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29 août 2019 4 29 /08 /août /2019 05:09

 

Surenchère électoraliste oblige, les deux chefs d’État interdisent le territoire israélien à deux élues du Congrès, critiques de la colonisation.

Depuis leur élection lors du scrutin dit de mi-mandat en novembre 2018 à la Chambre des représentants, Ilhan Omar et Rashida Tlaib sont une cible récurrente du locataire de la ­Maison-Blanche, qui a multiplié les allusions les plus lourdes sur le danger que représenterait l’accès aux ­responsabilités de ces deux jeunes femmes musulmanes – une première au Congrès. L’une, fille de réfugiés somaliens, vit dans le Minnesota. L’autre, fille de Palestiniens, réside dans le Michigan et est née aux États-Unis. Déterminé à jouer à fond la carte des éclats les plus populistes et racistes, Trump n’avait pas hésité à leur demander de « retourner » dans les pays dont leurs familles étaient originaires. Sans peur de se contredire quand il se prononce, désormais, pour qu’elles soient au moins bannies du territoire israélien.

Effets contre-productifs

Le principal prétexte saisi par les potentats états-unien et israélien est l’appartenance des deux élues au mouvement Boycott, désin­vestissement et sanctions (BDS), qui vise la politique coloniale israélienne. Une ­implication jugée sans doute d’autant plus impardonnable qu’elles avaient prévu de rencontrer des… militants pacifistes israéliens et palestiniens.

Le fait des deux princes destiné d’évidence à mobiliser le noyau dur nationaliste et ultraréactionnaire de leur électorat respectif pourrait toutefois avoir des effets contre-­productifs. Aux États-Unis, même chez les républicains, on s’inquiète d’un « abaissement » de la fonction présidentielle. Et les démocrates font bloc avec les deux élues, la sénatrice Elizabeth Warren, candidate à la présidence, qualifiant de « honteuse » l’initiative des deux compères.

La décision d’Israël d’interdire, jeudi 15 août, l’accès à son territoire à Ilhan Omar et Rashida Tlaib, deux représentantes démocrates qui avaient organisé ce déplacement de longue date, illustre, à sa manière, la faiblesse relative des deux dirigeants proches de leurs extrêmes droites respectives, à la tête des États-Unis et d’Israël. La sanction, une première dans l’histoire des relations entre les deux pays, possède en effet une double dimension électoraliste. Elle intervient quelques semaines avant des législatives qui s’annoncent difficiles pour un premier ministre israélien impliqué dans de redoutables affaires politico-financières. Quand son complice Donald Trump a entamé une campagne pleine d’incertitudes pour sa réélection en 2020. Le locataire de la Maison-Blanche apparaît comme le vrai ini­tiateur de ce double bannissement, après qu’il a pesé en sa faveur auprès de son « ami » en déclarant que cela « serait le signe d’une grande faiblesse d’Israël s’il autorisait » les deux élues à entrer sur son territoire.

Bruno Odent

 

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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 05:13

 

Guerre commerciale avec la Chine, Gafam, Brexit, Iran… Donald Trump s’est montré inflexible, avec l’appui de nouveaux alliés, loin du consensus formel des G7 précédents.

Les rapports de forces ont bougé

Il était bien difficile, hier, d’enregistrer de véritables points de convergence jusque entre pays réputés alliés au sein de l’Union européenne, comme l’a regretté le président sortant du Conseil européen, le libéral polonais Donald Tusk, estimant que la réunion de Biarritz était « peut-être la dernière occasion de restaurer (notre) communauté politique ». Au-delà des fissures entre présumés alliés comme Paris et Berlin sur l’attitude qu’il conviendrait d’adopter à l’égard de l’Amazonie, du Mercosur et donc du Brésil de Bolsonaro, une ligne de fracture essentielle est apparue entre partisans d’une politique national-libérale, comme celle de Donald Trump, et d’autres dirigeants encore convaincus du bien-fondé d’une approche plus multilatérale de la mondialisation capitaliste.

Les rapports de forces ont indiscutablement bougé au sein de l’instance. Sur les sept chefs d’État, deux au moins, outre le locataire de la Maison-Blanche, penchent en faveur d’une approche plutôt nationaliste pour gérer les affaires de la planète : le Japonais Shinzo Abbe et le tout nouveau premier ministre britannique, Boris Johnson. Et ce n’est pas ce malheureux Italien Giuseppe Conte, en proie à une crise politique majeure dans son pays, potentiel prélude à une nouvelle percée de l’extrême droite, qui aura pu infirmer cette tendance générale.

Symbole de cette fracture entre grandes puissances occidentales : l’annonce de la création d’une vaste zone de libre-échange entre les États-Unis et le Royaume-Uni, censée compenser, et au-delà, les difficultés d’un Brexit, fût-il dur, après la date du 31 octobre fixée par le premier ministre britannique. Donald Trump et Boris Johnson n’ont eu de cesse d’afficher leur complicité à Biarritz. Le locataire de la Maison-Blanche a promis la conclusion prochaine « d’un très grand accord commercial, le plus grand qu’il n’y a jamais eu ». Ce sera « un fantastique accord », a acquiescé dans la foulée le résident du 10 Downing Street.

Tout le reste est marqué par l’intransigeance à toute épreuve du président des États-Unis. Il a confirmé combien il entendait maintenir le cap sur la guerre économique avec la Chine. Pas plus tard que vendredi dernier, Washington a décidé de relever de 25 % à 30 % la taxation portant sur 250 milliards de dollars de produits chinois, et de 10 % à 15 %, celle touchant quelque 300 milliards de dollars d’autres marchandises. Pékin avait annoncé des représailles sur les premières attaques tarifaires des États-Unis, à hauteur de 75 milliards de dollars de productions états-uniennes. Et Trump a exclu explicitement à Biarritz toute désescalade. Or, la poursuite de ce bras de fer constitue l’un des facteurs qui pourrait aggraver la tendance générale observée vers un ralentissement mondial, qui a déjà des répercussions sur l’Europe et pourrait en avoir jusque sur les États-Unis. Au point d’y rendre une récession inéluctable, jugent de nombreux économistes outre-Atlantique.

En dépit des risques annoncés, Donald Trump reste donc inflexible, convaincu que le rétablissement de la domination de l’Empire américain passe par l’unilatéralisme et sa « diplomatie du deal » ; une « diplomatie » qui intègre toutes les dimensions du rapport de forces, politique, économique et militaire, pour imposer une décision favorable.

Menace de représailles

Fort d’un soutien de Wall Street, devenu désormais bien plus ostensible, le président des États-Unis a fait preuve de la même intransigeance pour contrer toute velléité, notamment française, de taxer les Gafam, les multinationales états-uniennes qui dominent le marché du numérique. Il a réitéré sa menace de représailles en taxant les vins français.

À l’heure où son ami Benyamin Netanyahou bombardait, sans autre forme de procès, des positions de forces réputées proches de Téhéran en Syrie et au Liban (voir page 15), Trump s’est montré tout aussi inflexible sur le dossier dit du nucléaire iranien. Lui qui a déchiré l’accord historique signé en 2015 n’entend même pas reprendre langue avec Téhéran. Et Emmanuel Macron, qui se faisait fort de couper court aux périls en tentant une conciliation entre les deux parties, a dû piteusement reconnaître son impuissance en déclarant que tous allaient continuer à agir… « chacun dans son rôle ».

Malgré les efforts des uns, des autres et leurs fausses connivences affichées, il était difficile de ne pas repérer la profondeur des désaccords enregistrés à ce G7 de Biarritz sur la plupart des sujets clés : climat, commerce, Iran, éventuelle taxation des géants du numérique. Ce sommet fut celui des clivages, reflet des contradictions entre les grandes puissances occidentales. Et cela même s’il avait été décidé prudemment, après le fiasco enregistré au précédent G7 au Canada, de ne plus se prêter à l’exercice d’une déclaration commune qui relevait jadis déjà du grand art pour les sherpas diplomates assujettis à cette tâche.

Bruno Odent

 

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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 05:10

 

À l’hôpital universitaire de Palerme, la docteure Antonietta Lanzarone a ouvert depuis un an une consultation dédiée aux migrants ayant subi des tortures afin de leur délivrer un certificat médical qu’ils peuvent ajouter à leur demande d’asile. Ils y trouvent une écoute dont ils ont rarement pu bénéficier auparavant.

Palerme (Italie), de notre correspondante.– Il y a dans les « OK » et les « va bene » répétés de la docteure Lanzarone la délicate tentative de dire que tout ira bien, malgré un récit fait de violences qui semblent ne jamais finir. En face d’elle, de l’autre côté du bureau marron, R., un Ivoirien de 19 ans dont l’italien courant parvient à rendre tous les détails du long voyage qui l’a amené jusqu’à elle, dans ce bureau impersonnel de l’hôpital Policlinico de Palerme.

Trois ans plus tôt, au mois d’août 2016, R. posait le pied sur le quai du port d’Augusta, dans ce bout de Sicile cerné par les usines pétrochimiques. Depuis, sa demande d’asile a été rejetée une première fois. « J’ai pleuré quand la responsable du centre d’accueil me l’a dit, confie-t-il à la légiste. Ils ne m’ont même pas laissé raconter mon histoire en détail comme on est en train de le faire ici. » Un instant, elle lève la tête des feuilles volantes sur lesquelles elle consigne soigneusement chaque réponse. « La commission a une manière différente de procéder. Ils doivent donner des réponses. Je comprends que tu le vives comme une injustice, mais nous, on repart de zéro », précise-t-elle, avant de revenir aussitôt aux brûlures de briquet mentionnées par R. peu avant.

Depuis le mois de mai 2018, la légiste a reçu à l’hôpital 93 migrants, dont 11 mineurs qui souhaitent obtenir un certificat médico-légal attestant des violences qu’ils affirment avoir subies. Dans un contexte de durcissement des conditions requises pour obtenir l’asile, chaque document peut compter. Pour mener à bien cette activité encore en rodage, elle est assistée de trois autres légistes et d’une psychologue, et travaille en partenariat avec les autorités sanitaires régionales et la Clinique légale pour les droits de l’homme de l’université de Palerme.

En octobre dernier, un premier décret-loi sur la sécurité entrait en vigueur, supprimant notamment la protection humanitaire, qui était, avec le statut de réfugié et celui de protection subsidiaire, l’une des trois formes de protection que peut octroyer la commission territoriale aux demandeurs d’asile. Au mois de juin 2019, selon les derniers chiffres publiés par le ministère de l’intérieur italien, le taux de rejet des demandes d’asile est de 82 %. À titre de comparaison, en mai 2018, avant l’arrivée au gouvernement de la Ligue et du Mouvement Cinq Étoiles, il était de 61 %, alors que 28 % des demandeurs obtenaient la protection humanitaire. R., lui, a fait appel de la décision de la commission et espère que le rapport médico-légal pourra donner du poids à ses déclarations.

« L’entretien dure au moins deux heures. Je fais l’investigation de l’histoire médicale des patients », explique la légiste, qui applique rigoureusement les règles définies par le protocole d’Istanbul, également appelé Manuel pour enquêter efficacement sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. « C’est éprouvant mais nécessaire pour établir le rapport de compatibilité entre ce qu’on me dit et ce que je vois sur le corps. »

Au récit fait par R. de violences intrafamiliales, d’une attaque à la machette et un peu plus tard de brûlures au briquet faites par un gang qui l’a dépouillé, la question de la médecin est la même : « Est-ce que ça a laissé des traces ? » En silence, R. tend la main, montre ses avant-bras, lève son T-shirt. « OK, va bene », répète la Dre Lanzarone. Ces mêmes mots qu’elle prononcera un peu plus tard, une fois l’entretien terminé, en photographiant chaque balafre, chaque plaie, chaque endroit du corps dont la couleur sombre s’est évaporée sous les supplices. Délicatement, pour chaque blessure, elle dépose une réglette millimétrée sur la peau meurtrie.

Dans ce métier, la vérité se mesure. « Ça peut sembler aberrant parce que, sur le visage de la personne qui vous fait un tel récit, on peut lire la souffrance, mais, pour une série de raisons, notamment légales, il me faut être la plus objective possible et connaître dans les moindres détails tout ce qui s’est passé », raconte la médecin légiste, dont le quotidien était jusque-là plutôt fait d’accidents de la route, de suicides ou de règlements de comptes.

Puis, dans la nuit du 27 au 28 août 2015, le navire militaire suédois Poseidon amarre au port de Palerme. À bord, 571 migrants et 52 corps récupérés après le sauvetage d’une embarcation de bois au large des côtes libyennes, presque tous asphyxiés dans la soute où ils avaient été enfermés. Pour ramener leurs corps à quai, une grue a fendu de son ronronnement le silence qui enveloppait le port, interrompant momentanément le ballet des combinaisons blanches qui s’activaient à terre, pour y déposer un énorme conteneur frigorifique.

Cette nuit-là, la jeune interne en médecine légale fêtait ses 28 ans. Tout le département de médecine légale de l’hôpital est alors réquisitionné. En quarante-huit heures, ils effectuent toutes les autopsies, dans des conditions de fortune, au cimetière des Rotoli, qui toise la mer depuis les hauteurs de la ville.

D’autres bateaux sont arrivés, d’autres corps aussi. « On a d’abord remarqué sur les corps des traces liées aux conditions de la traversée, des contusions, des coupures, des signes de déshydratation, des brûlures sur ceux qui parfois étaient entassés dans la salle des machines ou des brûlures de carburant, se souvient Antonietta Lanzarone. Il y avait aussi des lésions plus anciennes. On pouvait supposer qu’elles remontaient au séjour dans les pays d’origine ou au passage en Libye, mais dans les deux cas, on s’est dit que si on retrouvait ces blessures sur les cadavres, alors nous en retrouverions sûrement aussi sur les corps de ceux encore en vie. »

Lorsqu’elle commence les entretiens, la légiste découvre alors l’histoire de ces blessures. Certaines sont le souvenir d’accidents ou de rites tribaux, d’autres en revanche racontent à elles seules les parcours de migration et, surtout, la systématisation des tortures et des actes dégradants dans les prisons libyennes.

Un patient, par exemple, avait la plante des pieds décolorée après avoir été contraint de marcher dans une pièce dont le sol était couvert d’un liquide, « probablement un produit chimique étant donné les brûlures », ajoute la légiste. « Cette situation relève d’une anomalie complète, d’abord parce que, d’un point de vue médico-légal, mon travail porte d’habitude sur des lésions récentes, alors que là, il faut remonter à des lésions de longue date et surtout, parce que rencontrer de telles cicatrices, c’est anormal, c’est inhumain », tranche le médecin.

Parmi les migrants rencontrés, certains sont arrivés en Italie deux ou trois ans plus tôt, à l’instar de R. Sur tous les patients qu’elle a vus, 55 % avaient subi des mauvais traitements dans leur pays d’origine et 91 % lors de leur passage en Libye. « On retrouve de manière systématique certaines tortures, de la privation de nourriture ou d’eau, à la falanga, qui consiste à attacher quelqu’un par les chevilles et à le frapper de manière continue avec des bâtons ou des tubes de plastique rigides de la plante des pieds au talon », détaille Antonietta Lanzarone. « Comme toutes les formes de torture, c’est très insidieux, car cela laisse peu de traces visibles de l’extérieur, mais le patient aura des douleurs pendant longtemps, il aura des difficultés à marcher », poursuit-elle.

 « De la Libye, je n’ai pas de traces visibles. Quand on nous torturait pour qu’on crie au téléphone et qu’on demande de l’argent à nos familles, on nous frappait avec des tubes de plastique », s’excuserait presque R., qui garde aussi de fortes douleurs aux genoux après le voyage dans le désert nigérien, pendant lequel on l’a frappé pour qu’il monte dans le 4x4, en se contorsionnant comme si son corps était celui d’un pantin.

C’est la limite de la consultation médico-légale : certaines cicatrices sont invisibles. « Le plus difficile, ce sont les violences sexuelles », reconnaît la Dre Lanzarone. 20 % des patients en ont été victimes, dont la totalité des 12 femmes rencontrées. « Sept hommes m’ont raconté des viols, soit par sodomie, soit parce qu’on les a obligés à violer d’autres femmes, confie le médecin. Ils pourraient être bien plus nombreux en réalité, car le fait que je sois une femme médecin ou la honte peuvent être des facteurs qui les retiennent de parler. »

Chaque fois, les patients sont orientés vers un urologue ou une gynécologue. Il y a aussi les séquelles psychologiques, souvent difficiles à déterminer. « Ce sont des entretiens qui peuvent amener à une reviviscence du trauma. C’est déjà arrivé qu’il faille interrompre les questions ou programmer une seconde visite », explique la médecin. À ses côtés, la psychologue Valeria Tullio observe chaque réponse de R., ses hésitations, sa manière de parler et de décrire son histoire.

Sur l’ensemble des entretiens, 60 % des patients présentent des troubles psychologiques ou psychiatriques et 77 % des problèmes de somatisation. « Après cet incident, tu réussissais à dormir ? » interrompt-elle, lorsqu’il raconte avoir été terrassé par une « maladie mystique » après une énième agression des gangs de son quartier. « Tu trouvais la force de te lever du lit ? »

Cette force, il la trouve quelques semaines plus tard, lorsqu’un ami lui avance de l’argent pour aller se faire soigner en Europe. « Quand je suis arrivé, je pleurais tous les matins dans le premier centre d’accueil, et puis c’est passé, confie le jeune homme. Aujourd’hui, je préfère ne pas sortir la nuit et surtout, j’ai vraiment peur quand j’entends les feux d’artifice. Ça me rappelle les tirs pendant la crise en Côte d’Ivoire, en 2010. Des fois, j’oublie que tout ça, c’est fini. »

 

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26 août 2019 1 26 /08 /août /2019 04:56

 

Il va être au cœur des discussions du contre-G7 qui s’ouvre ce mercredi à Hendaye. L’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, ratifié par l’Assemblée nationale le 23 juillet, fera venir dans nos assiettes un bœuf nourri avec des substances interdites en Europe.

Il a suscité la colère des agriculteurs au moment de sa ratification en plein cœur de l’été : en Saône-et-Loire, dans le Cantal, en Corrèze et dans la Creuse, des députés ont été pris à partie, l’un d’eux a vu sa permanence murée, des éleveurs se sont rassemblés pour protester ici et là. Le Ceta, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, déjà en vigueur depuis dix-huit mois (il a été voté par le Parlement européen en février 2017) et approuvé côté français par l’Assemblée nationale le 23 juillet, a suscité une vive opposition du côté des deux principaux syndicats agricoles. FNSEA et Confédération paysanne ont dénoncé tous deux, malgré leurs divergences de fond, un accord dangereux pour notre alimentation et notre environnement.

À l’heure où le contre-sommet du G7 s’ouvre à Hendaye pour faire émerger des alternatives et des solutions face à l’urgence climatique et aux traités de libre-échange en amont du rassemblement des sept puissances les plus riches de la planète ce week-end, Mediapart a décidé de décrypter le volet alimentaire de cet accord canado-européen, tant l’impact va être lourd dans nos assiettes et sur notre environnement.

Trois filières, en particulier, sont concernées : la filière bovine – avec l’ouverture, pour les Canadiens, d’un quota de 64 750 tonnes de viande exemptées de droits de douane –, la filière porcine – 75 000 tonnes de viande exemptées de droits de douane –, et la filière du froment – 100 000 tonnes.

Les filières de production européenne ne sont pourtant pas en manque, et le développement du commerce international est en contradiction totale avec l’urgence de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais la portée du Ceta va encore plus loin. Les standards de la production bovine outre-Atlantique n’ont en effet rien à voir avec ceux du continent européen. Les conséquences ne sont pas anodines : en termes de bien-être animal, d’impact sanitaire, de biodiversité et de lutte contre le changement climatique, l’importation de viande de bœuf canadienne va bousculer les équilibres agroalimentaires européens, pourtant déjà largement perfectibles en matière de préservation de l’environnement.

Car la production canadienne repose sur un modèle intensif poussé à l’extrême : deux tiers des exploitations bovines comptent plus de 10 000 bêtes. Une échelle incomparable avec la taille des fermes en France où l’on trouve, en moyenne, 60 à 70 vaches. Ces exploitations, que l’on appelle outre-Atlantique les feedlots, parquent les bêtes les unes sur les autres dans des zones d’engraissement à ciel ouvert, hiver comme été. Nul pâturage dans ces fermes industrielles, mais de la boue et du maïs OGM qui constitue 80 % de l’alimentation (on peut s’en faire une idée dans cette vidéo réalisée en 2014 par Interbev, association interprofessionnelle qui représente et défend les intérêts de l’ensemble de la chaîne agroalimentaire de la filière bovine). Le transport du bétail pose aussi question : en Europe, l’acheminement à l’abattoir est limité à quatre heures de trajet. Au Canada, où il n’existe aucun texte législatif sur la question du bien-être animal, la limite est de huit heures.

Autre problème majeur de la production bovine canadienne : les substances ingurgitées par l’animal. Si le modèle agricole européen, développé depuis des décennies par les pouvoirs publics et encouragé par la PAC (Politique agricole commune), reste adossé à un schéma productiviste qui a déjà fait d’innombrables dégâts, il faut reconnaître que prises de conscience, épidémies et scandales agroalimentaires ont, depuis une vingtaine d’années, fait évoluer la législation. Rien de tel au Canada, où un total de quarante-six substances actives interdites en Europe sont utilisées comme pesticides dans la chaîne de production.

L’une de ces substances, c’est l’atrazine, un herbicide interdit dans l’UE depuis 2003. Diagnostiqué comme ayant des effets néfastes dans le développement de l’embryon humain par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et quelques années plus tard par l’université de Berkeley en Californie, il est massivement utilisé dans la filière bovine canadienne pour sa fonction d’« activateur » qui permet aux bêtes de prendre plus de poids plus rapidement.

Autres substances interdites dans l’élevage européen : les farines animales. Contrairement à ce qu’assurent le gouvernement et les défenseurs de l’accord, rien n’est dit, dans le Ceta, sur le respect de l’interdit européen concernant le bœuf importé. Perspective d’autant plus inquiétante que l’Agence canadienne d’inspection des aliments a confirmé le 19 juillet à l’agence de presse Agra Presse que la législation canadienne autorisait l’utilisation de certaines protéines de ruminant dans l’alimentation de ces mêmes ruminants, comme les farines de sang et la gélatine.

Cela va à l’inverse du principe de non-cannibalisme de la production européenne, imposé en France et en Europe après le scandale de la vache folle à la fin des années 1990. Le règlement sur l’alimentation du bétail au Canada, lui, n’a pas changé depuis 1983 et les farines animales y sont bel et bien autorisées, comme on peut le constater sur le site de la législation canadienne.

Les antibiotiques s’ajoutent à cette longue liste de substances problématiques. Non pas que ceux-ci soient interdits dans les élevages français, mais ils y sont limités à un usage thérapeutique, alors qu’au Canada ils sont également utilisés comme activateurs de croissance, ce qui ne se fait plus en Europe depuis 1996. En outre, les bêtes ne peuvent être conduites à l’abattoir moins de quatre mois après leur dernière absorption d’antibiotiques. Il n’existe pas de telle règle au Canada.

Incohérences

Bref, le bœuf qui arrive dans nos supermarchés grâce au Ceta n’est pas du tout produit dans les mêmes conditions que sur le continent européen, et l’UE ne pourra pas imposer ses normes de production à son partenaire d’outre-Atlantique. D’ailleurs, Ottawa et Washington n’ont jamais caché leur ambition de contester les règles européennes, qui, à leurs yeux, entravent le commerce international. Après l’interdiction européenne du bœuf aux hormones américain, les deux pays avaient ainsi obtenu de l’organe de règlement des différends de l’OMC, en 2008, qu’il autorise des sanctions commerciales contre l’UE. Sanctions par la suite suspendues en l’échange de l’octroi aux États-Unis de quotas exemptés de droits de douane… Les deux pays, avec d’autres, formulent aussi régulièrement des critiques vis-à-vis de la réglementation européenne sur les perturbateurs endocriniens.

Il n’y a finalement qu’un point dans le Ceta sur lequel le Canada s’engage, il s’agit l’utilisation d’hormones. Bœufs et porcs à destination de l’UE ne pourront pas avoir été nourris aux hormones et aux anabolisants. Cela implique le développement d’une filière spécifique pour l’exportation, tant la production en Amérique du Nord repose massivement sur ces substances.

Comment vérifier que ce mince engagement est respecté ? Le Ceta, comme l’accord commercial à venir avec le Mercosur (entériné en juillet à Bruxelles par la Commission sortante), prévoit la possibilité de contrôle de la chaîne de production canadienne par les autorités européennes. Mais ces contrôles seront organisés en collaboration avec les autorités locales, donc ils n’auront rien d’inopiné ni d’indépendant. Pour la FNB, l’Institut français de l’élevage bovin, ce n’est donc pas une garantie suffisante. L’organisme pointe en outre le manque de moyens du côté des services sanitaires européens pour contrôler la viande à l’arrivée.

D’autant qu’il est difficile de déterminer les substances ingurgitées par l’animal quand on est face à des conteneurs de viande transformée… Et dans l’Hexagone comme en Europe, il y a déjà bien des abus qui échappent aux contrôles. « On ne peut pas vérifier sur de la viande découpée si elle a été traitée aux hormones. C’est quelque chose qu’on ne peut voir que sur des animaux vivants », assure Patrick Bénézit, secrétaire général adjoint de la FNSEA, joint par Mediapart.

Pourtant différents rapports avaient alerté à temps sur les conséquences néfastes du Ceta et sur ses aberrations vis-à-vis des règlements européens. L’un d’eux, que l’on peut difficilement attribuer à un lobby ou à une prise de position radicale, le rapport Schubert, commandé il y a deux ans par le gouvernement et rédigé par une commission d’universitaires, relevait : « Rien n’est prévu dans l’accord Ceta en ce qui concerne l’alimentation des animaux (utilisation de farines animales et de maïs et soja OGM, résidus de pesticides…), l’utilisation des médicaments vétérinaires (notamment des antibiotiques) en élevage, le bien-être des animaux (élevage, transport et abattage). »

La longue étude concluait, entre autres, sur le risque d’influence grandissante des lobbies dans la décision publique avec le mécanisme de coopération réglementaire entre l’UE et le Canada, au caractère illusoire des contrôles sanitaires, et à la nocivité du traité pour le climat. On y lisait : « On peut regretter que cet accord de nouvelle génération ne prenne pas mieux en compte les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique et de développement durable en promouvant de manière ambitieuse la mise en place de systèmes agroalimentaires locaux et territorialisés, reliant consommateurs et producteurs en limitant les besoins de transformation et de transport des denrées alimentaires. »

Si on regarde d’un peu plus près les engagements de Paris et de Bruxelles en matière climatique, sanitaire ou alimentaire, les incohérences du traité sont à vrai dire innombrables. Accord de Paris, États généraux de l’alimentation, déclarations politiques… Le Ceta va à l’encontre de tous les affichages de ces dernières années.

Ainsi selon la loi votée à l’issue des États généraux de l’alimentation à la fin de l’année dernière : il est interdit, dit l’article 44, « de proposer à la vente […] en vue de la consommation humaine ou animale des denrées alimentaires ou produits agricoles pour lesquels il a été fait usage de produits phytopharmaceutiques ou vétérinaires ou d’aliments pour animaux non autorisés par la réglementation européenne ou ne respectant pas les exigences d’identification et de traçabilité imposées par cette même réglementation ». Et que dire de l’objectif affiché par l’article 24 qui instaure un seuil de 50 % de production locale dans la restauration collective ?

Quant à Emmanuel Macron, il déclarait, un mois avant la ratification du Ceta, à l’occasion du centenaire de l’Organisation internationale du travail : « Je ne veux plus d’accords commerciaux internationaux qui alimentent le dumping social et environnemental, et en tant que dirigeant européen, je le refuserai partout où je n’aurai pas les garanties sur ce point. »

Derrière le Ceta, ce sont en réalité deux philosophies radicalement différentes de la production animale qui s’affrontent : en Europe, on privilégie le principe de précaution et la traçabilité tout au long de la chaîne, tandis qu’au Canada et aux États-Unis, c’est l’étape finale qui est privilégiée : la décontamination et le contrôle du produit. Autrement dit, si la bête répond aux critères sanitaires au moment de l’abattage, quel que soit ce qu’elle a vécu ou ingurgité au cours de son cycle de vie, elle pourra arriver sur les étals de supermarché.

Changer de logiciel

« On n’imaginait pas le Canada avec des méthodes à des années-lumière de ce qui se fait en Europe, lâche Patrick Bénézit. Si un exploitant français se mettait à pratiquer les méthodes d’élevage canadiennes, il irait en prison. D’un côté, nos agriculteurs sont sous pression pour faire de la production de qualité et respectueuse de l’environnement, et de l’autre on fait rentrer, avec cet accord, de la merde sur nos marchés… Ça ne passe pas. »

Au-delà de la défense d’un type de production à la française, la FNSEA fait surtout valoir un argument économique : la filière bovine, déjà en difficulté, va souffrir encore davantage de l’importation de viande d’un autre continent. Surtout, celle-ci, bien meilleur marché que le bœuf européen en raison de coûts de production deux fois moins élevés, va tirer les prix à la baisse. La vente d’aloyau, pièce noble du bœuf qui fournit les entrecôtes, filets et autres faux-filets, risque d’être touchée en premier lieu, car le marché nord-américain, très tourné vers le steak haché, est moins friand que nous de cette partie la plus rémunératrice de la bête (elle représente le tiers de la valeur d’une carcasse). D’après Interbev, le prix de revient de l’aloyau en Europe est de 13,70 euros le kilo tandis qu’il est de 8,60 euros au Canada.

Christian Arvis, secrétaire de la FDSEA (section départementale de la FNSEA) de la Creuse, département agricole où 80 % des exploitants sont des éleveurs bovins, pointe les contradictions de la majorité présidentielle, pour laquelle il avait pourtant voté en 2017, espérant « que cela allait faire bouger un peu les choses ». Le député qui a porté le Ceta à l’Assemblée nationale, Jean-Baptiste Moreau, est précisément l’élu de sa circonscription : un ancien éleveur bovin qui fut le président de sa coopérative. « C’est pourtant quelqu’un qui connaît le terrain ! Il a perdu ses racines. C’est devenu un politicard. Est-ce qu’il vise une place au gouvernement ? »

Les critiques de la FNSEA sont toutefois à prendre avec des pincettes, tant le syndicat majoritaire a défendu pendant des décennies une agriculture française d’exportation. Or qui dit exportation dit traités commerciaux et dit importations. Difficile d’avoir l’un sans l’autre… La confédération à laquelle appartient la FNSEA au niveau européen, la Copa Cogeca, est d’ailleurs toujours favorable au traité de libre-échange avec le Canada.

Reste que l’impact économique du Ceta n’est pas négligeable. Une étude d’Interbev réalisée en 2015 fournit à ce titre une base intéressante. À l’époque, l’étude portait sur l’impact conjugué des deux traités alors en cours de négociation, le Ceta et le TTIP – l’accord de libre-échange avec les États-Unis, abandonné depuis. Mais les volumes pris en compte, 200 000 tonnes de viande bovine, correspondent aujourd’hui à peu de choses près au cumul entre Ceta, accord UE-Mercosur en cours de ratification (99 000 tonnes), et accord UE-Mexique (20 000 tonnes). L’association de la filière bovine française concluait sur un total de 30 000 exploitations menacées, soit 1/5e des éleveurs bovins de l’Hexagone.

Plus que les quantités proprement dites, c’est l’effondrement des prix consécutif à l’importation d’aloyau qui fera disparaître les exploitations. Or dans ce secteur, les éleveurs peinent déjà à dégager un revenu annuel entre 10 000 et 20 000 euros, et le manque de fourrage entraîné par trois années de sécheresse dans certains départements rend la situation particulièrement tendue. Cerise sur le gâteau : les quotas du Ceta peuvent être réévalués par l’UE à tout moment sans négociation avec les États membres, et d’autres traités commerciaux à venir prenant modèle sur cet accord vont continuer à augmenter les volumes.

Pour toutes ces raisons, la Confédération paysanne tient un discours bien plus général que la seule opposition au Ceta. Selon elle, c’est le principe même des accords de libre-échange et notre modèle de production qui sont à revoir. « Chacun regarde les accords de libre-échange en fonction de son propre intérêt, dénonce ainsi Olivier Thouret, éleveur bovin et caprin et co-porte-parole de la Conf’ dans la Creuse. Selon nos dirigeants, même si le secteur bovin en pâtit, le Ceta serait globalement favorable à la France, donc il faut être pour. Comme si la France était au centre du monde ! C’est un raisonnement purement économique. Mais si on est tous d’accord aujourd’hui sur le diagnostic du changement climatique, il faut changer de logiciel. Il ne s’agit pas juste de mieux travailler pour mieux respecter l’environnement. Il faut se mettre dans la logique de la transition écologique. »

Nicolas Girod, porte-parole du syndicat au niveau national, renchérit : « Le Ceta reste dans ce modèle d’agriculture industrielle basée sur les échanges et le produire plus et moins cher. Pourtant, on est actuellement dans un moment de convergence : d’un côté les altermondialistes et ce que la Confédération paysanne défend depuis trente ans, et de l’autre, les jeunes mobilisés sur le climat. Le G7 pourrait marquer ce moment de basculement. »

Il y a tout juste vingt ans, en août 1999, le McDonald’s de Millau était démonté. Avec ce geste, la Confédération paysanne voulait dénoncer les décisions de l’OMC, la malbouffe et les effets de la mondialisation sur le monde agricole. Depuis, les dérèglements climatiques se sont dangereusement accélérés. Le Ceta, accord qui se prétend d’un nouveau type, fait l’effet d’un douloureux surplace.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

 

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26 août 2019 1 26 /08 /août /2019 04:52

 

À la veille du G7 de Biarritz, les signaux les plus alarmants s’accumulent sur la montée des risques de récession en Europe et aux États-Unis, alors que nombre de pays émergents sont d’ores et déjà frappés de plein fouet par une crise gravissime.

Les symptômes les plus alarmants surgissent sur l’état de santé de l’économie mondiale, à la veille de la réunion à Biarritz du petit groupe des sept puissances occidentales. Les spécialistes du Fonds monétaire international (FMI) revoient sans cesse à la baisse leurs prévisions de croissance planétaire. Ils l’ont ramenée à 3,2 % pour 2019, la réduisant de 0,1 point sur leur précédent pronostic publié en avril, lequel avait déjà été abaissé par rapport à celui de janvier qui avait déjà été revu en baisse sur son prédécesseur… Leurs homologues de la Banque centrale européenne (BCE) anticipent des résultats encore plus préoccupants à l’échelle du Vieux Continent.

On voit mal comment la première économie de la zone euro pourrait échapper à une entrée en récession en bonne et due forme (la répétition d’une croissance négative ce trimestre après celle enregistrée durant les trois mois précédents), elle, dont l’industrie manufacturière est déjà en récession depuis fin 2018. Même les États-Unis, qui semblaient échapper au coup de mou général en continuant d’afficher une expansion de près de 3 % de l’activité, devraient être contaminés à leur tour et plonger dans les affres d’une croissance négative au plus tard en 2021, affirment une majorité d’économistes dits d’affaire (voir notre édition du 20 août).

Pourquoi les pays émergents sont touchés de longue date

D’aucuns font mine de découvrir l’émergence simultanée de ces terribles signaux comme une surprise. Pourtant les symptômes du déclenchement d’une crise, non pas passagère, conjoncturelle, mais systémique, apparaissent déjà depuis plusieurs années. À l’origine de cet aveuglement : l’obstination, très partagée par les dirigeants du G7, à considérer que le salut passerait par un sauvetage coûte que coûte du processus de financiarisation de l’économie mondiale. Nous allons voir que c’est précisément lui qui empêche le changement copernicien, si crucial aujourd’hui pour le genre humain, de l’affectation de l’argent aux biens communs de l’humanité, comme à la lutte contre les dérèglements climatiques.

La crise, qui rejaillit de façon évidente désormais sur les centres névralgiques du système jusqu’en Europe et aux États-Unis, est déjà bien installée dans nombre de pays émergents. De la Turquie à l’Argentine, nombre de pays sont frappés de plein fouet par un effondrement de leur activité, avec à la clé une explosion de la pauvreté et un renforcement des inégalités, grand thème alibi de ce G7. Les fameux Brics (acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), présentés, il y a peu de temps encore, comme le cœur de la dynamique mondiale, ne sont pas épargnés. Tous se sont massivement endettés en dollars, profitant des taux nuls de la Réserve fédérale, la banque centrale états-unienne, pour financer de nouveaux investissements.

Seulement cette utilisation du billet vert, doté de telles prérogatives qu’il fonctionne, de fait, comme une monnaie commune mondiale, a depuis deux à trois ans des effets très pervers. Le processus de remontée des taux enclenché par la Fed à partir de décembre 2015 renchérit en effet mécaniquement le poids des dettes de ces pays, au point de les étrangler.

En conséquence, nombre de ces économies à l’arrêt ont réduit considérablement leurs achats en biens d’équipement ou en automobiles. Ce qui est directement en relation avec la récession qui paraît programmée désormais outre-Rhin. L’industrie germanique, tournée massivement vers l’export, voit se réduire très sensiblement ses carnets de commandes. Ce qui rend la situation d’autant plus préoccupante pour l’Allemagne, et derrière elle pour ses partenaires de la zone euro, que la consommation intérieure n’apparaît pas franchement en mesure de prendre le relais, compte tenu de la persistance d’un énorme secteur à bas salaire et de l’explosion des prix de l’immobilier et des loyers.

Le national-libéralisme de Trump and Co comme facteur aggravant

Parfois appréhendé comme une sauvegarde populiste ou (et) autoritaire de ce système global en crise, le national-libéralisme présente en fait toutes les caractéristiques d’un facteur aggravant qui pourrait au contraire précipiter rapidement le monde vers l’abîme. Les dumpings fiscal, social et environnemental pratiqués par Donald Trump ont déjà commencé à montrer leurs limites. Ils sont même entachés d’un effet boomerang déjà bien perceptible, si l’on en croit une majorité d’analystes états-uniens.

On a vu les incidences des privilèges du dollar. Ceux-là permettent, de fait, un endettement considérable de l’hyperpuissance, qui s’est notamment lancée dans une débauche inédite de dépenses militaires. De quoi rajouter des tensions internationales, voire des menaces de guerre à l’instabilité ambiante. D’autant que le président des États-Unis ne cache pas sa volonté d’imposer d’ici à la fin de l’année un nouveau deal commercial à la Chine en usant de toutes les cartes dont il dispose pour infléchir le rapport de forces.

Les enseignements, pas si vieux, du krach de 2007-2008, oubliés !

L’obsession à jouer dans la main de la finance – consensuelle parmi les dirigeants du G7 – est au cœur de la crise du système. Oubliés, les enseignements pourtant encore si frais du krach de 2007-2008. Pis, les nationaux-libéraux comme Donald Trump ou Boris Johnson, le petit nouveau du club des sept, très attendu à Biarritz, qui vient de faire son entrée au 10 Downing Street, ne croient qu’en de nouvelles dérégulations. Le président des États-Unis a déjà envoyé par-dessus bord les quelques timides garde-fous, les lois Dodd-Frank, instaurés en 2009 pour contenir l’influence des agioteurs et protéger les épargnants, consommateurs de services financiers. Et le premier ministre britannique entend mettre la City au diapason sur le Vieux Continent.

Résultat de cette soumission générale à la finance : les politiques développées partout à la suite de l’effondrement de 2008 pour réduire le loyer de l’argent, relancer le crédit et stimuler la croissance n’ont eu que peu d’effets sur l’activité réelle. L’utilisation de l’argent a été massivement détournée par les banques et les grands opérateurs boursiers vers des investissements réputés rapidement lucratifs. Ce qui contribue à l’accumulation de nouvelles bulles financières.

Le crédit gratuit n’est pas en soi une mauvaise recette. À condition cependant de mettre en place une sélectivité de l’accès à cet argent pour qu’il aille à l’économie réelle et ne soit plus confisqué par les marchés financiers. Si le G7 est bien incapable de penser un tel saut, les citoyens du monde y auraient, eux, tout intérêt.

Bruno Odent

 

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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 05:29

 

Escalade des tensions entre les États-Unis et la Chine, ralentissement économique mondial, monnaies, marchés financiers… : depuis le début du mois, les craquements du monde deviennent assourdissants. Ces événements qui se succèdent pourraient amener à une nouvelle crise. Récit de ces jours où l’ordre ancien se décompose en accéléré.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Quand les financiers brusquement redécouvrent l’attrait de l’or, quand ils sont prêts à perdre de l’argent pour le mettre dans des placements jugés sûrs, quand ils commencent à s’inquiéter de la liquidité sur les marchés, c’est que la mécanique financière est en train de se dérégler, que la peur est en train de gagner.

Depuis le début du mois d’août, le spectre d’une nouvelle crise est revenu planer. Des secousses de plus en plus fortes, de plus en plus fréquentes saisissent les marchés. Mercredi 14 août, Wall Street a connu sa plus forte chute depuis le début de l’année : − 3 % en une séance. Dix jours auparavant, le marché financier américain avait connu une baisse à peu près comparable, avant de se reprendre un peu.

 

Les signes de dérèglement les plus patents sont sur les marchés obligataires. Leur univers désormais est celui des taux négatifs, où l’argent ne vaut plus rien, où des banques font payer les déposants pour garder leurs avoirs. Mercredi, les derniers points de résistance se sont effondrés : les courbes des taux des obligations américaines et britanniques sont désormais inversées ; emprunter de l’argent à dix ans coûte moins cher qu’emprunter à deux ans. Cette inversion des courbes, qui n’est pas intervenue depuis 2007, est analysée comme un chat noir par le monde financier. Beaucoup y voient les signes annonciateurs d’une récession imminente.

Brusquement, les financiers prennent en compte des informations, à l’œuvre pourtant parfois depuis des mois, mais qu’ils avaient minimisées, négligées, voire superbement ignorées. La récession qui menace l’Allemagne et toute la zone euro, l’essoufflement de la croissance américaine, l’escalade des tensions entre la Chine et les États-Unis, le ralentissement chinois, le conflit à Hong Kong, le Brexit, l’Argentine…

Tout devient source d’inquiétude et d’alarme.

Alors que les craquements du monde deviennent assourdissants, des flots de capitaux vont déjà se cacher dans les lieux censés être les plus sûrs. L’once d’or est ainsi revenue au-dessus de la barre des 1 500 dollars pour la première fois depuis 2013. Les signatures jugées sûres, comme celles de l’Allemagne, de la Suisse, de la Suède, de la France, sont recherchées, quel qu’en soit le prix. Toutes les obligations d’État allemandes et suisses, même au-delà de 30 ans, ont des taux négatifs. En d’autres termes, pour garder leurs avoirs en lieu sûr, les investisseurs acceptent de perdre de l’argent. La totalité des titres offrant des taux négatifs dans le monde est estimée désormais à 15 000 milliards de dollars.

« Pour l’instant, certains investisseurs restent encore sur la piste de danse, puisque l’orchestre joue encore. Mais ils se tiennent près de l’issue de secours, au cas où la musique s’arrêterait brutalement », écrivait il y a quelques jours un des chroniqueurs du Financial Times, résumant l’état d’esprit ambiant.

Et la musique risque de s’arrêter brutalement. Quand ? Comment ? Pourquoi ? Les analystes et les économistes avancent des hypothèses. Chacun a ses explications ou ses obsessions du moment : la Chine, le Brexit, Donald Trump, l’endettement privé. Mais tous dressent finalement un même constat : le système actuel est à bout de souffle.

L’addition de la crise non résolue de 2008, faute d’avoir voulu tirer les leçons des échecs qui l’avaient provoquée, et des remèdes qui y ont été apportés avec une débauche d’argent gratuit déversé dans le système financier par les banques centrales a contribué à créer une instabilité, des déformations économiques et des niveaux d’inégalité ingérables, sans parler des problèmes environnementaux. Le moindre grain de sable peut gripper la machine, la moindre étincelle mettre le feu aux poudres. Le moindre tweet, surtout.

C’est un tweet vengeur de Donald Trump, début août, qui a provoqué la nervosité actuelle. Furieux des décisions de la Fed, qui n’allait pas assez loin à son goût, le président américain a annoncé le 1er août une augmentation de 10 % des droits douaniers sur toutes les importations chinoises qui n’étaient pas encore taxées.

L’annonce a pris tout le monde de court, à commencer par Pékin. Mais elle était surtout à usage interne : « C’est la Fed et non la Chine qui est visée », analyse un éditorialiste de Bloomberg. En poursuivant l’escalade des tensions avec la Chine, le président américain veut forcer la main au président de la Réserve fédérale, avec lequel il est en conflit depuis l’automne, et l’obliger à baisser les taux directeurs américains, voire à renouer avec la politique de rachats de titres (quantitative easing) qu’elle a abandonnée depuis 2015.

Car Donald Trump est en campagne pour sa réélection. Il a besoin de présenter un bilan, prouvant que sa politique est la bonne, qu’avec lui, « America is back ». Or, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Les formidables allègements fiscaux (baisse de l’IS de 35 % à 21 %, suppression des droits sur les capitaux rapatriés) qu’a consentis l’administration Trump aux grands groupes, pour les inciter à ramener leurs capitaux cachés dans les paradis fiscaux, n’ont pas eu les effets escomptés.

Selon les estimations, à peine 400 milliards de dollars sont revenus aux États-Unis. Les groupes se sont servis de cet argent pour augmenter leurs dividendes, racheter leurs actions mais pas pour investir et créer des emplois. Ce qui prouve à nouveau au passage l’inanité de la théorie du ruissellement, établie sur un coin de table par l’économiste Arthur Laffer.

Pendant ce temps, l’État américain a continué à s’appauvrir. En 2018, les recettes fiscales sur les entreprises ont diminué de 22 %, à 263 milliards de dollars, tandis que le déficit budgétaire américain se creusait de 17 % à 779 milliards de dollars. Pour les dix premiers mois de l’année fiscale en cours – l’année fiscale se termine fin septembre aux États-Unis, le déficit a encore augmenté de 27 % à 866,8 milliards de dollars. Il risque de dépasser allègrement les 1 000 milliards d’euros sur l’ensemble de l’année.

Quand la Chine hausse le ton

Mais les résultats de Donald Trump sont encore plus piteux en matière de rééquilibrage commercial, avancé comme justification dans la guerre commerciale avec la Chine. Dans un récent article publié dans le New York Times, l’économiste Paul Krugman reprenait tous les chiffres de cette guerre commerciale lancée contre Pékin depuis un an. Ses conclusions sont implacables : « La guerre commerciale ne marche pas. Elle ne conduit pas aux résultats escomptés par Trump. »

À l’appui de sa démonstration, Paul Kurgman donne des chiffres : le déficit commercial avec la Chine augmente au lieu de baisser ; les débouchés américains, notamment pour les produits agricoles, se réduisent ; les entreprises n’ont pas ramené leurs activités aux États-Unis mais les ont déplacées vers d’autres pays comme le Vietnam ; et ce sont les consommateurs américains qui finalement doivent payer le prix des augmentations des tarifs douaniers imposés aux importations chinoises. 100 milliards de dollars seraient ainsi prélevés chaque année sur le budget des ménages américains, selon ses estimations.

D’où les pressions sur la Banque centrale américaine pour qu’elle renoue avec une politique monétaire non conventionnelle. Abaisser les taux dans une économie où tous les ménages empruntent à taux variable, c’est donner une bouffée d’oxygène immédiate aux consommateurs, leur donner le sentiment qu’ils regagnent du pouvoir d’achat. Déverser à nouveau des milliards, c’est soutenir un système financier et des marchés dopés à l’argent gratuit, c’est créer une apparence de richesse censée soutenir l’économie.

Rien ne prouve que les remèdes déjà utilisés maintes fois par la Fed auront cette fois les mêmes effets. Car ils sont devenus en partie la cause des malaises et des tensions actuelles. Mais ce n’est pas la préoccupation de Donald Trump : l’important est de donner l’illusion du succès de sa politique, d’une économie prospère. Au moins le temps d’une campagne électorale.

Ayant depuis le début de sa présidence institué le Dow Jones comme baromètre de sa politique, Donald Trump s’est alarmé de sa chute ces derniers jours. Comprenant peut-être qu’il avait été trop loin, il a annoncé le 13 août que la nouvelle hausse des tarifs douaniers pour les importations chinoises, prévue initialement pour début septembre, serait reportée à décembre. Un geste de bonne volonté dans l’espoir de trouver un accord commercial large avec Pékin, a expliqué le président américain. Dans les faits, il semble aussi que l’administration Trump ait pris conscience qu’une hausse brutale des tarifs, notamment sur tous les composants et produits électroniques, jusque-là épargnés, risquait de provoquer une rupture brutale pour les entreprises high tech.

Pendant une demi-journée, Donald Trump a pu se croire maître du monde : le Dow Jones s’est envolé. Le lendemain, la fête était finie : les marchés financiers mondiaux ont plongé durement, l’indice phare de Wall Street en tête. Avec sa mauvaise foi habituelle, Donald Trump s’est défaussé de toute responsabilité, accusant à nouveau dans un tweet vengeur le président de la Réserve fédérale d’être responsable de tout. Puis il a multiplié les déclarations à l’adresse de « son ami » Xi Jinping, lui proposant une rencontre pour régler les différends commerciaux entre les États-Unis et la Chine, et parler du sort de Hong Kong.

Il y a encore quelques mois, cette invitation aurait pu avoir quelque chance d’aboutir. Mais elle risque de rester lettre morte, désormais. Car le gouvernement chinois a changé d’attitude. Il ne cherche plus, comme il y a un an quand Donald Trump a pris ses premières sanctions douanières, à temporiser, à rappeler son attachement aux traités internationaux, à l’ordre international. Il est désormais décidé à défendre ce qu’il considère comme ses droits et ses ambitions, même s’il lui faut en payer un prix élevé.

Le monde a pris la mesure de ce durcissement le 5 août. Ce jour-là, le président Xi Jinping a annoncé sa riposte, en représailles aux nouvelles hausses douanières annoncées par les États-Unis. Non seulement la Chine ne reprendrait pas ses achats de soja américain, comme elle l’avait fait miroiter dans les négociations, mais elle laissait filer sa monnaie, permettant au yuan de passer pour la première fois sous le seuil symbolique de 1 dollar pour 7 yuans.


Contrairement à la plupart des pays, la Chine garde un contrôle étroit de sa monnaie : elle encadre les fluctuations du yuan dans un couloir de 2 %, autour d’un cours pivot. Malgré le ralentissement de l’économie chinoise depuis plus d’un an et les sanctions américaines, les autorités de Pékin ont veillé pendant tout ce temps à ne pas laisser tomber la valeur de la monnaie, afin de ne pas être accusées de manipuler leur monnaie en vue de soutenir leurs exportations et d’effacer les sanctions douanières américaines. Le yuan a perdu 10 % de sa valeur par rapport au dollar l’an dernier. Pour certains économistes et même le FMI, il aurait pu chuter beaucoup plus, compte tenu de la situation économique de la Chine.

Voir les autorités chinoises autoriser la monnaie à passer au dessus des 7 yuans, considérés comme la ligne magique par les marchés, et même fixer ironiquement par la suite le nouveau cours pivot à 7,0001 yuans pour un dollar, ne peut être lu que comme un signe politique. Pékin ne s’en cache même pas d’ailleurs. Dans un communiqué, la Banque centrale de Chine a expliqué que la chute du yuan était « due aux effets des mesures unilatérales et protectionnistes [américaines – ndlr] et aux prévisions à la suite des annonces tarifaires contre la Chine ».

« Ça s’appelle de la manipulation monétaire », s’est emporté Donald Trump, avant de s’en prendre à nouveau à la Fed. Dans la minute, tous les marchés ont commencé à dégringoler, s’alarmant de l’escalade des tensions entre La Chine et les États-Unis. « Les représailles de Pékin sont massives ; sur une échelle de 1 à 10, elles sont à 11. […] les mesures prises par Pékin ciblent directement la Maison blanche et semblent conçues pour avoir un impact politique maximum », dit Chris Krueger, responsable à l’institut de recherche Cowen.

Décomposition

Des économistes commencent à évoquer les risques d’une nouvelle guerre des monnaies, chaque pays tentant de soutenir son activité en pratiquant des dévaluations compétitives sur le dos des autres. Les souvenirs des effets dévastateurs des politiques suivies pendant les années 1930 sont rappelés à tous. La comparaison avec les événements de la « Grande Dépression » n’est toutefois pas totalement pertinente. Car il y a une dimension nouvelle par rapport aux années 1930 : la liberté totale de circulation des capitaux.

Chaque changement de taux, chaque mouvement de monnaie amènent dans les heures qui suivent des déplacements massifs de capitaux, qui, libres de tout mouvement, se déplacent à la vitesse de la lumière, pour trouver des places plus rentables ou spéculer sur les écarts entre les monnaies des uns et des autres. Cette masse de capitaux volants, qui a grossi dans des proportions gigantesques avec la création monétaire débridée depuis la crise de 2008, est désormais un facteur d’instabilité financière, économique et politique majeure, comme le prouvent les derniers événements en Argentine. La Chine n’est pas à l’abri de cette menace. Elle aussi doit gérer au plus près les risques de fuite de capitaux. D’autant que, malgré ses excédents commerciaux gigantesques, sa balance des paiements ne cesse de se détériorer et pourrait devenir négative dès cette année.

Mais il y a un autre facteur qui inquiète la planète financière dans l’attitude récente de la Chine. Le ton très dur adopté par Pékin, accompagné de campagnes ultranationalistes dans le pays, laisse entendre que la Chine est désormais déterminée à jouer sa partie, à défendre ce qu’elle considère comme ses intérêts et prépare sa population à accepter de lourds sacrifices, si cela s’avère nécessaire. L’approche coopérative que Pékin avait adoptée depuis 30 ans n’est plus de mise.

Or, le rôle de la Chine a été déterminant ces dernières années. Tout au long de la crise financière de 2008, Pékin a accepté de prendre des mesures extraordinaires pour stabiliser l’économie mondiale, injectant des centaines de milliards pour éviter l’effondrement de ses banques, mais aussi relancer la machine économique, soutenir une demande internationale. Rarement un gouvernement aura mis autant de moyens sur la table en temps de paix pour soutenir les équilibres précaires du monde, rappelle l’historien Adam Tooze dans son livre Ces dix années qui ont changé le monde. Ces mesures, qui se sont traduites par des surinvestissements et un surendettement, sont aujourd’hui une des causes du ralentissement et du malaise chinois.

Qu’adviendra-t-il si, en cas de crise, le gouvernement chinois n’est plus d’accord pour aider à stabiliser le système économique et financier mondial ? Des économistes assurent que, malgré tout, Xi Jinping n’est pas prêt à tirer un trait sur une politique de soft power, mise en œuvre après le massacre de Tian’anmen, qui lui a été profitable. La façon dont Xi Jinping va gérer la question de Hong Kong dans les jours, voire dans les heures qui viennent dira ce qu’il en est.

Une des victimes collatérales manifestes de cette escalade des tensions entre la Chine et les États-Unis est l’Europe. Et elle risque sans doute d’être un des terrains d’affrontement privilégiés entre les deux superpuissances à l’avenir.

L’Allemagne, première puissance économique du continent, est la première atteinte. Son modèle mercantiliste, reposant sur des excédents commerciaux hors norme et leur recyclage financier à Wall Street, est touché au cœur depuis la montée des tensions commerciales mondiales. Elle voit des marchés se fermer, des débouchés disparaître. La Chine, qui était son premier client, est en passe de devenir son premier concurrent. De plus, la spécialisation de son économie, bâtie sur l’industrie automobile, est remise en cause, au fur et à mesure que les questions environnementales deviennent de plus en plus préoccupantes.

Au deuxième trimestre, l’Allemagne a enregistré une baisse de 0, 2 % de son activité économique. Pour de nombreux observateurs, Berlin n’échappera pas à une récession cette année. La contraction de l’économie allemande a déjà entraîné un ralentissement dans ses principaux pays sous-traitants (Hongrie, Pologne, Tchéquie). Mais elle risque aussi d’emmener avec elle toute la zone euro, qui ne s’est toujours pas relevée de la crise de 2008.

Pourtant, rien ne bouge. L’Allemagne a ainsi répété ces derniers jours qu’elle se refusait à renoncer à sa règle d’or de l’équilibre budgétaire, comme ne cessent de le lui suggérer de nombreux économistes, afin d’adopter des mesures contracycliques susceptibles de soutenir son économie et celle de l’Europe.

Alors, une nouvelle fois, la Banque centrale européenne est montée au créneau. Inquiète des risques grandissants dans le système financier mondial, elle a fait savoir de façon tout à fait inhabituelle le 15 août qu’elle était prête à prendre des mesures de soutien hors norme pour venir en aide à l’économie européenne dès le début septembre. « Il est important que nous élaborions un train de mesures important et percutant en septembre. Lorsque vous travaillez avec les marchés financiers, il est souvent préférable de tirer plus fort plutôt qu’en dessous, et de disposer d’un ensemble très solide de mesures politiques, plutôt que de bricoler », a déclaré Olli Rehn, membre du conseil de la BCE en tant que gouverneur de la Banque centrale de Finlande.

Alors que les taux directeurs de la BCE sont déjà négatifs, que l’institution monétaire a racheté des tombereaux de titres obligataires ces dernières années pour 2 600 milliards d’euros, beaucoup se demandent de quelles armes dispose encore la Banque centrale européenne pour reprendre sa politique de soutien monétaire. Très introduit dans les plus grandes capitales européennes, le fonds d’investissement BlackRock suggère que la BCE ose franchir le dernier pas et fasse comme la Banque centrale du Japon : racheter directement des actions. Ce qui reviendrait purement et simplement à nationaliser les marchés et à débarrasser les investisseurs de tout risque…

La parenthèse de la mondialisation telle que nous la connaissons depuis 30 ans, depuis la chute du mur de Berlin, est en train de se refermer. Une certaine démondialisation a déjà commencé, sans que l’on puisse savoir à ce stade quelle forme prendra la suite. C’est face à cette décomposition accélérée de l’ordre ancien que les responsables du G7 (États-Unis, Allemagne, Japon, Canada, France, Italie, Royaume-Uni) vont se retrouver à Biarritz entre le 24 et 26 août.

Cette réunion, comme tant d’autres auparavant, risque de n’aboutir qu’à des déclarations de circonstance. Comme à leur habitude, les responsables politiques, incapables de tirer la moindre leçon de leurs échecs passés, seront tentés de dire qu’il est urgent d’attendre. Comme à leur habitude, ils n’imagineront pas adopter d’autre approche, tant leurs traités, leurs politiques, les principes idéologiques qui les sous-tendent, leur semblent des chefs-d’œuvre indépassables. Au risque du monde…

 

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 07:04

 

À elle seule, la région turque de la mer Noire assure 70 % de la production mondiale de noisettes. Une mine d’or pour le géant de la pâte à tartiner Ferrero, principal acheteur des noisettes turques, mais pas pour la myriade de petits producteurs locaux, contraints de faire travailler dans des conditions difficiles des saisonniers kurdes ou arabes. Premier volet de notre série sur Nutella.

Giresun et Ordu (Turquie), de notre envoyé spécial. – Ceylan Teker n’a jamais entendu parler de Ferrero. Cela fait pourtant onze ans que la jeune femme se rend chaque été sur les rives turques de la mer Noire pour la cueillette des noisettes, et une partie de sa récolte a forcément fini dans des pots de Nutella, le produit phare du géant italien de l’agroalimentaire, qui absorbe plus du tiers de la production turque.

Ceylan avait douze ans quand elle a entrepris pour la première fois, avec sa famille, le long voyage menant de son village, le hameau kurde de Yeditas, près de Pervari, dans le département de Sanliurfa (sud-est), jusqu’aux collines verdoyantes d’Ordu (nord), au cœur du royaume de la noisette. Environ 700 kilomètres qui s’effectuaient à l’époque à l’arrière d’un camion, maintenant dans un minibus bondé.

Chaque été, au mois d’août, quelque 350 000 travailleurs saisonniers kurdes et arabes affluent comme elle des régions pauvres et dévastées par le conflit kurde de l’est et du sud-est de la Turquie vers les rives de la mer Noire pour recueillir la précieuse manne des vergers : en moyenne 600 000 tonnes de noisettes par an, comptant pour 70 % de la production mondiale.

Ils y rejoignent plusieurs dizaines de milliers de travailleurs locaux, venus des villages de montagne avoisinants, jusqu’à 20 000 Géorgiens et, depuis peu, quelques centaines de réfugiés syriens, selon les estimations fournies par le syndicat de producteurs de noisettes Findik-Sen.

Pendant toute sa jeunesse, Ceylan, issue d’une famille de petits éleveurs comptant dix enfants, a connu l’inconfort des tentes jetées l’été au bord des vergers – des marabouts en plastique bleu ou blanc dans lesquels s’entassent les saisonniers. « On n’avait pas l’eau courante – on devait aller la chercher au village le plus proche –, pas de toilettes – on devait les creuser nous-mêmes –, pas d’électricité ni de douches », se souvient-elle.

Depuis deux ans, la situation s’est un peu améliorée pour elle. Son nouvel employeur, un paysan de la bourgade de Bulancak, dans le département de Giresun, fournit un hébergement en dur, avec des sanitaires, même si l’eau ne suffit pas pour prendre des douches tous les jours.

Certaines conditions en revanche n’ont pas changé, à commencer par les longues journées de travail, d’au moins 9 h 30, entrecoupées par deux pauses de quinze minutes et un arrêt déjeuner d’une heure, sept jours sur sept. Ou encore l’absence de sécurité sociale, de cotisations retraite, même si la « carte verte », une couverture universelle, permet d’accéder aux soins de base dans les dispensaires des alentours.

En dépit des interdictions édictées par les préfectures et des programmes de sensibilisation menés par les ONG, le travail des enfants de moins de 16 ans est encore monnaie courante dans les vergers. « La principale caractéristique du travail agricole saisonnier, c’est que sa main-d’œuvre est composée de familles avec de nombreux enfants. À 13 ou 14 ans, ces derniers deviennent des travailleurs à part entière », commente l'économiste du travail Saniye Dedeoglu, spécialiste du sujet, à l’université de Mugla. « Du coup, un tiers de la main-d’œuvre a entre 13 et 17 ans. »

Les femmes continuent de composer la majorité des effectifs, comme dans l’équipe de Ceylan, où elles sont deux fois plus nombreuses que les hommes. « Dans mon village, la plupart des garçons sont partis travailler dans la construction à Istanbul, ce sont les filles qui s’occupent des travaux des champs », explique-t-elle.

Et les Kurdes continuent d’être en butte à l’ostracisme de la population locale de la mer Noire, très nationaliste. En six ans de cueillette à Ordu, « ça m’est déjà arrivé deux fois qu’on cherche la bagarre avec moi parce que je suis kurde », confie Orhan Toptal, un cueilleur de 24 ans, originaire de Pervari, dans le département de Siirt, rencontré dans les vergers pentus du hameau de Kardesler. D’autres saisonniers relatent des incidents fréquents sur les routes – insultes, queues de poisson –, les Kurdes étant identifiés par la plaque de leur véhicule.

« Il y a une culture de la confrontation qui n’est pas du tout passée ici. Les Kurdes sont toujours vus comme des criminels potentiels, des terroristes », confirme Yasar Kelekçi, un fournisseur de main-d’œuvre kurde. « Cela fait 24 ans que je viens dans la région tous les étés, et je me sens toujours comme un étranger. »

Pour Ceylan, le principal problème reste cependant le salaire, insuffisant à ses yeux et source de nouvelles discriminations. Les préfectures de la mer Noire ont publié avant le début des récoltes une grille des rémunérations journalières allant de 85 à 115 livres turques [de 13,7 à 18,5 euros – ndlr], selon la nature du travail. Mais dans la pratique, l’échelle des salaires est aussi basée sur l’origine des travailleurs : « C’est 85 livres turques pour les Kurdes, 100 pour les Géorgiens, 115 pour les locaux », résume Imdat, métayer à Kardesler.

Ceylan s’insurge : « C’est une vraie injustice : on touche moins que les locaux alors qu’on travaille plus qu’eux, qu’on doit payer le transport. Et en plus on doit aussi verser une commission à l’intermédiaire qui nous a trouvé ce travail. »

Le travail des migrants agricoles venus du sud-est est organisé par des intermédiaires – les dayibasi ou « oncles en chef » – qui réunissent, en fonction des besoins des producteurs, des équipes allant d’une dizaine à une trentaine d’ouvriers, souvent recrutés dans leur propre famille élargie. Ils gèrent le transport des équipes et tous les problèmes pouvant survenir sur place, du différend avec un employeur au rapatriement du corps d’un travailleur décédé. Les travailleurs reversent habituellement 10 % de leurs revenus au dayibasi.

Venue cette année à Bulancak avec deux sœurs et un frère au sein d’un groupe de 25 travailleurs, Ceylan enchaînera en septembre sur la récolte du coton, un travail encore plus dur, dit-elle, sous le soleil écrasant de la plaine de la Cukurova, dans le sud du pays. Les travaux agricoles n’ont pas empêché la jeune femme aux yeux noisette et au discret foulard rose d’achever des études de cartographie et de cadastre. Mais l’absence d’emploi la condamne à poursuivre son itinérance estivale. Certains saisonniers du sud-est parcourent la Turquie pendant la moitié de l’année, au gré des récoltes – patates, oignons, raisins, abricots, agrumes…

Une enquête sur la répartition des revenus du commerce de la noisette en Turquie, réalisée lors de la récolte 2017 par l’Association pour un travail équitable (FLA), basée aux États-Unis, évalue à environ 730 dollars (650 euros) la somme moyenne gagnée par une famille de huit travailleurs saisonniers, un chiffre qu’elle qualifie de « bien en-deçà du seuil de famine » calculé par les syndicats turcs.

Toutefois, elle n’accable pas les producteurs, estimant que ceux-ci « ne seraient pas capables de payer un salaire [décent] du fait du prix actuel de la noisette et des revenus qu’ils en retirent ».

« On parvient tout juste à survivre »

Analysant la répartition de la valeur ajoutée – salaires et bénéfices – entre les différents acteurs de la filière sur deux produits – une pâte à tartiner contenant 13 % de noisettes et une barre chocolatée en contenant 20% –, elle conclut qu’un huitième seulement de celle-ci (12,6 % et 12,1 % respectivement) atteignent les paysans. Le reste se partage entre les intermédiaires (14,6 % et 13,9 %), l’usine de transformation (30,3 % et 31,5 %) et le réseau de distribution (42,5 %).

Sururi Apaydin en tout cas ne correspond pas au profil type de l’exploiteur. À 63 ans, l’employeur de Ceylan, efflanqué et édenté, paraît usé jusqu’à la corde. Pendant toute sa vie, il a travaillé au milieu des noisetiers, s’occupant seul d’onze hectares de vergers, dont six appartiennent à sa sœur et aux enfants de son frère décédé, partis s’installer en Allemagne.

Face aux récriminations de la jeune femme, Sururi encaisse avec tristesse. « Mon seul rêve, ce serait de pouvoir leur construire un bel endroit où ils pourraient vivre confortablement. Mais je ne peux pas, je n’ai pas d’argent », s’excuse-t-il. « L’an dernier, pour la première fois de ma vie, j’ai dressé mon bilan financier au centime près. Et j’ai découvert que j’avais perdu de l’argent, 3 000 livres turques [490 euros]. Mes revenus se sont élevés à 52 000 livres turques [8 455 euros] pour 55 000 livres turques [8 945 euros] de dépenses. »

Pour le paysan, le bilan de 2018 n’avait rien d’exceptionnel. « Une fois tous les six ou sept ans, on a une bonne année, soit parce qu’il y a eu des gelées chez les autres et qu’on peut vendre nos noisettes plus cher, soit parce que le gouvernement a annoncé un prix de base correct », explique-t-il. « Mais le reste du temps, on parvient tout juste à survivre. C’est comme ça que ma vie s’est passée. »

Le constat de Sururi est très largement partagé par les autres cultivateurs de la région, qui décrivent une dégradation progressive de leurs revenus. Fonctionnaire à Fatsa, une ville de 100 000 habitants dans le département d’Ordu, Hakan[1] possède six hectares de noisetiers, qui lui assurent une production de cinq à six tonnes de noisettes par an.

« Il y a 30 ans, un type qui produisait une telle quantité de noisettes pouvait tenir l’année et, en plus, payer le mariage d’une de ses filles tous les deux ou trois ans », commente-t-il. « Aujourd’hui, je ne pourrais pas m’en sortir si je n’avais pas un travail à côté. » Pour cause de ses maux, le fonctionnaire-paysan désigne le pouvoir grandissant des grands négociants turcs et des multinationales dans la détermination des prix. « On produit 70 % des besoins mondiaux de noisette, mais la principale bourse qui détermine le cours de la noisette est à Hambourg, en Allemagne. Pourquoi ? » s’interroge-t-il.

Face aux exportateurs – une trentaine de firmes, dont cinq captent le plus gros du marché – et aux acheteurs européens, la myriade de petits exploitants fait en effet peu de poids. Le secteur compte entre 430 000 et 500 000 exploitations, selon les sources, pour 700 000 hectares de vergers. Soit une taille moyenne de 1,4 à 1,6 hectare par exploitant. « Mais quand on ôte les 70 000 plus gros propriétaires, la moyenne tombe à 0,8 hectare, de quoi produire à peine quelques centaines de kilos de noisettes », précise Özer Akbasli, ancien président de la chambre d’agriculture de Giresun et propriétaire d’un verger de 10 hectares.

L'économiste du travail  Saniye Dedeoglu explique cet émiettement de la propriété par un particularisme régional : « Les gens ici ne vendent pas leur verger parce que leurs grands-parents y sont enterrés. Du coup, année après année, les parcelles deviennent de plus en plus petites au fil des partages entre héritiers. »

Mais cette production en mode patchwork a une conséquence. « L’émiettement a atteint un tel niveau que la rentabilité des noisetiers a cessé d’être un enjeu parce que, de toute façon, les producteurs ont déjà dû trouver une autre activité qui assure le plus gros de leurs revenus », indique la chercheuse.

« Notre problème, c’est que seulement 12 % des paysans vivent vraiment de la noisette. Les 88 % restants sont paysans 15 jours par an. Le reste du temps, ils sont policiers, pharmaciens ou journalistes », résume Özer Akbasli. « En septembre, ils doivent rentrer en ville, faire la rentrée des gamins. Stocker les noisettes pour vendre à un meilleur prix ne les intéresse pas. »

Si l’impuissance des paysans trouve des causes dans la sociologie locale, elle est aussi le fruit des politiques agricoles mises en œuvre par le gouvernement turc depuis le tournant libéral des années 1980, à commencer par le démantèlement progressif de la puissante coopérative des producteurs de noisettes, Fiskobirlik, qui jouait un rôle de premier plan dans la détermination des prix.

Principal acheteur sur le marché, la coopérative a été créée en 1938, au moment où l’État turc développait la culture de la noisette. Forte de plus de 200 000 membres, elle disposait de ses propres entrepôts de stockage, de ses usines de cassage des coques, de ses fabriques de pâte à tartiner et de chocolat à la noisette, qui lui permettaient d’alimenter le marché intérieur et d’exporter des produits affinés, à plus forte valeur ajoutée.

Plusieurs réformes successives, visant à libéraliser le secteur, ont cependant réduit Fiskobirlik à un rôle d’acteur secondaire, criblé de dettes. « La grande rupture a eu lieu en 2006, quand le gouvernement a arrêté les achats via Fiskobirlik et a fait entrer en action à sa place le Bureau des semences de Turquie (TMO) », une administration d’État, sous le contrôle du ministère de l’agriculture, retrace Umut Kocagöz, un thésard travaillant sur l’organisation des producteurs de noisettes. « Auparavant, l’État exerçait déjà un contrôle sur la coopérative, mais celle-ci continuait quand même de réguler les prix dans l’intérêt des paysans. »

La nouvelle institution a vite démontré qu’elle avait une compréhension différente de sa mission, achetant des noisettes en quantité limitée et les libérant sur le marché à un moment inopportun si l’on se place dans une logique de soutien des cours. « L’an dernier, le TMO a annoncé son prix d’achat à la mi-octobre, alors que tous les paysans avaient déjà vendu leurs récoltes », donne pour exemple Hakan, de Fatsa.

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[1] Un nom d’emprunt, l’intéressé, en raison de son statut de fonctionnaire, n’a pas le droit de s’exprimer publiquement.

Une libéralisation destructrice

Avec la mise hors-circuit de Fiskobirlik, la plupart des agriculteurs, qui ne disposent pas de leurs propres capacités de stockage, sont par ailleurs contraints de mettre la part invendue de leur récolte en dépôt-vente auprès des manav, le premier échelon des acheteurs, se privant de la capacité de jouer sur les cours.

Cette année, le prix d’achat des noisettes par le TMO a été solennellement annoncé fin juillet par le président Recep Tayyip Erdogan en personne, à 16,5 livres turques (2,7 euros) le kilo avec coques. Et cette fois encore, il a déçu les paysans. « Avec ce prix, je n’ai aucune chance de vivre de ma production », commente Atalay Kesikoglu, enseignant à la retraite et propriétaire de deux hectares de vergers à Bulacak. « Je continue de produire uniquement pour empêcher que la forêt n’avale les vergers. » Le syndicat Fistik-Sen a évalué à 15,82 livres turques le coût de production moyen d’un kilo de noisettes et réclame un prix de vente de base de 27,67.

« Depuis que Fiskobirlik n’est plus capable d’acheter une part importante de la production, ce sont les entreprises qui définissent les règles du marché », conclut Abdullah Aysu, président du syndicat paysan Ciftçi-Sen. « L’action du TMO ne sert pas à maintenir un niveau élevé de prix, mais à offrir des prix bas aux entreprises. »

Le fait que la paternité de la réforme de 2006 soit attribuée par de nombreux observateurs à Cüneyd Zapsu, qui était à cette époque un des principaux conseillers d’Erdogan, alors premier ministre, mais aussi le dirigeant d’une des trois plus grandes firmes d’exportation de noisettes du pays, Balsu, semble étayer la thèse du syndicaliste.

Au premier rang des entreprises bénéficiaires de ces prix bas figure bien sûr Ferrero, de loin le premier acheteur de noisettes sur le marché turc, au point d’être accusé par de nombreux acteurs du secteur de vouloir en prendre totalement le contrôle.

La culture du secret est bien installée dans le groupe et bloque l’accès à des informations précises sur son approvisionnement. Interrogée par Mediapart sur les quantités de noisettes achetées en Turquie et sur ses entreprises partenaires, la firme italienne a éludé la question, évoquant « une quantité significative » et des « sources multiples », comprenant « des manav [petits acheteurs locaux], d’autres compagnies locales et des exportateurs ».

Selon un rapport publié en mars 2019 par la chambre des agronomes (ZMO), Ferrero s’assure en Turquie 65 % de son approvisionnement, ce qui correspond à plus de 30 % de la production turque – une hypothèse basse de l’avis de plusieurs sources interrogées. Le groupe a pris une envergure inédite en Turquie avec le rachat, en 2014, d’un des trois plus grands exportateurs turcs de noisettes, Oltan Gida, devenu Ferrero Findik. Répondant par écrit à Mediapart, il a par ailleurs admis qu’un autre membre du trio de tête des exportateurs turcs, Balsu, « est un de [ses] fournisseurs traditionnels ».

Le rachat d’Oltan Gida a permis à Ferrero de pénétrer en profondeur le marché turc de la noisette et d’atteindre directement les petits revendeurs, une position qui lui offre un avantage concurrentiel par rapport aux autres acheteurs internationaux. « Cette année, Ferrero va me prendre directement des noisettes en coque. En me les achetant en avance, il assure son approvisionnement avant que le TMO ne décide d’acheter et de stocker », indique ainsi Kurtulus Bas, manav à Bulancak.

Le jeune homme, par qui transitent chaque année entre 1 500 et 2 000 tonnes de noisettes, s’inquiète par ailleurs des pressions que fait peser la firme italienne sur les petits revendeurs. « Pour fonctionner, les manav ont besoin d’emprunter aux banques, et les taux d’intérêts sont élevés », indique-t-il. « Aujourd’hui, Ferrero est dans une telle position de domination qu’il peut leur proposer des tarifs d’achat inférieurs à ce que ces derniers paient aux producteurs, et certains vont accepter parce qu’ils ont des emprunts à rembourser. »

Questionné sur le prix d’achat des noisettes qu’il pratique en Turquie et ses conséquences sur les conditions de vie des travailleurs saisonniers, le groupe dit assumer toutes ses responsabilités sociales, à travers des initiatives comme « la construction d’unités de logement décents et humains pour les travailleurs agricoles saisonniers » et la formation de certains d’entre eux à « des sujets divers incluant les conditions de travail et de logement, le travail des enfants et des jeunes, la discrimination, les premiers soins, l’hygiène, les équipements de protection, les accidents du travail et les blessures ».

La holding aux 94 entreprises et au chiffre d’affaires de 10,7 milliards d’euros en 2018 met surtout en avant son programme de valeurs agricoles (FFV), qu’elle applique depuis 2012 en Turquie dans le but « d’encourager le secteur de la noisette à adopter [les] meilleures pratiques, pour parvenir à un business model plus résilient et durable qui crée de la valeur pour toutes les parties impliquées ».

Ce programme passe notamment par la multiplication de vergers-modèles, actuellement au nombre de 65, bénéficiant d’un soutien technique plus important pour faire croître leur rendement de 80-100 kilos à 250 kilos par hectares. « Le programme [FFV] implique une équipe de 120 personnes, dont nos agronomes et nos experts sociaux qui […] ont approché à ce jour 42 000 paysans », affirme Ferrero.

Mais c’est bien ce programme qui inquiète le plus les producteurs, qui y voient un pas supplémentaire dans l’installation d’un pouvoir hégémonique. « Ferrero se comporte comme s’il avait pris la place du ministère de l’agriculture », assène Kutsi Yasar, le président de Findik-Sen. « Ses équipes vont dans les villages, distribuent des sacs de jute, des engrais, des pesticides, des cartes avec lesquelles les paysans peuvent acheter du fuel. De cette façon, il crée une dépendance. »

Le syndicaliste dénonce par ailleurs le « recours massif » aux produits chimiques dans les vergers donnés en modèle aux paysans locaux. L’inquiétude est partagée par Refik Aslan, le seul producteur de noisettes bio du département de Giresun. « Ici, même si les paysans ne font pas dans l’organique, ils pratiquent quand même une agriculture naturelle, avec peu de pesticides », explique le paysan. « Mais Ferrero veut produire beaucoup et vite, en utilisant des pesticides et des engrais chimiques, avec une vision à court terme. Ce n’est pas bon pour nos sols et pour nos arbres. »

Selon un acteur local connaissant de près Ferrero, les bons apôtres du groupe italien ont une autre mission, sur laquelle le groupe se garde de communiquer. « Avec ses agronomes, Ferrero détermine, champ par champ, la production à venir. Les données qu’ils recueillent sont analysées en corrélation avec celles de 17 stations météo dont dispose l’entreprise en Turquie », affirme cette source, parlant sous le couvert de l’anonymat. « C’est une information d’une valeur inestimable. »

La même source s’inquiète par ailleurs du risque que fait peser le groupe italien sur les exportateurs turcs, dont le nombre a déjà diminué de moitié au cours des deux dernières décennies. « Ferrero achète des noisettes pour lui-même, mais il en vend aussi aux autres grandes firmes européennes, comme Nestlé », révèle-t-elle. « Et avec son assise financière, il peut tuer tous ses concurrents turcs, qui, eux, ont besoin de crédits pour mener leurs activités. »

Abdullah Aysu, le président de Ciftçi-Sen, arrive la même conclusion. « Ferrero ne peut pas racheter les vergers à cause de leur émiettement et de la myriade d’ayants droit, mais il peut en prendre le contrôle. Pour y parvenir, il va s’efforcer de devenir le seul acheteur possible », estime le syndicaliste, qui voit dans la réactivation de la coopérative de producteurs l’unique recours contre l’installation d’un monopole.

 

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 05:12

 

Le chef de l’État a placé ce G7 sous le signe de la lutte contre les inégalités. Un comble pour Attac, pour qui Emmanuel Macron est en train d’abattre un par un tous les mécanismes de solidarité. Entretien avec Aurélie Trouvé, Porte-parole d’Attac France.

«Ensemble, éteignons les sept brasiers du capitalisme ! » C’est main dans la main avec les mouvements basques que l’association Attac organise le contre-G7, abandonnant ainsi son université d’été cette année. Une centaine de conférences et d’ateliers sont prévus pour débattre de capitalisme, de féminisme ou encore d’environnement, avant une manifestation, le 24 août.

 

Le contre-G7 ouvre aujourd’hui. Qu’en attendez-vous ?

AURÉLIE TROUVÉ On veut s’opposer à un monde incarné par sept chefs d’État se retrouvant dans une ville bunckerisée, avec un dispositif policier et militaire ahurissant. Sept chefs d’État qui vont discuter, enfermés, de politique au service des plus riches et des multinationales. Nous voulons y opposer un autre monde, ancré dans le territoire, pluriel, ouvert et revendicatif. Contre leurs voix, il y a des mouvements sociaux qui s’élèvent, à commencer par les alternatives locales, concrètes, et les mouvements du pays Basque. À la fin du contre-sommet, nous souhaitons la tenue d’une assemblée citoyenne et la rédaction d’un texte qui définisse les grandes mobilisations de la rentrée.

 

Depuis le G7 de Gênes, en 2001, où des centaines d’altermondialistes furent réprimés, ces sommets sont marqués par des affrontements. Celui-ci fera-t-il exception ?

AURÉLIE TROUVÉ La première violence que nous craignons, c’est la violence des forces policières. Car nous avons mis en œuvre toutes les conditions pour que cela se passe le mieux possible, avec un consensus d’action publique très clair, fondé sur des mobilisations déterminées mais pacifiques. Nous avons prévu sur place un service de médiation, avec des militants expérimentés qui interviendront afin que ce consensus soit respecté. Maintenant, la balle est dans le camp des forces de l’État. On a vécu ces dernières années des répressions extrêmement graves contre les manifestants, et nous espérons que ce n’est pas ce qui sera donné à voir aux caméras du monde entier.

 

Que pensez-vous du fait qu’Emmanuel Macron affiche comme objectif de ce sommet « la lutte contre les inégalités » ?

AURÉLIE TROUVÉ C’est d’un cynisme incroyable. Ce G7 est quand même accueilli par un chef d’État dont la politique ultralibérale aggrave profondément les inégalités. Il a décidé d’une redistribution fiscale au service des plus riches comme on en a rarement vu en France, et il est en train d’abattre un par un tous les mécanismes de solidarité. C’est ce chef d’État-là qui entend s’ériger aux yeux du monde comme le grand défenseur de la planète et des droits sociaux. Il est hors de question de le laisser faire.

 

Contre les inégalités qui se creusent, que proposez-vous ?

AURÉLIE TROUVÉ Nous ne pouvons pas penser la réponse aux inégalités sans penser à l’urgence écologique. Nous proposons la mise en place d’un grand plan aux niveaux local et national, afin de développer massivement les transports en commun, des services publics de proximité et de qualité, et les énergies renouvelables. Nous défendons également une taxation des multinationales et de la finance beaucoup plus forte qu’aujourd’hui. Cet argent, une fois récupéré, doit servir à la fois à cette transition écologique et à la solidarité entre les peuples. Car, pour nous, fin du monde et fin du mois, c’est un même combat.

Entretien réalisé par Philippine Ramognino

 

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22 août 2019 4 22 /08 /août /2019 05:33
L'ESSOR DE L'ULTRA DROITE EN EUROPE ET LES ELECTIONS EUROPÉENNES ("Cause Commune" - Juillet Août 2019 - revue d'Action politique du PCF)
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20 août 2019 2 20 /08 /août /2019 05:21
KURDISTAN ENTRE ESPOIR DE RECONNAISSANCE ET MENACES DE BRUTALISATION ("Cause Commune" - Juillet Août 2019 - Revue d'action politique du PCF)
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