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13 août 2019 2 13 /08 /août /2019 05:55
Les grands textes de Karl Marx - 17 - la révolution de la Commune de Paris et l'Etat bourgeois - La Guerre Civile en France

Karl Marx, 1818-1883

La Guerre Civile en France

Cet essai sur la Commune, adressé aux membres européens et américains de la Première Internationale (regroupant marxistes et anarchistes), rédigé à chaud en mai 1871 figure parmi les chefs d'oeuvre du Karl Marx de la maturité.  Nous avons jugé utile d'en publier de larges extraits pour donner envie de lire cette analyse magistrale d'un événement historique présent de Marx. Comme dans Les luttes de classe en France où Marx analyse à chaud la révolution de 1848 et l'écrasement de l'insurrection ouvrière de juin. On peut lire dans l'analyse concrète de figures historiques déterminées une théorie de l’État, pensé dans son devenir historique, du politique, de la démocratie bourgeoise, des forces motrices de l'évolution historique, théorie qui conserve sa pertinence et une grande part de son actualité. Il y a aussi une analyse de la singularité de l'expérience communarde, qui, si elle ne l'épuise pas, mérite d'être lue et appréciée, surtout qu'elle lui est contemporaine.  Avec Marx, après lui, non la Commune n'est pas morte! 

 

Chapitre 3

À l'aube du 18 mars, Paris fut réveillé par ce cri de tonnerre : Vive la Commune! Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure épreuve ?

Les prolétaires de la capitale, disait le Comité central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques... Le prolétariat... a compris qu'il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir.

Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte.

Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. Celui-ci fut édifié sous le premier Empire, qui était lui-même le fruit des guerres de coalition de la vieille Europe semi-féodale contre la France moderne. Sous les régimes qui suivirent, le gouvernement, placé sous contrôle parlementaire, c'est-à-dire sous le contrôle direct des classes possédantes, ne devint pas seulement la pépinière d'énormes dettes nationales et d'impôts écrasants; avec ses irrésistibles attraits, autorité, profits, places, d'une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dirigeantes, et d'autre part son caractère politique changea conjointement aux changements économiques de la société. Au fur et à mesure que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antagonisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus le caractère d'un pouvoir public organisé aux fins d'asservissement social, d'un appareil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît façon de plus en plus ouverte.

La Révolution de 1830 transféra le gouvernement des propriétaires terriens aux capitalistes, des adversaires les plus éloignés des ouvriers à leurs adversaires les plus directs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la Révolution de février, s'emparèrent du pouvoir d'État, s'en servirent pour provoquer les massacres de juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la république « sociale », cela signifiait la république qui assurait la sujétion sociale, et afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu'ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. Toutefois, après leur unique exploit héroïque de juin, il ne restait plus aux républicains bourgeois qu'à passer des premiers rangs à l'arrière-garde du « parti de l'ordre », coalition formée par toutes les fractions et factions rivales de la classe des appropriateurs dans leur antagonisme maintenant ouvertement déclaré avec les classes des producteurs. La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de terrorisme de classe avoué et d'outrage délibéré à la « vile multitude ». Si la république parlementaire, comme disait M. Thiers, était celle qui « les divisait [les diverses fractions de la classe dirigeante] le moins », elle accusait par contre un abîme entre cette classe et le corps entier de la société qui vivait en dehors de leurs rangs clairsemés. Leur union brisait les entraves que, sous les gouvernements précédents, leurs propres dissensions avaient encore mises au pouvoir d'État. En présence de la menace de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de l'État, sans ménagement et avec ostentation comme l'engin de guerre national du capital contre le travail. Dans leur croisade permanente contre les masses productrices, ils furent forcés non seulement d'investir l'exécutif de pouvoirs de répression sans cesse accrus, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlementaire, l'Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l'exécutif. L'exécutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la république du « parti de l'ordre » fut le Second Empire.

L'empire, avec le coup d'État pour acte de naissance, le suffrage universel pour visa et le sabre pour sceptre, prétendait s'appuyer sur la paysannerie, cette large masse de producteurs qui n'était pas directement engagée dans la lutte du capital et du travail. Il prétendait sauver la classe ouvrière en en finissant avec le parlementarisme, et par là avec la soumission non déguisée du gouvernement aux classes possédantes. Il prétendait sauver les classes possédantes en maintenant leur suprématie économique sur la classe ouvrière; et finalement il se targuait de faire l'unité de toutes les classes en faisant revivre pour tous l'illusion mensongère de la gloire nationale. En réalité, c'était la seule forme de gouvernement possible, à une époque où la bourgeoisie avait déjà perdu, - et la classe ouvrière n'avait pas encore acquis, - la capacité de gouverner la nation. Il fut acclamé dans le monde entier comme le sauveur de la société. Sous l'empire, la société bourgeoise libérée de tous soucis politiques atteignit un développement dont elle n'avait elle-même jamais eu idée. Son industrie et son commerce atteignirent des proportions colossales; la spéculation financière célébra des orgies cosmopolites; la misère des masses faisait un contraste criant avec l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d'État, qui semblait planer bien haut au-dessus de la société, était cependant lui-même le plus grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture et celle de la société qu'il avait sauvée furent mises à nu par la baïonnette de la Prusse, elle-même avide de transférer le centre de gravité de ce régime de Paris à Berlin. Le régime impérial est la forme la plus prostituée et en même temps la forme ultime de ce pouvoir d'État, que la société bourgeoise naissante a fait naître, comme l'outil de sa propre émancipation du féodalisme, et que la société bourgeoise parvenue à son plein épanouissement avait finalement transformé en un moyen d'asservir le travail au capital.

L'antithèse directe de l'Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n'exprimait guère qu'une vague aspiration à une république qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-même. La Commune fut la forme positive de cette république.

Paris, siège central de l'ancien pouvoir gouvernemental, et, en même temps, forteresse sociale de la classe ouvrière française, avait pris les armes contre la tentative faite par Thiers et ses ruraux pour restaurer et perpétuer cet ancien pouvoir gouvernemental que leur avait légué l'empire. Paris pouvait seulement résister parce que, du fait du siège, il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une garde nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes.

La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. Au lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier. Les bénéfices d'usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l'État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d'être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l'administration municipale, mais toute l'initiative jusqu'alors exercée par l'État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel de l'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée.

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n'avait servi qu'à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.

La Commune de Paris devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralisé aurait, dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l'a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L'unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d'État qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait « représenter » et fouler aux pieds le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête d'ouvriers, de contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est un fait bien connu que les sociétés, comme les individus, en matière d'affaires véritables, savent généralement mettre chacun à sa place et, si elles font une fois une erreur, elles savent la redresser promptement. D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l'esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.

C'est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d'être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d'État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord précédèrent ce pouvoir d'État, et ensuite en devinrent le fondement. - La Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. - L'antagonisme de la Commune et du pouvoir d'État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre l'excès de centralisation. (...) La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. La classe moyenne des villes de province vit dans la Commune une tentative de restaurer la domination que cette classe avait exercée sur la campagne sous Louis-Philippe, et qui, sous Louis-Napoléon, avait été supplantée par la prétendue domination de la campagne sur les villes. En réalité, la Constitution communale aurait soumis les producteurs ruraux à la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur y eût assuré des représentants naturels de leurs intérêts en la personne des ouvriers des villes. L'existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d'évident, l'autonomie municipale; mais elle n'était plus dorénavant un contre-poids au pouvoir d'État, désormais superflu. (...) La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l'armée et le fonctionnarisme d'État. Son existence même supposait la non-existence de la monarchie qui, en Europe du moins, est le fardeau normal et l'indispensable masque de la domination de classe. Elle fournissait à la république la base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon marché », ni la « vraie république » n'étaient son but dernier; tous deux furent un résultat secondaire et allant de soi de la Commune.

La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu'elle a exprimés montrent que c'était une forme politique tout à fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail  .

 

Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases économiques sur lesquelles se fonde l'existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d'être l'attribut d'une classe.

C'est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l'immense littérature des soixante dernières années sur l'émancipation des travailleurs, les ouvriers n'ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire foncier n'est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était encore dans son plus pur état d'innocence virginale, sans qu'aient été encore développées toutes ses contradictions, sans qu'aient été encore dévoilés tous ses mensonges, sans qu'ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s'exclament-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservissement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé. Mais c'est du communisme, c'est l' « impossible» communisme! Eh quoi, ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système actuel - et ils sont nombreux - sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie; si elle doit évincer le système capitaliste; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ?

La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas d'utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances elles-mêmes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d'être digne d'elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d'ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d'oracle de l'infaillibilité scientifique.

Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels», les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire du conseil de l'instruction publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l'Hôtel de Ville.

Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l'avait sauvée, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la classe moyenne : la question des créanciers et des débiteurs. Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848; et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître. L'Empire l'avait ruinée économiquement par Bon gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragée, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation artificiellement accélérée du capital, et à l'expropriation corrélative d'une grande partie de cette classe. Il l'avait supprimée politiquement, il l'avait scandalisée moralement par ses orgies, il avait insulté à son voltairianisme en remettant l'éducation de ses enfants aux frères ignorantins, il avait révolté son sentiment national de Français en la précipitant tête baissée dans une guerre qui ne laissait qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faites : la disparition de l'Empire. En fait, après l'exode hors de Paris de toute la haute bohème bonapartiste et capitaliste, le vrai parti de l'ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l' « Union républicaine » qui s'enrôla sous les couleurs de la Commune et la défendit contre les falsifications préméditées de Thiers. La reconnaissance de cette grande masse de la classe moyenne résistera-t-elle à la sévère épreuve actuelle ? Le temps seul le montrera.

La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard . A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. Et le paysan français est, par-dessus tout, homme qui sait compter. Il aurait trouvé extrêmement raisonnable que le traitement du prêtre, au lieu d'être extorqué par le libre percepteur, ne dépendit que de la manifestation des instincts religieux des paroissiens. Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la paysannerie française. Il est donc tout à fait superflu de s'étendre ici sur les problèmes concrets plus compliqués, mais vitaux, que la Commune seule était capable et en même temps obligée de résoudre en faveur du paysan : la dette hypothécaire, qui posait comme un cauchemar sur son lopin de terre, le prolétariat rural qui grandissait chaque jour et son expropriation de cette parcelle qui s'opérait à une allure de plus en plus rapide du fait du développement même de l'agriculture moderne et de la concurrence du mode de culture capitaliste.

Le paysan français avait élu Louis Bonaparte président de la République, mais le parti de l'ordre créa le Second Empire. Ce dont en réalité le paysan français a besoin, il commença à le montrer en 1849 et 1850, en opposant son maire au préfet du gouvernement, son maître d'école au prêtre du gouvernement et sa propre personne au gendarme du gouvernement. Toutes les lois faites par le parti de l'ordre en janvier et février 1850 furent des mesures avouées de répression contre les paysans. Le paysan était bonapartiste, parce que la grande Révolution, avec tous les bénéfices qu'il en avait tirés, se personnifiait à ses yeux en Napoléon. Cette illusion, qui se dissipa rapidement sous le second Empire (et elle était par sa nature même hostile aux « ruraux »), ce préjugé du passé, comment auraient-ils résisté à la Commune en appelant aux intérêts vivants et aux besoins pressants de la paysannerie ?

Les ruraux (c'était, en fait, leur appréhension maîtresse) savaient que trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un soulèvement général des paysans; de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.

Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion audacieux de l'émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.

Le second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les escrocs de tous les pays s'étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco, crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis tous les étrangers à l'honneur de mourir pour une cause immortelle. - Entre la guerre étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec l'envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d'afficher son patriotisme en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a fait d'un ouvrier allemand son ministre du Travail. - Thiers, la bourgeoisie, le second Empire avaient continuellement trompé la Pologne par de bruyantes professions de sympathie, tandis qu'en réalité ils la livraient à la Russie, dont ils faisaient la sale besogne. La Commune a fait aux fils héroïques de la Pologne l'honneur de les placer à la tête des défenseurs de Paris. Et pour marquer hautement la nouvelle ère de l'histoire qu'elle avait conscience d'inaugurer, sous les yeux des Prussiens vainqueurs d'un côté, et de l'armée de Bonaparte, conduite par des généraux bonapartistes de l'autre la Commune jeta bas ce colossal symbole de la gloire guerrière, la colonne Vendôme.

La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail.

Les mesures financières de la Commune, remarquables par leur sagacité et leur modération, ne pouvaient être que celles qui sont compatibles avec la situation d'une ville assiégée. Eu égard aux vols prodigieux commis aux dépens de la ville de Paris par les grandes compagnies financières et les entrepreneurs de travaux publics sous le régime d'Haussmann, la Commune aurait eu bien davantage le droit de confisquer leurs propriétés que Louis Napoléon ne l'avait de confisquer celles de la famille d'Orléans. Les Hohenzollern et les oligarques anglais, qui, les uns et les autres, ont tiré une bonne partie de leurs biens du pillage de l'Église, furent bien entendu, grandement scandalisés par la Commune qui, elle, ne tira que 8.000 francs de la sécularisation.

Alors que le gouvernement de Versailles, dès qu'il eut recouvré un peu de courage et de force, employait les moyens les plus violents contre la Commune; alors qu'il supprimait la liberté d'opinion par toute la France, allant jusqu'à interdire les réunions des délégués des grandes villes; alors qu'il. soumettait. Versailles, et le reste de la France, à un espionnage qui surpassait de loin celui du second Empire; alors qu'il faisait brûler par ses gendarmes transformés en inquisiteurs tous les journaux imprimés à Paris et qu'il décachetait toutes les lettres venant de Paris et destinées à Paris; alors qu'à l'Assemblée nationale les essais les plus timides de placer un mot en faveur de Paris étaient noyés sous les hurlements, d'une façon inconnue même à la Chambre introuvable de 1816; étant donné la conduite sanguinaire de la guerre par les Versaillais hors de Paris et leurs tentatives de corruption et de complot dans Paris, - la Commune n'aurait-elle pas honteusement trahi sa position en affectant d'observer toutes les convenances et les apparences du libéralisme, comme en pleine paix ? Le gouvernement de la Commune eût-il été de même nature que celui de M. Thiers, il n'y aurait pas eu plus de motif de supprimer des journaux du parti de l'ordre à Paris, que de supprimer des journaux de la Commune à Versailles.

Il était irritant, certes, pour les ruraux, que dans le moment même où ils proclamaient le retour à l'Église comme le seul moyen de sauver la France, la mécréante Commune déterrât les mystères assez spéciaux du couvent de Picpus et de l'église Saint-Laurent . Et quelle satire contre M. Thiers : tandis qu'il faisait pleuvoir des grands-croix sur les généraux bonapartistes, en témoignage de leur maestria à perdre les batailles, à signer les capitulations et à rouler les cigarettes à Wilhelmshoehe, la Commune cassait et arrêtait ses généraux dès qu'ils étaient suspectés de négliger leurs devoirs, L'expulsion hors de la Commune et l'arrestation sur son ordre d'un de ses membres qui s'y était faufilé sous un faux nom et qui avait encouru à Lyon une peine de six jours d'emprisonnement pour banqueroute ,simple, n'était-ce pas une insulte délibérée jetée à la face du faussaire Jules Favre, toujours ministre des Affaires étrangères de la France, toujours en train de vendre la France à Bismarck et dictant toujours ses ordres à la Belgique, ce modèle de gouvernement ? Mais, certes, la Commune ne prétendait pas à l'infaillibilité, ce que font sans exception tous les gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait le public au courant de, toutes ses imperfections.

Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une tout autre trempe; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d'autres sont de simples braillards, qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. Même après le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal inévitable; avec le temps on s'en débarrasse; mais, précisément, le temps n'en fut pas laissé à la Commune.

Quel changement prodigieux, en vérité, que celui opéré par la Commune dans Paris! Plus la moindre trace du Paris dépravé du second Empire. Paris n'était plus le rendez-vous des propriétaires fonciers britanniques, des Irlandais par procuration, des ex-négriers et des rastaquouères d'Amérique, des ex-propriétaires de serfs russes et des boyards valaques. Plus de cadavres à la morgue, plus d'effractions nocturnes, pour ainsi dire pas de vols; en fait, pour la première fois depuis les jours de février 1848, les rues de Paris étaient sûres, et cela sans aucune espèce de police. « Nous n'entendons plus parler, disait un membre de la Commune, d'assassinats, de vols, ni d'agressions; on croirait vraiment que la police a entraîné avec elle à Versailles toute sa clientèle conservatrice ». Les cocottes avaient retrouvé la piste de leurs protecteurs, - les francs-fileurs, gardiens de la famille, de la religion et, par-dessus tout, de a propriété. A leur place, les vraies femmes de Paris avaient reparu, héroïques, nobles et dévouées, comme les femmes de l'antiquité. Un Paris qui travaillait, qui pensait, qui combattait, qui saignait, ou liant presque, tout à couver une société nouvelle, les cannibales qui étaient à ses portes, -radieux dans l'enthousiasme de son initiative historique!

En face de ce monde nouveau à Paris, voyez l'ancien monde à Versailles, - cette assemblée des vampires de tous les régimes défunts, légitimistes et orléanistes, avides de se repaître du cadavre de la nation, - avec une queue de républicains d'avant le déluge, sanctionnant par leur présence dans l'Assemblée la rébellion des négriers, s'en remettant pour maintenir leur république parlementaire à la vanité du vieux charlatan placé à la tête du gouvernement, et caricaturant 1789 en se réunissant, spectres du passé, au Jeu de Paume. C'était donc elle, cette Assemblée, la représentante de tout ce qui était mort en France, que seul ramenait à un semblant de vie l'appui des sabres des généraux de Louis Bonaparte! Paris toute vérité, Versailles tout mensonge; et ce mensonge exhalé par la bouche de Thiers !

Thiers dit à une députation des maires de Seine-et-Oise : «Vous pouvez compter sur ma parole, je n'y ai jamais manqué ». Il dit à l'Assemblée même « qu'elle était la plus librement élue et la plus libérale que la France ait jamais eue»; il dit à sa soldatesque bigarrée qu'elle était « l'admiration du monde et la plus belle armée que la France ait jamais eue »; il dit aux provinces, qu'il ne bombardait pas Paris, que c'était un mythe. « Si quelques coups de canon ont été tirés, ce n'est pas par l'armée de Versailles, mais par quelques insurgés, pour faire croire qu'ils se battent quand ils n'osent même pas se montrer». Il dit encore aux provinces que l' « artillerie de Versailles ne bombardait pas Paris, elle ne faisait que le canonner ». Il dit à l'archevêque de Paris que les prétendues exécutions et représailles ( !) attribuées aux troupes de Versailles n'étaient que fariboles. Il dit à Paris qu'il était seulement désireux « de le délivrer des hideux tyrans qui l'opprimaient », et, qu'en fait, « le Paris de la Commune n'était qu'une poignée de scélérats».

Le Paris de M. Thiers n'était pas le Paris réel de la « vile multitude », mais un Paris imaginaire, le Paris des francs fileurs, le Paris des boulevardiers et des boulevardières, le Paris riche, capitaliste, doré, paresseux, qui encombrait maintenant de ses laquais, de ses escrocs, de sa bohème littéraire et de ses cocottes, Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain; qui ne considérait la guerre civile que comme un agréable intermède, lorgnant la bataille en cours à travers des longues-vues, comptant les coups de canon et jurant sur son propre honneur et sur celui de ses prostituées que le spectacle était bien mieux monté qu'il l'avait jamais été à la Porte-Saint-Martin. Les hommes qui tombaient étaient réellement morts; les cris des blessés étaient des cris pour de bon; et, voyez-vous, tout cela était si intensément historique !

Tel est le Paris de M. Thiers; de même l'émigration de Coblence était la France de M. de Calonne.

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Les grands textes de Karl Marx - 9 - Sur le socialisme et le communisme utopique, Manifeste du Parti communiste

Les grands textes de Karl Marx - 10 - La lutte des classes en France - Les raisons de l'échec de la révolution de Février 1848

Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848

Les grands textes de Karl Marx - 12 - l'élection de Louis Napoléon Bonaparte - Les luttes de classe en France

Les grands textes de Karl Marx - 13 - la journée révolutionnaire du 23 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 14 - la journée révolutionnaire du 24 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 15 - la journée révolutionnaire du 25 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 16 - La Guerre Civile en France: le petit monde interlope et opportuniste des Versaillais, la carrière d'Adolphe Thiers avant mai 1871

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

Les grands textes de Karl Marx - 17 - la révolution de la Commune de Paris et l'Etat bourgeois - La Guerre Civile en France
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12 août 2019 1 12 /08 /août /2019 07:06
Les grands textes de Karl Marx - 16 - La Guerre Civile en France: le petit monde interlope et opportuniste des Versaillais, la carrière d'Adolphe Thiers avant mai 1871

Les grands textes de Karl Marx - 17

Karl Marx 1818-1883

Marx pamphlétaire

Portrait au vitriol de Adolphe Thiers, La Guerre Civile en France (mai 1871) - chapitre 1
 

" Ces hommes, donc, ne pouvaient trouver que dans les ruines de Paris leur billet d'élargissement conditionnel, ils étaient bien les hommes mêmes qu'il fallait à Bismarck.

Quelques tours de passe-passe, et Thiers, jusque-là le conseiller secret du gouvernement, apparut à sa tête avec ses élargis pour ministres.

Thiers, ce nabot monstrueux, a tenu sous le charme la bourgeoisie française pendant plus d'un demi-siècle, parce qu'il est l'expression intellectuelle la plus achevée de sa propre corruption de classe.

Avant de devenir homme d’État il avait déjà fait la preuve, comme historien, de sa maîtrise dans le mensonge. La chronique de sa vie publique est l'histoire des malheurs de la France. Allié des républicains avant 1830, il se faufile au ministère sous Louis-Philippe, en trahissant son protecteur, Laffitte. Il s'insinue dans les bonnes grâces du roi en provoquant des émeutes contre le clergé, au cours desquelles l'église Saint-Germain-l’Auxerrois et l'archevêché furent pillés, et en se faisant l'espion-ministre, puis l'accoucheur-geôlier de la duchesse de Berry. Le massacre des républicains, rue Transnonain, et les infâmes lois de septembre contre la presse et le droit d'association, qui l'ont suivi, furent tous deux son œuvre. Quand il reparut comme président du Conseil en mars 1840, il étonna la France par son plan de fortifications de Paris. Aux républicains, qui dénonçaient ce plan comme un complot perfide contre la liberté de Paris, il répliqua de la tribune de la Chambre des députés :

«Eh quoi! s'imaginer que des fortifications puissent jamais mettre la liberté en péril! Et d'abord, on calomnie un gouvernement, quel qu'il soit, quand on suppose qu'il puisse un jour tenter de se maintenir en bombardant la capitale...Mais ce gouvernement-là serait cent fois plus impossible après sa victoire.»

Certes, aucun gouvernement n'aurait jamais osé tourner contre Paris le feu de ses forts, si ce n'est le gouvernement même qui avait au préalable livré ces forts aux Prussiens.

Quand le roi Bomba se fit la main sur Palerme en janvier 1848, Thiers, depuis longtemps sans portefeuille, surgit à nouveau à la Chambre des députés.

«Vous savez, Messieurs, ce qui se passe à Palerme : vous avez tous tressailli d'horreur [parlementairement parlant] en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande ville a été bombardée. Par qui? Était-ce par un ennemi étranger, exerçant les droits de la guerre? Non, Messieurs,par son propre gouvernement. Et pourquoi? Parce que cette ville infortunée réclamait ses droits. Eh bien,pour avoir réclamé ses droits, Palerme eut quarante-huit heures de bombardement! Permettez-moi d'en appeler à l'opinion européenne. C'est rendre un service à l'humanité que de venir, du haut de la plus grande tribune peut-être de l'Europe, faire retentir des paroles [des paroles en effet] d'indignation contre de tels actes... Quand le régent Espartero, qui avait rendu des services à son pays [ce que M. Thiers, lui,n'a jamais fait], prétendit, pour réprimer l'insurrection, bombarder Barcelone, il s'éleva de toutes les parties du monde un grand cri d'indignation.»

Dix-huit mois plus tard, M. Thiers était parmi les plus farouches défenseurs du bombardement de Rome par une armée française. En fait, le roi Bomba ne semble avoir eu d'autre tort que de limiter son bombardement à quarante-huit heures.Quelques jours avant la révolution de Février, irrité du long exil loin du pouvoir et de ses bénéfices,auquel l'avait condamné Guizot, et flairant dans l'air l'odeur d'un soulèvement populaire prochain,Thiers, dans ce style pseudo-héroïque qui lui a valu le surnom de Mirabeau-mouche, déclara à la Chambre des députés:

«Je suis du parti de la révolution, non seulement en France, mais en Europe. Je souhaite que le gouvernement de la révolution reste entre les mains des modérés; mais si le gouvernement tombait entre les mains des ardents, fût-ce des radicaux, malgré cela je n'abandonnerais pas ma cause. Je serais toujours du parti de la révolution.»

Survint la révolution de Février.

Au lieu de remplacer le cabinet Guizot par un cabinet Thiers, comme le petit homme l'avait rêvé, elle remplaça Louis-Philippe par la république. Au premier jour de la  victoire populaire, il se cacha soigneusement, oubliant que le mépris des travailleurs le mettait à l'abri de leur haine.

Pourtant, avec son courage légendaire, il continua de fuir la scène publique, jusqu'à ce que les massacres de Juin l'eussent nettoyée pour son genre d'activité. Alors, il devint le cerveau dirigeant du «parti de l'Ordre» et de la République parlementaire, cet inter-règne anonyme pendant lequel toutes les factions rivales de la classe dirigeante conspiraient ensemble pour écraser le peuple, et l’une contre l’autre pour restaurer chacune la monarchie de son choix. Alors, comme aujourd'hui, Thiers dénonçait les républicains comme le seul obstacle à la consolidation de la république; alors,comme aujourd'hui, il parlait à la république comme le bourreau à Don Carlos:

«Je vais te tuer, mais c'est pour ton bien».

Aujourd'hui, comme alors, il pourra s'écrier au lendemain de sa victoire: «L'empire est fait!»

En dépit de ses hypocrites homélies sur les «libertés nécessaires» et de sa rancune personnelle contre Louis Bonaparte qui avait fait de lui sa dupe et flanqué dehors le parlementarisme,et hors de son atmosphère factice, ce petit homme, il le sait bien, se ratatine et rentre dans le néant,Thiers a trempé dans toutes les infamies du Second Empire, de l'occupation de Rome par les troupes françaises, jusqu'à la guerre avec la Prusse, à laquelle il poussa par ses farouches invectives contre l'unité allemande,non pas parce qu'elle servirait de façade au despotisme prussien, mais parce qu'elle serait une atteinte au droit traditionnel de la France au morcellement de l'Allemagne.

Aimant à brandir à la face de l'Europe, avec ses bras de nain, l'épée de Napoléon Ier dont il était devenu le cireur de bottes historique, sa politique étrangère a toujours eu pour couronnement l'humiliation totale de la France, depuis la Convention de Londres en1841 jusqu'à la capitulation de Paris en 1871 et à la guerre civile actuelle où il lance contre Paris les prisonniers de Sedan et de Metz avec la haute autorisation de Bismarck.

Malgré la souplesse de son talent et l'inconstance des desseins qu'il poursuit, cet homme a été enchaîné sa vie entière à la routine la plus fossile.

Il est évident que les courants profonds de la société moderne devaient lui demeurer à jamais cachés; mais même les changements les plus manifestes à sa surface répugnaient à une cervelle dont toute la vitalité s'était réfugiée dans la langue.

Aussi ne se lassa-t-il jamais de dénoncer comme un sacrilège tout écart du désuet système du protectionnisme français. Ministre de Louis-Philippe, il dénigra les chemins de fer comme une folle chimère ; et, plus tard, dans l'opposition sous Louis Bonaparte, il stigmatisa comme une profanation toute tentative pour réformer le système pourri de l'armée française. Jamais, au cours de sa longue carrière politique,il ne s'est rendu coupable d'une seule mesure, si minime fût-elle, de quelque utilité pratique.

Thiers n'a été conséquent que dans son avidité de richesse, et dans sa haine des hommes qui la produisent. Entré pauvre comme Job dans son premier ministère sous Louis-Philippe, il le quitta millionnaire. Son dernier ministère sous le même roi (celui du1er mars 1840) l'exposa à des accusations publiques de concussion à la Chambre des députés, auxquelles il se contenta de répondre par des larmes, denrée qu'il prodigue avec autant de facilité que Jules Favre ou tout autre crocodile.

A Bordeaux, sa première mesure pour sauver la France d'une ruine financière imminente fut de se doter lui-même de trois millions par an, premier et dernier mot de la «république économe», qu'il avait fait miroiter à ses électeurs de Paris en 1869. Un de ses anciens collègues à la Chambre des députés de 1830, capitaliste lui-même et néanmoins membre dévoué de la Commune, M. Beslay, apostrophait dernièrement Thiers dans une affiche publique:

«L'asservissement du travail au capital a toujours été la pierre angulaire de votre politique, et depuis le jour où vous avez vu la république du travail installée à l'Hôtel de Ville, vous n'avez jamais cessé de crier à la France: Ce sont des criminels!»

Passé maître dans la petite fripouillerie politique, virtuose du parjure et de la trahison, rompu à tous les bas stratagèmes, aux expédients sournois et aux viles perfidies de la lutte des partis au parlement, toujours prêt, une fois chassé du ministère, à allumer une révolution, pour l'étouffer dans le sang une fois qu'il y est revenu, avec des préjugés de classe en guise d'idées, de la vanité en guise de cœur, menant une vie privée aussi abjecte que sa vie publique est méprisable, - il ne peut s'empêcher, même maintenant où il joue le rôle d'un Sylla français, de rehausser l'abomination de ses actes par le ridicule de ses fanfaronnades.

La capitulation de Paris, en livrant à la Prusse non seulement Paris, mais la France entière, a clos la longue série d'intrigues et de trahisons avec l'ennemi que les usurpateurs du 4 Septembre avaient inaugurée, comme Trochu en personne l'avait dit, le soir même. D'autre part, elle ouvrait la guerre  civile qu'ils allaient maintenant engager avec l'aide de la Prusse contre la république et Paris.

Le traquenard était tendu dans les clauses mêmes de la capitulation. A ce moment, plus d'un tiers du territoire était aux mains de l'ennemi, la capitale était coupée des départements, toutes les communications étaient désorganisées. Élire dans de telles circonstances une véritable représentation de la France était impossible sans prendre largement le temps nécessaire aux préparatifs.

C'est précisément pourquoi la capitulation stipula qu'une Assemblée nationale devait être élue dans les huit jours, de sorte qu'en bien des parties de la France la nouvelle des élections à faire n'arriva qu'à la veille du scrutin. En outre, cette assemblée, selon une clause expresse de la capitulation, ne devait être élue que dans le seul but de décider de la paix ou de la guerre, et, éventuellement, de conclure un traité de paix. La population ne pouvait pas ne pas sentir que les termes mêmes de l'armistice rendaient la continuation de la guerre impossible, et que, pour ratifier la paix imposée par Bismarck, les pires hommes de France étaient les meilleurs.

Mais, non content de toutes ces précautions, Thiers, avant même que le secret de l'armistice ait été divulgué dans Paris, était parti en tournée électorale à travers les départements pour y galvaniser et y rappeler à la vie le Parti légitimiste, qui devait désormais, à côté des orléanistes, prendre la place des bonapartistes, que l'on n'eût pas tolérés. Il n'en avait pas peur. Impossibles comme gouvernants de la France moderne, et par suite, rivaux méprisables, pouvait-il y avoir, comme instrument de la réaction, un parti préférable à celui dont l'action, suivant les paroles de Thiers lui-même (Chambre des députés, 5 janvier 1833) «s'était toujours confinée aux trois ressources de l'invasion étrangère,de la guerre civile et de l'anarchie?».

Ils croyaient vraiment, ces légitimistes, à l'avènement de ce millénaire rétrospectif si longtemps attendu. Il y avait la France sous la botte de l'invasion étrangère; il y avait la chute d'un empire, et la captivité d'un Bonaparte; enfin, il y avait eux-mêmes. La roue de l'histoire avait visiblement tourné à l'envers pour s'arrêter à la «Chambre introuvable» de 1816.

Dans les Assemblées de la République, de 1848 à 1851, ils avaient été représentés par leurs champions parlementaires, instruits et exercés; c'étaient les simples soldats du parti qui s'y ruaient maintenant: tous les Pourceaugnacs de France.

Dès que cette Assemblée de «ruraux» se fut réunie à Bordeaux, Thiers lui fit entendre nettement que les préliminaires de paix devaient être agréés sur-le-champ, sans même avoir les honneurs d'un débat parlementaire; à cette condition seulement la Prusse leur permettrait d'ouvrir les hostilités contre la république et Paris, sa place forte. La contre-révolution, en effet, n'avait pas de temps à perdre.

Le Second Empire avait plus que doublé la dette nationale et lourdement endetté toutes les grandes villes.La guerre avait enflé les charges d'une manière effrayante et ravagé sans pitié les ressources de la nation. Pour compléter la ruine, le Shylock prussien était là, exigeant l'entretien d'un demi-million de ses soldats sur le sol français, son indemnité de cinq milliards et l'intérêt à 5 % des échéances en retard.

Qui allait payer la note? Ce n'est qu'en renversant la république par la violence, que ceux qui s'appropriaient la richesse pouvaient espérer faire supporter aux producteurs de cette richesse les frais d'une guerre qu'ils avaient eux-mêmes provoquée. Ainsi, c'est précisément l'immense ruine de la France qui poussait ces patriotiques représentants de la propriété terrienne et du capital, sous les yeux mêmes et sous la haute protection de l'envahisseur, à greffer sur la guerre étrangère une guerre civile,une rébellion de négriers. Barrant la route au complot, il y avait un grand obstacle: Paris.

Désarmer Paris était la première condition du succès. Paris fut donc sommé par Thiers de rendre ses armes. Puis Paris fut harcelé parles frénétiques manifestations antirépublicaines de l'Assemblée «des ruraux» et par les déclarations équivoques de Thiers lui-même sur le statut légal de la république; par la menace de décapiter et de décapitaliser Paris; la nomination d'ambassadeurs orléanistes; les lois de Dufaure sur les échéances commerciales et les loyers, qui menaçaient de ruine le commerce et l'industrie parisiens; la taxe de Pouyer-Quertier, de deux centimes sur chaque exemplaire de toutes les publications quelles qu'elles soient; les sentences de mort contre Blanqui et Flourens; la suppression des journaux républicains; le transfert de l'Assemblée nationale à Versailles; le renouvellement de l'état de siège proclamé par Palikao, et aboli le 4 septembre; la nomination de Vinoy, le décembriseur, comme gouverneur de Paris, celle de Valentin, le gendarme de l'empire, comme préfet de police, enfin celle de d'Aurelle de Paladines, le général jésuite, comme commandant en chef de la Garde nationale.

Et maintenant, nous avons une question à poser à M. Thiers et aux hommes de la Défense nationale,ses sous-ordres. On sait que, par l'entremise de M. Pouyer-Quertier, son ministre des Finances, Thiers avait contracté un emprunt de deux milliards, payable immédiatement.

Eh bien, est-il vrai ou non :

1° Que l'affaire était arrangée de telle sorte qu'un pot-de-vin de plusieurs centaines de millions tombât dans les poches de Thiers, Jules Favre, Ernest Picard, Pouyer-Quertier et Jules Simon?

2° Qu'il ne serait fait de versement, qu'après la «pacification» de Paris?En tout cas il faut que la chose ait été très urgente, car Thiers et Jules Favre, au nom de la majorité de l'Assemblée de Bordeaux, sollicitèrent sans vergogne l'occupation de Paris par les troupes prussiennes. Mais cela n'entrait pas dans le jeu de Bismarck, comme il le dit publiquement et en ricanant, aux philistins admiratifs de Francfort, à son retour en Allemagne" 

Fin du Chapitre 1.

 

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Les grands textes de Karl Marx - 9 - Sur le socialisme et le communisme utopique, Manifeste du Parti communiste

Les grands textes de Karl Marx - 10 - La lutte des classes en France - Les raisons de l'échec de la révolution de Février 1848

Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848

Les grands textes de Karl Marx - 12 - l'élection de Louis Napoléon Bonaparte - Les luttes de classe en France

Les grands textes de Karl Marx - 13 - la journée révolutionnaire du 23 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 14 - la journée révolutionnaire du 24 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 15 - la journée révolutionnaire du 25 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

Les grands textes de Karl Marx - 16 - La Guerre Civile en France: le petit monde interlope et opportuniste des Versaillais, la carrière d'Adolphe Thiers avant mai 1871
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12 août 2019 1 12 /08 /août /2019 05:48
GERDA TARO, LE SOURIRE CACHÉ D’UNE JEUNESSE IMMORTELLE (L’HUMANITE - Lundi 5 Août 2019 - Magali Jauffret)

 

Les lanceurs d'alerte en 1939 11/29. 

Morte en 1937 lors de la guerre d’Espagne et inhumée au mur des Fédérés au Père-Lachaise, elle s’est servie de son appareil photo pour défendre la République contre Franco et Hitler.

« La camarade Gerda Taro nous a assistés de sa présence à trois de nos plus durs combats – stop – Nous regrettons profondément sa mort, survenue à l’avant-garde de la lutte antifasciste et envoyons aux camarades de France nos condoléances les plus émues – stop – Signé : les soldats, officiers et commissaires de la 39e division », stipule le télégramme bleu d’El Major Jofe, qui rend ainsi hommage à la photographe de 27 ans, compagne de Robert Capa, écrasée par un char d’assaut républicain lors de la bataille de Brunete et décédée le 26 juillet 1937 au matin.

On voit, à la teneur de ces lignes, à quel point l’engagement de la photographe, première femme tombée au champ d’honneur du photojournalisme, était total. Gerda, toujours sur la ligne de front avec les Brigades internationales et les républicains qui la surnomment « la Petite Rousse » – visage mutin, silhouette frêle, courts cheveux dorés, tout petits pieds – décide de couvrir le bombardement de Valence. Lors de la bataille de Brunete près de Madrid, alors que la propagande nationaliste affirme que la région est sous contrôle, elle est la seule à témoigner de la réalité de la situation. N’hésitant pas à se mettre en danger pour prendre des clichés, au plus près des combats et des opérations militaires, elle saute sur le marchepied d’un camion qui emmène des blessés à l’hôpital. Mais le camion entre en collision avec un char.

Alberti, Nizan, Aragon, Neruda, présents à ses obsèques

Le 1er août, les obsèques, au mur des Fédérés, de cette fille d’une famille juive d’origine polonaise, qui avait fui l’Allemagne à l’arrivée d’Hitler pour le combattre sur le terrain, rassemblent plus de 10 000 personnes et tournent à la manifestation antifasciste. Les poètes communistes, qui fréquentaient le couple qu’elle formait avec Robert Capa, sont présents : Rafael Alberti qui, avec sa femme, reconnaît son corps, évoque son « sourire d’une jeunesse immortelle » ; Paul Nizan rapatrie son corps à Paris ; Pablo Neruda et Louis Aragon prononcent son éloge funèbre. Ce dernier déclarera : « Le peuple de Paris fit à la petite Taro un enterrement extraordinaire, où toutes les fleurs du monde s’étaient donné rendez-vous. Capa, à mes côtés, pleurait et aux haltes du cortège cachait ses yeux contre mon épaule. »

Sa volonté de s’engager, militer, rassembler, alerter les consciences, se manifeste dès 1930, à Leipzig, lorsque Gerda se joint à des groupes de gauche opposés au nazisme. En 1933, elle est arrêtée pour distribution de tracts anti-nazis et fait l’expérience de la prison. À la fin de la même année, face à la montée de la répression contre les opposants politiques, elle doit quitter l’Allemagne pour Paris. Elle ne reverra plus sa famille.

À Paris, elle fréquente le quartier du Montparnasse ; elle dirige, au café Capoulade, au coin de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel, dans le Quartier latin, le groupe révolutionnaire Leipziger Kreis et retrouve les membres du SAP (parti socialiste allemand) en exil. C’est là, en septembre 1934, qu’elle fait la connaissance d’un photographe chassé de Hongrie. Ils se présentent l’un à l’autre sous les noms d’André Friedmann et de Gerta Pohorylle, et entament une liaison amoureuse à l’été 1935.

Des pseudonymes créant un mythe

Les temps sont durs. Ses photos à lui se vendent mal. Heureusement, c’est l’époque où la presse est friande de reportages : Regards leur passe commande, mais aussi Ce soir, dirigé par Louis Aragon, et le magazine de photographies Vu, par le père de Marie-Claude Vaillant-Couturier.

Bientôt ce couple, qui est aussi une équipe, a l’idée, sur le modèle du cinéma hollywoodien de Capra et Garbo, de se donner des pseudonymes américains : il signera ses photos Robert Capa et elle, Gerda Taro. Ainsi les retrouve-t-on, en mai 1936, couvrant l’accession au pouvoir du Front populaire, puis aux avant-postes dès que la guerre civile éclate en Espagne.

Travaillant ensemble, leurs clichés sont mélangés et signés Capa. Il faut dire qu’ils partagent la même conception du reportage de guerre : montrer, avant la guerre du Vietnam qui consacrera la proximité entre le photoreporter et ses acteurs, le journaliste « embarqué », aux premières loges pour voir, témoigner, rapporter. À l’époque, ils ne cherchent pas à apparaître neutres. C’est même le contraire. L’appareil photo est leur arme. Ils se battent pour la république, développent sans s’en cacher leurs images dans les laboratoires du commissariat à la Propagande du gouvernement de Catalogne.

Le temps passe. La tombe de Gerda Taro, sculptée par Alberto Giacometti, est profanée par les nazis en 1942. La photographe tombe dans l’oubli, cependant que Capa, qui gagne une reconnaissance mondiale, saute sur une mine en 1954 en Indochine. Dès lors, son frère Cornell et l’agence Magnum, par lui cofondée, font vivre tous ses tirages parfois pris par Taro… jusqu’à ce que réapparaissent, au Mexique, dans des conditions rocambolesques, les 4 500 négatifs de la guerre d’Espagne, contenus dans ce que l’on a appelé la « valise mexicaine » et signés Capa, Stein, Chim et Taro. L’occasion de découvrir que la jeune femme, qui n’a disposé que de onze mois pour s’exprimer, avait un vrai style et une puissance expressionniste qui la singularisaient déjà des trois autres pointures

Magali Jauffret

 

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11 août 2019 7 11 /08 /août /2019 07:17
La Commune, l'Etat et la dictature du prolétariat: Engels, dans la préface de 1891 à la réédition du manifeste de Marx "La guerre civile en France" (30 mai 1871)

Préface de Friedrich Engels (18 mars 1891) à la réédition pour les 20 ans de la Commune de La Guerre Civile en France de Karl Marx (mai 1871): 

"Le 28 mai, les derniers combattants de la Commune succombaient sous le nombre sur les pentes de Belleville, et deux jours après déjà, le 30, Marx lisait devant le Conseil général son ouvrage, dans lequel la signification historique de la Commune de Paris est représentée en traits brefs, puissants, mais si pénétrants, et avant tout si vrais, que cela n'a jamais été égalé dans l'ensemble de l'abondante littérature sur le sujet.

Grâce au développement économique et politique de la France depuis 1789, Paris depuis cinquante années s'est trouvé dans cette situation qu'aucune révolution ne pouvait y éclater qui ne revêtit un caractère prolétarien, de telle sorte que le prolétariat, qui achetait de son sang la victoire, apparaissait après la victoire avec ses revendications propres. Ces revendications étaient plus ou moins obscures et même confuses, selon le degré correspondant de développement des ouvriers parisiens, mais, en définitive, elles tendaient à la suppression de l'antagonisme de classe entre capitalistes et ouvriers. Comment cela devait arriver, on ne le savait pas à vrai dire. Mais la revendication même, si indéterminée qu'elle fût encore dans sa forme, contenait un danger pour l'ordre social établi; les ouvriers qui la posaient, étaient encore armés; pour les bourgeois qui se trouvaient au gouvernail de l’État, le désarmement des ouvriers était donc le premier devoir. D'où après chaque révolution où les ouvriers avaient été vainqueurs, une nouvelle lutte, qui se termine par la défaite des ouvriers. 

C'est ce qui se produisit pour la première fois en 1848. Les bourgeois libéraux de l'opposition parlementaire tinrent des banquets en faveur de leur parti. Dans la lutte avec le gouvernement, forcés de plus en plus à faire appel au peuple, ils étaient obligés de céder peu à peu le pas aux couches radicales et républicaines de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Mais, derrière elles, se tenaient les ouvriers révolutionnaires, et ceux-ci, depuis 1830, se sont attribué beaucoup plus d'indépendance politique que les bourgeois et même les républicains ne le soupçonnaient. Au moment de la crise entre le gouvernement et l'opposition, les ouvriers engagèrent le combat de rues. Louis-Philippe disparut, avec lui la réforme électorale; à leur place se dressa la République, et justement une République que les ouvriers victorieux désignèrent eux-mêmes du nom de "sociale". Ce qu'il fallait entendre par République sociale, c'est ce que personne ne savait vraiment, pas même les ouvriers. Mais maintenant ils avaient des armes et étaient une force dans l’État. Aussi, dès que les bourgeois républicains qui se trouvaient au gouvernail sentirent sous leurs pieds un sol plus ou moins ferme, leur premier objectif fut de désarmer les ouvriers. Cela se produisit par le fait qu'on les précipita dans l'insurrection de juin 1848 par un manque de parole direct, par un défi ouvert et la tentative de bannir les sans-travail dans une province éloignée. Et comme on avait pris soin de réunir les forces suffisantes, les ouvriers, après une lutte héroïque de cinq jours, furent écrasés. Et il s'ensuivit un bain de sang de prisonniers sans défense, comme on en n'avait pas vu de pareil depuis les jours de guerres civiles. qui ont marqué le début de la chute de la République romaine. C'était la première fois que la bourgeoisie montrait à quelle folle cruauté de vengeance elle peut être éperonnée, sitôt que le prolétariat ose s'avancer en face d'elle, comme une classe à part, avec ses propres intérêts et revendications. Et pourtant 1848 n'était encore qu'un jeu d'enfant auprès de leur rage de 1871.

La punition était à leurs talons. Si le prolétariat ne pouvait pas encore gouverner la France, la bourgeoisie ne le pouvait déjà plus. Du moins, pas alors qu'elle était encore en majorité de tendance monarchiste, et était divisée en trois partis dynastiques et un quatrième républicain. Leurs querelles intérieures ont permis à l'aventurier Louis Bonaparte de prendre possession de toutes les forteresses du pouvoir - armée, police, machinerie administrative - et de faire sauter le 2 décembre 1851 le dernier bastion de la bourgeoisie, l'Assemblée nationale. Le second Empire commença: exploitation de la France par une bande d'aventuriers politiques et financiers, mais à la fois aussi un développement industriel, comme il n'en avait jamais été possible sous le système mesquin et peureux de Louis-Philippe, avec la domination exclusive d'une partie seulement de la grande bourgeoisie. Louis Bonaparte enleva aux capitalistes leur pouvoir politique, sous prétexte de les protéger, eux, les bourgeois, contre les ouvriers, et par contre, de protéger les ouvriers contre eux; mais pour cela sa domination favorisait la spéculation et l'activité industrielle, bref, l'essor et l'enrichissement de la bourgeoisie entière à un degré jusqu'alors inouï.  Il va sans dire que c'est à un degré encore plus élevé que se développa aussi la corruption et le vol en grand qui se groupèrent autour de la cour impériale, et tirèrent de cet enrichissement de forts pourcentages. 

Mais le second Empire, c'était l'appel au chauvinisme français, c'était la revendication des limites, perdues en 1814, du premier Empire, tout au moins celles de la première République... Avec le second Empire, la revendication de la rive gauche du Rhin, d'un coup ou par morceaux, n'était qu'une question de temps. Le temps en vint avec la guerre austro-prussienne de 1866: frustré des "compensations territoriales" attendues, par Bismark et sa propre politique de tergiversations, il ne resta alors à Bonaparte rien d'autre que la guerre, qui éclata en 1870, et le précipita à Sedan et de là à Wilhelmshoehe. 

La suite nécessaire en fut la révolution parisienne du 4 septembre 1870. L'Empire s'écroula comme un château de cartes, la République fut de nouveau proclamée. Mais l'ennemi se tenait aux portes: les armées de l'Empire étaient ou enfermées sans espoir dans Metz ou prisonnières en Allemagne. Dans cette extrémité, le peuple permit aux députés parisiens de l'ancien Corps législatif de se constituer en gouvernement de "Défense Nationale". On le permit d'autant mieux qu'alors, en vue de la défense, tous les parisiens capables de porter les armes étaient entrés dans la garde nationale et s'étaient armés, si bien qu'ainsi les ouvriers en formaient la grande majorité. Mais bientôt éclatait l'opposition contre le gouvernement composé presque uniquement de bourgeois et le prolétariat armé. Le 31 octobre, des bataillons d'ouvriers assaillirent l'hôtel de ville et firent prisonniers une partie des membres du gouvernement; la trahison, un véritable manquement à sa parole de la part du gouvernement et l'interposition de quelques bataillons de petits bourgeois leur rendirent la liberté et, pour ne pas allumer la guerre civile à l'intérieur d'une ville assiégée par une force armée étrangère, on laissa en fonction le même gouvernement.

Enfin, le 28 janvier 1871, Paris affamé capitulait. Mais avec des honneurs, jusque-là inconnus dans l'histoire de la guerre. Les forts furent rendus, les fortifications désarmées, les armes de la ligne et de la garde mobile livrées, elles-mêmes considérées comme prisonnières de guerre. Mais la garde nationale conserva ses armes et canons et ne se mit que sur un pied d'armistice avec les vainqueurs. Et ceux-ci même n'osèrent pas faire dans Paris une entrée triomphale. Ce n'est qu'un petit coin de Paris et encore un coin plein de parcs publics, qu'ils ont osé occuper, et cela même rien que quelques jours! Et pendant ce temps, ils furent, eux qui avaient cerné Paris pendant 131 jours, cernés eux-mêmes par les ouvriers parisiens armés qui veillaient avec soin à ce qu'aucun "Prussien" ne dépassât les étroites limites du coin abandonné au conquérant étranger. (...)

Pendant la guerre, les ouvriers parisiens s'étaient bornés à exiger la continuation énergique de la lutte. Mais maintenant, après la capitulation de Paris la paix s'était faire, Thiers, la nouvelle tête du gouvernement, était forcé de comprendre que la domination des classes possédantes - grands propriétaires fonciers et capitalistes - se trouverait en danger constant tant que les ouvriers parisiens garderaient les armes à la main. Son premier acte fut une tentative de les désarmer.

Le 18 mars, il envoya les troupes de la ligne avec l'ordre de voler l'artillerie appartenant à la garde nationale, fabriquée et payée par souscription pendant le siège de Paris. La tentative échoua, Paris se dressa comme un seul homme pour la défense, et la guerre entre Paris et le gouvernement français siégeant à Versailles fut déclarée; le 26 mars, la Commune est élue; le 28 elle est proclamée; le Comité central de la garde nationale qui jusque là avait exercé le pouvoir, démissionna entre les mains de la Commune, après avoir aboli par décret la scandaleuse "police des mœurs" de Paris.

Le 30, la Commune supprima la conscription de l'armée permanente et reconnut la garde nationale, à laquelle tous les citoyens valides devaient appartenir, comme la seule force armée; elle remit tous les loyers d'octobre 1870 jusqu'en avril, en portant en compte les termes déjà payés pour l'échéance à venir et suspendu toute vente des gages au mont-de-piété municipal. Le même jour, les étrangers élus à la Commune furent confirmés dans leurs fonctions, car le "drapeau de la Commune est celui de la République Mondiale.

Le 1er avril fut décidé que le traitement le plus élevé d'un employé de la Commune, et donc aussi de ses membres, ne pourrait dépasser 6000 francs.

Le jour suivant, furent décrétés la séparation de l’Église et de L’État, et la suppression de toutes les subventions d’État pour des buts religieux, ainsi que la transformation de tous les biens ecclésiastiques en propriétés nationales; en conséquence de quoi, le 8 avril, fut ordonné, et peu à peu réalisé, le bannissement dans les écoles de tous les symboles, images, prières, dogmes religieux, bref de "tout ce qui relève de la conscience individuelle de chacun".   

Le 5, en présence des exécutions renouvelées chaque jour des combattants de la Commune faits prisonniers par les troupes de Versailles, un décret fut rendu, mais jamais exécuté, concernant l'arrestation des otages. Le 6, la guillotine fut sortie par le 137e bataillon de la garde nationale et brûlée publiquement au milieu d'une bruyante joie populaire. Le 12, la Commune décida de renverser la colonne triomphale de la place Vendôme, coulée par Napoléon avec la fonte des canons conquis, après la guerre de 1805, comme symbole du chauvinisme et de la discorde des peuples. Cela fut exécuté le 16 mai.

Le 16 avril, la Commune ordonna un recensement statistique des fabriques immobilisées par les fabricants et l'élaboration de plans pour la gestion de ces fabriques par les ouvriers qui y travaillaient jusque-là, réunis en associations coopératives, et aussi pour l'organisation de ces associations en une grande fédération. 

Le 20, elle abolit le travail de nuit des boulangers, ainsi que les bureaux de placement gérés en monopole depuis le second Empire par des individus choisis par la police, exploiteurs d'ouvriers de premier ordre; ceux-ci furent réunis aux mairies des vingt arrondissements de Paris. 

Le 30 avril, elle ordonna la suppression des monts-de-piété, qui constituaient une exploitation privée des ouvriers à leurs instruments de travail et au crédit. Le 5 mai, elle décida la destruction de la chapelle expiatoire élevée en réparation de l'exécution de Louis XVI.

Ainsi, à partir du 18 mars, ressortit clairement et vivement le caractère de classe du mouvement parisien jusqu'alors relégué à l'arrière-plan par la lutte contre l'invasion étrangère. Comme dans la Commune ne siégeaient presque que des ouvriers ou des représentants reconnus des ouvriers, ses décisions portaient un caractère nettement prolétarien. Ou elle décrétait des réformes, que la bourgeoisie républicaine avait négligées rien que par lâcheté, mais qui constituaient pour la libre action de la classe ouvrière une base indispensable, comme la réalisation de la formule suivant laquelle à l'égard de l’État, la religion n'est qu'une affaire privée; ou elle prenait des décisions directement dans l'intérêt de la classe ouvrière, et quelques-unes même entamant profondément le vieil ordre social. Mais tout cela, dans une ville assiégée, ne pouvait avoir tout au plus qu'un début de réalisation. Et à partir de mai, la lutte contre les troupes de Versailles, toujours plus nombreuses, absorba toutes ses forces.

(...) Le 21 (mai) ils réussirent à pénétrer dans la ville grâce à la trahison et aux suites de la négligence du poste de la garde nationale. Les Prussiens qui occupaient les forts du Nord et de l'Est permirent aux Versaillais d'avancer par le terrain au nord de la ville qui leur était interdit par l'armistice, et, par là même, d'attaquer sur un large front que les Parisiens devaient croire protégé par l'armistice et par là même seulement gardé faiblement. En conséquence de quoi la résistance ne fut que faible dans la moitié ouest de paris, dans la ville de luxe à proprement parler. Elle devint plus violente et tenace, à mesure que les troupes envahisseuses s'approchaient de la moitié est, de la ville ouvrière, à proprement parler. Ce n'est qu'après une lutte de huit jours que les derniers défenseurs de la Commune succombèrent sur les hauteurs de Belleville et Ménilmontant, et alors le massacre des hommes, des femmes et des enfants sans armes, qui avait fait rage toute la semaine, en croissant sans cesse, atteignit son point culminant. Le fusil ne tuait plus assez vite, c'est par centaines que les vaincus furent exécutés avec des mitrailleuses. Le Mur des Fédérés, au cimetière du Père-Lachaise, où le dernier massacre en masse fut accompli, est aujourd'hui encore debout, témoignage d'une éloquence muette de la furie dont la classe dirigeante est capable, dès que le prolétariat ose se dresser pour son droit. Vinrent ensuite les arrestations en masse, lorsque l'abattage de tous se révélé impossible, la fusillade des victimes tirées arbitrairement des rangs des prisonniers, la relégation du reste dans de grands camps où ils attendirent la comparution devant des conseils de guerre.

(...) Contre cette transformation inévitable, dans tous les États jusqu'à présent, de l’État  et des organes de l’État, de serviteurs de la société en maîtres de la société , la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumit toutes les places, de l'administration, de la justice et de l'enseignement, à l'élection au suffrage universel des intéressés, et bien entendu, à la révocation à tout moment de ces mêmes intéressés. Et deuxièmement, elle ne paya pour tous les services, élevés comme bas, que le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu'elle payât dans l'ensemble était de 6.000 francs. Par là, un frein sûr tait mis à la chasse aux places et à l'arrivisme, sans en appeler aux mandats impératifs des délégués aux corps représentatifs, qui étaient encore ajoutés par-dessus le marché.

Cette abolition violente de la puissance de l’État, telle qu'elle a été jusqu'ici, et son remplacement par une nouvelle, en vérité démocratique, est dépeinte d'une façon pénétrante dans la troisième partie de la Guerre civile. Mais il est indispensable de revenir ici brièvement sur quelques-uns de ces traits, parce que précisément en Allemagne, la superstition de l’État a passé de la philosophie dans la conscience commune de la bourgeoisie et même dans celle de beaucoup d'ouvriers. D'après la représentation philosophique, l'Etat est "la réalisation de l'Idée" ou le règle de Dieu sur la terre traduit en langue philosophique, le domaine sur lequel la vérité éternelle et la justice doivent se réaliser. Et de là découle ensuite une vénération superstitieuse de l’État et de tout ce qui est lié à l’État, qui s'installe d'autant plus facilement qu'on est, depuis le berceau, habitué à s'imaginer que toutes les affaires et tous les intérêts communs de la société entière ne peuvent être réglés que comme ils étaient réglés jusqu'alors, c'est-à-dire par l’État et ses autorités établies.  Et l'on croit déjà avoir fait un pas d'une hardiesse tout à fait considérable, quand on s'est affranchi de la foi en la monarchie héréditaire et qu'on jure par la République démocratique. Mais, en réalité, l’État n'est rien qu'une machine pour l'oppression d'une classe par une autre, et bien entendu, pas moins dans la République démocratique que dans la monarchie; et dans le meilleur cas, un mal dont le prolétariat vainqueur, dans la lutte pour la domination de classe hérite, et dont aussi bien que la Commune, il ne pourra pas ne pas retailler immédiatement, dans la mesure du possible, les côtés les plus nuisibles, jusqu'à ce qu'une génération grandie dans des circonstances nouvelles, libres, soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l’État. 

Le philistin social-démocrate entre une fois de plus dans une terreur sacrée au mot de dictature du prolétariat. Allons-bon, voulez-vous savoir, messieurs, de quoi cette dictature a l'air? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. 

Londres, pour le 20e anniversaire de la Commune de Paris. 18 mars 1891.

F. Engels. "         

 

A lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Les grands textes de Karl Marx - 9 - Sur le socialisme et le communisme utopique, Manifeste du Parti communiste

Les grands textes de Karl Marx - 10 - La lutte des classes en France - Les raisons de l'échec de la révolution de Février 1848

Les grands textes de Karl Marx - 11 - Les luttes de classe en France - les leçons de la répression du soulèvement ouvrier de juin 1848

Les grands textes de Karl Marx - 12 - l'élection de Louis Napoléon Bonaparte - Les luttes de classe en France

Les grands textes de Karl Marx - 13 - la journée révolutionnaire du 23 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 14 - la journée révolutionnaire du 24 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Les grands textes de Karl Marx - 15 - la journée révolutionnaire du 25 juin 1848 racontée dans la Neue Rheinische Zeitung

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

 

La Commune, l'Etat et la dictature du prolétariat: Engels, dans la préface de 1891 à la réédition du manifeste de Marx "La guerre civile en France" (30 mai 1871)
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11 août 2019 7 11 /08 /août /2019 05:37

 

Le 5 août 1789 à 2 heures du matin, les députés mettent à bas la domination féodale en proclamant l’abolition des privilèges, faisant de chaque Français un citoyen égal à tous les autres. L’Ancien Régime est mort. Mathilde Larrère, Historienne et animatrice des Détricoteuses.

 

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand a écrit que « la monarchie fut démolie à l’instar de la Bastille, dans la séance du soir de l’Assemblée nationale du 4 août ». Quelles sont les origines politiques de cet acte, et leurs conséquences ?

Mathilde Larrère Il y a une différence entre origines et causes ; les causes, c’est la Grande Peur. Les origines, c’est le vaste mouvement de remise en cause des privilèges seigneuriaux et nobiliaires, présent depuis avant 1788. Les conséquences, c’est l’abolition d’une grande partie des privilèges, mais pas l’abolition de tous, qui est l’erreur commune à ce sujet, il y a des privilèges et des droits qui existent jusqu’en 1793. Symboliquement, c’est une rupture fondamentale, la fin inattendue de la société d’ordre.

 

En quoi l’abolition des privilèges, couplée à la préservation de la propriété privée, a-t-elle été constituante du système politique et économique français après la Révolution ?

Mathilde Larrère Presque personne ne remet en cause la propriété comme un des droits de l’homme avant les mouvements socialistes, où elle devient centrale. Le droit de propriété est constitutif depuis le XVIIe siècle. L’abolition des privilèges devient tellement constitutive de la société française que même après le retour des Bourbons, en 1814-1815, on ne reviendra pas sur les privilèges abolis le 4 août.

 

Est-ce que la notion de nécessité d’abolition des privilèges est en quelque sorte entrée dans la culture politique française depuis août 1789, et y reste très présente aujourd’hui ?

Mathilde Larrère Il y a un écart entre ce qu’il s’est passé le 4 août, et ce qu’il en reste dans la mémoire collective. Ce qui est dingue dans la nuit du 4 août c’est son caractère expiatoire : ce sont les privilégiés, les nobles et le clergé, qui renoncent à leurs privilèges sous la pression des classes populaires, via la Grande Peur. Ce que je dis toujours à mes élèves, c’est que la Grande Peur des paysans est devenue la grande peur des possédants. À partir du moment où les paysans ont eu peur et se sont attaqués aux propriétés des seigneurs, ça a créé une grande peur des possédants, qui ont hésité entre deux stratégies, écraser les révoltes par la force, ce que voulaient les députés du tiers état, et la renonciation aux droits sous la pression populaire.

C’est au cœur de la nuit du 4 août, cette dimension expiatoire, où ce ne sont pas les révolutionnaires qui arrachent cette abolition par  la force, mais le duc d’Aiguillon, deuxième fortune de France, qui monte à la tribune et qui annonce qu’il renonce aux droits seigneuriaux, etc. La rédaction des décrets dans la semaine qui suit corrige également certains abandons, en abandonnant les droits sur les personnes mais pas les droits sur la terre, ce qui rend la nuit du 4 août un peu décevante pour les paysans par exemple. L’imaginaire privilégiant 1789 à 1793, on a tendance à oublier cette partie des faits au profit d’une nuit magnifique qui fait tomber ce château qu’on croyait de pierre mais qui est de cartes et qui emporte la société féodale avec lui, parce que l’image est porteuse d’espoir contre tous les systèmes injustes.

 

Quel rapport peut-on établir entre abolition des privilèges et création de nouvelles classes sociales, et donc réorganisation de la lutte des classes ?

Mathilde Larrère L’abolition de la société d’ordre, couplée au libéralisme politique, crée une grande confusion sociale, via la suppression des classes sociales légales. On se retrouve donc avec une société d’individus en théorie égaux entre eux, ce qui crée un réveil très angoissant, notamment pour les libéraux ; la société de l’Ancien Régime était profondément inégalitaire, mais elle était lisible et claire. Cette lisibilité était rassurante pour les dominants du XVIIIe siècle. On a des textes de Guizot, de Rémusat, qui s’angoissent de cette société incompréhensible pour eux. Ils vont donc, pour redonner un sens à cette société, inventer la lecture de classe, et ce bien avant Marx, qui reprendra le concept plus tard. Les libéraux inventent l’ordre des classes et s’octroient la place la plus haute, celle de la bourgeoisie. Marx reprend le terme lutte des classes aux libéraux pour en retourner le stigmate, donnant naissance à la conscience de classe du prolétariat, et réarme la notion de lutte des classes pour en faire un moteur de l’histoire au service des dominés.

 

Que pensez-vous d’une lecture qualifiant la Révolution française de « bourgeoise » ?

Mathilde Larrère Ce terme ne me va pas complètement, je préfère distinguer les différentes phases de la Révolution, la première phase libérale, puis la phase démocratique et sociale en 1793, avant le retour au libéralisme du Directoire. Je trouve plus pertinent de qualifier l’orientation politique de la Révolution plutôt que les bourgeois qui la constituent. Ce qui m’a toujours gênée, c’est que la Révolution a été populaire, du début à la fin, via le mouvement social, populaire qui l’accompagne. Au sommet, elle a toujours été bourgeoise, avec des contenus politiques variables, libéraux ou sociaux-démocrates. Cependant, elle est populaire, autonome et en conflit avec le sommet durant toute la période. Le terme « révolution bourgeoise », qui vient du marxisme, n’est pour moi pas assez complet pour la qualifier, bien qu’il permette d’en comprendre les limites. C’est pour cela que je préfère le terme de « révolution libérale », qui permet de faire la différence avec les révolutions suivantes, qui seront sociales, puis socialistes. 

 

Entretien réalisé par Daphné Deschamps

 

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10 août 2019 6 10 /08 /août /2019 07:21
Pablo Picasso: Mon Franco ressemble à une carotte hideuse (Maurice Ulrich, L'Humanité, 9 août 2019)
Pablo Picasso « Mon Franco ressemble à une carotte hideuse »
Vendredi, 9 Août, 2019

Avec sa « bande dessinée » Songe et mensonge de Franco et avec l’œuvre immense et sans précédent qu’est Guernica, le peintre lance un cri pour toute l’humanité.

 

L’anecdote est connue, d’un officier allemand ou peut-être Otto Abetz, l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, découvrant Guernica dans l’atelier du peintre, rue des Saints-Pères à Paris : « C’est vous qui avez fait ça ? » « Non, c’est vous. » À ses visiteurs allemands, du moins ceux qui ne donnaient pas des coups de pied dans ses toiles en le menaçant, il distribuait aussi des cartes postales représentant l’immense toile : « Emportez-les, souvenir, souvenir. »

Souvenir. Picasso n’oublie pas que, le 26 avril 1937, en appui à Franco et comme un exercice d’entraînement, ce sont quatre escadrilles allemandes de la légion Condor assistées par des chasseurs italiens qui ont bombardé la petite ville basque pendant trois heures, larguant 50 tonnes de bombes incendiaires et faisant, selon les sources, de plusieurs centaines à 2 000 morts. Des civils, hommes, femmes et enfants. Paul Éluard écrira : « Casqués, bottés, corrects et beaux garçons, les aviateurs lâchent leurs bombes avec application. »

Quatre jours seulement après le crime, il dessine les premières esquisses de ce qui est un cri de révolte, un avertissement et un manifeste contre le fascisme et ce qui va advenir, et de ce qui sera, au-delà encore, une des œuvres les plus fortes et les plus célèbres de toute l’histoire.

La guerre d’Espagne, pour beaucoup d’intellectuels, sonne le tocsin, peut-être le glas

Dans la même période il réalise une sorte de bande dessinée, Songe et mensonge de Franco. Dix-huit gravures dans lesquelles il inclut parfois des éléments de Guernica et des textes poétiques. Il les destine à être tirées en cartes postales et vendues au profit des républicains espagnols. « J’évitai tout réalisme qui m’eût ennuyé et embarrassé et je fis de Franco une sorte de Picrochole grotesque (j’ai un peu lu Rabelais) dessiné par Goya inspiré par Arcimboldo. Je ne suis pas jardinier, mais j’ai vu des carottes mal fichues parce qu’elles n’avaient pas été éclaircies à temps. Au lieu d’être bien droites, elles lancent des racines et des poils-radicelles dans tous les sens. Mon Franco ressemble à une carotte hideuse. Il a une grande bouche édentée – souvent les carottes éclatent ainsi – et de ridicules chapeaux de roi fou ou de pèlerin de Compostelle. »

Dernière case, Franco se fait encorner par un taureau. Picasso n’a pas découvert la politique avec la guerre d’Espagne. Sa jeunesse à Barcelone, dans les dernières années du XIXe siècle, est empreinte de l’anarchisme qui domine alors dans les milieux intellectuels et artistiques de la capitale catalane. Il commente souvent, par le dessin, sa lecture des journaux dont il fera comme Hegel sa « prière du matin ». Dans les années du cubisme dit synthétique et des papiers collés (1912-1913 et suivantes), les coupures de presse qu’il utilise ont trait à la guerre des Balkans et aux menaces sur la paix. Pour lui, on ne saurait l’oublier, la peinture est aussi « une arme de guerre ». Mais sans doute l’année 1937 est-elle une année particulière. La guerre d’Espagne pour les forces progressistes et révolutionnaires, pour nombre d’artistes et intellectuels, sonne le tocsin, peut-être le glas. Picasso a rencontré Dora Maar, elle-même très engagée, proche du groupe Octobre des frères Prévert, compagne de Georges Bataille dont le déroutant roman le Bleu du ciel, évoque dès 1935 la menace des fascismes.

On sait qu’elle va accompagner la création de Guernica en photographiant la toile jours après jour, Picasso se servant en retour des photos pour prendre de la distance, mesurer ce que l’on pourrait appeler la balance de ces noirs et blancs qui viennent des planches des Désastres de la guerre, de Goya. « J’ai vu cela », avait écrit ce dernier. Mais le noir et blanc évoque aussi les photos d’actualité, tandis que les figures renvoient au Très de Mayo, de Goya, encore, au Massacre des Innocents, de Poussin, à certaines toiles d’Ingres… Picasso met dans cette œuvre sans précédent des siècles de peinture et de pensée de la peinture. C’est la force sans quoi elle ne serait qu’un message politique comme d’autres.

C’est pourquoi Guernica ne cessera jamais d’être un cri de l’humanité contre le fascisme et la guerre. « Si l’écho de leurs voix faiblit, écrivait Éluard des victimes du nazisme, nous périrons. »

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10 août 2019 6 10 /08 /août /2019 05:27
PABLO DE LA TORRIENTE BRAU

PABLO DE LA TORRIENTE BRAU

 

Cet intellectuel cubain devenu communiste s’engage, à la vie, à la mort, convaincu de la complémentarité de l’antifascisme et du combat national. À l’été 1936, de son exil à New York, il écrit : « Je pars en Espagne. »

Pablo de la Torriente Brau explique à ses amis, déjà grandes figures intellectuelles, Nicolas Guillen, Ruben Martinez Villena, secrétaire du petit Parti communiste de Cuba, Raul Roa, dans sa lettre d’exil du 4 août 1936 : « Je suis absolument convaincu que le monde entier tourne autour de la révolution espagnole. L’importance de la révolution espagnole est mondiale. » Roa sera plus tard ministre des Affaires étrangères de Fidel Castro. Dans la lettre du 6 août à Juan Marinello, alors intellectuel communiste, Pablo défend avec passion sa décision : « J’ai eu une idée merveilleuse : je vais en Espagne, participer à la révolution espagnole. » La missive se poursuit : « L’idée a explosé dans mon cerveau, et depuis lors, elle illumine la grande forêt de mon imagination. » Le projet désiré devient axe de vie. « Je crois fermement que je peux faire beaucoup pour la révolution cubaine, parce qu’il semble que la révolution espagnole ait à Cuba de profondes répercussions », confie-t-il à Raul Roa. Le journaliste entre en Espagne par Portbou, le 20 septembre 1936, convaincu de prolonger les luttes cubaines d’émancipation. Combattant des milices populaires, puis commissaire politique, le jeune militant intellectuel meurt très tôt, sur le front de Madrid, les armes à la main, à Romanillos, près de Majadahonda, le 19 décembre 1936. Il avait à peine 30 ans et un charisme de leader atypique : un physique d’athlète, le regard sombre, un humour de « guajiro » (paysan) taquin. Toujours aux avant-postes, commissaire de guerre de la division de El Campesino. En quatre mois, il écrit 14 chroniques. La première d’entre elles : Des avions pour l’Espagne.

Reporter au journal Ahora, il est à la fois journaliste, narrateur et protagoniste

Pablo comprend très vite toute la grandeur poétique et humaine d’un autre de ses amis : Miguel Hernández, poète de la terre. Pablo le « nomme » commissaire culturel. Miguel, l’ancien berger d’Orihuela, l’autodidacte qui déclame sur le front républicain ses vers aux combattants. Désespéré par la mort du « camarade Pablo », Miguel Hernández écrit la poignante Deuxième Élégie. Le corps de son compagnon sera jeté dans une fosse commune.

À Cuba, le jeune intellectuel avait pris tous les risques. Emprisonné à plusieurs reprises (27 mois au total), il impulse deux grandes grèves, en 1930 et 1935, et doit s’exiler en avril 1935. Dans la vague révolutionnaire de ces années 1930, il crée l’Orca, fonde la radicale Aile gauche étudiante, écrit Batey… Le « Patio de laureles » de l’université vibre de ses exhortations à l’insurrection, à « serrer les rangs », de ses convictions antifascistes. « Arriba (En avant) muchachos ! » L’insurrection provoque la chute du dictateur Machado, le 12 août 1933. Le véritable pouvoir est alors exercé par un groupe de sergents dirigés par un inconnu, Fulgencio Batista. Les Cubains sympathisent massivement avec les « Espagnols rouges ».

Pablo, reporter au journal Ahora, décrit la chute du tyran. À la fois journaliste, narrateur et protagoniste. Un statut qu’il conjugue et assume. La révolution a un prix. À La Havane, il collabore aussi à la revue El Veterano et au quotidien Nuevo Mundo.

Aveugles ceux qui ne voient en Pablo de la Torriente Brau qu’un « propagandiste ». Comme les 1 056 volontaires cubains des Brigades internationales, très divers politiquement, communistes, « guiteristes de Joven Cuba », anarchistes, socialistes (peu de Noirs), il conçoit l’engagement en Espagne comme le maillon d’une chaîne ininterrompue, insurrectionnelle, « internationaliste », de libération.

Il n’a même pas eu le temps de terminer son roman, Aventure du soldat cubain inconnu, dans lequel il imagine une rencontre avec le fantôme d’un soldat cubain qui, par erreur, fut envoyé au feu lors de la Première Guerre mondiale. Le traitement moderne et satirique du thème (les stupidités de la guerre) surprend. Pablo lie son métier d’écrivain, sans l’aliéner, à l’engagement sur les divers fronts de lutte. Dans un autre écrit, Presidio modelo (Prison modèle), de publication posthume, comme la plupart de ses écrits, il dénonce l’inhumanité du système pénitentiaire. Son célèbre texte, Realengo 18, décrit les conditions épouvantables de vie des paysans dans les montagnes cubaines de l’Orient. Des « realenguistas » y ont recréé une communauté utopique, « un pays différent, bien plus beau que Varadero, une société idéale communiste ».

Jean Ortiz

 

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9 août 2019 5 09 /08 /août /2019 07:25
Rol-Tanguy. Le tableau de Guy Denning et la stèle en gare de Morlaix au rassemblement d'hommage organisé en gare de Morlaix par le PCF

Rol-Tanguy. Le tableau de Guy Denning et la stèle en gare de Morlaix au rassemblement d'hommage organisé en gare de Morlaix par le PCF

Henri Rol-Tanguy Le combat précurseur de l’Espagne
Jeudi, 8 Août, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939 14/29. Figure de la Résistance et de la libération de Paris, le colonel avait engagé la lutte contre le fascisme dans les rangs des Brigades internationales. Pour lui, aider l’Espagne républicaine, c’était combattre le franquisme, soutenu par Hitler et Mussolini.

 

À Barcelone, à la fin des cérémonies organisées en l’honneur du 60e anniversaire de la création des Brigades internationales (BI), le colonel Henri Rol-Tanguy, alors que nous l’interrogions sur son rôle dans la libération de Paris, nous disait : « Vous me rappelez à chaque fois mon action dans la lutte contre les nazis et pour la libération de la capitale. Je vous réponds avec plaisir. Pourtant, sachez que c’est l’Espagne et notre combat précurseur contre le fascisme qui demeurent en première place dans ma mémoire. Nous avions compris avant l’heure que Franco et Hitler préparaient en Espagne la tragédie qui allait suivre. C’est là-bas que j’ai appris à me battre contre le fascisme. »

Henri Tanguy est né à Morlaix le 12 juin 1908. Il s’est installé à Paris en 1923 et deviendra ouvrier métallurgiste hautement qualifié, membre de la CGTU et du Parti communiste. « C’est la menace fasciste révélée en février 1934 qui fait vraiment entrer dans le combat politique, et surtout syndical, ce métallo passionné de vélo et d’une grande curiosité intellectuelle », écrit l’historien Roger Bourderon.

Henri Tanguy est membre de la commission exécutive du Syndicat des travailleurs de la métallurgie, responsable des jeunes et de l’activité dans les entreprises avec Jean-Pierre Timbaud, depuis octobre 1936. Il est plus particulièrement chargé d’animer la campagne de solidarité avec la jeune République espagnole après le putsch fasciste.

Jean Morawski, dans un article publié dans l’Humanité au lendemain de la mort de Rol-Tanguy (le 6 septembre 2002), rappelait qu’« André Marty, élu secrétaire, aux côtés de Dimitrov, lors du VIIIe (et dernier) congrès de l’Internationale communiste réuni à Moscou, du 25 juillet au 21 août 1935, avait été délégué en Espagne, un an plus tard. L’ancien de la mer Noire avait demandé, en février 1937, qu’on lui envoie de jeunes cadres en renfort ». Henri Tanguy fut du nombre.

Il rejoignit Marty à Albacete. Il y exerça les fonctions de commissaire politique de l’arsenal, du parc automobile des BI, puis d’une usine de fabrication de grenades. Puis il fut nommé responsable de la main-d’œuvre étrangère, avec grade de capitaine, dans les usines installées en zone républicaine. En octobre 1937, il est commissaire politique du bataillon d’instruction des volontaires francophones, basé à Villanueva de la Jara. Deux mois plus tard, la situation s’aggravant, il conduisit un millier de volontaires dans le secteur de Barcelone. Puis on le retrouva commissaire politique de la 14e brigade, la « Marseillaise », commandée par Marcel Sagnier, ancien peintre en bâtiment. De juillet à septembre 1938, il participa, à Tortosa et dans la sierra Caballes, à l’offensive sur l’Èbre. De retour en France, après le départ des Brigades, il reprit ses fonctions au Syndicat des métaux et au comité de la région parisienne du PCF. Des années plus tard, il disait : « De février 1937 au 8 mai 1945, j’ai toujours été au combat. J’ai encore, dans le corps, une balle de mitrailleuse qui m’a frappé, le 18 juin 1938, sur le front de l’Èbre. Nous étions 8 000 Français à avoir rejoint les Brigades. Sur 35 000 à 40 000 brigadistes, 15 000 étaient partis de France. 3 000 Français furent tués en Espagne. 3 000 autres anciens brigadistes périrent, par la suite, pendant la Résistance. »

« Rol », son dernier pseudo dans les années de clandestinité (il l’adjoignit à son nom de famille), lui avait été inspiré par l’Espagne : « Rol, c’était un camarade, un ami, originaire d’Épinay. Il commandait, avec le grade de capitaine, le bataillon » Commune de Paris « reconstitué après avoir été décimé. Il est tombé à la sierra Caballes, au cours des derniers combats, en septembre 1938 ». Dévoilant, le 20 octobre 1994, une plaque commémorative de l’épopée des BI, au siège du comité national du PCF, le colonel Henri Rol-Tanguy, élevé au rang de grand-croix de la Légion d’honneur, était de ceux pour qui la résistance au fascisme n’avait pas commencé en 1939, ni en 1940, mais bien en 1936. Aider l’Espagne, c’était combattre le franquisme, soutenu par Hitler et Mussolini. C’était répondre à l’urgence de défendre les valeurs républicaines. C’était un devoir si l’on voulait empêcher l’encerclement militaire de l’Hexagone par des dictatures fascistes : celles du Portugal, de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Espagne.

Sur les cartes de l’Amicale des anciens volontaires en Espagne républicaine, le témoin a été passé aux enfants au sein de l’Acer, les Amis des combattants en Espagne républicaine, dont la secrétaire générale n’est autre que la fille de Rol, (Claire Rol-Tanguy), on pouvait lire : « La solidarité internationale que nous avons assurée au peuple espagnol en 1936-1939, au cours de sa lutte héroïque contre l’agression fasciste, s’alliait à notre souci de sauvegarder sur les Pyrénées la sécurité de la France. Notre internationalisme s’allie à l’amour de la patrie dont nous avons fait preuve dans la Résistance. »

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 07:15
photo L'Humanité

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Georges Politzer Philosophe de combat
Mardi, 6 Août, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939 12/29. Engagé contre le fascisme au lendemain de la Première Guerre mondiale, le théoricien marxiste d’origine hongroise « mort pour la France » fut fusillé comme otage, le 23 mai 1942 au Mont-Valérien.

 

«Ce n’est pas par amour de la poésie que le nazisme fabrique des mythes. Ces mythes sont des instruments politiques », explique Georges Politzer dans la brochure Révolution et contre-révolution au XXe siècle publiée clandestinement en février 1941 (1). Une formule qui caractérise, dans ce texte, la méthode de la propagande d’Hitler selon laquelle « il ne faut pas élever la masse par une propagande qui l’éclaire », mais « l’influencer en se servant des faiblesses engendrées et savamment entretenues en elle par le capitalisme », souligne le philosophe. Autrement dit, comme pour vanter n’importe quelle marque de « nouveau savon » lancé sur le marché, par l’affirmation « sans scrupule » de « n’importe quoi » pourvu que soit acquise l’adhésion subjective et passionnelle de l’auditeur à l’énonciateur et à ses prises de position unilatérales. Une « leçon » mise en œuvre avec un aplomb sans faille par l’ensemble de l’arc de l’extrême droite contemporaine, de Donald Trump à Jair Bolsonaro, en passant par Matteo Salvini, Viktor Orban, Geert Wilders et Marine Le Pen. Une « leçon sur la leçon » de Politzer dont la valeur reste plus actuelle que jamais.

Né en 1903 sujet de l’Empire austro-hongrois, Georges Politzer s’engage précocement. Issu d’une famille de la bourgeoisie juive de Hongrie, il a 15 ans en 1918 quand il adhère au Parti communiste. L’Empire disloqué, il participe à la défense de la République des Conseils, dirigée par Béla Kun, contre les troupes du dictateur Miklos Horthy, admirateur de Mussolini et initiateur des premières lois antisémites de l’entre-deux-guerres. À 17 ans, il part s’installer à Paris, non sans avoir fait un passage à Vienne afin d’assister aux séminaires de Freud et de Ferenczi.

Inscrit à la Sorbonne, où il rencontre Pierre Morhange, Henri Lefebvre et Norbert Guterman, il enseigne au lycée de Moulins, dans l’Allier, avant d’obtenir l’agrégation de philosophie, en 1926, et d’être nommé professeur de l’enseignement secondaire, emploi qu’il occupera jusqu’en 1939 (2). Militant en tant que syndicaliste enseignant, il adhère au Parti communiste français en 1929 et participe à la Revue marxiste avec Pierre Morhange, Georges Friedmann et Paul Nizan.

Ardemment impliqué dans les actions culturelles du PCF dans les années 1930 – enseignement militant, journalisme, documentation… –, il sera mobilisé en 1939 dans l’intendance à l’École militaire. Entré dans la clandestinité, il est, avec Jacques Solomon et Jacques Decour, à l’origine de la Résistance universitaire et intellectuelle communiste, en lançant dès l’automne 1940 le périodique clandestin l’Université libre, puis en février 1941 la Pensée libre, explique le Maitron (3).

« La propagande marxiste n’a jamais reculé devant l’immensité de la tâche qui consiste à porter, non seulement l’économie politique marxiste, mais encore le matérialisme dialectique devant les ouvriers des villes, comme devant les paysans, devant le métallurgiste parisien, comme devant le coolie chinois. Car le but de la propagande marxiste est d’éclairer et d’élever les masses en vue de leur libération », explique Georges Politzer : « Tout (son) effort a tendu à apprendre aux masses les plus larges à déceler, derrière les phrases de toute sorte, les intérêts de classe de la bourgeoisie, afin de les mettre à l’abri, en politique, de la tromperie et de l’illusion » (1).

Arrêté avec sa seconde femme, Marie – dite Maïe –, le 15 février 1942, par la brigade spéciale de la préfecture de police de Paris, Georges Politzer fut remis aux autorités allemandes le 20 mars 1942. Le philosophe cité par le général de Gaulle en octobre 1943 parmi « les plus grands » qui sauvèrent « la dignité de l’esprit » sera fusillé comme otage, le 23 mai 1942 dans la forteresse du Mont-Valérien. Marie Politzer, partie de Romainville le 23 janvier 1943 pour la Pologne, mourut du typhus à Auschwitz, le 6 mars 1943.

Dans la sixième partie du poème Brocéliande de la Diane française, Louis Aragon rendra un hommage appuyé au résistant communiste « aux cheveux roux », assassiné à l’âge de 39 ans, « mort pour la France ». « Dans le Crime contre l’esprit, paru en 1943 puis repris dans l’Homme communiste », précise le Maitron, « il consacra plusieurs pages à Georges Politzer », qui passa trois mois enchaîné et torturé, « du début de mars au 23 mai précisément ». « Pierre Villon (4) se fit aussi l’écho des tortures subies par Politzer », souligne la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier : « Arrêtés, tous deux », Georges et Maïe « ont eu une attitude héroïque devant leurs bourreaux, ils n’ont cédé ni aux tortures physiques, ni aux menaces, ni aux offres déshonorantes de récompense ».

(1) Révolution et contre-révolution au XXe siècle in Politzer contre le nazisme, textes clandestins, présentés par Roger Bourderon avec un avant-propos de Claude Mazauric, Éditions sociales, Messidor, 1984. (2) Voir Roger Bruyeron, les Trois Vies de Georges Politzer, Flammarion, 2013. (3) http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr, notice Politzer Georges par Nicole Racine. (4) Pseudonyme de Roger Ginsburger, membre fondateur du Conseil national de la Résistance.
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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 07:03
Disparition. Toni Morrison, écrire pour briser le silence
Mercredi, 7 Août, 2019

Première Afro-Américaine lauréate du prix Nobel de littérature en 1993, la romancière est morte, lundi, à l’âge de 88 ans.

 

Elle était l’un des monstres sacrés de la littérature américaine, l’un des rares écrivains à concilier succès critique et commercial. Autrice de 11 romans, de livres pour enfants, de pièces de théâtre et d’un opéra, éditrice et enseignante, Toni Morrison s’est éteinte lundi soir, à New York. Chroniqueuse infatigable de la vie des Noirs américains, en particulier des femmes, elle militait pour une littérature affranchie de toute considération raciale, luttait contre les communautarismes et « l’obsession de la couleur ». En 1993, l’Académie Nobel saluait ses « romans caractérisés par leur force visionnaire » et sa manière de « donner vie à un aspect essentiel de la réalité américaine ». Couverte d’honneurs, elle avait remporté le prix Pulitzer en 1988 pour Beloved, l’histoire d’une ancienne esclave échappée d’une plantation en 1870, visitée par le fantôme de sa fille, qu’elle avait tuée de ses propres mains. « J’ai passé ma vie entière à m’assurer que le point de vue blanc ne dominait pas mes livres » confiait-elle dans une interview en 2019.

Elle publie Angela Davis et Mohamed Ali

Née Chloe Ardelia Wofford, le 8 février 1931 à Lorain, dans l’Ohio, une ville industrielle de la « Rust Belt », elle est la deuxième d’une famille modeste de quatre enfants. Elle fait très tôt l’expérience de la ségrégation. Son père, dans son enfance, a assisté à un lynchage et en a nourrit un très vif ressentiment à l’égard des Blancs. Quand Toni a 2 ans, le propriétaire met le feu à l’appartement familial en représailles d’un retard de paiement du loyer. Convertie au catholicisme à l’âge de 12 ans, elle prend comme deuxième prénom Anthony, puis Toni, qui, accolé au nom de son mari, épousé en 1958, deviendra son nom de plume. Le goût pour les mots arrive très tôt, grâce à ses parents et à sa grand-mère, Ardelia, qui lui racontent des histoires. Lectrice fervente, Toni dévore Jane Austen, Richard Wright ou Mark Twain. Adolescente, elle fait le ménage dans des familles de Blancs, est secrétaire à la bibliothèque publique de sa ville. Quand elle est en âge d’aller à l’université, elle entre à Howard, réservée aux Noirs, puis part à Cornell, avant de revenir à Howard. Étudiante brillante, elle consacre sa thèse à William Faulkner et Virginia Woolf et rencontre Alain Locke, célèbre pour ses écrits sur la « Harlem Renaissance », un mouvement de renouveau de la culture afro-américaine. Mère de deux garçons qu’elle élève rapidement seule à New York, elle consacre son temps libre à l’écriture, tôt le matin ou tard le soir. Pour gagner sa vie, elle devient enseignante, puis éditrice, dans la prestigieuse maison Random House où elle publie Angela Davis, militante des droits civiques proche des Black Panthers, et le boxeur Mohamed Ali.

Son premier livre, l’Œil le plus bleu, paraît en 1970, l’histoire d’une jeune fille noire qui veut se conformer aux canons de la beauté blanche et avoir les yeux bleus. Quarante-cinq ans plus tard, elle aborde le même thème dans Délivrances (2015), l’émancipation d’une jeune femme qui fait de sa couleur de peau, d’abord vécue comme un fardeau, une fierté. Parmi ses livres les plus marquants, on retiendra le Chant de Salomon (1977), une fresque foisonnante qui suit l’itinéraire d’un adolescent noir parti dans le Sud profond à la recherche de ses origines. Ou encore Paradis, l’histoire de cinq femmes retrouvées mortes dans une petite ville d’Oklahoma.

Le rythme de ses phrases empruntait au jazz

Dotée d’un caractère bien trempé, Toni Morrison luttait contre toutes les conventions, jusque dans son usage de la langue. Sa littérature était âpre, parfois violente et crue, le rythme de ses phrases empruntait au jazz, le titre de l’un de ses romans (Jazz, 1993). Elle n’aimait pas qu’on qualifie son style de poétique, « parce que cela donnait une connotation luxuriante. Je voulais restituer le pouvoir originel de la langue des Noirs. Un langage riche mais sans fioritures ». Jusqu’au bout, malgré ses problèmes de santé, même si sa parole était devenue rare, Toni Morrison est intervenue dans le débat public, s’opposant farouchement à la politique « rétrograde » de Donald Trump. « C’est le silence qui m’a poussée à écrire toutes ces histoires jamais racontées, auxquelles on n’a jamais prêté attention », disait-elle au New Yorker en 2003. C’est une voix forte, respectée et inspirante qui vient de s’éteindre.

Sophie Joubert
Disparition. Toni Morrison, écrire pour briser le silence (Sophie Joubert, L'Humanité, 7 août 2019)
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