Rétroviseur: Colonel Rol-Tanguy, Morlaisien par hasard (Gilles Alliaume, Ouest-France, 25 août 2004)
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à l’invitation de la section finistérienne de l’IHS Bretagne
Pont l'Abbé :Le vendredi 7 juin, dédicace de son livre à la librairie Ar Vro à Audierne et conférence à 14h00 à l’UL de Pont L’Abbé;
Morlaix: samedi 8 juin, dédicace à la librairie Dialogues de Morlaix et conférence à 17h30 à la Maison du Peuple.
Juillet 1936, le putsch franquiste plonge l’Espagne dans la guerre. Le 27 décembre, Santander est bombardé par l’aviation que le Reich nazi met au service des forces fascistes. José et sa famille prennent le chemin tragique de l’exil. Comme des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, ils fuient les destructions, les combats, les atrocités de la guerre. Fidèles au gouvernement légal et à la République, ils trouveront refuge en Catalogne. L’effondrement des armées républicaines en janvier et février 1939 (la « Retirada* ») les jettera à nouveau sur les routes de l’exode qui les conduiront en Bretagne. Dans le Finistère, du Conquet à Guilers, de Plougasnou à l’Ile-Tudy et à Audierne.
Dans les années de guerre et d’Occupation, entre enfance et adolescence, José, comme tant d’autres exilés, vit le déracinement, le déchirement des familles, l’accueil aussi et les espoirs déçus d’un retour impossible.
José Colina Quirce est né le 3 décembre 1929 à Santander (Espagne). Son exil en France et celui de sa famille commencent en février 1939. Il vit aujourd’hui en Ariège, non loin de la frontière avec l’Espagne. Aujourd’hui, à l’aube de ses 90 ans, il ravive les souvenirs de ce passé jamais oublié. Une histoire de guerre, de fuite, de refuge et d’exil qui parle d’un temps révolu mais qui n’est pas sans actualité.
Il sera présent dans notre département, à l’invitation de la section finistérienne de l’IHS Bretagne du 5 au 9 juin. Le vendredi 7 juin, dédicace de son livre à la librairie Ar Vro à Audierne et conférence à 14h00 à l’UL de Pont L’Abbé; samedi 8 juin, dédicace à la librairie Dialogues de Morlaix et conférence à 17h30 à la Maison du Peuple.
Venez nombreux le voir et l’écouter
La Maison du Peuple de Morlaix joua un rôle central pour la région dans l'organisation de l'aide aux réfugiés espagnols et aux républicains de 1936 à 1939 pendant la guerre d'Espagne
Samedi 8 juin, à 17 h, à la Maison du Peuple de Morlaix, 1 impasse de Tréguier, conférence de José Colina
sur son livre « Exilés » et l’exode des réfugiés espagnols pendant la guerre d’Espagne.
Entrée libre. Organisé par la Maison du Peuple de Morlaix et l’Institut d’Histoire Sociale CGT.
A 14 h, à la librairie Dialogues, José dédicacera son ouvrage.
Vous êtes invités, bien cordialement, à ces deux manifestations..
La Maison du Peuple de Morlaix
("Complainte de Robert le diable" extrait du recueil Les Poètes publié en 1960
Mort de Robert Desnos le 8 juin 1945
« La poésie de Desnos est celle du courage », où « l’idée de liberté court comme un feu terrible », dit Éluard au retour des cendres de son ami. Né avec le siècle et le cinéma, Desnos fut de toutes les aventures de son époque, surréaliste notamment. Auteur d’une force et d’une simplicité rares, résistant jusqu’à en mourir, il succombe au camp de TEREZIN le 8 juin 1945
Grâce à divers petits boulots, l’apprenti poète peut se consacrer à ce qui le requiert. Il étend considérablement le champ de ses lectures. Après Victor Hugo, c’est toute la lyre qu’il découvre et explore, l’élan et la force des rythmes, le souffle d’une parole qui doit être proférée. En juillet 1918, Desnos, antimilitariste, est déclaré bon pour le service. Toute une jeunesse se sent sacrifiée à un idéal patriotique qu’elle ne partage pas.
C’est ainsi à la croisée du surgissement des images produites par le cinéma muet et de la parole portée par le rythme du vers que se situent les premières expériences poétiques du jeune Desnos. Bien entendu, l’actualité littéraire le requiert. C’est vers dada que se porte la curiosité du jeune homme – il tente d’entrer en contact avec André Breton, mais sans succès.
Plus encore que la littérature, la guerre avec l’Allemagne préoccupe Desnos et les jeunes gens qu’il fréquente alors.
Après son service militaire (1920-1921), Desnos, revenu à Paris au printemps 1922, rencontre André Breton et ses amis Aragon, Éluard, Soupault, Péret, au moment où Dada s’achève et où le mouvement surréaliste cherche à se définir. L’effervescence inventive du groupe, son acharnement à mettre à mal la littérature traditionnelle, son refus des valeurs bourgeoises, son anticléricalisme trouvent en lui un adepte enthousiaste. Il se révèle immédiatement à l’aise dans l’écriture automatique dont Breton et Soupault avaient donné l’exemple dès 1919 avec « les Champs magnétiques ».
Après ces expériences de sommeils, le rôle moteur de Desnos dans les recherches surréalistes, « rôle nécessaire, inoubliable », dira plus tard Breton, est terminé.
Il va désormais poursuivre son chemin au sein du groupe, en lui apportant ses propres inflexions.
Paraissent alors le recueil de poèmes « C’est les bottes de 7 lieues cette phrase “ Je me vois ” » (1926) et les proses surréalistes « Deuil pour deuil » (1924) et « la Liberté ou l’Amour! » (1927). Puis, Breton lui signifie son exclusion du groupe surréaliste dans le « Second Manifeste du surréalisme». Aragon, de son côté, tire à boulets rouges sur « Corps et Biens » publié par Desnos en 1930.
Un autre grief intervient de façon majeure: Desnos gagne sa vie comme journaliste. Il écrit dans « Paris-Soir», « le Soir », « Paris matinal » et « le Merle». Garder sa liberté de plume dans des journaux qui subissent les pressions de leurs commanditaires n’est pas chose facile.
Desnos pratique un journalisme d’auteur, au sein de journaux aux ambitions médiocres
De 1933 à 1939, il propose des émissions littéraires, musicales, de divertissement ou d’information par lesquelles l’auditeur est amené à participer à la réalisation radiophonique.
Dans le même temps, il est de ceux que la montée du nazisme en Allemagne a tôt alertés. L’arrivée d’Hitler au pouvoir, la montée du fascisme en Espagne et en Italie l’amènent à se rapprocher de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture. À partir de 1936, membre de la Maison de la culture, il publie des articles dans la revue « Commune » et dans le journal « Ce soir » créé par Aragon et Jean-Richard Bloch en mars 1937 pour rassembler les « intellectuels de gauche». Desnos est un « compagnon de route » des communistes, sans jamais entrer au Parti. Dès 1942, Desnos œuvre à la Résistance, fabrique de faux-papiers, trace le relevé des fortifications ennemies, avec « l’inestimable satisfaction d’emmerder Hitler».
Mobilisé en septembre 1939, le pacifiste de cœur part à la guerre contre Hitler avec la conviction que c’est le seul moyen de sauvegarder la liberté.
Robert Desnos participe aux revues clandestines, et signe Cancale ses poèmes en argot « À la caille » contre les collaborateurs et les nazis. À l’automne 1943, il s’engage dans l’action directe avec André Verdet, du réseau Combat.
Arrêtés en février 1944, ils sont déportés le 27 avril en Allemagne, selon un étrange parcours qui reste inexpliqué: Auschwitz, puis Buchenwald (où Verdet reste), puis FLOSSENBOURG et enfin FLÖHA. Après une marche de la mort en avril-mai 1945 qui conduit les survivants de FLÔHA au camp de TEREZIN (THERESIENSTADT, actuelle République tchèque), Desnos, épuisé, est victime de l’épidémie de typhus qui régnait dans le camp récemment libéré par l’Armée rouge.
Lu sur la page Facebook de Robert Clément, notre camarade du Val de Marne.
Il est mort d’épuisement et de maladie le 8 juin 1945 au camp de Terezin. Le Printemps des poètes lui rend un vibrant hommage le mardi 10 mars, à 12 heures, au Théâtre du Vieux-Colombier.
Toute sa vie durant, sa courte vie, Robert Desnos l’a consacrée à la poésie, à l’écriture. Il est né en 1900 près de la Bastille, on l’imagine baguenauder dans les ruelles de ce quartier encore populaire de la capitale. Mauvais élève, il quitte très vite les bancs de l’école, ce qui ne l’empêche pas, à tout juste dix-sept ans, de publier ses premiers poèmes dans la Tribune des jeunes, revue socialiste d’alors. Déjà, il retranscrit sur des petits carnets ses rêves. En 1919, il se consacre pleinement à l’écriture et compose en alexandrins, soigneusement ordonnés en quatrains, le Fard des argaunotes. Ami de Benjamin Péret, c’est par son entremise qu’il rejoint les surréalistes qui se retrouvaient alors au Certa, un café passage de l’Opéra, où Breton organisait des soirées d’écriture poétique sous hypnose. Le 25 septembre 1922, Desnos fait un tabac auprès de ses pairs bluffés par les vers qu’il prononce en état de sommeil hypnotique. Aussitôt accepté chez les surréalistes, il est de toutes les manifestations de ce mouvement littéraire. André Breton l’évoque dans un article paru dans le Journal littéraire du 5 juillet 1924 : « Le surréalisme est à l’ordre du jour et Desnos est son prophète. »
En 1925, il entre à Paris-Soir et écrit la Liberté ou l’amour, qui sera censuré aussi sec par le tribunal de la Seine. Quelque temps après, il publie The Nigth of Loveless Nigths (la Nuit des nuits sans amour), poème de facture classique loin de l’influence surréaliste, baudelairien dans l’écriture dont la révolte sous-jacente qui pointe au détour de chaque mot ne lui vaut pas l’« excommunication » de Breton. Inclassable, son écriture oscille entre alexandrins et vers libres, entre quatrains et prose, entre tragique et révolte. Touche-à-tout, d’une curiosité insatiable, il aime la chanson, le jazz, la samba, rédigera des réclames radiophoniques ainsi que le générique du feuilleton Fantômas et même des notices pharmaceutiques !
Quand, au début des années trente, le mouvement surréaliste traverse une crise profonde, Desnos rejoint la dissidence et cosigne le troisième Cadavre, celui qui enterre Breton. La rupture est consommée. Desnos décide de poursuivre sa route poétique seul mais pas en solitaire, totalement immergé dans le chaos du monde à venir, conscient et engagé. En 1934, il adhère aux mouvements d’intellectuels antifascistes (l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires) et, en 1936, au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Choqué par le refus de Blum de soutenir la République espagnole, Desnos s’éloigne de ses positions pacifistes : la France doit se préparer à la guerre pour défendre son indépendance, sa culture et son territoire, et pour faire obstacle au fascisme. Mobilisé en 1939, Desnos ne se laissera abattre ni par la défaite de juin 1940, ni par l’occupation de Paris. Il poursuit ses activités journalistiques à Aujourd’hui, le journal d’Henri Jeanson. Après l’arrestation de ce dernier, le journal est soumis à la censure allemande mais, « mine de rien », comme disait Desnos, il continue de la déjouer. Depuis juillet 1942, il fait partie du réseau Agir. Parallèlement à ses activités clandestines, Desnos continue d’écrire. Fortunes (1942) trace le bilan des années trente. Suivent les couplets d’État de veille (1943) et de Chantefables (1944) « à chanter sur n’importe quel air ». Puis le Bain avec Andromède (1944), Contrée (1944), et les sonnets en argot, comme le Maréchal Ducono, virulente attaque contre Pétain. Arrêté le 22 février 1944, il connaîtra la prison de Fresnes, le camp de Compiègne puis ceux de Buchenwald, de Flossenbürg et Terezin. « La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage », dira Paul Éluard lors des obsèques du poète en octobre 1945. Aragon écrira un long poème (mis en musique et chanté par Ferrat). Desnos, c’est ce « Robert le Diable » : « Je pense à toi Desnos qui partis de Compiègne / Comme un soir en dormant tu nous en fis récit / Accomplir jusqu’au bout ta propre prophétie / Là-bas où le destin de notre siècle saigne ».
La section PCF de Morlaix propose une conférence chantée : « 1917-1920, de la fin de la Première Guerre mondiale à la création du Parti communiste français, éléments d’histoire et de contexte ». Elle se déroulera mardi 11 juin au siège de la section locale.
La section PCF de Morlaix propose une conférence chantée : « 1917-1920, de la fin de la Première Guerre mondiale à la création du Parti communiste français, éléments d’histoire et de contexte ». Le tableau historique sera ponctué de chansons de luttes et d’espoir : La semaine anglaise, Ce n’est pas en France, Tragique ballade des tranchées… Les morceaux seront interprétés par Roger Héré, Patricia Paulus et Jean-François Vérant.
Mardi 11 juin, 18 h, au local du PCF, 2 petite rue de Callac (derrière le Corto Maltese).
Youpi! Le panneau d'indication urbain donnant le nom de la place de la gare- place Rol Tanguy, est revenu après 2 ans d'absence où il n'y avait plus moyen de savoir que le nom de la place de la gare était Rol-Tanguy. Mieux vaut tard que jamais!
Le mercredi 12 juin, 16h, place Rol-Tanguy, parvis de la gare de Morlaix, à l'occasion des 111 ans de la naissance du colonel Rol-Tanguy, héros de la résistance et des brigades internationales, militant ouvrier, communiste et cégétiste, célébrons ce héros finistérien et morlaisien, et avec lui, les valeurs plus que jamais battues en brèche mais actuelles, de la Résistance.
Rol-Tanguy à la fête de la Bretagne du PCF dans le Sud Finistère, avec Alain Signor, Paul Le Gall, Pierre Le Rose, dirigeants communistes départementaux dans l'après-guerre,et des résistantes bigoudènes (archives Pierre Le Rose)
Place Rol-Tanguy, gare de Morlaix, mercredi 12 juin, à 16h, hommage commémoratif pour l'anniversaire des 111 ans de sa naissance au colonel Rol-Tanguy, militant ouvrier, héros de la Résistance et des Brigades Internationales.
Le 12 juin 1908, Henri Rol-Tanguy naissait en gare de Morlaix d'un accouchement précipité. Ses parents habitaient Brest et son père travaillait dans la marine. Il est décédé à Paris le 8 septembre 2002 après une vie d'engagement bien remplie.
111 ans plus tard, alors que l'extrême-droite est redevenue une menace véritable pour les valeurs humaines et démocratiques en France et en Europe, au moment où le président Macron, après d'autres présidents au service du monde de la finance, détruit méthodiquement l'héritage de la République sociale issue des combats de la Résistance, l'héritage social et démocratique du Conseil national de la Résistance, le Parti Communiste Français - la section du pays de Morlaix et la Fédération du Finistère - appellent à rendre hommage à ce héros de la Résistance et des Brigades Internationales que fut Henri Rol-Tanguy, et à travers lui, aux idéaux de la Résistance, si actuels et plus que jamais nécessaire aujourd'hui, dans cette époque de basculement extrêmement troublée et dangereuse.
Tous les citoyens, élus, associations, militants syndicaux et des droits de l'homme, anciens combattants, amis de la Résistance qui veulent rendre hommage à Rol-Tanguy et se reconnaissent dans ces valeurs qu'il a défendu par ses combats aux premières loges de l'Histoire à participer à l'hommage rendu à Henri Rol-Tanguy le 12 avril 2019 à 16h.
Cet hommage à Rol-Tanguy le jour de l'anniversaire de sa naissance est d'autant plus nécessaire que, malgré la rénovation de la Gare de Morlaix, qui a pourtant coûté des millions d'euros, la petite plaque d'hommage datant de l'inauguration de la place, est aujourd'hui très dégradée et dans un triste état, cantonnée dans un endroit éloigné et peu reluisant, alors même que nous avons alerté sur ce problème et demandé à ce qu'une installation mémorielle digne de ce nom, avec pourquoi pas le financement d'une œuvre d'artiste dédiée à Rol-Tanguy et à la mémoire de la Résistance, puisse accompagner l'arrivée de la nouvelle esplanade de la gare.
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Henri Rol-Tanguy fut un des dirigeants de la Résistance qui a organisé la Libération de Paris. Paris libéré par l'insurrection de son peuple. Après quatre ans sous le joug allemand. L'action armée des résistants unis au sein du F.F.I. conjuguée avec le soulèvement de la population parachevée par les blindés de Leclerc a chassé l'occupant et conduit à la signature de l'acte de la capitulation auquel participe Rol-Tanguy. "Nous avons donné le coup de grâce à l'ennemi, mais Paris était déjà aux mains des Parisiens" (Eisenhower, commandant en chef des forces alliées en Europe). Le premier détachement Leclerc et celui du Capitaine Dronne étaient composés de républicains espagnols. Juste retour des choses... Comme des milliers d'autres militants français, Henri Tanguy, alors syndicaliste CGT de la métallurgie, ouvrier chez Citroën, et communiste, s' est engagé dans les Brigades Internationales pour défendre la république espagnole contre Franco qui était appuyé par les nazis et les fascistes italiens. Son courage, son combat pour un monde de Liberté, d'Egalité, de Fraternité sont des exemples pour notre époque et il importe que les générations présentes, jusque-là épargnées par les tempêtes de l'histoire, n'oublient pas ce que le rétablissement de la démocratie et la lutte contre le fascisme doivent au dévouement de ces hommes pétris d'idéal et d'altruisme qui ont su dire non à la fatalité de la régression et de la barbarie. Henri Rol Tanguy a su aussi s'engager dans les batailles de l'après-guerre: la reconstruction et l'application du programme de transformation sociale et économique bâti par le CNR. Henry Rol-Tanguy fut longtemps président de l'Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance et il eut l'occasion de revenir de nombreuses fois à Morlaix à ce titre. La femme de Rol-Tanguy, Cécile, résistante elle aussi, est encore vivante, et à 100 ans, continue à porter les valeurs de la résistance et du devoir de mémoire.
Anna Bétoulinsky, de son nom de scène Anna Marly, est l’un des trois auteurs du Chant des partisans. Le parcours de cette femme, artiste, russe d’origine devenue selon ses dires « française par formation», à l’instar de la création du Chant des partisans, interroge de manière surprenante ce que nous nommons l’identité de la France.
L ’histoire d’Anna Marly s’écrit d’abord dans la langue maternelle, dans la filiation avec sa patrie d’origine.
Smolensk, le nom d’une des grandes villes de Russie est à l’origine du Chant des partisans. En Grande-Bretagne, un soir de 1942, en tournée aux armées, les nouvelles d’une levée de partisans dans la région de Smolensk parviennent à Anna Marly.
Pour Anna Marly, seule, ce nom, en ce lieu, à cette date, pouvait lever une espérance : pouvoir de la culture, force de l’imaginaire, magie de la langue maternelle. L’évocation de Smolensk fait resurgir chez la descendante de l’hetman Mattieu Platoff (1) la campagne de Russie, l’année 1812, le général Koutouzov et l’appel à la mère patrie auquel répondent des armées de paysans partisans. Préludes au coup de grâce porté à l’armée napoléonienne. Réminiscence de cette histoire familiale et nationale, le crayon court sur la feuille inscrivant, en russe, un hymne aux partisans de la mère patrie. Pour accompagner la mélopée dédiée à la patrie du cœur, les doigts martèlent la caisse et les cordes de la guitare dont elle ne se sépare jamais en tempo d’une marche puissante, victorieuse.
Devant un auditoire de marins anglais, malgré la barrière de la langue, le succès est immédiat. La BBC s’empare du chant et le popularise sous le titre Guerilla Song.
L’année suivante, au Park Lane, Liouba Krassine (fille du premier ambassadeur d’URSS en Grande-Bretagne) organise la rencontre décisive pour le futur chant national français avec Emmanuel d’Astier de La Vigerie et Henri Frenay. Anna entonne en russe la Marche des partisans. L’auditoire est conquis. Peu après, une autre rencontre a lieu au Petit Club français, à laquelle assistent Maurice Schumann, Germaine Sablon, Maurice Druon et Joseph Kessel, d’origine russe lui-même, qui s’enthousiasme en ces termes « voilà ce qu’il faut pour la France ». Peu après, chez Liouba, Joseph Kessel tend à Anna Marly un texte écrit avec son neveu Maurice Druon. Événement qu’Anna Marly conte ainsi : « Je n’osai pas avouer que j’avais mon propre texte dans la poche… J’étais légèrement vexée. Celui-là était beau, très beau même. Germaine Sablon l’entonna à son tour. Quelqu’un prononça le Chant des partisans. De l’original russe, il ne restait que les corbeaux et la musique. » Et, j’ajouterai, l’élément essentiel du titre Partisans. Ainsi, au printemps 1943, de l’adoption et de l’adaptation française de la Marche des partisans (russes) naît le Chant des partisans (français).
Les fruits de ce métissage culturel sont plus étonnants encore. Jusqu’à la création du Chant des partisans et de la Complainte du partisan (autre composition d’Anna Marly pour laquelle Emmanuel d’Astier écrit un poème (2) deux mots dans notre langue désignent le Français libre en lutte contre l’oppression et l’envahisseur : patriote, en référence aux volontaires de 1792 et franc-tireur, immortalisé en 1870 par l’adresse de Victor Hugo à ces groupes de civils en arme dressés sur les arrières des troupes prussiennes.
En revanche, le mot partisan est inscrit dans la langue russe depuis les guerres napoléoniennes en passant par la grande révolution jusqu’à l’expression du surgissement patriotique face à l’envahisseur nazi.
Aussi, force est de constater que c’est à Anna Marly, une émigrée russe blanc ayant choisi la France et la France libre mais vibrant de toute son âme pour la mère patrie agressée par le nazisme, à sa Marche des partisans (russes) que nous devons l’entrée dans l’histoire culturelle française contemporaine du mot partisan. Remarquons qu’à la même période (été 1942) dans la France occupée, la même synthèse de références culturelles différentes (franc-tireur d’une part et partisan d’autre part) est effectuée par les résistants des groupes armés de grands mouvements de la Résistance.
Mais l’histoire d’Anna Marly, en premier lieu sa place à Londres, aux côtés de la France libre, s’écrit, elle, en français : la langue de sa patrie d’élection, celle de sa citoyenneté. « Chacun de mes actes est lié par une sorte d’osmose à l’histoire. » Par ces simples mots, Anna Marly ramasse en une formule les choix successifs familiaux et personnels qui, de Saint-Pétersbourg où elle naît, la conduisent à quitter Paris le 13 juin 1940 – à nouveau l’exil ! – pour rejoindre Londres en mars 1941 et là, « à faire de son talent une arme pour la France », comme dira d’elle le général de Gaulle.
Elle s’emploie utilement auprès des forces alliées et de la France Libre tout en continuant de composer et de chanter : marche pour « les Volontaires françaises » ; la chanson des V ; Plaine ma plaine, l’un des chants de l’Armée rouge qu’elle popularise ; etc.
Anna Marly, devenue alors une vedette, refuse les tournées internationales à gros cachets et diffère les projets de films. À la rencontre des combattants de toutes les nations coalisées, elle affûte son art en arme : la guitare en bandoulière, en une multitude de langues… en russe parfois, en français toujours.
Maintenant comme le troubadour… à la grâce de celui qui m’écoute
Je marche au bras de l’avenir
Chaque jour qui s’achève n’est plus qu’un mauvais rêve
Il faut lutter, il faut bâtir
Je marche au bras de l’avenir. (3)
À Londres, troubadour de la Résistance française, Anna Marly a achevé la construction de sa France : un combat pour la liberté. À la fin de la guerre, après un bref retour, elle quitte définitivement le pays nommé France. À nouveau l’exil ! L’art sera désormais sa seule patrie à la rencontre de l’humanité entière.
Encore et toujours le Chant des partisans
Chantez compagnons dans la nuit la liberté nous écoute.
(1) Commandant des troupes cosaques sous les ordres de Koutouzov, de Borodino jusqu’à Paris.
(2) Léonard Cohen puis Joan Baez, quelques décennies plus tard, en pleine guerre du Vietnam, redonnent une nouvelle actualité au chant.
(3) Anna Marly, Troubadour de la Résistance, Éditions Tallandier, Paris, 2000.
LE CHANT DES PARTISANS
Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines?
Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu'on enchaîne?
Ohé! partisans,
Ouvriers et paysans,
C'est l'alarme!
Ce soir l'ennemi
Connaîtra le prix du sang
Et des larmes!
Montez de la mine,
Descendez des collines,
Camarades!
Sortez de la paille
Les fusils, la mitraille,
Les grenades...
Ohé! les tueurs,
A la balle et au couteau,
Tuez vite!
Ohé! saboteur,
Attention à ton fardeau:
Dynamite!
C'est nous qui brisons
Les barreaux des prisons
Pour nos frères,
La haine à nos trousses
Et la faim qui nous pousse,
La misère...
Il y a des pays
Ou les gens au creux de lits
Font des rêves;
Ici, nous, vois-tu,
Nous on marche et nous on tue,
Nous on crève.
Ici chacun sait
Ce qu'il veut, ce qu'il fait
Quand il passe...
Ami, si tu tombes
Un ami sort de l'ombre
A ta place.
Demain du sang noir
Séchera au grand soleil
Sur les routes.
Sifflez, compagnons,
Dans la nuit la Liberté
Nous écoute...
Le Télégramme Morlaix - Le 22 mai, les éditions Skol Vreizh et l’Ignacienne Bérénice Manac’h ont présenté le dernier ouvrage de cette dernière. Entre manuel d’histoire et roman, le livre raconte la vie d’une famille d’ouvriers d’origine italienne, écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. Exils, départs, retours, le tout sur fonds de drames vécus par l’Europe tout au long du XXe siècle, on suit pas à pas le parcours de gens simples, on vibre avec eux et plus particulièrement pour Nella, la fille aînée, mère de l’auteur, déchirée entre deux amours et qui sera marquée par tous ces bouleversements.
" Ce livre n'est ni un manuel d'Histoire ni un roman. Il tient pourtant de l'un et de l'autre. Il raconte l'histoire d'une famille ouvrière d'origine italienne écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. C'est une histoire d'exils, de départs, de retours, qui se mêle plus ou moins étroitement à bien des drames que l'Europe a vécus au cours du 20e siècle. Les gens simples ont rarement été là pour dire ce qu'ils ont vécu. Ce récite retrace la vie de ces témoins et leur donne la parole, de l'Italie fasciste à l'immigration clandestine en région parisienne, de l'expatriation à Moscou sous la terreur stalinienne au retour en France.."
Ce livre est aussi celui de Nella, qui a grandi en URSS, déchirée entre deux amours, Emilio, militant communiste italien victime des purges staliniennes, et Etienne Manach, le récit de sa vie, tout entière sous le signe des tourments de la mémoire, de la trahison commise et subie, du remords et du combat pour la vérité au sujet de la disparition d'Emilio en Sibérie.
Après avoir assisté a sa passionnante présentation à la presse mercredi dernier, 22 mai, dans les locaux des éditions Skol Vreizh à Morlaix, avec Paolig Combot, Jean-René Le Queau, Jean-Luc Cloarec, et l'écrivain bretonnant Goulc'han Kervella (qui présentait "Il n'y a guère d'amour heureux" la version française d'un roman breton à succès, l'histoire vraie d'une passion amoureuse entre deux jeunes hommes sur un tournage de cinéma a Molène au début du vingtième siècle), je lis avec passion le récit du destin incroyable de Nella, racontée par sa fille, Bérénice Manach, à qui l'on doit déjà la publication du magnifique journal intime de son père en deux tomes chez Skol Vreizh, Etienne Manach.
Étienne, fils de paysans ignaciens, collégien a Morlaix puis exilé a Paris, quartier Montparnasse, militant communiste ardent dans les années 30 et jusqu'au pacte germano-soviétique, plus ou moins agent communiste en Allemagne Nazie, en Espagne, puis passé à la France libre à Istanbul où il traite avec les soviétiques et fait venir Nella, l'amoureuse et la compagne d'un militant communiste italien victime des déportations et des assassinats de Staline, grandie elle-même en URSS où avait fui son père, ouvrier communiste du Frioul qui avait tué par légitime défense un dirigeant de loups noirs fascistes en 1921... Une histoire belle cruelle et tragique, avec l'amour et le courage en personnages principaux que je recommande a tous. Bérénice Manach s'est déplacée sur les lieux de déportation et d'execution du premier fiance de sa mère en Sibérie, elle a consulté les archives soviétiques et de l'état fasciste italien, et des centaines de lettres, journaux intimes de sa famille italienne pour construire ce récit soucieux de recoupement et d'éviter les travestissements de la mémoire. Elle sera bientôt l'invitée des mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix pour nous parler des vies d'engagement marquées par le communisme et brutalisées par l'histoire de Costante, Nella, Emilio, Étienne.
Ismaël Dupont
Article écrit en 2012 sur le premier tome du journal intime d'Etienne Manach:
Les éditions Skol Vreizh de Morlaix ont déniché il y a quatre ans une pépite inconnue et inépuisable, le « Journal intime » d'Etienne Manach, récupéré dans des circonstances rocambolesques par la fille de l'ambassadeur de France en Chine de 1969 à 1975, Bérénice Manach.
Depuis quelques mois, je confesse que ces écrits d'une grande force littéraire d'un fort caractère épris d'amour, de beauté et d'action politique rendent beaucoup de mes soirées passionnantes et me rapprochent des passions complexes d'une époque tourmentée et grosse d'une nouvelle nuée d'orage, pour paraphraser Jaurès, celle qui va du milieu des années 20 à l'avant-guerre. Comme le premier tome du Journal Intime d'Etienne Manac'h, peu remarqué par les journalistes de la presse nationale malgré son intérêt historique extraordinaire et ses qualités littéraires peu communes, ne s'est vendu qu'à un peu plus de sept cent exemplaires, et que le second tome, parcourant les années de guerre jusqu'en 1951, a connu une moins bonne fortune éditoriale encore, je me permets de vanter avec chaleur ces ouvrages magnifiquement mis en page à l'attention des lecteurs intéressés par l'histoire du XXème siècle, les milieux intellectuels parisiens de l'entre-deux guerres, les ressorts intimes de l'engagement communiste, et l'écriture de soi.
Un journal intime, c'est un moyen de saisir les espoirs, les conflits et l'état d'esprit d'une époque sur un mode subjectif. En l'occurence, il s'agit d'une époque héroïque, partagée entre un optimisme historique porté par les succès des mobilisations sociales et l'histoire en marche à l'est, inquiétude vis à vis de la montée du fascisme et du national-socialisme, un grand dégoût vis à vis de la société bourgeoise et de ses valeurs conventionnelles discréditées par la grande guerre, une époque qui allait basculer dans la tragédie.
Ce journal intime, c'est aussi le moyen d'appréhender la construction d'une personnalité qui fait le clair en elle, n'est pas dupe de ses mensonges, de ses cruautés, de ses passions, de saisir ses évolutions et ses constantes au contact des évènements intimes et historiques. Ces derniers sont toujours à l'arrière-plan: c'est la passion amoureuse, la description du quotidien, des personnes et des lieux, particulièrement en voyage, et la discussion avec soi qui occupe le devant de la scène.
Ce Journal Intime ne s'apparente ni à des Confessions, écrites pour se justifier, ni à des Mémoires, écrites pour glorifier son rôle historique ou analyser une suite d'évènements et une époque d'un point de vue particulier, dans une volonté de témoignage. Etienne Manach n'écrit pas sur lui, me semble t-il, pour se faire connaître, se mettre en scène, s'exhiber, se pourfendre ou se réhabiliter devant des lecteurs. L'écriture est tantôt "un exutoire authentique à ses émotions les plus intimes" (introduction de Bérénice Manac'h), une catharsis qui lui permet de se soulager à déchargeant ses inquiétudes, ses souffrances, sa nostalgie, tantôt un moyen de s'élever lui-même en prenant conscience de ce qu'il est et de ce qu'il pourrait et devrait être, tantôt un moyen de vivre deux fois et de manière peut-être plus approfondie encore dans les mots que dans la vie le plaisir de désirer et d'aimer, tantôt un moyen de faire le clair en lui-même, un point d'épape sur ses sentiments et sa vie.
C'est toujours l'individualité singulière qui est mise en avant, sans orgueil excessif (Etienne ne prétend pas à l'unicité comme Jean-Jacques Rousseau), et non l'expérience de soi et le développement de ses pensées personnelles au travers d'un dialogue solitaire comme moyen d'approcher une sagesse et une connaissance de soi valable pour tous les hommes, comme dans les Essais de Montaigne.
Ce Journal Intime répond aussi à une vocation littéraire ressentie dès l'adolescence par ce fou de lecture, à un besoin de s'exprimer, et de le faire avec un souci du style et de la beauté de la langue qui ne trouve pas forcément à se traduire dans l'écriture d'oeuvres romanesques tant la vie d'Etienne Manach fut, par volonté ou contrainte des circonstances, dédiée à l'action et à l'amour.
Bérénice Manac'h a accompli un travail de fourmi pour trouver des photos correspondant aux relations et aux évènements décrits par son père et pour documenter les notices biographiques de tous les connaissances auxquelles il fait référence au jour le jour dans son journal intime. On découvre au travers de ces notes, d 'abord les personnalités obscures mais rayonnantes qui ont accompagné ses premières années à Plouigneau, puis les intellectuels (Barbuse, Merleau-Ponty, Vernant, Maitron) et militants politiques anti-fascistes, communistes français, espagnols, italiens, russes qui ont été les camarades de combat d'Etienne Manac'h pendant une dizaine d'années avant qu'il ne quitte le Parti Communiste suite au pacte germano-soviétique.
A l'entame du premier tome publié de ce journal intime, un gros volume de plus de six cent pages qui se lit comme un roman même si la réalité, passée au filtre d'une sensibilité extrêmement riche et d'un talent de conteur et de portraitiste, y est souvent plus surprenante et fascinante que dans bien des fictions historiques, Bérénice Manac'h présente sans complaisance excessive son père dans une très belle introduction dont je voudrais citer quelques passages tant ces lignes éclairent sur le sujet du livre tout en laissant entier le mystère de la personnalité de ce grand écrivain romantique méconnu, qui ne cesse lui-même de chercher à s'élucider à mesure qu'il s'étonne de ce qu'il est, doué pour la joie folle, l'action enthousiaste et le plaisir, mais rattrapé sans cesse aussi par la mélancolie, le sentiment de l'échec, de l'inachevé, de l'insincérité.
« Ce livre, écrit Bérénice Manac'h, reproduit les premiers cahiers du journal d'un jeune Breton à travers l'époque de l'entre-deux guerres. Arraché à sa Bretagne natale en pleine adolescence, épris de littérature et rêvant lui-même d'être écrivain, passionné et révolté par les remous politiques de son temps, aimant éperdument les femmes, il décrit sa vie intérieure, ses émotions, ses désespoirs. De ses nombreux voyages à travers l'Europe, il ne rapporte pas une analyse politique, mais un portrait vivant: il n'est pas le chroniqueur de son époque et le lecteur sera déçu s'il cherche une relation précise des évènements de ce temps. Il s'agit véritablement d'un journal intime, où l'auteur se livre à l'analyse de ses sentiments. Orgueilleux mais sensible, souvent de mauvaise foi, parfois cruel sans comprendre lui-même les forces qui le poussent, il cherche à se justifier à ses propres yeux lorsqu'il se trouve odieux. Solitaire, il n'a que les pages de son journal pour épancher son désarroi et sa douleur, avouer ses faiblesses. Le souvenir de sa chère Bretagne vient souvent le consoler lorsqu'il ne sait plus vers quoi tourner son cœur trop plein.
Etienne Manac'h, mon père, est né le 3 février 1910 dans un foyer très modeste du Trégor finistérien, dans le bourg de Plouigneau. Il était le second enfant d'une famille qui en comptera cinq. Sa mère, Françoise Colleter, était « tricoteuse ». Née en 1884, elle ne savait pas écrire, contrairement à ses frères et sœurs plus jeunes. Le père, Jean François Marie Manac'h, comme le grand-père paternel, tous deux maçons, écrivaient assez bien le français. Mais la langue parlée en famille était naturellement le breton et c'est seulement à l'école que le petit Etienne apprendra le français. En 1916, Jean François Marie Manac'h meurt en Champagne, quatre mois avant que son jeune frère ne soit tué à son tour à Verdun ».
Cette mort absurde et cruelle du père tué loin de chez lui, alors que Etienne avait tout juste six ans, a été déterminante dans la révolte du jeune homme face à la société bourgeoise, au militarisme, qui le conduira à adhérer au mouvement communiste après en avoir été longtemps un compagnon de route alors qu'il était étudiant. Âgé de 16 ans, alors qu'il écrit les premières pages de son journal intime lors de vacances en forme de pèlerinage nostalgique et douloureux à Plouigneau, Etienne évoque ainsi de manière poignante en imaginant ses pensées à l'aune de connaissances acquises par la suite les derniers moments qu'il a passés avec son père et que l'oubli ne lui a pas ravis:
« Le dernier souvenir que j'aie, concernant mon père, se place en pleine Grande Guerre, au début de 1916, alors qu'il était en permission de vingt jours au village. Ce fut sa dernière permission... Je vois papa, lisant, auprès de la fenêtre, les nouvelles du front, avec de légers hochements de tête. Dehors, c'est le soleil pâle d'une froide journée de janvier, une journée rude, sèche et comme sonore dans sa calme lucidité.
Papa lit...Il est en costume demi-militaire, une veste de soldat, un pantalon de civil, un képi à la visière presque cassée, de pacifiques pantoufles, un menton noir de barbe. Papa lit... Il fait bon dans la salle; la cheminée flamboie; là-bas, au front, on se bat. Il doit faire mauvais, en ce moment, à la Haute-Chevauchée là-bas, en Argonne! Terrible tout de même: deux ans de mitraille, de boue, de tranchées, de bombe, de morts, et pas encore fini! Du moins, s'il n'y avait pas d' »embusqués »! Pourquoi reste t-il chez lui, aussi, ce notaire? Quelle ironie! Est-ce pour régler le testament de ceux qui tombent, là-bas, au froid, parmi les croix de bois? Terrible tout de même! Ce qu'il doit faire noir, sous les nuages de l'Argonne! … Tiens! Voilà la cloche du village qui sonne! C'est sans doute un baptême... Ah! les pauvres copains, ce qu'ils doivent mourir à cette heure! Ont-ils changé de tranchées? Oh! Ces embusqués...! Tout de même, ce qu'il fait bon ici parmi la tendresse des enfants et du village... Voilà la soupe qui chante dans la marmite! Comme ça sent bon!... Qu'est-ce qu'ils doivent manger, à c'te heure, là-bas, en Argonne, les pauvres copains! C'est terrible tout de même!
Soudain entrent dans la maison deux graves personnages, vêtus de noir. Le maire, le secrétaire de mairie! Pendant que mon père parlemente avec eux, j'opère une prudente retraite vers ma maire: c'est peut-être pour nous arrêter qu'on vient! Mais non! Papa vient vers nous en souriant, donne quelques graves explications à maman, auxquelles je ne comprends rien; puis il court dans la pièce contiguë, en revient cinq minutes après avec son resplendissant uniforme bleu horizon et sort enfin, encadré des deux mêmes personnages graves et noirs.
Pour moi, je m'empresse aussitôt de réclamer à maman des explications. « Ton père, me dit maman en m'embrassant, ton père va tenir le drapeau, pendant que l'on va décorer de la Légion d'honneur un soldat mutilé en face de la mairie ». Je bondis. « Viens donc, criai-je à mon frère Edouard, viens donc! Viens vite voir papa, le drapeau et la légion d'honneur! » Quelle joie! Nous partîmes tous deux en chantant, dans la rue du bourg, bras dessus, bras dessous .(…)
Une semaine plus tard, papa s'en alla de nouveau en Champagne. Nous allâmes tous le conduire jusqu'à mi-chemin de la gare, à travers le bois dans les feuilles jaunies, écrasées par terre en humus, exhalaient encore les senteurs fades et mouillées de l'automne dernier. Papa nous quitte en nous embrassant avec une insouciance affectée, mais, au fond du cœur, avec une angoisse mortelle. Nous montâmes sur un talus de coudriers assez proche de la voie ferrée et lorsque le train passa nous fîmes nos derniers adieux. « Je reviendrai bientôt! » nous cria-t-il.
...Il ne revint que trois ans plus tard, lorsque les trains remportèrent du Nord les convois de cercueils. Je vis quelques os, parmi lesquels trois tibias, et un peu de poussière puante. C'était tout ce qui restait de toute une vie, de tout un cœur vibrant d'amour et de courage et de toute une âme saintement passionnée de l'honneur ».
Ces « restes » du père, c'est la mère d'Etienne elle-même, son frère et ses enfants qui sont allés les chercher en Champagne à l'automne 1920, en passant par Paris, sa future résidence qu'Etienne découvrit ainsi en de sinistres circonstances. Etienne raconte à seize ans en une page de désolation hallucinée ce cheminement vers le lieu symbolisant toutes les douleurs de sa jeune vie:
« Nous prîmes le train à la gare de l'Est et nous arrivâmes à Châlons-sur-Marne à deux heures du matin où nous attendîmes quatre ou cinq heures un train de correspondance, dans une salle d'attente encombrée de soldats ivres. Puis nous continuâmes notre route et je me penchai à la portière, au vent froid du matin d'automne. Je revois encore en idée le paysage en ruines, morne, les murs à demi-écroulés, des maisons percées de trous, et, par endroits, dans la plaine désolée, de grands troupeaux de moutons. Ça et là, de petits cimetières blancs, avec des drapeaux tricolores et allemands, et des milliers de petites croix de bois.
A Somme-Suippe, nous descendîmes. Une seule maison restait encore debout, à proximité de la gare: c'était un restaurant, où nous entrâmes tout glacés, pour boire une tasse de café et demander le chemin de Croix. Plus d'une heure à pied par une large route à peu près déserte, défoncée, aux talus encombrés de fils et de poteaux de télégraphe. Par malheur, une averse nous surprit en chemin, une lourde pluie d'automne qui eut tôt fait de détremper le sol... Nous nous réfugiâmes, à la suite de mon oncle, dans une sape profonde qui menaçait ruine, et nous attendîmes là la fin de l'ondée, grelottants de froid... Nous attendîmes une demi-heure, une heure, puis, comme la pluie persistait à tomber, nous résolûmes d'avancer coûte que coûte: le ciel était sombre, orageux. La terre, argileuse, collait à nos pieds et rendait la marche extrêmement pénible. Autour de nous, de tous côtés, la plaine était inculte, sans arbres, sans buissons, creusée par endroits seulement par les obus; ça et là des vestiges de camps: des tranchées, des sapes, d'immenses réservoirs d'eau, cylindriques, un inextricable fouillis de fils de fers barbelés... C'était cela la guerre!
A Croix, ruisselants de pluie, nous trouvâmes, dès l'entrée du bourg, un refuge dans l'église, dont la toiture en partie effondrée laissait voir un coin de ciel noir. Une statue de la Vierge, décapitée, gisait dans une encoignure et cette retraite était toute pleine d'un silence froid et apaisant.
Le cimetière, où le maire du village nous conduisit aussitôt pendant une éclaircie, était un vaste fouillis de tombes, une forêt de grossières croix blanches. Rien n'est funèbre comme ce petit cimetière de campagne sous le vent claquant de l'automne: un sol boueux, blanchâtre, la sale craie de Champagne, molle et glissante; des ruisselets d'eau courant de toutes parts; pas le moindre gazon. Rien que quelques centaines de tertres où gisent dans la boue les os épars de quelques inconnus, avec une étiquette, une plaque de zinc avec un nom écrit en pointillé, patiemment autrefois, avec une pointe; au-dessus de ce champ lugubre, au sommet d'une perche, un vaste drapeau pendant, et les croix, dans le brouillard qui s'étend peu à peu laissant tomber des gouttes d'eau, comme des larmes... Et nous avons cherché la tombe, prenant chacun une file, nous penchant, pour lire sur chaque croix, le nom du soldat enseveli. Et nous l'avons trouvée enfin, dans un coin, cette tombe que nous étions venus chercher de si loin, un tertre de sable lavé, à demi-dispersé dans la pluie; un vieux bouquet de fleurs artificielles et fanées, mis dans une boîte près de la croix, et c'est tout. Mais qui donc a mis ce bouquet? Quel ami inconnu?
Et nous sommes tombés à genoux dans la boue, d'un seul mouvement, pour prier Dieu et pleurer... ».
De Dieu, il n'en sera bientôt plus question pour Etienne. Un vicaire de Plouigneau, M. Pape, avait pris Etienne en affection, lui qui lui paraissait déjà intelligent à huit ans et sensible aux livres comme aux choses spirituelles. Etienne dut à des causes triviales et à l'obstination de son instituteur laïque qui avait su, lui aussi, reconnaître les promesses de ce jeune esprit de n'avoir pas eu à quitter l'école publique de Plouigneau pour se former en tant que futur prêtre, carrière ouverte à bien des enfants pauvres forts en thème, au collège du Kreisker de Saint-Pol-de-Léon. « Après deux ans de... vaines contemplations, écrit-il jeune adulte au scepticisme et l'athéisme déjà bien enracinés, après deux ans de vie irréelle et intérieure, après avoir promené longtemps sous la nef et près de l'autel mon innocence d'enfant de chœur, marchant dans l'ombre du prêtre, vêtu de ma soutane bleue et de mon surplis blanc aux larges manches, après tout cela, je me sentis vaincu, lié, plongé pour jamais dans la molle apathie de l'adoration perpétuelle; j'étais mûr pour l'oubli du monde et du réel, et pour la poursuite toujours inassouvie de l'intangible au-delà. Le vicaire avait su réduire mon cœur malléable par le charme, la magique incantation du rêve, de la poésie, de la nature. Pourquoi ne suis-je pas aujourd'hui prêtre? M. Pape voulut me mener aux collèges des jésuites de Saint-Pol-de-Léon. L'instituteur s'y opposa et me fit passer l'examen des bourses pour le collège municipal de Morlaix. Ma mère mettait en tous mes protecteurs une confiance aveugle et tacite. Pour moi, j'étais trop jeune, trop insouciant, et j'avais coutume de me laisser mener. J'eusse certainement préféré faire mes études à Saint-Pol-de-Léon, mais, à cause des soucis matériels, le laïc l'emporta sur l'ecclésiastique ».
Grâce à la confirmation de ses dons scolaires, Etienne est repéré par son directeur d'école de Plouigneau M. Le Fur et commence l'Ecole primaire supérieure de Kernégues à Morlaix (le futur lycée Tristan Corbière) pour préparer l'Ecole Normale de Quimper. Il passe trois années d'internat au collège de Morlaix.
A l'été 1925, sa mère quitte définitivement Plouigneau pour rejoindre son fils aîné, le frère d'Etienne, déjà installé à Paris. La famille comme beaucoup de Bretons s'installe dans le quartier de la gare Montparnasse et Etienne sera scolarisé parmi les bourgeois dans l'établissement d'élite du lycée Buffon. C'est là qu'il fait sa première éducation politique, en méditant sur sa différence d'enfant du peuple au milieu des héritiers. Tenant son journal quasiment au jour le jour, il écrit à 18 ans: " Au lycée, je ne suis guère dans mon "milieu". Je suis seul, cuirassé dans une solitude amère, contre la raillerie, les cris, la continuelle expansion fétide des vices, le bourdonnement confus des craintes, des désirs et des passions morbides. Seul, à quoi bon lutter? Je sens la raison gronder impérieusement en moi, mais, par malheur, mes poings n'ont pas le droit d'obéir à ma raison. A quoi bon chercher à me venger? La vengeance me paraît lâche et m'est odieuse... Le mépris froid est plus beau."
Une semaine plus tard, ce sentiment d'humiliation se décline politiquement sous la forme d'une aspiration plus nette à l'égalité: "J'ai lu La Bruyère, voluptueusement allongé sur des coussins, plongé dans une douceur délicieuse à la lecture des fines remarques du moraliste. J'ai évoqué, à grands traits, la figure froide et sereine du penseur, qui a su glaner ses pensées au crépuscule d'un siècle merveilleux, qui a pénétré habilement les dessous de la société, qui a démasqué les financiers, "âmes pétries de boue et d'ordures", les "grands", insolents et vains, et qui a vu avec effroi, par-dessus les murs de paris, "répandus par la campagne, certains animaux farouches, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible" et "qui sont des hommes". Depuis ce temps, la grande roue de l'égalité a continué à rouler, lentement, inexorablement; elle a roulé sur des gens, des choses, des traditions, des cultes, des superstitions; et, calme, la formidable meule avance toujours, incoercible, férocement muette, sans entendre les cris de désespoir ou de rage, écrasant toujours sur son passage les rêves, les vaines fictions, la fausseté et le mal, l'hydre hurlante aux cent bras".
Orgueilleux de caractère, rêveur, mélancolique, tourmenté, secret, mystérieux et impérieux, Etienne lit beaucoup, avec passion, découvre la musique avec les débuts de la TSF, s'initie au combat ouvrier communiste avec les pièces de théâtre militante d'Upton Sinclair. Son modèle en révolte contre l'iniquité, les faux-semblants et en intégrité morale est Rousseau, qu'il ne supporte pas de voir raillé par des professeurs persifleurs faisant de l'esprit à bon compte: "Aujourd'hui, M.Rolland m'a mis dans l'indignation. Il faisait le cours sur Rousseau et il n'a cessé de raillé Jean-Jacques d'un bout à l'autre: mes camarades ont naturellement ri avec une certaine suffisance et un mépris hantain du pauvre fils d'horloger. Moi, j'ai mis ma tête dans mes mains et, à la barbe de M. Rolland, j'ai lu "La Nouvelle Héloïse" pour ne pas l'écouter. Pour finir, il s'est demandé si Rousseau est le futur, s'il est l'homme de demain. Et pourquoi pas? Les élections législatives, qui font tant de bruit ces jours-ci, ont donné plus d'un million de voix aux communistes. Le géant marche" . (27 avril 1928).
Les sympathies communistes de Etienne sont nourries, en dehors de l'expérience intime et douloureuse du clivage de classes, par le souvenir de la boucherie de 14-18, de la mort absurde de son père, qui font de lui un anti-militariste convaincu: " Pour moi, je ne demande qu'à ne pas être soldat. L'uniforme me déplaît car il "faut" le porter, car il faut obéir, car il faut accomplir un geste qui vient d'un autre, un geste machinal, odieux. Oh! le beau mépris que je me promets d'avoir pour toutes ces entités belliqueuses, restes d'une "Iliade" en décomposition, monde pourri vivant sur un monde suant, sanglant de pauvres! Je porterai mon fusil sur l'épaule, intact à jamais de poudre malgré les ordres, vinssent-ils même d'un général! Moi tuer, dont le père a été tué! Ironie! Moi avoir de la haine pour ceux qui ont tué mon père! Non! C'est un combat! Pour avoir la paix, il faut que l'un cesse d'abord et je me sens assez plein d'humanité pôur être celui-là! " (1er mai 1928).
A l'été 1928, comme chaque année pendant les grandes vacances, Etienne retrouve la Bretagne, son paradis perdu de Plouigneau où il aide au battage, dont il décrit magnifiquement les journées et retrouvailles familiales, et découvre l'amour charnel.
En 1929, il rentre en classe préparatoire à Louis-le-Grand, se fait arrêté pour la première fois pour participation à une manifestation internationaliste et pacifiste organisée par le Parti Communiste. Il professe l'anticolonialisme à ses camarades, se laisse éblouir par le poète martiniquais René Maran, précurseur de la négritude et de l'anticolonialisme: "Que tout se rebelle! Que l'Inde saute! Que l'Indochine se secoue! ... Les Algériens doivent être des citoyens français"? (21 décembre 1929).
Il voue un amour inquiet, douloureux et inquisiteur à une jeune parisienne d'origine bretonne, Jeanne, avec laquelle il lui est très difficile d'aller plus loin que les déclarations platoniques. "J'ai le coeur en sang, écrit-il le 30 novembre 1929. J'ai maintenant une haine atroce pour moi-même, si faible. Mes vingt ans morbides, rongés de fièvres et de veilles. Je voudrais aller, venir, m'anéantir dans d'immenses espaces, laisser vivre mes sens, et laisser s'apaiser le feu de ma cervelle. La vie de la ville me sera funeste. Je suis rompu. Car j'ai la solitude qui m'est fatale. Nous traduisons Sénèque: la solitude es mauvaise. Libidinem irritat. (...)". (30 novembre 1929). "Fou, triple fou que je suis! Cruel et malhonnête, maladif, le coeur plein d'amour et ne montrant que la méchanceté pour ceux que j'aime! Je m'étonne aujourd'hui de mes vices. D'ailleurs, c'est toujours mon corps qui me conduit, mon pauvre corps torturé, fatigué, plein de désirs qu'il se refuse à assouvir, impatient. Jeanne répondra t-elle?" (fin décembre 1929).
En 1930, Etienne connaît enfin la joie dans la vie en s'eprenant d'une jolie communiste tchèque aux cheveux courts, indépendante et nullement farouche, Véra Prokopova, à qui il fait découvrir Paris. Pendant un peu moins de deux ans, il va vivre une passion tumultueuse et un peu dyssimétrique avec cette danseuse sensible qui est plus âgée que lui et a connu déjà plusieurs aventures. Elle finira par le quitter pour un amant tchèque alors qu'il est retenu par l'enseignement de la philosophie à Beauvais (avec pour collègue Merleau-Ponty). Etienne se remettra très difficilement de son abandon par Véra, avec qui il continuera longtemps à entretenir une correspondance pleine de reproches et d'amour contrarié, et il se conduira avec ses différentes futures compagnes avec une cruauté semblable à celle qu'il a lui-même ressenti avec la "trahison" de Véra.
En 1933, Etienne visite pour la première fois l'URSS avec Jean Maitron et raconte par le menu son voyage. Il n'est pas très critique sur ce pays neuf qu'il aime immédiatement pour lui-même et ses habitants et où il voit le monde égalitaire et rationnel de demain en voie de construction mais sa curiosité et sa sociabilité lui font discutter avec les gens et, de fait, il est forcé de remarquer que l'opulence est loin de régner, et que la misère et la famine guettent l'Ukraine en particulier. La peur de la police politique domine aussi, Etienne ne peut qu'y prêter attention.
"Une jeune femme conduit ses deux enfants à l'église. Elle parle français. M. et moi sommes restés un peu à l'écart avec elle et nous avons parlé. Elle était plus heureuse avant la révolution, dit-elle. Elle est dactylographe et gagne 140 R. Son mari est ingénieur à 350 R. Et elle prétend vivre pauvrement. Quelle vie menait-elle donc avant la révolution? Sans doute, d'ancienne famille bourgeoise. Qu'elle sache le français est déjà un signe. En Ukraine, les choses vont mal: beaucoup de morts de misère l'an dernier. Il n'y a pas assez de pain pour les coopératives. Mais, nous dit-elle, cette année la récolte sera bonne et le pain sera à 45 Kc. Pendant que nous parlons, une amie qui l'accompagne s'impatiente, la tire par le bras. Visiblement, elle a peur de nous et fait des efforts pour entraîner son amie. Nous lui avons donné rendez-vous pour ce soir à 16h, rue (...). Elle n'est pas venue. Elle a eu peur du Parti et du GPU. C'est elle aussi qui nous a dit que la famille de la servante est en partie morte, de famine et de misère". (Kiev en Ukraine, 24 août 1933). Le constat de la misère et de la répression n'ébranle pourtant pas la confiance de Etienne dans le bien-fondé des mesures d'embrigadement et de rééducation idéologique de la population: "Notes: 80000 enfants organisés dans les pionniers. Effort pour embrigader les petits mendiants, les loqueteux, les petits enfants nu-pieds qui vendent des cigarettes. Leur donner la joie, l'amour de l'organisation collective. Ici encore, parmi les enfants de la fête, beaucoup marchaient nu-pieds, mais la majorité est déjà entraînée dans une vie nouvelle qui leur permettra de se donner à leur mesure, de se développer progressivement selon leurs aptitudes".
On ne fait pas de révolution, de société nouvelle, avec des bons sentiments et des scrupules philanthropiques, mais avec des mesures énergiques...
Au retour de l'URSS, Etienne Manac'h s'arrête à Berlin en 1933 où il va retrouver Eva, une guide communiste allemande, avec qui il a mission d'envoyer des messages aux communistes disséminés dans la clandestinité pour transmettre des informations ( en particulier sur leurs camarades en camp de concentration) et des directives.
Puis, au mois de septembre, avec Lucienne, sa nouvelle amante parisienne, toujours missionné probablement par l'Internationale, il gagne Barcelone en pleine ébullition politique, en proie à l'agitation anarchiste qui fait anticiper une révolution prochaine: la CNT exerce alors son influence sur un million de membres. Le couple sympathise très vite avec José Balaguer, un cadre, cultivé et bon vivant, du Parti Communiste de Maurin. Les pages sur le mois passé à Barcelone sont passionnantes historiquement - comme celles sur la découverte de l'Allemagne nazie- et magnifiques d'un point de vue littéraire. Aux vacances de Noël 1933-1934, Etienne Manac'h retourne en Allemagne nazie. Pour quoi faire? :
"1°) Faire parvenir à Berlin, aux membres d'une cellule du PC, des documents, huit rouleaux de photo-films; quelques centaines de petites pellicules, filmant des colonnes de journaux communistes allemands de l'immigration (Rundschau, etc.)
2°) Faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que la militante communiste Marie Zielke, parente du député au Riechstag, Koenen, sorte de la prison hitlérienne et, pour cela, voir de nombreuses personnes influentes.
3°) Faire tout ce qui est en mon pouvoir pour ramener de Berlin à Paris le fils de "Ulrich", secrétaire pour l'Europe centrale du Comité mondial contre le fascisme.
4°) Rapporter de l'argent pour Frieda Bohm et un artiste de cinéma, M. Otten, ami et collaborateur de Pabst...".
Etienne passe le nouvel an à Berlin en compagnie d'une connaissance française et de son amie allemande, qu'il décrit admirablement avec un sens de la formule laconique et un cynisme certain, non dénué de misogynie: "C'est un pauvre amour. Peut-être aussi la rudesse de Jean, sa franchise un peu grosse lui déplaisent. Elle est fort surveillée par ses parents, une tante en particulier qui lit toutes ses lettres. Aucun abandon ne serait excusé de sa part si ce n'était celui qui accompagne le mariage. Le père, sorte d'ouvrier des postes, est hitlérien; Théa sympathise fort. Hitler est bon; il a donné du travail aux ouvriers, et il ne veut nullement la guerre; il a relevé l'Allemagne. Théa est maigrement payée: 50 M par mois, et Elli à peine 80. Voilà du bon gibier pour l'hitlérisme. Ces jeunes filles aiment la parade, le café chic, où l'on peut un jour, par chance, trouver un mari nanti d'une profession potable, les promenades en automobile, etc. Ces pauvres petites ouvrières ne sont faites, psychologiquement, que d'une tendance désespérée vers la bourgeoisie. Besoin de parvenir. Et comment? Par l'homme. Leur deuxième trait psychologique, c'est celui du crochet lancé au premier cœur bénévole. Tout le charme puéril de la blonde Théa en est obscurci".
En août 1934, Etienne retourne à Berlin, à nouveau missionné, puis gagne l'URSS pour son second voyage à l'occasion duquel il tombe amoureux d'une guide touristique de Leningrad, Alissa, et fréquente un couple de communistes italiens exilés, Nella et Emilio. Nella deviendra quelques années après sa femme à Istambul (il se marie avec elle en 1943) : c'est la mère de Bérénice Manac'h. Etienne rompt avec le Parti Communiste quelques années plus tard, au moment du Pacte Germano-Soviétique et de l'invasion de la Pologne, mais, toujours engagé et anti-fasciste convaincu, il travaille pendant la guerre au côté de la France Libre et du général de Gaulle dont il devient le délégué auprès de la Turquie et des pays balkaniques.