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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 08:00
Bolivie: la fabrique des mensonges (José Fort, L'Humanité, 23 octobre 2020)

Bolivie : la fabrique de mensonges

Vendredi 23 Octobre 2020
 

José Fort Journaliste, ancien chef de la rubrique internationale de l’Humanité

Au lendemain de la large victoire de Luis Arce, candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS), à l’élection présidentielle, me reviennent en mémoire des images et des déclarations. Elles datent de 2019. C’était hier ou presque.

Sur la base de fausses informations, l’extrême droite bolivienne, l’armée et la police, soutenues par Trump et l’Union européenne, se sont déchaînées contre tous ceux qui avaient des liens avec Evo Morales. Des images comme celles des hordes fascistes incendiant les habitations de la famille de l’ancien président et de ses ministres, traînant dans la rue la maire de Vinto, Patricia Arce, tondue, peinte en rouge, le visage en sang, l’armée et la police assassinant des manifestants, jeunes pour la plupart. Les images aussi d’Evo Morales réfugié chez les siens, recherché par des tueurs et qui n’a pu survivre que grâce à une opération aérienne organisée par le Mexique et l’Argentine. Celles encore de la Wiphala, le drapeau des peuples andins, brûlée par les putschistes brandissant la Bible. Me reviennent également en mémoire des déclarations sordides. Celles venues de Washington où s’était préparé le coup d’État. Celles de l’Union européenne et de Paris reconnaissant le pouvoir putschiste. Celles de ceux qui ont refusé de qualifier l’événement de coup d’État, se réfugiant derrière des formules alambiquées comme « gouvernement de facto ». Me reviennent aussi à l’esprit les mensonges repris notamment par nombre de médias français. Ceux qui ont soutenu que l’élection d’Evo Morales était entachée de fraudes alors que, comme nous l’affirmions dans ces colonnes, souvent bien seuls, c’est l’Organisation des États américains (OEA), appendice de Washington, qui avait monté une opération de déstabilisation d’envergure, de fausses nouvelles et a incité la droite et l’extrême droite à déclencher les violences et à installer des fantoches au pouvoir. Me reviennent à l’esprit ceux qui refusaient d’admettre qu’il y a bien eu coup d’État, ceux qui évoquaient, il y a deux jours encore, la « démission » de l’ancien président, ceux qui ont qualifié Morales d’« apprenti Caudillo », de « fraudeur » et interprété la sédition fasciste comme une « insurrection populaire ».

Le peuple bolivien insulté et réprimé pendant de longs mois vient de prendre sa revanche sur l’arbitraire et les racistes fortunés. Il faut s’en réjouir tout en restant lucide. Il y a des erreurs à ne plus commettre : les fascistes boliviens, l’armée et la police, encouragés par Trump risquent de ne pas rester l’arme au pied. Une question donc se pose : la pression populaire sera-t-elle suffisante pour empêcher les sales coups ?

Luis Arce, ancien ministre de l’Économie d’Evo Morales, définira sa propre politique. Lui, c’est lui. Mais, pour accomplir la tâche qu’il s’est fixée, « conduire le processus de changements sans haine », il lui faudra épurer l’armée et la police au risque sinon d’être, un jour ou l’autre, victime d’un même coup d’État que son prédécesseur.

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 07:37
Dominique Noguères, vice-présidente de la LDH

Dominique Noguères, vice-présidente de la LDH

Girona (Gérone), Catalogne, août 2019 (photo I Dupont)

Girona (Gérone), Catalogne, août 2019 (photo I Dupont)

L'Espagne n'a pas encore réussi à se défaire de l'emprise des nostalgiques du Franquisme qui tiennent les rennes du corps judiciaire et mettent systématiquement de l'huile sur le feu pour empêcher un règlement pacifique des tensions entre Madrid et Barcelone. Des années de prison pour les leaders indépendantistes catalans et l'impunité pour l'ex roi d'Espagne qui a montré l'étendue de la corruption de la famille royale. Deux poids deux mesures qui ne règlent rien et une région d'Espagne sans président... Ci-joint une tribune qui éclaire une réalité que la LDH traite en toute objectivité.

 

Dominique Noguères - Alexandre Faro

Catalogne : une judiciarisation qui n’en finit pas

Il y a tout juste un an, le 14 octobre 2019, la 2ème chambre pénale du Tribunal suprême espagnol rendait son jugement dans le procès des membres du gouvernement de la Generalitat de Catalogne et de membres de la société civile. Les évènements liés à la volonté d’organiser en Catalogne un référendum sur l’indépendance de la région, qui a eu lieu le 1er octobre 2017, avaient enflammé le système politique et judiciaire espagnol. Sans rappeler l’ensemble des faits qui ont conduit à ce procès hors norme qui s’est tenu à Madrid entre le mois de février et le mois de juin 2019, force est de constater qu’aujourd’hui, un an après ce verdict, les secousses se ressentent encore tant au niveau politique qu’au niveau judiciaire. Nous étions observateurs à ce procès.

Nous avons pointé dans le rapport que nous avons publié en octobre 2019 (https://www.fidh.org/IMG/pdf/madrid739fweb.pdf ) un certain nombre de points qui nous ont fait conclure à ce que ce procès ne correspondait pas aux critères internationaux d’un procès équitable.

Concernant les prisonniers : Malgré les lourdes peines prononcées de 9 à 13 ans de prison pour le délit de sédition (un délit unique en son genre puisqu’il n’existe aucun équivalent dans les autres pays européens, ce qui explique que ni la Belgique ni l’Allemagne n’aient accepté l’extradition de M. Puigdemont,), l’acharnement judiciaire n’a pas cessé.

Certains sont incarcérés depuis le mois d’octobre 2017 (Jordi Cuixart président de l’association Omnium, Jordi Sanchez président de l’association ANC , Oriol Junqueras vicePrésident de la Generalitat, et Joaquim Forn membre du gouvernement ) d’autres membres du gouvernement Raül Romeva, Jordi Turull, Dolors Bassa, Josep Rull et la présidente du Parlement, Carme Forcadell depuis mars 2018.

Ils pouvaient pourtant bénéficier des conditions accordées à chaque prisonnier considéré comme non dangereux d’un régime de semi-liberté qui permet des sorties conditionnelles trois jours par semaine pour travailler, s’occuper d’associations ou de proches etc. Tout au long de l’année les décisions contradictoires se sont enchainées ; d’abord accordé ce régime de semi-liberté a ensuite été refusé. Et depuis la montée de l’épidémie les conditions de détention se sont considérablement durcies (arrêt des visites familiales et 20 heures de réclusion par jour dans les cellules sans sorties).

Seules Carme Forcadell et Dolors Bassa bénéficient aujourd’hui du système de semi-liberté dans l’attente de l’appel qu’elles ont interjeté.

Au-delà de la sanction judiciaire du « procès » il faut noter que les poursuites pénales se poursuivent à l’encontre de celles et ceux qui de près ou de loin ont participé à ce référendum. Plusieurs centaines de directeurs d’école qui avaient mis leurs locaux à disposition le jour du vote, de fonctionnaires, des élus, des membres du gouvernement, sont poursuivis et risquent soit des sanctions pécuniaires fortes soit des sanctions judiciaires qui seront inscrites dans leur casier judiciaire ;

Cela vaut pour l’ancien chef de la police de Catalogne (Mossos d’esquadra) le major Josep Lluis Trapero accusé lui aussi de sédition et qui risque une peine de 11 ans de prison. Le « PODER JUDICIAL » : Le pouvoir des juges contre le pouvoir politique Dans notre rapport nous avions pointé la question du CGPJ (Conseil supérieur du pouvoir judiciaire) organe exécutif du pouvoir judiciaire, garant de son indépendance et de son fonctionnement.

L’actualité récente nous a donné raison. Les vingt membres de l’assemblée du GGPJ sont désignés par le Parlement (10 sont nommés par l’Assemblée et 10 sont nommés par le Sénat), de ce fait, la composition du conseil Général du Pouvoir Judiciaire est le reflet de la composition politique de l’Assemblée et du Sénat. Le mandat des membres du conseil Général du Pouvoir Judiciaire est de cinq ans. La dernière nomination des membres du conseil remonte au 13 novembre 2013, le mandat des 21 membres se terminait le 4 décembre 2018. Il aurait dû être renouvelé à ce moment-là. L'actuel CGPJ est issu de la majorité absolue du PP (Parti Populaire) et ce parti empêche depuis deux ans un accord au congrès des députés pour rendre possible le renouvellement des charges. En observant la vie politique espagnole on voit bien les difficultés de l’actuel gouvernement de Pedro Sanchez face à la puissance de ce Poder Judicial. Depuis plusieurs semaines un véritable bras de fer oppose le gouvernement de Pedro Sanchez (PSOE, UP, IU) à la droite PP et Ciudadanos.

Le CGPJ a approuvé à une majorité écrasante la nomination à 6 postes, clés de juges contre l’avis du Gouvernement Ces nominations ne seront pas sans influence sur les prochains procès à venir. Il semble que l’on met beaucoup l’accent sur les failles politiques dans la gestion de la crise catalane mais on oublie de parler du poids de cette institution judiciaire. L’influence du PP est encore forte et il n’est pas près de céder sa place. Il suffit de rappeler les propos de Cayetana Álvarez de Toledo députée du Parti Populaire qui est allée jusqu'à affirmer que le Poder Judicial est le dernier bastion contre le progressisme… Le rapport annuel de l’Union Européenne sur l’état de droit (septembre 2020) a mis en garde l’Espagne sur la politisation du CGPJ, les difficultés sautent donc aujourd’hui aux yeux de tous.

Mais les errements judiciaires continuent de s’accumuler. Il n’en est de preuve que de parler de la destitution de Quim Torra, Président élu de la Generalitat destitué par le Tribunal pour avoir affiché des lacets jaunes en soutien de ses collègues poursuivis. Restant volontairement sur un strict plan juridique nous reprendrons ici bien volontiers l’analyse du professeur de droit constitutionnel de l’université de Séville Javier Perez Royo dans son billet quotidien du journal EL DIARIO (28 septembre 2020)

Selon lui la décision de la Junta electoral , instance administrative chargée de surveiller le bon déroulement des processus électoraux, qui a ordonné au Président Quim Torra de retirer les marques de soutiens aux prisonniers pendant la dernière campagne électorale, ne peut pas être constitutive d’un délit de désobéissance Celui-ci ne peut être constitué que s’il y a désobéissance à une décision judiciaire. Le Tribunal de Justice de Catalogne puis le Tribunal Suprême ont purement avalisé la décision de la Junta electoral mais non pas eux même prononcé de décisions demandant le retrait des marques de soutien, ce qui est une irrégularité grave contraire à la Constitution. Le délit de désobéissance n’est pas constitué donc la destitution est irrégulière.

Le Tribunal constitutionnel devra statuer sur le recours formé par le Président Torra. Le bilan est donc mitigé et surtout l’absence de règlement politique est inquiétante.

Amnistie ou grâce sont venus alimenter le débat mais ne satisfont personne. Dans tous les cas de figure, la Cour Européenne sera saisie si le Tribunal constitutionnel ne rend pas un avis favorable, mais les délais sont longs. En tout état de cause il serait bon que le gouvernement de Pedro Sanchez s’engage à supprimer les délits de sédition et de rébellion ce qui aurait, par l’effet de l’application immédiate de la loi pénale plus douce, un effet immédiat sur les condamnations prononcées.

Alexandre FARO Avocat à la Cour d’appel de Paris

Dominique NOGUERES Vice-Présidente de la Ligue des droits de l’Homme

Paris le 12 octobre 2020

Barcelone, Catalogne, août 2019 (photo I Dupont)

Barcelone, Catalogne, août 2019 (photo I Dupont)

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 06:30
Référendum au Chili: le peuple s'apprête à enterrer la constitution de Pinochet (L'Humanité - Lina Sankari, 22 et 23 octobre 2020)

Chili. Le peuple s’apprête à enterrer la Constitution de Pinochet

Vendredi 23 Octobre 2020

Conquis par le mouvement social né il y a un an, le référendum de ce dimanche devrait permettre aux Chiliens de s’émanciper trente ans plus tard d’une Loi fondamentale héritée de l’ex-dictateur.

 

Valparaiso (Chili), correspondance.

Le 18 octobre 2019 est devenu la date symbole au Chili de la résistance et du réveil populaire face aux ravages du néolibéralisme. La révolte des plus jeunes, initialement contre la hausse de 30 pesos (0,03 euro) du prix du ticket de métro, s’est amplifiée jusqu’à devenir une explosion sociale. Le gouvernement du président de droite, Sebastián Piñera, s’est acharné en vain à étouffer par la force militaire et policière ce mouvement social, mais la nécessité de trouver une issue à une rébellion tenace l’a finalement emporté. Ce dimanche 25 octobre a ainsi pu être programmé un référendum qui devrait mettre fin à la Constitution héritée de Pinochet. L’État a lâché du lest dans l’espoir d’une « réconciliation nationale ».

« Nous avons besoin de gagner quelque chose »

« Le premier round est quasi gagné. Il faudrait une catastrophe pour qu’on perde le référendum. » José Canales, fonctionnaire public de Viña del Mar, attend avec impatience la possibilité de connaître la troisième Constitution de sa vie, la première rédigée en démocratie dans l’histoire du pays. « La dictature de Pinochet a transformé une société coopérative très sociale en une société dans laquelle les intérêts individuels priment sur les intérêts sociaux. » Canales appartient à l’une des dernières générations qui ont étudié dans les écoles de l’État avant que ne se produise la municipalisation de l’enseignement pendant la dictature, qui a transformé l’éducation en un marché privé. «  À côté de moi, poursuit-il, s’asseyaient le fils d’une employée de maison, ainsi que le neveu d’un ex-sénateur de la République. Nous partagions le même banc de bois. Il faut qu’on récupère cela. Les militaires ont bien fait leur boulot en nous divisant. La peur est arrivée à un tel niveau que nous avons cessé de nous regarder dans les yeux. Cette nouvelle Constitution me semble une bonne option, pour moi, mes enfants et mes petits-enfants. »

Les Chiliens appelés aux urnes devront répondre à deux questions. D’abord, s’ils approuvent ou refusent le démarrage d’un processus constitutionnel qui mettrait fin à la Loi fondamentale rédigée pendant les années de Pinochet. Ensuite, ils auront le choix entre deux modèles pour son élaboration : ou bien une convention mixte, option que défend le gouvernement – celle-ci serait formée de 50 % de parlementaires en exercice et de 50 % de candidats élus – ou bien une véritable Assemblée constituante, une Convention constitutionnelle dont les 155 membres seraient élus lors d’un scrutin organisé en avril. Outre qu’il serait bien plus démocratique, ce choix-là respecterait aussi une parité hommes-femmes et intégrerait un quota représentatif du peuple mapuche.

Devant la cour d’appel de Valparaiso, Matías Orellana, professeur local, dénonce devant la presse les violences policières. Près de 500 manifestants souffrent de lésions oculaires provoquées par une répression très musclée. Il entend se pourvoir en justice. Mais, six mois après les grandes manifestations violemment réprimées, celle-ci continue de se refuser à fournir les vidéos accablantes des caméras portés par les agents.

« L’État s’était engagé à un processus d’aide intégrale, explique-t-il devant les dizaines de Porteños (nom des habitants de Valparaiso) réunis pour le soutenir, mais, ces derniers dix mois, je n’ai pas eu de nouvelles. Beaucoup d’entre nous ont été torturés, d’autres mutilés. » Le jeune homme de 26 ans s’est engagé en faveur du référendum : « Je vous invite à voter “J’approuve”, lance-t-il . Nous avons besoin de gagner quelque chose, ne serait-ce qu’un minimum. »

« Une crise sévère des droits fondamentaux »

Présente aussi, Astrid Oyarzún, membre de la Brigade de la mémoire, des droits humains et du mouvement Valparaíso citoyen, avec lesquels elle a participé aux mobilisations pour exiger une nouvelle Loi fondamentale, souligne l’importance d’y inclure un engagement clair sur le respect des droits de l’homme. « Le slogan du 18 octobre – “Ce ne sont pas 30 pesos, mais 30 ans” – est relié à l’exigence de dignité, de justice, de mémoire, de vérité et de nouveaux textes pour établir un modèle différent du vivre-ensemble. Nous assistons à une crise sévère des droits fondamentaux au Chili, qui a été confirmée par tous les organismes internationaux. Non seulement cette dernière année, mais aussi sous la houlette de plusieurs gouvernements antérieurs. Dans les années 1990, nous avons brandi le drapeau du “Nunca más” (“Plus jamais” – expression utilisée pour rejeter le terrorisme d’État, NDLR), mais le mouvement social de grande ampleur de ces derniers mois a subi aussi une répression sanglante. »

Une troupe locale commence à jouer de la musique dans les rues de Valparaiso. Des gens chantent en faveur du « J’approuve » (le changement constitutionnel) tout en en appelant à la justice et en exigeant la démission du président. Des initiatives similaires organisées via les réseaux sociaux relaient la campagne. Les manifestations ont aussi repris de la vigueur dans le pays, surtout à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement du 18 octobre. Les dirigeants politiques ne se montrent pas et ne sont pas les bienvenus. Leur discrédit reste total à l’égard des militants du mouvement social. Selon l’étude réalisée en janvier par le Centre d’études publiques (think tank de droite !), la confiance dans les partis politiques est tombée à 2 %.

Dépasser la « dissociation entre le monde politique et les citoyens »

À quelques pas, caméra à l’épaule, Danilo Ahumada, président de l’ordre des journalistes de la région, militant du Parti communiste chilien et de la Table sociale de Valparaiso, le confirme : « Il y a en ce moment une dissociation totale entre le monde politique et les citoyens. Cela se reflète dans un processus ligoté, d’abord avec les “deux tiers” (le quorum de deux tiers des constituants qu’il faudrait atteindre pour réaliser des changements structurels, et qui fait partie des mesures stipulées dans l’accord que Piñera a signé en novembre avec tous les partis politiques, à l’exception du PCC – NDLR).  » Le journaliste et militant communiste relève de plus que le processus ne reconnaît pas les organisations sociales, qu’il cherche à s’appuyer sur le vieux personnel politique pour créer la nouvelle Constitution.

Une proposition qui aurait permis aux organisations citoyennes non liées aux partis politiques de se constituer en groupes éligibles pour les élections de la Constituante d’avril a été torpillée par la droite parlementaire ce 15 octobre. « Le mouvement social, précise  Danilo Ahumada, nous a permis de mettre en avant une série de revendications et de nous concerter pour construire des propositions concrètes à travers les assemblées territoriales. Mais si tout ce travail collectif ne s’exprime pas dans la nouvelle Constitution, elle manquera de légitimité populaire. Voilà ce qui est en jeu. »

Si l’aspiration au changement constitutionnel semble irrésistible, la bataille d’après a déjà commencé. Plus de six mois séparent le référendum de l’élection des élus « constituants ». Un bon résultat en faveur du « J’approuve » sera indispensable pour le futur d’un processus qui ne sera pas une promenade tranquille. Comme le conclut Astrid, une jeune de Valparaiso : « Le Chili a besoin de savoir qu’il peut avancer, pousser les clôtures et que toute cette lutte sociale a valu le coup. »

Référendum sur la constitution au Chili : « le réveil a eu lieu »

Jeudi 22 Octobre 2020

Le 25 octobre, le Chili se prononcera sur une révision de la Constitution héritée de l’ère Pinochet. Pour les Chiliens en exil, ce référendum arraché par le puissant mouvement social, inédit en 30 ans, est la clef qui fera sauter démocratiquement le verrou du système politique non représentatif et du modèle néolibéral gravé dans le marbre de la loi fondamentale. Déjà, quelle qu’en soit l’issue, le Chili n’est plus le même pays qu’hier.

 

Il y eut d’abord cet appel à la fraude. Et quelques rêves formulés à voix haute. À Santiago du Chili, la place d’Italie, qui marque la frontière entre bien nés et familles modestes, fut ainsi renommée « place de la Dignité ». Aux racines du bouillonnement social, l’annonce d’une hausse de 3 % du prix du ticket de métro. Une goutte d’eau après trente années de néolibéralisme effréné et gravé dans la Constitution de 1980, pourtant approuvée au terme d’une consultation frauduleuse.

« Quand j’ai vu les jeunes commencer à sauter les tourniquets, j’ai su que quelque chose allait changer », s’amuse Hector Vasquez, président de l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens en France, qui se bat contre l’impunité, accompagne les victimes de la dictature lors des procès contre les tortionnaires et milite pour une nouvelle Constitution. Ancien militant du mouvement du 11 août 1967 et du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), entré en résistance après le coup d’État d’Augusto Pinochet le 11 septembre 1973, Hector Vasquez est lui-même arrêté en janvier 1975, torturé et détenu dans une prison clandestine.

Présent au Chili au moment du soulèvement étudiant de 2019, il a dû se rendre à l’évidence : cette fois, son festival de cinéma Memoria y Lucha (Mémoire et lutte) ne se tiendra pas. Et pour cause, la révolte de cette « jeunesse vaillante » gronde à 300 mètres. Durement réprimée. « Le but de ce cycle annuel est d’éveiller les consciences, mais le réveil a visiblement eu lieu », sourit Hector Vasquez.

« Le néolibéralisme poussé contre le mur »

Pour le philosophe chilien Ricardo Arcos-Palma, professeur de l’Université nationale de Colombie, le mouvement social entre également en « résonance avec les mouvements latino-américains, particulièrement avec l’équatorien contre le “paquetazo” (plan d’austérité – NDLR) de Lenin Moreno, et aussi avec le mouvement colombien contre les réformes d’Ivan Duque, qui vise à déchirer l’accord de paix signé avec la guérilla des Farc. Mais à la différence de ces deux autres, le mouvement du peuple chilien a réussi à pousser contre le mur le gouvernement néolibéral de Sebastián Piñera ».

Les Chiliens en exil, qui ont tissé un vaste réseau de solidarité contre la dictature, ont désormais les yeux rivés sur la date du 25 octobre, jour du référendum sur le changement de Constitution. Il y a un an, face à la fronde, le président de droite Sebastián Piñera annonçait d’abord l’augmentation immédiate de 20 % du salaire minimum, la création d’un impôt complémentaire sur les revenus supérieurs à 9 886 euros et la stabilisation des tarifs de l’électricité… trop peu pour les manifestants, qui lancent deux journées de grève extrêmement bien suivies.

Seule possibilité d’issue pacifique

Après un mois de crise, le 15 novembre 2019, la coalition gouvernementale se résout à un accord avec les principaux partis d’opposition afin d’ouvrir la voie à une consultation référendaire sur la rédaction d’une nouvelle Constitution. Pour tous, le vote du 25 octobre prochain marque une étape majeure dans l’édification de la démocratie chilienne. « Cette date est aussi importante que celle du référendum défavorable au maintien de Pinochet en 1988. L’enjeu aujourd’hui est d’ouvrir les portes de la démocratie et d’en finir avec toutes les règles contraignantes qui ne permettent pas à la société civile de se présenter par elle-même », souligne Rodrigo Arenas, dont l’histoire familiale s’ancre dans la résistance, la torture et la fuite, et coprésident de la FCPE (parents d’élèves). Sous la présidence de Michelle Bachelet, la réforme du système électoral a abouti à un remplacement du système binominal, hérité de la dictature, par un scrutin à la proportionnelle plus favorable à la représentation.

Ces dernières semaines, l’avance du « Apruebo » (j’approuve) n’a fait que se confirmer. Main dans la main, la droite et l’extrême droite, qui sentent leurs socles vaciller, jouent la démobilisation de l’électorat populaire et tentent de disputer la rue aux partisans du changement. Le camp de la réaction a ainsi organisé ses propres rassemblements sur le thème du « Rechazo » (je rejette) aux cris de « Vive Pinochet ! » et « Meurs, marxiste de merde ! ». Des rassemblements toutefois peu suivis face aux raz-de-marée où travailleurs, étudiants et féministes convergent. « La question posée par ce référendum n’est clairement pas celle de Piñera, qui porte aujourd’hui sa croix comme un moine-soldat. Le problème est de savoir si l’on peut en finir démocratiquement avec le modèle dominant et néolibéral protégé institutionnellement et démocratiquement », note encore Rodrigo Arenas. Car le spectre d’une confrontation violente n’est pas loin.

Dans un rapport remis le 13 décembre dernier à Genève, la délégation de l’ONU, envoyée au Chili par la haut-commissaire pour les droits de l’homme, Michelle Bachelet, concluait à un usage disproportionné et excessif de la force dans le maintien de l’ordre. Dans au moins quatre cas sur vingt-six, des agents de l’État étaient impliqués dans la mort de manifestants. En outre, les enquêteurs sont revenus avec des témoignages accablants faisant état de torture, mauvais traitements, menaces de mort, simulacres d’exécution, viols et détentions arbitraires. « Les mêmes méthodes qu’en 1973 », souffle Hector Vasquez.

Début octobre, un policier a poussé Antony Araya, encore adolescent, du haut du pont Pio Nono surplombant la rivière Mapocho, à Santiago. Selon Rodrigo Arenas, « toutes les conditions de la violence sont réunies. Le référendum est la seule possibilité d’issue pacifique car nous ne sommes pas à l’abri d’un retour autoritaire face à la “chienlit”. Au Chili, l’inconscient collectif est marqué par les disparitions et les assassinats. Pour autant, nous ne sommes pas à l’abri d’une demande à un retour de la tutelle militaire ».

Exprimer la transformation, plutôt que rédiger une révolution

Beaucoup aspirent également au retour du bouillonnement militant, de la créativité du mouvement qui a porté l’Unité populaire au pouvoir le 4 septembre 1970. « On n’a jamais retrouvé une parole telle qu’elle s’exprimait à ce moment-là », confirme Hector Vasquez. À partir de 1973, la chape de plomb qui s’abat sur les travailleurs, les intellectuels et les artistes n’y est pas étrangère. Et laisse des traces. « Nous ne demandons pas une Constitution révolutionnaire, le peuple ne parle pas de socialisme. On a perdu beaucoup de batailles depuis le coup d’État et le peuple a besoin de s’exprimer », poursuit Hector Vasquez. Ainsi, la question de l’organe chargé de penser la nouvelle loi fondamentale est-elle posée (lire encadré page 10).

La représentativité est un enjeu de taille afin d’établir un système de solidarité, un impôt plus juste ou encore une éducation gratuite et accessible à tous. L’insertion de droits élargis dans la nouvelle charte fondamentale donnerait aux futurs élus un cadre normatif. Selon Ricardo Arcos-Palma, la Constitution actuelle a créé « un abîme social entre pauvres et riches, tout en accroissant la part de la classe moyenne. Comme dans toute l’Amérique latine, cette classe moyenne endettée, avec des crédits insupportables, porte l’illusion de se muer en petite bourgeoisie et sert de rempart au processus progressiste ». Le philosophe rappelle toutefois que l’expérience colombienne qui vit sa Constitution réformée sous l’ère du néolibéral César Gaviria (1990-1994) avait été suivie d’une « guerre sale contre l’opposition et la guérilla au prétexte de lutter contre le narcotrafic ». En l’espèce, le contrôle citoyen pourrait servir de garde-fou. Pour que les rêves ne soient plus seulement formulés à voix haute.

Congrès mixte ou convention constituante ?

Les électeurs doivent se prononcer en faveur ou non du changement de Constitution. Ils doivent également choisir l’organisme qui sera chargé de sa rédaction : un Congrès mixte de 172 membres composé à parts égales de membres élus à cette fin et de parlementaires des deux chambres (une option qui a la préférence de la coalition gouvernementale de droite) ou, comme le plaide l’opposition, une Convention constituante intégralement composée de membres élus pour l’occasion. En mars, le mouvement social obtenait que cet organe soit paritaire et que des candidats indépendants puissent présenter leurs propres listes. Pour ce faire, ils doivent cependant être soutenus par des signatures à hauteur de 0,4 % des votants lors de la dernière élection législative dans chaque circonscription. Une démarche compliquée par la pandémie. Une partie des sièges de cette assemblée serait également réservée aux peuples autochtones. Le 11 avril 2021 seraient élus paritairement les délégués à la Convention constituante. Ils auront alors neuf mois, prolongeables de trois mois, pour rédiger un texte fondamental et l’adopter à la majorité qualifiée des deux tiers de ses membres.

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 05:34

 

Le premier round de négociations sur la politique agricole commune s’achève. Après l’accord du Conseil européen mercredi, les eurodéputés doivent se prononcer ce 23 octobre.

Elle brasse des milliards d’euros, dessine les paysages européens, détermine le goût de nos aliments comme la survie des paysans ou le bien-être des animaux. A priori, la PAC est technique, mais il faut se plonger dans son fonctionnement pour en comprendre toutes les conséquences. « C’est le premier budget de l’UE, elle oriente toute notre agriculture et notre alimentation pour les sept prochaines années », résume Mathieu Courgeau, président de la Plateforme pour une autre PAC, qui réunit 43 organisations de producteurs, consommateurs et défenseurs du bien-être animal et de l’environnement.

La réforme de la politique agricole commune, commencée il y a plus de deux ans, arrive enfin à un premier dénouement. « Ce 23 octobre, nous aurons les trois positions : celle de la Commission européenne déposée en juin 2018, celle du Conseil européen dévoilée le 21 et celle du Parlement », continue le paysan. Autant de propositions différentes… qui seront ensuite encore âprement négociées dans ces trilogues pour aboutir en juin 2021. « Là, nous aurons réellement la future architecture de la PAC post-2020 », continue le paysan.

Toujours est-il que, avant le vote du Parlement européen, les signaux envoyés n’auguraient rien de bon, ni pour les paysans ni pour l’environnement. Dans ce jeu d’influence, le poids lourd, c’est le Conseil européen. À sa sortie, après deux jours d’intenses négociations, le 21 octobre, les 27 ministres de l’Agriculture s’en sont pourtant largement félicités. « C’est une PAC plus verte mais surtout plus juste », a commenté Julien Denormandie, reprenant les mots de sa consœur d’outre-Rhin.

L’enveloppe budgétaire réservée à la PAC, elle, avait déjà été tranchée en juillet : 386 milliards d’euros, à des niveaux comparables à ceux du précédent budget (2013-2020), en euros courants. Mais, en euros constants, il faut compter avec une baisse de 40 milliards. Reste que Conseil et Parlement s’écharpent désormais sur la manière dont ils vont être distribués.

« Pas très justement », répond Nicolas Girod, le porte-parole de la Confédération paysanne. Dans son viseur : les aides à l’hectare. Il faut bien comprendre que ce sont « elles qui poussent à l’agrandissement, à la spécialisation et à la simplification de l’agriculture. En somme à son industrialisation », explique Mathieu Courgeau. Dans la dernière PAC, les États devaient obligatoirement plafonner les aides ou les redistribuer sur les premiers hectares. La France avait choisi cette dernière option sur les 52 premiers hectares – la taille moyenne d’une exploitation en France à l’époque. « Dans l’accord négocié, ils deviennent facultatifs. Cela va donc renforcer les rentes de situation », décrypte Nicolas Girod.

Un vote sans débat démocratique

Du côté du « vert », seule bonne nouvelle : les écorégimes, de nouvelles primes versées dans le cadre du premier pilier (les aides directes) pour une participation à des programmes environnementaux plus exigeants, sont obligatoires. Mais, là encore, seuls 20 % de ces aides directes y seront consacrés, selon l’accord. Le Parlement européen, lui, s’est mis d’accord sur 30 %. Autrement dit, dans le meilleur des cas, l’ensemble ne représenterait que 15 % du budget total de la PAC, se désole Mathieu Courgeau, qui n’y voit pas matière à se réjouir.

À Strasbourg, le vote attendu le 23 au soir a déjà en partie échappé au débat démocratique. L’accord négocié entre les socialistes et démocrates, Renew (dont LaREM) et la droite (PPE) le 21 octobre est a minima. Reste encore 600 amendements attendus. « Mais trois groupes ont décidé à eux seuls qu’une question aussi déterminante que la future politique a gricole commune ne valait pas un débat démocratique », confiait l’eurodéputée de la Gauche unitaire européenne Manon Aubry dans ces colonnes (lire notre édition du 21 octobre).

« Même si, traditionnellement, le Parlement est plus ambitieux que le Conseil, on est très loin de réorienter massivement les pratiques agricoles vers la transition agroécologique », souligne pour sa part Mathieu Courgeau. Le système a montré ses limites : il ne rémunère pas 50 % de ses producteurs, oblige 8 millions de Français à avoir recours à l’aide alimentaire et a fait disparaître 70 % des insectes en trente ans.

 

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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 05:46

 

Le 4e forum des forces de gauche, progressistes et écologistes se tiendra cette année sous forme virtuelle, du 8 au 28 novembre. Les inscriptions sont ouvertes sur le site https://europeanforum.eu/. Il est important que les communistes y soient actifs et ce pour plusieurs raisons.

 

 

D’abord parce que la crise de la construction capitaliste de l’UE, et de celle du capitalisme tout court, ainsi que les guerres et risques de guerre aux confins de l’UE, que ce soit en Méditerranée orientale ou dans le Caucase, font que ce forum se tiendra dans un contexte tout particulier qui impose aux forces de gauche en Europe d’être à la hauteur des enjeux historiques auxquels les peuples et les nations sont confrontés. Ils impliquent que le forum, dans sa diversité, travaille et appelle à des initiatives, entre autres, sur trois questions :

  • L’emploi, la lutte contre les délocalisations et la répartition de l’argent en Europe. À qui vont profiter les 750 milliards du plan de « relance » de l’UE ? Les 2 000 milliards d’euros que la BCE injecte dans l’économie européenne ? Les centaines de milliards des différents plans nationaux ? Aux capitalistes qui licencient, ou aux peuples, aux services publics, aux petites entreprises, à la transition écologique débarrassée du capitalisme vert ? La question de l’utilisation de l’argent et de ces conditions est une des questions fondamentales du forum.
  • La sécurité collective et la paix. Les agressions répétées d’Erdogan en Méditerranée centrale et orientale, contre Chypre et la Grèce notamment, ainsi que le conflit déclenché par ses alliés azerbaïdjanais contre le Haut-Karabakh, font que la guerre est aujourd’hui aux portes de l’Europe. D’une manière urgente, la question des pressions politiques nécessaires à exercer contre Erdogan pour lui faire reprendre la voie diplomatique se pose aux forces de gauche des pays les plus menacés et à toute l’Europe. D’une manière stratégique, l’exigence d’un espace commun de coopération, de sécurité collective et de paix, libéré de la domination de l’OTAN et opposé à la logique militariste otanienne, est plus nécessaire que jamais à travailler dans le débat public et dans un large cadre de mobilisation citoyenne.
  • La défense et le renforcement des services publics de santé en Europe, et de la recherche médicale pour la conception et la diffusion de vaccins et de traitements gratuits, délivrés de l’emprise des brevets et du capital.

La déclaration finale reprenant ces thèmes devra proposer des axes de mobilisations européennes sur l’ensemble de ces enjeux.   

La seconde raison tient à la place que le forum acquiert au fil des ans dans la gauche politique, syndicale et associative européenne. C’est devenu désormais un rendez-vous régulier. Il s’agira cette année de la 4e édition, après Marseille (2017), Bilbao (2018) et Bruxelles (2019). Son arc politique va de partis communistes (PCF, PCE, PC d’Ukraine…) et du groupe de la GUE du Parlement européen, à des forces sociales-démocrates et vertes qui refusent le libéralisme. La présence de John McDonnell, syndicaliste et ancien chancelier de l’Echiquier du cabinet fantôme de Corbyn à la séance d’ouverture, est un signe de cette place nouvelle et de cet élargissement. La participation syndicale est aussi de plus en plus forte.   

Comme les autres années, le forum s’organise en trois types d’évènements : deux séances générales d’ouverture et de clôture ; des séances thématiques et des Assemblées militantes (assemblée des femmes, assemblée des syndicalistes, assemblée des jeunes et assemblée de la culture, cette dernière étant une des nouveautés de cette année).

Forme virtuelle oblige, ils s’étaleront sur trois semaines, de la séance d’ouverture le 8 septembre à la séance de clôture le 28 septembre, avec des séances thématiques chaque lundi et chaque jeudi. Le programme détaillé se trouve sur le site https://europeanforum.eu/ Il n’y a qu’une seule inscription globale pour l’ensemble du forum.

Parmi les évènements, on peut noter :

  • La séance d’ouverture le 8 novembre de 16 h à 18 h 30. Elle aura une importante dimension de solidarité internationale, avec la participation annoncée de Cori Bush, du mouvement « Black Lives matter », et de Lula da Silva.
  • La séance consacrée à l’emploi et à la lutte contre les délocalisations, avec notamment la participation de Fabien Roussel, le 26 novembre de 18 h 30 à 20 h.
  • La séance consacrée à la santé, avec notamment la participation de Loïc Pen, le 12 novembre, de 18 h à 20 h.
  • La séance de clôture, où sera présentée la déclaration finale, le 28 novembre.

Vincent Boulet

 

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19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 16:51
Luis Arce, nouveau président bolivien : Nous allons sortir de cette dictature qui ne dit pas son nom (entretien avec Rosa Moussaoui, L'Humanité, 19 octobre 2020)

Un an après le coup d'état en Bolivie. Retour de la démocratie victoire de la la gauche du premier tour 52,40 %pour Luis Arce (MAS) l'espoir et la dignité de retour.

Luis Arce, nouveau président bolivien : « Nous allons sortir de cette dictature qui ne dit pas son nom »

Lundi 19 Octobre 2020 - L'Humanité

Entretien.  Luis Arce, le candidat du mouvement vers le socialisme et successeur de l’ancien président Evo Morales, a remporté dimanche la présidentielle en Bolivie dès le premier tour avec 52,4 % des voix, selon un sondage sortie des urnes. Ce résultat est un véritable camouflet pour tous ceux qui œuvrent depuis un an pour évincer la gauche du pouvoir. Les priorités du nouveau chef d'Etat :  la santé, l’éducation, l’emploi et la restauration des politiques sociales conduites sous les mandats d’Evo Morales, évincé de la présidence par un coup d’État en novembre 2019. Il se livrait à l'Humanité juste avant le scrutin.

Vous étiez confiants durant la fin de campagne, en raison de son atmosphère.

Luis Arce Catacora Nous constations une écoute attentive des classes populaires et des classes moyennes appauvries, auxquelles nous nous adressions, et nous avions vu un resurgissement des mouvements sociaux. Nous avons travaillé à renforcer tout ce processus, et ces mouvements prennent activement part à la campagne, d’une façon que nous n’avions plus vue depuis longtemps. Tous les camarades nous disent, dans les neuf départements de Bolivie, qu’il y a deux fois plus de personnes impliquées dans cette campagne que dans celle conduite l’an dernier. C’est une force précieuse, décisive pour le Mouvement vers le socialisme (MAS).

Les candidats du MAS aux élections parlementaires, comme vous-même, sont aussi confrontés au climat de violence et de tension entretenu par leurs adversaires…

Luis Arce Catacora Nous sommes confrontés à des violations des droits humains. Nous vivons depuis un an sous le régime d’une dictature, même si elle se dissimule, ne dit pas son nom. Nous sommes persécutés, poursuivis. Cette semaine encore, l’une de nos candidates a été arrêtée par la police, en plein processus électoral ! Ce sont là des procédés lamentables. Il n’y a pas de démocratie. Comment parler de démocratie, lorsque les militants du MAS sont empêchés de faire campagne, d’informer les électeurs sur nos propositions dans certaines zones passées sous le contrôle de groupes paramilitaires, de milices armées ?

Des témoins doivent constater la façon dont nous sommes persécutés, empêchés de faire campagne, cible d’une incroyable propagande.

Après toutes les tentatives d’invalidation de votre candidature, après les entraves posées à celle d’Evo Morales pour le Sénat, qu’est-ce qui peut garantir la transparence de ce scrutin et le respect du verdict des urnes en cas de victoire du MAS ?

Luis Arce Catacora Nous sommes extrêmement préoccupés par ce qui se passe. Le Tribunal suprême électoral est en train de procéder à des modifications qui affectent la transparence de ce processus. Par exemple, lors des précédents scrutins, les tribunaux départementaux rendaient publics les résultats bureau par bureau. Il est désormais question de publier des résultats consolidés par groupes de dix à quinze bureaux. Il se cache là quelque chose qui sème le doute. Avec beaucoup d’anticipation, nous avons adressé au Tribunal électoral des lettres demandant que des observateurs étrangers, des journalistes, des organismes, des fondations intéressés à la question démocratique puissent venir en Bolivie pour voir ce qui se passe dans notre pays. Pas seulement le jour du vote : tout le processus électoral doit être observé. Des témoins doivent constater la façon dont nous sommes persécutés, empêchés de faire campagne, cible d’une incroyable propagande. Nous voulons que ces observateurs restent après les élections. La droite sera défaite, c’est une certitude, malgré ses appels au « vote utile ». Notre peur, c’est que, une fois vaincue, elle proclame coûte que coûte, dès dimanche soir, un second tour. Une telle manœuvre entraînerait des troubles que nous voulons absolument éviter.

La mission d’observation électorale de l’Organisation des États américains (OEA) a ouvert l’an dernier la voie au coup d’État, en publiant un rapport sur la base de résultats truqués. Comment éviter la répétition de ce scénario ?

Luis Arce Catacora Cette manipulation est désormais connue et établie. Ce qui n’a pas empêché l’OEA, dans une offense décomplexée au peuple bolivien, de dépêcher pour le scrutin de ce dimanche la même délégation que l’an dernier. L’OEA a montré un manque flagrant de transparence et d’engagement en faveur de la démocratie en Bolivie.

En cas de second tour, de quelles réserves disposerait le MAS, face à une droite et une extrême droite unies ?

Luis Arce Catacora Nous allons gagner dès le premier tour, c’est sûr !

Vous dites vouloir former, en cas de victoire, un gouvernement d’union nationale. Avec quelles forces ?

Luis Arce Catacora Nous ne pensons pas à des forces politiques, plutôt à des secteurs de la société bolivienne. Je sors d’une rencontre avec des chefs d’entreprise, des patrons de PME. Nous sommes ouverts au dialogue avec tous les secteurs, pour être en capacité de pacifier réellement le pays, d’emprunter le chemin du développement.

Nous sommes le seul pays au monde où les écoles sont fermées depuis un an !

De retour aux responsabilités, quelles seraient les priorités du MAS pour surmonter la crise économique mais aussi la crise politique, la polarisation née du coup d’État ?

Luis Arce Catacora Le plus important pour nous dans l’immédiat, c’est la santé, dans le contexte de la pandémie, avec le risque d’une nouvelle vague de Covid-19. Nous devons sortir, aussi, de la crise éducative. Nous sommes le seul pays au monde où les écoles sont fermées depuis un an ! L’éducation des Boliviens ne les intéresse pas, ils se sont montrés incapables de penser des solutions sur ce terrain. Au-delà de ces urgences, nous allons nous concentrer sur la relance de l’économie, sur l’emploi, sur les revenus des Boliviens, en renouant avec nos politiques sociales, avec le soutien aux populations les plus pauvres. C’est ainsi que nous assurerons le retour à la paix, que nous surmonterons la polarisation : avec des politiques claires, justes et résolues en faveur de la santé, de l’éducation, avec des politiques de relance économique et de progrès social.

La vraie raison de ce désastre économique, c’est le retour des options néolibérales.

Comment jugez-vous le bilan économique du gouvernement de facto ?

Luis Arce Catacora Il est très mauvais ! Lorsque nous étions au gouvernement, le taux de croissance était de 4,5 %. Et au dernier trimestre, l’an dernier, il est tombé à 1,1 % ; le pays a plongé dans la récession avant la pandémie. La vraie raison de ce désastre économique, c’est le retour des options néolibérales. Nous allons renouer avec le modèle qui rendu possibles à la fois de bons résultats économiques et des progrès sociaux.

Quel regard portez-vous sur les récentes évolutions politiques en Amérique latine ?

Luis Arce Catacora Ces dernières années furent celles du retour au pouvoir d’une droite néolibérale, avec des conséquences très négatives, un appauvrissement des populations. Regardez ce que ça donne au Brésil ! Regardez les souffrances endurées par le peuple chilien. C’est pour nous une préoccupation. Nous sommes témoins de ce retour du néolibéralisme en Amérique latine. Nous constatons que cela ne fonctionne pas. Notre expérience est celle d’un abandon du néolibéralisme : en puisant dans nos propres ressources, en faisant nos propres choix en toute indépendance, nous nous en sommes sortis bien mieux qu’en recourant au Fonds monétaire international.

Quel rôle jouera Evo Morales si vous gagnez ces élections ?

Luis Arce Catacora Evo Morales reste le président du MAS. Cela tient à sa décision, nous ne pouvons rien en dire, c’est à lui de décider, c’est à lui qu’il faut poser la question. Nous allons constituer un exécutif ouvert à la jeunesse. Nous voulons promouvoir une nouvelle génération, des figures nouvelles, issues des classes populaires, pour préparer l’avenir, aller de l’avant, transmettre et pérenniser l’expérience politique qui est la nôtre.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui

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19 octobre 2020 1 19 /10 /octobre /2020 15:35
La Bolivie renoue avec la démocratie (Communiqué du PCF, 19 octobre 2020)
La Bolivie renoue avec la démocratie (Communiqué du PCF)
Au lendemain de la journée électorale du 18 octobre en Bolivie, les estimations de sortie des urnes indiquent une tendance irréversible, donnant la victoire au premier tour au binôme Luis Arce – David Choquehuanca. Les candidats du Mouvement vers le socialisme (MAS) seront donc les prochains président et vice-président de l’État plurinational de Bolivie.
Malgré la répression et les menaces constantes depuis le coup d’État d'octobre-novembre 2019 et jusqu'à la veille du scrutin, le peuple bolivien s'est massivement exprimé pour manifester son exigence d'un retour à la démocratie, à l'indépendance et au progrès social.
Il a ainsi démontré, s'il en était encore besoin, le caractère profondément anti-démocratique, anti-populaire et minoritaire du coup d’État et des politiques menées par le « gouvernement intérimaire » qui en a résulté.
L'enjeu prioritaire désormais est le respect des résultats par l'opposition et ses secteurs les plus réactionnaires, ainsi que par les acteurs extérieurs.
Les autorités françaises se doivent d'être, cette fois, à la hauteur de la situation, en soutenant le processus de rétablissement de la démocratie en Bolivie. Elles ne sauraient ainsi en aucun cas reproduire l'attitude de suivisme des États-Unis et de soutien à la déstabilisation qui fut la leur l'année dernière. Le peuple bolivien en a payé un prix bien trop élevé.
Le Parti communiste français (PCF) salue chaleureusement la victoire de Luis Arce, étape fondamentale dans le retour de la démocratie et du progrès social en Bolivie. Il se tient aux côtés du peuple bolivien et de toutes les forces démocratiques du pays face aux défis à venir.
Parti communiste français
Paris, le 19 octobre 2020

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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 05:20

 

Le 18 octobre auront lieu en Bolivie des élections générales afin d’élire le président, le vice-président et de renouveler les 130 députés et 36 sénateurs du Parlement. Peut-on parler d’une « grande fête démocratique », selon l’expression consacrée ?

Pour mémoire : suite aux élections d’octobre 2019, le pays a connu une rupture constitutionnelle débouchant sur une prise de pouvoir (le 12 novembre) de la sénatrice d’opposition Jeanine Añez, dont le parti conservateur Unité démocratique (UD) venait d’obtenir un spectaculaire… 4,24 % des voix. Elle devint néanmoins miraculeusement « présidente » grâce à l’appui des Forces armées, de la police, des partis de droite et des factions d’extrême droite, de transfuges de la société dite « civile » – les Eglises catholique et évangéliques apportant leur bénédiction. En quelques heures, les Etats-Unis (de Donald Trump), le Brésil (de Jair Bolsonaro) et l’Union européenne (par la voix de son représentant León de la Torre) adoubèrent l’enfant adultérin de cette union et le baptisèrent « gouvernement de transition ».


Dans tout événement, il y a les faits et il y a leur interprétation. Concernant l’épisode précité, les classiques « la démission du président Evo Morales, le 10 novembre 2019 » ou « le départ d’Evo Morales (…) à propos duquel on débat encore [1] » peuvent faire illusion au sein du club de la « pensée conforme » (qu’elle soit de droite ou prétendument de gauche), mais constituent en réalité une pure illusion [2]. En effet…

Secret de polichinelle : le 20 octobre 2019, le président sortant Evo Morales, qui se représentait au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), a gagné le premier tour du scrutin présidentiel avec 47,08 % des suffrages et plus de dix points d’avance sur le deuxième, Carlos Mesa (Communauté citoyenne [CC], 35,51 %) [3]. Il était donc élu. Il n’a pas été poussé à la démission en raison de « fraudes » ayant entaché sa victoire ; alors qu’explosait une vague de violence destinée à terroriser ses ministres et législateurs, ses proches, ses militants et électeurs, il a été victime d’un Coup d’Etat [4].
Autre fait établi : à travers le rapport de ses observateurs, c’est l’Organisation des Etats américains (OEA), dirigée depuis 2015 par un comparse de l’administration Trump, l’uruguayen Luis Almagro, qui a légitimé devant l’ « opinion internationale » la thèse de la fraude, qu’agitait la propagande de l’opposition depuis des mois. Ultérieurement, plusieurs organismes et experts indépendants étrangers – dont plusieurs étatsuniens de renom – ont clairement établi le caractère fallacieux des conclusions de ce rapport [
5]. Ils ont ainsi confirmé la victoire d’ « Evo ».

Première conséquence de la rupture démocratique : une situation de grande violence, de répression et de violations des droits humains. Deuxième prolongement : alors que le gouvernement de facto était censé convoquer de nouvelles élections dans un délai de 90 jours, il exerce toujours le pouvoir quasiment un an après le début de l’usurpation.


Initialement prévues pour le 22 janvier 2020 (fin officielle du mandat de Morales), puis le 3 mai, le scrutin a été repoussé au 6 septembre et enfin au 18 octobre. A chaque fois, pour retarder l’échéance, il fut mis en avant les « conséquences et dommages sur la santé » qui pourraient survenir à cause de l’organisation de la consultation en pleine pandémie. A cet argument, que l’on peut estimer raisonnable, s’ajoute néanmoins un point beaucoup plus important : au long de tous ces mois, et malgré les multiples mesures de coercition, le MAS et son candidat à la présidence Luis Arce – Evo Morales, réfugié en Argentine, étant interdit de séjour et de participation électorale – demeurent en tête de tous les sondages dans la perspective de prochaines élections générales. Jugés inopportunes, dès lors, par le pouvoir de facto. Qui les repousse, et les repousse, et les repousserait bien à l’infini.
La pression sociale, de fortes manifestations provoquant en août un quasi blocage du pays et la résistance du pouvoir législatif que domine toujours le MAS ont rendu impossible un tel scénario. La date du 18 octobre a finalement été homologuée par une loi. Que la « présidente autoproclamée » Añez a dû signer la mort dans l’âme, après avoir beaucoup résisté.

Washington, 29 septembre. C’est là que se mènent la veillée d’armes, le branle-bas de combat. Ministre bolivien de l’Intérieur, l’extrémiste Arturo Murillo Prijic, vient de débarquer pour une visite « officielle » aux Etats-Unis. Murillo, c’est l’homme fort du régime putschiste. Surnommé « Trompo » (Toupie) lorsqu’il était pilote de course, il a fait de sa carrière politique un instrument pour réussir en affaires (et vice-versa). Riche patron du secteur, il a fondé l’Association des hôteliers du Tropique de Cochabamba. Dans sa trajectoire, rien n’est vraiment pur. Le 3 mai 2016, alors qu’il était sénateur pour le compte de l’Unité démocratique (le parti de Janine Añez), il a été condamné à deux ans de prison pour avoir falsifié son livret militaire afin de pouvoir se présenter à la députation (et être élu pour la période 2006-2011) ainsi que pour postuler à la mairie de Cochabamba. Il n’a jamais été emprisonné et, fort opportunément, le coup d’Etat a interrompu la procédure qui se poursuivait contre lui.

A moins de trois semaines de l’élection, voici donc Murillo à Washington. Pour ce faire, il s’est substitué à son homologue des Affaires étrangères, Karen Longaric, sans autre forme de procès. Mais, depuis le « golpe » [6], Murillo fait la pluie et le sale temps en Bolivie. Même ses acolytes finissent par en subir les conséquences. Démissionné de force le 28 septembre pour avoir exprimé son désaccord avec la privatisation à la hussarde de la Compagnie de lumière et d’énergie électrique de Cochabamba (ELFEC), le ministre de l’Economie Óscar Ortíz a laissé libre cours à sa frustration :« La présidente Añez a remis l’avenir du gouvernement et du pays au ministre Murillo, une personne qui n’a pas la capacité, qui n’a pas la sérénité nécessaire pour pouvoir résoudre les problèmes comme ils devraient l’être, c’est-à-dire en recherchant des solutions dans le cadre de la Constitution et des lois. »

Venant d’un ministre nommé par une présidente illégitime cette invocation de la légalité peut paraître osée, mais l’accusation mérite d’être prise en considération. Sans toutefois en exagérer l’importance…

Dans le cœur battant de « Trumpland », Murillo est reçu par de hauts fonctionnaires de la Maison-Blanche, insensibles par nature à ce genre de considérations. A chacun, il prend par ailleurs soin de dire ce qu’il souhaite entendre. Il rencontre également le tout nouveau président de la Banque interaméricaine de développement (BID), Mauricio Claver-Carone, imposé au forceps par Washington, le 12 septembre, contre tous les usages, aux partenaires latino-américains et européens de l’organisme multilatéral. Les deux hommes se connaissent et s’apprécient. En décembre 2019, en pleine phase de consolidation du coup d’Etat, ils se sont déjà réunis : Claver-Carone était alors Directeur principal pour les Affaires de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine) au Conseil de Sécurité Nationale (CSN) des Etats-Unis. Le cénacle au sein duquel l’Empire peaufine ses stratégies. Aujourd’hui comme hier, ils se comprennent parfaitement.

Dernière visite et non des plus anodines : Murillo retrouve celui qui a offert sur un plateau d’argent la Bolivie aux putschistes, le secrétaire général de l’OEA Luis Almagro. En août dernier encore, celui-ci qualifiait de « bassesse » les virulentes manifestations « du MAS » (en réalité beaucoup plus larges que réduites à ce seul parti) déclenchées en réaction à un nouveau report des élections. 
Les deux individus abordent manifestement quelques sujets brûlants. Pour ne pas dire préoccupants. Le lendemain de la réunion Almagro avertit par Tweet : « Hier, j’ai rencontré le "MindeGovernment of #Bolivia@ArturoMurilloS". Il m’a fait part de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes dans le cadre des élections générales2020. Nous nous sommes engagés à déployer un maximum d’efforts pour renforcer la mission électorale de l’OEA en Bolivie et pour garantir la volonté du peuple. »

Des fraudes électorales le 18 octobre… Mais qui diable pourrait les organiser ? Murillo a pratiquement les pleins pouvoirs et il s’en sert. Première mesure prise dès le « golpe » réussi : les membres du Tribunal suprême électoral (TSE), dont la présidente María Eugenia Choque (60 ans), ont été arrêtés et emprisonnés. Nommé par le pouvoir au sein de l’organisme qui gèrera les prochains scrutins, Salvador Romero en est devenu le président. Un parfait chien de garde, qui n’a rien d’un inconnu.
Une vieille amitié lie Romero à Carlos Mesa, actuel candidat à la magistrature suprême, battu l’an dernier par Evo Morales – mais aussi vice-président devenu chef de l’Etat en octobre 2003 après la fuite aux Etats-Unis de l’ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada. Romero fut alors propulsé par Mesa au TSE, dont il deviendra une première fois président, de 2004 à 2008. Si l’on en croit un câble du 8 janvier 2007 révélé par Wikileaks, il alimente à cette époque en « informations » l’ambassadeur américain Philip S. Goldberg. Celui-ci – actuel représentant des Etats-Unis en Colombie – sera expulsé de Bolivie en 2008 par Evo Morales pour son rôle actif dans la première des tentatives à caractère fascisant destinées à le renverser. Organisée depuis le fief de l’opposition de Santa Cruz, celle-ci échouera finalement grâce à l’intervention de l’Union des Nations sud-américaines (Unasur) récemment créée sous l’impulsion d’Hugo Chávez et Luiz Inácio « Lula » da Silva pour réduire les tensions régionales et faire contrepoids à l’OEA.

En 2011, et jusqu’à 2014, on retrouve Romero au Honduras où, le 28 juin 2009, un coup d’Etat contre le président réformateur Manuel Zelaya a lui été couronné de succès. Washington sachant se montrer reconnaissant, Romero y a été nommé directeur de l’Institut national démocrate (NDI). Créé en 1983 dans le cadre du programme « Soutien international à la démocratie » du Congrès étatsunien, le NDI est financé par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), organisme hautement humanitaire agissant lui-même sous la supervision du président, du Département d’Etat et du Conseil de sécurité nationale (CSN) américains. Après qu’il eut participé à la « normalisation » du Honduras post-coup d’Etat, essentiellement marquée par… des fraudes électorales [7], l’USAID financera plusieurs des conférences données par Romero pour dénoncer la gestion d’Evo Morales.

A Washington, on a le sens de la famille : l’ambassade des Etats-Unis à La Paz a donc annoncé que… l’USAID assistera le… TSE dirigé par… Romero pour l’organisation des élections générales du 18 octobre prochain. Quant à la mission des observateurs de l’OEA – dont la présence a été sans succès refusée par le MAS –, elle sera dirigée par l’ancien ministre des Affaires étrangères (2014-2018) du Costa Rica, Manuel González, celui-là même qui, en 2019, avec son rapport préliminaire, a inventé la thèse de la fraude au lendemain des élections.

Qu’une telle Sainte Alliance organise une manipulation du verdict des urnes favorisant le MAS paraîtra sans doute assez baroque à tout être doué de raison. Qui donc, alors, du côté gauche de l’échiquier politique, pourrait se livrer à un sabotage des résultats du scrutin ? Et comment ?

En décembre 2019, Murillo a sollicité l’aide d’Israël pour lutter contre le « terrorisme » [8]. Il a créé une nouvelle force de police, « antiterroriste » (forcément !), pour « démanteler les groupes étrangers menaçant le pays » (pour qui ne saurait pas lire entre les lignes : derrière chaque cocotier ou chaque sommet de la « Pachamama » se cachent des hordes d’agents cubains et vénézuéliens). En quelques mois, le gouvernement de facto va importer pour 5 millions de dollars d’armements. Préalablement, Murillo a averti qu’il dispose de « réseaux de renseignements » personnels et a annoncé une « chasse à l’homme » ciblant les dirigeants du MAS rebaptisés « animaux ».

Présidente du Sénat, la « masiste » Adriana Salvatierra aurait dû exercer le pouvoir en l’absence d’Evo Morales et du vice-président Álvaro García Linera poussés sur les chemins de l’exil. Elle doit démissionner de son poste après avoir reçu de multiples menaces de mort dirigées contre des membres de sa famille, ce dont profite Añez (seconde vice-présidente du Sénat) pour s’installer avec ses cliques, ses claques, sa Bible et ses « fachos ». Trente-quatre manifestants tués et 115 blessés suivent, lors des soulèvements du secteur de Senkata (à El Alto, périphérie de La Paz) et de la commune rurale de Sacaba (département de Cochabamba). Parallèlement et dans la durée, le pouvoir s’attache à neutraliser ce qu’il considère être la force de frappe politique de ceux qu’il vient de renverser. Réfugiés dans l’ambassade du Mexique, d’où ils ne peuvent sortir, ne serait-ce que pour partir à l’étranger, quelques-uns des collaborateurs les plus expérimentés et politisés d’Evo Morales – Hugo Moldiz (ex-ministre de l’Intérieur), Juan Ramón Quintana (ministre de la Présidence), Javier Zavaleta (Défense), Héctor Arce Zaconeta (Justice), Wilma Alanoca Mamani (Culture), Víctor Hugo Vásquez (gouverneur du département d’Oruro), Nicolás Laguna (directeur de l’Agence des technologies et de l’information [Agetic]) – sont de ce fait hors-circuit [9].

Plusieurs centaines d’autres dirigeants du MAS et d’organisations sociales sont poursuivis par la justice. Pour avoir fait l’éloge d’Evo Morales sur WhatsApp, comme Mauricio Jara à Santa Cruz, n’importe quel militant peut se retrouver embastillé, accusé de sédition, d’instigation publique à la violence et – merci la Covid-19 ! – d’attentat contre la santé publique. Même un allié d’hier, et non des moindres, l’ex-commandant en chef des Forces armées Williams Kaliman – le général qui a « suggéré » à Morales de démissionner – n’échappe pas à l’ire des Torquemada. Assigné à résidence, il est jugé pour avoir tardé à appuyer la police dans la répression des foules indigènes descendues dans la rue en appui au chef de l’Etat renversé.

Dans un tel contexte, c’est tout naturellement que, dès le 18 décembre 2019, a été lancé un mandat d’arrêt contre Evo Morales, encore constitutionnellement chef de l’Etat, pour « sédition, terrorisme et financement du terrorisme ». « Il y a un espoir que justice soit faite, se réjouira ultérieurement Murillo sur son compte Twitter, à la fois procureur, juge et bourreau. Nous espérons qu’il aura le courage de revenir et de purger 30 ans de prison, ce qui est le moins qu’il mérite, en terroriste qui a avoué (sic !)  ». Le 4 septembre 2020, le pouvoir ira plus loin en annonçant le dépôt d’une plainte devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité (plainte qui n’a bien entendu aucune chance d’être retenue, mais fait le « buzz » et travaille l’opinion). Dans cette optique, quelques « preuves » seraient particulièrement bienvenues. Incarcérée sans jugement, l’ex-cheffe de cabinet de Morales, Patricia Hermosa Gutiérrez, a révélé que le ministère public lui a proposé un « jugement accéléré » et un emprisonnement « à domicile » si elle dénonçait les « actions terroristes » de l’ex-chef de l’Etat [10].

Mis dans l’impossibilité de rentrer dans son pays pour se représenter, Morales, de l’Argentine où il réside et en chef de campagne du MAS, a fortement influencé le choix du binôme représentant le parti pour la présidence (l’ex-ministre de l’Economie Luis Arce) et la vice-présidence (l’ex-ministre des Affaires étrangères David Choquehuanca). Toutefois, cet objectif urgent et prioritaire ayant été atteint, il n’a pas renoncé à participer directement à la vie politique. Raison pour laquelle il a annoncé en février sa candidature à un poste de sénateur dans son Département d’origine, Cochabamba.
Depuis la chaude Santa Cruz, le Comité civique, force de choc fascisante du « golpisme », s’est immédiatement mis en branle en rugissant, hurlant et glapissant. « C’est définitif, la grève illimitée et les barrages qui seront mis en place dans tout le département si le TSE accepte la candidature d’Evo Morales ont déjà été décrétés », a fait savoir le président du Comité, Rómulo Calvo, le 14 février. Il n’a fallu qu’une semaine au TSE pour calmer le jeu en trouvant, pour rejeter la candidature, un argument pour le moins… amusant : outre qu’il se trouve à l’étranger (bien contre son gré), l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une « résidence permanente » de deux ans dans le département qu’il entend représenter. Difficile en effet pour un chef d’Etat résidant à La Paz depuis 2006 de se dédoubler pour rentrer le soir ou les week-end à Cochabamba, à 387 kilomètres de là [
11].
Le même argument surréaliste sera utilisé pour invalider la candidature d’un autre poids lourd, Diego Parry, à Potosi : après avoir résidé pendant un an aux Etats-Unis en tant qu’ambassadeur auprès de l’OEA, il a passé une autre année à La Paz en qualité de ministre des Affaires étrangères. De quel droit entend-il représenter Potosi ?

Exit Morales, exit Parry, exit bien d’autres… Mais le MAS continue à caracoler en tête des sondages.
Pourquoi ?
C’est une bonne question.

Plus qu’un parti traditionnel s’appuyant sur une idéologie clairement définie, le MAS rassemble des forces sociales et associatives, des syndicats et mouvements paysans, des organisations de quartiers, des secteurs de la classe moyenne – un arc-en-ciel de tendances allant de l’indianisme au nationalisme, de la lutte de classe à la social-démocratie. Le grand mérite d’Evo Morales, et sa grande force, est d’avoir su les rassembler à travers cet « instrument politique » pour mettre un terme au néolibéralisme le plus caricatural imposé au pays à partir de la décennie 1980. Il le fit au sein du parti même puis, en 2002, à travers le Pacte d’unité (PU), une alliance du MAS et du mouvement social.
Dans la durée, tant le MAS que le PU ont subi une bureaucratisation progressive. Les instances dirigeantes ont pris le pas sur la base sociale, érodant la force collective.
Par ailleurs, et dans une dynamique très spécifique à la Bolivie, chacun de ces groupes ou organisations sociales, estimant ses intérêts prioritaires, entend avoir la primauté au sein du « processus de changement ». Entre eux, ou entre certains d’entre eux et le pouvoir, les relations changent sans cesse en fonction des rapports de forces, des prises de décisions et des événements : ABC contre D, puis BCD contre A, ou bien AB contre CD, ou AD contre CB… Toutes les combinaisons possibles y passent. Pour certain jusqu’à la rupture, à l’image de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin) [
12], du Conseil national des Ayllus et Markas du Qullasuyo (Conamaq), de la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (Cidob), des paysans producteurs de coca de la région des Yungas [13].

Dès avant le « golpe », des transfuges ont quitté le navire, tel Nelson Condori, le dirigeant indigène de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans (CSUTCB), le plus important syndicat du secteur – qui l’a immédiatement désavoué et a réclamé sa démission. Au plus fort de la crise, le secrétaire exécutif de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), Juan Carlos Huarachi, lui aussi conspué par une partie de ses troupes, s’allie à l’ennemi de classe pour demander le départ du chef de l’Etat [14].
« Evo tombe ». Trahisons, divisions et hésitations neutralisent toute résistance collective digne de ce nom. Le MAS lui-même se craquelle, divisé entre « radicaux » (comme le jeune et charismatique Andrónico Rodriguez, dirigeant des producteurs de coca du Chapare) et « pragmatiques » (à l’image de la nouvelle présidente du Sénat, Eva Copa). Comme elle, certains prennent leurs distances avec celui qu’hier ils encensaient. « Dans la vie démocratique interne [du MAS], je pense qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de confrontation [avec le pouvoir de facto] », précise le sénateur « masiste » Omar Aguilar.
Privé de son leader, figé comme un lapin dans la lumière des phares, le MAS va mourir président déjà certains…

Pari perdu. La base se réorganise, les organisations rurales et indiennes réinvestissent le Pacte d’unité (PU). Contre vents et marées, elles entendent restaurer l’unité des mouvements sociaux, nomment et confirment « Evo » chef de campagne. Au cours d’une réunion en Argentine entre cadres du MAS et représentants du PU, présidée par l’ex-chef de l’Etat, le duo Luis Arce - David Choquehuanca s’impose. Il y a eu fort débat. D’aucuns souhaitaient Choquehuanca candidat à la présidence (parce qu’originaire d’une communauté indigène) et Andrónico Rodriguez (représentant le radicalisme et la jeunesse) en second. Appuyé par « Evo », le pragmatisme l’a emporté. Considéré comme le père du « miracle économique », Arce est susceptible de récupérer une partie des classes moyennes citadines auxquelles il appartient. Choquehuanca assure la continuité en milieux autochtone et populaire dont il est issu. Dépassant ses divisions, le MAS retrouve sa discipline de parti et un rôle d’acteur stratégique.

Les actions arbitraires du gouvernement font le reste. Les « neutres », « lâcheurs », « aveugles » ou « opportunistes » d’hier se mobilisent. Et ils le font aux côtés du MAS. Fédération des conseils de voisinage d’El Alto (FEJUVE), CSUTCB, COB et autres organisations de masse alimentent la rébellion populaire. En août, les provinces de La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro et Potosí, départements névralgiques pour la vie économique du pays, sont complètement ou partiellement bloquées par les branches syndicales locales et les mouvements sociaux. Depuis le pouvoir législatif, qu’il domine toujours aux deux-tiers, le MAS diligente des enquêtes sur la corruption du pouvoir. Et, sans ambigüité aucune, chacun peut désormais établir la différence entre ceux qui ont fait dégringoler le taux de pauvreté de 60,6 % à 34,6 % et permis l’accès à l’électricité de 92 % de la population (quand 68,3 % seulement en bénéficiaient une décennie auparavant) et le retour à la tyrannie. Car c’est bien d’une tyrannie dans la pire des traditions latino-américaines qu’il s’agit…

Là où le chef d’Etat gouverne selon la Constitution, le (ou la !) despote impose, sans règle ni loi. Maladie exotique de Républiques bananières et autres extravagants pays andins ? On peut en douter. Car, somme toute, Janine Añez est bien entourée. Son secrétaire privé et plus proche collaborateur s’appelle Erick Foronda. Journaliste, il a été l’attaché de presse de l’Ambassade des Etats-Unis à La Paz de 1995 à 2008. Lorsque Philip Goldberg a été expulsé en septembre 2018 et que les relations diplomatiques ont été rompues, Foronda a suivi son patron à Washington. Il y est resté douze ans, a pris la nationalité américaine et a adhéré au Parti républicain. Il n’est rentré que tout récemment, pour aider Añez à « pacifier » le pays.

Attention : « pacifier » ne signifie pas « administrer pour le bien du plus grand nombre ». Rien de plus caractéristique à cet égard que les premières mesures néolibérales prises par le pouvoir de facto  : dès janvier 2020, le ministre de l’Economie et des finances, José Luis Parada, a décrété la libération des exportations de produits agro-industriels, régulées sous Morales pour garantir la souveraineté alimentaire et approvisionner le marché interne à des prix contrôlés. Dans un autre registre, les prêts accordés à l’Etat bolivien pour supposément « affronter la crise sanitaire », dont 327 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI), ont été négociés sans l’aval ni le contrôle du Parlement (constitutionnellement concerné).

Très mal gérée, cette crise sanitaire accentue, au fil des mois, le désastre économique et social. D’alléchantes « affaires philanthropiques » débouchent en permanence sur des scandales de corruption. L’achat pour les hôpitaux de respirateurs surtaxés et inutilisables a conduit à l’arrestation du ministre de la Santé (remplacé illico par un général n’ayant strictement aucune compétence en la matière). D’autres affaires concernent l’acquisition « à prix fort » (il s’agit là d’un euphémisme), par le ministère de la Défense, de 150 000 grenades lacrymogènes destinées à la police [15] ou, au sein de la Direction générale de l’aéronautique civile (DGAC), un clonage d’immatriculation d’avions, dont les premiers bénéficiaires pourraient assez logiquement être des narcotrafiquants.

Puisqu’on parle de gangsters, on notera au passage que la crise ayant entraîné le 28 septembre la « démission » de trois ministres, et non des moindres, soudainement opposés au satrape Murillo – Oscar Ortíz (Economie), Oscar Mercado (Travail) et Abel Martínez (Développement productif) – a permis de faire accéder Branko Marinkovic à la tête du ministère de l’Economie. Fasciste d’origine croate, entrepreneur millionnaire (tendance « paradis fiscaux ») de Santa Cruz, ex-président de son Comité civique, Marinkovic a dirigé en 2008 le mouvement quasi sécessionniste et ouvertement raciste destiné à renverser Evo Morales. Il a également été accusé de financer en 2009 un groupe mercenaire chargé de l’assassiner [16]. En cavale au Brésil depuis cette époque, il a fait son retour en Bolivie en janvier dernier. Lors de sa prise de fonction, la « présidente intérimaire » lui a demandé de travailler avec transparence pour les emplois, la santé et – sans doute un trait d’humour – « pour prendre soin de la démocratie ».

Parce qu’il enquêtait sur trois dossiers impliquant le gouvernement, le procureur général de la Nation, José María Cabrera, dont la fonction, constitutionnellement établie, est d’exercer la défense juridique de l’Etat, a été destitué de façon expéditive le 18 juillet. « Sans aucun doute, a-t-il déclaré, celui qui a demandé et exigé avec véhémence cette révocation est le ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, en raison de la remise en cause de la privatisation de l’ENDE [Entreprise nationale d’électrification] à travers un décret suprême qui a été annoncé, mais qu’aucun ministre n’ose signer jusqu’à présent, car il est illégal et causera de graves dommages économiques à l’Etat [17] » Sans compter que l’enquête diligentée par Cabrera sur l’achat surfacturé des gaz lacrymogènes venait d’entraîner une convocation du ministre de l’Intérieur par la commission mixte de l’Assemblée législative. On prendrait le mors aux dents pour moins que cela. Dès lors, pour faire bonne mesure et deux précautions valant mieux qu’une, Anez destitue également le chef de l’Unité de transparence de la « Procuraduría » (bureau du procureur) Omar Durán.

Le remplacement de Cabrera ne tarde pas, en la personne d’un certain Alberto Morales. Avec lui, aucun risque de mauvaise surprise. L’homme a été employé par l’USAID et a été l’avocat défenseur de Leopoldo Fernández. Ex-gouverneur du Pando, celui-ci est considéré comme l’instigateur du « Massacre de Pando » (assassinat de seize paysans fidèles au chef de l’Etat, le 11 septembre 2008, dans la localité de Porvenir), lors de la tentative de renversement d’Evo Morales.
Malheureusement (pour eux), Alberto Morales et son mentor Murillo avaient négligé deux détails insignifiants : l’existence d’une législation et de députés et sénateurs du MAS décidés à la faire respecter. L’article 12 de la Loi sur le procureur général de la Nation indique comme condition pour occuper cette fonction : « Ne pas avoir eu ni parrainé de procédures et d’actions judiciaires contre l’Etat au cours des cinq années précédant sa nomination. » Ce n’est pas le cas d’Alberto Morales qui a participé, sur ce laps de temps, à au moins cinq procès contre l’Etat bolivien. La mort dans l’âme, il doit démissionner immédiatement.

Durant les quelques heures qui ont séparé son arrivée de son départ, l’éphémère procureur général de la Nation a juste eu le temps, le 8 octobre, d’entamer une action marquée du sceau « priorité absolue » : il a exigé du Ministère public qu’il incorpore les dirigeants du MAS – dont le candidat à la présidence Arce – dans l’investigation menée sur la « fraude électorale » de 2019, et ce sur la base du « rapport de l’OEA ». Autre douche froide ! L’un des membres de la Commission des procureurs qui enquêtent sur cette affaire, Luis Fernando Atanasio, a répondu publiquement : « Le rapport de l’OEA est un rapport. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ont simplement recueilli des informations, des données qui leur ont permis d’identifier certaines irrégularités. Mais qu’un rapport suffise pour que nous puissions attribuer des responsabilités à quelqu’un apparaît très précipité. »
Le très démocrate Carlos Mesa s’insurge : non seulement le MAS contrôle encore le Parlement, mais il tire aussi « les fils du pouvoir judiciaire ».

Ambiance délétère, dérive politique et sociale. Mais aussi bourbier dans lequel les luttes d’influence sont vives, les haines inexpiables, les ambitions démesurées. Dès décembre 2019, Áñez a évoqué la convocation d’un sommet des dirigeants politiques destiné à examiner la possibilité d’un front unique de l’opposition. Lors d’un entretien accordé à Televisión Universitaria, elle a précisé : « Nous ne voulons pas une dispersion des votes, nous ne voulons pas qu’il arrive ce qui est arrivé le 20 octobre » (tiens donc… suggérait-elle par là fort imprudemment qu’Evo Morales avait remporté le scrutin ?).

Tenu le 30 décembre à La Paz, à l’initiative du Comité civique pro-Santa Cruz (CCPSC), pilier « ultra » de la lutte anti-Morales et anti-MAS, ce sommet réunit notamment les ex-candidats battus Carlos Mesa (Communauté citoyenne) et, avec un score ridicule, Jorge « Tuto » Quiroga (Libre 21), lui aussi ex-président (2001-2002) et jusqu’à peu porte-parole d’Añez pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y a pas eu de coup d’Etat. La réunion n’aboutit à rien. Les candidats restent aussi nombreux. L’alliance Creemos (Nous croyons) présente Luis Fernando Camacho, ex-président du Comité civique de Santa Cruz, dit « le Bolsonaro bolivien », acteur principal du renversement d’ « Evo ». Derrière ces poids lourds, ajoutant à une future dispersion des voix, quelques comparses complètent le tableau – Chi Hyun Chung (Front pour la victoire ; FPV), María Bayá (Action démocratique nationaliste ; ADN), Feliciano Mamani (Parti action nationale bolivien (PAN-BOL).
Désespérée par cette multiplication des candidatures, qui immanquablement mènera à la victoire du MAS, Añez annonce que, en représentation de Démocrates, elle… se présentera elle aussi à sa succession. Elle s’était engagée à n’en rien faire lorsqu’elle a pris la tête de la « transition -pacification ». Désarticulant définitivement la coalition qui a réussi le « golpe » et la divisant désormais en quatre, la décision fait scandale. Mesa « le centriste » accuse Añez d’ « abus de pouvoir » parce qu’elle « n’a aucune chance de gagner l’élection en raison de sa gestion corrompue ». D’un avis quelque peu différent, l’ Añez en question multiplie les efforts pour prendre la tête de la droite, sans y parvenir. Le cœur de l’électorat de son parti se trouve à Santa Cruz, où il est né, mais, du fait de ses hauts faits d’armes pour renverser l’ « Indien », Camacho l’y domine largement. Elle demeure donc quatrième, au niveau national, dans les enquêtes d’opinion, derrière Arce, Mesa et Camacho, avec un misérable 10 % des estimations.
De son côté, tout en le qualifiant de « grand héros », d’ « homme important pour le futur de la Bolivie », le chef de campagne de Camacho, Ronald MacLean, abandonne son champion en rase campagne : « Luis Fernando a adopté une stratégie qui le place davantage à l’Est, à Santa Cruz et dans le Beni [départements d’opposition radicale], ce qui, d’après moi, l’empêchera d’arriver à la présidence parce qu’on ne peut pas gagner une élection nationale sans une forte présence dans l’Ouest [zones de l’altiplano paysan et indigène historiquement favorable à « Evo »].  »

Panique à bord du Titanic de la réaction. L’ambassade des Etats-Unis, où la chargée d’affaires Charisse Phillips (en l’absence d’ambassadeur) n’a rien d’une fonctionnaire de troisième ordre, s’est vue contrainte de hausser le ton. Le 17 septembre, Añez doit déposer les armes. « Ce n’est pas un sacrifice, c’est un honneur, lâche-t-elle, avec un sourire crispé, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Je le fais devant le risque que le vote démocratique ne se divise entre plusieurs candidats avec pour conséquence que le MAS ne finisse par gagner. »

Nul ne peut assurer que toutes les voix d’Añez se reporteront sur Mesa, le « vote utile », malgré un appel en ce sens de son colistier, candidat à la vice-présidence, le riche entrepreneur Samuel Doria Medina, et du ministre de l’Intérieur Murillo. Six candidats demeurent en lice contre Arce et Choquehauanca, encore et toujours donnés favoris. De quoi troubler les méditations de l’archevêque de Sucre et président de la Conférence épiscopale bolivienne, Monseigneur Ricardo Centellas. Le 28 septembre, il appelle la population « à ne pas disperser son vote » pour assurer « la consolidation de la démocratie [18]. »

Comme une sorte de rage sans espoir... La persécution du MAS s’est amplifiée au fil des mois. Fin juin, une plainte pénale a été déposée devant le Ministère public contre Luis Arce pour un prétendu « dommage économique » causé à l’Etat lors de la mise en place en place de l’Administration publique pour la gestion des cotisations sociales des travailleurs. En juillet, l’alliance politique Creemos, de Camacho, a déposé une demande formelle d’interdiction du MAS devant le TSE. Un autre recours de la sénatrice Carmen Eva Gonzáles (Unité Démocratique ; UD), demande également l’élimination du MAS, accusant Luis Arce d’un crime atroce : il aurait commenté des sondages hors des périodes autorisées (ce qui par ailleurs n’a rien d’avéré).

Dans une telle situation, il faut tuer les symboles. « Le » symbole. Pouvoir et médias font courir les bruits les plus infamants sur Evo Morales au sujet d’une liaison amoureuse avec une jeune femme de 19 ans, qu’il connaîtrait – et donc aurait « abusé » – depuis de longues années. Le 15 septembre, le bureau du procureur général a annoncé prolonger de 60 jours l’enquête sur une plainte pénale déposée pour « détournement de mineure » et « traite d’êtres humains », afin de déterminer le lieu où se trouve une supposée autre mineure, dont personne ne connaît l’identité, avec lequel l’ex-président est présumé avoir eu une relation. Sachant par ailleurs que cette pauvresse a été laissée « en état de grossesse », à la suite de cet « abus présumé ». Soixante jours… Le temps de polluer toute la fin de campagne électorale et les semaines postérieures au scrutin, le temps de travailler les classes moyennes nationale et internationale sur un thème sensible dans cette période post-« Me Too ».

Une redite, entre parenthèses, du « Zapatagate », cette « fake news » de premier ordre qui, en 2016, sur fond de corruption, de femme fatale et de stupre, a fait perdre à Morales un référendum vital pour permettre sa réélection [19]. Aux féministes – cibles prioritaires de l’opération – qui tomberaient dans le panneau, on rappellera que le 29 juillet est apparue sur les réseaux sociaux une vidéo intime d’Eva Copa, la présidente « masiste » du Sénat, en pleine relation sexuelle avec un supposé compagnon. Grand succès d’audience, haut fait démocratique, passionnants débats. Jusqu’à ce qu’une jeune femme se manifeste et révèle être celle qui figure sur l’œuvre d’art porno, enregistrée à son insu par son ex-fiancé Roly, avant de supplier : « S’il vous plaît, ne diffusez plus cette vidéo, elle ruine ma vie, je suis mère, j’ai peur de rester sans travail [20] » Pour être complet sur ces méthodes de « guerre sale » on mentionnera que, en novembre 2019, Janine Añez a été victime du même procédé.

Dernière ligne droite. Après un rapport rédigé par le Stanford Internet Observatory, un groupe de recherche sur la désinformation, Facebook informe qu’il vient d’éliminer un réseau pratiquant ce genre d’exercice – 55 comptes Facebook, 42 pages et 36 comptes sur sa filiale Instagram – opérant depuis les Etats-Unis et dont le contenu incluait « des publications d’appui à l’opposition politique au Venezuela et au gouvernement intérimaire de Bolivie, de même que des critiques au parti politique du président mexicain [Andrés Manuel López Obrador, centre gauche].  » Cinq cent neuf mille « followers » suivaient ces pages sur Facebook, 43 000 l’une ou l’autre des pages Instagram. Aux commandes de l’opération, CLS Strategies, firme étatsunienne de relations publiques. Pressé de questions, le cabinet de Jeanine Añez confirmera avoir sollicité et payé les services de CLS Strategies, mais uniquement, et fort modestement, pour des opérations de lobbying à Washington « en soutien à la démocratie bolivienne ». Qui fait feu de tout bois…

Le 9 octobre, à neuf jours du scrutin, le vice-ministre de la Transparence, Guido Melgar, porte plainte contre Arce, accusé d’ « enrichissement illicite ». Là encore c’est l’opinion qui est visée, aucune procédure ne pouvant être menée à bien par le Ministère public dans le court délai précédant l’élection.
Dans un autre ordre d’idée, l’avenir dira si le retrait de dernière heure de la candidature de « Tuto » Quiroga, le 11 octobre, a été dû, comme il se murmure, à des menaces directes d’Arturo Murillo. « J’ai dans l’âme une profonde douleur et une énorme angoisse, a distillé Quiroga sur les réseaux sociaux. J’ai des différences avec les autres candidats, mais j’espère qu’ils pourront agir pour battre le MAS. »

L’enjeu est clair. Nul n’en ignore, Arce arrivera en tête du premier tour – seul le score demeure incertain. Un second tour est indispensable pour que la droite puisse, en se rassemblant, espérer éventuellement l’emporter. Si le MAS triomphait au premier tour ou, éventuellement gagne au second, le caïd de l’OEA, Luis Almagro, en a déjà indiqué la cause : Murillo lui a fait part « de son inquiétude quant à la possibilité de nouvelles fraudes ». Le 7 octobre, Añez a prévenu : « Tant que nous sommes au gouvernement, les populistes autoritaires n’ont aucune possibilité de revenir dans notre pays. Nous les avons déjà avertis et nous allons continuer ; ils continuent à menacer, mais nous, ici, nous allons les affronter. » A son retour de Washington, Murillo a renchéri : « La police est armée » et « la démocratie sera respectée, quel qu’en soit le prix. »

Depuis quelques jours, les groupuscules fascistoïdes de la Résistance jeune Cochala (Cochabamba), des Comités civiques pro-Santa Cruz et de la Résistance Chuquisaqueña (Chuquisaca) multiplient les agressions contre les militants du MAS, les locaux du parti et même le siège du Ministère public, à Sucre (capitale administrative du pays), sa plus haute autorité, le procureur Juan Lanchipa, nommé par l’Assemblée en 2O18, n’ayant pas inculpé les dirigeants du MAS et « protégeant » Morales.

Les instruments du coup d’Etat – l’armée et la police –, qui en 2019 n’ont pas levé le petit doigt pour protéger les tribunaux électoraux départementaux (TED) quand des hordes sont venus les incendier, et avec eux les procès verbaux des bureaux votes, sont ceux qui, le 18, sont chargés d’assurer leur protection. Le TSE, à ce jour, comme l’a dénoncé Marianela Paco, porte-parole du MAS, alertant la « communauté internationale », n’a donné aucune information sur le nouveau système de « comptage rapide ». Les observateurs de l’OEA sont les mêmes que ceux de l’an dernier. L’Union européenne, qui envoie également une mission, a déroulé le tapis rouge, le 1er octobre, quand la ministre des Affaires étrangères Karen Longaric est venue s’exprimer à Bruxelles, comme en meeting, devant la Commission des affaires étrangères du Parlement européen. « C’est un plaisir de vous avoir ici, s’est extasié le président de séance, Witold Jan Waszczykowski, ex-premier ministre ultraconservateur polonais, en la recevant, le beau temps vous illumine et illumine la Bolivie [21]. »

Dans un tel contexte, quel genre de fraude craignez-vous donc, M. Almagro ?


[1Respectivement sous la plume de Amanda Chaparro et Pablo Stefanoni, in Le Monde daté4-5 octobre 2020.

[2Lire « Bolivie, chronique d’un fiasco médiatique », Le Monde diplomatique, Paris, octobre 2020.

[3La loi octroie la victoire au premier tour au candidat obtenant 50 % ou plus de 40 % avec une différence de dix points sur le deuxième. Si ces conditions ne sont pas réunies, un second tour est organisé. En troisième position est arrivé le pasteur évangélique d’origine coréenne Chi Hyung Chung (8,81 % des suffrages) suivi d’Óscar Ortiz, l’homme de la riche Santa Cruz (4,24 %).

[4Lire : http://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[5Lire (entre autres) « Bolivia dismissed its October elections as fraudulent. Our research found no reason to suspect fraud », The Washington Post, 27 février 2020 ; « A Bitter Election. Accusations of Fraud. And Now Second Thoughts », The New York Time, 7 juin 2020 ; « Silence reigns on the US-backed coup against Evo Morales in Bolivia », The Guardian (Londres), 18 septembre 2020.

[6Coup d’Etat.

[7Lire (entre autres) : http://www.medelu.org/Honduras-un-observateur-electoral (2013) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat et http://www.medelu.org/Au-Honduras-le-coup-d-Etat (2017) ; http://www.medelu.org/Au-Honduras-tout-est-mal-qui-finit (2018).

[8Le gouvernement d’Añez venait de rétablir les relations diplomatiques avec Tel Aviv après une interruption de dix ans sous Evo Morales.

[9http://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[10https://www.primeralinea.info/me-ofrecieron-detencion-domiciliaria-si-denunciaba-a-evo/

[11La décision du TSE sera confirmée le 7 septembre 2020 par le juge Alfredo Jaimes Terrazas de la troisième chambre constitutionnelle de la ville d’El Alto.

[12Des mesures de régulation du secteur ont provoqué des émeutes en août 2016 et se sont soldées, après la mort de deux manifestants, par le lynchage et l’assassinat du vice-ministre de l’Intérieur, Rodolfo Illanes, venu négocier.

[13 Lire Denis Rogatyuk in Le Vent se lève  : https://lvsl.fr/bolivie-anatomie-du-coup-detat/

[14En 2005, la COB n’a pas appuyé la première élection d’Evo Morales.

[15http://estrategia.la/2020/06/03/bolivia-golpistas-lucran-con-toda-compra-desde-gases-lacrimogenos-a-respiradores/

[16La groupe a été neutralisé par la police le 16 avril 2009 dans un hôtel de Santa Cruz lors d’une opération durant laquelle quatre de ses participants ont été tués – Eduardo Rózsa Flores (croato-bolivien), Michael Dwyer (irlandais) et Arpad Magyarosi (roumano-hongrois).

[17https://eldeber.com.bo/pais/destituyen-al-procurador-general-del-estado-jose-maria-cabrera_200981

[18« Usted Elige », Radio FM 90.1, Chuquisaca.

[19http://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[20https://correodelsur.com/sociedad/20200731_aparece-mujer-que-dice-ser-quien-se-ve-en-el-video-intimo-ruega-que-no-se-difunda-mas.html

[21Quelques eurodéputés Verts et membres du groupe Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ont néanmoins sauvé l’honneur en récusant les propos aussi caricaturaux qu’obscènes de la ministre de facto.

 

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 18:51
Haut-Karabakh, 2015 - Photo Ismaël Dupont

Haut-Karabakh, 2015 - Photo Ismaël Dupont

Devoir de paix

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La guerre fait rage. C'est la guerre depuis le 27 septembre en République d'Artsakh et elle s'étend à l'Arménie. L'autocrate Ilham Aliyev a lancé les armées de l'Azerbaïdjan à l'assaut de la petite et jeune enclave démocratique du Caucase. Ardemment soutenues par le sanguinaire Recep Tayyip Erdogan, les forces armées azéries sont supplées par des mercenaires djihadistes, recrutés en Syrie, chassés du Rojava où ils se sont tristement distingués. Dès les premières heures de l'offensive, les victimes parmi les civils se comptaient par dizaines. Cette guerre doit être stoppée.

Un cessez-le-feu et un processus de paix sont urgents; nul ne peut prévoir l'étendue des conséquences régionales et internationales dramatiques qui, déjà, se font sentir. Tout doit être mis en œuvre pour que le dialogue politique prenne le pas sur le déchaînement de la violence militaire. Aujourd'hui vendredi 9 octobre, Vladimir Poutine prend l'initiative et invite à Moscou les chefs de la diplomatie arménienne et azerbaïdjanaise à venir y conclure une première trêve.

Beaucoup, avec raison, rappellent les racines anciennes du conflit. Mais cette guerre, puisqu'il faut le rappeler, n'était pas inévitable.

Dans une déclaration publiée, moins d'un an auparavant, le Parti communiste français (PCF), inquiet des bruits de bottes venus de Bakou et des provocations successives du président turc, appelait instamment la France, membre du groupe de Minsk, à ouvrir une perspective politique avant que les armes ne sèment à nouveau la mort: «Parce que cela constituerait une première étape dans un indispensable processus d'apaisement et dans la résolution politique du conflit, le PCF demande instamment au Président de la République de prendre acte du processus démocratique par lequel la population du Haut Karabagh a proclamé la République. Le PCF engage également le gouvernement de la France à agir dans les plus brefs délais pour que la Haute-représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, porte avec notre pays cette reconnaissance devant les instances internationales multilatérales. Ces dernières doivent placer les populations du Haut Karabagh, menacées de génocide, sous protection internationale 1.» Rien n'a été fait, ou si peu, si mal, par les membres du groupe de Minsk pour prévenir l'escalade.

En juillet de cette année, des accrochages militaires à la frontière de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan illustraient la volonté du président de cette dernière de quitter les pourparlers de paix et de s'imposer par la voie militaire. Mais tout en appelant à respecter le cessez-le-feu de 2016 et à «reprendre le dialogue», la France, notamment, a semblé déjà résignée à ce que la situation dégénère. En toutes connaissances de cause, puisque 6 mois avant, en janvier, elle s'était félicitée de la conclusion d'un joli contrat de vente d'armes avec Bakou.

Des leçons devront en être tirées. En attendant, aujourd'hui, alors que la désolation et la souffrance règnent, seules les vociférations nationalistes se font entendre.

Tandis qu'à Stepanakert et Erevan, les civils tentent de sauver leur vie, tandis que déjà la moité de la population du Haut Karabakh, soit près de 75 000 personnes, ont fui les bombardement vers l'intérieur du pays, que des centaines de réfugiés sont recueillis en Arménie, les rues de la capitale azérie résonnent, elles, d'appels au génocide. Un cauchemar.

Il est de notre devoir d'opposer à la guerre et la haine, un large et massif front de paix, de solidarité et de fraternité pour imposer que les populations bombardées soient placées sous protection internationale et que les armes se taisent.

Le PCF appelle l'ensemble des défenseur.e.s de la paix, des droits humains et du droit international en France, en Europe, en Arménie, en Azerbaïdjan, en Turquie, en Artsakh à s'unir et à agir pour un arrêt des combats et l'ouverture, sous égide l'ONU, de pourparlers de paix.

Monsieur le Président, la France qui a vendu et vend ses armes tant à l'Azerbaïdjan qu'à l'Arménie malgré l'embargo, ainsi qu'à la Turquie depuis des années, contribuant à une sur-militarisation du Caucase et du Moyen-Orient, a aujourd'hui le devoir et la responsabilité de contribuer à ouvrir un véritable chemin de paix car comme l'écrivit Jean Giono: «Il ne suffit pas d'être pacifiste, même si c'est du fond du cœur et dans une farouche sincérité; il faut que ce pacifisme soit la philosophie directrice de tous les actes de votre vie. Toute autre conduite n'est que méprisable lâcheté.»

Lydia SAMARBAKHSH
Responsable du secteur International du PCF

Haut-Karabakh, conflit entre l'Azerbaidjan et l'Arménie : Devoir de paix - Interventions du PCF et analyse de L'Humanité

Haut-Karabakh : le théâtre d’un conflit sans fin

Mercredi 7 Octobre 2020 - L'Humanité, 7 octobre

Depuis dix jours, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se livrent des combats sans précédent depuis la première guerre du Karabakh, en 1994. Les acteurs et stratégies sont les mêmes.

 

Les affrontements entre Erevan et Bakou pour le Haut-Karabakh ont repris le 27 septembre. Une offensive militaire lancée par l’Azerbaïdjan a déclenché les plus importants combats depuis la fin de la guerre, en 1994. Ce premier conflit n’a jamais été véritablement éteint ou gelé : en 2016, le pays avait été secoué par une guerre de quatre jours. « On y retrouve exactement les mêmes acteurs, vingt-six ans plus tard, avec les mêmes revendications. Des deux côtés, on se préparait à reprendre les armes, en multipliant les déclarations belliqueuses et les tirs le long de la ligne de front chaque année. Les Arméniens ayant plus à perdre dans la remise en cause du statu quo », note Achot, habitant d’Erevan.

 

Les prémices de la première guerre débutent en 1988, en pleine perestroïka. Le nouveau dirigeant Mikhaïl Gorbatchev, qui est arrivé à la tête de l’Union soviétique en 1985, se voit confronté à un des premiers mouvements nationalistes. Pétitions, manifestations, l’enclave du Karabakh réclame son rattachement à la République soviétique d’Arménie en votant en février 1988 l’unification. Cette province peuplée en majorité d’Arméniens, qui a été rattachée à l’Azerbaïdjan en 1921 par Staline, dénonce l’attitude de Bakou à son égard. Ce mouvement est soutenu par d’importantes personnalités arméniennes et russes. Mais Gorbatchev refuse d’appliquer le principe d’autodétermination des peuples prévu dans la Constitution soviétique, par peur que cela n’ouvre d’autres demandes. Cette période d’affrontements politiques débouche sur des affrontements ethniques entre pogrom, comme à Soumgaït, contre des Arméniens, et nettoyage ethnique contre les Azéris. Avec l’effondrement de l’URSS, en 1991, naît le premier conflit « indépendantiste ». La république du Haut-Karabakh de l’Artsakh proclame son indépendance en 1992 et entraîne un conflit armé régional. Les deux parties se sont lancées dans une course à l’armement. L’Azerbaïdjan se tourne déjà vers la Turquie.

« Dans les années 1990, on a assisté aux mêmes scènes de maisons détruites soufflées par des tirs de missile ou d’obus, d’immeubles en feu, d’écoles en cendres, d’enfants, de femmes et de personnes âgées qui fuient en désordre les zones des combats dans des vieux bus hors d’âge. Mais aussi de caves et de souterrains sous les maisons abritant à la lueur de maigres bougies ceux qui n’ont pas pu fuir  », se remémore le journaliste Jean Royan qui a couvert le conflit. À l’époque, la ville de Stepanakert avait déjà essuyé d’importants tirs d’artillerie. Mais elle était alimentée en eau et en électricité, à la différence d’Erevan. La capitale arménienne, qui avait essuyé un violent séisme en 1988, subissait également un terrible blocus mené par Bakou, la privant de nombreuses choses. « À ces situations dramatiques pour les civils, s’ajoutait à l’époque un flot ininterrompu des réfugiés qui erraient sur les routes, Arméniens d’Azerbaïdjan ou Azéris d’Arménie. Des familles se retrouvaient dans des abris de fortune, dans un dénuement total », poursuit le reporter.

Des équipements militaires plus sophistiqués

Mais, sur le terrain, la différence est nette entre les deux périodes. Lors du premier conflit, les Arméniens, avec les troupes d’autodéfense du Karabakh soutenues par Erevan, se trouvaient à l’offensive et ont réussi à s’imposer militairement. Aidés par les Russes, ils avaient réussi à se saisir d’une zone tampon autour de l’enclave. Cette fois-ci, Bakou est à l’offensive pour récupérer les territoires azéris, dénonçant l’inertie du groupe de Minsk, créé en 1992 pour trouver une issue diplomatique (dépendant de l’OSCE) et chauffé à blanc par Ankara. Pour l’enseignant-chercheur à Sciences-Po et journaliste Gaïdz Minassian, « la différence réside aussi dans le fait que les deux États (Arménie et Azerbaïdjan) ont fait l’expérience d’un processus de paix, d’un cessez-le-feu même précaire et de discussions diplomatiques. L’autre nuance entre les deux conflits porte sur les équipements militaires beaucoup plus importants et sophistiqués, notamment du côté azéri, et sur un Caucase intégré à la mondialisation ».

Ce nouveau conflit utilise les mêmes méthodes. Le recours à des mercenaires turkmènes ou syriens et l’appui de conseillers militaires sont à l’œuvre du côté azerbaïdjanais via les autorités turques. Leurs forces sont équipées de drones de fabrication israélienne, armes qui n’existaient pas à l’époque du conflit. « En 1991, les Azéris affirmaient que des mercenaires russes appuyaient les troupes arméniennes, qui recevaient des primes pour chaque matériel militaire détruit. Mais les militaires azéris rejetaient toute accusation sur l’appui dans leurs rangs de conseillers turcs, justifiant que de nombreux officiers étaient des anciens d’Afghanistan avec suffisamment d’expérience du terrain… » rappelle Jean Royan.

Un cessez-le-feu est signé à Moscou le 16 mai 1994

Le bilan de la première guerre a atteint les 30 000 morts et plus d’un million de réfugiés en Azerbaïdjan et en Arménie. Un cessez-le-feu est signé à Moscou le 16 mai 1994, Bakou acceptant l’arrêt des combats pour éviter une déroute. Erevan obtient le contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-Karabakh et des territoires adjacents. Cela représente jusqu’à 14 % du territoire de l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan. « Le rôle de la Turquie a également évolué. Ankara a souhaité casser ce processus de paix pour s’afficher, comme sur d’autres dossiers, comme un acteur incontournable dans ce conflit au même titre que la Russie. Est-ce dans le groupe de Minsk ou dans un autre format avec la Russie ? » interroge Gaïdz Minassian, auteur du livre les Sentiers de la victoire. Aujourd’hui, on déplore déjà plus de 300 morts.

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 18:47
République démocratique du Congo.  La justice dérange ceux qui veulent le chaos - Marc de Miramon interroge le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix 2018 - L'Humanité, 13 octobre 2020

République démocratique du congo. « La justice dérange ceux qui veulent le chaos »

Mardi 13 Octobre 2020

Prix Nobel de la paix 2018 pour son travail de réparation des femmes victimes de viol en RDC, le docteur Denis Mukwege se bat pour la fin de l’impunité dans son pays.

 

Denis Mukwege Gynécologue et prix Nobel de la paix 2018

Depuis quinze ans, plus de 40 000 femmes ont été soignées par vos équipes alors qu’une paix a officiellement été signée en RDC en 2003. Où en est cette guerre quasi oubliée ?

Denis Mukwege La situation politique, sécuritaire et humanitaire est très grave, pourtant nous percevons un effet de fatigue et une certaine lassitude de la communauté internationale, malgré le fait que la situation humanitaire est encore l’une des plus tragiques au monde, notamment en termes de personnes déplacées (plus de 5 millions) et alors que climat sécuritaire et politique reste très préoccupant et volatil. Sur le plan politique, les élections de 2018, qui ont eu lieu après deux ans de retard, n’ont été ni transparentes ni régulières, et les institutions d’appui à la démocratie telles que la Cour constitutionnelle et la Commission électorale ont perdu leur légitimité et leur crédibilité. Au niveau sécuritaire, il existe toujours plus d’une centaine de milices qui sèment la terreur dans de nombreuses régions. Un récent rapport du Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme en République démocratique du Congo (RDC) s’alarme de la détérioration de la situation des droits humains dans les provinces en conflit, en particulier en Ituri, au Nord et au Sud Kivu, mais aussi au Tanganyika, et a documenté plus de 4 000 violations et atteintes aux droits de l’homme sur l’ensemble du territoire de la RDC au cours du premier semestre de l’année 2020, parmi lesquelles on compte un bilan humain très lourd de plus 1 300 morts ! Chez nous, les chiffres ne diminuent pas du tout. Rien qu’au mois d’août, au niveau de mon hôpital à Panzi et dans les centres hospitaliers que nous gérons dans le Nord et le Sud Kivu, nous avons reçu 248 victimes de violences sexuelles, ce qui fait en moyenne 8 par jour. Pourtant, nous pensons que le chemin de la paix existe, et il passera par la justice, par une gouvernance démocratique et un commerce transparent et responsable des minerais.

Votre ancien hôpital, celui de Lemera, a été la cible d’une violente attaque en 1996, que s’est-il passé ?

Denis Mukwege Le 6 octobre 1996, le monde dans lequel j’avais commencé ma vie professionnelle s’est écroulé : plus de 35 de mes patients et des membres du personnel soignant de l’hôpital de Lemera, dans la province du Sud Kivu, ont été sauvagement massacrés. Cette date restera pour toujours gravée dans ma mémoire et marque le début de la première guerre du Congo (1996-1998) et des atrocités de masse commises dans notre pays. Les troupes de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) qui se présentaient comme des « libérateurs », dirigées par Laurent Désiré Kabila et soutenues par le Rwanda commencèrent leur marche à travers le pays pour en chasser les Hutus et mettre fin à l’ère du maréchal Mobutu. Ce crime de guerre commis à l’hôpital de Lemera est répertorié dans le rapport Mapping des Nations unies parmi les violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises en RDC entre 1993 et 2003. Vingt-quatre ans après ce massacre, rien n’a été fait pour rendre justice aux victimes et à leur famille, ni pour honorer la mémoire de ceux qui reposent dans une fosse commune sans la moindre plaque commémorative. C’est inacceptable.

Depuis, vous avez été vous-même victime de plusieurs tentatives d’assassinat. Pouvez-vous nous raconter de quelle manière votre vie a été menacée ?

Denis Mukwege Dans un monde d’inversion de valeurs, où la manipulation et les mensonges sont légion, dire la vérité, dénoncer la violence et les massacres, et réclamer la fin de l’impunité nous exposent en effet à diverses menaces et intimidations. Le 26 octobre 2012, j’ai échappé de justesse à une tentative d’assassinat. Ma famille a été séquestrée et mon gardien et ami de toujours est d’ailleurs mort en cherchant à me sauver la vie. Plus récemment, notre plaidoyer pour la justice transitionnelle dérange ceux qui ont intérêt à maintenir le chaos organisé en RDC et qui cherchent à éluder la justice et leurs responsabilités. J’ai reçu divers messages menaçants, ainsi que mon épouse et certains proches collaborateurs.

Le conflit en RDC est considéré comme le plus meurtrier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et vous tentez de mettre en lumière ces crimes en exhumant le rapport Mapping, rendu public en 2010. Comment expliquez-vous cette indifférence de la communauté internationale ?

Denis Mukwege Aucune famille, aucune communauté n’a été épargnée par ces décennies de conflit armé. Il faut briser ce cycle de la violence et de l’impunité. Personne ne peut dire que l’on ne sait pas ce qu’il se passe en RDC. La communauté internationale y est largement présente depuis des décennies. Les sources d’information crédibles et fiables ne manquent pas. Jour après jour, mois après mois, année après année, de nouvelles violations des droits humains sont documentées, rapportées et analysées. L’absence de mise en œuvre des recommandations formulées dans le rapport Mapping est particulièrement choquante quand on connaît l’ampleur et la gravité des crimes commis. Il faut se souvenir que, même avant sa sortie, des pays incriminés dans le rapport ont fait de fortes pressions pour que ce dernier ne soit pas publié. Nous saluons le courage de la Haut-Commissaire des Nations unies en fonction à l’époque, Me Navi Pillay, d’avoir néanmoins publié le rapport en 2010, mais nous déplorons l’absence de réaction de la communauté internationale et ce système de à « deux poids, deux mesures » qui lui fait perdre toute crédibilité face aux injustices de notre monde.

Paul Kagame a violemment réagi à la publication du rapport Mapping, et accuse ses auteurs de vouloir transformer le Rwanda de pays victime en pays bourreau. Comprenez-vous cette colère de Kigali ?

Denis Mukwege Nous pensons que seule une justice indépendante et impartiale est habilitée à établir les chaînes de responsabilités militaires et politiques pour les crimes graves répertoriés dans le rapport Mapping. Personne ne cherche à minimiser la gravité du génocide rwandais, mais chacun doit répondre de ses actes. Des crimes graves ont aussi été commis en RDC par toute une série d’acteurs étatiques et non étatiques, congolais et étrangers. De nombreuses armées étrangères, y compris celles du Rwanda et de l’Ouganda, sont intervenues sur le territoire congolais. Ces mêmes pays ont téléguidé des milices en RDC. Ces faits sont documentés et connus de tous. Chacun doit faire face à ses responsabilités.

La diplomatie américaine en RDC vient d’affirmer soutenir « les efforts visant à obtenir justice et à mettre fin à l’impunité », en se référant explicitement à ce même rapport Mapping. Avez-vous le sentiment que vos efforts sont en train de changer concrètement la situation ?

Denis Mukwege Les lignes commencent, en effet, à bouger. L’ambassadeur Hammer est venu nous rendre visite à l’hôpital de Panzi récemment et a réaffirmé que les États-Unis soutiennent les efforts visant à obtenir justice et à mettre fin à l’impunité en RDC. Il faut saisir ce « momentum », et nous sommes avant tout très inspirés par le réveil de la population congolaise, qui s’engage avec de plus en plus de conviction pour exiger que la justice soit rendue. À l’occasion des dix ans de la publication du rapport Mapping, le 1er octobre 2020, des manifestations pacifiques ont eu lieu à Bukavu, à Goma et dans de nombreux endroits du pays, et même en Europe, à Paris, à Bruxelles et à Genève, ce qui nous donne beaucoup d’espoir. Nous sommes encore au début de ce processus de justice transitionnelle, qui, nous l’espérons, nous amènera de la dictature à la démocratie et de la guerre à la paix.

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