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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:46
Affaire de la «chemise» à Air France: El Khomri valide le licenciement du délégué CGT

8 AOÛT 2016 | PAR MATHILDE GOANEC

Contrairement à l'avis de l'inspection du travail, le ministère du travail a validé le licenciement d'un délégué syndical CGT d'Air France, impliqué dans l'affaire de la « chemise arrachée ». Une étincelle de plus dans un dossier qui hérisse le milieu syndical, dans une affaire qui sera jugée à la rentrée.

La décision est importante, dans une affaire lestée par les symboles. Le ministère du travail a validé lundi la décision d’Air France de licencier Vincent Martinez, délégué CGT d’Air France, impliqué dans la désormais fameuse affaire de la « chemise arrachée », malgré une décision contraire de l’inspectrice du travail chargée du dossier. Les quatre autres salariés concernés, dépourvus de mandats syndicaux, ont perdu leur emploi depuis plusieurs mois, sans que le ministère n’ait eu son mot à dire.

L’histoire remonte à octobre 2015, et elle a fait le tour du monde. Alexandre de Juniac, alors encore PDG d’Air France, vient de mettre fin aux négociations avec les syndicats et de dévoiler son plan pour redresser Air France. Il parle de 2 900 suppressions d'emploi, et prévoit 10 % de vols long-courriers en moins. Très vite, la manifestation organisée en contestation à ces annonces dégénère sur le parvis de l'entreprise. Plusieurs manifestants s’engouffrent dans le siège de l’entreprise, occupent la salle de réunion où a lieu le comité central d’Air France.

L’arrivée inopinée des salariés provoque le départ précipité des membres de la direction, dont le DRH Xavier Broseta, ainsi que le numéro deux de la compagnie, responsable des vols long-courriers, Pierre Plissonnier. Poursuivis par les manifestants, les deux hommes sont finalement évacués par des vigiles, et se voient obligés de sauter par-dessus les grilles qui encadrent le siège social, leurs costumes en charpie, pour échapper à la colère. Très vite, le premier ministre tranche la polémique, traitant les salariés de « voyous » et entraînant derrière lui une large partie de la classe politique. Xavier Broseta et Pierre Plissonnier s’en tirent eux avec sept jours d’incapacité totale de travail (ITT), et les vigiles qui les entourent avec 0, 4 ou 5 jours d’ITT, selon les cas.

La réponse des autorités est néanmoins sévère. Les mis en cause sont interpellés chez eux, au tout petit matin, et subiront pour certains près de 30 heures de garde à vue, ce qui provoquera des réactions outrées du monde syndical. « Les conditions de cette interpellation volontairement mise en scène pour criminaliser des salariés ayant pris part à un mouvement social sont particulièrement scandaleuses », déclarait ainsi le syndicat Sud aérien, interrogé à l’époque par Mediapart.

La direction ainsi que deux vigiles d’Air France (l’un d’eux a fait un malaise de quelques minutes au moment des incidents) déposent une dizaine de plaintes. En fin de compte, quinze salariés d’Air France sont poursuivis, pour avoir participé aux échauffourées. Cinq d’entre eux sont poursuivis pour violences en réunion, les dix autres pour des dégradations, notamment sur la grille d’entrée du siège d’Air France. Le procès, initialement prévu pour décembre 2015, a été reporté deux fois sous la pression des avocats, et devrait se tenir les 27 et 28 septembre prochains.

L’entreprise n’a cependant pas attendu la condamnation judiciaire possible pour statuer. Elle a lancé illico les sanctions disciplinaires, et licencié cinq salariés pour violences diverses. Avec quelques incongruités : comme Mediapart le révélait en décembre dernier, le premier salarié licencié par Air France n’a pas été mis en cause par les enquêteurs, et ne fait pas partie des employés ayant à répondre devant la justice. Inversement, l’un des hommes poursuivis en justice pour violences l’a été à la suite d'une plainte d’un vigile, mais il ne fait l’objet d’aucune procédure de la part d’Air France.

Par ailleurs, le dossier judiciaire lui-même est moins limpide qu'il n'y paraît : Lilia Mhissen, avocate de trois salariés poursuivis pour violences, et de neuf autres pour dégradations, a dénoncé une enquête policière pilotée par le parquet, bouclée en moins de deux semaines par la police aux frontières de Roissy, et reposant presque exclusivement sur des images très difficiles à interpréter au vu du nombre de manifestants présents sur les lieux. Savoir qui a ou n'a pas tiré sur la fameuse chemise s'avère également plus complexe que prévu. « Il est rapidement apparu que la densité et la mobilité de la foule rendaient extrêmement complexes les identifications formelles d'individus s'étant rendus coupables de faits délictuels », ont par exemple indiqué les enquêteurs sur des PV du dossier que Mediapart a pu consulter (lire ici en détail le papier de Dan Israël). Ou encore : « La confusion est telle qu'il est impossible de distinguer des éventuels auteurs de violences ou de dégradations. »

Restait également pour Air France une incertitude sur le sort de Vincent Martinez, cinquième salarié mis en cause par la justice, délégué syndical, donc légalement davantage protégé. L’inspection du travail a statué le 20 janvier 2016 en demandant sa réintégration. Comme elle en a le pouvoir, la direction d’Air France a ensuite sollicité l’avis du ministère, qui a finalement choisi d’aller contre l’inspection du travail, et validé le licenciement. Le dossier judiciaire n'est cependant pas plus explicite sur son cas que sur le reste. Devant les policiers, Vincent Martinez a reconnu avoir poussé un vigile, mais expliqué que c’était parce qu’ils s’étaient déjà affrontés quelques instants plus tôt, et que le vigile l’avait insulté et lui avait donné des coups. Il aurait voulu se venger, sans vouloir faire de mal à Xavier Broseta, qu’il n’avait pas reconnu. Il présente à plusieurs reprises ses excuses pour ce « mauvais geste », mais rejette toutes les autres accusations d’Air France, qui lui attribue une autre bousculade, où il repousse un second employé d’Air France.

Vincent Martinez a également expliqué aux enquêteurs qu'à l'aube de cette journée fatidique, il a été bombardé membre du service d’ordre et tenté à de nombreuses reprises de protéger les cadres dirigeants. Une version que la direction réfute, mais qui est confirmée par une vidéo dénichée par le site d’information Les Jours, où l’on voit le cégétiste s’interposer entre la foule et Pierre Plissonnier.

Pour le ministère, cette décision de confirmer son licenciement est « cohérente avec le licenciement des quatre autres salariés impliqués dans le même dossier, qui ne bénéficient d’aucun mandat syndical ». La dernière issue pour le salarié est désormais de former un recours de la décision de la Direction générale du travail devant le tribunal administratif, en parallèle du procès en correctionnelle. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, a jugé de son côté cette décision « éminemment politique », et condamné l’attitude « revancharde » du gouvernement dans cette affaire.

L’annonce tombe effectivement au plus mal sur le front social. Chez Air France, l’arrivée du nouveau PDG Jean-Marc Janaillac a été saluée la dernière semaine de juillet par une semaine de grève dure. Hôtesses et stewards refusent que l’accord concernant leurs conditions de travail soit revu tous les 17 mois, contrairement aux autres catégories de personnel. La grève a été très suivie, et l’affaire de la chemise reste un puissant carburant. Par ailleurs, les procès mettant en cause des syndicalistes se multiplient. Les huit salariés Goodyear, accusés d’avoir séquestré et violenté leur ancien dirigeant, ont été condamnés à 8 mois de prison ferme mais font appel de la décision. Le procès se tiendra en octobre 2016 (voir notre Espace de travail consacré au sujet ici). Cinq militants anti-loi Travail sont également poursuivis pour avoir bloqué le centre-ville d’Amiens et leur procès aura lieu le 27 septembre dans cette ville.

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:41
Retenue à la source de l'impôt sur le revenu : attention, un prélèvement peut en cacher d'autres...!

Jean-Marc Durand

Membre de la Commission économique du PCF

Dans la préparation de la loi de finances 2017, une question occupe une place centrale : le prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu en 2018. Présenté comme une simplification du paiement de cet impôt, le prélèvement à la source ne serait-il pas le cheval de Troie d'une refonte de l'ensemble de la sphère des prélèvements fiscaux et sociaux ?

Un fait tend à valider cette hypothèse : c'est la confusion qui entoure les modalités d'application de ce prélèvement. Les « usines à gaz » servent souvent d'écran de fumée à des projets encore inavouables. Ainsi, à propos de la confidentialité des revenus autres que salariaux, il serait possible de conjuguer divers types de paiement : un prélèvement à la source par l'employeur ou un prélèvement « à l'ancienne » ou exécuté par les banques. Et il y a aussi le taux neutre. C'est le contribuable qui le proposerait à son employeur pour ne pas révéler ses autres sources de revenus ou ceux de son conjoint. Cela reviendrait à ce que chacun déclare pour lui seul. Et puis il y a le Medef qui fait grise mine : projet trop compliqué, trop de charge de travail, dit-il ! Une seule chose serait à peu près certaine à ce jour, l'année 2017 serait une année fiscale blanche en matière d'impôt sur les revenus salariaux et assimilés.

Il est bon de le répéter, en matière de simplification, de sécurité et de régularité du recouvrement des rentrées fiscales, l'administration dispose avec la déclaration préremplie et la mensualisation d'outils efficaces. Sur 17,5 millions de contribuables payant l'impôt sur le revenu, 10,4 sont mensualisés.

Alors cherchons l'erreur ou plus exactement le véritable moteur de cette réforme. Cet objectif n'est d'ailleurs pas un secret : c'est la fusion entre l'impôt sur le revenu et la CSG. Le président, François Hollande lui-même, en a fait un objectif, reprenant en cela le projet initial du père de la CSG, Michel Rocard. En fusionnant un impôt progressif et un impôt proportionnel, on ferait entrer dans le nouvel impôt sur le revenu des milliers de contribuables jusque-là non imposables car disposant de trop faibles revenus, devenus ainsi captifs face aux aléas des hausses de taux ou de variation de tranches futurs.

Mais c'est aussi le moyen de franchir un nouveau pas vers la fiscalisation des recettes de la protection sociale, notamment de la branche santé, et donc d'accélérer le désengagement du patronat de ce financement par le biais des cotisations. Dans un premier temps, ce sont 25 milliards d'euros, montant des allégements de cotisations sociales patronales, que le gouvernement souhaiterait « barémiser » et ainsi graver dans la loi de financement de la protection sociale, voire pour ensuite faire basculer des cotisations sociales vers la fiscalité

Là ne s'arrêtent pas les évolutions sous-tendues par le prélèvement à la source. Même si aujourd'hui seul l'impôt sur les revenus salariaux entre dans cette épure, d'autres, comme les impôts locaux, notamment la taxe d'habitation, déjà très souvent mensualisés, pourraient suivre. Au-delà, c'est l'architecture de l'impôt sur le revenu et les fondements de la politique familiale qui pourraient être très fortement chamboulés.

Derrière le taux neutre, donc la possibilité pour chaque membre du foyer fiscal de choisir son type d'imposition, s'ouvre la voie à une remise en cause de la notion de foyer fiscal et avec lui du quotient conjugal et familial. Cela fait de nombreuses années qu'à divers prétextes, y compris de l'égalité femme-homme et de l'équité fiscale, les notions de quotient conjugal et de quotient familial sont attaquées.

Même s'il est nécessaire de réfléchir aux moyens de préserver, y compris sur le terrain fiscal, l'égalité femme-homme et d'agir pour mieux mettre à contribution les hauts revenus, il est un fait avéré : la suppression du quotient conjugal entraînerait une augmentation globale de l'impôt sur le revenu payé par un couple et celle du quotient familial rendrait plus de 9 millions de foyers fiscaux perdants (Rapport des services de Bercy de 2013).

Enfin, si le Medef rechigne à appliquer ce système, c'est surtout pour la forme ! Qui mieux que lui peut évaluer les liquidités supplémentaires dont les entreprises pourront ainsi momentanément disposer ? Et il n'a certainement pas oublié que Bercy avait évalué à 1,5 milliard d'euros le coût de la gestion de l'impôt sur le revenu, manne qu'il n'a cessé de convoiter.

Par contre, il y a fort à parier que le gouvernement prenne prétexte de cette réforme pour à nouveau réduire les moyens de l'administration fiscale. Pour 2017, 1 200 suppressions d'emplois sont déjà programmées, ce qui porte à 36 000 les suppressions d'emplois au ministère des Finances en quinze ans. Or, la retenue à la source n'allégera en rien le travail des services. Au contraire, il le complexifierait, d'une part parce que les contribuables devront toujours remplir une déclaration et qu'il faudra vérifier les montants déclarés et les montants payés. D'autre part parce que vont perdurer divers types de paiement de l'impôt et qu'il faudra répondre aux demandes de régularisation des contribuables, car, une chose est certaine, le prélèvement à la source n'est qu'un acompte sur l'impôt dû.

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:40
Conseil de lecture: "Le premier homme" d'Albert Camus

Jamais sans doute, Albert Camus n'avait été aussi émouvant, au plus près de la vie et de l'intime dans ce qu'ils ont de plus singulier mais aussi de plus partagé, que dans ce manuscrit inachevé et presque pas corrigé, dont on ne sait s'il aurait constitué la version finale d'un récit autobiographique publié, retrouvé dans sa sacoche le 4 janvier 1960 après son accident de voiture mortel et publié trente-cinq après sa mort, à quarante-six ans.

"Le premier homme", manuscrit où Camus, bouleversé par la guerre d'Algérie et ce qu'il pressent comme la disparition d'un monde, de son monde, l'Afrique des pieds-noirs et des arabes, l'Algérie de l'enfance qui a le goût rétrospectif du bonheur et de l'aventure, mais qui n'est pas idéalisée pour autant, sombrant dans la violence et l'accumulation inexorable des haines de part et d'autre, raconte son enfance et sa famille dans un récit autobiographique à peine dissimulé en prenant le nom de Jacques Cormery.

Ce texte est d'autant plus bouleversant que l'auteur de La Peste, de L'étranger, des Noces, de La Chute, de Caligula, de L'homme révolté et du Mythe de Sisyphe, romans et essais philosophiques qui ont contribuer à me former intellectuellement et sur le plan existentiel comme plusieurs générations de jeunes grâce à leur mélange de proximité, de profondeur, d'un discours de questionnement radical sur le tragique de l'existence mêlé à un appétit de vivre et d'en goûter la beauté, celui d'une subjectivité pouvant s'expérimenter universellement, revient sur son enfance et sa jeunesse algéroises, jusqu'à sa mue au cours et à l'issue du lycée en intellectuel s'extrayant de son milieu pauvre aux horizons bornés, c'est à dire sur un moi passé très éloigné, distant de sa personnalité présente, tout comme sa mère a un type de vie et de pensées radicalement étrangers aux siennes au milieu de ces années 1950, enfance algéroise qui l'habite profondément, l'explique, irrigue son rapport à l'existence, au moment où cette belle voix humaine va s'éteindre.

Le récit a pour justification affirmée et pour point de départ une recherche du père, du père absent, inconnu et étranger, du père manquant, mort à Saint-Brieuc dans un hôpital militaire après avoir succombé à ses blessures pendant la Bataille de la Marne au début de la guerre, alors que Albert Camus, né à l'automne 1913 à Mondovi, un village près de Bône où son papa venait d'être employé comme administrateur d'un domaine agricole, n'a que un an.

Dans le premier chapitre du manuscrit, Camus imagine les circonstances de sa naissance, de l'accouchement de sa mère, discrète, soumise et belle jeune femme d'origine espagnole, presque analphabète, le jour même de l'installation du couple à Mondovi (Solferino dans le livre), après un trajet en train d'Alger à Bône puis un transfert de deux heures de Bône à Mondovi-Solferino dans une calèche fort peu confortable pour la femme enceinte. Camus voit sa naissance précipitée annoncée par le conducteur arabe de la calèche, à turban et moustache, témoin des contractions de sa mère (ce sera un fils, dit-il à son père), et facilitée par la présence au côté de la mère, Catherine dans le manuscrit, de son épouse et sa fille arabes, qui précèdent l'arrivée du docteur dans la nouvelle maison froide et humide où la mère, qui a déjà un fils, accouche de Jacques (Albert).

Le second chapitre raconte comment, au milieu des années 1950, Camus, en allant visiter un ancien professeur qui a beaucoup compté pour lui dans sa ville de retraite, découvre pour la première fois la tombe de son père, à Saint-Brieuc, la ville de son ami Louis Guilloux, dont il n'est pas question ici, un autre grand écrivain français ayant grandi dans une famille pauvre, peu cultivée, très éloignée en tout cas de la culture bourgeoise, et ils ne sont pas si nombreux, une tombe que sa mère, qui n'a jamais posé les pieds en métropole, n'aura jamais eu l'occasion de visiter.

Toute sa vie d'adulte, Albert Camus sera par un rapport douloureux, amoureux, nostalgique à l'Algérie, son milieu "naturel", vis-vis duquel il éprouve une certaine culpabilité, celle de l'exilé "parvenu", celle qui en lui le rend étranger à son milieu parisien, dont il tire son écriture souvent directe et solaire, de son enfance populaire, de ce monde en grande partie perdu avec lequel il a pris tant de distance dans son mode de vie extérieur, mais tout en pouvant toujours s'en rapprocher comme on retrouve les réflexes affectifs et la spontanéité de l'enfance dans certaines circonstances, et malgré son orgueil d'avoir réussi à se forger un destin, à s'extraire de son milieu par la force de son tempérament et de son intelligence, il se sentira mal à l'aise et pas vraiment à sa place, presque en situation de trahir les siens, dans les mondanités de la vie intellectuelle parisienne. Cela il le raconte bien en résumé en parlant du retour en Algérie en paquebot dans les années 50, quand il va raconter sa visite de la tombe de son père à sa mère:

"Le vent avait dû se calmer, écrasé sous le soleil. Le navire avait perdu son léger roulis et il semblait maintenant avancer selon une route rectiligne, les machines au plein de leur régime, l'hélice forant droit l'épaisseur des eaux et le bruit des pistons devenu enfin si régulier qu'il se confondait avec la clameur sourde et ininterrompue du soleil sur la mer. Jacques dormait à moitié, le cœur serré d'une sorte d'angoisse heureuse à l'idée de revoir Alger et la petite maison des faubourgs. C'était ainsi chaque fois qu'il quittait Paris pour l'Afrique, une jubilation sourde, le cœur s'élargissant, la satisfaction de qui vient de réussir une bonne évasion et qui rit en pensant à la tête des gardiens. De même que, chaque fois qu'il y revenait par la route et par le train, son cœur se serrait aux premières maisons des banlieues, abordées sans qu'on ait vu comment, sans frontières d'arbres ni d'eaux, comme un cancer malheureux, étalant ses ganglions de misère et de laideur et qui digérait peu à peu le corps étranger pour le conduire jusqu'au cœur de la ville, là où un splendide décor lui faisait parfois oublier la forêt de ciment et de fer qui l'emprisonnait jour et nuit et peuplait jusqu'à ses insomnies. Mais il s'était évadé, il respirait, sur le grand dos de la mer, il respirait par vagues, sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre".

Camus, qui parle en connaissance de cause, et qui peut comparer, n'a pas son pareil pour décrire les effets psychologiques de la pauvreté et le type de rapport à l'existence que cela produit: sa mère ne sait comment répondre aux questions de son fils sur son père. "Elle disait oui, c'était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n'était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du cœur dont on dit qu'elle est la plus sûre, mais le cœur s'use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort".

Quand Camus reçoit le prix d'excellence au lycée, lors de la distribution des prix dont les lauréats sont inconnus au départ, sa mère et sa grand-mère, qui visitent ce quartier plus huppé d'Alger une seule fois l'an pour l'occasion, sont toujours en avance à la cérémonie: "Les Cormery étant naturellement largement en avance, comme le sont tous les pauvres qui ont peu d'obligations sociales et de plaisirs, et qui craignent de n'y être point exacts"....

C'est cette pauvreté, cet anonymat, qui empêche Camus de bien retrouver ce que fut son père, d'origine alsacienne, arrivé enfant en Algérie avec sa famille dans les années 1870 pour remplacer dans des domaines les insurgés de la Commune exilés plus ou moins contraints sur cette terre "inhospitalière" alors et dont beaucoup avaient été déjà fauchés par la maladie. Vieille histoire du peuplement de l'Algérie, dont Camus rappelle aussi qu'il a été le fait d'ouvriers parisiens insurgés de juin 48, réprimés par la République bourgeoise de Lamartine et consorts, et à qui Napoléon III a donné un exécutoire tout en s'en débarrassant...

Dans ce texte déchirant, dont certaines pages évoquent le ton élégiaque de l'Odyssée, Camus raconte le bonheur des parties de chasse avec son oncle Ernest, qui vivait avec eux, sourd et à demi muet, fort et bon, protecteur tel Saint Christophe, flanqué d'un chien fidèle, ses jeux sur les terrains vagues avec ses camarades de son quartier populaire des faubourgs d'Alger, ses parties de foot passionnées avec ses chaussures cloutées que contrôlait sa grand-mère chaque soir, qui ne voulait pas qu'il use ses précieux souliers en pratiquant ce sport, il raconte comment en Algérie toutes les races se côtoient bien que paradoxalement les distances restent profondes, les clivages de race comptant davantage d'ailleurs que les clivages de classe. Les Arabes sont peu présents dans ce livre: des hommes au travail, dignes, pudiques et distants, un décor, une présence parfois potentiellement hostile et menaçante, peu de liens directs.

Des pages très sombres parlent des attentats qui se multiplient à Alger dans les années 50, reviennent sur les violences des premières périodes de la colonisation et de la pacification de l'Algérie, parlent de la haine qui monte, de l'évidence aussi vécue par les pied-noirs de leur défaite historique et de la nécessité de partir au bout du compte. L'Algérie est présentée comme un pays d'hommes sans passé, tirant dans la douleur du faire le droit d'exister, d'hommes durs, amoureux de leur vie et de leur pays néanmoins:

"Non, il ne connaîtrait jamais son père, qui continuerait de dormir là-bas, le visage perdu à jamais dans la cendre. Il y avait un mystère chez cet homme, un mystère qu'il avait voulu percer. Mais finalement il n'y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l'immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. Car c'était bien cela que son père avait en commun avec les hommes du Labrador. Les Mahonnais du Sahel, les Alsaciens des Hauts plateaux, avec cette île immense entre le sable et la mer, qu'un énorme silence commençait maintenant de recouvrir, cela c'est-à-dire l'anonymat, au niveau du sang, du courage, du travail, de l'instinct, à la fois cruel et compatissant. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, il faisait aussi partie de la tribu, marchant aveuglement dans la nuit près du vieux docteur qui soufflait à sa droite, écoutant les bouffées de musique qui venaient de la place, revoyant le visage dur et impénétrable des Arabes autour des kiosques, ... revoyant aussi avec une douceur et un chagrin qui lui tordaient le cœur le visage d'agonisante de sa mère lors de l'explosion, cheminant dans la nuit des années de la terre de l'oubli où chacun était l premier homme, où lui-même avait dû s'élever seul, sans père, n'ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu'il ait l'âge d'écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l'expérience de sa vie, ces moments où le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d'une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d'apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd'hui où ils risquaient l'anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l'immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin".

Comme cette longue tirade crépusculaire reproduisant les pensées inquiètes du narrateur dans l'avion à son retour de Bône, "Le premier homme" est un récit hanté par la nostalgie, la mort, la fin d'un monde, en même temps que le récit d'une naissance à soi, d'une métamorphose, avec un hommage rendu par Camus à l'action bienfaitrice de l'instituteur qui a su détecter en lui des qualités intellectuelles peu communes, l'ouvrir au goût de la culture, et lui a permis d'accéder au lycée en persuadant sa mère et sa grand-mère que cela valait se coût de se passer d'une paye dans l'immédiat pour lui procurer une bonne situation par la suite, instituteur avec qui il est devenu ami fidèle par la suite. La figure de la mère, trop discrète, trop effacée, trop peu en prise avec le monde social, handicapée socialement même par sa pauvreté, sa timidité, trop avare de tendresse malgré sa bienveillance, est également intéressante pour comprendre d'autres textes de Camus, "L'Etranger" en autre, et sa personnalité.

Ce texte de Camus éclaire ce que fut un aspect de l'Algérie des pieds-noirs pauvres, avec ses distances sociales, sa xénophobie parfois, mais aussi sa fraternité, ses joies, son rapport amoureux au soleil, à la mer. Il ne peut que remplir le lecteur d'une forme d'empathie par rapport à la tragédie indéniable qu'ont vécus les "français" d'Algérie, d'ailleurs souvent d'origine espagnole, italienne, maltaise (...etc.) à l'issue de la guerre d'indépendance même si cela ne saurait occulter bien sûr les duretés et les crimes du système colonial, le racisme qui y était attaché sous différentes formes et degrés, l'exploitation des hommes et des richesses naturelles du dominé, et la légitimité du combat de décolonisation du point de vue des Algériens arabes.

"Le premier homme" est un texte habité par une profonde humanité qui dit beaucoup aussi sur la vulnérabilité des destins individuels face aux forces de l'histoire et du temps.

A lire absolument pour ceux qui ne l'ont pas déjà fait.

Ismaël Dupont

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:38
71 ans après le bombardement atomique d'Hiroshima et de Nagasaki : le 24 septembre prochain, marchons tous ensemble pour la paix

Roland Nivet

porte-parole du Mouvement de la paix

Vouloir augmenter les crédits consacrés aux armes nucléaires au nom de la sécurité de la France est déraisonnable. C'est pourtant l'objectif envisagé par JeanYves Le Drian, ministre de la Défense, lors de l'émission Bibliothèque Médicis, en proposant leur augmentation de l'ordre de 40 % dans les prochaines années afin, en particulier, de renouveler en totalité la flotte de sous-marins nucléaires. Sarkozy propose une augmentation de 60 %. En quoi les armes nucléaires améliorent-elles notre sécurité contre les actes terroristes commis par des assassins qui se revendiquent de Daech ou que Daech revendique comme ses soldats ? En quoi les milliers d'armes nucléaires possédées par les États-Unis ont-elles protégé ce pays contre les attentats du 11 Septembre ?

Ces faits montrent que le projet de renouveler en totalité la flotte de sous-marins nucléaires de la force océanique stratégique (Fost) ¬ dont le dernier exemplaire a été livré en 2010 ¬ ne peut en rien contribuer à mieux assurer notre sécurité en France.

Dès 1989, des généraux et amiraux ont lancé un appel pour dire que « les armes nucléaires sont juridiquement illégales, militairement inutiles, dangereuses, économiquement coûteuses et éthiquement inadmissibles ».

Oui, les armes de destruction massive, dont les armes nucléaires, sont illégales et contraires au droit humanitaire. C'est ce qu'a rappelé l'Assemblée générale des Nations unies en 1961 à travers une résolution affirmant que l'utilisation des armes nucléaires était un crime contre l'humanité et la civilisation. C'est pourquoi des conventions d'interdiction et d'élimination des armes chimiques et bactériologiques ont été adoptées. C'est aussi pourquoi le traité de non-prolifération prévoit en son article 6 leur élimination. C'est pourquoi les deux tiers des États du monde ont voté à l'ONU en décembre 2007 pour l'éta-blissement d'une convention d'élimination des armes nucléaires. C'est pourquoi, il y a quelques années, le secrétaire général des Nations unies a présenté les 100 raisons de demander leur élimination.

Au plan mondial, des milliers d'associations et d'ONG, les deux tiers des États du monde, des milliers de maires à l'initiative du maire d'Hiroshima, des milliers de parlementaires, les organisations syndicales via la CSI, le pape, la Croix-Rouge exigent un traité d'interdiction et d'élimination. Persister dans la volonté de moderniser les armes atomiques, dont l'utilisation risquerait d'entraîner une catastrophe humanitaire pouvant provoquer la destruction de l'humanité, est irresponsable. Alors, pourquoi les neuf États possédant des armes nucléaires, dont la France, s'entêtent-ils dans leur modernisation ? Neuf États sont-ils capables de violer impunément et durablement le droit international ?

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 04:07

Comité de défense de l’hôpital public en Pays de Morlaix

Bientôt à nouveau sur le marché

Après la réunion publique du vendredi 10 juin à Plourin, riche des nombreuses interventions et des témoignages des participants la décision avait été prise de prendre contact largement avec la population, au premier chef concernée par les conditions de fonctionnement de l’hôpital public.

Le samedi 16 juillet les militants du comité de défense étaient présents sur le marché de Morlaix pour distribuer un tract décrivant la situation, les inquiétudes quant à l’avenir du centre hospitalier encore aggravées par la mise en place, à marche forcée, du Groupement Hospitalier de Territoire (GHT) du Nord-Finistère.
Comme nous étions assez nombreux, ce fut aussi l’occasion d’échanger avec les chalands du marché. Parmi les thèmes abordés l’inquiétude liée aux menaces programmées sur certains services (psychiatrie, maternité, pneumologie, chirurgie, …), la remise en cause de l’activité de proximité et les conséquences sur les patients et leurs proches contraints à de nombreux déplacements à Brest ou plus loin.

De nombreux témoignages aussi sur la dégradation des conditions de soins et de travail de la part de familles de malades, d’agents hospitaliers soumis à une véritable souffrance. Souffrance se répercutant aussi sur leur vie familiale et générant stress et arrêts de travail. Une mère de famille nous indiquant que sa fille, agent hospitalier à Morlaix, n’en pouvait plus et était prête à craquer. Une autre, retraitée, témoignait de la dégradation par rapport à sa période d’activité.


Un samedi matin de mi-juillet ensoleillé… forcément il y avait beaucoup d’estivants sur le marché. L’occasion, dans les échanges, s’il en était besoin, de vérifier que la loi Touraine, dans la même logique que la loi Bachelot et la politique générale du gouvernement produisent les mêmes effets dans tout le pays. Comment en serait-il autrement lorsque l’on sait qu’il prévoit de supprimer jusqu’en 2017 10 milliards d’euros sur la politique de santé dont 3 milliards sur le financement de l’Hôpital public. Parmi les témoignages me reste en mémoire celui de ce couple d’hospitaliers morbihannais dont le mari, quoi qu’il lui en ait coûté financièrement, se vit contraint de prendre sa retraite anticipée tant les conditions d’exercice lui étaient devenues insupportables.

Nouvelle présence sur le marché :

Les militants du comité de défense seront à nouveau présents et vous attendent sur le marché de Morlaix samedi 13 août, dans la matinée.

Morlaix 04.08.2016

Alain DAVID

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 09:59
Panama papers. Joseph Stiglitz « C'est extraordinaire comme ils ont essayé de nous saboter »

Samedi, 6 Août, 2016

Humanite.fr

Le comité mis en place par le Panama pour faire la lumière sur son système financier manque de transparence, a dit vendredi à Reuters le lauréat du prix Nobel de l'économie Joseph Stiglitz, après en avoir démissionné.

Le prix Nobel d'économie juge peu transparente l'enquête ouverte par le gouvernement du Panama après le scandale lié à la publication des documents d'un cabinet révélant les détails de nombreux comptes financiers offshore détenus par des sociétés et des personnes voulant échapper au fisc. ~La publication en avril de plus de 11,5 millions de documents du cabinet panaméen Mossack Fonseca, les "Panama Papers", avait révélé les détails financiers de nombreux comptes offshore susceptibles d'être utilisés pour échapper au fisc.

Joseph Stiglitz ainsi que l'expert anti-corruption suisse Mark Pieth, qui comptaient parmi les sept membres du comité de transparence convoqué par le pays pour auditer son système financier, notoirement opaque, disent avoir trouvé le gouvernement peu disposé à soutenir une enquête ouverte.

Ils ont tous deux démissionné vendredi après le refus du Panama de garantir que les rapports du comité seraient rendus publics.

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:56
40 familles sont installées dans l'avant-poste illégal d'Esh Kodesh

40 familles sont installées dans l'avant-poste illégal d'Esh Kodesh

Les extrémistes juifs, une plaie au cœur d’Israël

8 AOÛT 2016 | PAR CHLOÉ DEMOULIN

Fin avril 2016, le Shin Bet s’est félicité d’avoir porté un coup d’arrêt au « terrorisme juif », après une série d’arrestations dans le milieu des « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens. Mais les frustrations et la colère de cette nébuleuse radicale constituent toujours une bombe à retardement au cœur d’Israël.

Jérusalem, Esh Kodesh (Cisjordanie), de notre envoyée spéciale.- Chemisette blanche et kipa tressée sur le crâne, Itamar Ben-Gvir a le visage bonhomme, presque poupin. Cet Israélien de 39 ans est pourtant loin d’être un enfant de chœur. Issu d’une famille laïque et bourgeoise installée à Mevasseret Tsion, sur les hauteurs de Jérusalem, il a milité dans son adolescence pour le Kach, un parti nationaliste religieux et anti-arabe fondé par le rabbin américain Meir Kahane. « J’ai reçu une éducation qui m’a poussé à penser par moi-même, sans prêter attention à ce que les autres en diraient. Et dès mon plus jeune âge, j’ai vu le grand danger que représentaient certains groupes pour l’État d’Israël », raconte-t-il.

Au milieu des années 1980, le Kach, jugé raciste, est interdit en Israël et Meir Kahane est exclu de la Knesset, avant d’être finalement assassiné en 1990 à Manhattan. Mais Itamar Ben-Gvir, comme d’autres disciples du Kach, reste actif. « Je ne déteste pas les Arabes,jure-t-il, mais il y a beaucoup de gens parmi eux qui considèrent que tous ceux qui ne sont pas avec eux doivent être tués. Nous ne pouvons pas fermer les yeux. » Quelques semaines avant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en novembre 1995, Itamar Ben-Gvir s’offre son premier coup d’éclat. Filmé par la télévision israélienne, il brandit l’emblème qu’il a volé sur la Cadillac du premier ministre et fanfaronne : « Nous avons eu sa voiture, et nous l’aurons, lui aussi. » Une attitude menaçante, additionnée à un profil d’agitateur notoire, qui lui vaudra d’être interdit de service militaire.

Ce lundi 6 juin, Itamar Ben-Gvir accepte enfin, après de nombreuses sollicitations, de rencontrer Mediapart dans une pâtisserie du centre de Jérusalem. Devenu un avocat presque respectable, il n’a rien oublié de son combat. Il défend désormais les “terroristes juifs” suspectés dans des affaires de représailles du type « Tag Mehir » (le prix à payer), qui peuvent aller du simple graffiti raciste à l’attaque de mosquées ou d’églises, et jusqu’au meurtre, comme par exemple celui du Palestinien Mohammed Abou Khdeir, âgé de 16 ans, le 2 juillet 2014, au lendemain de l'enlèvement de trois jeunes Israéliens en Cisjordanie.

« Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’on appelle ces gens des terroristes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas coupables d’actes criminels, mais il y a une grande différence entre des actes criminels et du terrorisme, tient-il tout de suite à préciser. Le gouvernement se sert d’eux, il essaie de les mettre sur le même plan que les terroristes arabes pour faire bonne figure devant la communauté internationale. » L’avocat compte notamment Amiran Ben-Uliel parmi ses clients, l’un des deux jeunes inculpés en janvier 2016 pour l’attaque en juillet 2015 d’une maison dans le village arabe de Duma, en Cisjordanie, qui a causé la mort d’une famille palestinienne, dont un bébé de 18 mois.

L’affaire, qui a fait grand bruit en Israël, a doublement choqué l’opinion lorsque la vidéo de ce que la presse israélienne a surnommé le « mariage de la haine » a été dévoilée fin décembre 2015 par la chaîne Arutz 10. On pouvait y voir des extrémistes juifs célébrer la mort du bébé palestinien, certains brandissant des couteaux en direction de sa photo.« C’était un acte stupide. Il n’y a aucune fierté à tirer du fait de poignarder la photo d’un enfant mort, cingle Itamar Ben-Gvir, qui faisait partie des invités. Si j’étais adepte des thèses conspirationnistes, je dirais que tout cela a été manigancé par le Shin Bet [service de sécurité intérieure israélien – ndlr] », lâche-t-il ensuite, suggérant qu’il pourrait s’être agi d’un stratagème pour « mettre la pression » sur le milieu des extrémistes juifs. L’avocat accuse également les autorités israéliennes de torture, la seule raison, selon lui, pour laquelle certains de ses clients auraient avoué. « Ils ont vu qu’ils ne craquaient pas lors des interrogatoires. Alors ils ont décidé de les briser. Ils ont commencé par les isoler. Pendant des semaines, je n’ai pas été autorisé à voir mes clients. Et quand j’ai enfin pu leur reparler, ils étaient l’ombre d’eux-mêmes, ils avaient été attachés et battus », dénonce-t-il.

De fait, après des années d'immobilisme et d’échecs, le Shin Bet s’est félicité il y a trois mois d’avoir mis la pression sur les milieux extrémistes juifs, notamment sur les « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens, au point d’avoir donné un « coup d’arrêt » au « terrorisme juif ». D’investigations en coups de filet, plusieurs inculpations ont en effet été prononcées dans des affaires d’attaques de mosquées ou d’églises, restées jusque-là impunies. Et en avril dernier, près de 20 suspects étaient en prison, soit déjà condamnés, soit en attente de leur procès. Plus de 30 personnes étaient par ailleurs assignées à résidence ou interdites d’entrer en Cisjordanie. Une politique qui semble avoir porté ses fruits, puisqu’en dépit du drame de Duma les violences envers les Palestiniens ontconsidérablement diminué en 2015, avec 130 attaques (de biens ou de personnes), contre 217 en 2014, et 305 en 2013. Même si le nombre de Palestiniens physiquement blessés par des colons a lui légèrement augmenté, 97 en 2015, contre 107 en 2014 et 92 en 2013.

Important bémol toutefois, la remise en liberté, le 1er juin dernier, après neuf mois de détention administrative, de Meir Ettinger, petit-fils de Meir Kahane et idéologue présumé, selon le Shin Bet, de l’attaque de Duma. Une victoire pour Itamar Ben-Gvir qui n’aurait refusé ce client VIP pour rien au monde. « L’histoire de Meir Ettinger est une des plus grandes tragédies dans l’histoire d’Israël », affirme l’avocat sans hésiter. « S’il avait été le cerveau de l’attaque de Duma, si le Shin Bet avait trouvé des preuves, il aurait été mis en examen, et jugé devant un tribunal. Mais ce n’est pas le cas », sourit-il. Considéré comme l’ennemi public numéro un au sein de la mouvance extrémiste juive, Meir Ettinger fait l’objet de 180 fiches de renseignement et d’un rapport de 82 pages, rédigés par le Shin Bet.

Auteur d’un blog sur le site d'extrême droite « HaKol HaYehudi » (La voix juive), accusé d’incitation au racisme et à la violence envers les Palestiniens, le jeune homme de 25 ans serait également le fondateur de l’organisation « HaMered » (La révolte), destinée à multiplier les attaques envers les Palestiniens afin de renverser l’État israélien et d’établir en Israël une théocratie basée sur la loi juive. Installé à Safed, dans le nord d’Israël, qualifiée par un journaliste du quotidien Haaretz de « ville la plus raciste du pays », il demeure actuellement banni d’entrée en Cisjordanie et à Jérusalem.

«Rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État»

Jérusalem, Esh Kodesh (Cisjordanie), de notre envoyée spéciale.- Chemisette blanche et kipa tressée sur le crâne, Itamar Ben-Gvir a le visage bonhomme, presque poupin. Cet Israélien de 39 ans est pourtant loin d’être un enfant de chœur. Issu d’une famille laïque et bourgeoise installée à Mevasseret Tsion, sur les hauteurs de Jérusalem, il a milité dans son adolescence pour le Kach, un parti nationaliste religieux et anti-arabe fondé par le rabbin américain Meir Kahane. « J’ai reçu une éducation qui m’a poussé à penser par moi-même, sans prêter attention à ce que les autres en diraient. Et dès mon plus jeune âge, j’ai vu le grand danger que représentaient certains groupes pour l’État d’Israël », raconte-t-il.

Au milieu des années 1980, le Kach, jugé raciste, est interdit en Israël et Meir Kahane est exclu de la Knesset, avant d’être finalement assassiné en 1990 à Manhattan. Mais Itamar Ben-Gvir, comme d’autres disciples du Kach, reste actif. « Je ne déteste pas les Arabes,jure-t-il, mais il y a beaucoup de gens parmi eux qui considèrent que tous ceux qui ne sont pas avec eux doivent être tués. Nous ne pouvons pas fermer les yeux. » Quelques semaines avant l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en novembre 1995, Itamar Ben-Gvir s’offre son premier coup d’éclat. Filmé par la télévision israélienne, il brandit l’emblème qu’il a volé sur la Cadillac du premier ministre et fanfaronne : « Nous avons eu sa voiture, et nous l’aurons, lui aussi. » Une attitude menaçante, additionnée à un profil d’agitateur notoire, qui lui vaudra d’être interdit de service militaire.

Itamar Ben-Gvir, avocat, défend les “terroristes juifs” © C. D.

« Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’on appelle ces gens des terroristes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas coupables d’actes criminels, mais il y a une grande différence entre des actes criminels et du terrorisme, tient-il tout de suite à préciser. Le gouvernement se sert d’eux, il essaie de les mettre sur le même plan que les terroristes arabes pour faire bonne figure devant la communauté internationale. » L’avocat compte notamment Amiran Ben-Uliel parmi ses clients, l’un des deux jeunes inculpés en janvier 2016 pour l’attaque en juillet 2015 d’une maison dans le village arabe de Duma, en Cisjordanie, qui a causé la mort d’une famille palestinienne, dont un bébé de 18 mois.

L’affaire, qui a fait grand bruit en Israël, a doublement choqué l’opinion lorsque la vidéo de ce que la presse israélienne a surnommé le « mariage de la haine » a été dévoilée fin décembre 2015 par la chaîne Arutz 10. On pouvait y voir des extrémistes juifs célébrer la mort du bébé palestinien, certains brandissant des couteaux en direction de sa photo.« C’était un acte stupide. Il n’y a aucune fierté à tirer du fait de poignarder la photo d’un enfant mort, cingle Itamar Ben-Gvir, qui faisait partie des invités. Si j’étais adepte des thèses conspirationnistes, je dirais que tout cela a été manigancé par le Shin Bet [service de sécurité intérieure israélien – ndlr] », lâche-t-il ensuite, suggérant qu’il pourrait s’être agi d’un stratagème pour « mettre la pression » sur le milieu des extrémistes juifs. L’avocat accuse également les autorités israéliennes de torture, la seule raison, selon lui, pour laquelle certains de ses clients auraient avoué. « Ils ont vu qu’ils ne craquaient pas lors des interrogatoires. Alors ils ont décidé de les briser. Ils ont commencé par les isoler. Pendant des semaines, je n’ai pas été autorisé à voir mes clients. Et quand j’ai enfin pu leur reparler, ils étaient l’ombre d’eux-mêmes, ils avaient été attachés et battus », dénonce-t-il.

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De fait, après des années d'immobilisme et d’échecs, le Shin Bet s’est félicité il y a trois mois d’avoir mis la pression sur les milieux extrémistes juifs, notamment sur les « jeunes des collines », soupçonnés d’attaques envers des Palestiniens, au point d’avoir donné un « coup d’arrêt » au « terrorisme juif ». D’investigations en coups de filet, plusieurs inculpations ont en effet été prononcées dans des affaires d’attaques de mosquées ou d’églises, restées jusque-là impunies. Et en avril dernier, près de 20 suspects étaient en prison, soit déjà condamnés, soit en attente de leur procès. Plus de 30 personnes étaient par ailleurs assignées à résidence ou interdites d’entrer en Cisjordanie. Une politique qui semble avoir porté ses fruits, puisqu’en dépit du drame de Duma les violences envers les Palestiniens ontconsidérablement diminué en 2015, avec 130 attaques (de biens ou de personnes), contre 217 en 2014, et 305 en 2013. Même si le nombre de Palestiniens physiquement blessés par des colons a lui légèrement augmenté, 97 en 2015, contre 107 en 2014 et 92 en 2013.

Important bémol toutefois, la remise en liberté, le 1er juin dernier, après neuf mois de détention administrative, de Meir Ettinger, petit-fils de Meir Kahane et idéologue présumé, selon le Shin Bet, de l’attaque de Duma. Une victoire pour Itamar Ben-Gvir qui n’aurait refusé ce client VIP pour rien au monde. « L’histoire de Meir Ettinger est une des plus grandes tragédies dans l’histoire d’Israël », affirme l’avocat sans hésiter. « S’il avait été le cerveau de l’attaque de Duma, si le Shin Bet avait trouvé des preuves, il aurait été mis en examen, et jugé devant un tribunal. Mais ce n’est pas le cas », sourit-il. Considéré comme l’ennemi public numéro un au sein de la mouvance extrémiste juive, Meir Ettinger fait l’objet de 180 fiches de renseignement et d’un rapport de 82 pages, rédigés par le Shin Bet.

Auteur d’un blog sur le site d'extrême droite « HaKol HaYehudi » (La voix juive), accusé d’incitation au racisme et à la violence envers les Palestiniens, le jeune homme de 25 ans serait également le fondateur de l’organisation « HaMered » (La révolte), destinée à multiplier les attaques envers les Palestiniens afin de renverser l’État israélien et d’établir en Israël une théocratie basée sur la loi juive. Installé à Safed, dans le nord d’Israël, qualifiée par un journaliste du quotidien Haaretz de « ville la plus raciste du pays », il demeure actuellement banni d’entrée en Cisjordanie et à Jérusalem.

«Rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État»

S’il précise ne pas être « d’accord avec tout ce que pense Meir Ettinger », Itamar Ben-Gvir voue une admiration absolue à son client et à ses amis, les « jeunes des collines », car, dit-il, « ils refusent de tendre l’autre joue à leur ennemi ». « Je vois les jeunes des collines comme une des beautés d’Israël. Ce sont des gens qui sont fidèles à leur idéologie, qui veulent défendre l’installation des juifs en Israël, qui ne veulent pas accepter qu’un État islamiste puisse voir le jour ici. C’est une chose remarquable », se réjouit-il. Sans aller jusqu’à plaider, lui aussi, pour la destruction de l’État d’Israël, mais simplement pour un « changement de dirigeants », Itamar Ben-Gvir voit donc les « jeunes des collines » comme des résistants indispensables à la survie d’Israël. « Nous avons vu ce qui s’est passé avec le retrait du Gush Katif [de la bande de Gaza – ndlr]. Les Arabes ne veulent pas la paix. Même s’ils récupéraient Jérusalem et la Judée-Samarie [Cisjordanie – ndlr], ils voudraient encore nous jeter à la mer. »

Mais qui sont ces extrémistes juifs qui, selon un ancien chef du Shin Bet, Carmi Gillon, représenteraient une « menace plus importante pour le monde juif » que les terroristes palestiniens eux-mêmes ? Surmédiatisés, les « jeunes des collines » seraient 200 à 300, selon les experts, en tout cas moins de 1 000. « Dans les avant-postes illégaux, en Cisjordanie, on les reconnaît à leurs ponchos, leurs grosses chaussures et leurs kippas multicolores. Ils vivent principalement de l’agriculture. Mais religieusement, ils viennent de différents courants du judaïsme, haredim, sionistes, hassidiques ou encore Breslev », détaille Michael Blum, journaliste et coauteur de Qui sont les colons ? (Flammarion).

Perle Nikol, doctorante en sociopolitique à l’université hébraïque de Jérusalem, identifie deux groupes. Les premiers sont originaires des colonies les plus reculées dans le nord de la Cisjordanie, notamment autour de Naplouse. « Chez eux, il ne faut pas sous-estimer l’impact terrible de la seconde Intifada. Il n’y a pas une de leurs communautés, même une de leurs familles, où il n’y ait pas eu un mort. Ça peut être un copain, un frère, un oncle. Ces enfants ont grandi dans une haine profonde des Palestiniens, qui les haïssent également », souligne la doctorante. La mariée du « mariage de la haine », Roni Goldberg, par ailleurs soupçonnée d’avoir brûlé une église à Jérusalem, en est un parfait exemple. Fille d’un kahaniste américain des premières heures, la jeune femme est l’ancienne voisine et amie de Tamar Fogel, une Israélienne qui a découvert en 2011 le massacre de ses parents et de trois de ses cinq frères et sœurs, dont un bébé âgé de 3 mois, dans sa maison d’Itamar, une colonie située près de Naplouse en Cisjordanie.

Mais c’est d’abord contre l’armée que ces jeunes se révoltent. Pour le rabbin Dov Berkovits, installé depuis 1980 dans la colonie de Shilo, d’où est originaire Amiram Ben-Uliel, la rupture commence avec la première Intifada. Originaire de Chicago, le rabbin se rappelle le jour où le premier cocktail Molotov a été jeté en 1988 par un Palestinien sur la voiture d’un des habitants de la colonie, située entre Ramallah et Naplouse, pas très loin de Duma. « Nous avions reçu l’autorisation du gouvernement de construire nos maisons, nous pensions que le gouvernement nous défendrait. Mais le matin suivant, le commandant en chef de la région, responsable de la sécurité, nous a rendu visite et il nous a dit : “Le ministre de la défense [Yitzhak Rabin – ndlr] nous a donné l’ordre de ne pas intervenir contre les violences qui vous sont faites.” Ils estimaient que s’ils faisaient le nécessaire, l'existence d’un processus de paix serait impossible. Le commandant en chef a ajouté une seconde chose : “Je suis sûr que, dès que les Palestiniens commenceront à utiliser des armes, ils nous demanderont d’intervenir.” Malheureusement, depuis, nous avons été témoins du fait que la possibilité d’un processus de paix a conduit non seulement le gouvernement israélien à autoriser les Palestiniens à nous tirer dessus mais aussi le Hamas à envoyer des roquettes sur notre pays », déplore le rabbin.

Le désengagement de la bande de Gaza en 2005 consomme la rupture. La grande sœur de Roni Goldberg, Moriya, alors âgée de 13 ans, est mise en prison durant 40 jours pour avoir protesté contre le retrait. « L’armée s’est comportée avec cette jeunesse dorée, héritière des pionniers, comme avec les Palestiniens. La claque est telle que les sœurs Goldberg peinent par la suite à agiter un drapeau israélien, raconte Perle Nikol. Ce qu’il faut comprendre, c’est que les habitants de Gaza n’avaient pas préparé leurs valises, ils pensaient que Dieu allait intervenir. Les rabbins leur disaient que Dieu allait intervenir. D’où le sentiment de trahison et la rupture totale avec les rabbins mais aussi avec l’armée et l’État. » À l’époque, Chen, un Israélien de 30 ans désormais guide au Mémorial de Yad Vachem à Jérusalem, était posté dans la vallée de Shilo. « Les colons nous apportaient de la nourriture, ils faisaient tout pour nous, tant qu’ils avaient l’impression qu’on était de leur côté. Mais après le désengagement de Gaza, qu’ils ont appelé le “bannissement”, ils sont devenus très agressifs », se souvient-il.

Un jour, le soldat, dont la famille habite à Tel-Aviv, fait du stop pour rentrer chez lui. Un colon s’arrête, mais, avant de laisser monter le jeune Israélien dans sa voiture, il l'interroge : « Tu as participé au bannissement ? » S’il répond par l’affirmative, le colon le laissera sur le bord de la route. C’est un choc pour Chen, qui préfère prendre le bus plutôt que de rentrer dans ce jeu-là. « La plupart des gens ici sont formidables et gentils, mais je ne peux pas supporter leur idéologie », lâche le réserviste de l’armée israélienne, qui a été rappelé quelque temps dans la région il y a six mois. « IIs se prennent vraiment pour les seigneurs de l’endroit. Ils pensent qu’on vient pour les servir », s’agace-t-il.

«Culture de la revanche»

Le second groupe est également issu des colonies, mais de familles plutôt bourgeoises, avec au moins un des deux parents immigré, le plus souvent des États-Unis. « Les parents sont éduqués, psychiatres ou médecins… Leurs enfants ont vécu dans un univers très religieux et se révoltent contre leurs origines bourgeoises », explique Perle Nikol, citant en exemple Meir Ettinger, qui « a fait une bonne école ». À l’inverse de son illustre grand-père, Meir Ettinger ne cherche pas à entrer dans le jeu politique. « Les jeunes des collines ne votent pas. Ils sont contre le principe même de la démocratie », constate Michael Blum. En revanche, « ils ont conservé leur amour pour les règles de conduite. Et quand on lit leurs pamphlets ou leurs communiqués, on voit bien qu’ils ne font pas semblant. Ils sont profondément radicaux, rien n’est négociable », note Perle Nikol.

« Ce serait une erreur de les prendre uniquement pour des fous, acquiesce Shlomo Fischer, docteur en sociologie à l’université hébraïque de Jérusalem, spécialisé dans l’étude du sionisme religieux radical et des colonies en Cisjordanie. « Ils ne sont pas si obscurantistes que ça. Vous avez des religieux, des fanatiques, bien sûr. Ces gens ont différents niveaux de culture et de désirs. Mais du point de vue mental, ils s’inscrivent dans une tradition moderne d’activisme politique. D’une certaine manière, on peut les rapprocher de ce qu’on a pu voir en Europe avec la bande à Baader. » Leurs motivations sont d’ailleurs « partagées par la plupart des gens en Israël, relève l’universitaire. La différence, c’est qu’eux, ils n’ont pas d’inhibitions. Ils ont une culture de l’autoexpression, de la revanche. Pour eux, l’agression est légitime. »

Né dans les années 1990, le phénomène des « jeunes des collines » a fait des émules. Aux deux premiers groupes, on peut aujourd’hui en ajouter un troisième, un « nouveau groupe qu’on n'a pas trop vu venir », estime Perle Nikol. Il s’agit d’une variante urbaine des « jeunes des collines », née à l’intérieur d’Israël, dans des communautés très pauvres et des familles souvent nombreuses. « Ce sont eux qui mènent des actions “prix à payer” à Jérusalem. Ils posent des graffiti ou tentent de brûler des écoles judéo-arabes. Ils sont inspirés par ce qui se passe en Cisjordanie. Ils sont séduits par le kahanisme ou par Lehava [organisation israélienne d’extrême droite qui milite contre l’assimilation, c’est-à-dire contre les mariages entre juifs et non-juifs, et en particulier entre femmes juives et hommes arabes – ndlr]. Comme le premier groupe, ils ont développé une haine généralisée contre tout ce qui n’est pas eux. »

Autre spécificité de ce troisième groupe, certains viennent de milieux ultrareligieux, mais la plupart d’entre eux sont loin d’avoir baigné dans la religion. « Ils ont des parents qui soutiennent la politique israélienne. Certains ont leur jeans au ras des fesses. Ils intègrent des filles à leur groupe. Ils n’ont pas un background religieux très élaboré mais ils développent un sentiment d’appartenance à travers le judaïsme. Ils sont en recherche de communauté. Le phénomène est assimilable à celui du retour au religieux observé chez les musulmans en Europe », juge la doctorante.

Ce sont eux qu’on retrouverait aujourd’hui dans les deux tiers des affaires de terrorisme juif. « C’est triste à dire, mais les événements récents, comme Duma, ne sont pas les pires qui se sont produits », précise Perle Nikol, rappelant par exemple que des extrémistes juifs ont été arrêtés in extremis en 2002 avec un camion rempli d’explosifs alors qu’ils s'apprêtaient à faire sauter une école arabe de filles à Abu Tor, un quartier de Jérusalem-Est. « Le groupe de Duma est constitué de jeunes sans cerveau. C’est un peu le “gang des barbares”, version Israël », tranche-t-elle.

Dans la vallée de Shilo, le sujet des « jeunes des collines » et du « terrorisme juif » agace. Les habitants des colonies et des avant-postes illégaux dénoncent à l’unisson une manipulation médiatico-politique, construite d’amalgames et destinée à les diaboliser. Un sentiment renforcé par la sortie du documentaire The Settlers (Les Colons), projeté en janvier 2016 au festival de Sundance (États-Unis) et sorti il y a deux mois en Israël. Shimon Dotan, un réalisateur israélien d’origine roumaine, qui s’est installé aux États-Unis, a posé sa caméra à Shilo et dans l’avant-poste voisin d’Esh Kodesh. Il donne la parole à des colons, mais aussi à des « jeunes des collines », comme à Hanamel Dorfman, qui n’est autre que l'époux de Roni Goldberg, et donc le marié du « mariage de la haine ».

Le film « suggère que ce groupe de hippies religieux est sous-estimé dans son habileté à affecter la politique israélienne et à contrecarrer toute possibilité de paix avec les Palestiniens », écrit le New York Times. Une analyse injuste pour les habitants d’Esh Kodesh, qui se plaignent notamment de la part belle donnée dans le documentaire à Pinhasi Bar-On, un jeune colon radical qui s’illustre par ses saillies racistes, mais qui a depuis été banni de l’avant-poste.

« Il y a beaucoup de mauvaise presse sur nous, alors que beaucoup de gens ici respectent la loi. Les journalistes viennent ici pour confirmer leurs idées préconçues, pas pour nous écouter », regrette Yael ce jeudi 16 juin, entourée de trois de ses six enfants dans sa maison flambant neuve d’Esh Kodesh. Tee-shirt à manches longues, jupe sur un collant couvrant ses jambes et foulard sur la tête, la jeune femme de 34 ans est la seule habitante de l’avant-poste à avoir accepté de recevoir Mediapart chez elle. Née en Israël, comme ses parents et ses grands-parents, Yael est une des premières à s’être installées dans l’avant-poste créé en 2000, pour s’y marier et fonder sa famille.

«J'attends plus de “Bibi”»

Au début, Esh Kodesh (« Feu sacré », en hébreu) se résume à un vieux bus posé sur le sommet d’une colline dégarnie par le vent, dans lequel dorment les tout premiers arrivants. Mais très vite, des mobile homes font leur apparition et, aujourd’hui, de vraies maisons en dur abritent certaines des quarante familles qui vivent là. « Chaque maison, ici, est sous le coup d’un acte de démolition. Mais aucune n’a jamais été détruite. Nous avons pris un gros risque en construisant la nôtre, elle nous a coûté beaucoup d’argent », confie Yael. La famille vit confortablement grâce au salaire de son mari, employé dans la construction à Tel Aviv, mais aussi aux compléments de revenus que la jeune femme obtient en allant travailler « cinq heures par jour » dans une entreprise d’informatique à Ra'anana, à une heure de route de là, côté israélien. Il y a quelques mois, le couple s’est même offert un voyage en Suisse pour les vacances d’hiver. « Mais si demain un gouvernement de gauche arrive au pouvoir, notre maison pourrait être détruite », s’inquiète-t-elle.

Lors des dernières élections, en 2015, beaucoup d’habitants de la région se sont laissé séduire par HaBayit HaYehudi (Le Foyer juif), le parti de l’ultranationaliste et fervent défenseur des colonies Naftali Bennett, mais la majorité d’entre eux continue de soutenir le premier ministre Benjamin Netanyahou. « L’un dans l’autre, c’est un bon gouvernement. Mais j'attends plus de “Bibi”. Je trouve qu’il ne promeut pas assez l’agenda national. J’aimerais qu’il nous autorise à prier sur le mont du Temple [ou esplanade des Mosquées, à Jérusalem – ndlr] », glisse-t-elle. Yael s’y est déjà rendue deux fois, la « dernière fois avec toute [s]a famille », sourit-elle. Depuis plusieurs années, plusieurs juifs extrémistes militent pour le droit des juifs à prier sur le mont du Temple. Une revendication rejetée par les Palestiniens et à l’origine de la dernière vague de violence en Israël.

Aujourd’hui, à Esh Kodesh, les relations entre colons et Palestiniens s’en tiennent à des querelles concernant les terres aux alentours, comme ces champs de vignes, en partie brûlés par les habitants du village arabe voisin, que Yael tient à nous montrer. La jeune femme a grandi à Kyriat Arba, une autre colonie israélienne située dans la banlieue d’Hébron, dans le sud de la Cisjordanie.

Elle se remémore les taxis ou les épiceries arabes dans lesquels elle entrait sans appréhension avec ses amies lorsqu’elle était enfant. Une courte période de coexistence, avant que la première Intifada ne modifie sa façon de penser à jamais. « Je n’ai pas peur, car je vis sous la menace depuis que je suis une petite fille, assure-t-elle. Je ne pense pas que les Arabes soient tous les mêmes, mais je crois que leur société les incite à la violence et que les gens qui sont des tueurs méritent de mourir », assène-t-elle calmement. « Je suis une personne non-violente », ajoute-t-elle toutefois. Comme beaucoup d’autres colons de la région, Yael refuse de croire que les « jeunes des collines » soient responsables de l’attaque de Duma. Pour elle, ce serait plutôt un règlement de comptes entre familles arabes qui aurait mal tourné. Pour preuve, elle évoque des départs de feu aperçus dans la région les mois précédents et suivants.

Sous le mirador de l’armée israélienne qui surplombe la synagogue d’Esh Kodesh et dans lequel sont postés deux soldats en permanence, la mère de famille admet qu’il est « dangereux de vivre ici », mais elle est « convaincue » qu’elle « doit » le faire. « C’est la terre de nos quatre patriarches. » Messianisme chevillé au corps, elle est d’ailleurs persuadée qu’« à la fin, il n’y aura plus que des juifs ici ». À l’inverse de Roni Golberg, la mariée du « mariage de la haine », ou de Meir Ettinger, l’idéologue des « jeunes des collines », qui ont perdu leurs illusions, Yael croit encore au miracle. Le même miracle qui a permis aux juifs, selon elle, de se réinstaller en Israël plus de deux mille ans après la destruction du Temple, et de remporter la guerre des Six Jours en 1967 face aux Arabes.

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:18
Des militants du PCF font remplir la grande consultation citoyenne "Que demande le peuple?" au Festival du Bout du Monde de Crozon
Des militants du PCF font remplir la grande consultation citoyenne "Que demande le peuple?" au Festival du Bout du Monde de Crozon
Des militants du PCF font remplir la grande consultation citoyenne "Que demande le peuple?" au Festival du Bout du Monde de Crozon
Des militants du PCF font remplir la grande consultation citoyenne "Que demande le peuple?" au Festival du Bout du Monde de Crozon

Un accueil chaleureux, des discussions politiques pleines de bon sens avec la volonté de construire du neuf à gauche, une cinquantaine de questionnaires "Que demande le peuple?" remplis. Trois militants du PCF de Brest, Châteaulin, et Crozon étaient au festival du Bout du Monde ce week-end avec la consultation citoyenne du PCF: Daniel Boudin, Maxime Paul et Christian Beaumanoir.

Une expérience à prolonger pour faire bouger les lignes...

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:02
À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

A Calais, l’impossible résilience de certains migrants

6 AOÛT 2016 | PAR HAYDÉE SABÉRAN

Ils ont connu l’horreur dans leur pays d’origine, puis sur la route de l’exil, parfois aussi en France. Souffrant de stress post-traumatique, d’anxiété, de dépression, une centaine de personnes sont suivies en santé mentale dans le bidonville de Calais par des médecins hospitaliers ou humanitaires. Lesquels constatent que les conditions de vie dans la « jungle » empirent, « alimentant une impression d’être persécuté ».

Calais, de notre envoyée spéciale.- Il trimballe son corps raidi par le chagrin. Il refuse qu'on écrive son nom, sa ville, son métier, par peur panique d'être retrouvé par ses tortionnaires. Saïd, appelons-le ainsi, vit depuis huit mois dans la « jungle » de Calais. Il a fui les exactions du groupe État islamique en Irak, et a échoué dans le bidonville après avoir tenté de passer en Angleterre. La nuit, il dort dans les conteneurs blancs aménagés par l'État dans la « jungle ». Le jour, il se réfugie dans une caravane, pour échapper aux « plaisanteries des jeunes », au bruit, aux autres. Dans son refuge, une rose fanée sur une étagère, quelques paquets de riz, Mathilda de Roald Dahl en arabe, des cahiers de français qu'il n'ouvre plus. « Je n'arrive pas à apprendre. Des pensées me viennent. Je dors mal. En Irak, les gens de Daech m'ont frappé la tête contre un mur. » Il cesse de raconter, serre ses mains l'une contre l'autre. « Je ne dois pas trop parler. Quand mes souvenirs reviennent, mon corps devient dur, et ma tête éclate. »

Une centaine de personnes comme Saïd sont suivies en santé mentale dans le bidonville de Calais par les petites équipes de Médecins du monde (MDM), Médecins sans frontières (MSF) et la Permanence d'accès aux soins de santé (Pass) de l'hôpital de Calais, installés en bordure de la « jungle ». Des personnes fuyant guerres et dictatures, souffrant de stress post-traumatique, de dépression et d'anxiété, en raison des violences et des deuils subis dans leur pays mais aussi sur la route, voire à Calais.

Quelques centaines bénéficient en plus de maraudes et d'échanges informels avec des psychologues. Une goutte d'eau, sur les 7 000 habitants du bidonville recensés par les associations. Aucune femme parmi les personnes accompagnées, alors qu'elles forment 4 % du camp. Peu d'Érythréens et d'Éthiopiens, par manque de traducteurs en tigrinya et en amharique. Pas d'enfants pour l'instant, alors que le bidonville compte 600 enfants seuls, dont le plus jeune a 8 ans. MSF met en place ces jours-ci un lieu d'accueil pour eux, avec psychologue.

Calais, de notre envoyée spéciale.- Il trimballe son corps raidi par le chagrin. Il refuse qu'on écrive son nom, sa ville, son métier, par peur panique d'être retrouvé par ses tortionnaires. Saïd, appelons-le ainsi, vit depuis huit mois dans la « jungle » de Calais. Il a fui les exactions du groupe État islamique en Irak, et a échoué dans le bidonville après avoir tenté de passer en Angleterre. La nuit, il dort dans les conteneurs blancs aménagés par l'État dans la « jungle ». Le jour, il se réfugie dans une caravane, pour échapper aux « plaisanteries des jeunes », au bruit, aux autres. Dans son refuge, une rose fanée sur une étagère, quelques paquets de riz, Mathilda de Roald Dahl en arabe, des cahiers de français qu'il n'ouvre plus. « Je n'arrive pas à apprendre. Des pensées me viennent. Je dors mal. En Irak, les gens de Daech m'ont frappé la tête contre un mur. » Il cesse de raconter, serre ses mains l'une contre l'autre. « Je ne dois pas trop parler. Quand mes souvenirs reviennent, mon corps devient dur, et ma tête éclate. »

À l'entrée de l'école de la « jungle » de Calais © Haydée Sabéran / MP

Quelques centaines bénéficient en plus de maraudes et d'échanges informels avec des psychologues. Une goutte d'eau, sur les 7 000 habitants du bidonville recensés par les associations. Aucune femme parmi les personnes accompagnées, alors qu'elles forment 4 % du camp. Peu d'Érythréens et d'Éthiopiens, par manque de traducteurs en tigrinya et en amharique. Pas d'enfants pour l'instant, alors que le bidonville compte 600 enfants seuls, dont le plus jeune a 8 ans. MSF met en place ces jours-ci un lieu d'accueil pour eux, avec psychologue.

« Ici, quand on ne va pas bien, on va encore moins bien, dit Saïd. Deux heures de queue pour une douche de six minutes, la queue pour manger, la queue pour les habits. La saleté, les gens qui se battent. Tu es là un mois, puis un autre, bientôt un an, sans savoirce que tu as fait. Cet endroit rend malade. » Un Éthiopien de 37 ans, Tadesse Maazu, est mort poignardé lors d'une rixe le 25 juillet. En mai, une rixe avait fait 40 blessés et l'incendie qui a suivi a détruit des dizaines de cabanes. En juillet, quatre personnes sont mortes percutées par un véhicule ou tombées d'un camion, dont Samrawit, érythréenne, 17 ans.

Une cellule d'urgence psychologique existe pour les salariés d'Eurotunnel si un train blesse ou tue un exilé. Une autre est prévue pour la rentrée, destinée aux salariés du port de Calais. Aucune n'est prévue pour accompagner les endeuillés de la « jungle », parents et amis, si un exilé est fauché. Pour accompagner son deuil, on peut pousser la porte de Maud Jacquel, psychologue, qui assure 30 consultations par semaine à la Pass. Lou Einhorn-Jardin, psychologue chargée de la santé mentale pour MDM à Calais, qui a lancé il y a un an les premières initiatives en santé mentale dans la « jungle », rêve d'« une consultation spécialisée pour toutes les victimes de trauma, y compris calaisiennes »,tant l'offre en santé mentale est faible à Calais, y compris pour le droit commun.

MDM met en contact les exilés avec les psys de MSF et de la Pass, et s'occupe du reste : entourer les gens. « Si quelqu'un a subi des tortures, on essaie d'être là lors du premier récit quand commence la procédure d'asile. S'il a des médicaments à prendre, on passe le voir dans sa cabane. S'il ne sait pas où dormir, on fait du lien pour trouver une place. »

Joëlle Vernet, psychiatre à MSF : « On voit des gens qui souffrent de stress post-traumatique, d'états dépressifs réactionnels. Dans les récits, on a des cauchemars, des intrusions de pensées, des troubles du sommeil et de l'appétit, des difficultés à trouver un sens à la vie, des états de sidération. Ils n'arrivent plus à penser. Leurs capacités d'adaptation sont mises en sommeil. Le travail, c'est de les aider à les retrouver. C'est difficile, d'abord à cause de l'ampleur de la sidération. Ensuite parce qu'il y a une distorsion possible à cause de la traduction. Aussi parce que les trois quarts sont en fuite. Ils ne vont pas vers quelque chose, ils fuient quelque chose. Le projet migratoire, c'est “je m'en vais”. Ils ne sont pas encore capables de construire. Enfin parce que les conditions sont épouvantables ici, avec beaucoup de bonnes volontés mais un manque de coordination qui ajoute à leur confusion. Et l'État aggrave les choses. Pour ces gens qui ont vécu des violences inimaginables, la confrontation avec la police ne fait que raviver les traumatismes. »

2 000 euros le passage en 2010, 12 000 euros aujourd'hui

Les conditions de vie s'aggravent. Depuis les incendies de mai, la police interdit l'entrée de matériel de construction, pour tenter en vain de limiter le nombre de migrants. Plus de 1 000 vivent sous une tente. Le bidonville croît en moyenne de 50 personnes par jour, de plus en plus dense depuis la destruction de sa zone sud par les autorités fin février. La « jungle », ancienne décharge à l'écart de la ville, imposée aux migrants par la préfecture en mars 2015, a été en partie détruite sur ordre de la même préfecture, obligeant les exilés à se masser sur un espace confiné, où on croise de plus en plus de rats. Les exilés y avaient créé de la vie avec boulangeries, bars de nuit, restaurants, épiceries. Jusqu'à il y a peu, la zone nord comptait une soixantaine de commerces. Ils ont été fermés par la police fin juillet au nom des règles « sanitaires » et de « l'ordre public ».

L'étanchéité de la frontière augmente le niveau de danger. Le tarif du passage « garanti », avec complicité du chauffeur, est passé de 2 000 euros en 2010 à 6 000 en janvier et à 12 000 aujourd'hui. D'où les tentatives désespérées et agressives, la nuit, sur la rocade : feux, pierres sur les camions, troncs d'arbre sur la voie, tout est bon pour déclencher un embouteillage et tenter de grimper dans les poids lourds. Résultat : des batailles rangées avec les CRS. Quelque 30 000 grenades lacrymogènes ont été tirées depuis octobre, selon Gilles Debove, du syndicat de police SGP-FO, cité par l'AFP. Lou Einhorn-Jardin : « L'autre jour, je suis allée chercher quelqu'un à l'hôpital psychiatrique, il avait une doudoune sur lui, alors qu'il faisait très chaud. Il m'a dit que c'était pour amortir l'impact des flash-balls. Dans un autre contexte, il aurait pu être résilient. »

Ahmed al-Ahmed, 28 ans, Syrien de Raqqa, refuse de voir un psychologue. « Je ne parle de mes secrets à personne, seulement à ceux qui peuvent comprendre, parmi mes amis syriens », glisse cet homme qui dit avoir survécu aux tortures de Daech. « Dans la jungle, tout le monde est psychologiquement abîmé », assure-t-il. Il parle avec un mélange d'effroi dans l'œil et un sourire permanent. « J'ai vu 250 têtes coupées. J'ai eu mes premiers cheveux blancs en prison. » Soupçonné d'être « mécréant » parce que professeur de sciences physiques, il a passé quatre mois « dans une cellule d'un mètre sur deux »puis deux mois dans quatre mètres carrés. « Deux de mes amis ont été exécutés. Parfois, je me disais : “C'est mon tour.” »

Six mois à lire des livres de propagande pour répondre aux interrogatoires. « Tu ne peux pas prononcer un mot sans calculer dix mille fois. » Sa mère et un de ses frères sont morts. L'autre a disparu. Son père est détenu, « peut-être mort ». Il veut étudier la physique à l'université de Lille. Il faut d'abord démêler sa demande d'asile. Il assure que l'Ofpra le soupçonne de sympathies islamistes, au prétexte qu'il a vécu huit mois dans une zone contrôlée par Daech. « Je n'avais pas l'argent pour fuir. J'ai dû emprunter 3 000 euros. Je ne suis pas terroriste. Le terrorisme, je l'ai fui. »

Othman*, traumatisé par le naufrage de sa barque entre la Libye et l'Italie début juin, veut voir un psy, lui. Cet ouvrier soudanais de 27 ans s'est évanoui à la vue de la mer, sur la plage de Calais, lors d'une sortie organisée par le Secours catholique. Ils étaient plus de 500 dans le bateau, une centaine a survécu. « J'avais payé ma place 800 dinars libyens[environ 500 euros – ndlr]. Je ne voulais pas monter dans ce bateau trop chargé, mais les passeurs frappaient. En mer, le bateau s'est brisé. Je ne sais pas pourquoi je suis vivant. Mon cousin est mort. Je ne peux plus regarder un enfant sans penser aux corps de ceux que j'ai vus flotter sur l'eau. Tous sont morts. »

MDM a planté une grande tente blanche en bordure de la « jungle », pour créer du lien. On peut dessiner, jardiner, bavarder. Il y a toujours un psychologue. « Un lieu “contenant”, pour recréer de la routine, dit Lou Einhorn-Jardin, repérer ceux qui ne vont pas bien, et pour que ceux qui vont bien continuent d'aller bien. Qu'ils ne vrillent pas. »La frontière devenant de plus en plus étanche, il n'est plus rare de rencontrer des gens bloqués depuis un an. « Ils sont de plus en plus nombreux à ne plus essayer de partir, ni à demander l’asile. Ils attendent. » Avec de plus en plus de pathologies lourdes. « Peut-être parce qu'on détecte mieux, parce qu'ils sont plus nombreux, mais peut-être aussi parce que la destruction de la zone sud de la jungle a détruit des équilibres. La situation est dure et on leur impose pire. Ça ne peut pas arranger leur santé mentale. Cela alimente une impression d'être persécuté. »

Jacques Toubon, défenseur des droits, avait noté lors de sa visite le 30 juin : « Depuis six mois, les associations observent une nette aggravation des troubles mentaux[…] à mettre en lien selon elles [avec] l'évacuation partielle de la lande et la réinstallation dans des lieux plus précaires et [les] phénomènes d'errance et de violence dont [les personnes] sont victimes. » Dans sa décision du 25 juillet, il « recommande que les pouvoirs publics viennent en relais à l'offre associative en matière de psychologie, de psychiatrie et de pédopsychiatrie ».

On « vrille » aussi parfois avec une blessure. Le corps lâche, le projet de passage est anéanti et ce qui tenait s'écroule. Dans sa cabane de la « jungle », Ako*, plombier kurde de Syrie, 24 ans, maigre, raconte en se raclant la gorge. Maryam Rachih, animatrice au Secours catholique, traduit. Son père et un de ses frères sont morts. Sa mère réfugiée en Irak pleure dans le téléphone. Il est là depuis neuf mois, dont quatre à l'hôpital pour une broche. Il a chuté d'un camion après avoir été touché par une grenade lacrymogène. « Il ne mangeait plus, n'avait plus envie de vivre, se souvient Maryam Rachih. À l'hôpital, le personnel le pesait deux fois par jour. » Elle a cherché un groupe pour l'entourer à son retour dans le bidonville. « Les seuls qui ont voulu de lui, ce sont les “Bidoune” », les Bédouins, une minorité du Koweït privée de papiers d'identité.

Ce matin, on mange ensemble le petit-déjeuner, des tomates cuites aux oignons frits, des galettes de pain, une omelette. Le jeune Bédouin qui a cuisiné a les yeux qui brillent. Il raconte en riant qu'il vient de passer huit heures dans un camion frigorifique, pour rien. Le moral ? « Il est à zéro ! » rigole-t-il. Il mime le chiffre avec les doigts. « En dessous de zéro même ! » Il pouffe encore. « Est-ce que être triste va me faire passer en Angleterre ? Non. Il vaut mieux être heureux. » Souvent, on tient le coup à Calais, puis des symptômes dépressifs émergent à l'arrivée en Angleterre, quand la tension est relâchée. Ceux qui se soignent ne font que passer, par définition. « Quand je propose un rendez-vous pour la semaine suivante, on me répond “inshallah”, raconte Maud Jacquel.Ils préfèrent se voir en Angleterre la semaine suivante, plutôt que dans le bureau du psy. »

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 06:00
Turquie: le PCF dénonce les déclarations scandaleuses du président du Conseil de l'Europe, Thorbjorn JAGLAND, approuvant le "nettoyage" auquel se livre Erdogan

COMMUNIQUE DU PCF.

TURQUIE / LE PCF DENONCE LA DECLARATION SCANDALEUSE DU SECRETAIRE GENERAL DU CONSEIL DE L’EUROPE

Depuis l’échec de la tentative de coup d’Etat militaire, RT Erdogan intensifie la situation nouvelle pour accélérer l’installation de sa dictature personnelle. Des purges sans précédent touche la justice, l’armée, les médias, l’éducation, … plus de 50 000 femmes et hommes ont été limogés et 10 000 se trouvent en détention provisoire.

Cette chasse aux sorcières vise clairement à briser l’opposition à accentuer le contrôle de l’appareil d’Etat par l’AKP afin de modifier la constitution et de mettre en place un régime ultra présidentiel.

Les forces conservatrices font bloc pour accentuer une violence d’Etat qui frappe les peuples de Turquie et intensifier la guerre contre le peuple kurde. Elles suscitent une réprobation généralisée qui isole chaque jour davantage Ankara. Dans ce contexte, les déclarations récentes du Secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn JAGLAND qui approuve « le nettoyage » actuel sont indignes et doivent faire l’objet d’une condamnation unanime. Les dirigeants européens ont exprimé leur inquiétude face à l’absence de respect de l’Etat de droit en Turquie. Il faut sans tarder en tirer toutes les conséquences et cesser tout soutien à la politique de RT.Erdogan.

Le PCF réaffirme son exigence de voir stopper toute subvention européenne à la Turquie suite à "l’accord de la honte » conclut sur le dos des réfugiés, renouvelle sa solidarité avec les démocrates et les progressistes de Turquie. Il considère avec le co-président du HDP, Sélahattin Demirtas, qu’il ne peut y avoir d’autre issue qu’une démocratie de la Turquie pour établir une paix durable dans le respect des droits et des libertés.

Paris, le 5 août 2016.

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