux dénoncent à l’unisson une manipulation médiatico-politique, construite d’amalgames et destinée à les diaboliser. Un sentiment renforcé par la sortie du documentaire The Settlers (Les Colons), projeté en janvier 2016 au festival de Sundance (États-Unis) et sorti il y a deux mois en Israël. Shimon Dotan, un réalisateur israélien d’origine roumaine, qui s’est installé aux États-Unis, a posé sa caméra à Shilo et dans l’avant-poste voisin d’Esh Kodesh. Il donne la parole à des colons, mais aussi à des « jeunes des collines », comme à Hanamel Dorfman, qui n’est autre que l'époux de Roni Goldberg, et donc le marié du « mariage de la haine ».

Le film « suggère que ce groupe de hippies religieux est sous-estimé dans son habileté à affecter la politique israélienne et à contrecarrer toute possibilité de paix avec les Palestiniens », écrit le New York Times. Une analyse injuste pour les habitants d’Esh Kodesh, qui se plaignent notamment de la part belle donnée dans le documentaire à Pinhasi Bar-On, un jeune colon radical qui s’illustre par ses saillies racistes, mais qui a depuis été banni de l’avant-poste.

« Il y a beaucoup de mauvaise presse sur nous, alors que beaucoup de gens ici respectent la loi. Les journalistes viennent ici pour confirmer leurs idées préconçues, pas pour nous écouter », regrette Yael ce jeudi 16 juin, entourée de trois de ses six enfants dans sa maison flambant neuve d’Esh Kodesh. Tee-shirt à manches longues, jupe sur un collant couvrant ses jambes et foulard sur la tête, la jeune femme de 34 ans est la seule habitante de l’avant-poste à avoir accepté de recevoir Mediapart chez elle. Née en Israël, comme ses parents et ses grands-parents, Yael est une des premières à s’être installées dans l’avant-poste créé en 2000, pour s’y marier et fonder sa famille.

«J'attends plus de “Bibi”»

Au début, Esh Kodesh (« Feu sacré », en hébreu) se résume à un vieux bus posé sur le sommet d’une colline dégarnie par le vent, dans lequel dorment les tout premiers arrivants. Mais très vite, des mobile homes font leur apparition et, aujourd’hui, de vraies maisons en dur abritent certaines des quarante familles qui vivent là. « Chaque maison, ici, est sous le coup d’un acte de démolition. Mais aucune n’a jamais été détruite. Nous avons pris un gros risque en construisant la nôtre, elle nous a coûté beaucoup d’argent », confie Yael. La famille vit confortablement grâce au salaire de son mari, employé dans la construction à Tel Aviv, mais aussi aux compléments de revenus que la jeune femme obtient en allant travailler « cinq heures par jour » dans une entreprise d’informatique à Ra'anana, à une heure de route de là, côté israélien. Il y a quelques mois, le couple s’est même offert un voyage en Suisse pour les vacances d’hiver. « Mais si demain un gouvernement de gauche arrive au pouvoir, notre maison pourrait être détruite », s’inquiète-t-elle.

Lors des dernières élections, en 2015, beaucoup d’habitants de la région se sont laissé séduire par HaBayit HaYehudi (Le Foyer juif), le parti de l’ultranationaliste et fervent défenseur des colonies Naftali Bennett, mais la majorité d’entre eux continue de soutenir le premier ministre Benjamin Netanyahou. « L’un dans l’autre, c’est un bon gouvernement. Mais j'attends plus de “Bibi”. Je trouve qu’il ne promeut pas assez l’agenda national. J’aimerais qu’il nous autorise à prier sur le mont du Temple [ou esplanade des Mosquées, à Jérusalem – ndlr] », glisse-t-elle. Yael s’y est déjà rendue deux fois, la « dernière fois avec toute [s]a famille », sourit-elle. Depuis plusieurs années, plusieurs juifs extrémistes militent pour le droit des juifs à prier sur le mont du Temple. Une revendication rejetée par les Palestiniens et à l’origine de la dernière vague de violence en Israël.

Aujourd’hui, à Esh Kodesh, les relations entre colons et Palestiniens s’en tiennent à des querelles concernant les terres aux alentours, comme ces champs de vignes, en partie brûlés par les habitants du village arabe voisin, que Yael tient à nous montrer. La jeune femme a grandi à Kyriat Arba, une autre colonie israélienne située dans la banlieue d’Hébron, dans le sud de la Cisjordanie.

Elle se remémore les taxis ou les épiceries arabes dans lesquels elle entrait sans appréhension avec ses amies lorsqu’elle était enfant. Une courte période de coexistence, avant que la première Intifada ne modifie sa façon de penser à jamais. « Je n’ai pas peur, car je vis sous la menace depuis que je suis une petite fille, assure-t-elle. Je ne pense pas que les Arabes soient tous les mêmes, mais je crois que leur société les incite à la violence et que les gens qui sont des tueurs méritent de mourir », assène-t-elle calmement. « Je suis une personne non-violente », ajoute-t-elle toutefois. Comme beaucoup d’autres colons de la région, Yael refuse de croire que les « jeunes des collines » soient responsables de l’attaque de Duma. Pour elle, ce serait plutôt un règlement de comptes entre familles arabes qui aurait mal tourné. Pour preuve, elle évoque des départs de feu aperçus dans la région les mois précédents et suivants.

Sous le mirador de l’armée israélienne qui surplombe la synagogue d’Esh Kodesh et dans lequel sont postés deux soldats en permanence, la mère de famille admet qu’il est « dangereux de vivre ici », mais elle est « convaincue » qu’elle « doit » le faire. « C’est la terre de nos quatre patriarches. » Messianisme chevillé au corps, elle est d’ailleurs persuadée qu’« à la fin, il n’y aura plus que des juifs ici ». À l’inverse de Roni Golberg, la mariée du « mariage de la haine », ou de Meir Ettinger, l’idéologue des « jeunes des collines », qui ont perdu leurs illusions, Yael croit encore au miracle. Le même miracle qui a permis aux juifs, selon elle, de se réinstaller en Israël plus de deux mille ans après la destruction du Temple, et de remporter la guerre des Six Jours en 1967 face aux Arabes.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011