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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 08:49
Les « travailleurs détachés », nos frères de combat

Francis Wurtz

Jeudi, 28 Juillet, 2016

Humanité Dimanche

La chronique de Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen.

L’attitude – très exceptionnelle – de fermeté finalement adoptée (le 20 juillet dernier) par la Commission européenne vis-à-vis de 10 États membres d’Europe centrale et orientale au sujet de la directive « travailleurs détachés » mérite qu’on s’y arrête.

Rappelons les faits. À l’origine, il y a un véritable scandale, que nous ne cessons de combattre, et qui est au cœur de l’« Europe libérale » : l’organisation de la mise en concurrence des peuples pour tirer les conquêtes sociales vers le bas tout en dressant les travailleurs européens les uns contre les autres afin de neutraliser leurs luttes. Ainsi, au nom de la « libre prestation des services » au sein du marché unique, les traités européens autorisent-ils tout employeur du secteur des services établi dans un État membre à « détacher temporairement » (jusqu’à deux ans !) ses travailleurs dans un autre pays membre tout en continuant d’appliquer à ces salariés un certain nombre de normes de travail de leur pays d’origine. Les garanties accordées à ces centaines de milliers de travailleurs dans leur État d’accueil par la fameuse « directive détachement » de 1996 sont, à ce jour, très limitées. Même un salaire minimum qui ne serait pas de portée nationale (par exemple un salaire de base fixé par une convention collective) ne pourrait pas être imposé à leur employeur. La Cour de justice de l’Union européenne l’affirmait catégoriquement en 2008 : il est strictement interdit à l’État qui les accueille d’imposer « aux prestataires de services établis dans un autre État membre, où les taux de salaire minimal sont inférieurs, une charge économique supplémentaire qui est susceptible de gêner ou rendre moins attrayante (sic) l’exécution de leurs prestations dans l’État d’accueil » ! (1) Par ailleurs, les cotisations sociales patronales restent celles du pays d’origine.

Or, après des années d’intenses luttes syndicales et politiques pour une rupture avec cette logique diabolique, la Commission européenne vient enfin, en mars dernier, de préparer un projet de révision de la directive de 1996. Celui-ci – s’il ne touche pas au privilège patronal en matière de cotisation sociale – annonce néanmoins un changement réel en affirmant le principe « à travail égal, salaire égal » entre travailleurs nationaux et « détachés », y compris en ce qui concerne d’éventuelles primes ou un 13e mois. En outre, l’État d’accueil pourrait désormais imposer aux sous-traitants d’appliquer le même salaire que le donneur d’ordres.

Ce changement a aussitôt soulevé un tollé parmi le patronat des pays d’Europe centrale et orientale, dont les gouvernements ultralibéraux ont organisé un tir de barrage contre le projet de Bruxelles. En vain, jusqu’ici. Il appartient aux forces de progrès de se mobiliser pour pousser l’avantage, non pas contre les « travailleurs détachés », mais pour une Europe de l’égalité des droits et de la solidarité. À cet égard, comment ne pas être surpris et attristé d’apprendre qu’un orfèvre de la parole comme Jean-Luc Mélenchon ait pu choisir de parler à la tribune du Parlement européen à ce propos de « travailleur détaché qui vole son pain au travailleur qui se trouve sur place » (2) ! Nous sommes de ceux pour qui les valeurs de gauche ont encore un sens. Y compris sur les enjeux européens.

(1) Cour de justice de l’Union européenne (arrêt Rüffert : avril 2008).

(2) « Je crois que l’Europe qui a été construite, c’est une Europe de la violence sociale, comme nous le voyons dans chaque pays chaque fois qu’arrive un travailleur détaché qui vole son pain au travailleur qui se trouve sur place » (5 juillet 2016).

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 05:54
Paule Masson
L’humanité
Vendredi 29 juillet 2016

5 000 postes supprimés. Un tiers des effectifs. Ainsi prend forme le grand dessein stratégique de Patrick Drahi depuis que le magnat des affaires a opéré son raid sur SFR en 2014. La source est syndicale. L'histoire a montré que les représentants de salariés se trompent rarement quand ils révèlent les plans qui se trament contre eux dans leur entreprise. Cette décision était de toute façon tellement prévisible. Le fondateur d'Altice, connu pour parler cash et avouer sans honte qu'il « n'aime pas payer des salaires », s'était engagé, lors du rachat de SFR, à un maintien de l'emploi pendant trois ans, jusqu'au 1er juillet 2017. Après, tout est permis. Cet « après » est déjà dans les tuyaux et la facture sociale promet d'être salée.

L'establishment politique va verser quelques larmes de crocodile tout en sachant qu'il perdra la bataille face au « monde de la finance » d'un milliardaire qui nage comme un poisson dans l'eau des paradis fiscaux et s'est juré de célébrer les noces des télécoms et des médias. SFR, c'est la corbeille de la mariée, le contenant qui avale le contenu des grands médias tombés sous sa coupe, l'Express, Libération, BFM TV, RMC, etc. Patrick Drahi construit ce mercato à coups de rachats financés par les banques, près de 50 milliards d'euros, un record, promettant en retour d'engager la chasse aux coûts dans les entreprises aspirées. L'investisseur n'a aucun d'état d'âme puisqu'il « fait comme les autres ». Un p'tit Libé avec votre abonnement SFR ?

« Lorsque notre nourriture, nos vêtements, nos toits ne seront plus que le fruit exclusif de la production standardisée, ce sera le tour de notre pensée. Toute idée non conforme au gabarit devra être éliminée », écrivait John Steinbeck. Pour défendre l'idéal du milliardaire dans un monde qui génère autant d'inégalités, il faut se donner les moyens de dominer l'affrontement idéologique. L'empire médiatique de Drahi s'y emploie. L'Humanité a besoin de vivre aussi pour y résister.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 05:49
Michel Wieviorka « Il faut libérer le débat sur les crises profondes de notre société »

Entretien réalisé par Laurent Mouloud

Vendredi, 29 Juillet, 2016

L'Humanité

Face au défi du terrorisme et de ces jeunes en rupture totale, le sociologue Michel Wieviorka estime urgent que notre société reconstruise du lien social mais aussi de la conflictualité. Une manière d’explorer sereinement les fractures que notre pays rechigne à affronter. Pas de marche blanche mais un rassemblement. Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime) a rendu, jeudi, en fin d’après-midi, un hommage solennel à son prêtre, le père Jacques Hamel, 87 ans, assassiné deux jours plus tôt en pleine messe par un commando djihadiste. Au-delà des recueillements qui s’enchaînent, la même question revient en boucle : que faire désormais ? Pour Michel Wieviorka, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales, il est urgent que notre société reconstruise du lien social mais aussi de la conflictualité.

Quel regard porte le sociologue sur les événements dramatiques qui se succèdent ces dernières semaines ?

Michel Wieviorka Mon travail porte sur le temps long. Or, précisément, dans cette période d’emballement, je crois qu’il faudrait avoir le courage d’accepter de prendre un peu le temps de réfléchir, d’éviter les déclarations à l’emporte-pièce et les propos imprécis. Les médias doivent accepter de ne pas saturer l’espace en permanence de ces directs interminables où ce qui est dit à un moment est contredit quelques minutes plus tard, où un avocat se révèle finalement ne pas en être un ! Le besoin de communiquer, d’informer en permanence, peut avoir des effets pervers. Il empêche de réfléchir à long terme sur, finalement, la seule question qui vaille : comment notre société a-t-elle pu enfanter de tels monstres et une rupture aussi totale entre eux et nous ? On doit se demander ce qui s’est passé.

Et quelle analyse en faites-vous ?

Michel Wieviorka Je dirais déjà que, pour se projeter dans l’avenir, il faut savoir projeter son passé. Si vous regardez objectivement l’histoire de notre pays depuis les années cinquante, vous comprendrez comment les gens ont été appelés par la France, comment ils y ont été traités, quels sont ceux qui s’en sont sortis et ceux qui ne s’en sortent pas. On doit réfléchir aux raisons de ces ruptures totales, à l’absence de communication, de débat, de prise en compte. Tout ce qui fait qu’un individu se ressent inexistant et, un beau jour, renverse la situation, affirme que non seulement il existe, mais qu’il est un héros et qu’il va rentrer de manière sanglante dans l’histoire dont il a été chassé. Il faut creuser les sources historiques, sociales, culturelles, politiques qui nous ont conduits là. Elles sont variées, il n’y a pas deux cas de figures identiques. On pense bien sûr banlieue, immigration, racisme, discrimination, chômage, petite délinquance, prison… Mais ce n’est pas tout. Si un jeune de 19 ans égorge un homme d’Église, ce n’est pas seulement à cause du chômage ou du racisme. C’est certainement aussi autre chose. Sans désigner de coupables ou faire de l’autoflagellation, nous avons vraiment à regarder sereinement comment on en est arrivé là, que ce soit en termes de politiques publiques ou de politique internationale.

Au-delà du constat, comment préparer l’avenir dans une société où les fractures semblent se creuser si profondément ?

Michel Wieviorka Il y a deux façons constructives de penser le futur, qui vont l’une avec l’autre. La première, c’est, bien sûr, de s’interroger sur la manière de restaurer le lien social, en général et pas seulement pour certains, de réhumaniser la société civile. Je suis frappé, d’ailleurs, de voir que c’est le discours que tiennent toutes les religions en ce moment, alors qu’on entend, par ailleurs, beaucoup de discours de haine, de vengeance. La deuxième façon de penser ce futur est de redonner sa place au débat dans notre société. Paradoxalement, les choses allaient mieux quand notre vie collective était structurée par deux grands conflits : la guerre froide au niveau international et la lutte entre le mouvement ouvrier et le patronat au plan intérieur. Je pense que si nous avons, aujourd’hui, des gens qui sont à ce point « hors tout », en rupture totale, loin de tout sens, c’est parce que nous n’avons plus de grands conflits structurants. En conséquence, nous devons nous demander, non pas comment inventer des conflits – ce qui serait absurde ! –, mais des débats qui permettent de faire surgir des positions conflictuelles et « institutionnalisables », négociables. Bref, comment reconstruire à la fois du lien social et de la confrontation qui débouche sur autre chose que de la violence. Le jour où nous saurons transformer la crise et autres fractures sociétale en débat, nous aurons certainement moins d’individus à la dérive.

Une manière de donner du sens dans une période d’incertitude ?

Michel Wieviorka Pour qu’il y ait du sens, il faut de l’unité et de la division. L’unité, c’est le lien social. La division, c’est savoir gérer ce qui nous sépare sous la forme de débats citoyens et de société. C’est tout le contraire de la violence et des logiques de haine et de rupture.

Pourquoi le débat est-il aussi sclérosé dans notre société ?

Michel Wieviorka Je ne veux pas être injuste. Je suis suffisamment moi-même dans les médias pour ne pas cracher dessus ! Mais je pense que ce qui se construit aujourd’hui transite beaucoup plus par les réseaux sociaux et par Internet que par les médias classiques. Notre vie politique est également trop présidentielle, trop tournée vers les élections à venir. On pourrait avoir une vie politique plus intéressante si on avait d’autres institutions. Selon moi, il faut passer à une sixième République. La parole présidentielle quasiment sacrée, et de ceux en dessous, est répercutée par les médias, puis descend vers la société sans laisser assez d’espace à de véritables débats.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 05:45
Suicidaire et meurtrier

Les mots qui fâchent - Philippe Torreton

Vendredi, 22 Juillet, 2016

Humanite.fr

Daesh a réussi à lancer un appel général à devenir Amok: "Qui que vous soyez, salafiste ou non, tuez-vous en entraînant dans votre mort le plus de gens possible."

Bien sûr parmi ceux qui ont répondu à cet appel se trouvent quelques éléments radicalisés à une sorte d'exégèse raciste, antisémite, homophobe et misogyne de l'islam, bien évidement on trouve ici ou là des revendications ou de pseudo justifications de ces passages à l'acte, mais l'on voit bien que ces individus se sont radicalisés que très peu de temps avant leurs attentats et avec une libéralité vis à vis des dogmes assez édifiante, on voit bien que ce djihâd, pour eux, n'était qu'un prétexte exutoire. Il est à craindre une multiplication de ces suicides venant d'individus de plus en plus éloignés de la religion ou des intérêts géostratégiques de l'Etat islamique. Une sorte de réveil des zombies est en cours, tous ces gens qui se retrouvent dans une impasse, aux parcours familiaux, scolaires, économiques, judiciaires, professionnels lamentables, humiliés et blessés dans leurs moi, avec des passifs pour certains très lourds d'abus sexuel, de toxicomanie, de désordres psychique et j'en passe peuvent se retrouver conforter par ces appels et finir leur vie en perpétrant un crime de masse. Un quart d'heure warholien suicidaire et meurtrier. Daesh a déclaré une guerre mondiale individualisée.

Et nous pourrons mettre les forces de police municipales ou nationales que l'on veut, rendre permanent l'état d'urgence on ne pourra pas empêcher ces passages à l'acte, tout peut se retourner en arme, et n'importe quel coin de France peut devenir le théâtre d'un drame terrifiant. Notre société est devenue assez experte en exclusion, en désespérance en ghettoïsation. Chaque jour nous fabriquons en silence de l'humiliation sociale. Nous entrons dans une ère d'auto détestation et d'humiliation, la haine des islamistes contre tout ce qui n'est pas eux va se répandre telle une grippe aviaire. Nous allons en retour nous craindre, nous accuser, nous allons devenir fébrile et en quête de coupable, par ailleurs un vent schizophrène va souffler sur ces braises, les disparités de niveau de vie, le cynisme boursier, l'hégémonisme ambiant, les angoisses écologiques et climatiques, notre refus de vivre autrement pour que d'autres vivent mieux vont engendrer de la démence meurtrière. L'UE vient de se déshonorer avec cette accord de la honte sur le dos des migrants, le rêve de Trump d'un mur anti-migrant est une réalité chez nous, la Méditerranée est devenue une immense douve dont le pont levis est en Turquie !

Nous pensons que le mal est ailleurs et que notre salut dépend de quelques biceps en képis supplémentaires et de volets bien fermés. Grand bien nous fasse

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 05:41
35 heures : la casse en 7 points

La chronique de Gérard Filoche.

Pour l'Huma Dimanche

"François Hollande casse les 40 heures de Léon Blum, les 39 heures de François Mitterrand et les 35 heures de Lionel Jospin."

Le projet de loi scélérat El Khomri porte essentiellement sur le temps de travail. Toute la partie du Code du travail consacrée à cette question essentielle est réécrite en distinguant ce qui relève de l’« ordre public » (socle de « principes » peu précis où la durée du travail est désormais qualifiée de « normale ») puis du « champ de la négociation collective » (qui est celui des importantes précisions et des dérogations à la loi par accord collectif de branche ou d’entreprise avec le plus souvent primauté de l’accord d’entreprise) et enfin des « dispositions supplétives » (qui s’appliquent en l’absence d’accords et relèvent le plus souvent de décrets). Une nouvelle « architecture » basée sur la nouvelle hiérarchie des normes : la loi prime, sauf lorsque la loi en dispose autrement, et elle en dispose largement.

On peut lister 7 reculs affectant les temps de travail et de repos :

1 - La définition du temps de travail change : la loi ne prévoit plus la possibilité, par accord collectif, de rémunérer les temps de pause et de restauration même s’ils n’étaient pas considérés comme temps de travail effectif. Elle ne prévoit plus la possibilité de considérer comme temps de travail effectif – par accord collectif, usages ou contrat de travail – les temps d’habillage et de déshabillage quand une tenue de travail est nécessaire.

2 - Elle ne prévoit plus de modalités de contrepartie (repos ou rémunération) si le temps de déplacement professionnel est supérieur au temps habituel de déplacement domicile/lieu du travail.

3 - Si des accords pourront améliorer ce qui reste de la définition du temps de travail (= celui où le salarié est sous la disposition de l’employeur), c’est avec un changement de taille : l’accord collectif d’entreprise ou d’établissement passe avant l’accord de branche (même plus défavorable) et les usages disparaissent de ces améliorations possibles. Les « dispositions supplétives » suppriment la consultation des représentants du personnel, réduite à une simple « information ».

4 - Suppression du délai préalable de 15 jours pour l’information du salarié de la programmation individuelle des périodes d’astreinte, remplacé par « un délai raisonnable »… et suppression de l’actuelle information obligatoire de l’inspecteur du travail sur les astreintes.

5 - Si le salarié est intervenu dans l’entreprise pendant une période d’astreinte, il aurait droit soit au repos quotidien de 11 heures… soit au repos hebdomadaire !

6 - Les équivalences (à la durée légale) qui étaient instituées par décret pourront l’être par accord de branche.

7 - L’accord d’entreprise primera sur l’accord de branche pour déroger à la limite journalière maximale de 10 heures (dans la limite de 12 heures !). François Hollande casse les 40 heures de Léon Blum, les 39 heures de François Mitterrand et les 35 heures de Lionel Jospin.

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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 13:17

Propos recueillis par Jean-Jacques Régibier

Vendredi, 22 Juillet, 2016

Humanite.fr

Eyyup Doru est le représentant du parti kurde HDP en Europe, le Parti démocratique des peuples. Pour lui, la solution à la crise en Turquie ne réside pas dans l’état d’urgence, mais au contraire dans le retour à la démocratie. Interview.

Comment interprétez-vous la tentative de coup d’état en Turquie et les mesures de répression de grande ampleur qui lui succèdent ?

Eyyup Doru: Je pense que c’est une guerre de pouvoir au sein de l’état turc, avec d’un côté le régime d’Erdogan qui était un allié important du groupe Gülen ( le puissant mouvement du prédicateur musulman exilé aux Etats-Unis, Fethullah Gülen, très actif notamment dans la police et dans la justice NDLR ), qui a été pendant longtemps son principal allié. Ils étaient d’ailleurs ensemble contre le peuple kurde. Il y a eu 10 000 personnes qui ont été arrêtée à cause de cette alliance entre le groupe Gülen et le régime d’Erdogan. Par la suite Erdogan et Gülen ont eu des problèmes internes pour le contrôle de l’appareil d’état. Il y a eu des affrontements politiques entre les deux groupes, mais jusqu’à ces dernières années, Erdogan considérait Gülen comme son chef spirituel et tous les ministres, si on regarde leurs déclarations il y a quelques années, nommaient le régime de Gülen comme un régime démocratique, comme le sauveur de la Turquie, le sauveur de la démocratie etc… Aujourd’hui on voit qu’ils se disputent entre eux, et Erdogan qualifie le mouvement Gülen de groupe terroriste.

C’est vrai qu’il y a eu un coup d’état militaire mais c’est vrai aussi qu’Erdogan profite que ce coup d’état a échoué pour arrêter n’importe quelle personne ou n’importe quel groupe qui pourrait d’une manière ou d’une autre représenter un danger contre son rêve de création d’un empire à la mode ottomane, un régime présidentiel total. On assiste à des arrestations massives. Il ne reste pratiquement pas de juges, ils ont tous été arrêtés. Les cadres techniques de l’armée ont été aussi arrêtés, ce qui va quand même mettre l’armée en difficulté sur le terrain. Mais il y a aussi tous les académiciens qui ont été destitués et tous les professeurs. La direction de l’université a été destituée, remplacée par un proche d’Erdogan, proche aussi de l’AKP (le parti de Recep Erdogan NDLR ). Toutes les instances académiques sont sous le contrôle du régime qui a pris aussi le contrôle de la presse et de la justice. Et la police qui était déjà contrôlée par le régime, et la gendarmerie et l’armée qui l’étaient à moitié, sont aujourd’hui entièrement sous contrôle. Maintenant, on peut vraiment dire que c’est un régime dictatorial, le régime d’une seule personne, qui va décider seul de l’avenir de la Turquie.

Nous au HDP, nous refusons ce système anti-démocratique qui a abouti la déclaration de l’état de siège et qui va renforcer la dictature. Nous avons voté contre cet état de siège. La seule solution pour sortir de cette crise, c’est la démocratie, c’est la participation de toutes les forces politiques à la vie politique du pays.

Mais est-ce que le Parlement turc peut encore jouer un rôle dans la situation actuelle ?

Eyyup Doru: Le Parlement ne peut pas tellement jouer un rôle important parce que le gouvernement va prendre des lois en dehors du parlement. L’état de siège a été mis en place par décret. Les décrets seront seulement discutés entre le président et le conseil de gouvernement, ça signifie que le parlement est pratiquement écarté de toute décision. Tout le monde s’interroge quand même sur la réalité du coup d’état quand on voit qu’il permet aujourd’hui à Erdogan de mieux asseoir son régime dictatorial.

Finalement, ce coup d’état sert ses visées. Comment vous l’interprétez vous de votre côté ?

Eyyup Doru: Oui c’est vrai que ce coup d’état militaire favorise encore le régime dictatorial d’Erdogan, je le confirme. Mais je pense qu’il y a eu bel et bien un coup d’état militaire. Et ce qui est aussi très important, c’est qu’il a agi sur l’opinion publique. L’opinion publique est totalement contre le coup d’état militaire. Erdogan s’est déjà servi de cette opinion pour interdire des manifestations démocratiques dans la région du Kurdistan, mais aussi à Istanbul et ailleurs, notamment les manifestations des grands syndicats de travailleurs. Malheureusement, après ce coup d’état et la déclaration de l’état de siège qui en est la conséquence, Erdogan va pouvoir renforcer encore son pouvoir présidentiel sur la Turquie.

Comment peut évoluer la situation actuelle ?

Eyyup Doru : Je pense que la seule solution c’est le rétablissement de la démocratie et des libertés. Le système dictatorial ne convient pas. En fait, il n’y a pas eu d’élections démocratiques, l’AKP ( Parti de la Justice et du Développement, le parti d’Erdogan ) est convaincu de fraude électorale, il y a aussi un parti fasciste qui s’allie sur tous les fronts avec l’AKP pour obtenir la majorité au sein du parlement. Dans l’état actuel, il n’y a pas beaucoup de choses à faire à ce niveau. Il faut une mobilisation de la société civile, de tous ses représentants et aussi de tous les députés qui croient que la sortie de cette crise est dans le rétablissement de la démocratie et de la paix. Ce dont nous avons besoin, c'est de démocratie et de liberté. Je crois qu’il faut créer une alliance contre cette dictature, réunir des forces politiques pour la création d’un grand front pour la démocratie et proposer des solutions, de façon à faire avancer le système démocratique en Turquie, et aussi à résoudre le problème kurde qui est l’une des raisons du disfonctionnement du système actuel. Le leader du peuple kurde, Abdullah Ocalan ( dirigeant du PKK, emprisonné depuis 17 ans en Turquie NDLR ) avait déjà prévu que si le système turc ne se démocratisait pas, il y aura des coups d’état militaires et c’est ce qui s’est passé. Pour l’instant rappelons que Ocalan est en état d’isolement total, même ses avocats ne peuvent plus avoir de contacts avec lui et nos député ( HDP ) qui pendant le processus de paix avaient la possibilité de se rendre près de lui, ne le peuvent plus. C’est aussi l’une des raisons de la tension dans la région du Kurdistan.

Erdogan donne l’impression de vouloir profiter de ce coup d’état manqué pour s’éloigner de l’Europe. Qu’en pensez-vous ?

Eyyup Doru : Je pense que même si Erdogan veut s’éloigner de l’Europe, c’est très difficile pour lui. Il est en crise avec la Russie, il a de très mauvaises relations avec l’Iran, mais aussi avec la Syrie et avec les Grecs. Est-ce qu’il va chercher d’autres alliances ? Je pense qu’il n’a pas d’autre alternative que de se rapprocher de l’Europe et d’accepter la marche vers un processus d’intégration de la Turquie à l’U-E. La Turquie est membre de l’OTAN, membre du Conseil de l’Europe. Si elle s’éloigne de ces institutions, je pense qu’elle ne peut pas survivre dans cette région du Proche et du Moyen-Orient, parce que la Turquie profite quand même de tous ces avantages de l’OTAN et du Conseil de l’Europe. La candidature à l’Union européenne profite aussi à la Turquie et je ne pense pas que Erdogan va s’en priver.

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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 13:03

Depuis plusieurs mois la section PCF du Pays de Morlaix alerte sur la situation de l’entreprise Tilly – Sabco (lettre ouverte à M. Chapalain, président de la CCI de Morlaix / lettre ouverte à Mme Marylise LEBRANCHU, député de la 4ème circonscription / Interpellation de M. Jean Luc FICHET, président de Morlaix – Communauté par M. Ismaël DUPONT / Communiqués de Presse).

Une nouvelle étape est franchie : une demande de redressement judiciaire auprès du tribunal de commerce de Brest.

Nos alertes se vérifient donc : l’entreprise, avec l’emploi de 200 salariés, est menacée.

Ce sont les 200 salariés qui sont les premières victimes de la situation, mais cela concerne aussi, bien entendu, toute l'économie locale.

Il devient plus qu’urgent que ce dossier soit évoqué publiquement et qu'un débat ait lieu pour trouver une issue à la relance nécessaire de l'activité économique de cette entreprise.

Tilly – Sabco : redressement judiciaire demandé
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29 juillet 2016 5 29 /07 /juillet /2016 12:59
L 'impasse des allégements de cotisations sociales

L’HUMANITE DIMANCHE – Jeudi 26 Mai 2016

LA CHRONIQUE DE JEAN-CHRISTOPHE LE DUIGOU (*)

« PLUS LE SALAIRE EST BAS PLUS L'ENTREPRISE VA EMBAUCHER » ? LA CRISE DE 1929 ET KEYNES ONT DÉMONTRÉ QUE C'ÉTAIT UNE IDÉE FAUSSE !

Une étude réalisée il y a quinze jours par l'institut BVA confirme que trois Français sur quatre estiment que « le meilleur moyen de relancer l'emploi est de réduire les cotisations sociales ». L'illusion est tenace ! En même temps, ils sont aussi nombreux à rejeter la loi El Khomri. La bataille est complexe. On a pourtant suffisamment de recul pour juger de l'inefficacité de cette politique centrée sur la baisse du coût du travail. Les gouvernements Balladur puis Juppé dans les années 1990 ont entériné une réduction des cotisations patronales au voisinage du SMIC. Celle-ci s'est poursuivie sous le gouvernement Jospin pour accompagner le passage du temps de travail à 35 heures, puis s'est confirmée au milieu des années 2000 avec la création des allégements Fillon. Ces exonérations représentent aujourd'hui 25 milliards d'euros par an.

François Hollande leur a donné une ampleur nouvelle, avec la création du crédit compétitivité emploi (CICE), en 2012, qui représente 20 milliards d'euros en année pleine, auquel s'ajoutent, entre autres, 10 nouveaux milliards d'euros d'exonérations accordées aux entreprises dans le cadre du pacte de responsabilité. Les mesures se sont bien accumulées au fil des ans sans bloquer la montée du chômage. On ne sort décidément pas de l'idée fausse « qu'à niveau de qualification donné, plus le salaire est bas plus l'entreprise va embaucher ».

La réalité est pourtant complètement différente. L'économiste J. M. Keynes l'avait mise en évidence à l'occasion de la grande crise de 1929. En fait, pour lui, avec ce raisonnement qui se focalise sur le coût du travail, le risque était grand d'arriver à des situations où le chômage et le sous-emploi deviennent structurels. Les salaires stagnant, la consommation se ralentit. La demande adressée aux entreprises baisse à son tour. Ces dernières doivent débaucher, quel que soit le niveau des salaires. Le chômage de masse s'installe. Ce qui était déjà vrai il y a soixante-quinze ans l'est encore plus aujourd'hui puisque les salariés représentent 90 % de la population active.

Personne ne nie les problèmes de financement de nombre d'entreprises industrielles en France. Mais cela ne vient pas d'une modification du partage de la valeur ajoutée. Il n'y a eu aucun « dérapage salarial » ces quinze dernières années ! Baisser le coût du travail ne permettra pas de regagner des parts de marché. Le calcul a été fait pour l'automobile. Le coût de la maind'oeuvre ne représente qu'un peu plus de 1/5e du prix d'une voiture. Une baisse de 5 % de la masse salariale ne représenterait qu'un gain de 1 % sur le prix final d'une automobile, soit 150 euros pour une voiture de 15 000 euros... Pas de quoi changer fondamentalement la donne ! Plus structurellement, réduire la masse salariale c'est prendre le contre-pied d'une politique indispensable de valorisation de l'emploi et du travail.

Chacun sait pourtant que le principal déficit de la France vis-à-vis de l'Allemagne est celui du niveau de formation de la main d'œuvre, notamment industrielle. Comment demander aux salariés de se former, de développer leur qualification si on les rémunère globalement moins ? Il est dès lors évident que les sommes correspondant au déploiement des allégements consentis aux entreprises ne vont pas à l'investissement mais au maintien, voire à l'accroissement, de la rémunération du capital. Une impasse qui se rajoute aux choix dangereux de la loi travail.

(*) Économiste et syndicaliste

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 05:57
Roland Gori: «Face à la terreur, le défi est de donner des raisons d’espérer, de penser l’avenir»

Entretien réalisé par Pierre Chaillan

Mercredi, 27 Juillet, 2016

L'Humanité

Le psychanalyste, initiateur de l’Appel des appels, souligne le besoin de rassurer face à cette tentative massive de déstabilisation par la « fabrique de la terreur », au travers de notre vie ordinaire par de nouveaux « théofascismes ». S’il faut prendre les mesures de protection et de vigilance, il insiste sur la nécessité de soigner la maladie, la guerre néolibérale du tous contre tous, et pas seulement de traiter le symptôme aussi horrible.

Après Nice et le 14 Juillet, les attaques dans les transports et dans un festival de musique en Allemagne, c’est maintenant l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen, comment réagissez-vous à ces deux dernières semaines de l’horreur ?

ROLAND GORI Mon sentiment est d’abord de la tristesse et de la sidération. Sans pour autant être étonné. Je suis triste car l’idée de personnes égorgées dans un moment de recueillement, d’espoir et de promesse est horrible et effrayant. Sidéré car c’est un choc. Il y a quelque chose qui rend les mots et tout ce que l’on peut dire bien en dessous de l’émotion que cela provoque. Mais je ne suis pas étonné et je l’ai déjà dit et écrit. Cette forme de djihadisme, qui est finalement une guerre extrême à l’Occident en général, et à l’Europe en particulier, considérée comme le ventre mou, fait partie d’une stratégie théorisée par Abou Moussab Al Souri. Fin 2004, il a appelé à une sorte de révolution mondiale islamiste de toutes les populations musulmanes contre les autres populations. C’est un appel à la guerre civile porté au niveau mondial. C’est une nouvelle stratégie à utiliser les autochtones pour frapper et à renverser les gouvernements libéraux en Europe ou plus tyranniques ailleurs, voire même ceux d’autres orientations musulmanes, que ce soient les chiites ou les Frères musulmans par exemple. Cette stratégie est mise en œuvre depuis plus de dix ans avec un certain nombre de succès dans la fabrique de la terreur.

En quoi consiste cette fabrique de la terreur ?

ROLAND GORI C’est le défi lancé à tous les gouvernements autour de la planète. C’est la fabrique de la terreur qui surgit de l’ordinaire, ce que le procureur Molins appelait le « terrorisme de proximité ». Je parlerais plutôt d’une espèce d’« ubérisation » des techniques de destruction, d’anéantissement et de terreur. N’importe qui peut se saisir de n’importe quel objet pouvant se transformer en arme de guerre. L’horreur peut surgir de n’importe quel point de la planète et n’importe quelle séquence de l’existence. La promenade des Anglais durant le feu d’artifice, les terrasses de café, les concerts, une église, etc. N’importe quel lieu dans sa banalité peut devenir scène de tragédie. C’est une manière de déstabiliser à la fois les citoyens et ceux qui les gouvernent. Vous allez sécuriser les synagogues, les églises, les mosquées, les lieux scolaires, les hôpitaux… Au final, on va tout sécuriser ! Et en même temps, rien ne peut l’être totalement puisque l’horreur peut surgir de n’importe quel point de la vie quotidienne. C’est cela la terreur ! La terreur n’est pas la même chose qu’une peur qui a un objet et qui mobilise une préparation pour y répondre. Quand on prend sa voiture, on peut avoir une disposition psychique de vigilance et de préparation à affronter un danger plus ou moins grand. Mais, là, ce qui est déstabilisant, c’est l’émergence d’une menace à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, n’importe où, par n’importe qui et avec n’importe quoi. Il faut bien prendre toute la mesure que c’est un défi politique en général, lancé à la démocratie en particulier. Le défi lancé à une société de la marchandise et du spectacle.

Ces attentats nous pousseraient dans un agenda que nous ne contrôlons plus ?

ROLAND GORI On voit bien comment les médias et les politiques sont pris par une stratégie de l’émotion et de la réaction immédiate. On peut se demander jusqu’à quel point on ne tombe pas dans le piège tendu par Daech. Le président de la République, le premier ministre et le ministre de l’Intérieur doivent-ils tous se rendre sur la scène des tragédies ? Je n’ai pas de réponse toute faite, mais nous devons bien penser, réfléchir aux ripostes politiques à apporter à une situation de crise absolument tragique. Cette Star Academy de l’horreur est le moyen pour un certain nombre d’individus d’obtenir une reconnaissance sociale qu’ils n’avaient pas par ailleurs. Nous sommes confrontés à une logique d’information calquée sur celle du marché : l’Audimat. Il faudra prendre la peine d’y réfléchir et de savoir si c’est toujours la bonne mesure de faire de la publicité au meurtrier.

Dans ces meurtres de masse, la religion est convoquée par ces groupes terroristes, comment comprendre cette instrumentalisation ?

ROLAND GORI Dans mon livre l’Individu ingouvernable (1), j’ai appelé des « théofascismes » ces groupes terroristes qui veulent accomplir une révolution conservatrice internationale par une minorité agissante et sanglante que rien n’arrête. Ils n’ont aucune morale, ni aucune sensibilité. Au contraire, ils font l’éloge de la cruauté et de sa mise en spectacle. On a déjà connu cela. Cela s’appelait le fascisme. Quand je parle de « théofascismes », je ne fais pas appel à des formes particulières d’embrigadement mais je fais référence à ces mouvements révolutionnaires conservateurs qui apparaissent dans le « clair-obscur » d’une crise de civilisation, celle de la démocratie libérale. Face à une civilisation matérialiste qui se réclame des valeurs du commerce, de la finance, de la technique, de la raison pratique, tous les laissés-pour-compte de la planète cherchent des alternatives et ce, d’autant plus que les alternatives progressistes que pouvaient représenter le communisme, le socialisme, l’humanisme ont beaucoup de peine à se faire plébisciter par les peuples. On ne peut pas définir un profil type. Il n’y a pas que des populations opprimées qui vont dans les bras de Daech, pas que des jeunes de banlieue. Il y a aussi des convertis issus de la jeunesse de la classe moyenne ! Par contre, on peut définir les conditions d’émergence de ce type de mouvements qui pour moi rappellent étrangement les mouvements nationalistes, antisémites, populistes de la fin du XIXe siècle et les partis qui se sont constitués dans l’entre-deux-guerres. Comparaison n’est pas raison. C’est une analogie. Dans les trois cas des crimes fascistes ou nazis, des pogroms antisémites ou des crimes de ces sectes sanguinaires, il y a quelque chose de commun : ce sont des crises des valeurs et pratiques libérales. Je ne crois pas que le ressort soit la religion. L’habillage religieux, la rhétorique jettent un sens, donnent une direction à des meurtres de masse qui sont déterminés par bien d’autres choses que le religieux voire l’idéologique. De la même façon que le nationalisme n’est pas forcément l’amour de la nation et de la patrie, le djihadisme n’est aujourd’hui pas forcément l’amour de l’islam.

La question qui se pose aujourd'hui, à ceux qui y croient et à ceux qui n’y croient pas, est de trouver ensemble une réponse progressiste et humaniste à cette terreur... Mais, comment faire ?

ROLAND GORI Nous sommes allés tellement loin dans le désenchantement du monde et dans la désacralisation de l’univers et des objets et êtres vivants qui nous entourent, que nous sommes maintenant face à la nudité d’une raison purement instrumentale. Le terrorisme tombe d’ailleurs lui aussi dans cette rationalité instrumentale puisqu’il fait feu de tout bois et ramasse tout pour nourrir son combustible de la terreur. Ils appartiennent bien à la même civilisation, notamment dans une certaine lucidité féroce dans la conception du monde actuel. Cette perte de sens de l’existence, de direction et de valeurs. Cette perte de morale et d’intelligence critique du monde est quand même ce qui nourrit aussi bien la guerre de tous contre tous sur le marché de la compétitivité et de la flexibilité, qui démolit les protections et qui favorise l’émergence de révolution conservatrice, qui en définitive fait partie de la même niche culturelle que la montée des extrêmes droites, des racismes, des nationalismes, etc. Nous avons perdu des raisons d’espérer. Or il faut redonner à la jeunesse des motifs d’espérer qui ne peuvent reposer que sur une promesse et une confiance. De ce point de vue, le politique est en panne. À mon avis, il y a la nécessité de réinventer la démocratie par l’humanisme, c’est-à-dire par la promotion de valeurs qui placent l’humain au centre des manières de gouverner. Montesquieu avait dit que le propre des dictatures et des tyrannies, c’est le gouvernement par la terreur. Le danger aujourd’hui est que les démocraties multiplient les mesures sécuritaires et en arrivent à perdre leur âme de liberté et de confiance. Après le pacte de stabilité, nous avons eu le pacte de sécurité. Je proposerai aujourd’hui le pacte d’humanité. La vision néolibérale de l’humain, la logique d’austérité, la financiarisation généralisée des activités humaines ont fabriqué ces monstres de Daech, du Front national et des extrêmes droites et racismes en Europe. Il faut tirer un trait sur le néolibéralisme, il faut établir son acte de décès. Il a accru les inégalités sociales, les divisions.

Quelles réponses peut-on apporter à ce défi ?

ROLAND GORI Il n’y a pas de réponses uniques. Il faut évidemment rassurer les populations devant le caractère de plus en plus sanglant. Le familier devient de plus en plus menaçant. Cette perte de stabilité intérieure peut conduire à la pire des catastrophes et à des réactions terribles de type raciste ou à des stratégies autoritaires. En même temps, on ne peut pas sous-estimer le besoin de protection, de sécurité, des populations. Ces mesures de vigilance sont insuffisantes. Elles traitent le symptôme mais ne traitent pas la maladie. Je le redis, c’est dans le clair-obscur de la crise du néolibéralisme que sont nés ces monstres. Il faut considérer que la sécurité c’est aussi ce que peut apporter notre environnement social, culturel, symbolique, matériel. Prenons un exemple. Je trouve terrible que l’état d’urgence ait été prolongé au même moment que passait quasiment sans réactions la loi El Khomri avec le 49-3. Avec cette loi, on a divisé, on a produit un dissensus dans l’opinion publique, on a créé un fossé entre le gouvernement et l’opinion publique. C’est une mesure d’insécurité. La sécurité, c’est aussi la protection sociale, la santé, l’éducation, la culture, la justice, etc. Quand j’entends l’opposition prôner le renforcement des mesures sécuritaires alors qu’ils ont diminué les effectifs de la fonction publique, je trouve qu’il y a quelque chose d’obscène. Cela fait partie justement de la société du spectacle, qui discrédite complètement la parole politique. De ce point de vue, il faut que le politique réhabilite sa parole. Cela passe par prendre des décisions, ce n’est pas de confier sa décision à des indicateurs quantitatifs de performance économique et financière ou de sondage d’opinions. Réhabiliter sa parole c’est avoir la capacité de prononcer une parole vraie, authentique, ce n’est pas simplement faire une déclaration à responsabilité limitée aux chaînes de télévision. Donner des raisons d’espérer, de penser l’avenir. « Vivre sans avenir, disait Camus, c’est vivre comme des chiens contre les murs. » Il faut rétablir « le langage de l’humanité ». Pour reprendre en le paraphrasant encore l’écrivain qui parlait de cette « éternelle confiance qui fait penser à un humain qu’il peut tirer d’un autre humain des relations d’humanité » à partir du moment où on lui parle « un langage d’humanité ». La culture a une grande importance, l’art et tout ce que l’on peut considérer comme religion laïque, au sens de relier les hommes entre eux. Quand ils ne sont pas reliés entre eux, ils sont dans un désert. Ils se retrouvent esseulés, désespérés, prêts à se jeter dans les bras de n’importe qui pour y trouver une identification. Être ensemble cela veut dire que l’on ne risque rien. On peut toujours rencontrer un fou qui vous tire dessus, un fanatique soi-disant religieux qui se fait exploser, mais la présence de l’autre nous rassure sur la manière d’être au monde. De ce point de vue, il y a vraiment toute la copie à revoir dans la manière de gouverner les humains. En Europe, nous avons la nécessité d’opérer ce que Stefan Zweig appelait « une désintoxication », de repenser l’Europe, non plus à partir d’un dispositif pour faire des affaires, mais en étant un lieu d’histoire, de culture partagée et de construire une « fraternité européenne », comme disait Victor Hugo en 1848. Seule une fraternité européenne pourra faire face au défi de la modernité.

D’aucuns ressortent le « choc des civilisations » et voudraient nous embarquer dans une guerre de religion ?

ROLAND GORI Je voudrais rappeler cette phrase extraordinaire de Sébastien Castellion que cite Zweig, ce protestant qui s’est opposé à Calvin à la suite du meurtre de Michel. Je cite cette référence pour dire qu’il n’y a pas que Daech. On peut avoir des groupes audacieux qui se revendiquent d’une doctrine ou d’un dogme pour pouvoir imposer la terreur à une ville ou à un pays, aujourd’hui au monde entier. Zweig reprend Castellion : « Tuer un homme n’est pas défendre une doctrine, tuer un homme c’est d’abord et avant tout un homicide. » Ce qui se produit aujourd’hui, ce ne sont pas des guerres de religion ou bien de civilisation. Nous sommes face à quelque chose de l’ordre du meurtre et ces meurtres ont un rapport étroit avec les passions nihilistes d’une époque qui a justement oublié les grandes valeurs de l’humanisme, valeurs de l’humanisme qui ne sont pas propres à l’Occident mais qui sont partagées par bien des cultures et des civilisations.

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 05:51
Terrorisme: assez de barbarie et d’instrumentalisations dégoûtantes

Chroniques latines de Jean Ortiz – Mercredi 27 juillet

Les chroniques Latines de Jean Ortiz portent un regard loin des clichés sur les luttes de libération du continent sud-américains... Toujours un œil vif sur l'Espagne et les enjeux sous-jacents du quotidien..

Des « barbares » ont à nouveau frappé avec sadisme, haine des valeurs humanistes (souvent assimilées par eux à « l’Occident » « honni, mécréant, dominateur »), avec bestialité et fanatisme. Marquons et respectons le recueillement, l’émotion, mais n’abdiquons surtout pas la nécessité de la raison et du sang-froid. Essayons contre vents et marées d’expliquer ces basculements horribles, ces fêlures sociales et humaines incommensurables. Sinon, l’on doit craindre le pire, les instrumentalisations fratricides, fascisantes, la « guerre des civilisations », la loi du talion.

N’abdiquons surtout pas la nécessité de comprendre, (ce qui ne signifie pas justifier l’injustifiable) ; de comprendre le pourquoi de cette négation de l’autre, de cette sanglante spirale, de cet « engagement » de quelques-uns, de plus en plus nombreux, dans un « islamisme » supposé « rédempteur ». Ne renonçons pas à tenter l’analyse des causes de cette horreur qui s’installe, et que l’on ne saurait assimiler à l’Islam. Ce serait la porte ouverte à une déflagration générale...

Ceci dit, les « monstres », ces hommes, ces jeunes que l’on a fanatisés, « déshumanisés », ne tombent pas du ciel. Ils sont des hommes criminellement aveuglés, mais des hommes. Des jeunes « loups », mais des jeunes, hier à la dérive, et qui trouvent dans Daesh un accomplissement sauvage.

Gardons raison. Oui la raison et la dignité, la fraternité, la volonté de recréer du lien, de la solidarité, du partage, de l’humain, dans une société ravagée par la loi du fric roi, le libéralisme, la guerre de tous contre tous... Oui la raison. Seule la réflexion et l’action « à froid », multiforme, sans concession aucune à ces « monstres » que notre société contribue à créer, pourront venir à bout (et ce sera long) de ces tumeurs mortelles et du terreau qui les produit. Pour réenchanter le « vivre ensemble », il faudra du temps, du temps pour remettre la société et le monde à l’endroit. Mais indiquons vite le cap...

Est-il vrai que les « représailles », les frappes aériennes de MM.Valls et Hollande, le 19 juillet 2016, sur le village syrien de TOKHAR MAMBIT, ont fait 164 victimes civiles, femmes et enfants ? La vengeance porte en elle plus de morts, plus de sang d’innocents, plus de haine... Qu’avons-nous à faire en Syrie, en Irak, en Lybie ? Nous avons tout à y perdre. Chacun de nos bombardements multiplie les terroristes. Le retrait des troupes, la fin des bombardements, seraient plus efficaces que le véritable état de siège proposé à Paris par la caste politico journalistique en treillis, que le « tout sécuritaire », alors que des milliers de postes de policiers, d’agents de la sécurité, ont été supprimés, que les services publics sont sinistrés, que l’on a laissé pourrir la situation pour mieux en tirer parti...

Une nouvelle fois, les médias dominants chauffent l’opinion publique à la recherche de tout ce qui peut faire monter l’audimat, sans retenue... Pas d’étonnement ! Aucun communiste ni PG ni FG ne sont invités dans ces « tables rondes » guerrières qui puent la présidentielle et la charogne. Elles exacerbent un climat déjà fort anxiogène, dangereux, irrespirable ; pour « vendre », pour blinder leur système. J’ai entendu cette nuit en boucle l’amalgame qu’ils et elles affectionnent tant « terrorisme =gauchisme= romantisme révolutionnaire ». Ils nous mènent la guerre. A nous aussi. La guerre de classe. Les « terroristes », si on titille ces « chiens de garde », ne sont pas à leurs yeux que les « islamistes »... Ils donnent, de Sarko à Estrosi en passant par le clan des « hollandais », une image repoussoir de la politique. Ils affaiblissent ainsi le terrain de la riposte.

Jeter les peuples et les hommes, les femmes, les uns contre les autres, c’est le piège qui nous est tendu. La surenchère dégueulasse, sans scrupules, donne la nausée, chauffe l’opinion publique jusqu’à lui faire perdre (ce n’est pas gagné) toute raison, tout sang froid. Tout fait ventre politicien. Ils et elles hurlent à « l’union nationale », autre piège mortel, attentatoire à des libertés déjà bien malmenées. Autre bâillon ! Face à tous les « monstres », aux anciens et nouveaux « barbares », seul « l’humain », seules les valeurs humanistes, la conquête d’une société et d’un monde de tous et pour tous, assureront demain la paix et la sécurité. Ils n’en veulent pas. Nous le savions. Raison de plus pour redoubler d’efforts.

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