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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 07:06
Alaa El Aswany, grand écrivain égyptien : Je dirai encore ce que je pense, je n'ai pas peur du maréchal Sissi (entretien avec Muriel Steinmetz, L'Humanité - 26 avril 2019)

A lire - J'ai couru vers le Nil - de Alaa El Aswany: le roman des illusions perdues de la révolution egyptienne

Alaa El Aswany : « Je dirai encore ce que je pense, je n’ai pas peur du maréchal Sissi »
Vendredi, 26 Avril, 2019

Le grand romancier égyptien, censuré dans son pays, est sous le coup de poursuites devant un tribunal militaire. Il évoque ici sa situation et en appelle à la solidarité internationale. Samedi 27 avril, il participe à un débat à la Grande Halle de la Villette, sur le thème « Changer d’histoires pour changer l’Histoire ».

L’écrivain égyptien Alaa El Aswany (né en 1957) est à ce jour l’un des romanciers les plus connus du monde arabe, où sa voix est écoutée par tous. L’Immeuble Yacoubian (paru en français en 2006 chez Actes Sud) l’a rendu célèbre à l’échelle internationale, d’autant plus qu’il a été porté à l’écran. Lorsqu’il vivait encore en Égypte, il y a peu, il exerçait la profession de dentiste (en tant que spécialiste de la porcelaine et de la chirurgie des tissus). C’est dire s’il connaît de l’intérieur le peuple de son pays, ouvriers y compris. Dans les années 1990, il a travaillé six ans durant, à raison de deux ou trois fois par semaine, comme dentiste à l’usine. Malgré la censure, si ses livres sont lus par beaucoup, c’est surtout par des jeunes gens et des femmes voilées. Lors d’un entretien paru à l’occasion de la sortie de son recueil de nouvelles J’aurais voulu être égyptien (Actes Sud, 2009), où il affirmait clairement sa philosophie sous la forme d’une profession de foi anti-obscurantiste, il nous révélait son rituel du matin au Caire : « Je m’impose une discipline de fer. À six heures trente, je glisse la clé dans la serrure. Je prépare trois tasses de café d’avance pour garder la concentration. Je me mets à écrire jusqu’à dix heures trente environ. Je ne peux pas créer sans musique, donc j’écoute soit Oum Kalsoum, soit Édith Piaf. Quand j’écris des nouvelles, elles me tombent sur la tête comme des pommes. Avec le roman, c’est différent. Il faut écrire tous les jours pour le découvrir. »

Chroniqueur et romancier engagé, Alaa El Aswany a pris une part active lors des printemps arabes. Membre fondateur du mouvement d’opposition Kifaya (ça suffit !), il a participé avec ferveur au mouvement dit de la place Tahrir. J’ai couru vers le Nil (Actes Sud), son dernier roman, objet de toutes les censures, brasse avec vigueur la réalité contradictoire des événements de 2011, soit un grand élan d’espoir né dans la partie éclairée de la jeunesse, suivi d’une terrible désillusion et d’une répression féroce. Toutes les strates de la population y sont présentes ; jeunes amoureux révolutionnaires épris de liberté, général tortionnaire qui se rend fidèlement à la mosquée, ouvriers occupant leur usine, tableaux de groupes… Héritier d’une grande lignée de conteurs arabes, Alaa El Aswany, écrivain d’une trempe exceptionnelle, répond à nos questions.

Vous êtes poursuivi pour vos écrits par un tribunal militaire égyptien. Quels sont les motifs invoqués ?

Alaa El Aswany Dès que Abdel Fattah Al Sissi est arrivé au pouvoir, les problèmes ont commencé. La semaine même de son arrivée, j’ai été interdit d’antenne à la télévision. Quinze jours plus tard, je n’ai plus pu écrire dans les journaux égyptiens. Très vite, ils ont suspendu le séminaire littéraire que j’organisais depuis vingt ans. Je n’ai pu publier mon dernier roman en Égypte, il est sorti au Liban. On m’attaque sans cesse dans les médias. On me présente comme un homme qui serait contre l’État et toutes sortes de bêtises du même ordre. Dès 2016, j’ai commencé à accepter des invitations pour enseigner la littérature dans les universités américaines. J’apprends maintenant que, pour la première fois, il y a un tribunal militaire.

Que cherche le pouvoir militaire en s’attaquant à vous ainsi ?

Alaa El Aswany Je suis privé de publication dans tous les journaux égyptiens sans aucune décision officielle. Ils ont dû penser qu’en m’interdisant partout, c’en serait fini pour moi, sauf que je continue à avoir une influence. J’écris des articles dans Deutsche Welle Arabisch en Allemagne. Sur Twitter, j’ai 3 250 000 followers. C’est plus que la diffusion de tous les journaux égyptiens confondus. Quant à mon roman, prohibé dans tous les pays arabes sauf en Tunisie, au Maroc et au Liban, sa circulation sur Internet est considérable. Sissi, qui est en train de modifier la Constitution pour rester au pouvoir jusqu’en 2030, essaie de m’effrayer mais je n’ai pas peur.

Le 9 avril, trois avocats français ont saisi sur votre cas, de leur propre chef, le rapporteur spécial sur la promotion et la protection de la liberté d’expression des Nations unies. Que peut-on attendre de cette démarche ?

Alaa El Aswany Cette solidarité me touche infiniment. Je suis traduit en trente-sept langues et je suis soutenu partout, mais j’avoue que le soutien de la France me touche particulièrement car c’est un pays que j’aime. Je suis fier de cette solidarité. À quoi cela sert-il ? À ce que soit donnée une explication officielle claire, car le jeu du régime de Sissi consiste à ne jamais être clair sur rien. Par exemple, je suis poursuivi devant un juge militaire mais aucun document n’a été fourni. J’ai décidé de ne pas envoyer mon avocat égyptien sur place. Cela ne servirait à rien. Le ministre de la Défense a le droit de doubler, de réduire ou d’annuler la peine. Il peut faire ce qu’il veut. Ce processus, qui consiste à poser une question au gouvernement égyptien aux Nations unies, est donc très important car il sera obligé de donner une réponse claire.

Pensez-vous que votre dernier roman, J’ai couru vers le Nil, soit la cause essentielle des poursuites ? Y a-t-il, à votre avis, d’autres raisons supplémentaires ?

Alaa El Aswany J’ai été interdit d’écrire bien avant sa parution. Ce roman-ci, c’est trop pour eux. Il s’agit d’une fiction, mais il y a aussi un aspect documentaire, avec des témoignages sur les massacres commis par les autorités contre les jeunes révolutionnaires. Ils m’accusent non seulement d’avoir insulté le président, mais aussi les institutions de l’État, la police, l’armée, les juges. Ce type d’accusation n’existe pas dans la vraie législation égyptienne.

Dans le véritable combat qui s’engage contre le maréchal Al Sissi, pouvez-vous envisager que puissent encore s’élever, dans votre pays, des voix en votre faveur ?

Alaa El Aswany Oui, mais le problème c’est que monsieur Sissi a construit une République de la peur. Les violations des droits de l’homme sont pires que jamais. Pire même qu’à l’époque de Nasser. Deux exemples. Un jeune a écrit sur son tee-shirt, « l’Égypte sans torture ». Il est descendu dans la rue et en l’espace de deux minutes, il a été arrêté par la police. Il est resté deux ans en prison ! Le jeune Khaled Lofty a vendu un seul exemplaire d’un livre interdit par l’armée, ce qu’il ne savait pas. On l’a poursuivi devant un juge militaire. Il a écopé de cinq ans de prison ! Sissi a construit cette République de la terreur. Il va changer la Constitution pour rester au pouvoir au moins jusqu’en 2030 et devenir ainsi le chef de tous, y compris des juges. Cela n’est encore jamais arrivé en Égypte. Il sera président et chef des juges, et il pourra donc les punir ! Les Égyptiens sont nombreux à être contre ce qu’il se passe, mais que peuvent-ils faire ?

Votre notoriété, en Égypte et bien au-delà, peut-elle vous protéger quelque peu ou vous nuire encore plus dans cette occurrence ? N’est-ce pas une question de rapport de forces ?

Alaa El Aswany Ce soutien, cette solidarité partout dans le monde ont empêché mon arrestation depuis que Sissi est au pouvoir, c’est-à-dire depuis cinq ans, sauf qu’actuellement, les choses changent. Les calculs de Sissi se modifient. En ce qui me concerne aussi, les choses changent. Au début, quand ils ont interdit mon séminaire, j’ai protesté en anglais sur Twitter et il y a eu un article dans The Guardian, entre autres. La télévision, qui est actuellement entièrement contrôlée par la sécurité, a dit à l’époque que j’étais un grand écrivain, que mon séminaire ne pouvait être supprimé.

Les choses ont donc changé depuis. Sissi jouit aujourd’hui d’un soutien international. Il se fiche pas mal de son image à l’extérieur puisqu’il peut compter sur le soutien, par exemple, de monsieur Trump, ainsi que sur celui de nombreux autres leaders occidentaux, et ce, en raison d’intérêts purement économiques. Tout le monde l’a accueilli. Lorsqu’il est venu en Égypte, Macron a certes critiqué les violations des droits de l’homme, sauf qu’à la fin, seuls les intérêts comptent. La politique internationale se moque bien des principes.

Le gouvernement français, qui vend des armes à l’Égypte, s’honorerait en prenant parti. Qu’en pensez-vous ?

Alaa El Aswany La France n’est pas seulement un pays occidental. La France représente un symbole de liberté et de culture. Elle a inspiré la plupart des écrivains égyptiens, y compris moi-même. On attend toujours d’elle un soutien particulièrement fort. Soutien pour la liberté, à commencer par la liberté d’expression. Or, le président représente aussi les intérêts de la France. Il veut bien vendre ce qu’il veut. C’est plus voyant dans ce pays qu’ailleurs, pour les raisons que je viens d’énoncer.

Qu’en est-il, en Égypte même, de la défense de vos droits du fait de vos avocats sur place ? Ont-ils encore les mains libres ?

Alaa El Aswany J’ai donc refusé que mon avocat se présente devant le tribunal militaire d’Égypte. Je refuse le principe, l’idée même d’être poursuivi par un tribunal militaire à cause de ce que j’ai écrit. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Les autorités égyptiennes peuvent tout. Il n’y a plus aucune barrière, y compris législative. Ils ont toutes les cartes en main, les médias, la police, l’armée et les juges.

Craignez-vous que le régime s’attaque à votre famille ?

Alaa El Aswany Oui. Ils ont déjà fabriqué un procès contre ma fille. Elle a eu un accident. Elle n’était pas en tort mais ils ont changé le rapport de police. Elle est allée devant le juge qui n’a posé aucune question hormis : « Es-tu la fille d’Alaa El Aswany ? » Elle a écopé d’une peine d’une semaine de prison. On s’est démenés pendant quatre mois pour annuler ce jugement. Ce n’est pas la première fois. Ils peuvent tout faire. Mon message au régime égyptien est le suivant : il y a des limites. C’est pourquoi cette solidarité et cette réaction internationale ont été si utiles. Il faut que le régime sache que tout n’est pas permis.

Vos enfants vont-ils rester en Égypte ?

Alaa El Aswany Ma fille finit ses études sur place d’ici quelques semaines. Elle et sa mère, ma femme donc, vont venir au mois de juin à New York. Mon autre fille est avec moi. Elle a fini ses études. Elle travaille à New York.

Le 27 avril, vous serez à Paris, à la Grande Halle de la Villette, pour un échange sur le thème « Changer d’histoires (au pluriel) pour changer l’Histoire ». Votre histoire sera certainement évoquée… Un maillon de plus dans la solidarité et la protestation qui s’organisent…

Alaa El Aswany Je suis honoré par cette solidarité. En France, je dis toujours ce que je pense. J’ai des milliers de lecteurs français qui s’intéressent à ce qui m’arrive. Je suis fier d’eux. J’ai toujours dit ce que je pensais et je vais continuer à le faire. Je n’ai pas peur et je n’aurai jamais peur.

 
Entretien réalisé par Muriel SteinmetZ
Alaa El Aswany, grand écrivain égyptien : Je dirai encore ce que je pense, je n'ai pas peur du maréchal Sissi (entretien avec Muriel Steinmetz, L'Humanité - 26 avril 2019)
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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 07:03
Vente d'armes au Yemen: l'exécutif fait donner la DGSI - Pierre Barbancey, L'Humanité, 26 avril 2019
Vente d’armes. Contre la presse, l’exécutif fait donner la DGSI
Vendredi, 26 Avril, 2019

Le ministère des Armées a déposé une plainte après la publication d’une note classée « confidentiel défense » évoquant l’utilisation d’armes françaises au Yémen.

Au ministère des Armées, à Paris, un seul mot d’ordre : « Branle-bas de combat ! » La Grande Muette, comme on surnomme l’armée française, n’aime pas qu’on mette le nez dans ce qu’elle considère être « ses » affaires. Quoi, de vulgaires civils voudraient avoir leur mot à dire sur les opérations extérieures et les ventes d’armes aux pays amis ? Pas question. Les biffins vont montrer de quel bois ils se chauffent à ces insolents de journalistes qui osent enquêter sur leurs activités. Une enquête a été ouverte par le parquet de Paris pour « compromission du secret de la défense nationale » après la transmission à un média d’une note classée « confidentiel défense » évoquant l’utilisation d’armes françaises au Yémen.

Des chars Leclerc utilisés

Cette enquête a été initiée le 13 décembre 2018 à la suite d’une plainte du ministère des Armées, et les investigations ont été confiées à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), a précisé une source judiciaire. Elle vise une compromission impliquant une personne dépositaire et par un tiers. La note en question – un rapport d’une quinzaine de pages révélé le 15 avril par le média en ligne Disclose, qui dit l’avoir reçu en octobre 2018 – aurait été rédigée le 25 septembre 2018 par la Direction du renseignement militaire (DRM). Elle répertorie notamment les armes vendues par la France qui seraient déployées par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, théâtre d’un conflit meurtrier depuis 2015.

La révélation faite par Disclose, en partenariat avec Arte Info, la cellule investigation de Radio France, Konbini, Mediapart et The Intercept, montre notamment que des chars Leclerc, l’un des fleurons de l’armement français, sont utilisés dans les offensives menées par les Saoudiens et les Émiratis. Outre les chars Leclerc (dont l’utilisation aurait fait au moins 55 morts civils), il faut ajouter les 48 canons Caesar (35 morts civils au moins), les pods Damoclès (dispositifs de ciblage), les avions de chasse Mirage 2000-9, les hélicoptères Cougar et Dauphin, ainsi qu’une frégate et une corvette lance-missiles (de fabrication française) qui participent au blocus naval du port d’Hodeïda, affamant ainsi la population.

On comprend que le gouvernement d’Édouard Philippe soit d’autant plus monté au créneau, sabre au clair si l’on peut dire, sous l’œil attentif du général en chef Emmanuel Macron, que jusqu’ici Paris affirme que ces armements ne sont utilisés que de manière défensive « et pas sur la ligne de front », dans cette guerre qui a fait au moins 10 000 morts. Toute personne normalement constituée se doute bien que si Riad achète des armes alors qu’elle est engagée dans un conflit, ce n’est pas pour les garder dans des caisses ou des hangars, mais bien pour s’en servir et tuer. C’est à cela que servent des armes.

L’Élysée et Matignon sont gênés aux entournures. Ils sont pris la main dans le pot à miel. Pour que le remarquable travail de nos confrères ne fasse pas école, il convient donc d’utiliser la force de dissuasion. En l’occurrence, Geoffrey Livolsi et Mathias Destal, cofondateurs de Disclose, ainsi que Benoît Collombat, de la cellule investigation de Radio France, sont convoqués le 14 mai par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Avec cette précision inscrite noir sur blanc dans la convocation : l’infraction dont sont soupçonnés les journalistes est « un délit puni d’une peine d’emprisonnement ». Pour Geoffroy Livolsi, « cette enquête judiciaire n’a qu’un seul objectif : connaître les sources qui nous ont permis de faire notre travail. C’est une atteinte à la liberté de la presse et à la protection des sources des journalistes ». De leur côté, les rédactions des médias incriminés notent que « les documents confidentiels révélés par Disclose et ses partenaires présentent un intérêt public majeur. Celui de porter à la connaissance des citoyens et de leurs représentants ce que le gouvernement a voulu dissimuler ». La quasi-totalité des sociétés de journalistes (SDJ) en France ont apporté leur soutien à leurs trois confrères et rappellent « à quel point il est indispensable de renforcer en France la protection des sources ».

Le PCF plaide pour un embargo

Il s’agit bien de liberté de la presse. Mais aussi d’opacité de la politique étrangère de la France, qui voudrait faire commerce de la mort sans rendre de comptes à quiconque. Car, si les journalistes mènent de telles investigations, c’est d’abord parce que même la représentation nationale est tenue à l’écart. Ni les députés ni les sénateurs, particulièrement ceux qui siègent à la commission Défense, ne peuvent faire état des informations dont ils disposent. Et « l’attribution des licences d’exportation est entièrement aux mains de l’exécutif », comme le rappellent des parlementaires communistes, socialistes et FI dans une tribune publiée le 19 avril dans Libération, en demandant « la mise en place d’une délégation parlementaire qui participera au processus de décision » pour l’attribution de ces licences d’exportation. Rappelons qu’entre 2015 et 2017, ce sont près de 3,4 milliards d’euros d’armement qui ont été livrés à l’Arabie saoudite. Dès octobre 2018, le PCF plaidait pour un embargo à effet immédiat des ventes d’armes françaises aux membres de la coalition conduite par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen. Des dizaines d’ONG réclament également l’arrêt des ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Si l’argent n’a peut-être pas d’odeur, les corps déchiquetés des enfants yéménites en ont assurément une.

Pierre Barbancey
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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 06:57
Fabien Roussel au Portugal pour le 45 ème anniversaire de la révolution des oeillets à la rencontre du parti communiste portugais et de la  Coalition démocratique unitaire (CDU) - L'Humanité, Cathy Dos Santos, 26 avril
Fabien Roussel : « La mobilisation populaire est
déterminante pour la poursuite des réformes »
Vendredi, 26 Avril, 2019
 
Lors de la manifestation de Lisbonne, Fabien Roussel, secrétaire national du PCF était accompagné de João Ferreira, tête de liste de la Coalition Démocratique Unitaire(CDU)/ Parti communiste Portugais (PCP), l'écrivaine Ana Margarida de Carvalho, Jeronimo de Sousa, secrétaire général du PCP.

Pour sa première visite à l’étranger en tant que secrétaire national du PCF, Fabien Roussel s’est rendu au Portugal qui célébrait le 25 avril, le 45ème anniversaire de la révolution des œillets. Une occasion également pour échanger avec son homologue portugais des politiques de changement à l’œuvre depuis 2015.

Vous étiez présent au Portugal, lors de la manifestation à Lisbonne, célébrant la révolution des œillets du 25 avril 1974. Quarante-cinq ans après ce soulèvement civico-militaire qui a renversé la dictature de Salazar, quelle en est l’actualité ?

Fabien Roussel. Pour ma première visite officielle à l’étranger, j’ai tenu à me rendre au Portugal pour célébrer cette belle révolution. J’ai assisté à un défilé populaire où se sont retrouvés des syndicats, des partis politiques, ainsi que des associations qui se battent en faveur de la paix, de la culture, de la fonction publique. C’est toute la société civile qui s’est mobilisée ce 25 avril. Cette mobilisation était d’autant plus importante qu’elle a lieu à un moment où le gouvernement socialiste hésite dans les réformes à poursuivre, et surtout, à quelques mois des élections législatives d’octobre 2019.

Le Portugal a terriblement souffert des politiques d’austérité imposées par la troïka (UE, BCE, FMI) et l’exécutif de droite de Pedro Passos Coelho. Qu’en est-il aujourd’hui avec le gouvernement socialiste d’Antonio Costa? La page de l’austérité a-t-elle été tournée ?

Fabien Roussel. Les Portugais ont énormément souffert des injonctions de la troïka. Elle a imposé une taxe sur tous les salaires pour financer la réduction de la dette nationale. Elle a ainsi volé de l’argent aux salariés portugais. L’une des premières mesures du gouvernement socialiste, qui est arrivé au pouvoir en 2015, a été de supprimer cette taxe. Le Smic et les pensions ont été augmentés. La gratuité des livres scolaires a été imposée. Dans certaines villes, le prix des tickets de transports a été réduit de 50%. Le capital a également été taxé avec une taxe sur les dividendes reversés par les grandes entreprises. La croissance a doublé et le chômage a été divisé par deux. Ces réformes n’auraient pu voir le jour sans la pression des députés communistes et du Bloc de gauche. Pour rappel, l’exécutif socialiste est minoritaire. Les communistes n’ont accepté de voter le budget que si ces réformes étaient mises en place. Elles ont permis de tourner le dos aux politiques d’austérité. Elles ont démontré qu’il est possible de relancer la consommation, donc la croissance, en redonnant du pouvoir d’achat aux Portugais.  

A l’occasion de votre visite, vous avez rencontré Jéronimo de Sousa, le secrétaire général du Parti communiste Portugais (PCP). Quelle a été la teneur de vos échanges ?

Fabien Roussel. Cela a été pour moi  l’occasion d’échanger sur la politique menée depuis quatre ans. En 2015, le PCP s’est battu pour faire entendre l’idée que la gauche était majoritaire à l’issue des législatives. En ce sens, le PCP a été à l’initiative de l’expérience actuelle. Quatre ans plus tard, le bilan est mitigé. Il y a eu beaucoup d’avancées en faveur du pouvoir d’achat et des services publics, comme me l’ont confirmé nombre de Portugais  avec lesquels j’ai pu échanger. Mais, dans le même temps, la vie reste chère. La précarité de l’emploi s’est développée. L’une des revendications fortes du PCP est justement d’avoir un droit du travail qui protège davantage les salariés.

Et concernant les élections européennes du 26 mai ?

Fabien Roussel. Nous avons parlé de l’enjeu de conserver un groupe au parlement européen. Un groupe original du fait de sa diversité mais également des enjeux qui rassemblent les parlementaires de la GUE. J’ai rencontré João Ferreira, la tête de liste de la Coalition démocratique unitaire (CDU)/PCP. Ils mènent une belle campagne de terrain. Ils mettent beaucoup en avant la défense de la souveraineté nationale dans les choix économiques. Je le comprends au regard des politiques très dures imposées par la troïka, comme cette taxe de la honte. A cause de ces orientations, le Portugal a subit un exode massif de la jeunesse, quasi aussi important que celui qui a eu lieu durant la dictature de Salazar, et qui explique le fort rejet que l’UE suscite.

Entretien réalisé par Cathy Dos Santos
Fabien Roussel au Portugal pour le 45 ème anniversaire de la révolution des oeillets à la rencontre du parti communiste portugais et de la  Coalition démocratique unitaire (CDU) - L'Humanité, Cathy Dos Santos, 26 avril
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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 06:55
Algérie.  Ni État militaire, ni pouvoir mercenaire ! - Nadjib Touaibia, L'Humanité, 27 avril 2019
Algérie. « Ni État militaire, ni pouvoir mercenaire !»
Samedi, 27 Avril, 2019

Les Algériens ne désespèrent pas de provoquer un changement radical et d’ouvrir la voie à une deuxième République dans un Etat de droit. Toujours et encore dans la rue le vendredi, ils dénoncent l’attitude de l’armée qui protège les résidus du régime d’Abdelaziz Bouteflika.

Plus que jamais déterminé à provoquer la chute du régime de Bouteflika, toujours en place malgré la démission de ce dernier, le mouvement populaire Algérien, boucle sa 10ème journée de mobilisation nationale depuis le 22 février.
Ils sont encore des millions dans la rue ce vendredi 26 avril, dans les capitales régionales, dans les villes moyennes et jusque dans les petites agglomérations. 
Pas d’affrontements avec les forces de police, pas de casse, pas d’incidents notables… les marches se déroulent partout dans le calme, rythmées seulement par les slogans.
A Alger, la foule est aussi dense que les vendredis précédents. Les gendarmes sont pourtant positionnés sur toutes les voies d’accès à la ville depuis l’aube. La tentation répressive reste perceptible, mais les agents ne passent pas à l’acte. Ils ne reçoivent sans doute pas d’ordres, mais sont aussi comme neutralisés par le pacifisme des manifestants et les élans de sympathie dont ils font preuve.
Sur la place-Audin, au cœur d’Alger, des « gilets orange » forment un cordon de sécurité empêchant tout contact avec les policiers amassés à l’entrée du tunnel des facultés. C’est à cet endroit qu’avaient eu lieu, il y a quinze jours, des jets de gaz lacrymogènes provoquant des mouvements de foules où se trouvaient des familles avec des enfants. 
Ces agissements soulèvent l’indignation dans l’opinion. « Nous protègeront les marches » promet alors le chef d’Etat-major, vice-ministre de la Défense, Gaïd Salah. Et c’est précisément lui qui fait depuis lors l’actualité.
Ses sorties médiatiques entre deux vendredis sont très écoutées. Les Algériens en attendent des décisions fortes. Ils espèrent voir l’institution militaire pousser vers la sortie le président par intérim, Abdelkader Bensalah (ex-président du Sénat) et le Premier ministre Noureddine Bedoui, tous deux fidèles inconditionnels d’Abdelaziz Bouteflika, posés là comme des mines sur le chemin de la deuxième République. 
Mais le général laisse tout juste percer de vagues espoirs d’une telle rupture. Il évoque abondamment les liens entre le peuple et son armée dans une superbe langue de bois, sans plus. Il espère à l’évidence que la poignée d’oligarques embastillés ces derniers jours, pour des soupçons de corruption, va refroidir le mouvement, que les citoyens vont fermer l’œil sur le maintien du système. 
Du coup, la colère monte. De nombreux maires annoncent qu’ils n’organiseront pas le scrutin présidentiel fixé au 4 juillet prochain. Les ministres en visite sur le terrain sont accueillis à coup de « dégage ». Les étudiants sont de plus en plus nombreux à manifester tous les mardis, malgré la forte policière. 
Les Algériens ont en fait le sentiment d’être floués, d’être menés en bateau. Ce vendredi 26 avril le général en prend pour son grade. « L’armée nous appartient et Gaïd Salah nous a trahi ! », « Gaïd Salah assez de mensonges et de malheur !», dénonce-t-on dans les rangs des manifestants à Alger. 
« Ni Etat militaire, ni pouvoir mercenaire », scande-t-on surtout, soupçonnant le patron de l’armée, proche des Emirats et l’Arabie Saoudite, de se rêver dans la peau de l’Egyptien Abdel Fatah al-Sissi. La révolution algérienne est à un tournant.
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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 04:30
COMMUNIST'ART: Elio Petri, le cinéaste renégat - par Andréa Lauro
Elio Petri photo Festival de Cannes

Elio Petri photo Festival de Cannes

Elio Petri, le cinéaste renégat.

En Italie, le cinéma « politique » ou « d'engagement civil » démarre en 1962 avec le film  Salvatore Giuliano de Francesco Rosi  et termine en 1976 brusquement avec le film Todo Modo de Elio Petri. Ironie du sort, ce film qui scella la fin d'une saison exceptionnelle du cinéma italien est dû au réalisateur qui avait le plus contribué à la rendre grande. Elio Petri naît à Rome le 29 janvier 1929.

Fils unique, d'une famille d'artisans, il passe une enfance que lui-même définirait comme malheureuse. Nourri par l'éducation catholique et répressive donnée par sa grand-mère, encore adolescent, il adhère à la fédération des jeunes du Parti Communiste. Religion et politique, donc, travaillent dans un système de valeurs complexe et conflictuel.

Sa première approche avec le cinéma n'est pas à la caméra, mais à la machine à écrire. Il s'exerce, en effet, dans la critique, en collaborant auparavant avec L'Unità (organe officiel du Parti Communiste Italien jusqu'en 1991) puis avec Città Aperta, la revue d’un groupe d’artistes et de littéraires qui ont quitté le PCI après les événements de Hongrie, publiée en 1957-1958.

Sur les pages de cette revue il écrivait :

« Le Néoréalisme s’il n’est pas entendu comme large besoin de recherche et d’enquête, mais comme véritable tendance poétique, ne nous intéresse plus. La lugubre Italie née des compromis de l’après-guerre ne peut plus être abordée avec la candeur implicitement chrétienne du Néoréalisme : des histoires et des images plus pertinentes aux lacérations morales que la Restauration capitaliste - accomplie sur des nouvelles bases pour le pays – a accompli dans les consciences. Il faut faire face aux mythes modernes, aux incohérences, avec la corruption, avec des exemples magnifiques d'héroïsmes inutiles, avec les sursauts de la morale : il faut savoir et pouvoir représenter tout cela ».

Dans cette période Elio travaille comme scénariste, entre autres, pour Giuseppe De Santis (réalisateur de Riso Amaro) qu'il définissait son unique maître.

 

L'assassin, d'Elio Petri avec Marcello Mastroianni  et Micheline Presle (1961)

L'assassin, d'Elio Petri avec Marcello Mastroianni et Micheline Presle (1961)

"I giorni contati" d'Elio Petri (Les Jours comptés): 1962

"I giorni contati" d'Elio Petri (Les Jours comptés): 1962

A ciascuno il suo (1967)

A ciascuno il suo (1967)

Son parcours artistique change à partir de la rencontre avec Marcello Mastroianni.

Pas encore entiché de Federico Fellini, Marcello devient tout de suite ami avec Petri et, pour lui, il joue le rôle de l'antiquaire Alfredo Martelli, personnage principal du premier long-métrage du cinéaste romain: L'assassin (1961).

Même s'il manque encore de maturité et de maîtrise, le style de ce film annonce des thèmes caractéristiques du cinéma de Petri: la passion pour le genre policier, l'attention pour l'enquête de faits et les gens, mais surtout un néoréalisme dans lequel la réalité n'est plus représentée de manière directe, mais sous un tour grotesque et paradoxal. Une idée du cinéma qu'il mûrira au cours des années 60.

En 1962 sort I giorni contati (Les jours comptés), un récit d’une douloureuse actualité, avec un extraordinaire Salvo Randone.

En 1963, Petri tourne Il maestro di Vigevano avec le monumental Alberto Sordi, un film dramatique traité de façon grotesque.

Avec La decima vittima (La dixième victime) en 1965, joué par le duo Ursula Andress et Marcello Mastroianni, son cinéma s'enrichit de digressions de science-fiction. 

Ensuite le cinéaste rencontre l’œuvre littéraire de Leonardo Sciascia et la force expressive de l'acteur Gian Maria Volonté.

Dans le film A ciascuno il suo (A chacun son dû, 1967), les rapports entre mafia, église et classe politique, notamment avec la Démocratie Chrétienne, sont montrés à travers un langage cinématographique agressif, mais qui reste toujours très lucide. Le film gagne le prix du scénario au Festival de Cannes.

Il réalise en 1968 Un Tranquillo Posto di Campagna dont le sujet a été écrit en 1962 avec Tonino Guerra. Le film est le portrait d’un artiste intellectuel bourgeois et de sa scission schizophrénique.

Suite à ce film débute la période la plus importante pour sa carrière, avec Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto (1970): Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon.

Schizophrène, effronté, urticant, le film est un poing direct à l'estomac des bien-pensants. Le style est baroque, la trame est à la fois absurde, sinistre et plausible. La caméra suit, en effet, les traces d'un "Docteur" dont on ne connaît pas le vrai nom, un dirigeant de police (G.M. Volonté) qui, après avoir tué sa propre amante, rien ne fait pas pour se cacher. Au contraire, il dissémine sur la scène du délit des indices de sa culpabilité, convaincu que la condition d'homme de l'État suffira à le protéger de toute accusation. Un délire d'omnipotence que la fin, ouverte, semble confirmer. Porté par le scénario d'Ugo Pirro et la musique d'Ennio Morricone, le film gagne l'Oscar du meilleur film étranger et le Prix spécial du jury à Cannes, mais il attire une vague de critiques aussi. Nombreux, en effet, y lisent une claire référence à la mort de l'anarchiste Giuseppe Pinelli et à la figure du commissaire Luigi Calabresi. À côté de ceux-ci qui saluent l’œuvre comme une nouvelle respiration de démocratie pour l'Italie, certains voient l'attaque directe contre la Justice et la Police et accusent Petri de vouloir profiter de la chronique politique de l'époque.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d'Elio Petri (1970)

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d'Elio Petri (1970)

" La classe operaia va in paradiso"- "La classe ouvrière va au paradis", 1971

" La classe operaia va in paradiso"- "La classe ouvrière va au paradis", 1971

Si avec Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto les critiques les plus féroces étaient arrivées des milieux de centre-droit, avec La classe operaia va in paradiso (La classe ouvrière va au paradis,1971) c'est le tour de la gauche de réagir.

Le film ne rend pas l'image de la classe ouvrière que le PCI aurait attendu d'"un camarade". En donnant corps et mot à l'ouvrier mutilé Ludovico Masso, dit Lulù, l'interprétation de Gian Maria Volonté, en effet, dénonce l'horreur des chaînes de montage et d'une usine devenue pure aliénation.

Petri creuse aussi dans les distorsions d'un syndicalisme hypocrite et décrit les mouvements étudiants de gauche comme des hordes de moulins à paroles. Un outrage insupportable pour la "contre-culture" italienne. À l'étranger cependant l'originalité absolue de la lecture marxiste du metteur en scène italien plaît. Au vingt-et-unième festival de Cannes, Elio Petri remporte le Grand Prix ex aequo avec Il caso Mattei di Francesco Rosi dans lequel joue également Volonté, honoré d'une mention spéciale. 

Après avoir analysé le pouvoir et le travail, en 1973, Petri complète la trilogie de la névrose avec l'argent.

Dans le film La proprietà non è più un furto (La propiété n'est plus le vol), le personnage principal (Flavio Bucci) est un employé de banque qui vit une allergie physique à l’argent liquide, cache un mépris pour tout ce qui est symbole capitaliste, à commencer par la banque même. Après avoir démissionné, il décide de tourmenter la vie d’un boucher grossier et riche (Ugo Tognazzi), en le frappant là où il fait le plus mal, en lui volant ses affaires, et en lui faisant des crasses de diverses natures. Le conflit entre les deux se résoudra par des résultats dramatiques.

En 1976 Petri porte sur le grand écran un autre roman de Leonardo Sciascia: Todo Modo, publié deux ans auparavant.

Centré autour d'un groupe d'hommes politiques qui se cachent dans un hôtel qui tient en même temps de l'ermitage et de la prison, le film est un procès explicite de la Démocratie Chrétienne. À côté d'un Mastroianni diabolique nous trouvons l'ombre d'Aldo Moro (G.M. Volonté). Même si elle dissimulée sous l'anonymat d'un M., la figure du président décalque mots, œuvres et omissions du juriste démocrate-chrétien. En creusant ses propres origines et celles de son cinéma, Petri teint de policier et d'absurde le plus pasolinien de ses films. Le film est une violente mise en accusation de la Démocratie Chrétienne que le cinéaste dénonce comme corrompue.

Mais Todo Modo est surtout un film maudit. A sa sortie en salle, le film s'attire des critiques très négatives venues de tous les bords politiques.

Démocratie Chrétienne et Parti Communiste sont en train de travailler au "compromis historique" et ce film, qui éclaire les contradictions et travers du principal parti national, est vu comme un problème. Retiré de l'affiche en moins d'un mois, il semble donc destiné à l'oubli. Cependant, le film émerge peu de mois après.

Dans le film, en effet, une prophétie inquiétante peut être identifiée postérieurement. Dans les minutes finales, Petri porte en scène l'exécution du Président, fusillé par son chauffeur pendant qu'à genou il implore pitié. Quand le 9 mai 1978, rue Caetani, est retrouvé le corps de Moro criblé de 12 balles, les images du film deviennent un sinistre présage. Petri est accusé d'avoir incité les terroristes à passer à l'acte, d'avoir d'une façon ou d'une autre porté à l'enlèvement et à l'exécution de l'ancien président du Conseil. Le cinéma politique est mort et l'image de son promoteur totalement compromise.

Dans les années suivantes il trouve un peu de place à la télévision et il signe le pessimiste Buone notizie (1979). Il met en scène une adaptation des Mains sales de J.P Sartre avec M. Mastroianni.  

Sciascia le défend, en justifiant la nécessité de ce Todo Modo et en soulignant la distance des intentions artistiques d'Elio Petri avec la propagande des Brigades Rouges. Le réalisateur fait de même en confirmant son propre mépris envers les auteurs de ce meurtre horrible, sans renier son œuvre, jusqu'à sa mort.

Le 10 décembre 1982, à seulement 53 ans, Elio Petri s'éteint, épuisé par un cancer.

Il sera presque totalement oublié pendant deux décennies, jusqu'à 2005 quand un petit groupe de jeunes réalisateurs présente au festival de Venise le film-documentaire Elio Petri – appunti su un autore, une œuvre touchante qui a permit de redécouvrir cet incroyable cinéaste militant.

Andréa Lauro

 

Lire aussi:

COMMUNIST'ART: Mario Monicelli, cinéaste italien, auteur de Les camarades (1963)

Portrait - Andréa : un italien à Morlaix

 

COMMUNIST'ART: Elio Petri, le cinéaste renégat - par Andréa Lauro
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22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 06:24
Maïssa Bey - photo L'Humanité - 16 avril 2019

Maïssa Bey - photo L'Humanité - 16 avril 2019

Maghreb. « L’Algérie de demain, telle que je l’imagine, a un corps de femme »
Mardi, 16 Avril, 2019

L’œuvre de Maïssa Bey est tout entière traversée par le désir d’émancipation d’une génération qui a vu ses rêves de liberté se fracasser. L’écrivaine pose aujourd’hui sur le mouvement populaire qui refaçonne son pays un regard enthousiaste et lucide. Entretien.

Que se passe-t-il en Algérie depuis deux mois ? Est-ce un mouvement (hirak), un soulèvement (intifada), une révolution (thawra) ?

MAÏSSA BEY Un seul mot pourrait-il en rendre compte ? Laissons aux historiens le soin de régler plus tard ce problème de terminologie ! Ce qui se passe en ce moment en Algérie est inédit, c’est le surgissement d’une vague de fond qui touche toutes les couches de la société, une vague d’une ampleur sans précédent. Loin de s’affaiblir comme pouvaient l’espérer les tenants du pouvoir, elle grossit au fil des semaines. La mobilisation prodigieuse des foules qui envahissent les rues chaque vendredi depuis près de deux mois, dans toutes les villes du pays, est l’expression (pour le moment ?) d’une volonté populaire inébranlable, qui a foi en la victoire. Aucun des subterfuges employés jusque-là par un pouvoir aux abois, qui dégaine aujourd’hui ce qu’il croit être son atout principal, le recours à la violence répressive, ne parvient à la détourner de ses objectifs : le démantèlement du régime en place et la volonté de rupture avec un système politique plaçant ses intérêts au-dessus de ceux du peuple. La feuille de route ne souffre d’aucune équivoque. Les revendications sont exprimées par tous les moyens dont disposent les citoyens, notamment avec des slogans, des plus humoristiques aux plus radicaux. Ce qui surprend les observateurs et tétanise le pouvoir, c’est, d’une part, la détermination des manifestants et, d’autre part, leur pacifisme, leur civisme, loin de correspondre aux représentations qu’on a voulu donner des Algériens.

Quelles mutations de la société algérienne ont rendu possible une présence si massive des femmes dans les marches, les rassemblements ?

MAÏSSA BEY La mutation a commencé, ne l’oublions pas, par la participation des femmes à la guerre de libération – une révolution en soi –, même si, à l’indépendance, les combattantes ont été priées de réintégrer l’espace domestique. Leur implication directe dans la révolution algérienne est une vérité historique indéniable.

Leur scolarisation massive et leur entrée en force dans le monde du travail dès les années 1980 ont bouleversé les représentations et en ont fait des citoyennes autonomes – du moins sur le plan économique –, conscientes de leurs droits minorés cependant par un Code de la famille discriminatoire et contre lequel elles se battent depuis des décennies. Et même si les toutes premières ouvrières d’un complexe industriel ont été vitriolées à Sidi Bel Abbès à la fin des années 1970 (un vieux reflexe d’autodéfense masculin contre l’émancipation des femmes et leur sortie des délimitations spatiales que certains voudraient leur imposer, réflexe remis récemment au goût du jour), les Algériennes sont à présent totalement et définitivement intégrées au marché du travail.

D’autre part, ce n’est pas la première fois que les femmes occupent la rue. Qui ne se souvient pas des manifestations des années 1990 où les femmes, bravant la terreur, sont sorties en masse pour manifester leur rejet de la situation qui prévalait alors ? Comment oublier les slogans qui disaient leur désespoir de mères, de filles, de sœurs, et plus simplement de citoyennes face aux exactions des islamistes ?

Si les femmes sont présentes dans les manifestations, c’est parce qu’elles sont tout aussi concernées que les hommes par la chose politique, par ses retombées sur leur quotidien, et qu’elles en ont pris conscience.

L’ère Bouteflika fut celle de violentes attaques contre les libertés. Même des conférences littéraires ont fini par être frappées d’interdiction. Comment ce carcan a-t-il pu s’imposer ?

MAÏSSA BEY Dès l’indépendance, les libertés fondamentales comme la liberté d’expression, la liberté de réunion, la liberté de manifestation ont fait l’objet de restrictions de plus en plus sévères, laissant place à des interdictions toujours motivées par les mêmes prétextes : troubles à l’ordre public ou, plus grave encore, atteintes aux symboles et valeurs de la nation. Sous ces prétextes, on pouvait tout interdire : la création d’associations, des réunions de partis, des rencontres littéraires et artistiques, des projections de films, des sit-in organisés par des travailleurs ou des étudiants. Bref, tout ce qui pouvait sembler subversif aux yeux du pouvoir était censuré, parfois simplement par excès de zèle de certains de ses représentants dans les régions dites sensibles, par peur de représailles de la part leurs supérieurs.

Les dispositifs de censure ne sont jamais assumés ouvertement et prennent des formes détournées, comme le refus de financement ou de visas d’exploitation de certains films jugés trop critiques, et d’autres procédés tout aussi retors.

Cependant, l’Algérie, c’est aussi celle des caricatures de Dilem publiées chaque jour dans le journal Liberté, celles du Hic dans El Watan, les bandes dessinées de Slim, père de la BD algérienne, ce sont les chansons des groupes de rap aux paroles politiquement incorrectes, les chroniques au vitriol publiées dans certains journaux indépendants. C’est aussi l’éclosion récente d’une littérature qui, comme le disait Cendrars, « trempe sa plume dans la vie » pour en restituer les aspects les plus crus, faisant corps avec une réalité, celle d’un pays encore et surtout irréductible.

Les Algériens, après de dures épreuves et un relatif isolement, semblent retisser le lien entre eux et se reconnecter au monde. Pourquoi aujourd’hui ?

MAÏSSA BEY D’abord une précision : il faut rappeler que l’isolement des Algériens a duré plus de dix ans. Il n’est pas exagéré de dire que l’Algérie est restée quasiment sous embargo pendant la décennie 1990 et que le pays était considéré comme l’un des plus dangereux de la planète. Pendant toute cette période, les liens avec l’extérieur se sont distendus et rares étaient ceux qui se risquaient à rompre cet isolement autrement que par une solidarité qui, il faut bien le dire, n’avait que bien peu d’effets sur la population quotidiennement confrontée à un terrorisme des plus sanglants. De même, à l’intérieur du pays, le mode de vie des Algériens a été profondément impacté par la terreur qui régnait sur tout le territoire national.

Il est évident que ce passage douloureux de notre histoire a laissé des séquelles. Il a fallu beaucoup de temps pour retisser les liens, d’abord entre nous pour réapprendre à vivre ensemble, puis avec le reste du monde.

L’effet le plus surprenant et le plus réjouissant de la situation actuelle est ce que certains ont appelé « la réconciliation nationale », par allusion à l’autre réconciliation qui avait pour but de réintégrer les terroristes islamistes dans leurs droits, sans poursuites ni jugement. La volonté de réconciliation des citoyens entre eux, mais aussi de leur redonner espoir, a été un des effets observables dès les premières marches. Semaine après semaine, les marcheurs apprennent à se côtoyer, à se connaître, puis à se reconnaître. Bien sûr, il ne faut pas se leurrer. Les différences de classe ne se sont pas abolies d’un coup de baguette magique. Elles restent même très visibles à certains endroits, particulièrement dans la capitale. La grande fraternité n’est pas pour demain. D’autant qu’à l’heure actuelle, le pouvoir encore et toujours en place mise, comme il le fait depuis des années, sur les antagonismes, sur le régionalisme, sur les peurs, ou bien encore sur les stratégies de diversion pour diviser le mouvement et provoquer ainsi son essoufflement.

Dans la rue s’exprime une grande radicalité : on exige une rupture avec le système, on exhorte ses représentants à s’en aller tous. Les Algériens brûlent-ils l’esprit de « consensus » que prétendaient incarner Bouteflika et les siens ?

MAÏSSA BEY Peut-on croire que Bouteflika et les siens pensaient incarner un consensus ? Si cela était le cas, pourquoi auraient-ils pris la peine de truquer les élections, de falsifier les chiffres de participation du corps électoral et de rameuter des centaines de personnes pour qu’elles assistent aux meetings de soutien ?

La rupture est actée. Je me permettrai de paraphraser une citation d’Aimé Césaire à propos du colonialisme, en affirmant que le système n’est pas mort, mais qu’il se sait désormais mortel. Et comme tout organisme qui se sait appelé à disparaître, il se débat dans des convulsions qui peuvent s’avérer dangereuses. Il tire ses dernières cartouches, au sens propre comme au sens figuré. Et les réponses des manifestants aux concessions accordées par ce système, qui s’entête à vouloir suivre la feuille de route édictée par l’armée (mais pas seulement, sans nul doute) sous couvert de respect de la Constitution, se radicalisent elles aussi. Si l’on peut parler de consensus, c’est celui qui se fait autour du mot d’ordre scandé depuis plusieurs semaines par des millions d’Algériens : « Ils doivent tous disparaître ! Yetnahaw Ga3 ! »

En 1957, votre père a été torturé, exécuté. Votre œuvre est traversée par la fracture coloniale. Dans Pierre Sang Papier ou Cendre, vous brossez une fresque poétique des cent trente-deux ans de domination et d’oppression françaises. Dans ce mouvement populaire, comment expliquez-vous les références innombrables, explicites ou implicites, au combat de libération nationale ? Comment les jeunes Algériens ont-ils pu se réapproprier des figures d’émancipation gommées par l’historiographie officielle ?

MAÏSSA BEY Les jeunes nous le disent : ils ont été saturés de célébrations, de commémorations, de falsifications d’une histoire enseignée uniquement sous l’angle de l’héroïsation. Néanmoins, ils puisent aujourd’hui leurs références à cette histoire parcourue de violences et de répression. Cela peut sembler contradictoire, mais ils expriment leur volonté de se réapproprier un passé qui a trop souvent servi à légitimer les pouvoirs qui se sont succédé. Les grandes figures de la révolution algérienne sont pour eux les symboles de la résistance à un système oppresseur et dominateur. Mais il faut dire aussi que le patriotisme est un sentiment très largement partagé et que l’attachement à l’emblème national en est une démonstration, parfois même un peu trop… démonstrative ! Dès le début des marches, cette volonté de réappropriation était manifeste : slogans, portraits de héros de la guerre de libération, présence à Alger dans les rangs des manifestants d’une icône de la révolution, Djamila Bouhired, unanimement saluée, chants patriotiques repris en chœur par la foule en sont les signes évidents.

À quoi ressemble l’Algérie de demain, telle que vous l’imaginez ?

MAÏSSA BEY Je me préparais à écrire une envolée lyrique, une histoire de soleil, de sourires et de lendemains radieux sur fond de chant d’espérance ! Et puis sont venues s’interposer deux images : la première est celle de Melissa, la danseuse juchée sur ses pointes, au milieu d’une des premières manifestations à Alger, la grâce tranquille de ce corps comme hors du temps… puis celle d’Alaa, l’étudiante soudanaise, le corps enveloppé d’un voile blanc, le bras levé, debout sur une voiture, haranguant la foule qui réclamait le départ du dictateur Omar Al Bechir. Et tant d’autres femmes qui ont laissé trace dans l’histoire de leur pays…

Mais oui, c’est bien ça : la liberté a un corps de femme. L’Algérie de demain, telle que je l’imagine, a un corps de femme…

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
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21 avril 2019 7 21 /04 /avril /2019 06:18
Commerce. Un accord avec Trump discuté en catimini
Jeudi, 18 Avril, 2019

En pleine campagne pour les élections européennes, les ministres de l’Agriculture de l’Union européenne ont décidé la reprise de pourparlers avec les États-Unis.

Le traité transatlantique, cet accord de libre-échange et libre investissement abandonné à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, revient par la petite porte. Un accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne sera discuté, comme l’exige le locataire de la Maison-Blanche depuis un an. Et les émissaires de l’Union européenne (UE) négocieront le pistolet sur la tempe. La semaine dernière, Donald Trump avait signifié qu’il taxerait pour 11 milliards de dollars de produits européens, notamment dans le secteur automobile, une activité cruciale pour l’Allemagne. Lundi, cédant à la menace protectionniste de Washington, les ministres de l’Agriculture de l’UE ont voté à la majorité qualifiée le lancement de tels pourparlers, qui ne concerneront cette fois-ci que le volet du commerce des biens – en sont exclus les services et les investissements. Seul le ministre français, Didier Guillaume, a voté contre, tandis que son homologue belge s’abstenait (voir encadré).

Les Européens sont sur la défensive. Ce n’est pas nouveau. En 2018, Donald Trump augmente les droits de douane sur les importations d’acier et d’aluminium. Un mois plus tard, le 25 juillet, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, tente d’amadouer Donald Trump pour qu’il n’aille pas plus loin. Il lui promet des discussions sectorielles, l’augmentation des importations de soja américain ainsi que de gaz naturel liquéfié. Il obtient alors un sursis sur d’autres hausses de droits de douane. C’est ce délai qui a été remis en cause par Washington la semaine dernière.

Si jusqu’alors il n’y avait pas de tractations, c’est que Washington avait fixé, comme préalable à des discussions sur les produits industriels, l’ouverture de pourparlers en matière agricole. Les Européens se sont rangés, lundi, aux arguments de Donald Trump. Tout le problème est qu’ils n’ont pas défini de lignes rouges.

Or, cela aura des répercussions, s’inquiète la porte-parole de l’association altermondialiste Attac, Aurélie Trouvé. Cela pourrait se traduire par de « nouvelles importations de soja OGM » – qui ont déjà bondi de plus de 100 % depuis juillet 2018 et qui fournissent le bétail en protéines végétales. La feuille de route des autorités américaines est claire : ils entendent mettre fin aux droits de douane en matière agricole, mais également tordre le bras des Européens pour faire accepter les normes américaines… Bienvenue au bœuf aux hormones et autres bizarreries made in USA. À cela s’ajoute, selon la dirigeante d’Attac, le forcing de Washington pour accroître ses exportations énergétiques, au détriment d’une transition verte sur le Vieux Continent.

Membre du parti italien de la Refondation communiste et engagée contre le traité transatlantique, l’eurodéputée Eleonora Forenza voit dans ces discussions une « blessure pour la démocratie et la santé des citoyens ». Au cœur des accords commerciaux de nouvelle génération, on trouve une remise en cause des normes européennes. Si accord il y a, ces dernières ne seront plus définies « par le Parlement, mais par des comités bilatéraux techniques ».

Tout à sa technique du « deal », Donald Trump se fera fort d’imposer ses conditions, face à des Européens désarmés et qui restent engoncés dans une stratégie de libre-échange dont n’ont que faire les puissances américaine et chinoise. La décision de lundi s’inscrit dans « l’accélération des logiques de marché », dénonce Marie-Pierre Vieu, députée européenne PCF. Lors des cinq dernières années, le PCF, la France insoumise, les Verts et Génération.s se sont opposés aux traités de libre-échange. Et cette question sera à nouveau au centre des élections européennes. Élire « des députés européens communistes est un moyen d’adresser une fin de non-recevoir aux traités néolibéraux et de libre-échange », assure Marie-Pierre Vieu. Bloquer les accords de libre-échange n’est pas impossible. En mars, déjà, le Parlement actuel n’a pas trouvé de majorité pour voter le mandat de négociations de la Commission. Outrepassant cette absence de consensus, les ministres ont donné le feu vert aux pourparlers lundi. La Commission, qui discutera avec les émissaires américains en catimini pendant l’été, espère, elle, une entente avec Washington d’ici au 31 octobre. Le Parlement aura alors à se prononcer. Le 26 mai, chaque voix comptera pour empêcher le retour du traité transatlantique.

Gaël De Santis

La pirouette de Macron

Le ministre de l’Agriculture français a été le seul, lundi, à voter contre l’ouverture de négociations commerciales avec les États-Unis. Il s’agirait, selon Emmanuel Macron, de tenir une promesse : ne pas signer de traité de libre-échange avec un pays qui ne respecte pas l’accord de Paris sur le climat. En réalité, les émissaires français à Bruxelles n’ont pas cherché à former un bloc pour empêcher l’ouverture de pourparlers. Maxime Combes, qui suit les négociations pour l’association Attac, voit dans la démarche du président français une « manœuvre électoraliste ».

Commerce. Un accord avec Trump discuté en catimini
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21 avril 2019 7 21 /04 /avril /2019 06:15
Alexandrie, août 2018 - photo Ismaël Dupont

Alexandrie, août 2018 - photo Ismaël Dupont

Moyen-orient. Al Sissi assoit sa dictature en Égypte
Mercredi, 17 Avril, 2019

Les députés égyptiens ont offert hier les pleins pouvoirs au maréchal-président, qui pourrait régner jusqu’en 2030. Un référendum sur le sujet sera soumis au peuple.

Le Parlement égyptien, très largement acquis au président Abdel Fattah Al Sissi, a voté hier matin, au Caire, une révision constitutionnelle donnant la possibilité au maréchal, arrivé au pouvoir via un coup d’État militaire en juillet 2013, de prolonger son bail jusqu’en 2030. L’article 140 lui permet en effet d’étendre son second mandat (1) de quatre à six ans, portant son terme de 2022 à 2024. Le texte offre aussi au dirigeant égyptien le choix de se représenter une troisième fois. Pour beaucoup d’observateurs, ce tour de passe-passe juridico-politique ouvre la voie à une véritable dictature dans un pays qui en porte déjà tous les stigmates. Chantre de la stabilité et de la lutte antiterroriste auprès des chancelleries occidentales, Abdel Fattah Al Sissi, 64 ans, est souvent accusé par les ONG de graves violations des droits humains : torture, disparitions forcées, record d’exécutions capitales, emprisonnement d’opposants, musellement de la presse.

Au siège de la Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh) de Paris, où se tenait à la même heure une conférence de presse, c’était tout l’enjeu des débats. D’après les chiffres de Human Rights Watch, 60 000 « prisonniers d’opinion remplissent les geôles égyptiennes », a rappelé Claire Talon, spécialiste du monde arabe. La chercheuse basée au Caire est aussi revenue sur d’autres points chauds de cette révision constitutionnelle, notamment la nomination du procureur général qui se fera désormais à la discrétion du président. Sissi conduira aussi le Conseil judiciaire, lui permettant d’influer sur la nomination des juges. « Autrement dit, d’État autoritaire, l’Égypte glisse petit à petit vers un État totalitaire », conclut Claire Talon.

Également présent dans les bureaux de la Fidh, Alain Gresh, spécialiste de l’Égypte et fondateur du journal en ligne Orient XXI, en a profité pour rappeler que la consultation populaire à venir sur le sujet n’était qu’un cache-sexe utilisé par le régime égyptien. « Si vous allez au Caire aujourd’hui, vous y verrez bon nombre d’affiches promouvant le référendum et l’amendement constitutionnel. En revanche, toute distribution de tracts anti-réforme est prohibée. Quiconque s’y risque termine en prison », précise-t-il. Près de 120 personnes appartenant à des partis d’opposition légaux et à d’autres groupes pro-démocratie auraient été arrêtées ces derniers jours.

Paris accompagne l’architecture du régime répressif égyptien

Le politologue a également rappelé les responsabilités de la France dans cette dérive dictatoriale. « Je ne dis pas qu’il faille couper les ponts avec l’Égypte d’Al Sissi. Mais il y a des lignes à ne pas dépasser. Il y a dix ans, Alain Juppé exprimait son regret de ne pas avoir plus insisté sur les droits humains avec certains pays. Aujourd’hui pourtant, au nom de la lutte contre le terrorisme, Paris commet la même faute. Pour ma part, je ne cesse de m’étonner de voir un homme, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, se muer en VRP de nos industries militaires… Cet homme semble porter un amour sans bornes à l’égard d’Al Sissi, qui d’ailleurs le lui a bien rendu en le décorant en 2017… »

Depuis sa prise de pouvoir en 2013, le despote égyptien a, il est vrai, largement profité de l’« accompagnement » de l’Élysée. « Paris a littéralement coconstruit l’architecture du régime répressif d’Al Sissi », rappelait dans nos colonnes, le 27 février dernier, Tony Fortin, de l’Observatoire des armements. « Par exemple, la France a privilégié la fabrication de blindés Sherpa, qui ont été testés dans les rues du Caire lors de manifestations pacifistes. »

Un soutien que le peuple égyptien n’attendait pas venant du pays des droits de l’homme. « N’êtes-vous devenus que des vendeurs d’armes ? Êtes-vous bien sûrs de vouloir continuer à soutenir une dictature ? Tout cela est-il véritablement en corrélation avec vos valeurs ? » Telle fut la triple question posée hier par l’acteur égyptien Amr Waked, de passage à Paris avec le comédien Khaled Abol Naga. Les deux hommes sont venus présenter le lancement officiel d’une nouvelle ONG égyptienne, regroupant activistes des droits humains et de la société civile en exil, l’Egyptian Human Rights Forum. Une initiative dont ils paient déjà le prix fort. Pour avoir voulu critiquer le régime de Sissi, les deux artistes sont sous la menace d’une déchéance de nationalité.

(1) Sissi a été élu pour la première fois en 2014. Et une seconde fois avec 97 % des voix en 2018.
Stéphane Aubouard
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21 avril 2019 7 21 /04 /avril /2019 06:12
Union européenne. Juncker, le charlatan de l’Europe sociale
Vendredi, 19 Avril, 2019

À l’heure des adieux, le président de la Commission se gargarise de « progrès en matière sociale » qu’il est tout de même assez seul à déceler…

Il vaut toujours mieux écrire sa légende soi-même. Roublard comme il est, Jean-Claude Juncker le sait pertinemment. À quelques semaines des élections européennes et, dans la foulée, de la mise en place d’une nouvelle Commission, le président de l’institution bruxelloise s’est, entre embrassades, accolades et bises à l’heure des adieux, employé à le faire, mercredi, dans l’hémicycle du Parlement européen, délivrant son propre éloge en guise de bilan. « Dans l’histoire parlementaire de l’Europe, jamais autant de progrès ne furent faits en matière sociale, qui fut pendant de trop longues années le parent pauvre de la construction européenne », ose ainsi le chrétien-démocrate luxembourgeois devant les députés. Début avril, au micro de la RTBF, la radio de service public belge, Juncker ajustait déjà un maquillage le repeignant en héraut du peuple en souffrance face à des élites indifférentes : « Tout le monde dit que l’Europe doit être sociale, mais le courage politique d’aller au-delà n’est pas là », regrettait-il en appuyant bien sur son amertume.

En 2014, en arrivant au Berlaymont, le siège de la Commission à Bruxelles, après les mandats de José Manuel Barroso, Jean-Claude Juncker a décelé le champ sur lequel il entendait se couvrir d’honneurs. Rattaché au grand groupe de droite (PPE) où les ordolibéraux allemands de la CDU et de la CSU sont hégémoniques, longtemps responsable des politiques de concurrence fiscale parmi les plus agressives en tant qu’ex-ministre des Finances puis premier ministre du Grand-Duché du Luxembourg, il a choisi, au prix d’un faux paradoxe, de s’inscrire dans les pas du socialiste français Jacques Delors, grand artisan de l’Acte unique dans les années 1980. Sur fond de crises des dettes souveraines et de l’euro, endiguées au prix d’une austérité générale et d’une casse sociale dans de nombreux pays de l’Union européenne, Juncker a eu cette trouvaille : au triple A, économique et financier, des agences de notation, il allait opposer, croix de bois, croix de fer, un « triple A social » pour l’Europe.

Aucune harmonisation sociale par le haut pour les Européens

Mais, derrière ce concept de marketing politique aussi alambiqué que fumeux, cinq ans plus tard, les résultats sont très minces pour le champion autoproclamé de « l’Europe sociale ». La grande œuvre de Jean-Claude Juncker demeurera le « socle européen des droits sociaux ». Proclamé en grande pompe, malgré la défection notable d’Angela Merkel, lors d’un « sommet social » de l’Union européenne à Göteborg (Suède) en novembre 2017, ce texte n’a pas la portée que son titre, un brin fallacieux, lui donne. Ce que pressent d’ailleurs le président de la Commission sur le moment. « C’est une longue liste d’intentions, de convictions et de principes, admet-il à l’époque. Mais je ne voudrais pas que ce sur quoi nous nous sommes mis d’accord soit considéré par les beaux esprits, qui sont nombreux, comme un poème. Ce n’est pas un poème, c’est un programme : programme de principe d’abord, programme d’action ensuite. »

Dans les faits, sur les 20 « principes et droits » qui composent ce nouveau « pilier social » de l’Union européenne, aucun n’a de caractère contraignant, donc ne permet d’avancer vers une réelle harmonisation sociale par le haut pour tous les citoyens européens. Tout un poème, donc, au bout du compte, comme feignait de le redouter le président de la Commission ! En dehors de cet affichage, Juncker ne peut guère se prévaloir de grandes réussites, bien au contraire. Alors que, dans le secteur des transports routiers, la dérégulation continue de mettre en danger des milliers de travailleurs sur les routes, il n’a globalement rien contré du dumping social à travers le travail détaché. Sur l’égalité entre les hommes et les femmes, son congé parental a été largement vidé de sa substance sous la pression de la France d’Emmanuel Macron, au motif qu’il pourrait être trop coûteux… Aujourd’hui, dans la dernière ligne droite de son mandat, la Commission qu’il préside envisage, pour contourner les obstacles, d’essayer de faire passer certaines compétences sociales, comme la lutte contre les discriminations ou les politiques en matière de protection sociale – ce qui inquiète, d’ailleurs, les Scandinaves qui, attachés à leur niveau élevé de protection sociale, redoutent un nivellement par le bas –, de l’unanimité à la majorité qualifiée des États membres.

Loin de son storytelling flûté, un épisode, en particulier, permet de mesurer la profondeur de l’esbroufe sociale du président de la Commission : c’est évidemment le sort réservé au gouvernement Syriza en Grèce, au premier semestre 2015. Dès qu’Alexis Tsipras prend le pouvoir, avec ses ambitions de rupture avec l’austérité et de mise en avant d’une Europe refondée sur la base des aspirations sociales et populaires, Juncker éructe dans le Figaro : « Dire que tout va changer parce qu’il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c’est prendre ses désirs pour des réalités. Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »

Le président de la Commission – partie prenante de la troïka – tiendra la ligne de l’étranglement du gouvernement récalcitrant. Quelques années plus tard, Juncker finira par admettre qu’en imposant dans le mémorandum austéritaire infligé aux Grecs des restrictions drastiques en matière de négociation collective, il foulait aux pieds la Charte européenne des droits fondamentaux et il ne l’ignorait même pas, se réfugiant derrière des arguties juridiques sur le fait que les programmes d’austérité ne découlent pas directement du droit européen et n’ont donc pas l’obligation de respecter ses principes fondamentaux… Une manière, au fond, de renvoyer le social à sa juste place en Europe, selon lui : celle d’un mirage qui s’estompe toujours à l’horizon…

Thomas Lemahieu
Union européenne. Juncker, le charlatan de l'Europe sociale (Thomas Lemahieu, L'Humanité, 19 avril 2019)
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19 avril 2019 5 19 /04 /avril /2019 10:07

Tribune. Depuis 2015, la coalition militaire menée par l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, soutenue par les Etats-Unis d’Amérique, la Grande-Bretagne et la France a engendré «la pire crise humanitaire au monde» selon l’ONU. Le bilan est terrifiant, 10 000 morts selon les chiffres officiels, et plus de 70 000 d’après les ONG. Du fait de l’embargo et de la destruction des infrastructures civiles, une famine sans précédent touche 16 millions de Yéménites. Cinq millions d’enfants sont touchés par la malnutrition retardant ainsi leur développement physique, mental et cognitif. Un enfant meurt au Yémen toutes les cinq minutes, une génération entière s’éteint.

Au service de l’industrie de l’armement 

La communauté internationale détourne le regard. La France n’échappe pas à cette règle, tiraillée entre les ventes d’armes aux membres de la coalition, Arabie Saoudite et Emirats arabes unis en tête, et ses engagements internationaux. Le président de la République a beau affirmer qu’«il est faux de dire que l’Arabie Saoudite est un grand client aujourd’hui de la France», elle se hisse pourtant à la deuxième place en matière d’exportations d’armes.

 

Le gouvernement a connaissance de la gravité de la situation mais refuse toute responsabilité. Le président de la République justifie sans complexe cette stratégie, considérant que «c’est pure démagogie que de dire d’arrêter de vendre des armes à Riyad». Lorsque des milliers de Yéménites meurent et que des millions d’autres sont menacés par la famine, le dilemme n’est plus économique mais moral.

Au mépris du droit international 

Cette politique d’exportation, rentable financièrement, se fait au mépris des traités internationaux, et engage, comme lors des quinquennats précédents, la responsabilité de notre pays. L’article 6 du Traité sur le commerce des armes, ratifié en 2014 par la France, interdit en effet toute vente d’armes dès lors qu’elles sont susceptibles d’être utilisées contre des populations civiles. Et pourtant ce sont près de 3,4 milliards d’euros d’armement qui ont été livrés à l’Arabie Saoudite entre 2015 et 2017, au plus fort du conflit. En vendant ces armes (chars Leclerc, avions ravitailleurs A330 MRTT, corvettes Gowind, canons Caesar, systèmes de ciblage pods) la France s’est même engagée auprès de l’Arabie Saoudite à assurer leur maintenance sur plusieurs décennies. Malgré le conflit, notre pays maintient sa coopération militaire avec Riyad.

Si le Parlement européen – comme d’autres pays européens tels que la Finlande, les Pays Bas, la Suisse – s’est prononcé en faveur de la suspension des livraisons d’armes à l’Arabie Saoudite et aux Emirats arabes unis en décembre 2018, le gouvernement reste inflexible. Les récents votes du Sénat et de la chambre des représentants sur l’arrêt du soutien militaire, dont les ventes d’armes, n’auront pas non plus suffi à infléchir la stratégie américaine.

Contrôle opaque et antidémocratique

Ce commerce lucratif pour les industries de défense s’appuie sur des règles opaques, excluant de fait tout contrôle démocratique. En effet, l’attribution des licences d’exportation est entièrement aux mains de l’exécutif. Les règles d’attributions ainsi que les décisions prises par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), chargée de conseiller le Premier ministre en la matière, sont protégées par le secret-défense. Le Parlement est totalement absent de ce processus décisionnaire. La seule information dont disposent les citoyens se fait sous la forme d’un, très sommaire et peu précis, rapport au Parlement publié chaque année. Ni l’intitulé précis du matériel vendu, ni le nom du fabricant, ni la quantité du matériel ne sont indiqués. Malgré la demande des ONG françaises depuis 1997 de la création d’un office parlementaire, le contrôle des exportations a posteriori, notamment la traçabilité, est quasi inexistant.

Dans d’autres pays européens, une plus grande implication du Parlement permet un meilleur contrôle des autorisations d’exportations d’armes. Pour que cette situation cesse, nous demandons la mise en place d’une délégation parlementaire qui participera au processus de décisions pour l’attribution des licences d’exportation. L’urgence commande de telles mesures, pour que la France mette sa diplomatie au service de la paix, et cesse de se rendre complice de puissances criminelles.


 

Signataires:
 

Alexis Corbière député France insoumise, Christian Hutin, député socialiste, Jean-Paul Lecoq député Gauche démocrate et républicaine, Sébastien Nadot député non-inscrit, Esther Benbassa sénatrice Europe Ecologie-les Verts, Frédérique Dumas députée UDI, Jean Felix Acquaviva député Liberté et territoires, Manon Aubrycandidate France insoumise aux élections européennes, Clémentine Autain députée France insoumise, Joël Aviragnet député socialiste, Marie-Noëlle Battistel député socialiste, Marie-George Buffetdéputée Gauche démocrate et républicaine, Ugo Bernalicis député France insoumise, Alain Bruneel député Gauche démocrate et républicaine, Moetai Brotherson député Gauche démocrate et républicaine, Erica Bareigts députée socialiste, Gisèle Biémouretdéputée socialiste, Christophe Bouillon député socialiste, Guy Bricout député socialiste, Luc Carvounas député socialiste, André Chassaigne député Gauche démocrate et républicaine, Eric Coquereldéputé France insoumise, Alain David député socialiste, Pierre Dharreville député Gauche démocrate et républicaine, Jean-Paul Dufrègne député Gauche démocrate et républicaine, Laurence Dumont députée socialiste, Elsa Faucillon députée Gauche démocrate et républicaine, Olivier Faure député socialiste, Caroline Fiat députée France insoumise, Guillaume Garot député socialiste, Raphaël Glucksmann candidat Place Publique aux élections européennes, David Habib député socialiste, Régis Juanicodéputé socialiste, Sébastien Jumel député Gauche démocrate et républicaine, Marietta Karamanli députée socialiste, Manuéla Kéclard-Mondésir députée Gauche démocrate et républicaine, Jean Lassalle député non-inscrit, Michel Larive député France insoumise,Jerôme Lambert député socialiste, Bastien Lachaud député France insoumise, Serge Letchimy député socialiste, Josette Manin députée socialiste, Jean-Luc Mélenchon député France insoumise, Jean Michel Clément député Libertés et territoires, Paul Molac, député Libertés et territoires, Danièle Obono députée France insoumise, Younous Omarjee France insoumise aux élections européennes, Mathilde Panot députée France insoumise, Georges Pau-Langevindéputé socialiste, Stéphane Peu député Gauche démocrate et républicaine, Christine Pires-Beaune députée socialiste, Dominique Potier député socialiste, Loïc Prud’homme député France insoumise, Adrien Quatennen, député France insoumise, Valérie Rabault députée socialiste, Jean-Hugues Ratenon, député France insoumise, Muriel Ressiguier députée France insoumise,Fabien Roussel député Gauche démocrate et républicaine, Sabine Rubin députée France insoumise, François Ruffin député France insoumise, Bénédicte Taurine députée France insoumise, Sylvie Tolmont députée socialiste, Hervé Saulignac député socialiste, Hélène Vainqueur-Christophe députée socialiste, Boris Vallaud député socialiste, Michèle Victory députée socialiste, Hubert Wulfranc député Gauche démocrate et républicaine.


 

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