Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 octobre 2022 6 08 /10 /octobre /2022 06:41
Maryam Madjidi à Morlaix en 2019 (librairie Dialogues)

Maryam Madjidi à Morlaix en 2019 (librairie Dialogues)

Iran. Maryam Madjidi, la jeune fille et la mort
 
L’assassinat de Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs, a soulevé un vent de révolte en Iran. Contrainte de fuir Téhéran avec sa mère, l’écrivaine Maryam Madjidi exprime le même cri de liberté que les femmes iraniennes, dans un texte bouleversant qu’elle a confié à « l’Humanité Magazine ».
 
Publié le Samedi 8 Octobre 2022
 
 
Aéroport de Téhéran, juillet 1986
« Ton voile est mal mis. Donne-moi ton passeport. »
Cette phrase, « ton voile est mal mis », je l’ai entendue à l’âge de 6 ans dans l’aéroport de Téhéran. La phrase était adressée à ma mère. Nous étions dans la salle d’embarquement. Nous attendions de monter dans l’avion pour fuir à Paris. Mon père était déjà là-bas depuis sept mois. Je n’ai pas compris le lien entre « ton voile est mal mis » et cet homme barbu au regard d’acier qui arrache le passeport des mains de ma mère et disparaît. Ton voile est mal mis. Donne-moi ton passeport.
La peur dans les yeux de ma mère, la peur qui fait du corps entier un morceau de chair inerte, paralysée. C’est même plus de la chair, non, c’est devenu tout dur, comme le corps d’une morte, froid et insensible, on dirait de la pierre. Ce n’est même plus de la peur qui entre dans le corps, c’est le souffle glacé de la mort qui vient caresser notre nuque. Le froid entre dans les tissus, les cellules, les veines, les muscles et paralyse le corps entier. Le corps de ma mère ne bouge plus. Je la secoue pour courir derrière l’homme qui a disparu avec notre passeport. Elle se réveille brusquement et nous courons à sa recherche. Nous le voyons entrer dans une pièce, nous frappons, il ne répond pas, nous frappons plus fort, il ouvre la porte et nous dit de nous asseoir.
Il répète : ton voile était mal mis. Tu connais la loi islamique. Un voile mal mis doit être puni. Je ne comprends pas. Dans ma tête de petite fille âgée de 6 ans, je m’interroge : le voile doit être puni ? C’est la faute du voile s’il est mal mis ? Oui, ça me paraît logique. Un voile qui glisse sur les cheveux, un voile dont le tissu n’accroche pas assez aux cheveux, un voile au tissu pas islamique, un voile rebelle, fourbe, vicieux, qui laisse échapper des mèches. Le monsieur barbu va donc punir le voile de ma mère. Mais pourquoi a-t-il pris notre passeport ? Pourquoi nous empêche-t-il de partir ? Ça, je le comprends très vite, tant que le passeport est dans ses mains, nous ne pourrons pas prendre l’avion. Ce passeport que nous avons eu tant de mal à nous procurer. Les dernières semaines, je n’entendais que ce mot à la maison : le passeport. Comment obtenir un passeport ? Un passeport pour partir. Sans passeport, pas d’avion et pas de papa.
J’ai 6 ans, je ne comprends rien. Les mots tourbillonnent dans ma tête comme des démons autour d’un feu au-dessus duquel nous sommes suspendues.
Voile - mal mis - mèches qui dépassent - punir - passeport - avion - France - France papa - pas de passe- port - pas d’avion - pas de papa.
Ça tourne, ça tourne dans ma tête, j’ai 6 ans, je ne comprends pas ce monde, je ne comprends pas les mots de ce monde, de ce monsieur qui me fait peur – ma mère toujours une pierre, une pierre qui entrevoit dans une brume ce que je ne peux voir moi du haut de mes 6 ans, la prison, les coups, la torture, l’impossibilité de s’exiler, de partir pour toujours, prisonnière en Iran, moi sa fille en prison aussi ?
Je pleure, je hurle, je crie que je veux revoir mon père. Le monstre a une fille, sa fille a le même âge que moi, et il y a quelque chose en lui qui vacille comme une faible lueur : sa dernière goutte d’humanité. Cette goutte d’humanité envahit ses yeux durs, rase sa barbe noire, essuie le sang de ses mains, et il nous jette le passeport.
Nous atterrissons à Paris quelques heures plus tard.
J’ai 42 ans, je vais sur Internet et je lis trente-six ans plus tard sur l’écran de mon ordinateur la même phrase : son voile était mal mis. Puis je lis cette phrase : « Elle est décédée trois jours plus tard à l’hôpital. » Là non plus je ne comprends pas le lien entre les deux phrases. Un voile mal mis et la mort de cette jeune fille de 22 ans.
Mahsa Amini est morte parce que son voile était mal mis. Une mèche de cheveux dépassait. Son crime : une mèche de cheveux. C’est à cause de cette mèche qui dépassait qu’elle est morte. Voilà, c’est ça, c’est cette causalité-là que je tente de comprendre mais c’est impossible, trente-six ans plus tard, cinquante ans plus tard, cent ans plus tard, je ne comprendrai jamais. Mon cerveau ne veut pas comprendre un monde dans lequel un tel lien de cause à effet existe. Alors je rumine sans cesse ces mots, « voile mal mis », jusqu’à l’insomnie, jusqu’à la nausée dans mon appartement, les yeux ouverts sur le plafond blanc : son voile était mal mis. Je me lève, je tourne en rond, je répète cette phrase. Soudain, je ne suis plus à Paris. Je ne suis plus en France. Je suis à Téhéran et mon voile est mal mis, j’entre dans la fourgonnette de la police des mœurs, de la guidance islamique, on me frappe, je reçois des coups violents à la tête, j’ai une fracture crânienne, une hémorragie, je sens la mort qui entre dans mon corps et elle m’emporte. Mais ce n’est pas vrai, je ne suis pas Mahsa Amini. J’ai beau pleurer, hurler, crier, je ne serai jamais cette femme dont la vie était suspendue à une mèche de cheveux. Je ne serai jamais cette femme où quelque part dans le Grand Livre de la Destinée il était écrit d’une main invisible à la page de sa vie : toi, Mahsa Amini, tu mourras à l’âge de 22 ans parce que ton voile laissait échapper des cheveux.
Voir aussi :
Iran. La mèche rebelle de Mahsa devenue arme de combat
Je culpabilise comme tous les exilés du monde en pensant que le voile mal mis de ma mère ne nous a pas coûté la vie, à elle, à nous. Cette pensée me perce le cœur. Je culpabilise comme tous les survivants d’une tragédie. Pourquoi son voile à elle a causé sa mort et pourquoi, nous, nous avons survécu à ce voile mal mis ?
Je culpabilise d’être vivante, en bonne santé, libre en France. J’essaie de me convaincre du contraire, de me mettre à la place de toutes les femmes iraniennes qui protestent au risque de leur vie, mais ça ne marche pas, ça ne prend pas. Personne n’est dupe.
Voir aussi :
Entendre les voix d’une révolution féministe en Iran
J’aurais aimé que la police dise à Mahsa : tu avais une arme sur toi, tu voulais assassiner le guide suprême, on t’embarque.
J’aurais aimé que la police lui dise : tu as tenté de commettre un attentat, on t’embarque. Mais le régime islamique iranien ne dit jamais cela.
Il dit : ton voile était mal mis, on t’embarque, on te frappe, on te tue.
Il dit : tu défends les droits des femmes et des prisonniers, on t’embarque, on te fouette et on t’emprisonne (1).
Il dit : tu as pris des photos devant la prison de Téhéran, on t’embarque, on te torture, on te viole, on te tue (2).
Il dit : tu as distribué des fleurs dans le métro sans ton voile pour réclamer un peu de liberté, on t’embarque et on t’emprisonne (3).
Il dit : tu as dansé et tu t’es filmée en train de danser, on t’embarque et on t’humilie (4).
Il dit : tu manifestes pour une bouffée de justice, on te tire dessus pour te tuer (5).
Il dit : tu es une femme et ta vie ne vaut rien, on a tous les droits sur toi.
Vous n’embarquerez pas nos idées, nos luttes, notre soif de justice et de liberté. Quand l’une de nous est condamnée à se taire, des millions d’autres se mettent à chanter, danser, crier, lutter, manifester, écrire.
Voir aussi :
Iran. Le témoignage de Naghmeh, qui marche désormais sans voile dans les rues de Téhéran
(1) Nasrin Sotoudeh, avocate condamnée à 33 ans de prison et 148 coups de fouet en mars 2019.
(2) Zahra Ziba Kazemi, journaliste et photographe irano-canadienne, arrêtée, torturée, violée et assassinée en juillet 2003.
(3) Yasaman Ariani et sa mère, Monireh Arabshahi, condamnées à 16 ans de prison en juillet 2019.
(4) Maedeh Hojabri, arrêtée et forcée à des aveux en juillet 2018.
(5) Hadis Najafi, morte de six balles tirées par les forces de sécurité le 22 septembre 2022 à Karaj.
Partager cet article
Repost0
7 octobre 2022 5 07 /10 /octobre /2022 04:15
Le comité de soutien à Vincenzo Vecchi mobilise les parlementaires à Vannes - Tribune initiée par Pierre Dharréville, député PCF des Bouches du Rhône, dans Libération
Photo reprise de la page facebook: Repris de la page facebook: https://www.facebook.com/soutienvincenzo

Photo reprise de la page facebook: Repris de la page facebook: https://www.facebook.com/soutienvincenzo

Repris de la page facebook: https://www.facebook.com/soutienvincenzo
 
[Communiqué de presse] 05/10/22
COMITÉ SOUTIEN #VincenzoVecchi
Communiqué 5 octobre 2022
Aujourd'hui, mercredi 5 octobre, une réunion et conférence de presse sur l'affaire Vincenzo Vecchi se sont tenues à l' #assembleenationale à l'initiative du député Pierre Dharréville – Voir sa tribune publiée dans Libération du 4 octobre et signée par 76 élus. [1]
➡ La première session, à laquelle participaient Maîtres Catherine Glon, Maxime Tessier et Paul Mathonnet en charge de la défense de Vincenzo Vecchi, a réuni une vingtaine de parlementaires
dont les sénateurs Pierre Laurent et Joël Labbé - Sénateur, le député honoraire européen Francis Wurtz, les député-e-s Ségolène Amiot, Frédéric Mathieu, Paul Molac (Morbihan), Danièle Obono, Stéphane Peu ,
Léo Walter, les avocats pénalistes Raphaël Kempf et Vincent Brengarth, la vice-présidente de la Ligue des droits de l'Homme Vergiat Marie-Christine et Eric Vuillard ainsi que Jlmelenchon , venu
témoigner de son soutien à l'invitation du Comité Vincenzo.
➡ A noter parmi les nombreuses interventions :
*** Paul Molac dénonce « le glissement vers une société de plus en plus répressive au détriment des libertés fondamentales »...
*** Joël Labbé « alerte sur la remise en cause des droits fondamentaux et salue cette mobilisation au-delà des frontières pour une personne qui mérite d'être défendue et protégée... Vincenzo est un homme libre dans le pays de la Liberté ».
*** Marie Christine Vergiat souligne que « si on laisse passer cette jurisprudence, on va avoir plein de Vincenzo Vecchi ».
*** Quant à Jean Luc Mélenchon, il déclare qu'il est « en phase avec tout ce qui a été dit, qu'il ne veut pas en dire plus mais qu'il est atterré par l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite en Italie »...
➡ Bref, tous les intervenants ont appelé à la vigilance quant au #MAE, dispositif européen initialement prévu pour lutter contre le grand banditisme, le terrorisme et la délinquance financière et qui
aujourd'hui s'appliquerait à un simple manifestant. Tous sont scandalisés par cette absurde et inique menace de plus de 12 ans de prison à l'encontre de Vincenzo Vecchi. Tous espèrent que le bons-sens démocratique et l'esprit de Justice prévaudront lors de l'audience de la Cour de #cassation le 11 octobre...
➡ La seconde session, la conférence de presse proprement dite, a accueilli une vingtaine de journalistes des media nationaux et régionaux.
Nous remercions tous ces élus, personnalités et associations pour leur soutien sans faille à Vincenzo, et tous les journalistes pour leur efficace relais.
Le Comité de Rochefort-en-Terre et les comités en activité dans toute la France, se mobilisent pour organiser leur présence le 11 octobre à Paris.
Comité de Soutien à Vincenzo Vecchi
 

Le Télégramme, 5 octobre

Des parlementaires expriment leur soutien à Vincenzo Vecchi
Publié le 05 octobre 2022

Une vingtaine de parlementaires ont exprimé leur soutien à Vincenzo Vecchi ce mercredi 5 octobre, à l’Assemblée nationale. (Photo Comité de soutien à Vincenzo Vecchi)

Le comité de soutien à Vincenzo Vecchi a réuni une vingtaine de parlementaires en soutien à l’activiste italien ce mercredi 5 octobre. L’audience devant la Cour de cassation doit se tenir mardi prochain.

À six jours de l’audience de la Cour de cassation qui décidera de l’extradition, ou non, de Vincenzo Vecchi vers l’Italie, une vingtaine de parlementaires français ont voulu lui témoigner leur appui, ce mercredi 5 octobre. Les membres de son comité de soutien avaient organisé une réunion à l’Assemblée nationale. L’activiste italien installé à Rochefort-en-terre (Morbihan) a été condamné par l’Italie à une peine d’emprisonnement de douze ans pour des « dévastation et pillage » auxquels il aurait participé à l’occasion d’une manifestation anti-G8 à Gênes en 2001.

Parmi les parlementaires qui se sont exprimés, Paul Molac, député de Ploërmel a dénoncé « le glissement vers une société de plus en plus répressive au détriment des libertés fondamentales ». Le sénateur Joël Labbé a, quant à lui, alerté « sur la remise en cause des droits fondamentaux » et salue « cette mobilisation au-delà des frontières pour une personne qui mérite d‘être défendue et protégée… Vincenzo est un homme libre dans le pays de la Liberté ». Des propos approuvés par Jean-Luc Mélenchon.

La Cour de cassation doit se prononcer mardi 11 octobre. Sa décision doit mettre un terme à ce feuilleton judiciaire qui dure depuis l’arrestation de Vincenzo Vecchi, en août 2019.

Son comité de soutien organise un rassemblement samedi 8 octobre à partir de 11 h sur le port de Vannes.

[Presse] 05/10/22
𝗠𝗮𝗻𝗱𝗮𝘁 𝗱’𝗮𝗿𝗿𝗲̂𝘁 𝗲𝘂𝗿𝗼𝗽𝗲́𝗲𝗻 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗲 𝗹’𝗶𝘁𝗮𝗹𝗶𝗲𝗻 #vincenzovecchi «𝗖̧𝗮 𝘀𝗲𝗿𝗮𝗶𝘁 𝗱𝗼𝗻𝗰 𝗰̧𝗮, 𝗻𝗼𝘀 𝘃𝗮𝗹𝗲𝘂𝗿𝘀?»
«Au nom de la coopération européenne, mieux vaudrait que soit appliquée une loi littéralement fascisée ? Ça serait donc ça, nos valeurs ?», s’étrangle Eric Vuillard. «Cela reviendrait à faire passer la défense des droits fondamentaux après le principe de solidarité européenne», abonde Marie-Christine Vergiat, vice-présidente de la Ligue des droits de l’Homme. Et de mettre en garde sur «une jurisprudence» qui menace de créer «plein de Vincenzo Vecchi», dans un «contexte d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en Italie». Me Maxime Tessier, qui représente l’activiste Italien aux côtés de Catherine Glon et Paul Mathonnet, interroge : «Si un gouvernement européen se met à pénaliser l’IVG, est-ce qu’à partir du moment où une personne serait condamnée et viendrait trouver refuge chez nous, on la remettrait à l’Etat qui la demande ?»
Partager cet article
Repost0
1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 06:32
Engrenage de la guerre : « La nuée de l’orage est déjà sur nous » - Vincent Boulet, membre de la Commission des relations internationales du PCF
Engrenage de la guerre : « La nuée de l’orage est déjà sur nous »

C’est ainsi que Jean Jaurès, dans son dernier discours prononcé à Vaise le 25 juillet 1914 alertait sur la gravité de la situation internationale, deux jours après l’ultimatum fulminé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie. La gravité de la situation est extrême.

Face au danger extrême et immédiat de généralisation de la guerre, c’est un sentiment d’impuissance qui domine parmi les peuples, et que les mécanismes de régulation des grandes crises internationales ont été démantelés au cours de la dernières période.

Le danger aigu de la crise actuelle tient au fait que, dans le contexte de fragmentation militarisée de la mondialisation capitaliste, aucune des parties en présence ne peut se résoudre à reculer, à perdre, alors qu’elles s’affrontent pour la définition de nouvelles hiérarchies de dépendance. La question est : est-ce que l’une d’elles est prête à aller jusqu’au bout de l’affrontement ? Pour l’instant, non. Mais demain ?

D’un côté, le pouvoir russe fait considérablement monter les enchères en cherchant à reprendre l’initiative et à ressouder autour de lui ses appuis, après les flottements qui ont suivi les revers militaires dans la région de Kharkov. Pour lui, la guerre contre l’OTAN a déjà commencé. En décrétant la mobilisation partielle, il prend le risque de remettre en cause le compromis sur lequel il repose : assurer au peuple russe la stabilité, en échange de son désintérêt des questions politiques. La guerre devient désormais une réalité tangible pour des centaines de milliers de familles russes. Il faut se garder des discours annonçant l’effondrement du pays, présentant la Russie comme « village Potemkine » et reposant en réalité sur des clichés. Le pouvoir russe tient et depuis plusieurs années il n’a pris aucune grande décision sans être assuré du soutien d’une majorité de la population, réforme des retraites de 2018 exceptée. Quand Vladimir Poutine et son ministre de la Défense, Sergeï Choïgou, disent que « ce n’est pas tant une guerre contre l’Ukraine que contre l’Occident collectif », en utilisant comme argument l’aide massive que l’OTAN accorde à l’Ukraine (un total de 85 milliards de dollars depuis l’invasion russe de février 2022), cela fait écho à ce que pense une majorité de la population russe dont on pourrait résumer la perception de la situation par : « ce n’est pas nous qui avons quitté l’Occident, mais l’Occident qui nous a quittés ». Qu’en sera-t-il cette fois-ci avec la mobilisation ? Une des clés de la situation tient dans l’évolution qui va se produire maintenant dans la population russe qui ne peut plus vivre « comme si » la guerre n’existait pas. Contrairement aux clichés russophobes récemment recyclés, le peuple de Russie n’est pas une masse amorphe. La solidarité avec les pacifistes russes est nécessaire. Les protestations contre la mobilisation existent. L’exil contraint de plus de 250000 personnes fuyant la mobilisation en quelques jours est un phénomène important. Elles doivent être accueillies dignement.

L’évolution prochaine va également dépendre de la situation économique. Pour l’instant, le secteur « utile » pour le pouvoir, à savoir les hydrocarbures, qui représentent 40% du PIB russe, fait plus que résister aux sanctions étant donné qu’ils sont soutenus par l’explosion des prix. Les prévisions annoncent en outre une augmentation de 40% des exportations au cours des prochaines années. Force de constater que les manifestations courageuses contre la mobilisation n’ébranlent pas le pouvoir qui reste solidement installé sur ses bases matérielles, capitalistes kleptocratiques, et idéologiques, réactionnaires et nationalistes.

Par ailleurs, la conduite des référendums dans les républiques autoproclamées du Donbass et les territoires occupés va permettre au gouvernement russe de dire que l’Ukraine attaque le territoire de la Fédération de Russie avec l’aide des armes de l’OTAN. De ce point de vue, il ne faut pas tenir « pour du bluff » la menace nucléaire, et ce d’autant plus que la doctrine d’emploi russe a été élargie en 2020 afin de rendre possible un emploi tactique, et non plus uniquement stratégique, et a ouvert une possibilité d’emploi en premier. Enfin, il ne faut pas oublier que l’opposition au pouvoir la plus puissante et la plus influente est l’extrême-droite ultra-nationaliste, relégitimée depuis l’assassinat de la fille d’Alexandre Douguine, qui n’est pas « l’éminence grise » de Poutine, mais qui coagule un certain nombre de déchets idéologiques venus du pire de la tradition réactionnaire slavophile, des anti-Lumières et du fascisme occidental.

Enfin, la question de l’isolement ou non de la Russie sur la scène internationale est un autre facteur qui compte pour le pouvoir. D’un côté il se décrédibilise auprès de ses alliés proches, par exemple en ayant annoncé à l’Arménie, qu’il ne la soutiendrait pas en cas d’invasion azerbaïdjanaise, ce qu’ont aussitôt exploité les Etats-Unis en envoyant Nancy Pelosi à Erevan. D’un autre côté, le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui s’est tenu les 15 et 16 septembre à Samarcande, ont été l’occasion d’élargir cette alliance économique à l’Iran et plus largement au Moyen-Orient.

Cette montée des enchères du pouvoir russe s’accompagne en miroir du refus de toute négociation en Europe et en Amérique. On voit ici à quel point la logique de bloc participe à l’engrenage. Le discours de Joe Biden à l’assemblée générale de l’ONU s’inscrit pleinement dans son ambition stratégique de redessiner les contours de l’impérialisme américain en dévoyant les institutions multilatérales et en se faisant le héraut d’un soi-disant « camp des démocraties ». Avec un aplomb hypocrite rare, il est allé jusqu’à déclarer que « les Etats-Unis veulent que cette guerre se termine », alors qu’à eux seuls les USA fournissent la moitié de la totalité de l’aide militaire à l’Ukraine et renforcent leurs positions militaires en Europe. Et que dire du discours d’Emmanuel Macron qui enjoint, sur un ton paternaliste totalement désuet, les pays non-alignés à choisir leur camp ? Heureusement que d’autres chefs d’Etat ont délivré des discours à la hauteur de la situation, tel que Gustavo Petro, le président colombien, qui, dans une remarquable intervention, a conjugué impératif de la paix, urgence écologique et urgence sociale. Ce décalage montre à quel point la logique de blocs défendue par nombre de pays occidentaux n’est pas partagée.

Au-delà des discours, nombre de signaux vont dans le sens d’une escalade en Occident également. L’ancien secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, vient de rédiger, avec l’appui du gouvernement ukrainien, un projet de traité de « garanties de sécurité », qui, entre les lignes, ouvre la voie à une entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. L’UE prépare un 8e train de sanctions, en étant d’ailleurs à la peine pour en trouver de nouvelles, à moins que l’interdiction de délivrance des visas refasse surface. La décision des Etats baltes de ne pas délivrer de visa humanitaire aux Russes qui refusent la mobilisation est d’un cynisme rare et fournit des arguments au pouvoir russe. Surtout, l’idée qu’une victoire ukrainienne soit possible après le succès de la campagne d’Izioum est prise comme argument pour condamner toute idée de cessez-le-feu, comme l’a fait Ursula Von der Leyen.

Mais personne ne s’interroge sur le prix de la poursuite de la guerre sur sa première victime, le peuple ukrainien (Donbass inclus), qui subit bombardements, catastrophe humanitaire, violences en tout genres, crimes de guerre, exécutions, tortures, mauvais traitements, manque d’assistance médicale, d’eau et de nourriture. La poursuite de la guerre signifie la poursuite de ces violations des droits humains.

C’est dans ce contexte d’urgence et d’extrême gravité qu’il convient de reposer l’exigence d’un cessez-le-feu et de la paix. Le choix est clair : guerre ou paix. Les possibilités sont infimes, aussi grandes qu’un trou de souris. Mais il faut s’y engager.

Pour cela, il convient de combattre deux arguments qui reviennent dans le débat public.

D’une part, il y a ceux qui spéculent sur une victoire ukrainienne en renforçant l’envoi d’armes, y compris des chars, à l’Ukraine. Même avec l’aide de l’OTAN, cela relève pour le moment de la spéculation. La défaite n’est pas une option pour le pouvoir russe, de même que pour le pouvoir ukrainien. Parier sur une victoire ne repose sur aucun argument sérieux. On peut par contre être certain que cela participe de l’engrenage du conflit. Répétons-le : la poursuite de la guerre signifie la poursuite des destructions et des violences contre la population civile.

D’autre part, ceux qui pensent qu’un cessez-le-feu gèlerait la situation sur le terrain, y compris la présence de troupes russes en Ukraine. Mais le cessez-le-feu, nécessaire, doit s’inscrire dans une dynamique politique, celle de la paix, qui n’est pas simplement l’absence de guerre. Il est important d’y donner du contenu. Les négociations devront prendre en compte à la fois la souveraineté du peuple ukrainien, que piétine Poutine, et l’impératif de sécurité du peuple russe et de tous les peuples. Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Li, a appelé à une « résolution pacifique du conflit » dans ce sens. Le président mexicain, Lopez Obrador, à la formation d’un groupe de contact international, incluant le secrétaire général de l’ONU. Plus largement, les nécessaires négociations, qui ne seront pas simples, doivent se placer dans un cadre plus large : celui de la construction d’une architecture équilibrée de sécurité collective pour les peuples d’Europe, dans laquelle l’OTAN n’a pas sa place. Pour y arriver, cela implique d’ouvrir la voie d’un désarmement négocié, global et multilatéral, dans les domaines nucléaires et conventionnels, le refus du recours au nucléaire. Enfin, pour l’Ukraine, dans un cadre européen de sécurité collective, il conviendra de poser la question de sa neutralité et du statut du Donbass.

Le chemin est étroit. Mais le courage politique impose de l’emprunter si l’on veut éviter la catastrophe.

Vincent Boulet,
membre de la Commission des relations internationales du PCF

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 06:27
Palestine / Grève de la faim : « Notre décision est la liberté » - Le Parti communiste exprime sa solidarité vis-à-vis de Salah Hamouri et de tous les prisonniers politiques palestiniens

Dimanche 25 septembre 2022, trente Palestiniens détenus « administratifs » dans les prisons israéliennes ont entamé une grève de la faim illimitée, seule « arme à leur disposition » pour recouvrer la liberté.

Parmi eux, Salah Hamouri, avocat, citoyen français et palestinien de Jérusalem-Est annexée, a été arrêté, une fois de plus, le 7 mars dernier et frappé de 6 mois de détention par un tribunal militaire et est victime depuis le 5 septembre de 3 mois supplémentaires en isolement dans une prison de haute sécurité.

En octobre 2021, le ministère israélien de l’Intérieur lui a retiré son statut de résident permanent à Jérusalem-Est sous prétexte de « non allégeance à l’État d’Israël ». L’étape suivante de ce procédé totalement contraire aux Conventions de Genève fixant les obligations des puissances d’occupation, pourrait être l’expulsion de sa terre natale de Palestine. Son épouse Elsa Lefort, française elle aussi, et ses deux enfants qui vivent en France, n’ont droit à aucun contact avec Salah.

Rappelons que la détention « administrative », inventée par le « mandataire» britannique en Palestine et prorogée par l’État d’Israël consiste à arrêter et priver de liberté sans procès, à maintenir en prison pour une durée indéfiniment renouvelable d’une durée maximum de six mois. La victime de cette pratique, à l’instar de ses avocats, est tenue dans l’ignorance des faits reprochés – qualifiés de « secrets d’État ».

Depuis 1967, 54 000 Palestiniens ont fait l'objet d'ordres de détention administrative. 723 personnes sont actuellement détenues sous le même régime illégal par Israël, un État qui méprise ses propres engagements formalisés par sa signature en 1991 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui garantit par son article 9 à toute personne arrêtée le droit à un procès équitable.

Le 23 août dernier l’Élysée a annoncé que le chef de l’État français s’était « enquis de (la) situation » de Salah par téléphone auprès du Premier ministre israélien Yaïr Lapid. Une démarche visiblement sans effet, puisque les conditions de détention de Salah Hamouri durcies dès le 26 juillet dernier sont toujours en vigueur. Il est toujours enfermé dans la prison de « haute sécurité » d’Hadarim dans laquelle il a été transféré en guise de mesure punitive, à la suite d’une lettre qu'il a écrite à Emmanuel Macron pour lui demander d'intervenir sur son cas. Aujourd'hui, sa cellule est sous vidéosurveillance et il doit faire face à de nombreuses fouilles nocturnes. Depuis mardi, ses 29 compagnons de misère et de lutte ont été également placés en « isolement », une forme de torture psychologique courante dans les prisons israéliennes.

Emmanuel Macron qui affirme haut et fort sa volonté de combattre pour la justice et les droits humains est au pied du mur : il doit agir pour la liberté d’un citoyen français et le respect du droit international par les autorités de Tel Aviv. La politique de « deux poids, deux mesures » n’est plus supportable. Les autorités françaises doivent agir – et en ont les moyens – pour imposer aux autorités israéliennes des mesures contraignantes de sanction comme par exemple la suspension des accords d’association avec l’Union européenne. Elles peuvent, sans plus attendre, enfin reconnaître l’État de Palestine comme l’a recommandé une résolution du Parlement français et du Sénat.

Le Parti communiste français (PCF) exprime toute sa solidarité avec Salah Hamouri et tous les prisonniers politiques palestiniens, et exige leur libération. Le PCF condamne la colonisation, l'occupation militaire et la politique d'apartheid.

Parti communiste français
Paris, le 30 septembre 2022

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 06:25
Après l'assassinat de MAHSA AMINI, solidarité avec les femmes iraniennes (PCF)
Après l'assassinat de MAHSA AMINI, solidarité avec les femmes iraniennes

La mort de Mahsa Amini, jeune femme kurde arrêtée et frappée par la police des mœurs du régime iranien, suscite l’indignation et un soulèvement général dans tout le pays.

Depuis l’instauration du régime islamique, les femmes font l’objet d’une répression quotidienne, d'une oppression, qui s’est brutalement aggravée avec l’élection à la présidence de la République de l’ultra conservateur Ebrahim Raïssi. Les difficultés économiques du pays qui résultent de l’incurie, de la corruption des mollahs et de l’oligarchie en place mais aussi des sanctions américaines ont plongé la moitié de la population dans la pauvreté tandis que les couches moyennes sont laminées. Dans ce contexte social explosif, les éléments les plus réactionnaires du régime ont décidé d’un retour par la force à l’ordre moral islamique dont les femmes paient le prix fort.

Si la société iranienne s’est profondément transformée, les structures politiques n’ont pas évolué et se fossilisent, limitant toujours plus les libertés, accentuant la violence politique en ciblant les femmes, les jeunes et les démocrates. Déjà en 2009, en 2017 et 2019 des manifestions considérables avaient contesté le régime dictatorial tandis que les Gardiens de la révolution les noyaient dans le sang. Dans cette contestation, les femmes sont au premier rang, défiant le régime en se découvrant la tête, en jetant leur foulard au feu dans des vidéos virales qui les exposent à un déchaînement de brutalité. Les femmes iraniennes constituent un socle majeur dans la lutte pour l’émancipation sociale face à l’obscurantisme. Elles font preuve d’un courage admirable.

La révolte gagne aussi toute la jeunesse. Comme par le passé, les universités sont en ébullition. L’exaspération est à son comble et l’aspiration à un changement radical est massif.

Pour y faire face et rassurer sa base sociale, le pouvoir a durci le ton. On dénombre déjà 31 morts dans les manifestations, des centaines d’arrestations tandis que les réseaux sociaux ont été coupés.

Rien n’y fait car Mahsa Amini est devenue un symbole de lutte, de libération et de justice pour les femmes qui rejettent toutes les formes de domination et entendent être maître de leur corps.

Le Parti Communiste Français (PCF) exprime toute sa solidarité avec la lutte des femmes et le peuple iranien. Justice doit être rendue à Mahsa Amini, les lois patriarcales et sexistes doivent être abrogées et la police des mœurs dissoute. Il appelle au succès des rassemblements et à amplifier partout la mobilisation pour que cesse la répression des manifestants.

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2022 6 01 /10 /octobre /2022 06:17
30 prisonniers palestiniens se mettent en grève de la faim, dont Salah Hamouri, pour protester contre la détention administrative sans jugement en Israël
Conditions de détention aggravées pour Salah Hamouri, la France doit agir vite !

Face à l’emprisonnement arbitraire, exercé de manière systémique par l’État israélien, les prisonniers politiques palestiniens n’ont qu’une seule arme : la grève de la faim. Dimanche 25 septembre, trente prisonniers palestiniens emprisonnés dans le cadre de la "détention administrative" ont entamé une grève de la faim illimitée pour exiger la fin de cette pratique dont sont actuellement victimes plus de 740 prisonniers palestiniens, dont 6 mineurs. Sur ordre de l’autorité militaire israélienne, ces prisonniers sont détenus sans inculpation ni procès, pour une durée pouvant aller jusqu’à 6 mois, et renouvelable indéfiniment, sur la base d’un « dossier secret ».

Parmi ces prisonniers en grève de la faim, Salah Hamouri, avocat franco-palestinien. Il a été placé en détention administrative le 7 mars et sa détention a été prolongée jusqu’au 5 décembre. De plus, Salah Hamouri a vu révoquer en octobre 2021 son statut de résident permanent à Jérusalem-Est, par une décision du ministre israélien de l’intérieur au motif de « non allégeance » à l’État d’Israël. Cette révocation sera examinée par la cour suprême israélienne en février 2023. Il risque d’être expulsé de Palestine, ce qui créerait un grave précédent.

Le gouvernement français s’est adressé plusieurs fois au gouvernement israélien, sans exiger sa libération ni prendre aucune mesure qui fasse pression sur le gouvernement israélien. Combien de temps tolérera t-il encore qu’un citoyen français subisse une telle atteinte à ses droits sans prendre la moindre mesure.

La détention administrative est une arme d’oppression et de répression qui bafoue le droit des détenus à un procès équitable et viole l’article 17 alinéa 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « nul ne peut être arbitrairement privé de sa liberté ». Les autorités militaires israéliennes y ont massivement recours, ce qui est prohibé par le droit international. Depuis 1967, 54 000 Palestiniens ont fait l’objet d’ordres de détention administrative, ce qui équivaudrait à plus d’un million d’habitants de France.

Il est difficile de ne pas faire le lien entre cette atteinte aux droits humains et les attaques violentes d’Israël contre 6 ONG palestiniennes des droits humains, qui sont toujours sous un ordre militaire les déclarant illégales, et dont les locaux ont été saccagés et les documents volés par l’armée d’occupation le 18 août.

Nous soutenons ces prisonniers qui mettent leur vie en jeu pour alerter sur cette politique inhumaine et illégale, pour réclamer le respect de leurs droits les plus élémentaires à la justice et à la liberté. Ils doivent être libérés sans délai. Il est totalement inacceptable que Khalil Awawdeh, placé en détention administrative, ait dû mener une grève de la faim de plus de 180 jours au prix de sa santé pour obtenir sa libération qui devrait intervenir le 2 octobre.

Le Président de la République doit maintenant exiger clairement et explicitement la libération de Salah Hamouri, ainsi que le rétablissement de son droit de résidence à Jérusalem. Il doit prendre des mesures concrètes pour contraindre Israël à accéder à cette demande de justice.

Une réunion du Conseil d’association entre l’Union européenne et Israël est prévue début octobre. Dans de telles circonstances, elle doit être reportée, ou pour le moins soumise à des mesures précises marquant la fin de l’acharnement d’Israël contre les défenseurs des droits humains. Ne pas le faire revient à donner un blanc-seing à Israël.

Le Bureau National de l’AFPS, le 27 septembre 2022

30 prisonniers palestiniens se mettent en grève de la faim - dont Salah Hamouri.#FreeThemAll#StopAD

30 prisonniers palestiniens se mettent en grève de la faim - dont Salah Hamouri.#FreeThemAll#StopAD

Partager cet article
Repost0
27 septembre 2022 2 27 /09 /septembre /2022 05:09
Photo Daniel Laporte

Photo Daniel Laporte

La catastrophe italienne doit provoquer un sursaut à gauche en Europe (Fabien Roussel)
 
Les premiers résultats qui proviennent d’Italie indiquent que la coalition d'extrême-droite et de droite dominée par les néofascistes arrive en tête avec plus de 44 % des voix et pourra ainsi constituer une majorité au Parlement.
Presque 100 ans jour pour jour après l'arrivée au pouvoir de Mussolini, la droite fasciste italienne remporte les élections.
Ce résultat, dans un des pays fondateurs de l’UE, est un tournant politique pour toute l’Europe. Il montre l’ampleur de la crise européenne et italienne, tant sociale que politique et démocratique, et la profondeur des inégalités sociales et territoriales.
Par ailleurs, la droite conservatrice, en faisant le choix de s’allier avec l’extrême-droite, et en étant soutenue par la Confindistria, le patronat italien, porte une responsabilité historique dans cette catastrophe.
Ce bloc droitier a exacerbé le racisme et la xénophobie et dévoyé les colères. La situation difficile de la gauche depuis plusieurs années n’a pas permis l’émergence d’un bloc social et politique capable de s’opposer à la recomposition de la droite italienne sur des bases d’extrême-droite. Cela résonne tout particulièrement venant d’un pays tel que l’Italie, qui est depuis plusieurs décennies un laboratoire pour l'émergence d'un bloc droitier autoritaire, libéral, anti-démocratique et xénophobe partout en Europe.
Je réaffirme la solidarité des communistes français avec les forces de gauche et communistes, les syndicats, le mouvement social, le mouvement féministe, les défenseurs des droits des migrants et avec tous ceux qui en Italie s’apprêtent à lutter, pied à pied, contre cette majorité dominée par l'extrême-droite.
En Italie comme dans tous les autres pays européens où l’extrême-droite est en position de prendre le pouvoir, il est urgent de reconstruire la gauche, en lien avec le mouvement social et les revendications populaires, pour construire de nouvelles majorités sociales et politiques.
 
Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord
Partager cet article
Repost0
26 septembre 2022 1 26 /09 /septembre /2022 05:33
Hadis Najafi avait 20 ans. Elle a été abattue de 6 balles par l’armée iranienne. Solidarité avec les iraniennes, la jeunesse et le peuple iranien qui se soulève pour sa liberté.

Hadis Najafi avait 20 ans. Elle a été abattue de 6 balles par l’armée iranienne. Solidarité avec les iraniennes, la jeunesse et le peuple iranien qui se soulève pour sa liberté.

Mahsa Amini

Mahsa Amini

Iran. Le régime islamique tente de museler le mouvement de protestation

À l’occasion de la grande prière du vendredi, les autorités iraniennes ont mobilisé leurs partisans contre ceux que l’armée appelle « la stratégie diabolique de l’ennemi ». Mais la colère est forte et a gagné l’ensemble du pays. Les gardiens de la révolution menacent. Ailleurs dans le monde la solidarité avec les manifestantes et manifestants gagne du terrain. De nombreux rassemblement de soutien se dérouleront ce week-end. 

Publié le Vendredi 23 Septembre 2022 - l'Humanité
« Femme, vie et liberté ». Le slogan court les rues des villes iraniennes, porté par des centaines de milliers de personnes. Aux abois, le pouvoir iranien tente, pour l’instant, de juguler à moindre coût le mouvement de protestation qui a gagné l’ensemble du pays après la mort de Mahsa Amini. La répression est particulièrement dure dans les villes du Kurdistan d’où était originaire la jeune femme de 22 ans, décédée après son arrestation par la police des mœurs pour avoir porté des « vêtements inappropriés ». Mais le ras-le-bol est tel que les manifestations se sont étendues à la capitale et à au moins 50 villes et villages. La mort d’Amini a ravivé la colère sur des questions telles que les restrictions aux libertés individuelles en Iran, les codes vestimentaires stricts pour les femmes et une économie sous le choc des sanctions. Le choc dépassé, la colère s’est exprimée largement en Iran. Des milliers de femmes se sont dévoilées en se portant à la tête des manifestations (certaines ont même jeté leur foulard au feu), soutenues par autant d’hommes.
Toutes les générations se confondent et l’exigence de la suppression de la loi faisant obligation du port du voile, en vigueur depuis quarante ans, représente le symbole du refus de toute coercition. Car c’est bien le régime dans son ensemble, honnis, qui est rejeté par les foules de manifestants.

Un régime qui, bien que conspué et défendu par une ultime minorité, n’entend pas céder la place aussi facilement. Tout en exprimant leur sympathie pour la famille d’Amini, les gardiens de la révolution viennent de hausser le ton et mettent en garde contre toute poursuite du mouvement. Pour qui connaît les pasdaran la menace est à peine… voilée. Leurs troupes pourraient déferler sans ménagement comme ils l’ont fait à chaque période de protestation, notamment en 2019. « Ces actions désespérées font partie de la stratégie diabolique de l’ennemi pour affaiblir le régime islamique », a fait savoir l’armée. Celle-ci a affirmé qu’elle « affronterait les divers complots des ennemis afin d’assurer la sécurité et la paix pour les personnes qui sont injustement agressées ». Le ministère iranien du Renseignement a également tenté de briser l’élan des manifestations, affirmant que la participation aux rassemblements est illégale et que toute personne s'y trouvant ferait l’objet de poursuites.

Les médias iraniens ont rapporté l’arrestation de 288 personnes alors qu’au moins trente-cinq autres auraient été tuées.

Et, comme on pouvait s’y attendre, le pouvoir tente de mobiliser ses troupes. À l’occasion de la grande prière du vendredi, des contre-manifestations ont été organisées, conspuant les manifestants antigouvernementaux, qualifiés de « soldats d’Israël ». Ils ont également crié « Mort à l’Amérique » et « Mort à Israël », slogans courants que les dirigeants cléricaux du pays utilisent pour tenter de susciter le soutien aux autorités. « Les contrevenants au Coran doivent être exécutés », scandait la foule.

L’imam de la prière du vendredi Seyed Ahmad Khatami a donné le ton dans son prêche à l’université de Téhéran. «Je demande fermement au pouvoir judiciaire d’agir vite contre les émeutiers qui brutalisent les gens, qui mettent le feu aux biens publics et brûlent le Coran», a-t-il dit, selon des images de la télévision d’État. « Punissez ces criminels avec l’arme de la loi », a-t-il lancé. Les fidèles ont brandi pour leur part des pancartes remerciant les forces d’ordre, « colonne vertébrale du pays », et s’en sont pris aux femmes qui brûlent leur voile. « Prôner la fin du voile, c’est faire la politique des Américains », ont-ils scandé.

En réalité, les dirigeants cléricaux iraniens craignent une reprise des manifestations qui ont éclaté en 2019 contre la hausse du prix de l’essence, la plus sanglante de l’histoire de la République islamique. Une nouvelle perturbation de l’Internet mobile a été enregistrée dans le pays, a souligné le groupe de surveillance Internet Netblocks sur Twitter, dans un signe possible que les autorités craignent que les manifestations ne s’intensifient. Le lien entre les revendications sociales et celles des femmes serait terrible pour le régime. De nombreux syndicalistes sont déjà emprisonnés pour leur rôle dans les mobilisations ouvrières et pour avoir rencontré des syndicalistes étrangers. C’est le cas de Reza Shahabi, du syndicat des travailleurs de la compagnie des bus de Téhéran (Sherkat-e Vahed) arrêté le 12 mai dans la capitale iranienne et qui pourrait être condamné à plusieurs années de prison. La remise en cause de l’ordre islamique et des orientations ultra-libérales pourrait effectivement ouvrir la voie à un avenir nouveau pour les Iraniens.

Ce qu’a bien compris Ebrahim Raïssi. S’exprimant lors d’une conférence de presse en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, le président iranien a déclaré, jeudi, que les « actes de chaos » n’étaient pas acceptables. Il a ajouté qu’il avait ordonné une enquête sur le cas de Mahsa Amini. Pas de quoi apaiser la colère des Iraniens.

 

Iran. Le témoignage de Naghmeh, qui marche désormais sans voile dans les rues de Téhéran

Sept jours après la mort de Mahsa Amini, la population exprime toujours son rejet de la République islamique. Toutes les villes du pays sont touchées. Le régime organise la répression. Naghmeh, pianiste à Téhéran, se confie à l’Humanité.

Publié le Jeudi 22 Septembre 2022 - L'Humanité

Naghmeh, 44 ans, pianiste à Téhéran, n’en revient toujours pas. L’autre soir, dans la capitale, alors qu’un rassemblement se formait, un feu a été allumé. Des dizaines de femmes comme elle, certaines plus jeunes, d’autres plus âgées, ont jeté leur foulard dans les flammes, un crépitement de joie dans les yeux.

Ce qui n’était pas sans rappeler le Tchaharchanbé-Souri, la fête du Feu célébrée par les Iraniens à la fin de l’année et qui date du zoroastrisme. Le feu symbolise l’espérance d’un éclaircissement et d’un bonheur radieux pour l’année à venir. Naghmeh n’a pas été en reste. Elle aussi a brûlé son voile. Depuis plus de six jours maintenant, elle marche dans la rue la tête nue.

La détestée brigade de la morale

Des manifestations ont éclaté en Iran lorsque, le 16 septembre, l’annonce de la mort d’une jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini, après son arrestation pour « port de vêtements inappropriés » par la police des mœurs, s’est répandue dans le pays comme une traînée de poudre.

Cette brigade de la morale chargée de faire respecter un code vestimentaire pour les femmes est détestée. « La forme qui convient au gouvernement est un manteau assez long qui couvre les fesses et descend préférablement jusqu’aux genoux », précise à l’Humanité Naghmeh jointe par téléphone. « Avec, bien sûr, un foulard qui soit assez sévère et qui ne laisse pas entrevoir les cheveux. » Notre pianiste rapporte que les gens n’appellent plus cette unité Gasht-e Ershad (littéralement patrouille d’orientation) mais Ghatl-e Ershad (orientation du meurtre).

70 coups de ceinture

« J’ai été contrôlée plusieurs fois dans la rue, raconte Naghmeh. Soit ils viennent pour nous donner des “conseils” sur la façon de porter le foulard, soit ils nous embarquent. Il ne faut absolument pas monter dans leur voiture, sinon vous finissez au commissariat. »

Une expérience qui lui est arrivée, il y a quelques années, et qui l’a marquée profondément. « C’est très, très violent quand on est là-bas. Soit on nous donne une amende très chère, soit on est enfermée pour une ou deux nuits. » Elle qualifie ça de « torture mentale ».

Et d’expliquer : « Des policiers venaient nous menacer de nous agresser violemment, nous harceler physiquement. Ils ne le disaient pas directement mais leur regard et leurs paroles signifiaient “viol”. Une fois, je les ai vu battre une jeune femme avec une ceinture. Ils lui ont donné près de soixante-dix coups. »

Une vague de contestation inédite depuis 2019

Pas étonnant dans ces conditions que le décès d’Amini ait déclenché une énorme colère dans la population, les plus importantes manifestations de ce type en Iran depuis 2019. La plupart ont été concentrées dans les régions du nord-ouest du pays, peuplées de Kurdes, mais se sont étendues à la capitale et à au moins 50 villes et villages à travers le pays, la police utilisant la force pour disperser les manifestants.

Dans le Nord-Est, ces derniers criaient : « Nous mourrons, nous mourrons, mais nous récupérerons l’Iran ! » près d’un poste de police incendié, comme l’a montré une vidéo publiée sur un compte Twitter. Les manifestants ont également exprimé leur colère contre le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. « Mojtaba, puissiez-vous mourir et ne pas devenir le guide suprême ! » a scandé un groupe à Téhéran, faisant référence au fils de Khamenei, qui, selon certains, pourrait succéder à son père au sommet de l’establishment politique iranien.

Icon QuoteJ’ai vu la police des mœurs battre une femme avec une ceinture. Ils lui ont donné près de soixante-dix coups.»

Naghmeh, pianiste à Téhéran

Le pouvoir a lancé la répression en tentant de tuer dans l’œuf les protestations. Sans VPN, impossible d’utiliser WhatsApp ou Instagram. Niloufar Hamedi, journaliste du journal progressiste Shargh, a été arrêtée jeudi pour avoir twitté que la grande mère de Mahsa Amini cherchait sa petite-fille en pleurant et psalmodiant en langue kurde.

Selon une ONG, 31 personnes auraient déjà été tuées alors que le commandement des pasdarans (gardiens de la révolution) a publié une déclaration remerciant les forces de police qui répriment les manifestations ! Mais la colère est forte. Selon Hamshahri, le journal de la mairie de Téhéran, 3 bassidjis (miliciens prorégime) ont trouvé la mort à Tabriz, Qazvin et Mashhad.

« Les jeunes générations n’obéissent plus ! »

Des personnalités publiques, connues en Iran, se sont exprimées en faveur des manifestations. Le musicien Homayoun Shajarian a écrit sur Instagram : « Aucun d’entre nous n’est heureux en ces jours amers. Y a-t-il une volonté de la part des autorités de répondre raisonnablement aux exigences d’une nation honorable et noble ? Si oui, alors pourquoi tant de retards ? »

Mohsen Chavoshi, un chanteur pop, a publié un message sur la même plateforme : « J’annonce par la présente, en pleine conscience et en toute santé, qu’à partir d’aujourd’hui, je vais arrêter toute coopération avec le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique… et continuerai à chanter pour le peuple. Le silence n’est plus acceptable. »

Mehdi Mahdavikia, un ancien footballeur de l’équipe nationale iranienne qui officie maintenant à Hamburg, a dénoncé la violence des forces de sécurité : « Vous ferez en sorte que les gens vous haïssent davantage, a-t-il écrit. Battre les femmes ? Honte à vous. »

Grande actrice iranienne, Katayoun Riahi a publié une photo d’elle sur Instagram, sans foulard. Lors d’une manifestation, la comédienne Shabnam Farshadjo a enlevé son hidjab et s’est adressée aux dirigeants de la République islamique, en disant : « Je déteste vos actions et votre comportement  ! »

Fait assez rare, 200 universitaires en poste en Iran ont lancé un appel dans lequel ils affirment défendre « le droit des femmes de notre pays de choisir librement de s’habiller » et expriment leur « opposition au processus d’humiliation et de torture systématique des femmes par le port obligatoire du hidjab ».

De quoi réjouir Naghmeh. « Les jeunes générations ne se couvrent plus autant qu’on le faisait. Ça, c’est vraiment super. Elles n’obéissent plus ! » Sans son foulard, elle sait ce qu’elle risque. « Bien sûr, s’ils nous attrapent, ils nous arrêtent. Mais on est arrivées à un point où on s’en fout. » Il est des fois où les situations atteignent des points de non-retour.n

Iran. Le régime islamique tente de museler le mouvement de protestation (Pierre Barbancey, L'Humanité, 23.09.2022)
Partager cet article
Repost0
26 septembre 2022 1 26 /09 /septembre /2022 05:29
Italie. « L’héritage empoisonné du fascisme perdure » - entretien de Thomas Lemahieu avec Mimmo Franzinelli  (L'Humanité, 25 septembre 2022)
Italie. « L’héritage empoisonné du fascisme perdure »

Grand historien du fascisme, Mimmo Franzinelli démonte l’imposture de la banalisation de l’extrême droite, en mettant en lumière les continuités dans la police, la magistrature et la presse entre régime fasciste et démocratie, de l’après-guerre jusqu’à aujourd’hui. Entretien

Publié le
Dimanche 25 Septembre 2022

Bologne (Italie), envoyé spécial

En Italie, une page a été tournée, et un chapitre, clos, mais non, le fascisme ne s’est pas achevé à la Libération, le 25 avril 1945. À travers son livre (1) paru au printemps dans une collection montée par de jeunes historiens pour intervenir dans un débat public toujours plus empoisonné en Italie (Fact Checking aux éditions Laterza), leur aîné, Mimmo Franzinelli, l’un des meilleurs spécialistes du fascisme, décrit la continuité entretenue et organisée, juste après la guerre mais bien au-delà, pendant les décennies ultérieures, entre le régime mussolinien et une démocratie au sein de laquelle ses ramifications ont, en réalité, pu prospérer… L’enjeu est important, tant le déni impose sa loi dans la mémoire collective, comme l’illustrent, pour le pire, les élections qui se sont déroulées ce dimanche dans la Péninsule.

Comment comprendre que l’Italie paraît n’en avoir jamais fini avec le fascisme ?

Mimmo Frazinelli
Historien

Le fascisme, en Italie, ce n’est pas une parenthèse qui se serait ouverte et refermée: il n’est pas venu, comme tombé du ciel, et reparti, disparu du jour au lendemain. Même s’il a trouvé des expansions en Allemagne, en Espagne ou ailleurs, c’est en Italie qu’est son berceau et qu’il reste enraciné en profondeur. Après la Marche sur Rome, en octobre 1922, la dictature fasciste a duré plus de vingt ans. Deux décennies sans la moindre place pour l’opposition, deux décennies de propagande dédiée au nationalisme exacerbé et au culte de la personnalité. Quand tout s’effondre avec la guerre - et la guerre n’est pas un accident de parcours, c’est le débouché naturel du fascisme -, les ramifications perdurent après la Libération. L’hérédité est évidente dans le Mouvement social italien (MSI) dont le logo renvoie directement à Benito Mussolini: il représente la tombe du Duce avec la flamme tricolore.

Et ce symbole demeure, comme chacun peut le constater, sur les matériel électoral de Frères d’Italie, le parti dirigé par Giorgia Meloni ! Mais ça n’est pas tout car, dans l’après-guerre, tous les journalistes, ou presque, qui avaient participé à la propagande mussolinienne restent en place: l’opinion publique est conditionnée par leur vision bénie-oui-oui et nostalgique, celle d’un Mussolini débonnaire, d’un régime petit-bourgeois et d’une Italie qui, au fond, n’allait pas si mal. Passés de la presse fasciste à la presse démocratique, les dirigeants des grands journaux veulent bien reconnaître que le chef avait quelques vices d’un dictateur, mais en même temps, prétendent-ils, c’était une bonne pâte, pleine d’humanité ! Cette vision pénètre les esprits d’une part significative de l’opinion, et elle persiste aujourd’hui dans une sorte de mythologie totalement falsificatrice…

Les ramifications sont également structurelles: dans votre livre, vous décrivez méticuleusement les parcours de nombreux magistrats, policiers, dirigeants des hautes administration qui ont pu passer sans heurts du service pour le régime fasciste à celui pour la République italienne. Parmi tous ceux-ci, un personnage emblématique se détache: Marcello Guida. Qui est-ce ?

Marcello Guida peut effectivement être considéré comme la personnification des milliers de fonctionnaires qui ont servi le régime mussolinien, embrassant souvent des carrières au plus haut niveau, avant de continuer leurs parcours dans les institutions de la démocratie. En l’occurrence, Guida devient, très jeune, à la fin des années 1930, le directeur d’une colonie pénitentiaire, Ventotene, sur une île au large du Latium. Il était chargé de la répression de centaines d’antifascistes, et il l’a fait, avec cruauté, refusant notamment d’accorder des soins aux malades de la tuberculose, jusqu’à les laisser mourir…

Dans les années après la Libération, Marcello Guida est bien aidé par le climat de la Guerre froide: les gouvernements centristes voient d’un bon œil la perspective de récupérer des fonctionnaires ayant contribué au régime fasciste. Lui, comme tant d’autres au sommet de la police, de la magistrature, des forces armées, continue une carrière remarquable, et cela le portera, au fil des décennies, à devenir questeur (chef de la police, NDLR) à Turin pendant les révoltes ouvrières de la Fiat dans les années 1960. À l’époque, il sera même payé en pots-de-vin par les patrons de l’entreprise, la famille Agnelli, pour réprimer le mouvement. Ensuite, à Milan, lors de « l’automne chaud » de 1969, quand les actions terroristes néofascistes commencent, le 12 décembre, avec l’attentat de la Piazza Fontana, Marcello Guida joue un rôle décisif pour brouiller les pistes: c’est lui qui présente l’assassinat du cheminot anarchiste Giuseppe Pinelli - jeté par la fenêtre du quatrième étage de la questure de Milan, où il était détenu illégalement - comme un suicide.

Par cette manœuvre, il protège les fascistes et expose à la Une des médias des « monstres anarchistes ». Cette thèse finit par s’effondrer grâce au travail de quelques journalistes. Et à ce moment-là, Guida, subitement devenu infréquentable, est mis à la retraite… Attention, ceci dit, je voudrais rappeler qu’en France, vous avez eu des profils du même genre: pensez à Maurice Papon en particulier !

Oui, bien sûr, mais comme vous le rappelez dans votre travail, entre les collaborateurs français et les fascistes italiens, l’ampleur du recyclage n’est peut-être pas la même ?

Oui, dans un autre livre consacré à ce qu’on appelle « l’amnistie Togliatti », en Italie, du nom du dirigeant du Parti communiste italien qui fut, à la Libération, ministre de la Justice, je relève les différences énormes qui existent dans l’épuration entre la France et l’Italie. En Italie, l’épuration a été une sorte de farce, alors qu’en France ou en Belgique, ça a été pris bien plus au sérieux…

En Italie, écrivez-vous, « les épurateurs n’ont jamais été épurés »…

Oui, voilà.

Le droit lui-même contient encore des éléments hérités de la dictature mussolinienne… Avec l’affaire Vincenzo Vecchi, un jeune manifestant contre le G8 de Gênes en 2001, réfugié en France et menacé d’extradition aujourd’hui après une condamnation à une peine de 12 ans de prison sur la base d’un délit émanant directement du fascisme (« dévastation et pillage »), on voit bien comment des éléments du Code pénal mis au point pendant les deux décennies de régime mussolinien par le ministre Alfredo Rocco perdurent. Comment est-ce possible ? 

Le Code Rocco est resté en vigueur en Italie jusqu’en 1989. Et cette persistance pose de sérieuses interrogations sur la conscience, appelons-la comme ça, de la classe dirigeante antifasciste pendant les décennies après la Libération. Au niveau juridique, dans les textes de loi essentiels, elle n’a jamais tourné la page résolument, mais elle a, au contraire, utilisé une part des lois répressives datant du fascisme pour ses propres activités de gouvernement.

A la sortie de la guerre, vous pointez un renversement qui paraît s’être accentué au fil du temps: d’un côté, les nazifascistes, engagés dans la république de Salò (République sociale italienne, RSI) de Mussolini après 1943, finissent par être reconnus comme « combattants légitimes », tandis que les partisans sont, eux, persécutés et poursuivis… 

C’est la période des procès à la Résistance qui s’ouvre pour plusieurs années, après les élections parlementaires le 18 avril 1948. À ce moment-là, la magistrature, les forces de police et de gendarmerie s’emparent des épisodes sanglants survenus entre 1943 et 1945, et dans la presse dominante, cela permet une interprétation des refrains contre la gauche et les communistes. Des centaines de partisans sont arrêtés, d’autres doivent s’enfuir vers la Yougoslavie ou vers la Tchécoslovaquie pour ne pas être emprisonnés.

Ces procès servent à donner, dans le cadre de la nouvelle République, une image dégradée de la Résistance. Et cela, alors que, dans le même temps et en dehors d’une petite dizaine de cas, la magistrature militaire escamote des centaines et des centaines de dossiers sur des crimes de guerre nazifascistes (massacres dans des villages, exécutions sommaires, etc.) afin de ne pas perturber l’opinion publique italienne, au moment où la République fédérale allemande est intégrée dans le pacte atlantique. Cela donne une situation où tous les feux sont braqués sur des exactions commises par les résistants, tandis que les massacres nazifascistes sont camouflés par la justice elle-même…

Aujourd’hui, ces représentations paraissent s’être largement imposées en Italie où il n’est pas rare de mettre un signe d’égalité entre fascistes et Résistants en matière de barbarie… Comment contrecarrer ce sens devenu commun ?

Je suis d’accord, il y a des lieux communs qui n’ont aucune vérité d’un point de vue factuel. Une part des intellectuels ont participé à ériger une « légende noire » décrivant des persécutions de fascistes après la Libération. Cela a été très accentué au fil des décennies. Et moi, je démontre, faits à l’appui, que ça n’a pas été comme ça. Cette assimilation obscène dans la barbarie n’explique toutefois pas tout…

Dans le passé, il y a eu une sorte de rhétorique antifasciste qui dépeignait la dictature de Mussolini comme un événement impliquant peu de gens et imposé à un peuple réticent. Ce qui était une manière de nier les racines profondes du fascisme, et cela s’est révélé absolument délétère. Je dois tout de même souligner une évolution réconfortante: ces dernières années, il y a une nouvelle génération d’historiens - on peut citer Carlo Greppi, Francesco Filippi et Eric Gobetti - qui ont, avec une conscience civique très développée, pris de front cette « légende noire » pour contester toutes ces visions erronées. Il y a désormais en Italie une production historiographique qui est très importante et qui a, sans doute, beaucoup manqué dans le passé…

Comment cette « dérive de la mémoire » a-t-elle pu se produire avec les résultats que l’on voit aujourd’hui en Italie ?

Vaste question! Et c’est sûr que des journalistes comme Giampaolo Pansa ont joué un rôle fondamental dans la vulgate renvoyant dos à dos fascistes et résistants (lire notre entretien avec le collectif Nicoletta Bourbaki dans l’Humanité du 22 août)… Mais puisque nous parlons de l’information, moi, j’aimerais regretter une forme d’inattention des journalistes. En Italie, ils ont vraiment la mémoire courte. Je prends un exemple qui s’est passé ces derniers jours.

Aux funérailles d’un fasciste à Milan, Romano La Russa, adjoint dans le gouvernement régional de Lombardie, a multiplié les saluts fascistes devant le cercueil. Or, son frère, le député Ignazio La Russa qui est l’un des très proches de Giorgia Meloni, la dirigeante de Frères d’Italie, a pris ses distances avec ce geste, en le grondant… Et dans les médias, tout le monde a évoqué ces reproches. Mais les journalistes italiens, ils ne devraient pas avoir oublié que, lors d’autres funérailles, celles du terroriste fasciste Nico Azzi - un personnage important qui avait voulu mettre une bombe dans un train en 1973, mais qui, par sa maladresse, la fait exploser, se blesse et est arrêté, avec en poche un exemplaire du quotidien d’extrême gauche, Lotta Continua, qu’il aurait dû laisser, comme une signature, dans ce train pour orienter les enquêtes de ce côté-là -, ce même Ignazio La Russa s’était livré à une série de saluts fascistes…

Eh bien voilà, ça, c’est le personnel politique qui gravite autour de Giorgia Meloni. C’est un fait, ce n’est pas mon interprétation ! Mais malheureusement, dans le débat politique, personne ne rétablit les faits en opposant aux paroles de La Russa sa solidarité directe avec un terroriste! 

Mais une fois qu’on a réussi à désigner, comme le font les médias dominants en Italie, la coalition rassemblant deux formations d’extrême droite (Frères d’Italie et Ligue) comme « centre-droit » et que les milieux d’affaires les plébiscitent, le niveau d’alarme face à la menace s’abaisse considérablement, non?

Oui, il y a une question qui est désormais de vocabulaire, d’étiquettes. Les fascistes sont effectivement présentés comme le « centre-droit », ce qui est une manière de les rendre propres. En revanche, on utilise le terme de « gauche » pour parler d’Enrico Letta, par exemple, le dirigeant du Parti démocrate (PD). C’est un brave gars, pas de doute, mais pour moi, toute son histoire fait de lui un centriste. Quand le centre-gauche est désigné comme la « gauche » et que la droite radicale néofasciste apparaît comme une droite respectable, ces glissements dans la langue produisent des effets non négligeables… Mais on s’habitue à ce long empoisonnement de l’information. Ce qui est évidemment très grave.

Dans votre livre, vous rappelez que Giorgia Meloni se présente comme la fille spirituelle de Giorgio Almirante, l’homme qui a dirigé, pendant près de 40 ans, le parti néofasciste (MSI) fondé après la Libération. Qu’est-ce que cela signifie ?

Meloni a émergé comme jeune activiste politique au sein du MSI. En soi, on ne peut pas dire que c’est une faute. Mais son chemin, son évolution politique ont été linéaires. Elle n’a jamais renié son passé. Elle est entourée de conseillers qui sont évidemment fascistes. Je parlais d’Ignazio La Russa, mais on peut aussi évoquer l’eurodéputé Carlo Fidanza. Son insistance sur Giorgio Almirante est un signe évident: elle présente comme un simple « patriote » un des pires fascistes qui soit, engagé dans la bataille raciste, avec les lois antisémites, entre 1938 et 1945, et qui, ensuite, s’est inséré dans la politique italienne comme protagoniste de premier plan du MSI mussolinien, avec sa double stratégie qui alternait la matraque et le costume deux-pièces, entre la violence politique et la respectabilité parlementaire.

D’un point de vue personnel, je pense que Giorgia Meloni a, en réalité, une consistance politique proche de zéro. Elle hurle, elle gagne. C’est comme ça en Italie: pendant une brève période, celui ou celle qui hurle remporte la mise. On l’a vu avec Beppe Grillo et son mouvement des 5 Etoiles… Mon pronostic, c’est donc qu’après sa percée, Giorgia Meloni laissera assez vite de marbre les Italiens. Sur le versant autoritaire, je trouve ainsi bien plus inquiétant encore Matteo Salvini qui a l’obsession de reprendre le poste de ministre de l’Intérieur et donc de la police. C’est extrêmement dangereux.

J’ai suivi toute cette campagne électorale avec un certain accablement. Ce qui est démoralisant, c’est que, dans la gauche, il y a eu une acceptation que Meloni se présente depuis un mois au moins comme celle qui a gagné l’élection. Cela me semble une attitude préoccupante pour la démocratie. Le centre-gauche, à commencer par Enrico Letta, a considéré le résultat comme joué d’avance. Ce qui est un paradoxe car cela signifie accepter de perdre sans même avoir commencé le match!

Le fascisme ne reviendra pas sous la forme du régime mussolinien, c’est évident. Mais, comme le démontre l’assaut contre la CGIL à l’automne 2021 fomenté par des militants du groupe Forza Nuova, sur fond de mobilisations contre les restrictions anti-Covid, il peut survenir notamment dans des manifestations de « squadrisme », ces descentes organisées par des milices paramilitaires contre des adversaires et des minorités… Cela vous préoccupe-t-il?

Une des caractéristiques fondamentales du fascisme a toujours été de disqualifier ses opposants politiques en les traitant non pas comme antifascistes mais comme des éléments « anti-nationaux », subversifs, anti-patriotes. Par exemple, les exilés politiques ne sont pas qualifiés comme des « exilés » parce que le terme a une dignité, mais comme des « fugitifs ». Aujourd’hui, ce qui m’inquiète, c’est moins le squadrisme des matraques et des barres de fer que le squadrisme verbal et idéologique, répandu chez Salvini et Meloni… Ils ne peuvent concevoir une démocratie dans laquelle l’opposition ait pleinement voix au chapitre et droit à la citoyenneté. Pour eux, ceux qui ne sont pas d’accord, qui s’opposent, sont des éléments antipatriotiques. Cette manière de refuser absolument toute dignité à l’opposition demeure, à mes yeux, l’héritage le plus empoisonné du fascisme. Et je suis convaincu que Meloni et ses alliés vont l’endosser, d’une manière ou d’une autre.

(1) Mimmo Franzinelli, « Il fascismo è finito il 25 aprile 1945 » (« Le fascisme s’est terminé le 25 avril 1945 »), Éditions Laterza, Bari-Rome, 14 euros (non traduit).

Plus d'articles sur les sujets qui vous intéressent : 
Partager cet article
Repost0
26 septembre 2022 1 26 /09 /septembre /2022 05:26
Trente ans de normalisation de l’extrême droite italienne (Gaël de Santis, L'Humanité)
Trente ans de normalisation de l’extrême droite italienne

Dès 1960, les néofascistes italiens ont participé à des majorités parlementaires et, depuis 1994, à des gouvernements conservateurs.

Publié le Lundi 26 Septembre 2022 - L'Humanité
 

L’Italie est le seul pays européen où droite et extrême droite forment une coalition avant les élections. Dans d’autres pays européens, la Finlande, le Danemark, l’Autriche, la droite extrême a bien eu des ministres, mais la droite ne l’avait invitée à table qu’une fois le résultat des élections connu. C’est Silvio Berlusconi qui porte la responsabilité d’avoir normalisé le Mouvement social italien (MSI), parti créé en 1946 par des nostalgiques de Benito Mussolini, au point qu’il puisse participer au pouvoir. Lorsqu’il remporte les élections législatives de 1994 à la tête d’une coalition dite de « centre droit », il fait rentrer dans son gouvernement des ministres de la Ligue du Nord, qui est alors plus un parti régionaliste qu’une formation d’extrême droite, et du MSI.

depuis 2018, la donne a changé

Depuis, à l’exception des élections de 1996, à toutes les législatives, c’est cette coalition de droite qui se présente, si bien que l’électeur modéré est habitué depuis près de trente ans à voter parfois pour un candidat d’extrême droite. Mais, depuis 2018, la donne a changé. Ce n’est plus la droite « classique » berlusconienne, qui domine la coalition, qui pèse à chaque élection 45 % des suffrages, mais l’extrême droite. Cette année-là, la Ligue, boostée par le discours xénophobe de son leader Matteo Salvini, devient la première force de droite. Sa participation de 2018 à 2019 au gouvernement du Mouvement 5 étoiles puis, depuis 2021 – sans que les sociaux-libéraux du Parti démocrate ne trouvent rien à redire –, à celui d’union nationale de Mario Draghi l’a affaibli. Giorgia Meloni, ex-ministre à la Jeunesse de Silvio Berlusconi et dont le parti Frères d’Italie (parti qui ne se revendique plus du fascisme mais est héritier du MSI) ne recueillait que 4 % des voix en 2018, a bénéficié d’avoir choisi de rester sur les bancs de l’opposition. Ses 25 % d’intentions de vote début septembre en ont fait la leader de la coalition de droite. Son résultat, inconnu à l’heure où nous écrivons ses lignes, est le fruit de près de trente ans de collusion de la droite avec l’extrême droite.

L’Italie est le premier pays où le cordon sanitaire a été coupé en Europe. Dès 1960, face à la montée du Parti communiste, le premier ministre démocrate chrétien, Fernando Tambroni, sans majorité, avait choisi de gouverner avec l’appui parlementaire du MSI. 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011