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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 20:55
Vaccin. Cuba brise la domination d'un secteur monopolisé - Mardi 2 Février 2021 - Rosa Moussaoui, L'Humanité
Vaccin. Cuba brise la domination d'un secteur monopolisé
Mardi 2 Février 2021

Leyde Ernesto Rodríguez, vice-recteur de l’Institut supérieur des relations internationales Raúl Roa García de La Havane, analyse les ressorts de « l’internationalisme médical » déployé par Cuba. Le brevetage des vaccins contre le covid-19, soumis aux logiques capitalistes du profit, relève, selon lui, d’une violation des droits humains. Interview

 
Le vaccin « Soberana 2 » mis au point par Cuba est entré dans la dernière phase d’évaluation. Alors que les grandes firmes pharmaceutiques dictent leurs règles et que les pays capitalistes développés s’accaparent les doses de vaccins déjà disponibles, que changerait, pour les pays du sud, l’arrivée de ce vaccin ?

Leyde E. Rodríguez Je tiens à préciser que les quatre candidats vaccins cubains progressent dans leurs différentes phases d’évaluation dans les différentes provinces de Cuba. Je fais référence à Soberana 01, 02, Abdala et Mambisa. Nous aurons quatre vaccins pour la vaccination massive et volontaire des 11 millions de Cubains. Le candidat vaccin Soberana 02 doit commencer ses essais cliniques de phase III le 1 er mars, selon l’Institut Finlay de Cuba. Ce vaccin a déjà démontré jusqu’ici une grande sécurité, ainsi qu’une puissante réponse immunitaire.

La stratégie de commercialisation des vaccins cubains combine humanité et impact sur la santé mondiale. En ce sens, des changements importants pourraient être observés au niveau des perceptions et de l’opinion publique. La première chose est que les pays du Sud pourront vérifier que Cuba a réussi à briser la domination d’un secteur monopolisé et contrôlé par des sociétés transnationales capitalistes qui font un commerce lucratif des médicaments et de la santé, puisque le capitalisme transforme tout en marchandise, soumet tout à la concurrence.

« Devant cette pandémie, l’humanité a besoin d’une action coordonnée de la science, de la santé et de la diplomatie »

Une possibilité s’ouvre aux pays du Sud, notamment en Amérique latine, de s’intéresser à la relance de la coopération pour sauver des vies. Cuba a toujours été ouverte à la coopération et à la solidarité internationales dans les domaines scientifiques, médical et pharmaceutique. Elle l’a montré avec des actes et non avec de belles paroles. La volonté de Cuba de transmettre ses expériences et ses connaissances sur les nouveaux développements dans ce domaine au profit de son peuple et de l’humanité est permanente.

C’est la raison pour laquelle des responsables politiques, des parlementaires, des scientifiques et des universitaires très éminents du monde entier proposent que le prix Nobel de la paix soit attribué aux Brigades médicales cubaines « Henry Reeve » : celles-ci ont apporté une grande contribution aux pays du Sud, ainsi qu’en Europe, pendant la pandémie de Covid-19. Quelque chose de similaire pourrait se produire avec les vaccins cubains car tout semble indiquer que Covid-19 continuera d’affecter l’humanité dans les années à venir et que la population des pays du Sud sera la plus touchée.

Les changements dépendront également de la volonté politique des gouvernements des pays du Sud de coordonner les actions de solidarité et de coopération au profit de leurs peuples. Pour la révolution cubaine, « sauver des vies » a toujours été l’objectif principal ; cela est à nouveau démontré avec ces vaccins, qui élèvent le prestige scientifique de Cuba, malgré le blocus impérialiste.

Tout, dans la situation actuelle, appelle à faire des vaccins des biens communs de l’humanité, plutôt que des marchandises, des objets de spéculation. Quelle est la position de la Havane sur la question des brevets ?

Leyde E. RodríguezNous convenons avec les organisations internationales de défense de la santé publique que les vaccins et les médicaments contre Covid-19 ne doivent pas être brevetés. Les acteurs internationaux qui défendent à tout prix le système capitaliste en crise et en décadence - les États-Unis, l’Union européenne et le Japon, entre autres - se sont positionnés contre l’exemption de brevets, car cela affecterait la spéculation financière et les bénéfices des sociétés transnationales qui commercialisent ces produits destinés à la santé humaine. Les gains qu’ils ont réalisés tout au long de la pandémie et ceux qu’ils espèrent continuer de réaliser sont énormes. Les riches sont désormais plus riches et les pauvres sont plus pauvres qu’en mars 2019, lorsque la pandémie a commencé. Le verrou des brevets laisse une grande partie de la population des pays les plus pauvres sans vaccins.

Alors même que les firmes pharmaceutiques capitalistes ont atteint leurs objectifs avec 50 % de fonds publics, elles réalisent d’énormes profits grâce à la vente de vaccins. C’est une question d’ordre éthique. Défendre l’existence de brevets dans ce secteur est totalement inacceptable : c’est une violation des droits humains ; les gens ont besoin d’une couverture sanitaire universelle, d’un accès gratuit aux vaccins. Le système capitaliste montre aujourd’hui une impuissance totale, il est incapable de mettre un frein à la maladie chez plus de 80 % de la population de la planète. C’est une catastrophe amplifiée par la guerre commerciale qu’organisent les sociétés pharmaceutiques transnationales.

Comment Cuba a-t-elle pu développer une expertise aussi pointue dans le domaine des biotechnologies, malgré le blocus des États-Unis ?

Leyde E. Rodríguez Ce n’est pas un miracle. Il n’y a pas de miracles. Cuba a pu réaliser cette expérience grâce aux avantages offerts par son système socialiste qui privilégie la santé en tant que principal droit humain de sa population. Nous faisons vivre un service de santé universel gratuit, dans une économie planifiée, pour une meilleure utilisation des ressources financières, matérielles et humaines, dans des conditions de guerre économique, commerciale et financière, avec un blocus des États-Unis depuis 62 ans, qui a nous a causé beaucoup de dommages matériels et économiques.

Le seul objectif de ce blocus, le plus long qu’un pays du Sud ait dû endurer, est la destruction de la révolution cubaine et du socialisme sur l’île. Il faut reconnaître que nos résultats sur ce terrain doivent beaucoup à la stratégie et à la vision de Fidel Castro Ruz, qui entendait « faire de Cuba un pays d’hommes de science » : des centaines de milliers de professionnels ont été formés dans ce domaine, grâce à un système éducatif universel et gratuit. Les chercheurs cubains sont aujourd’hui les véritables protagonistes de cet exploit.

Des milliers de médecins cubains partent chaque année sur le front de crises sanitaires parfois très grave, comme l’épidémie d’Ebola qui avait frappé l’Afrique de l’Ouest en 2013. Ces brigades sont intervenues jusqu’en Europe pendant la pandémie de Covid-19.

Est-ce une forme de « diplomatie sanitaire »?

Leyde E. Rodríguez D’un point de vue académique, on voit émerger ce concept de « diplomatie médicale » ou « sanitaire ». Nous-mêmes, dans la revue de l’Institut supérieur des relations internationales de La Havane, avons consacré des articles à la coopération médicale internationale.

Au-delà du débat posé par ces termes, la vérité est que l’humanité, affectée par la pandémie de Covid-19 et les graves problèmes mondiaux que sont la pauvreté, la faim et le changement climatique global, a besoin d’une action combinée et coordonnée de la science, de la santé et de la diplomatie. En ce sens, la diplomatie et la science, au XXI e siècle, devraient contribuer à la résolution de ces problèmes, pour sauver des vies, aux antipodes des logiques de conflit, de guerre, d’exportations d’armes.

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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 10:11

JOSÉ FORTJournaliste honoraire, ancien chef de la rubrique International de l’Humanité

 

Cuba annonce pour les semaines prochaines la production de 100 millions de doses de vaccin « Souveraineté 02 » et un objectif de vaccination de toute la population avant l’été prochain. Alors que les pays développés comme la France disposant d’industries pharmaceutiques vont acheter ailleurs des vaccins, un pays de dimension modeste, disposant de peu de ressources naturelles, trouve en lui-même la force et les intelligences pour affronter la pandémie. Qui fait mieux ?

On savait que Cuba en matière de santé publique occupait une place de choix dans le monde, y compris par rapport aux pays occidentaux ou dits riches. L’OMS a souvent relevé l’excellence et l’efficacité du système sanitaire cubain étroitement lié à la recherche et au développement en cycle fermé.

Malgré l’étranglement économique décrété par le puissant voisin depuis plus de soixante ans, malgré un blocus renforcé avec les dernières mesures adoptées par Trump, malgré les restrictions dans la vie quotidienne de la population, Cuba a réussi à construire et à maintenir un système de santé basé sur la médecine préventive, à installer jusque dans le plus petit village des dispensaires, à former médecins et infirmières en nombre et de qualité capables, aussi, pendant la pandémie, d’aller porter secours dans plus de 30 pays.

 

Un des meilleurs élèves du continent américain

Taux de mortalité infantile à Cuba ? 4,2 pour 1 000. Le meilleur indicateur du continent et du tiers-monde. Le taux de mortalité infantile de Cuba est même inférieur à celui des États-Unis et se situe parmi les plus bas au monde. Espérance de vie ? 78 ans. Un des meilleurs élèves du continent américain et du tiers-monde, avec un indicateur similaire à celui des nations les plus développées. En moyenne, les Cubains vivent trente ans de plus que leurs voisins haïtiens. En 2025, Cuba disposera de la plus grande proportion de personnes de plus de 60 ans d’Amérique latine. La pandémie mondiale frappe sauvagement l’Amérique latine et les Caraïbes. Des morts jusque dans les rues comme en Équateur ou au Pérou, des cadavres à ne plus savoir où les enterrer au Brésil, ou dans une ville comme Manaus ne disposant plus d’oxygène sauf celui que lui livre le Venezuela voisin.

Le virus a aussi frappé Cuba. Sauf que l’île a limité les retombées, en prenant des mesures drastiques de confinement et, surtout, en mobilisant tout son personnel soignant, jusqu’aux étudiants en médecine qui, chaque jour, vont directement à la rencontre des familles.

 

Echanger librement

Cuba annonce pour les semaines prochaines la production de 100 millions de doses de vaccin « Souveraineté 02 » et un objectif de vaccination de toute la population avant l’été prochain. Alors que les pays développés comme la France disposant d’industries pharmaceutiques vont acheter ailleurs des vaccins, un pays de dimension modeste, disposant de peu de ressources naturelles, trouve en lui-même la force et les intelligences pour affronter la pandémie. Qui fait mieux ?

Il faut souhaiter que Cuba puisse rapidement commercer librement, échanger librement, vivre librement, débarrassé enfin des mesures criminelles visant son épuisement.

Le nouveau président des États-Unis, Joe Biden, a déjà et va signer plusieurs décrets rétablissant notamment la participation de son pays à l’OMS. Il devrait en ajouter un : celui levant immédiatement le blocus imposé à Cuba.

 

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 08:37
Agent orange : récit d'un crime de guerre américain au Vietnam jugé 55 ans plus tard en France (Lina Sankari, L'Humanité, 25 janvier 2021)
Agent orange : récit d'un crime de guerre américain au Vietnam jugé 55 ans plus tard en France
Lundi 25 Janvier 2021

Le procès historique de Tran To Nga, ancienne résistante vietnamienne, contre 19 entreprises, dont Dow Chemical et Bayer-Monsanto, entre aujourd’hui dans une nouvelle phase au tribunal d’Évry, en région parisienne.

 

Que signifie la liberté quand le corps, des millions de corps sont prisonniers de maux incurables sur plusieurs générations ? Comment envisager la reconstruction individuelle et collective quand un poison aux molécules de taille infinitésimale se fraie un chemin partout ? Le sol, les sédiments, les nappes phréatiques, jusqu’à contaminer la chaîne alimentaire. C’est l’histoire du Vietnam qui, de laboratoire de guerre, s’est mué en petite officine de l’horreur à la faveur d’un des plus grands crimes de l’histoire de l’humanité.

Face à des combattants vietnamiens insaisissables, le président John Fitzgerald Kennedy, séduit par l’idée de s’appuyer sur « l’inventivité » américaine pour sortir de l’enlisement, lance l’opération Ranch Hand (Ouvrier agricole) afin de déloger la guérilla et affamer la population qui soutient la résistance. Réquisitionnées par le gouvernement états-unien, les entreprises chimiques utilisent un procédé de fabrication rapide qui génère la présence de dioxine dans le produit fini. Aucune n’ignore alors qu’un ou deux microgrammes par tonne peuvent provoquer des mutations génétiques. Pourtant, de 1961 à 1971, au moins 84 millions de litres de défoliant sont épandus.

 

L’histoire de Tran To Nga et de plusieurs millions de vietnamiens

C’est également l’histoire de Tran To Nga, « fille du Mékong, du colonialisme et de la guerre », ancienne résistante viêt-cong, meurtrie dans sa chair, dont le procès contre 19 firmes chimiques ayant produit ou commercialisé la dioxine TCDD entrera, aujourd’hui au tribunal judiciaire d’Évry, dans une nouvelle phase avec le début des plaidoiries, six ans après le début de la procédure. «C’est un procès unique, historique, politique et pédagogique », insiste Tran To Nga, qui a été exposée à deux reprises à l’Agent orange.

Icon Quote À chaque maladie, j’ai une anomalie, une résistance aux médicaments. Les spécialistes ne se l’expliquent pas.  Tran To Nga

En 1966, intriguée par l’avion qui survole sa cache, la combattante inexpérimentée sort. « Le C-123 vole à basse altitude. De ses entrailles s’échappe une sorte de nuage blanc qui fait tache dans le bleu du ciel. Je contemple comme on regarderait un vol d’oiseaux migrateurs sans bouger. Et, tout à coup, une pluie gluante dégouline sur mes épaules, se plaque contre ma peau », décrit-elle dans sa biographie (1). À 79 ans, l’ancienne journaliste souffre d’un diabète de type 2, d’un système immunitaire défaillant, de maux de tête, d’un cancer du sein et de nodules sous-cutanés. Sa première fille, née en 1968, a la peau qui part en lambeaux quelques jours après la naissance, et meurt de la tétralogie de Fallot à 17 mois.

Ses deux autres enfants souffrent respectivement d’alpha-thalassémie, une maladie du sang, et de chloracné, qui affecte la peau. « À chaque maladie, j’ai une anomalie, une résistance aux médicaments. Les spécialistes ne se l’expliquent pas.  » Au Vietnam, 4,8 millions d’habitants ont été directement exposés à l’Agent orange et plus de 3 millions en subissent encore les conséquences, selon l’Association vietnamienne des victimes de l’Agent orange-dioxine (Vava). « Les victimes de l’Agent orange sont les plus misérables parmi les misérables. Il faut que justice soit faite. Ils ne réclament que la dignité », poursuit Tran To Nga.

Icon Quote La complexité tient au fait que l’ensemble des sociétés sont aux États-Unis, où le droit diffère.  Amélie Lefebvre, avocate de Tran To Nga

Lever le voile sur l’origine des pathologies développées par les Vietnamiens 

Cette action en justice est souvent comparée au combat de David contre Goliath. Et pour cause, elle se révèle extrêmement coûteuse puisque la trentaine d’avocats des multinationales, dont Dow Chemical et Bayer-Monsanto, ont déployé tous les stratagèmes pour ralentir le déroulement du procès et épuiser Tran To Nga. Ils disposent de la force de frappe nécessaire : il y a quelques années, le chiffre d’affaires de Dow Chemical dépassait allègrement le PIB du Vietnam. « La complexité tient au fait que l’ensemble des sociétés sont aux États-Unis, où le droit diffère. Nous avons dû faire traduire l’ensemble des documents par des traducteurs assermentés pour que les actes soient réguliers », précise Amélie Lefebvre, l’une des avocates de Tran To Nga, au nom du cabinet Bourdon & Associés qui demande le versement d’une indemnité pour les dommages corporels et moraux. 

L’enjeu est de faire reconnaître par une juridiction française le lien entre l’ exposition aux produits phytosanitaires dont a fait usage l’armée américaine et l’ensemble des pathologies développées par les Vietnamiens. Si c’était le cas, les millions de victimes pourraient prétendre à des indemnités pour des soins extrêmement lourds et onéreux. « Nous attendons beaucoup de ce procès au Vietnam », confirme Truong Pham, responsable de la communication à Vava.

Un dossier classé secret pendant trente-cinq ans aux États-Unis

Selon des chercheurs du département de biologie de l’université de Washington, la dioxine TCDD peut favoriser « l’héritage épigénétique transgénérationnel de la maladie et les épimutations de méthylation de l’ADN dans le sperme ». Après avoir nié l’existence d’un rapport sur les pathologies graves développées par l’exposition à l’Agent orange, classé secret pendant trente-cinq ans, l’administration américaine impute désormais à l’Agent orange dix-sept pathologies, dont plusieurs cancers, ainsi qu’une vingtaine de malformations congénitales. Le procès de Tran To Nga est d’autant plus crucial que, pour l’heure, toutes les démarches des victimes vietnamiennes auprès de la justice américaine ont été déboutées. L’Oncle Sam n’a consenti qu’à 180 millions de dollars de dédommagement pour ses propres vétérans et à l’amiable afin de ne pas créer de précédent juridique.

150 000
C’est le nombre d’enfants handicapés plus de quarante ans après la guerre.

Car le cynisme va jusque-là. Fin 2017, les Américains ont achevé les travaux de décontamination de l’aéroport de Da Nang, initiés cinq ans plus tôt pour un budget officiel de 43 millions de dollars. L’ancienne base figurait parmi les vingt-huit « points chauds ». Seuls les hectares où étaient entreposés les stocks ont été décontaminés. Aucun bilan chimique n’a été dressé. En revanche, la dépollution génère bien des profits. Concernant l’aéroport de Biên Hoà, « le volume des terres imprégnées par les produits toxiques est cinq fois supérieur à celui de Da Nang. Le coût est estimé à 500 millions de dollars pour dix années de travaux », souligne Nguyên Van Rinh, président de Vava. Les travaux ont ainsi prioritairement été entrepris là où les Américains pourraient revenir. « Da Nang étant le seul port en eaux profondes du Vietnam où les bâtiments de l’US Navy pourraient s’ancrer durablement », précise l’écrivain André Bouny (2), qui a convaincu Tran To Nga d’engager cette procédure.

Les victimes servent aujourd’hui les projets géostratégiques

C’est le cas le 5 mars 2018, lorsque le porte-avions américain USS Carl Vinson mouille au large de Da Nang. Le lendemain, des marines se rendent dans le centre de protection des victimes du district de Hoa Vang. Étrange spectacle que celui de ces soldats américains contemplant l’œuvre criminelle de leurs aînés. Les victimes de l’Agent orange servent aujourd’hui les projets géostratégiques d’endiguement de la Chine dans un contexte de rivalité sino-vietnamienne sur les îles Paracels (Hoang Sa) et Spratleys (Truong Sa). « Il est difficile d’exiger de l’ancien ennemi le dédommagement des victimes de l’Agent orange, alors qu’il se pose en protecteur face à la puissance Chine voisine », abonde André Bouny. Dans les bagages américains également, des associations peu scrupuleuses telles que Living Water Initiative, une organisation évangélique qui, sous couvert d’aide alimentaire ou de projets d’éducation, voit dans l’assistance un moyen de poursuivre sa mission religieuse en Asie. Dans ce grand jeu, Tran To Nga a coutume de dire : « Je ne suis qu’une petite poussière. » Une petite poussière aujourd’hui à même d’enrayer la machine à broyer les corps et à poursuivre la guerre par d’autres moyens.

(1) Ma Terre empoisonnée, Stock, 2016. (2) Agent Orange : apocalypse Viêt Nam, éditions Demi-Lune, 2010.

Les firmes « ont fourni le produit en connaissance de cause ». Dans la lignée du Tribunal Russell sur les crimes américains au Vietnam de 1966, Paris a accueilli, en 2009, le Tribunal international d’opinion sur la responsabilité des États-Unis dans l’épandage d’agent orange sur le Vietnam. Il a conclu à la « responsabilité solidaire des États-Unis comme ayant commis l’épandage mais aussi des sociétés qui ont fourni le produit en connaissance de cause », résume Roland Weyl, président de l’Association internationale des juristes démocrates. Alors que les firmes avaient connaissance des dommages causés par le produit, la poursuite de la production à fort taux de dioxine et son usage par l’armée américaine constituent « un crime de guerre ». Le jugement porte également sur la mise en place d’une commission, financée par les responsables, recensant l’étendue des dommages et l’indemnité provisionnelle minimale à verser aux victimes

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 08:07
Ce 26 janvier 2021, Angela Davis fête ses 77 ans
Ce 26 janvier 2021, Angela Davis fête ses 77 ans
Ce matin, on souhaite un bon anniversaire a notre Camarade Angela Davis qui est née le 26 janvier 1944 (77 ans).
"Cette militante communiste, deux fois candidate à la vice présidence des USA pour le Parti Communiste Américain, féministe et anti-raciste, fut aussi membre du fameux Black Panther Party for self defense, aux côtés des Huey Newton, Boby Seale et Mumia Abu Djamal !
Pour mieux connaitre son histoire, voir l’excellent film documentaire "free Angela" qui raconte comment cette professeur de philosophie à l'université de Californie, militante en vue à l'époque, se retrouva menacée de la peine capitale pour un crime qu'elle n'avait pas commis.
Et surtout comment la mobilisation nationale et internationale a réussi à faire reculer les autorités américaines.
 
26 janvier 1944 :
Naissance d’Angela Davis, militante antiraciste, communiste, féministe et révolutionnaire américaine !
Son engagement débute contre la guerre du Viet Nam. En militant, elle découvre le marxisme qui constituera la base de sa réflexion politique et idéologique. Elle s'engagera dans des mouvements de libération des Noirs et notamment elle militera au Black Panther Party dont elle deviendra une des leadeuses.
Étant très active politiquement et membre du Parti Communiste Américain, le FBI la surveillera de très près.
En 1970, une prise d’otages visant à libérer George Jackson, membre des Black Panthers condamné à la prison à vie à l’âge de dix-huit ans pour un vol de 70 $, tourne mal. Quatre personnes sont abattues et trois autres sont grièvement blessées. Davis étant membre du comité de soutien de George Jackson, le FBI l'accuse d'avoir procuré des armes au groupe qui a essayé de libérer Jackson. Le FBI émet donc un mandat d'arrêt contre Angela Davis. Durant 2 mois, alors qu'elle est la femme la plus recherchée des États-Unis, Angela Davis réussit à échapper à la police. Cependant, le 13 octobre 1970, elle est arrêtée. Accusée de séquestration et de meurtres, elle est condamnée à la peine de mort...
Toutefois, une grande mobilisation internationale se met en place pour la faire libérer. À Paris, à l'appel de la Jeunesse Communiste, plus de 100 000 personnes manifestent avec en tête de cortège de grands écrivains comme Louis Aragon et Jean-Paul Sartre.
Grâce à la pression internationale, elle est acquittée le 4 juin 1972 de toutes les charges qui pèsent contre elle par un jury composé uniquement de blancs, au cours d’un procès hyper médiatisé qui met à jour une machination du FBI.
Elle continue dès lors ses multiples combats contre les inégalités, contre l'impérialisme, pour un monde de paix. Elle devient aussi par ses écrits, une référence féministe pour nombre de militant·e·s.
MJCF
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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 17:17
Désarmement nucléaire . Peter Maurer : Il est maintenant illégal de posséder des armes nucléaires - L'Humanité, 22 janvier
Désarmement nucléaire . Peter Maurer : . « Il est maintenant illégal de posséder des armes nucléaires »
Vendredi 22 Janvier 2021 - L'Humanité

L’entrée en vigueur, ce vendredi, du traité sur l’interdiction des armes nucléaires, ratifié par 51 États, est un véritable levier judiciaire pour les rendre à terme illicites. C’est « une victoire pour l’humanité », estime Peter Maurer, du CICR.

Peter Maurer Président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR)

En quoi l’entrée en vigueur du Tian est importante ?

Peter Maurer: Le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) est le premier instrument de droit international humanitaire visant à remédier aux conséquences humanitaires catastrophiques de l’utilisation et de la mise à l’essai d’armes nucléaires. À compter du 22 janvier, il sera illégal d’utiliser ou menacer d’utiliser, de développer, tester, produire, acquérir, posséder ou stocker des armes nucléaires. En outre, les parties devront fournir une assistance aux victimes des essais et de l’utilisation d’armes nucléaires et assainir les zones contaminées.

Juridiquement contraignant pour les 51 États qui l’ont ratifié ou y ont adhéré, il le sera aussi pour les États qui deviendront parties à l’avenir. En interdisant expressément et catégoriquement l’utilisation d’armes nucléaires, ce texte affirme avec force que tout recours à ces armes serait non seulement inacceptable d’un point de vue moral et humanitaire, mais aussi illégal au regard du droit international humanitaire. Il donne force de droit à la conviction profonde, partagée par les États et la société civile, que toute utilisation d’armes nucléaires est inacceptable, quel qu’en soit le motif.

Pourquoi le Comité international de la Croix-Rouge se sent-il concerné ?

Peter Maurer Notre organisation humanitaire et la Croix-Rouge du Japon ont été les témoins directs des souffrances indescriptibles causées par les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki en 1945, alors qu’elles tentaient de porter secours sur place aux mourants et aux blessés.

Depuis soixante-quinze ans, nous plaidons pour l’interdiction et l’élimination des armes nucléaires, tandis que nous observons toujours les effets à long terme des armes nucléaires et que la Croix-Rouge du Japon continue de soigner dans ses hôpitaux plusieurs milliers de personnes atteintes de divers cancers imputables aux radiations.

Les armes nucléaires ont des conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire et constituent une menace pour l’humanité. Aucun pays n’a les moyens de maîtriser les effets d’une guerre nucléaire et de faire face aux conséquences qu’engendrerait une catastrophe d’une telle ampleur et dont les effets transcendent les frontières. Aucune organisation internationale ne pourrait non plus répondre de manière adéquate aux besoins des victimes.

Enfin, il est difficilement concevable que l’utilisation d’armes nucléaires puisse un jour être conforme au droit international humanitaire, dont le CICR est le garant. Ce traité est donc une victoire pour l’humanité, espérée par tous ceux qui mènent campagne depuis des décennies.

Certains affirment que les États possédant l’arme nucléaire n’étant pas signataires de ce traité, il n’aura aucune portée. Est-ce votre avis ?

Peter Maurer Le Tian consacre le tabou relatif à l’utilisation de ces armes. À ce titre, il incite de manière plus pressante les États qui en sont dotés à réduire et, à terme, éliminer leurs arsenaux nucléaires, conformément à leurs engagements et leurs obligations au titre du droit international et en particulier du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui reste la pierre angulaire de la lutte pour la non-prolifération et le désarmement nucléaires.

Il serait illusoire de s’attendre à ce que le traité donne naissance dès demain à un monde sans armes nucléaires. Il s’envisage plutôt comme le point de départ d’une action à long terme – engagée sur le plan humanitaire et juridique – pour le désarmement et la non-prolifération nucléaires. C’est ainsi que fonctionne le droit international.

D’autres traités interdisant l’emploi d’armes spécifiques ont fini par imposer une nouvelle norme qui a entraîné une modification des politiques dans des pays qui n’y avaient pourtant pas adhéré. Pour ce faire, ce document représente aussi un formidable levier d’influence pour les partisans de l’interdiction et de l’élimination des armes nucléaires.

Comment faire vivre ce traité, le renforcer et l’appliquer ?

Peter Maurer L’entrée en vigueur du Tian marque un nouveau départ de l’action visant à débarrasser le monde de l’arme nucléaire. Nous devons désormais nous employer, dans les prochaines années et décennies, à promouvoir le respect des interdictions établies par ce texte. Nous devons veiller à ce que ses dispositions soient rigoureusement mises en œuvre par les États parties, et chaque signature et chaque ratification constitueront un pas de plus vers notre objectif.

Nous continuerons en outre d’exhorter les États détenteurs d’armes nucléaires et ceux qui leur sont alliés à prendre des mesures pour réduire le risque d’utilisation – en abaissant le seuil d’alerte opérationnelle et en diminuant le rôle de ces armes dans leurs politiques de sécurité et leurs doctrines militaires, notamment – et, bien sûr, à long terme, à signer et ratifier le traité.

Enfin, nous devons continuer de sensibiliser à l’impact catastrophique des armes nucléaires sur le plan humanitaire, et à la nécessité de protéger les générations actuelles et futures contre les dangers de ces armes, les plus terrifiantes jamais inventées. Il est de notre devoir de prévenir ce à quoi nous ne sommes pas en mesure de nous préparer.

Au final, est-il possible d’abolir les armes nucléaires ?

Peter Maurer Ce traité marque un tournant en faveur d’une atténuation effective des effets à long terme de ces armes de destruction massive et réoriente le débat, d’ordinaire dominé par le point de vue des États détenteurs, sur l’arme elle-même et ses conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire.

Les interdictions du Tian établissent une norme claire, un repère à l’aune duquel seront jugés tous les efforts visant à parvenir à un monde sans armes nucléaires. Quel que soit le délai que l’on se fixe pour débarrasser à jamais le monde de la menace nucléaire, on ne pourra y parvenir qu’en s’appuyant sur une norme de droit qui interdit expressément les armes nucléaires. À ce jour, 86 États ont signé le traité et 51 l’ont également ratifié ou y ont adhéré, mais notre travail ne sera pas terminé aussi longtemps que tous les États n’auront pas fait de même.

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21 janvier 2021 4 21 /01 /janvier /2021 08:48

 

L’investiture de Joe Biden pourrait signifier la fin d’une séquence marquée par la violence et le chaos de la présidence de Donald Trump. Mais l’invasion récente du Capitole par les partisans de Trump, des suprémacistes blancs, des fascistes, racistes, sexistes, illustrent les menaces qui pèsent encore aujourd’hui sur la démocratie américaine.

 

 

Les Etats-Unis sont désunis. Le peuple américain est fracturé, divisé. Les aspirations portées par une nouvelle gauche progressiste avec Bernie Sanders et les socialistes démocrate d’Amérique (DSA) ou par le mouvement Black Lives Matters sucitent l’espoir d’une sortie par la haut de cette crise.

Il faudra pour cela que le nouveau Président des Etats-Unis apporte une réponse aux dizaines de millions d’américains vivant dans la pauvreté, privé d’emploi, de retraite, de protection sociale, et de salaire digne.

Or, Joe Biden affiche sa volonté de rompre avec le trumpisme mais pas de sortir de la logique d’un capitalisme financier qui exploite les Hommes et la planète.

 

Certes, la publication de décrets pour faire face à la crise sanitaire, à la pauvreté qui explose, pour réintégrer l’accord de Paris sur le climat ou prendre en compte l’exigence d’égalité entre tous les citoyens va dans le bon sens.

 

Mais ne nous y trompons pas, ce sont bien les milieux d’affaires, au cœur de la nouvelle équipe gouvernementale, qui piloteront le plan de relance et d’investissement de 1900 milliards de dollars qui suscitent déjà l’euphorie de Wall Street. Sur le plan international, si la politique conduite pourra être plus cohérente, marquée par une éventuelle reprise des discussions sur le nucléaire iranien et un certain multilatéralisme, les fondamentaux demeureront les mêmes. L’escalade des tensions avec la Russie mais surtout avec la Chine restera l’axe principal avec une dimension idéologique plus marquée comme en témoigne l’annonce de la tenue d’un « sommet des démocraties ». 

L’équipe de Joe Biden ne s’est pas prononcée sur le blocus illégal de Cuba, a été favorable à la guerre en Irak et ne reviendra pas sur le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Elle n’entend pas non plus remettre en cause l’inique législation d’extraterritorialité et réaffirme la volonté des Etats-Unis de diriger à nouveau le monde. La menace est grande de voir pérenniser les politiques antérieures ce qui aura, à n’en pas douter, des effets désastreux et amplifiera à terme les divisions, les brutalités et les souffrances des peuples.

 

C’est pourquoi le Parti communiste français, conscient de l’ampleur des défis qu’ils ont à relever, exprime une nouvelle fois sa solidarité avec les militants et élus de Democratic Socialists of America, avec le Parti Communiste USA, avec tous ces mouvements pour l’égalité des droits, pour la paix et le désarmement. 

Nous serons disponibles pour travailler ensemble au développement de mouvements populaires, qui, aux Etats-Unis comme en Europe, permettront de rompre avec les politiques en faveur des milieux d’affaires, anti-sociales, anti-écologistes, racistes et autoritaires.

 

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord,

 

 

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12 janvier 2021 2 12 /01 /janvier /2021 06:18
Tulay Hatimogullari, députée kurde du HDP

Tulay Hatimogullari, députée kurde du HDP

Syrie. D’Afrin à Tripoli, l’esclavage sexuel des femmes kurdes
Lundi 11 Janvier 2021 - L'Humanité
Une députée HDP a interpellé le ministre des Affaires étrangères turc sur les disparitions dans les zones occupées par Ankara en Syrie. Certaines auraient été transférées en Libye.
 

Députée du Parti démocratique des peuples (HDP) au Parlement turc, Tulay Hatimogullari vient d’interpeller le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu. Plusieurs articles et témoignages récents font état de centaines de femmes et de filles kurdes qui auraient été enlevées dans le nord de la Syrie par des milices pro-Turcs et emmenées en Libye pour y être vendues comme esclaves sexuelles. « Enquêtez-vous sur les allégations selon lesquelles des filles et des femmes d’Afrin ont été envoyées en Libye comme esclaves ? Votre ministère est-il au courant des agressions sexuelles dans les camps et les prisons d’Afrin ? Allez-vous prendre les mesures nécessaires pour faire face à ces violations des droits ? Allez-vous mener des activités coordonnées avec les organisations internationales à cet égard ?  » a demandé la parlementaire malgré les menaces qui pèsent sur les élus du HDP et dont certains sont emprisonnés, comme Selahattin Demirtas. Au total, plus de 1 000 femmes et filles seraient portées disparues uniquement à Afrin depuis l’invasion turque au printemps 2018.

Les mineures sont les principales victimes

Fin décembre, Sky News Arabia a publié des témoignages selon lesquels « le viol, la captivité et l’oppression des femmes kurdes à Afrin sont perpétrés avec la connaissance et l’approbation de la Turquie, où des dizaines de femmes, en particulier des mineures, sont tuées (…). Elles sont extorquées financièrement, violées et soumises à la violence et aux abus (…) ».

C’était au milieu du mois d’août. Salwa Ahmed Shasho, 14 ans, se trouvait devant sa maison située dans une bourgade du canton d’Afrin, en Syrie, occupé par l’armée turque et ses supplétifs islamistes. C’est alors qu’ont surgi des hommes armés, membres de Jaych al-Nokhba (l’Armée de l’élite), qui ont emmené cette jeune Kurde à leur quartier général, dans le village d’Amara. Les voisins ayant assisté à l’enlèvement ont prévenu la « police militaire » créée par l’occupant dont le rôle est non pas de protéger les populations mais de gérer, voire d’apaiser les tensions permanentes entre les groupes armés responsables d’exactions, de pillages, de kidnapping, de vols et de viols. D’ailleurs, pour emmener Salwa Ahmed Shasho d’Afrin à leur QG, les djihadistes ont dû passer deux postes de contrôle tenus par les services secrets turcs.

La jeune fille a néanmoins pu être libérée près de 24 heures après. Selon un journaliste d’ Afrinpost, une publication qui documente avec courage ce qui se passe dans cette zone, après le retour de Salwa à son domicile, totalement bouleversée psychologiquement, ne cessant de répéter : « Je ne veux pas aller en Libye », indiquant que les ravisseurs avaient l’intention d’envoyer cette jeune femme en Libye pour la vendre à des marchands qataris comme « esclave sexuelle ». Rien de malheureusement surprenant lorsqu’on se souvient du sort réservé aux femmes yézidies du Sinjar par les djihadistes de l’organisation dite de l’« État islamique ». Or, les milices supplétives qui sévissent dans les zones syriennes occupées par l’armée turque sont constituées en grande partie d’anciens combattants de Daech et/ou d’al-Qaida (le Front al-Nosra, devenu Hayat Tahrir al-Cham, qui contrôle la province d’Idleb).

Un hôpital encombré de cadavres de personnes kidnappées 

Parmi les multiples histoires qui brisent l’horreur quotidienne que vivent les femmes d’Afrin, celle-ci. Il n’y a pas si longtemps, un groupe armé affilié à la milice Sultan Murad a enlevé une petite fille qui n’avait même pas 13 ans. L’Organisation des droits de l’homme d’Afrin – qui travaille dans des conditions extrêmement difficiles – a affirmé qu’elle avait été victime de violences sexuelles de la part de ces miliciens et qu’elle avait été transférée à l’hôpital après avoir été exposée à ce crime odieux, et qu’elle avait depuis disparu, malgré les questions répétées de sa famille à son sujet.

Le directeur de cette même ONG, Ibrahim Sheikho, qui a pu recueillir le témoignage de femmes qui ont fui, insiste : « Les fugitifs d’Afrin parlent de l’hôpital d’Afrin encombré de cadavres de femmes kidnappées, accusées d’être des terroristes et d’avoir menacé la sécurité de l’État turc, y compris des enfants. »

Des milliers pour la justice

Sakine Cansiz, 54 ans, une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Fidan Dogan, 28 ans, et Leyla Soylemez, 24 ans, ont été tuées le 9 janvier 2013 en plein Paris. Plus de 5 000 personnes, parmi lesquelles de nombreux élus du PCF, ont défilé samedi pour réclamer justice pour ces trois militantes kurdes dans cette affaire jamais jugée. « Nous dénonçons un assassinat politique et aussi un féminicide. On essaie de nous faire oublier ce crime inacceptable qui s’est passé en France », dénonce Yekbun Eksen, membre du Conseil démocratique kurde en France.

Syrie. D’Afrin à Tripoli, l’esclavage sexuel des femmes kurdes (Pierre Barbancey, L'Humanité, 11 janvier 2021)
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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 06:27
Winnie Mandela, Nelson Mandela, Joe Slovo

Winnie Mandela, Nelson Mandela, Joe Slovo

Afrique du Sud. L’influence communiste qui a marqué l’ANC
Vendredi 8 Janvier 2021

Après la naissance du Congrès national africain, en 1912, la création du Parti communiste, en 1921, a été d’une importance décisive pour l’évolution du mouvement de libération et la conception d’une société non raciale.

 

C’est un départ tristement banal : l’arrivée des Néerlandais en 1652 sur les rives sud-africaines, suivis des Britanniques à la fin du XVIIIe siècle, va bouleverser le cône sud de l’Afrique avec son lot de pillage des richesses, d’esclavagisme, de ségrégation sociale et raciale. La colonisation est en marche, avec son lot habituel de guerres entre les premiers colons blancs, les Afrikaners, et les Britanniques, aussi bien qu’avec les tribus indigènes. En 1867, des diamants sont découverts à Kimberley. En 1886, à Witwatersrand, c’est de l’or. De quoi attiser toutes les convoitises. Mais pour exploiter toutes ces richesses, les colons blancs ont besoin de main-d’œuvre. Seulement voilà, au début du XXe siècle, sous l’impulsion des leaders traditionnels, les populations se mettent à vouloir racheter massivement les terres dont elles avaient été spoliées pour s’y installer.

Des mouvements de protestation voient le jour dans différentes provinces. Des mouvements qui ouvrent la voie à une prise de conscience politique de plus en plus marquée. Le 8 janvier 1912, une poignée d’hommes – des chefs traditionnels, des représentants d’associations et de différentes églises – se retrouvent à Bloemfontein pour unifier les mouvements. Ce jour-là naît une organisation, le South African Native National Congress (SANNC, le Congrès national des indigènes sud-africains), qui se transformera rapidement en African National Congress (ANC, Congrès national africain).

L’Union sud-africaine, créée en 1910, adopte une série de lois en 1913, soit trente-cinq ans avant l’avènement de l’apartheid, qui va rendre impossible la vie des populations noires. C’est le Land’Act, qui interdit aux Noirs d’acheter, de louer ou d’utiliser des terres, excepté dans les réserves où on les a parqués. Il ne restait alors plus à ces gens qu’une solution : se faire embaucher dans les mines ! À la fin des années 1910, l’ANC soutient les mouvements sociaux qui éclatent, notamment la grève des mineurs africains en 1920.

Un lien constitutif de la lutte contre l’apartheid

C’est alors que se produit un événement politique qui aura des répercussions sur les orientations de l’ANC et sur la lutte de libération. Le 30 juillet 1921, est créé, au Cap, le Parti communiste d’Afrique du Sud (CPSA, qui se transformera dans les années 1950, alors clandestin, en Parti communiste sud-africain, SACP). Le coup de tonnerre résonne dans tout le pays. Des décennies plus tard, Jacob Zuma, alors président de l’ANC, le reconnaîtra : « Nous devons marquer ce fait historique : le SACP a été le premier parti ou mouvement non racial en Afrique du Sud. Ainsi, l’ANC doit au Parti l’un de ses principes et de ses caractères les plus chéris et les plus importants, qui est d’être non racial. » Déjà, en 1924, une résolution du Parti communiste soulignait « l’importance majeure d’une organisation de masse pour la classe ouvrière dont les problèmes ne peuvent être résolus que par un front uni de tous les travailleurs, quelle que soit leur couleur ». Une résolution qui a pavé le chemin d’un travail commun, pendant des années, entre l’ANC et le SACP.

Ce lien entre les deux organisations, pas si évident au départ, est pourtant constitutif de la lutte contre l’apartheid qui va se développer à partir de 1948. Quelques années auparavant, en 1944, une organisation de jeunesse est créée au sein de l’ANC, dont les leaders se nomment Nelson Mandela, Walter Sisulu et Oliver Tambo. Leurs idées sont basées sur le nationalisme africain. À ce moment-là, Mandela, notamment, ne voit aucune nécessité d’un travail avec les Blancs et encore moins avec les communistes. Il évoluera. Oliver Tambo, qui dirigea l’ANC de 1967 à 1991, l’a expliqué : « La relation entre l’ANC et le SACP n’est pas un accident de l’histoire, ni un développement naturel et inévitable. » Le même Tambo qui, au milieu des années 1940, s’était prononcé pour l’expulsion des communistes de l’ANC. Mais, après le bannissement du Parti communiste en 1950, il change d’appréciation : « Avant 1950, on avait le sentiment qu’il y avait deux camps (…). Mais après 1950, nous étions tous ensemble. ». En réalité, les communistes se mettent totalement à la disposition du mouvement de libération, y compris au détriment de leur propre organisation qui n’est pas de masse. Les cadres travaillent au sein de l’ANC au plus haut niveau, y compris au sein de la branche armée, Umkhonto we Sizwe (la Lance de la nation, créée par Mandela et Joe Slovo). Le dernier chef des MK (les combattants armés) n’est autre que Chris Hani, secrétaire général du SACP, assassiné en 1993. Selon Mandela, Hani « soulignait toujours le fait que sa conversion au marxisme avait approfondi sa perspective non raciale ».

Un bel hommage et une alliance qui se poursuit encore aujourd’hui, non sans tension ces dernières années. Aujourd’hui, le SACP se renforce et envisage sereinement de présenter, dans un futur pas si lointain, ses propres listes aux élections. Pas dans une rupture avec l’ANC, mais dans une nouvelle construction historique.

Pierre Barbancey

 

Lire aussi:

Portrait: JOE SLOVO , secrétaire général du Parti communiste d'Afrique du Sud

JOE SLOVO , secrétaire général du Parti communiste d'Afrique du Sud

Joe Slovo, né en 1926 à en Lituanie et mort à 68 ans en 1995 à Johannesburg. Il a été chef du Parti communiste sud-africain (South African Communist Party, SACP), et membre du Congrès national africain (African National Congress, ANC).

"Pour les Sud-Africains puritains et calvinistes , ce juif athée avait tout du traître : cosmopolite , communiste et , surtout , blanc ayant pris fait et cause pour la dignité des Noirs . Il était à peine mieux connu de ses partisans . Beaucoup d'entre eux furent surpris à son retour au pays , après un exil de près de trente ans , de voir apparaître un blanc sous ce nom de Slovo à la consonance vaguement africaine. " ( Le Monde )

" Joe Slovo ( Yossel Mashel Slovo , de son véritable nom ) était né en 1926 , dans une modeste famille juive de Lituanie . Il arrive en Afrique du Sud à l'âge de neuf ans . Etudiant en droit , puis avocat , il adhère au Parti communiste dès les années 40 , après un bref détour par l'armée sud-africaine qui lutte en Afrique du Nord contre les troupes de l'Axe . De retour à Johannesburg , il épouse , en 1949 , Ruth First , fille du trésorier du Parti communiste sud-africain (SACP).

L'Etat n'est guère tendre pour ceux qui s'opposent à la mise en place de l'apartheid , politique officielle de l'Afrique du Sud depuis la victoire du Parti national (NP) aux élections de 1948. Joe Slovo court de procès en procès , comme avocat , et bientôt comme inculpé , membre dirigeant du Parti communiste , puis des organisations que lui et ses amis animent pour résister à l'étouffement politique qui gagne le pays .

En 1960 , les émeutes de Sharpeville marquent le tournant vers la lutte armée. Dans son autobiographie , Nelson Mandela révèle que le Parti communiste interdit n'y était pas favorable , persuadé que la « voie démocratique » n'était pas encore totalement bouchée . Quoi qu'il en soit , l'organisation militaire de l'ANC , "Umkhonto we Sizwe" ( le Fer de lance de la nation ), est fondée . Joe Slovo , aux côtés de Nelson Mandela , en est l'un des dirigeants ( np : ce dernier sera arrêté en aout 62 au retour d'un périple africain puis d'un séjours à la frontière algéro-marocaine où il a reçu une courte formation militaire de la part de cadres FLN , il est aussi fait mention d'un autre entraînement militaire reçu en Ethiopie ; quant à Slovo , il est passé dans la clandestinité et quitte le pays en juin 1963 .)

Le parcours de Joe Slovo est alors peu connu . On le reverra dans plusieurs capitales d'Afrique où il dirige les activités militaires de l'ANC et où le traquent les services sud-africains. En 1982 , à Maputo , sa femme , Ruth First ( np : membre du PCSA , journaliste , anthropologue , chercheuse sud-africaine , connue pour son engagement dans la lutte contre l'apartheid . Ses parents , Julius et Mathilda First , immigrés juifs arrivés de Lituanie en 1906 furent membres fondateurs du Parti communiste sud-africain ) , est tuée par l'explosion d'un colis piégé qui lui était destiné ." ( Le Monde )
( Le colis en question fut un envoi des Services secrets de Pretoria ... )

" Slovo reste partisan , pendant toutes ces années , d'un lien fort avec l'Union soviétique." ( Wikipédia )

" En 1985 , Joe Slovo devient le premier Blanc à faire partie de la direction nationale de l'ANC , poste qu'il cumule alors avec celui de chef d'état-major d'Umkhonto we Sizwe et celui de membre du conseil politico-militaire . Un an plus tard , il devient secrétaire général du Parti communiste sud-africain .

Cette période marque le début des tractations secrètes entre l'organisation nationaliste et les émissaires les plus éclairés de l'Afrique du Sud blanche . Là encore , le rôle exact de Joe Slovo reste à établir . Revenu d'exil en 1990 , membre de la délégation qui négocie avec le gouvernement , il est celui qui , à Durban , un an plus tard , au congrès de l'ANC , propose un partage du pouvoir avec la minorité blanche . Durant le 49e congrès de l'ANC à Bloemfontein ( décembre 1994 ) , Nelson Mandela , rendant hommage à la « clairvoyance » de Joe Slovo , avait laissé entendre que cette perspective n'avait pas été facilement acceptée . Amaigri , profondément marqué par le cancer ( qui l'emportera le 6 janvier 1995 ) , celui qui , entretemps , était devenu ministre du logement du premier gouvernement multiracial reçut l'ovation des congressistes .
« Jamais je n'ai regretté d'avoir pris le chemin de la lutte », déclara-t-il simplement. "
( Le Monde )

Sur la page Facebook de Christophe Saulière

Joe Slovo et Nelson Mandela

Joe Slovo et Nelson Mandela

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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 06:25
L'Humanité - Grand entretien de Sophie Joubert avec Pierre Singaravélou, chercheur et historien de la mondialisation: La pandémie symbolise la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale (8 janvier 2020)
Pierre Singaravélou, historien de la mondialisation : « La pandémie symbolise la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale »
Vendredi 8 Janvier 2021

Selon le professeur d’histoire contemporaine au King’s College de Londres et à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, la crise du Covid-19 bouleverse les équilibres mondiaux. Il rappelle que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Empires Qing en Chine et moghol en Inde produisaient à eux seuls plus de la moitié de la richesse mondiale. Et invite à une solidarité internationale plus que jamais nécessaire. Entretien.

 

En tant qu’historien de la mondialisation, quels enseignements tirez-vous de la pandémie de Covid-19 ?

Pierre Singaravélou Il est toujours extrêmement périlleux de tirer des enseignements des événements récents. A fortiori s’agissant de cette séquence où les confinements se succèdent sans que les gouvernements soient guidés par une doctrine cohérente et clairement lisible. On peut toutefois affirmer que la pandémie de Covid-19 est en elle-même la démonstration spectaculaire que nous vivons dans un monde entièrement globalisé pour le pire et – espérons-le – pour le meilleur. Le virus se joue en effet des frontières nationales, frappant tous les pays de la planète à l’exception de quelques îles telles les Samoa américaines, qui se sont totalement coupées du reste du monde. Cette crise sanitaire révèle sans aucun doute les travers d’une mondialisation économique où la division internationale du travail a induit la pénurie catastrophique de certains produits essentiels (médicaments, matériel médical, etc.), dans les pays occidentaux totalement dépendants de la Chine. Face à cette situation inédite, le plus frappant est l’impensé que la crise révèle : l’impensé des dirigeants sur la mondialisation, même chez les « gagnants » de la globalisation. Ils oscillent entre repli souverainiste et solutions néolibérales très classiques, mais peinent à prendre la mesure de ce sujet, donc à inventer le fameux « monde d’après » qui a été brièvement promis au début de la pandémie. Ainsi sont peu discutées dans le débat public les solutions en termes de solidarité globale.

La mondialisation peut-elle aussi rendre possible cette coopération internationale ?

Pierre Singaravélou À partir du milieu du XIXe siècle, les processus de construction nationale, de repli nationaliste et de mondialisation ne cessent de s’entretenir mutuellement, notamment dans le domaine sanitaire. La propagation plus rapide des épidémies conduit les États à coordonner leurs efforts dans la mise en place de contrôles et de quarantaines afin de ne pas nuire à l’essor du commerce. C’est ainsi qu’est organisée à Paris, en 1851, la première conférence sanitaire internationale pour lutter contre le choléra, la peste et la fièvre jaune. Aujourd’hui, la compétition entre les États autour du vaccin contre le Covid-19 semble féroce. Certains pays comme les États européens promeuvent une approche multilatérale de la santé publique, tandis que d’autres comme les États-Unis défendent une conception plus sécuritaire et isolationniste, conduisant le président Trump à interrompre en avril 2020 le financement états-unien de l’OMS. Mais, en réalité, les nouveaux vaccins anti-Covid résultent de différentes formes de coopération internationale, à l’image du BioNTech, compagnie allemande fondée par des ­chercheurs d’origine turque et associée à la multinationale états-unienne Pfizer. Demandons-nous quel pays aujourd’hui peut concevoir et produire seul un tel vaccin ? Cette solidarité internationale s’avère plus que jamais nécessaire. Et la crise actuelle suscite déjà de nouvelles formes de coopération comme le programme Access to Covid-19 Tools, développé par la Commission européenne. Dans ce contexte, il semble préoccupant qu’une fraction de la gauche française abandonne l’internationalisme – en remettant en question, par exemple, la circulation des personnes – pour des raisons purement électoralistes.

Cette pandémie révèle-t-elle des changements dans le rapport de forces à l’échelle du monde ?

Pierre Singaravélou En mettant au jour les faiblesses des puissances européennes et des États-Unis, la pandémie symbolise de manière spectaculaire la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale du monde débutée il y a seulement deux siècles. Du point de vue des dirigeants asiatiques, il s’agit d’un simple rétablissement de l’ordre ancien, car, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Empires Qing en Chine et moghol en Inde produisaient à eux seuls plus de la moitié de la richesse mondiale. À la suite de la réponse sanitaire très inadaptée des États-Unis et des pays européens, totalement désorganisés pendant les premiers mois de l’épidémie, l’Occident ne constitue plus le modèle en matière sanitaire, scientifique, technologique et industrielle, aux yeux du reste du monde. En revanche, des pays un peu partout ailleurs se sont illustrés par leur inventivité ou leur efficacité. Ainsi, Taïwan, qui a réagi très tôt, en imposant masques et tests, a évité le confinement et compte le plus faible nombre de morts du Covid-19 : 1 décès pour 3 350 000 personnes, contre 1 mort du Covid-19 sur 990 États-Uniens. La Corée du Sud est le premier pays à comprendre la nécessité de tester toute sa population, en raison du grand nombre de cas asymptomatiques. À l’autre bout du monde, le Liberia, grâce à son expérience face à l’épidémie d’Ebola en 2014, a mis en place des mesures efficaces de test et d’identification des cas contacts. Cette pandémie invite sans doute pour la première fois les États-Uniens et les Européens à abandonner leur obsolète complexe de supériorité et à prendre concrètement conscience – avec humilité – de la reconfiguration des équilibres mondiaux.

Ce retour de l’Asie sur le devant de la scène peut-il être symbolisé par un objet, le masque prophylactique, auquel est consacré le dernier article du Magasin du monde, l’ouvrage que vous avez codirigé avec Sylvain Venayre ?

Pierre Singaravélou L’usage du masque ­prophylactique, si présent dorénavant dans notre vie quotidienne, se généralise en effet pour la première fois en Chine, à l’occasion de la peste de Mandchourie en 1911. Des médecins chinois, comme le docteur Wu, jouent alors un rôle décisif dans sa popularisation. La santé publique japonaise fait ensuite du port du masque un de ses chevaux de bataille dès la grippe espagnole de 1918-1920. Le masque devient ainsi progressivement un objet commun en Asie orientale et du Sud-Est pour lutter contre les maladies transmissibles par voies respiratoires, puis pour se protéger de la pollution de l’air. Aujourd’hui, comme le rappelle l’historien Frédéric Vagneron, la production de la majorité des masques chirurgicaux, à partir de matériaux de l’industrie chimique comme le polypropylène, est localisée en Chine. Laquelle produit désormais la plupart des objets en plastique – gilets jaunes, planches de surf, smartphones, sex-toys – consommés dans le monde.

Peut-on comparer la crise sanitaire actuelle avec d’autres événements du passé ?

Pierre Singaravélou Le coup d’arrêt des circulations transnationales, la dimension globale du confinement et le ralentissement de l’économie qu’ils entraînent sont inédits. En revanche, le monde a été confronté à des pandémies bien plus dévastatrices d’un point de vue sanitaire. Songeons à la grippe espagnole en 1918-1920, dont l’ampleur et les conséquences démographiques – près de 50 millions de victimes – ont longtemps été sous-estimées… Seules quelques îles y échappèrent, à l’instar des Samoas américaines, déjà ! Les deux épidémies possèdent plusieurs points communs : des remèdes improbables voient le jour (rhum pour la grippe et chloroquine pour le Covid) ; on ne meurt pas de la maladie elle-même mais d’une surinfection bactérienne dans le cas de la grippe espagnole et de la réaction immunitaire dans celui du Covid-19. Mais, à la différence du Covid-19, la grippe espagnole frappe principalement des hommes jeunes et robustes là où la pandémie actuelle tue surtout les plus âgés et les plus fragiles.

Vous enseignez en France et en Grande-Bretagne, quelles différences d’approche et de réponse face à la pandémie avez-vous observées ?

Pierre Singaravélou La pandémie semble révéler ou confirmer des habitus nationaux. En dépit de leur proximité idéologique, les deux gouvernements français et britannique ont adopté, ces derniers mois, des politiques publiques différentes qui s’inscrivent dans des traditions bien distinctes. Au Royaume-Uni, en vertu d’une culture libérale qui fait consensus, il n’a jamais été question d’instaurer l’obligation du masque dans la rue et un système très contraignant d’attestations de déplacement. Les magnifiques parcs londoniens n’ont jamais été fermés et les habitants ont échappé au couvre-feu. Libre à chaque Britannique asymptomatique de se faire dépister avec un test antigénique pour la somme extravagante de 70 à 250 euros, alors que le système public de santé français permet à tous d’y accéder gratuitement dans les pharmacies. En revanche, la stratégie vaccinale des deux pays ne correspond pas à cette différence d’approche : Grande-Bretagne « libérale » vs France « dirigiste ». Le 30 décembre 2020, on comptait près d’un million de personnes vaccinées au Royaume-Uni contre seulement 330 personnes en France. La dégradation rapide de la situation sanitaire en Angleterre et le respect des processus de validation, ainsi qu’un déficit de volonté politique en France semblent tempérer ici les habitus nationaux.

Un rapport parlementaire remis le 16 décembre par Marie-George Buffet alerte sur les conséquences de la crise sanitaire pour les jeunes gens. Que constatez-vous chez les étudiants ?

Pierre Singaravélou Cette crise sanitaire décuple la précarité préexistante des étudiantes et étudiants, dont 20 % vivaient déjà en dessous du seuil de pauvreté avant le confinement : ils sont les grands oubliés du gouvernement. Les universités n’intéressent pas les élites politiques et économiques françaises qui n’en sont pas issues et qui prennent soin de ne pas y envoyer leurs enfants. Pourtant, les établissements universitaires accueillent la majorité des jeunes de ce pays et la quasi-totalité des enfants d’ouvriers et d’employés qui accèdent à l’enseignement supérieur. De plus en plus d’étudiants sombrent dans la pauvreté avec la disparition des petits boulots (restauration, bar, hôtellerie, baby-sitting, etc.). Nous fermons collectivement les yeux devant leurs problèmes concrets : extrême isolement, fermeture des restaurants universitaires à tarification sociale, absence d’espace de travail, manque d’équipement informatique personnel et de forfait Internet pour suivre l’enseignement à distance. On constate que les étudiants qui officient dans les secteurs de première nécessité subissent un accroissement de la charge de travail.Nombre d’entre eux ont arrêté leurs études au cours des deux premiers confinements. Il y a urgence : le sort de la jeunesse de notre pays, étudiante ou pas, devrait être la priorité absolue du gouvernement parallèlement à la lutte contre la pandémie.

Pierre Singaravélou

 
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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 09:41

 

Maurice Lemoine, né en 1944, est un journaliste et écrivain, rédacteur en chef de La Chronique d'Amnesty International de 1993 à 1996, avant de rejoindre le Monde diplomatique dont il a également été le rédacteur en chef.

 

Voilà ce que, dans un premier temps, on a colporté : alors qu’il briguait un troisième mandat [1] au nom du Mouvement vers le socialisme (MAS), Evo Morales a été déclaré vainqueur au premier tour de l’élection présidentielle d’octobre 2019 ; l’opposition a dénoncé une fraude immédiatement confirmée par l’Organisation des Etats américains (OEA). Tandis qu’éclataient de violentes manifestations et des affrontements entre partisans et détracteurs du chef de l’Etat, celui-ci, lâché par la police et l’armée, a finalement « démissionné » avant de « s’enfuir » au Mexique, puis en Argentine, en compagnie de son vice-président Álvaro García Linera. Des démissions en cascade ayant créé un vide de pouvoir à la tête de l’Etat, la deuxième vice-présidente (de droite) du Sénat Jeanine Añez a prêté serment, sans quorum (mais avec la bénédiction des militaires), le MAS ne s’étant pas joint à la session du Parlement.

Suite à ces événements, les gauches bolivienne et latino-américaines ont clamé dans le désert en dénonçant un coup d’Etat. L’usine à dénigrement tournait alors à plein régime, mettant fondamentalement en cause les errements d’Evo Morales et de son parti. Pourtant, des études menées par des chercheurs d’organismes et universités étrangères indépendants confirmèrent rapidement que les rapports ayant conduit aux accusations de trucage de votes étaient faux. N’en déplaise à l‘OEA, à Washington, à l’Union européenne et à leurs associés, Morales, en 2019, avait bel et bien été réélu [2].


Cette affirmation fit généralement hausser les épaules. Disons… jusqu’au 18 octobre 2020. Ce dimanche, « surprenant tout le monde (…) aucun sondage, aucune analyse (n’ayant) prévu un tel scénario [3] », Luis Arce, candidat du MAS et dauphin de l’ancien chef de l’Etat, remporta la nouvelle élection présidentielle, dès le premier tour, avec plus de 55 % des voix ! A l’issue des législatives, le MAS retrouvait la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement, onze mois après avoir été chassé du pouvoir, soi-disant à cause de « ses dérives et de son mépris de la démocratie ».

Sale temps pour certains érudits. Tel qui, à l’extrême gauche (Patrick Guillaudat), travaillait l’opinion, de concert avec la meute, au moment de la curée – « La fraude est inexcusable car, outre l’usurpation démocratique qu’elle représente, elle est en grande partie la source de nouveaux malheurs qui risquent de s’abattre sur le peuple bolivien » – effectue un triple saut périlleux pour tenter de retomber sur ses pieds et dans le sens du vent : « Le coup d’Etat a réussi sur la base de fausses informations propagées par l’OEA, relayées et amplifiées par les médias [4]. » Des médias qui, dans ce cas précis, ont le dos large, mais qu’on ne se croira pas obligé de défendre ici. Du Times étatsunien – « Comment l’ambition d’Evo Morales a contribué à sa chute » (11/11/19) – aux français Le Monde – « Les erreurs d’Evo Morales » (15/11/19) – ou Le Point – « L’effondrement du mythe Evo Morales » (19/11/19) –, nul n’a évoqué ni dénoncé l’existence d’un « coup d’Etat ».

A quelques jours de l’élection d’octobre 2020, à laquelle l’ex-chef de l’Etat, réfugié en Argentine, ne peut participer, Le Monde en rajoute encore une couche en évoquant « l’icône déchue »  : « La chute de la maison Morales » (4-5/10/20). Quand Luis Arce l’emporte, le quotidien du soir, pris à contrepied, cherche une porte de sortie : « En Bolivie, le MAS a survécu à Evo Morales et il a gagné sans lui » (27/10/20).

S’il fallait résumer l’ambiance, on se référerait à un couple médiatique particulièrement à la mode : Pablo Stefanoni (argentin) et Fernando Molina (bolivien). Ni l’un ni l’autre ne soutiennent explicitement la droite et encore moins l’extrême droite. Toutefois, le premier a inventé l’expression « national-stalinisme » pour qualifier le Venezuela bolivarien ; le second a repris l’expression pour l’appliquer à la Bolivie, l’explicitant ainsi : « (…) un anti-impérialisme stéréotypé, enclin à des théories de conspiration fantaisistes, peu attaché à la démocratie et avec une tendance à organiser des purges internes [5] » Stefanoni préfère les mots « crise », « chute », « fantasmes de la gauche », « caudillisme » (d’Evo Morales) au terme coup d’Etat. En janvier 2020, alors que la gauche bolivienne réclame à grands cris le départ d’Añez et des élections, Molina peaufine son argumentation : « Les illusions sur un "miracle électoral", que nourrit Morales en exil, sont vaines. Les difficultés que connaît aujourd’hui son mouvement se répéteront tout au long de la campagne. La défaite du MAS est profonde et sera durable (et elle est en partie due aux erreurs personnelles de Morales, ce qu’il ferait bien d’accepter) [6] ».

On pourrait se contenter de pouffer devant une capacité d’analyse si cruellement démentie par les faits. Toutefois, si nous nous attardons ici sur les duettistes Stefanoni et Molina, c’est qu’on retrouve leurs articles, omniprésents, signés conjointement ou individuellement, dans (entre autres !) Nueva Sociedad (liée à la social-démocratie allemande [7]), Médiapart (publication « attrape-tout »), Attac et le Centre tricontinental (alter-mondialisme raisonnablement « intégré »), Le Monde et El País (chiens de garde du système) et… A l’Encontre (extrême gauche post-trotskiste). Une unanimité symptomatique du confusionnisme idéologique et du brouillage politique de l’époque.
 
Contre toute attente, le MAS revient au pouvoir. Le gouvernement de facto ayant été par trop caricatural, chacun, soudain, affecte de s’en féliciter. Mais la petite musique demeure : si la droite et l’extrême-droite ont un temps mis la Bolivie cul par-dessus tête, c’est du fait de la gestion « caudilliste » de Morales. Lequel, désormais, ferait bien de s’effacer définitivement.

Un mouvement politique est une organisation humaine avec ses hauts et ses bas, ses temps forts, ses temps faibles et ses pauses. Et qui donc commet des erreurs, subit naturellement une érosion au fil du temps. Ce qui mérite d’être questionné, mais ne vaut pas obligatoirement condamnation définitive. Ainsi, à l’évidence, Evo Morales lui-même se fourvoie quand, fin octobre 2019, il accepte que le verdict de l’OEA – totalement inféodée à Washington – sur l’existence ou non d’une fraude soit « contraignant ». Lorsque le piège se referme, l’absence de résistance des forces populaires peut de même et légitimement interpeller. « Il est clair que nous n’étions pas préparés à un tel coup d’Etat, ni au sein du gouvernement national ni depuis les organisations sociales, admettra Luis Arce, en mars 2020. Le divorce qui existait entre les bases et les dirigeants des organisations sociales a été évident, au point que les dirigeants ont été dépassés par les bases [8]. »

Réfugié pendant onze mois dans l’ambassade du Mexique, Hugo Moldiz, avocat, universitaire et ministre de l’Intérieur de Morales en 2015, y analysera les faiblesses du mouvement : « Premièrement, la négligence du travail politico-idéologique, causée par la surcharge de la gestion ; deuxièmement, la confortable délégation au Président et aux dirigeants de l’Etat d’activités et de tâches qui auraient dû être effectuées par les membres d’un bloc populaire démobilisé et de plus en plus apathique ; troisièmement, l’affaiblissement des relations entre la direction et sa base sociale, avec des contacts de moins en moins étroits et fréquents ; quatrièmement, la capacité de contre-offensive quasi inexistante sur le terrain communicationnel, crucial, mais largement dominé par les ennemis du processus [9]. »

Critiques légitimes, autocritique nécessaire, qu’on pourrait développer plus amplement. Et dont la nécessité, d’ailleurs, n’échappait pas dans les plus hautes sphères du pouvoir. Lorsque, en décembre 2016, le vice-président García Linera annonça qu’il ne postulerait pas à la réélection, il expliqua ainsi sa décision : « Je vais terminer un cycle à la vice-présidence et je sens que je peux contribuer à d’autres niveaux que je considère déficients dans ce projet historique, où des problèmes apparaissent... Fondamentalement dans la formation politique (…) En bref, je veux me consacrer maintenant à la formation de nouveaux dirigeants politiques et sociaux [10]. » Soumis à une forte pression, il revint sur cette décision un peu plus tard. Toutefois, une approche raisonnée de la réalité politique bolivienne incite à appréhender celle-ci dans toute sa complexité si l’on entend en juger les acteurs, à commencer par les gouvernants.


 Pour l’avoir déjà explicitée, on ne reviendra pas ici sur la manipulation sophistiquée qui a fait perdre de très peu à Evo Morales (51 % des suffrages) le référendum de février 2016 visant à réformer la Constitution pour lui permettre de se représenter en 2019 [11]. En revanche, ce qui suivit mérite d’être rappelé. En cherchant une « solution alternative légale » pour contourner ce « non » reposant sur une « fake news » , le chef de l’Etat obéit-il alors à une obsession de s’éterniser au pouvoir, malgré l’avis des mouvements sociaux ?

Questionné, García Linera est récemment revenu sur cet épisode controversé [12] : « Lorsque la décision est prise quant à la suite à donner au référendum, ce n’est pas un décret présidentiel qui ordonne à Evo de se représenter, mais une grande réunion des organisations sociales, qui a lieu dans le Département de Santa Cruz, à Montero. Une option consistait à rechercher d’autres dirigeants et, de fait, plusieurs noms commençaient déjà à émerger. Mais d’autres ont dit “non, nous devons chercher une sorte de consultation juridique”. Il y a eu un débat intense pendant trois jours et, à la fin de cette assemblée du MAS, qui comprenait des directions de syndicats, de corporations et de paysans, il a été décidé d’avancer dans cette direction. On craignait que, si Evo ne se représentait pas, il en résulterait une sorte d’explosion [du nombre] de nouveaux leaders, avec les risques de division, comme cela a déjà été le cas dans des grands partis, y compris au sein de la gauche. Quand le chef principal n’est plus là, par exemple Marcelo Quiroga Santa Cruz avec le Parti socialiste, alors apparaissent les PS1, PS2, PS3, PS4 et PS5 [13]. »

C’est bel et bien une majorité des secteurs sociaux présents au sein du MAS qui a poussé Evo Morales à se représenter et qui a cherché une voie constitutionnelle pour l’habiliter en tant que candidat – et non la « dérive monarchique vers un mandat à vie » d’un « caudillo », comme fantasma, avec bien d’autres, Libération (19/2/2016). Le parti considéra n’avoir de chance de remporter les élections qu’avec son leader historique comme candidat, lui seul pouvant garantir que les forces sociales demeureraient unies.

« Unies » ? Au plus fort de la crise de 2019, on a beaucoup glosé sur le fait que la direction de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) a, comme les militaires et l’Eglise, « conseillé » au chef de l’Etat de démissionner. Secrétaire exécutif de la Confédération syndicale des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB), le leader aymara Nelson Condori alla plus loin en déclarant : « Evo Morales ne fait plus partie de la Bolivie (…) La justice le jugera pour tout ce qu’il a fait. » Cela valut à Condori d’être désavoué par une grande partie de sa base, mais ce n’est pas ce que l’on retint.
Rien de bien nouveau, en réalité. En 2005, le dirigeant de la COB, Jaime Solares, s’opposait déjà à Morales – qualifié de « traître » – en évoquant une « révolution ouvrière-paysanne, c’est-à-dire la prise du pouvoir par l’insurrection populaire » et non dans le cadre des élections à venir. Même opposition à l’époque au sein de la Fédération des conseils de quartier (Fejuve) et la Centrale ouvrière régionale (COR) d’El Alto ou au Conseil des Ayllus et Markas du Qollasuyo (Conamaq).Leader du Mouvement indigène pachakuti (MIP) et de la CSUTCB, l’aymara radical Felipe Quispe, le « mallku » (condor en aymara)commentait ainsi pour sa part les trois semaines de manifestations sociales ayant poussé le président néolibéral Carlos Mesa à la démission : « Le peuple a triomphé. On a acculé Mesa et le MAS, qui avait pactisé avec lui. »

Le peuple triompha, de fait, quelques mois plus tard. Mais en élisant « Evo » (comme l’appellent familièrement ses partisans) avec 53,72 % des suffrages, Quispe n’en recueillant que 2,21 % (ce qui entraîna la disparition de son parti).

En janvier 2013, après avoir rallié Morales, la direction de la COB effectuera un nouveau 180° en annonçant la création d’un nouvel instrument politique, concurrent du MAS : « Les travailleurs ont vu que le gouvernement commet beaucoup d’erreurs et a une mauvaise gestion », déclara alors le secrétaire exécutif du syndicat Juan Carlos Trujillo. Deux ans auparavant, avait eu lieu la « fameuse » crise du TIPNIS – l’opposition à la construction d’une route à travers le parc national du même nom, pour désenclaver la région. A cette occasion, le Conamaq, la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB) et une fois de plus la COB s’opposèrent au pouvoir. Parmi bien d’autres, la CSUTCB cette fois l’appuya. Il n’empêche : « Sa base se retourne contre Evo Morales », put-on lire ici et là (et même quasiment partout).

Lors de l’élection présidentielle qui suivit, le 12 octobre 2014, le président si unanimement contesté fut réélu au premier tour avec… 61,36 % des voix ! Au nom de l’éphémère Parti vert bolivien (PVB), le leader des manifestations en défense du TIPNIS (enfant chéri des ONG européennes et des défenseurs « radicaux » de l’environnement), Fernando Vargas, obtint… 2,79 % des suffrages et aucun siège au Parlement.


Détail à l’intention de ces « écolos anti-Evo », très intransigeants mais parfois un peu distraits : le 7 juillet 2020, Janine Añez, la « présidente » portée au pouvoir par la droite la plus raciste et réactionnaire, a récompensé leur protégé Vargas en le nommant directeur du Fonds de développement indigène (dépendant du ministère du Développement rural et des terres) ; au même moment, Añez autorisait l’introduction en Bolivie de nouveaux OGM de maïs, de canne à sucre, de coton, de blé et de soja. Sans parler des plus de trente morts, huit cents blessés et 1 500 détenus de façon illégale (en utilisant la figure de « détention préventive »), imputables à la répression qu’elle avait déclenchée. Ce qui, manifestement, ne troubla guère l’« écologiste » Vargas.

On pourrait multiplier les exemples des conflits et fractures qui ont jalonné ces quinze dernières années, pourtant globalement riches de succès. Ils ramènent à une vérité première : le MAS n’est pas un parti au sens classique du terme, mais, de son vrai nom MAS-IPSP (Instrument politique pour la souveraineté des peuples), un mouvement politico-social surgi de l’action populaire collective. Depuis sa naissance, les tensions, horizontales, entre dirigeants, et verticales, à l’égard du pouvoir, ont été une constante à l’intérieur du mouvement. Capable de s’unir en temps de crise, ce vaste torrent contestataire se caractérise par une très grande fragmentation. « Divisions territoriales, idéologiques, religieuses, de classe », nous expliquait déjà l’intellectuel et ex-guérillero García Linera en 2005, quelques semaines avant que Morales ne devienne le premier président indigène du pays et que lui-même n’intègre la vice-présidence [14]A certains moments, ce mouvement construit des unités territoriales, locales, autour de thèmes très quotidiens – eau, électricité, énergie [15]. En période de tension, cela se transforme en force et en actions collectives, qui, au plus fort de la confrontation, s’articulent en mouvement de masse. Avant de sombrer à nouveau dans la division une fois l’objectif commun atteint [16]. »

De premier ou de second rang, les organisations font régulièrement monter les enchères, liant leurs appuis ou leurs volte-face non aux problèmes de fond, mais à la satisfaction de revendications corporatistes et aux quotas de pouvoir qu’elles entendent obtenir, avec (ou, s’il le faut, contre) le MAS, au Congrès. « Quand votre frère est président, certains secteurs manifestent une ambition exagérée, commentera Morales. Certains revendiquent des choses qui ne sont pas souhaitables pour les autres secteurs sociaux. Ils ne pensent pas à la Bolivie, mais seulement à leur secteur ou à une fraction de citoyens. (…) Les mêmes mouvements sociaux nous ont dit, lors de réunions, qu’ils ne venaient pas pour discuter et élaborer les politiques, mais pour obtenir la distribution de projets et de travaux. Ils ne voulaient pas de débat idéologique [17]…  »

Quoi qu’on en pense, le grand mérite d’« Evo », devenu l’incarnation d’un peuple qui se redresse, le symbole des populations indigènes, des mineurs, paysans et « cocaleros », est d’avoir été le ciment unifiant ce bloc et le maintenant au pouvoir pendant quinze années, pour le plus grand profit – ce qui n’a rien de secondaire – des déshérités. Un exploit dans un pays aussi difficilement gouvernable que la Bolivie (plus de 180 coups d’Etat depuis l’indépendance en 1825). Une configuration particulière dont il faut tenir compte pour comprendre le déroulement des événements postérieurs au coup d’Etat.


 

Novembre 2019. L’extrême droite multiplie ses appels incendiaires. Des « masistas » (partisans, militants ou dirigeants du MAS) sont pris en otage. Pour protéger leur intégrité ou celle de leurs familles, les plus inquiétés démissionnent – Adriana Salvatierra (présidente du Sénat), Victor Borda (président de l’Assemblée), César Navarro (ministre des Mines), des maires, des députés, etc. Evo et García Linera s’exilent au Mexique (comme Luis Arce, jusqu’à janvier 2020). Añez s’empare du pouvoir. Cinq ministres, « poids lourds » du MAS, doivent se réfugier dans l’ambassade du Mexique [18]. Il y a déjà des morts et des blessés.

Enchevêtrement d’enjeux et d’intérêts : alors que le cœur politique du « masismo » se trouve considérablement affaibli, un dur débat s’engage entre, semble-t-il, « idéalistes » et « réalistes » à la tête du mouvement. Avec un clair avantage pour les seconds, dans un premier temps.
 
Le 14 novembre, les législateurs du MAS encore présents et toujours majoritaires élisent Eva Copa présidente du Sénat et Sergio Choque à la tête de la Chambre des députés. Choque déclare immédiatement : « La Bolivie a besoin de paix, nous ne pouvons pas continuer à nous maltraiter les uns les autres, nous travaillerons toujours en accord avec la constitution politique de l’Etat. » De leur côté, les nouveaux maîtres du pays annoncent le début de conversations avec le MAS « pour sortir de l’affrontement ». De fait, et alors que, dans la rue, une dure répression s’abat sur les protestataires, la COB et une fraction des mouvements sociaux, encouragées par l’ONU et l’Union européenne, signent un « accord de pacification » avec les putschistes. Le Sénat vote à l’unanimité une loi d’urgence qui permet de convoquer de nouvelles élections – avec le MAS, mais sans Morales et García Linera, ostensiblement lâchés. Lors de la promulgation du texte, Eva Copa se laisse photographier aux côtés de la présidente autoproclamée, la légitimant de faitEt c’est ensemble que les deux parties désignent de nouvelles autorités électorales (pendant que les anciennes sont pourchassées et arrêtées).

S’opposant au ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, qui annonce des poursuites contre Morales et l’ex-ministre de la présidence Juan Ramón Quintana pour « terrorisme et sédition », les députés réclament une loi assurant l’immunité de l’ex-chef de l’Etat et de ses fonctionnaires. Depuis le Sénat qu’elle dirige, Eva Copa s’en démarque ostensiblement : « Nous n’avons jamais réclamé une loi d’immunité, je pense qu’il y a eu une mauvaise interprétation à ce sujet. (...) Les personnes qui ont enfreint la loi devront être punies en conséquence, qu’elles soient d’un côté ou de l’autre. (...) L’enjeu est de mettre de côté les positions, ni le gouvernement de transition ni nous ne pouvons-nous montrer intransigeants [19]Pour la petite histoire, Copa n’appartient pas au cercle rapproché d’Evo Morales et en garde une certaine amertume, qu’elle exprimera à l’occasion. Tout comme elle multiplie publiquement les critiques à l’égard de la direction de son propre parti (ce dont la presse de droite fait fort logiquement ses choux gras).

D’autres voix s’élèvent au sein du MAS, elles aussi pour le moins surprenantes. Fin décembre, le député Tito Veizaga appelle les anciens ministres d’Evo Morales – menacés et pourchassés par Murillo – à assumer leurs responsabilités : « Ils doivent faire face à la justice, car tôt ou tard, ils devront l’affronter. » Sénateur, Efraín Chambi reprend lui aussi le discours de la droite en affirmant que les ex-juges du Tribunal suprême électoral (TSE) – arbitrairement emprisonnés – ont trahi la confiance des mouvements sociaux : « Ils doivent être jugés car ils ont joué avec la vie démocratique du pays. »

 

A l’inverse, celle qui a précédé Eva Copa à la tête du Sénat, a démissionné le 14 novembre, mais demeure sénatrice, Adriana Salvatierra, manifeste une totale solidarité à l’égard des siens : « Je ne suis pas d’accord pour appeler cette administration transitoire "gouvernement". Nous ne pouvons pas reconnaître en cette occupation un gouvernement car, en plus de continuer à s’appuyer sur les chars [militaires], ils prennent des décisions structurelles alors qu’ils ne sont pas qualifiés pour cela. »
Dans son camp, certains clouent Salvatierra au pilori – à commencer par su « hermana » (sœur) Eva Copa. D’autres l’accusent de « désertion ». D’après la Constitution, c’est le ou la président(e) du Sénat qui assume le pouvoir en l’absence du chef de l’Etat. En démissionnant après le départ de Morales (comme l’ont fait son premier vice-président, Rubén Medinace, et le président de la Chambre des députés Victor Borja), Salvatierra aurait imprudemment laissé la voie libre à Añez, deuxième vice-présidente du Sénat, qui a sauté sur l’occasion. « Ma démission, verbale, n’a pas été prise pour des raisons personnelles, mais pour des raisons politiques, conjointement avec le président Evo Morales et Álvaro García Linera », se défend Salvatierra. Pour elle, succéder à « Evo », « forcé à démissionner par la violence », n’aurait pas été seulement un acte illégitime et inconstitutionnel, mais « une déloyauté » et « un acte de trahison complice du coup d’Etat  [20]  ».

Il apparaît de plus en plus clairement que s’opposent au sein du MAS un courant qu’on dira « orthodoxe » et une aile plus conciliatrice à l’égard du pouvoir de facto. Pour les uns, « les parlementaires qui dansent sur la musique voulue par les putschistes ont perdu leur dignité. (...) Ils se sont fixés comme objectif central de prolonger leur mandat et de tirer le meilleur parti de leur pouvoir éphémère, dans leur propre intérêt [21]. » Pour les autres, tel le vice-président « masista » du Sénat, Omar Aguilar, « il ne reste heureusement sur le banc des sénateurs du MAS que deux ou trois partisans de la ligne dure, ceux qui pensent que seule leur opinion compte, ceux qui croient qu’ils continueront à imposer leurs critères aux autres. Dans l’amplitude démocratique interne [du parti], je crois qu’Evo Morales et certains dirigeants doivent comprendre que nous ne sommes pas dans la ligne de la confrontation. »

Tandis que les uns courbent le dos et que les autres s’écharpent à fleurets à peine mouchetés, la base, pleine de fureur, se ronge les poings, cherchant par quel moyen elle pourrait lutter. L’absence des leaders de premier rang et d’un parti monolithique, pour ne pas dire vertical, dirigeant la résistance, l’a laissée désemparée et paralysée. Dès le 25 novembre, elle a toutefois frémi une première fois quand Andrónico Rodríguez, proche d’ « Evo » et principal dirigeant des « cocaleros » du Tropique de Cochabamba, le fief de l’ex-président, a harangué les foules d’El Alto (l’immense urbanisation populaire qui surplombe La Paz). Exigeant le départ d’Añez, Rodríguez a affirmé haut et fort que Morales demeurait le président de tous les Boliviens (il n’avait, constitutionnellement, pas encore terminé son mandat). Deux jours plus tard, un document signé par les organisations sociales ayant refusé de dialoguer avec les putschistes [22] ratifiera leur « appui moral et matériel » à Morales, exigera la libération des prisonniers politiques et appellera la COB à rectifier sa position.

Du dedans ou du dehors, beaucoup souhaitaient réduire l’ancien président au silence… Le MAS de la résistance réagit sans ambiguïté : il désigne « Evo » directeur de campagne pour les prochaines élections. Depuis Buenos Aires, où il reçoit en permanence représentants et dirigeants du MAS et communique avec ceux qui ne peuvent se déplacer, celui-ci va jouer un rôle capital dans le choix des candidats de sa formation politique pour le scrutin auquel, pour la première fois en vingt ans, il ne pourra participer. Cinq noms circulent, avancés par les uns et les autres : Diego Pary (ambassadeur auprès de l’OEA de 2011 à 2018, ministre des Affaires étrangères en 2018 et 2019) ; David Choquehuanca (ministre des Affaires étrangères de 2006 à 2017) ; Luis Arce (qui, à l’Economie depuis 2006, a mis en musique la sortie du modèle néolibéral) [23] ; Adriana Salvatierra et Andrónico Rodríguez. Tous des fidèles de Morales (même si Choquahuanca prend ses distances à l’occasion). Et c’est Morales qui, le 19 janvier, au nom du pragmatisme, entérine la décision en faveur d’Arce, au terme d’un très long débat.

Au sein du Pacte d’unité (soutien électoral du MAS), un pan des mouvements de l’altiplano ainsi que la COB avaient fait le choix de Choquehuanca, d’origine aymara. Fort classiquement, le dénouement provoque des remous (à arrière-fond indigéniste, cette fois) : « Lors de la réunion nationale, Choquehuanca a reçu le soutien des organisations sociales de sept départements, mais, malheureusement, aujourd’hui, nous avons la surprise de voir un frère indigène [« Evo »] soutenir un frère Q’ara [blanc], s’indigne Alvaro Mollinedo, dirigeant paysan de la Fédération Tupac Katari. Comment peut-il y avoir une telle trahison ? »

Au terme d’une réunion à El Alto, le Pacte d’unité acceptera finalement le binôme Arce – Choquehuanca, ce dernier donnant de sa personne pour convaincre les réticents : « La droite veut nous diviser et fera la fête si nous nous divisons (…) Nous ne devons pas penser à nous-même ni à notre secteur, il faut penser à la Bolivie. » Comme Morales en son temps est devenu « Evo », Luis Arce devient « Lucho » ; auréolé de ses succès à l’Economie, il devra rallier une part notable des classes moyennes et des secteurs urbains modérés. Candidat à la vice-présidence, Choquehuanca rassemblera de son côté les secteurs populaires et indigènes.

Répression, persécution des dirigeants populaires, restauration conservatrice, scandales de corruption, gestion calamiteuse du Covid, élections sans cesse repoussées [24]
Quand, sur le terrain, et dans un premier temps, le MAS a perdu l’initiative politique, les secteurs indigènes aymara et quechua ainsi que les organisations rurales se sont spontanément mobilisés. Les forces populaires urbaines se joignent à la résistance à El Alto, La Paz, Cochabamba, Santa Cruz, etc. Débordant et leurs dirigeants et les législateurs, tous vont jouer un rôle clé dans la remise en ordre de marche du Pacte d’unité et conséquemment du parti. Les dirigeants de la COB, comme souvent, se complaisent dans l’ambiguïté. S’ils réclament l’organisation d’élections, ils se gardent bien d’appuyer le MAS, pour éviter les représailles de la clique au pouvoir. Ce qui ne va pas sans contestations internes. Dirigeant de la Fédération syndicale des travailleurs des mines (FSTM), membre de la COB, Orlando Gutiérrez prend clairement position : « Nous avons vécu quatorze ans de gouvernement avec notre camarade Evo Morales. Nous avons vraiment eu des problèmes avec lui, des différences, et même quelques mobilisations sporadiques. Avec ce coup d’Etat, ils nous ont surpris. (…) Mais les gens sont actifs. Nous allons gagner les élections (…) Je peux imaginer ce que ce sera d’accueillir Evo à l’aéroport d’El Alto. »

 

Evo Morales vu par le médiocre quotidien de droite équatorien El Universo.

En juillet et surtout août, les manifestations contre le régime autoritaire s’intensifient. Pacte d’unité et COB appellent au blocage du pays. Figure historique de la contestation radicale, le « mallku » Felipe Quispe (77 ans) les rejoint. Depuis Washington, le secrétaire général de l’OEA, Luis Almagro, condamne le mouvement (accusé d’empêcher le déplacement des ambulances et le transport de l’oxygène nécessaire à la lutte contre le Covid-19). A La Paz, la honteuse Assemblée permanente des droits de l’homme (APDH) en fait autant. On ne parlera pas de surprise. Elle a très activement participé à la longue campagne menée contre Morales, a hurlé à la fraude avec les « ultras » et a appuyé le coup d’Etat [25].

L’exaspération s’amplifiant de jour en jour, sur les plus de cent barrages installés dans le pays, la revendication évolue. A l’exigence des élections (prévues pour le 6 septembre, à ce moment) se substitue le mot d’ordre « Démission immédiate d’Añez ». « C’est fini, on ne peut plus attendre, il faut la coincer, elle et ce clown de [ministre de l’Intérieur] Murillo, jusqu’à ce qu’ils tombent », harangue le « mallku », présent sur tous les fronts.

Là encore, l’expérience politique et le sens stratégique d’« Evo » vont infléchir les événements. Alors que le pouvoir lance de nouvelles poursuites contre lui pour « génocide » et « terrorisme », en l’accusant d’être l’organisateur de cette paralysie du pays, il calme le jeu depuis Buenos Aires : « Les dirigeants et les bases sociales mobilisés doivent faire un choix responsable entre la démission d’Áñez, qui retardera encore notre retour à la démocratie, et des élections anticipées garanties par les Nations unies. » Compte tenu de l’ampleur des mobilisations, Añez, à ce moment, pouvait tomber. La situation très incertaine en découlant – à commencer par la réaction des militaires – risquait de remettre en cause l’organisation du scrutin. La mise en place d’un gouvernement de transition posait tout autant de problèmes. Constitutionnellement, aurait succédé à la « cheffe d’Etat » démissionnaire ou renversée, la… présidente du Sénat, Eva Copa. Chargée de gérer la pandémie et surtout l’inévitable chaos créé par l’extrême droite, amenant le MAS à faire campagne (si tant est qu’il y en ait une) dans les pires conditions…


Comme il l’avait fait en 2005, Morales, le supposé « caudillo » autoritaire, freine les mobilisations susceptibles de déraper en début de guerre civile et joue à fond la carte de la démocratie. Déjà, le 22 janvier, à Buenos Aires, en présence d’Arce et Choquehuanca, il avait déclaré : « Je suis convaincu que ce n’est qu’une question de temps. Nous allons revenir au gouvernement, mais pas avec des balles, avec la conscience du peuple, avec son vote, pacifiquement, démocratiquement. »
Paradoxalement, et sur le coup, Morales sauve sans doute… Añez. Mais son autorité et son « leadership » sont entendus : priorité est donnée aux élections dont le MAS, sondage après sondage, est largement favori. Malgré les réticences des radicaux et de la COB, qui finalement se rallie, le blocage du pays est suspendu. A condition toutefois qu’Añez garantisse l’organisation du scrutin tant attendu – ce que, sous la pression, elle fait en ce mois d’août, en fixant la date du 18 octobre, « sans report possible ». Avec le dénouement que l’on connaît (la victoire du MAS étant trop large pour pouvoir être contestée).

En 2005, l’élection du binôme Morales (l’Indien) et García Linera (l’intellectuel) avait été qualifiée d’alliance « de la cravate et du poncho ». Quinze années plus tard, on peut reprendre la même expression s’agissant du duo Arce – Choquehuanca. Toutefois, la redoutable épreuve de coup d’Etat et de ses prolongements ont violemment secoué le bloc populaire, ses alliés et ses représentants. Pour le meilleur et pour le pire, au demeurant… A ceux qui n’en auraient jamais pris conscience, on précisera que gouverner la Bolivie, même quand on le fait depuis « la gauche », est un sport de combat.
Beaucoup exigent que des têtes tombent. Pour eux, le « parti bleu » (le MAS) doit se renouveler. En ce sens, la CSUTCB et la Confédération des femmes paysannes Bartolina Sisa (CMCBS, également nommée Bartolinas) appellent à la non reconduction de la majorité des députés et sénateurs, beaucoup s’étant contentés de « chauffer les sièges » du Congrès et ayant rompu le lien avec leurs bases.
Appel entendu, accepté et exécuté. Organisées en même temps que la présidentielle, les élections d’octobre 2020 marqueront une rénovation totale des législateurs « masistas »  ; les nouveaux élus serontissus pour la plupart des organisations sociales. On notera au passage que, droite et gauche confondues, le pourcentage des femmes au Parlement atteindra 51,9 % (55,5 % au Sénat, 46,9 % à la Chambre des députés). Ce grâce à l’article 33 de la Loi des organisations politiques, établissant le principe de parité, approuvée en 2018, sous la présidence d’« Evo » – régulièrement accusé de « machisme » (ce qui évite de prononcer le mot « Indien ») par ses opposantes de la moyenne bourgeoisie.

L’heure est venue de faire les comptes. Selon un scénario archi-habituel, chacun de ceux qui l’ont soutenu pendant la campagne vient présenter la note au président élu, « el hermano » Arce. Tous ont été « loyaux dans les moments difficiles ». Moyennant quoi, la direction régionale d’El Alto revendique au moins cinq ministères (travail, justice, eau, culture et affaires étrangères) ; la COB en exige quatre (travail, hydrocarbures, mines et santé) ; les Bartolinas n’en réclament qu’un (les Femmes). « Cela fait penser que votre vote, votre soutien, n’étaient pas gratuits, s’agace le député sortant Edwin Rodríguez ; cette vieille pratique est celle que nous voulons changer dans le pays. » Arce, de son côté, doit mettre les points sur les i : « Je me suis réuni avec plusieurs organisations sociales et j’ai calculé qu’il me faudrait 149 ministères [car] elles m’en réclament toutes un. Ce qui est sûr c’est que que nous allons être très austères ; je ne pense pas que nous ayons l’argent pour avoir 149 ministères et satisfaire toutes les organisations qui nous en ont demandé [26] »

Dans un autre registre, pour de bonnes raisons – la rénovation du personnel politique – ou de beaucoup moins nobles objectifs – la satisfaction des egos et des ambitions – une faction du MAS mène une bruyante offensive contre les « anciens » et les « dinosaures » de l’entourage de Morales, estimant son tour venu d’accéder aux plus hautes fonctions. Député (sortant), Henry Cabrera s’en prend aux ex-ministres d’ « Evo » réfugiés dans l’ambassade du Mexique et à ceux qui se sont exilés : « Nous n’en voulons plus car ils s’échappent et se réfugient alors que les camarades du MAS restent ici. » Président de la Chambre (lui aussi sortant), Sergio Choque fulmine lorsque Quintana (ex-ministre de la Présidence), depuis l’ambassade du Mexique, s’exprime dans les médias : ceux qui se sont cachés « comme des rats et des autruches », peste Choque, ne pourront faire partie du nouveau cabinet. Même Morales n’échappe pas à l’ire de certains contestataires.

« Evo » : l’ennemi numéro un de la dictature (et des Etats-Unis avec qui les liens diplomatiques ont été renoués). Pendant ses onze mois de pouvoir, le gouvernement Añez a tout fait pour le criminaliser. Ex-ministre de l’Intérieur, Carlos Romero raconte comment, quand qu’il était emprisonné, entre le 17 janvier et le 18 juin 2020, il a reçu la visite de deux vice-ministres de Murillo lui assurant que s’il impliquait Morales dans un fait criminel, qu’il soit personnel ou politique, on saurait se montrer indulgent avec lui. Ancien gouverneur du Beni, Alex Ferrier rapporte qu’il a été torturé dans le pénitencier de Chonchocoro (La Paz), en août, pour l’obliger à impliquer l’ancien chef de l’Etat dans une affaire de pédophilie.

Deux questions se posent désormais – aussi bien en Bolivie qu’à l’étranger. Quel rôle jouera demain « Evo » alors que son ex-ministre, Arce, est devenu président ? Qui gouvernera, le nouveau chef de l’Etat ou son « encombrant mentor » ? Et quand ce dernier reviendra-t-il dans son pays ?
« Le plus rapidement possible », a déjà répondu Morales au lendemain de la victoire de « Lucho ».
En porte-parole de la droite la plus rance, la présidente de l’Assemblée permanente des droits humains de Bolivie (APDH), l’ex-religieuse espagnole Amparo Carvajal, s’insurge : l’ancien président « ne peut revenir comme un héros », de très graves accusations pesant sur lui. Le gouvernement de facto ne l’accuse-t-il pas de « génocide, terrorisme, sédition, fraude électorale » et même de « viol de mineure » ? « Il devra se défendre devant la justice », si d’aventure il ose rentrer.
Fort logiquement, le Porte-parole du MAS Sebastián Michel déclare qu’ « Evo » ne peut revenir tant qu’Añez et son âme damnée Murillo seront au pouvoir, Arce n’occupant sa fonction qu’à partir du 8 novembre 2020 : « En ce moment, il ne peut pas revenir, il ne dispose pas des garanties fondamentales, il n’y a pas de procédure régulière (...) Une fois que les garanties seront rétablies, il pourra rentrer librement. » Président sortant de la Chambre des députés, Sergio Choque opine, sans enthousiasme démesuré : « Evo Morales a parfaitement le droit de rentrer au pays. » Approche quelque peu différente et hautaine, et qui en surprend plus d’un, d’Eva Copa, pour quelques semaines encore présidente du Sénat : « Nous ne pensons pas que ce soit le bon moment, il y a d’autres problèmes à résoudre et nous, avec Luis [Arce], et en tant qu’Assemblée, nous avons d’autres tâches à achever. » Peu amène, la déclaration contribue à répandre et accréditer l’idée que, au sein du MAS, « Evo » n’est vraiment pas le bienvenu.

Interprétation erronée.

Le 9 novembre, dans le cadre d’une cérémonie chargée d’émotion et du symbolisme politique de la « Patria Grande » (la Grande patrie) [27], le président de centre gauche Alberto Fernández accompagne celui qu’il a protégé sur le pont qui relie La Quiaca (nord de l’Argentine) à Villazon (sud de la Bolivie). Après avoir chaudement remercié son hôte – « Une partie de ma vie reste pour toujours en Argentine » – et évoqué Néstor Kirchner en soulignant que « le combat se poursuit contre l’impérialisme », « Evo » entreprend un épique périple d’un millier de kilomètres au milieu d’une double haie de compatriotes qui pleurent, l’ovationnent et clament à l’unisson : « Evo n’est pas seul ! ». Deux jours plus tard, sur l’aéroport de Chimoré (département de Cochabamba), d’où il s’est envolé un an plus tôt pour l’exil, plusieurs centaines de milliers de Boliviens – peut-être même un million – lui réservent un accueil triomphal. Quelques jours plus tard, à Cochabamba, le MAS réélit unanimement « Evo » à la tête du parti.

 

Chimoré, le retour

Un détail (qui n’en est pas un) : Luis Arce a été investi à La Paz le 8 novembre, au milieu de l’effervescence et de l’enthousiasme populaire. Pour ne pas risquer de faire de l’ombre à cette intronisation et la parasiter par son propre retour éclatant, « Evo » a choisi de ne rentrer que le lendemain.

Depuis longtemps déjà, Morales a précisé qu’il n’aspire pas à faire partie de l’équipe ministérielle d’Arce. Ce n’est pas suffisant. Rumeurs et médias fournissent une vision des événements bien plus intéressante  : l’ancien chef de l’Etat va utiliser son successeur et les nouveaux dirigeants « comme des marionnettes ». Pressé de questions insidieuses, Arce répond fort légitimement ce que rétorque tout chef d’Etat nouvellement élu confronté à ce genre de situation : « Lui c’est lui, moi c’est moi. » « Nous voulons être un MAS version 2.0, précise-t-il, en faisant de la place aux professionnels engagés afin qu’ils puissent contribuer aux changements possibles, non seulement au sein du cabinet mais aussi dans la vie politique (…) Le plus important est de poursuivre le processus de changement qu’a dirigé le “compañero” Evo. »

A ceux qui, au sein du MAS ou du mouvement social, et au nom de l’indispensable « rénovation », continuent à mener campagne pour exclure ses anciens proches collaborateurs de tout poste de responsabilité, Morales rétorque de son côté : « Je crois que quelques “compañeros” se trompent. Ils disent non à l’entourage d’Evo, mais les proches d’Evo qui ont duré le plus longtemps sont Lucho Arce et David Choquehuanca ! Le troisième était Juan Ramón [Quintana] et Roberto Aguilar [ancien ministre de l’Education]. (…) Il y a quelques problèmes internes. Une confusion. (…) D’après mon expérience, il faut combiner entre les fondateurs, les anciennes autorités et davantage d’opportunités pour les nouvelles générations. »

On voudrait opposer Arce et Morales. On aimerait les voir s’affronter. Chacun d’entre eux joue le jeu institutionnel et respecte l’autre. Le 9 novembre, en toute indépendance, Arce nomme les seize ministres qui vont l’accompagner dans sa gestion. Des jeunes au profil technique issus du MAS. Ministre de la Présidence, Marianela Prada a été sa cheffe de cabinet lorsqu’il dirigeait l’Economie. Désormais à la tête de ce ministère stratégique, Marcelo Montenegro, a déjà travaillé avec lui. Un avocat connu pour avoir défendu les victimes du néolibéral Sanchez de Lozada dirigera les Affaires étrangères : Rogelio Mayta. Segundina Flores, dirigeante des Bartolinas, prend la tête du ministère de la Culture (qu’avait supprimé Añez !). Autre référent du Pacte d’unité, le dirigeant paysan Juan Villca, homme fort de la CSUTCB, devient vice-ministre de la Coordination avec les mouvements sociaux…

Ceux qui, unanimes à droite, plus bruyants que nombreux à gauche, souhaitaient l’éradication du pan historique du « masismo » vont toutefois devoir déchanter. Le nouveau titulaire de la Défense, Edmundo Novillo, appartient à la vieille garde d’« Evo ». Considéré comme le « dauphin » de ce dernier, le jeune Andrónico Rodríguez est élu président du Sénat. Parmi les fidèles, Freddy Mamani présidera la Chambre des députés ; Diego Pary représentera la Bolivie à l’OEA ; Wilfredo Chávez, avocat de Morales, devient procureur général de la Nation après avoir fait partie de la commission du MAS chargée d’organiser avec Añez une « transition ordonnée »…

Pour autant, a précisé le porte-parole de la présidence Jorge Richter, très peu ont été recommandés et encore moins imposés par « Evo » : « Il y a eu des gens, parce que la politique fonctionne aussi de cette façon, qui ont rapidement cherché un “parrain” pour obtenir une place au sein de l’Etat, et les gens qui sont venus voir “el señor” Evo Morales ont eu en réponse qu’il laisse Arce et Choquehuanca construire leur cabinet, et que ce cabinet est de la responsabilité de ceux qui gouvernent, alors très peu, très peu, ont pu être recommandés [28]. »

Lors du retour triomphal d’ « Evo » à Chimoré, son ex-ministre de l’Intérieur, Carlos Romero, avait, pour déminer le terrain, envisagé les rôles de chacun : « Le binôme qui dirige le gouvernement est un binôme légitime, qui a gagné par son propre mérite la présidence et la vice-présidence de l’Etat. Mais la direction politique et stratégique du processus appartient à Evo Morales. » Lequel, effectivement, en leader de l’instrument politique, convoque un « ampliado » (réunion élargie) des mouvements sociaux pour commencer à préparer les élections des gouverneurs et des maires de mars 2021. Le 21 novembre, à Cochabamba, Arce et Choquehuanca assistent à l’événement présidé par « Evo ». Sous les ovations, ancien et actuel chefs de l’Etat, qui se retrouvent pour la première fois, échangent sans retenue le traditionnel « abrazo ». Aux dirigeants et militants, Morales lance la consigne : « L’une de nos tâches, pour défendre notre processus de changement et protéger notre président Lucho, est de gagner autant de gouvernorats et de mairies que possible dans toute la Bolivie (...) Nous devons gagner au moins sept gouvernorats sur les neuf existant et au moins 300 mairies, ce qui sera le meilleur blindage pour défendre notre processus de changement. » L’expression, désormais, reviendra régulièrement dans sa bouche : « protéger “Lucho” ».

Evo et Arce (Cochabamba)

 

Contrairement à ce que certains craignent (et que d’autres espèrent ardemment !), Arce ne sera manifestement pas un Lenín Moreno – ce président équatorien qui, en renouant avec la doxa néolibérale, les milieux financiers, les multinationales et l’alignement sur Washington, a trahi à la fois son prédécesseur Rafael Correa et ceux qui l’ont élu sur sa promesse de poursuivre la « révolution citoyenne ». En quelques semaines, les premières mesures du nouveau chef de l’Etat bolivien donnent le ton. Un « Bon contre la faim » destiné à quatre millions de personnes – avec un intérêt particulier pour les zones rurales, abandonnées par le gouvernement de facto – est mis en place pour atténuer les effets économiques de la pandémie. Avec le même objectif, le Parlement approuve la Loi 033 qui crée un impôt sur les grandes fortunes. Une semaine auparavant, avait été abrogé le Décret 4232 qui, depuis mai, autorisait de nouveaux OGM.

Sur le plan diplomatique, retour aux sources. Le nouveau gouvernement rétablit les relations diplomatiques avec le Venezuela et Cuba, expulse de l’ambassade vénézuélienne, qu’ils avaient investi avec la complicité des putschistes, les représentants du président fantoche Juan Guaido. Les rapports avec le Mexique, l’Argentine et le Nicaragua se dégèlent tout naturellement. La Paz annonce qu’elle réintègre l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), dont s’était retiré le pouvoir illégitime, et qu’elle reprend sa participation à l’Union des nations sud-américaine (Unasur) et la Communauté des Etats latino-américains et Caraïbes (Celac), qu’Añez, sur instruction des Etats-Unis, avait choisi de dédaigner.


Le renforcement du MAS et son articulation avec les organisations sociales constituent un facteur clé pour la réussite d’Arce. C’est en chef de parti élu par les siens qu’« Evo » s’attaque à la tâche. Dans les conditions habituelles... c’est-à-dire parfois chaotiques. La nomination des ministres a déjà donné lieu aux multiples contestations des secteurs (surtout populaires) s’estimant non représentés, ou pas assez, au gouvernement. Le choix des candidats pour les élections des maires et gouverneurs de mars 2021 débouche sur des empoignades encore plus rudes. Pour la mairie de la seule urbanisation d’El Alto, entre ex-ministres, ex-parlementaires, dirigeants et militants, seize pré-candidats du MAS se manifestent – dont Sergio Choque et Eva Copa, que leur rôle après le « golpe » a sortis de l’anonymat.

A l’occasion de ce début de campagne, quelques masques vont tomber définitivement. Dont celui de Copa. Le 9 décembre, en évoquant sur Radio Fides la « transition constitutionnelle forcée » de 2019, celle-ci a enchanté la presse conservatrice engagée dans une campagne destinée à nier qu’il y ait eu un coup d’Etat. Soumise à de virulentes critiques, Copa reviendra ultérieurement sur cette déclaration. Elle est présente et ne dit mot lorsque, le 26 décembre, en présence des cinq pré-candidats finalistes, dont elle fait partie, la direction nationale du MAS annonce le choix, par consensus, de l’ex-dirigeant paysan Zacarías Maquera, plus connu sous le nom de Ratuki (« rapide » en aymara), pour postuler à El Alto. Moins de vingt-quatre heures plus tard, soutenue par une « direction régionale parallèle du MAS » (apparue en septembre) et un « Grand quartier général du peuple alteño », Copa annonce qu’elle se présentera, envers et contre tout, pour le compte de Jallala, une formation politique sans positionnement idéologique clairement affirmé. Actrice de la « pacification » et de la « cohabitation » pendant le régime Añez, elle y retrouve – attelage d’egos plus que de raison – le promoteur radical de l’insurrection, le « mallku » Felipe Quispe, qui lui postule au poste de gouverneur de La Paz.

Sans règles du jeu institutionnelles vraiment claires, une majorité de décisions ont été prises de façon concertée avec la base, d’autres ont donné lieu à des contestations allant jusqu’à la rupture. En effet, l’intérêt général ne concordant jamais avec ceux de tous les membres de l’ « instrument politique », des frictions, parfois extrêmes, ont lieu à Chuquisaca, Potosí, Cochabamba, Santa Cruz. Dans cette dernière ville, une faction depuis longtemps hostile tente par tous les moyens d’éliminer la candidature d’Adriana Salvatierra – laquelle, finalement, se verra choisie pour postuler à la mairie. Partout où les candidats déplaisent à telle ou telle organisation de base, qui considère représenter « le tout », est dénoncé un « dedazo » – la désignation autoritaire du candidat à un poste par le ou les leaders, au mépris de la démocratie. Régulièrement mis en cause, Morales s’en défend  : « Il n’y a pas de “dedazo” ; ce que nous faisons, c’est soutenir, réfléchir, pour qu’il y ait des candidats de consensus. Ce n’est pas facile ; il faut comprendre que le MAS est le mouvement politique le plus important [de Bolivie]  ; après la victoire du 18 octobre, tout le monde se sent gagnant et veut être candidat. » « Evo » a toutefois été plus direct lorsque le MAS a exclu Eva Copa après sa désertion : « Là où il y a de la conviction, il n’y a pas de dispute, là où il y a de l’ambition, il y a beaucoup de combats. Pourquoi de l’ambition ? Parce que nous manquons encore de formation idéologique, c’est la faiblesse que nous avons (…).  »

Pour reprendre l’analyse de l’historien et ex-consul de Bolivie en Argentine, Antonio Abal Oña, il existe trois centres de pouvoir dans le pays : « Tous trois sont absolument légitimes. D’abord, le gouvernement dirigé par Luis Arce et Choquehuanca : c’est l’exécutif qui gouverne le pays. D’autre part, le Pacte d’unité, les organisations les plus puissantes du mouvement ouvrier bolivien, principalement des peuples indigènes, qui ont démontré leur pouvoir avec les blocus du mois d’août. Enfin, nous avons le Mouvement vers le socialisme en tant que structure politique et, à sa tête, Evo Morales, qui, nous ne devons pas l’oublier, en est le président. Les statuts lui accordent la prérogative de définir les candidats en cas de controverses [29]. »

Peut-être faudra-t-il, comme le suggère le président du Sénat Andrónico Rodríguez, souvent présenté comme l’« héritier » d’« Evo », promouvoir des primaires au sein du MAS, en raison de sa taille et du nombre de ses militants : « Nous avons une portée nationale, une présence territoriale, nous sommes le plus grand mouvement du pays et il est très compliqué de prendre des décisions politiques. »

Pour l’heure, fonctionnant par réflexe au lieu de faire travailler leur matière grise, ceux qui n’apprécient guère Morales utilisent ces péripéties pour ânonner leur mot préféré : « caudillo ». Il ne s’agit pas de ça. Sa popularité ne doit rien au hasard. « Evo Morales est notre référent le plus important de ces vingt dernières années, celui qui définit qu’il est possible d’obtenir ce que nous avons conquis depuis les plus humbles fronts du pays, considère Adriana Salvatierra. Il est notre directeur de campagne et le président du parti. Son expérience est très importante, non seulement en termes politiques et électoraux, mais aussi parce qu’il a été à la tête de l’Etat ces dernières années, et que personne, comme lui, n’a une lecture aussi approfondie du pays, du travail qui a été fait, de la petite école qui a été inaugurée, de son budget, du nombre de bénéficiaires de telle subvention. C’est la réalité de l’Etat dans une tête et, j’insiste, c’est sans aucun doute le leadership le plus important que nous ayons eu ces dernières années. »

Le faire tomber avait deux objectifs : détruire symboliquement toute une époque, celle ou avec les Chávez, Castro, Correa, Kirchner, « Lula », Rousseff, Zelaya, Lugo, Mujica, Ortega, il a changé la face de l’Amérique latine, au nom de la Patria Grande  ; en finir avec l’expérience tentée et réussie en Bolivie. Echec total. Le MAS est toujours au pouvoir. Sans en faire un « homme providentiel », concept obsolète et dangereux, son peuple n’a pas lâché son ancien président. Et ce, pour une bonne raison : « Evo, et dans mon cas infiniment moins en termes de leadership, nous venons de l’organisation populaire, analyse García Linera. Avant de devenir des gouvernants, nous avons eu vingt ou trente ans de travail de base, d’organisation, de formation politique, c’est ce que nous savons faire, c’est vraiment de là que nous venons, c’est notre être, notre être politique. Et le fait que nous devions maintenant y revenir est presque évident. En vérité, c’est là que se construisent les leaderships. Le leadership d’Evo n’a pas été construit à partir de l’Etat. C’est une erreur que la droite a commise : "Le leadership d’Evo dépend de l’Etat, s’il n’y a pas de ressources publiques, il n’y a plus de MAS". »

D’après son ex-ministre Quintana, le rôle de Morales sera « de diriger et de renforcer la MAS, de l’articuler avec les organisations sociales et de se consacrer à la formation des cadres » tout en conseillant, « gentiment, en familier, compte tenu de son expérience, le gouvernement [30] »
De mauvais augure pour ceux qui s’imaginaient que, dans la grande tradition, l’ex-chef de l’etat annoncerait son retrait de la vie publique pour retourner « faire du fric dans le privé ».

 


[1Etant intervenue avant l’adoption de la Constitution, sa première élection n’est pas prise en compte.

[2https://www.medelu.org/Les-petits-telegraphistes-du-coup-d-Etat-qui-n-existe-pas

[3https://alliancesolidaire.org/2020/10/29/bolivie-la-gauche-reste-au-pouvoir/

[4Respectivement : https://npa2009.org/actualite/international/solidarite-avec-le-peuple-bolivien-contre-la-furie-de-lextreme-droite (12 novembre 2019) et https://lanticapitaliste.org/actualite/international/avec-la-victoire-de-luis-arce-une-page-se-tourne-en-bolivie (21 octobre 2020).

[5 Nueva Sociedad, n° 288, Buenos Aires, 2020, repris par A l’Encontre – http://alencontre.org/ameriques/amelat/bolivie/bolivie-mise-en-perspective-de-la-crise-bolivienne-ou-va-t-elle-nous-mener-elections-et-reconfigurations-politiques.html

[6 Nueva Sociedad, janvier 2020.

[7A la Fondation Friedrich Ebert, pour être précis.

[8https://www.la-epoca.com.bo/2020/03/23/luis-arce-sin-censura/

[9José Hugo Moldiz Mercado, Golpe de Estado en Bolivia. La soledad de Evo Morales, Ocean Sur, La Havane, mars 2020.

[10 La Razón, La Paz, 12 décembre 2016.

[11https://www.medelu.org/La-longue-campagne-du-Tout-sauf-Evo

[12http://portalalba.org/%E2%80%A6/25427-garcia-linera-el-contexto-int%E2%80%A6

[13Homme politique et écrivain, Marcelo Quiroga Santa Cruz (1931-1980) a joué un rôle important dans la nationalisation des biens de la Bolivian Gulf Oil Company en tant que ministre de l’Energie et des hydrocarbures, dans le gouvernement du général Alfredo Ovando (1969-1970). Fondateur du Parti socialiste en 1971, il a été assassiné en 1980 par des paramilitaires durant la dictature de Luis García Mesa (1980-1981).

[14Théoricien du réveil identitaire indigène comme moteur des mouvements sociaux, García Lineraa participé à l’Armée de Guérilla Tupac Katari avant d’être arrêté en 1992 et de passer cinq ans en prison sans être jugé.

[15Référence à la Guerre de l’eau (2000), à la Guerre du Gaz et au renversement du président ultralibéral Gonzalo Sánchez de Lozada (2003) ainsi qu’à la démission « sous la pression » du néolibéral Carlos Mesa (2005).

[16Maurice Lemoine, « Puissant et fragmenté, le mouvement social bolivien », Le Monde diplomatique, novembre 2005.

[17https://brecha.com.uy/yo-no-creia-en-la-necesidad-de-generar-nuevos-liderazgos/

[18https://www.medelu.org/Otages-des-putschistes-boliviens

[19https://www.paginasiete.bo/nacional/2019/11/25/eva-copa-no-podemos-ir-atras-hay-que-armarse-de-fuerzas-ir-adelante-238447.html

[20 El Deber, Santa Cruz, 24 janvier 2020.

[21https://www.elextremosur.com/nota/22485-bolivia-de-traiciones-y-componendas-reforma-o-revolucion/

[22Entre autres : Confederación Sindical de Mujeres de Comunidades Interculturales de Bolivia (CSMCIB) ; Coordinadora de las Seis federaciones del Trópico de Cochabamba ; Distrito 8 de la Junta de Vecinos de El Alto ; Federación Sindical Interculturales Productores Agroforestales de El Chore-San Juan-Campo Víbora ; Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas…

[23Le PIB a atteint des chiffres record de croissance – jusqu’à 6 % – et la pauvreté est passée de 60 % à 37 %.

[24Lire : https://www.medelu.org/Nouveau-coup-pourri-de-l-OEA-en-Bolivie

[25L’APDH est la correspondante et l’informatrice en Bolivie d’Amnesty International (AI), de Human Right Watch (HRW) et de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). De ce fait, et à une exception près – lorsque Añez a signé un décret d’impunité pour les militaires qu’elle envoyait réprimer –, ces trois multinationales sont demeurées particulièrement discrètes pendant le coup d’Etat et la période qui a suivi.

[26https://www.lostiempos.com/actualidad/pais/20201022/arce-hay-149-pedidos-ministerios-no-hay-fisico-eso

[27Concept politique visant à fédérer les Etats de l’Amérique latine en opposition à la Doctrine de Monroe, professée par les Etats-Unis.

[28https://www.paginasiete.bo/nacional/2020/12/16/cuatro-personas-del-entorno-de-evo-vuelven-embajadas-278193.html

[29https://www.resumenlatinoamericano.org/2020/12/20/bolivia-antonio-abal-en-el-pais-hay-tres-fuentes-de-poder-en-este-momento/

[30https://www.la-epoca.com.bo/2020/12/28/juan-ramon-quintana-el-comando-sur-esta-mutando-su-rol-geoestrategico-al-de-gendarme-politico/

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