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23 septembre 2022 5 23 /09 /septembre /2022 05:36
Jin - Jiyan - Azadî  Femme - Vie - Liberté #JinaMahsaAmini  #Mahsa_Amini     #IranProtests2022

Jin - Jiyan - Azadî Femme - Vie - Liberté #JinaMahsaAmini #Mahsa_Amini #IranProtests2022

Mahsa Amini - Iran. Les femmes relèvent le défi de la liberté (L'Humanité, Nadjib Touaibia - Pierre Barbancey)
Mahsa Amini - Iran. Les femmes relèvent le défi de la liberté (L'Humanité, Nadjib Touaibia - Pierre Barbancey)
Mahsa Amini - Iran. Les femmes relèvent le défi de la liberté (L'Humanité, Nadjib Touaibia - Pierre Barbancey)
Iran. Les femmes relèvent le défi de la liberté
Publié le Jeudi 22 Septembre 2022 - L'Humanité
 

Elles dansent, ôtent leur voile, le jettent dans le feu et chantent :  « N’ayez pas peur, n’ayez pas peur, nous sommes tous ensemble !  »  La scène a lieu dans la ville de Sari, au nord de l’Iran… Le décès de la jeune Mahsa Amini, la semaine dernière, après son arrestation et un coma de trois jours, n’a pas fini d’ébranler la société iranienne.

D’un bout à l’autre du pays, la colère monte et la contestation prend de l’ampleur. Les manifestations se sont poursuivies pour la cinquième nuit consécutive, rapporte mercredi l’agence officielle Irma. Des hommes et des femmes – beaucoup d’entre elles étaient débarrassées de leur foulard – se sont rassemblés à Téhéran et dans d’autres grandes villes du pays, notamment à Mashhad (Nord-Est), Tabriz (Nord-Ouest), Rasht (Nord), Ispahan (Centre) et Kish (Sud), ajoute l’agence.

Iran. « Les jeunes filles n’obéissent plus, c’est super ! »

Sept jours après la mort de Mahsa Amini, la population exprime toujours son rejet de la République islamique. Toutes les villes du pays sont touchées. Le régime organise la répression. Naghmeh, pianiste à Téhéran, se confie à l’Humanité.

Publié le Jeudi 22 Septembre 2022 - L'Humanité

Naghmeh, 44 ans, pianiste à Téhéran, n’en revient toujours pas. L’autre soir, dans la capitale, alors qu’un rassemblement se formait, un feu a été allumé. Des dizaines de femmes comme elle, certaines plus jeunes, d’autres plus âgées, ont jeté leur foulard dans les flammes, un crépitement de joie dans les yeux. Ce qui n’était pas sans rappeler le Tchaharchanbé-Souri, la fête du Feu célébrée par les Iraniens à la fin de l’année et qui date du zoroastrisme. Le feu symbolise l’espérance d’un éclaircissement et d’un bonheur radieux pour l’année à venir. Naghmeh n’a pas été en reste. Elle aussi a brûlé son voile. Depuis plus de six jours maintenant, elle marche dans la rue la tête nue.

Des manifestations ont éclaté en Iran lorsque, le 16 septembre, l’annonce de la mort d’une jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini, après son arrestation pour « port de vêtements inappropriés » par la police des mœurs, s’est répandue dans le pays comme une traînée de poudre. Cette brigade de la morale chargée de faire respecter un code vestimentaire pour les femmes est détestée. « La forme qui convient au gouvernement est un manteau assez long qui couvre les fesses et descend préférablement jusqu’aux genoux », précise à l’Humanité Naghmeh jointe par téléphone. « Avec, bien sûr, un foulard qui soit assez sévère et qui ne laisse pas entrevoir les cheveux. » Notre pianiste rapporte que les gens n’appellent plus cette unité Gasht-e Ershad (littéralement patrouille d’orientation) mais Ghatl-e Ershad (orientation du meurtre).

« J’ai été contrôlée plusieurs fois dans la rue, raconte Naghmeh. Soit ils viennent pour nous donner des “conseils” sur la façon de porter le foulard, soit ils nous embarquent. Il ne faut absolument pas monter dans leur voiture, sinon vous finissez au commissariat. » Une expérience qui lui est arrivée, il y a quelques années, et qui l’a marquée profondément. « C’est très, très violent quand on est là-bas. Soit on nous donne une amende très chère, soit on est enfermée pour une ou deux nuits. » Elle qualifie ça de « torture mentale ». Et d’expliquer : « Des policiers venaient nous menacer de nous agresser violemment, nous harceler physiquement. Ils ne le disaient pas directement mais leur regard et leurs paroles signifiaient “viol”. Une fois, je les ai vu battre une jeune femme avec une ceinture. Ils lui ont donné près de soixante-dix coups. »

Une vague de contestation inédite depuis 2019

Pas étonnant dans ces conditions que le décès d’Amini ait déclenché une énorme colère dans la population, les plus importantes manifestations de ce type en Iran depuis 2019. La plupart ont été concentrées dans les régions du nord-ouest du pays, peuplées de Kurdes, mais se sont étendues à la capitale et à au moins 50 villes et villages à travers le pays, la police utilisant la force pour disperser les manifestants. Dans le Nord-Est, ces derniers criaient : « Nous mourrons, nous mourrons, mais nous récupérerons l’Iran ! » près d’un poste de police incendié, comme l’a montré une vidéo publiée sur un compte Twitter. Les manifestants ont également exprimé leur colère contre le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei. « Mojtaba, puissiez-vous mourir et ne pas devenir le guide suprême ! » a scandé un groupe à Téhéran, faisant référence au fils de Khamenei, qui, selon certains, pourrait succéder à son père au sommet de l’establishment politique iranien.

«J’ai vu la police des mœurs battre une femme avec une ceinture. Ils lui ont donné près de soixante-dix coups.» Naghmeh, pianiste à Téhéran

Le pouvoir a lancé la répression en tentant de tuer dans l’œuf les protestations. Sans VPN, impossible d’utiliser WhatsApp ou Instagram. Niloufar Hamedi, journaliste du journal progressiste Shargh, a été arrêtée jeudi pour avoir twitté que la grande mère de Mahsa Amini cherchait sa petite-fille en pleurant et psalmodiant en langue kurde. Selon une ONG, 31 personnes auraient déjà été tuées alors que le commandement des pasdarans (gardiens de la révolution) a publié une déclaration remerciant les forces de police qui répriment les manifestations ! Mais la colère est forte. Selon Hamshahri, le journal de la mairie de Téhéran, 3 bassidjis (miliciens prorégime) ont trouvé la mort à Tabriz, Qazvin et Mashhad.

Des personnalités publiques, connues en Iran, se sont exprimées en faveur des manifestations. Le musicien Homayoun Shajarian a écrit sur Instagram : « Aucun d’entre nous n’est heureux en ces jours amers. Y a-t-il une volonté de la part des autorités de répondre raisonnablement aux exigences d’une nation honorable et noble ? Si oui, alors pourquoi tant de retards ? » Mohsen Chavoshi, un chanteur pop, a publié un message sur la même plateforme : « J’annonce par la présente, en pleine conscience et en toute santé, qu’à partir d’aujourd’hui, je vais arrêter toute coopération avec le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique… et continuerai à chanter pour le peuple. Le silence n’est plus acceptable. » Mehdi Mahdavikia, un ancien footballeur de l’équipe nationale iranienne qui officie maintenant à Hamburg, a dénoncé la violence des forces de sécurité : « Vous ferez en sorte que les gens vous haïssent davantage, a-t-il écrit. Battre les femmes ? Honte à vous. »

Grande actrice iranienne, Katayoun Riahi a publié une photo d’elle sur Instagram, sans foulard. Lors d’une manifestation, la comédienne Shabnam Farshadjo a enlevé son hidjab et s’est adressée aux dirigeants de la République islamique, en disant : « Je déteste vos actions et votre comportement  ! »

Fait assez rare, 200 universitaires en poste en Iran ont lancé un appel dans lequel ils affirment défendre « le droit des femmes de notre pays de choisir librement de s’habiller » et expriment leur « opposition au processus d’humiliation et de torture systématique des femmes par le port obligatoire du hidjab ».

De quoi réjouir Naghmeh. « Les jeunes générations ne se couvrent plus autant qu’on le faisait. Ça, c’est vraiment super. Elles n’obéissent plus ! » Sans son foulard, elle sait ce qu’elle risque. « Bien sûr, s’ils nous attrapent, ils nous arrêtent. Mais on est arrivées à un point où on s’en fout. » Il est des fois où les situations atteignent des points de non-retour.

« La rupture entre le régime et la population est totale »

Behrouz Farahany met en regard les manifestations qui se déroulent actuellement après la mort de Mahsa Amini et le mouvement revendicatif iranien.

Publié le Vendredi 23 Septembre 2022 - L'Humanité

La réaction de la population iranienne vous a-t-elle étonné ?

On s’y attendait. Cela fait plus de deux mois maintenant que cette police des mœurs s’en prend aux femmes de façon violente, notamment parce qu’il y a eu la Journée mondiale du hidjab islamique, décrétée par le pouvoir en Iran. La police des mœurs avait alors multiplié les rondes de nuit. On sentait donc qu’une pression sur les femmes était en train de monter. Et, étant donné la situation économique et sociale, on s’attendait à une explosion. La mort en détention de Mahsa Amini, la semaine dernière, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Toutes les villes d’Iran sont en ébullition. C’est une répétition de ce qui s’est passé en 2019.

Dans quel contexte économique et social ces protestations éclatent-elles ?

Il s’agit d’un des pires moments pour le régime islamique. Celui-ci avait commandé des sondages sur le regard des Iraniens sur le pouvoir en place. Ces résultats ont fuité. 13 % seulement de la population lui sont favorables. Tout le reste condamne le régime et, parmi eux, plus d’une moitié pense qu’il faut même le renverser ! Depuis son avènement, en 1979, la base sociale n’a jamais été aussi étroite. Chaque fois, ils ont réussi à encadrer le mécontentement par des manœuvres ou la mise en avant d’un camp dit réformateur comme avec le président Khatami. Ils avaient une assise sociale assez considérable. Mais là, la coupure est nette. Si vous regardez le nombre d’organes de répression et de propagande idéologique qui existent en Iran, ces 13 % sont les gens qui travaillent pour le régime et leur famille. En dehors de ceux-là, qui vont lui rester fidèles car il les nourrit, tout le reste est contre.

L’inflation est galopante, parfois à trois chiffres. Et cela touche les produits de première nécessité, ce que les gens doivent acheter tous les jours : le pain, le lait, les fruits, les légumes… La viande devient une denrée de luxe. La situation économique est terrible. L’Iran est un pays où les politiques néolibérales et les privatisations se poursuivent d’année en année, produisant fermetures d’usines, licenciements, chômage. Ces difficultés sont exacerbées par la continuation des sanctions américaines. Il y a peut-être 5 à 6 % de la population qui profitent de ce régime alors que les affaires de fraude et de corruption ne cessent pas. Les pasdarans (gardiens de la révolution) utilisent les canaux officiels pour faire de la contrebande. Au final, les Iraniens sont révoltés contre le régime. Il n’est pas étonnant que, depuis six jours, on entende des slogans comme « Liberté, pain, travail », « Mort à Khamenei »… La rupture entre le régime et la population est totale.

Ce mouvement peut-il aboutir à quelque chose ?

Il y a régulièrement en Iran des explosions comme celle à laquelle on assiste aujourd’hui. Mais, entre ces explosions, il y a un mouvement de revendication, de protestation, de grève des ouvriers et des salariés qui n’a jamais cessé. L’an dernier, on a dénombré 4 122 actions de protestation, de grève et de sit-in, ce qui est un record sur les quarante-trois années du régime islamique. En août 2020, on a assisté à un grand mouvement des ouvriers de la pétrochimie. Plus de 100 000 salariés ont participé aux arrêts de travail. Le mouvement revendicatif en Iran est un fleuve continu, ponctué d’explosions. Le fer de lance d’un mouvement contre le régime est le mouvement revendicatif des ouvriers et des salariés.

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20 septembre 2022 2 20 /09 /septembre /2022 09:03
Pourquoi est-il si difficile de critiquer la politique d’Israël ? - débat de L'Humanité avec Pierre Laurent, Jérôme Guedj, Nitzan Perelman (Latifa Madani, 8 septembre 2022)
Pourquoi est-il si difficile de critiquer la politique d’Israël ?

Géopolitique Les initiatives pour alerter sur la situation en Palestine et avancer vers un règlement du conflit ont du mal à se faire entendre. Comment sortir de cette impasse ?

Publié le Jeudi 8 Septembre 2022 Latifa Madani

Critiquer Israël et défendre les droits des Palestiniens deviennent de plus en plus périlleux, alors que la perspective d’une solution politique n’a jamais semblé aussi éloignée. Une proposition de résolution, déposée mi-juillet à l’initiative du député PCF Jean-Paul Lecoq, « condamnant l’institutionnalisation par Israël d’un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien » a suscité une vive polémique.

Le terme apartheid est-il impropre pour qualifier la politique de colonisation israélienne et ses conséquences ?

Nitzan Perelman En Israël, nous utilisons le terme apartheid depuis le début des années 2000. Puis, il y a eu les rapports détaillés et argumentés d’ONG israéliennes comme B’Tselem et Yesh Din et ceux d’organisations internationales (ONU, Conseil de l’Europe) et non gouvernementales (Human Rights Watch et Amnesty International) qui ont démontré que les lois, politiques et pratiques mises en place par les autorités israéliennes ont progressivement créé un régime d’apartheid à l’encontre du peuple palestinien. L’ONG B’Tselem a observé et démontré que, sur la totalité du territoire, s’exercent des politiques qui favorisent clairement les juifs au détriment des Palestiniens, qui, eux, vivent sous le régime de l’armée israélienne d’occupation. Nous observons aussi un apartheid foncier à l’intérieur même d’Israël. Depuis 1948, pas un seul village, pas une seule ville arabe n’y ont été fondés. À peine 3 % des terres appartiennent aux citoyens arabes. Ils ne peuvent pas vivre ou acheter un terrain ou une maison là où ils voudraient. La loi fondamentale dite de l’État-­nation, votée en juillet 2018, énonce que « l’État considère le développement de la colonisation juive comme un objectif national et agira en vue d’encourager et de promouvoir ses initiatives et son renforcement ». Cela ouvre le droit de confisquer des terres appartenant à des Palestiniens, qu’ils soient de Cisjordanie, de Jérusalem ou citoyens d’Israël. Et c’est ce qui se passe.

Jérôme Guedj Je crois que nous sommes tous sincèrement défenseurs d’une solution à deux États, d’une paix juste et durable, de la sécurité d’Israël et de la défense des droits des Palestiniens. Nous partageons ces objectifs mais pas forcément le chemin pour les atteindre. J’ai l’impression que le sentiment d’échec et d’impuissance à faire aboutir une solution donne lieu à une surenchère qui consiste, avec le terme d’apartheid, à vouloir donner un grand coup de pied, pensant que cela éveillera les consciences. Or, nous devons poser la question des raisons de cet échec, qui laisse l’extrême droite israélienne gagner en partie la bataille culturelle. Au lieu de cela, je trouve hasardeux le parallélisme avec l’Afrique du Sud. Je partage les objectifs, mais je conteste le moyen, pas seulement parce que je le trouve inefficace, mais parce que je le trouve contre-productif et même dangereux.

Pour quelles raisons ?

 Jérôme Guedj Une grille de lecture binaire et globalisante empêche de prendre en compte la complexité de la situation. Le danger le plus important à mes yeux est l’instrumentalisation du débat national par l’usage de ce terme. L’apartheid est défini par l’ONU comme « des actes inhumains commis en vue d’instituer ou d’entretenir la domination d’un groupe racial sur un autre groupe racial et de l’opprimer systématiquement ». On tombe dans le piège de la racialisation et de l’essentialisation d’un conflit qui est en réalité celui de deux nationalismes légitimes, israélien et palestinien, et non pas celui entre juifs et musulmans. En voulant introduire cette réponse nouvelle, on prend le double risque que le conflit change de nature et qu’on l’importe sur le territoire national. Je ne fais pas de procès d’intention aux militants sincères qui pensent que c’est la bonne manière de faire avancer les choses. Mais en tant que lanceur d’alerte, je mets en garde. Le recours au terme d’apartheid délégitime l’interlocuteur et donne du crédit à ceux qui continuent à poser la question de l’existence même d’Israël. Cette notion est un cheval de Troie. En Afrique du Sud, cela s’est traduit par un renversement du régime. Si vous dites qu’Israël est un régime d’apartheid, par quoi le remplacez-vous ?

Pierre Laurent La fin du régime d’apartheid d’Afrique du Sud n’a pas entraîné la fin de l’Afrique du Sud mais la mise en place d’un autre régime politique. Cela dit, l’usage du terme apartheid dans la résolution qui a provoqué ce débat ne relève d’aucune surenchère. Il s’agit au contraire de sortir du déni de réalité et d’en finir avec l’impunité. Ce mot est revenu récemment au premier plan à propos du conflit israélo-palestinien. J’ai été moi-même très attentif avant de l’utiliser. Ceux qui, comme moi, se sont rendus régulièrement, ces dix dernières années, dans les territoires occupés, à Jérusalem-Est et à Gaza (où j’ai pu entrer, exceptionnellement, avec une délégation parlementaire en juin dernier), ont pu observer une situation de fait d’institutionnalisation d’un apartheid. Nous sommes face à une entreprise de domination et d’oppression systématique, sans perspective de reconnaissance des droits des Palestiniens. La solution à deux États est de plus en plus sabotée par les gouvernements israéliens successifs, qui essaient d’organiser une situation d’irréversibilité pour la rendre impossible. Enfin, le changement de paradigme est le fait de la loi fondamentale dite de l’État-­nation adoptée en juillet 2018 par le Parlement israélien. Elle institue elle-même la discrimination. Intitulée « Israël en tant qu’État-nation du peuple juif », elle stipule dans l’article 1 : « L’exercice du droit à l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservé au peuple juif. »

Jérôme Guedj Que l’on soit d’accord ou pas, rappelons qu’Israël est le foyer national du peuple juif depuis sa création et sa construction. Notre modèle universaliste, je le regrette, ne s’y applique pas.

Nitzan Perelman Si, au niveau international, on évoque encore la solution à deux États, en Israël on ne parle plus de solution, ni même d’occupation. On ne parle même plus de paix, sauf pour dire bonjour (salam shalom). C’est maintenant qu’il faut réagir parce que la situation se dégrade très vite. Cela fait plus de dix ans que les voix critiques contre les gouvernements et contre l’occupation sont délégitimées en Israël même. Les opposants sont taxés de traîtres, d’ennemis intérieurs. Moi-même j’ai hésité pendant des années à utiliser le terme d’apartheid, mais quand on regarde la réalité, on ne trouve pas d’autre mot pour la décrire. Oui, il faut à tout prix éviter de donner une dimension religieuse au conflit. Ceux qui le font sont les dirigeants israéliens eux-mêmes, lorsqu’ils assimilent les Palestiniens aux Iraniens, aux islamistes djihadistes. Ce sont ces voix qui délégitiment ceux qui critiquent Israël en les accusant d’antisémitisme, et c’est cela qui est très inquiétant. Les Israéliens regardent les Palestiniens comme des musulmans (alors qu’il y a des Palestiniens chrétiens…) et non plus comme des citoyens qui revendiquent des droits et un État. Il faut le dire clairement pour que ceux qui sont à l’extérieur en aient conscience.

Pourquoi la Palestine semble-t-elle de plus en plus une cause perdue ?

Pierre Laurent Les Palestiniens sont abandonnés de toute la communauté internationale, des grandes nations, y compris la France qui ne prend plus aucune initiative pour relancer un processus. Avec le projet de résolution qui a soulevé la polémique mais qui demande de l’explication et du dialogue, nous voulons dire la vérité sur une situation extrêmement dangereuse pour les Palestiniens, mais aussi, à terme, pour Israël. Bien sûr, il ne s’agit sûrement pas de transformer le conflit en conflit religieux, mais d’attirer l’attention sur la négation de fait des droits de tous les Palestiniens. C’est extrêmement préoccupant et cela doit être dénoncé. Dans le cas contraire, nous ne rouvrirons pas la voie à une négociation pour une solution politique et pacifique. En juin dernier, avec la délégation sénatoriale, j’étais inquiet d’entendre des dirigeants israéliens de la Knesset dire que, pour eux, le problème palestinien n’est plus le problème essentiel.

Jérôme Guedj L’apartheid est une définition juridique qui fait mention de la domination d’un groupe racial sur un autre. Quel est le groupe racial qui domine un autre groupe racial ? Les Israéliens. Les Palestiniens sont-ils un groupe racial comme le furent, en Afrique du Sud, les Blancs (10 % de la population) et les Noirs (90 % de la population) ?

Nitzan Perelman Rappelons que l’article 1 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination dit que race ou racial inclut la race, la couleur, l’origine nationale ou ethnique.

Pierre Laurent Ajoutons que, de plus en plus, les définitions internationales de l’apartheid vont bien au-delà de la question raciale, elles intègrent les dimensions de domination et d’oppression systématiques et institutionnelles d’un groupe ou d’une partie de la société sur une autre.

Jérôme Guedj Il y a des situations discriminatoires de droit ou de fait en Israël comme malheureusement dans beaucoup d’autres pays. Elles sont plus importantes en Israël. Mais les questions de l’occupation et de la colonisation ont disparu du débat. Elles sont considérées comme un fait acquis, surtout depuis que Donald Trump a validé la logique d’annexion. Faisons front commun pour remettre sur la table ce combat. Mais je persiste à mettre en garde contre les dangers de l’importation de ce conflit chez nous. J’ai le souvenir de la Deuxième Intifada et des cocktails Molotov contre la synagogue à Massy. Je ne veux pas revivre cela.

Pierre Laurent La politique d’Israël conduit à une impasse dramatique pour les Palestiniens et pour les Israéliens, et pour la région tout entière. Dénoncer cela n’est pas sombrer dans la mise en cause d’Israël, ni dans la désignation des juifs comme étant responsables de cette situation. Si nous ne faisons rien, ce sera à nouveau l’explosion car les Palestiniens sont là, ils ne partiront pas.

Comment ne pas abandonner le soutien à la cause palestinienne sans être accusé d’antisémitisme ? Surtout depuis que le Parlement européen ainsi que d’autres pays dont la France ont adopté des définitions qui tendent à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme.

Jérôme Guedj Les causes internationales perdues et oubliées sont malheureusement nombreuses dans le monde ; les Arméniens du Haut Karabakh, les Ouïghours ou les Yéménites ne sont pas en haut de la pile des priorités internationales. Je ne veux rien exonérer, mais la question de la Palestine ne doit pas être le thermomètre, l’étalon de la qualité des relations internationales ou de la vitalité démocratique. C’est souvent vécu comme tel. On peut et on doit critiquer, mais n’ayons pas la naïveté de ne pas voir qu’il y a un renouveau de l’antisémitisme qui nourrit la détestation d’Israël. Je ne fais pas d’amalgame et j’ai horreur de ce terrorisme intellectuel qui, derrière l’accusation d’antisémitisme, consiste à fermer la porte au débat. Mais, dans le même temps, il y a des gens qui, délibérément, diront « sale sioniste » plutôt que « sale juif ». Il faut comprendre la sensibilité d’une grande partie de nos concitoyens. L’antisémitisme a tué dans notre pays des Français de confession juive. Je rêve qu’il y ait une remobilisation sur l’occupation, la colonisation, l’impunité de certains dirigeants israéliens. Mais ne créons pas de clivages supplémentaires. Je dis cela en défenseur sincère de la cause palestinienne. Parfois, le remède est pire que le mal que l’on veut soigner.

Nitzan Perelman Je suis complètement d’accord au sujet de l’antisémitisme. Surtout, mettons-nous d’accord sur sa définition. Il est alarmant que l’on mette sur le même plan un réel acte antisémite comme agresser un homme parce qu’il porte une kippa et le fait de dire qu’Israël commet des actes de guerre. C’est dangereux car cela vide de sens la notion d’antisémitisme qui renvoie, elle, à des événements très graves dans l’histoire. Par ailleurs, cette confusion paralyse complètement le combat politique contre la colonisation et l’occupation. Désormais, dans la société israélienne, on considère que ceux qui critiquent le gouvernement sont antisémites. C’est un vrai danger auquel il faut prêter attention.

Pierre Laurent La résurgence de l’antisémitisme est une réalité en France, en Europe, dans le monde, de même que la résurgence d’idéologies racistes nauséabondes. Attention à ne pas attribuer cette résurgence à ceux qui défendent la cause palestinienne. Les forces d’extrême droite, qui portent en elles l’antisémitisme historique et qui progressent dans nos sociétés, sont un grave danger. De même que les forces islamistes radicales qui ont perpétré d’horribles attentats sur le territoire français. Mais, parce que nous avons ces combats à mener, je pense que la confusion entretenue entre les défenseurs de la cause palestinienne et les autres alimente le discours en Israël des forces extrémistes de droite, qui utilisent elles-mêmes l’argument d’antisémitisme contre des forces de gauche israéliennes. À mal désigner les causes de la résurgence de l’antisémitisme, on peut non seulement ne pas le combattre, mais désarmer les consciences. Les communistes n’ont jamais failli contre l’antisémitisme, et ils resteront fermes aussi sur la défense des Palestiniens.

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18 septembre 2022 7 18 /09 /septembre /2022 11:35
Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€)

Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€)

Zehra Doğan - Prison n°5/ Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison - Une immense artiste raconte son incarcération et le combat des Kurdes pour la dignité et la liberté
 "Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" - Zehra Dogan (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), éditions Antoinette Fouque, des Femmes

"Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" - Zehra Dogan (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), éditions Antoinette Fouque, des Femmes

Zehra Doğan est une artiste kurde engagée à la force intérieure et à la créativité incroyables, dont des œuvres documentant l'oppression du peuple kurde par le régime d'Erdogan, les massacres dans les villes et les villages kurdes, sorties clandestinement de prison et de Turquie, ont été déjà exposées deux fois dans le pays de Morlaix, à Plouézoc'h, sur Traon Nevez, à l'hiver 2017-2018, et au Roudour de Saint-Martin-des-Champs, à l'automne 2018. Une chance formidable pour les habitants de la région de Morlaix d'accéder à ces œuvres puissantes.

A l'époque, nous avions été très impressionnées par ses œuvres à la force expressive voire expressionniste étonnantes, produites avec des matériaux de récupération (journaux turcs, pigments sur les murs, sang, etc) et par l'histoire de cette jeune journaliste et artiste féministe courageuse, fondatrice de l'agence féministe JINHA, accusée une première fois d'être membre d'une organisation illégale et d'avoir fait un dessin d'un enfant se plaignant de n'avoir plus accès à son école rasée dans un quartier kurde par l'armée d'Erdogan, embastillée une première fois en 2016, puis une seconde fois en 2018, après son arrestation lors d'un banal contrôle routier alors qu'elle vivait dans la clandestinité à Istanbul, arrestation suivie d'une nouvelle condamnation à 2 ans, 9 mois et 22 jours de prison, le 12 juin 2017, une peine qu'elle va d'abord purger dans la prison de Diyarbakir, où tant de militants kurdes furent affreusement torturés. 

Entre 2015 et 2016, en Turquie, 11 villes et 49 localités kurdes furent mises sous couvre-feu, soit 1,8 millions de personnes. Des centaines de Kurdes de Turquie furent massacrés, et parmi eux de nombreux enfants, suite à la rupture des discussions de paix avec Abdullah Öcalan. Et des centaines d'élus et militants kurdes du HDP furent emprisonnés eux aussi, comme Selahattin Demirtas, Leyla Güven, etc.

Nous avons eu la semaine dernière le grand plaisir de la rencontrer à la fête de l'Humanité 2022, au village du Livre, où elle dédicaçait au côté de son amie Naz Öke deux livres très importants, les deux composés avec la complicité extraordinaire de son amie Naz Öke, "Prison n°5", une BD sous forme de roman graphique coup de poing publié chez Delcourt (février 2021, 20€), et ses lettres de prison à Naz Öke, publiées aux éditions Antoinette Fouque sous le titre "Nous aurons aussi de beaux jours. Écrits de prison" (15 euros, 2019, traduit du turc par Naz Öke et Daniel Fleury), deux livres complémentaires qui se lisent ensemble avec profit.

Outre la performance artistique, l’ouvrage "Prison n°5" présente la question kurde, entre autres, ainsi qu’une histoire sombre de la Turquie (déjà) entre les années 1980 et 1995. Il relate aussi le quotidien des prisons de femmes d’aujourd’hui et la lutte qu’elles y mènent contre les conditions carcérales. "La prison N°5" est la sinistre “Geôle d’Amed”, centre pénitentiaire de Diyarbakır, où Zehra Doğan fut aussi incarcérée, et qui fut centre de tortures et de sévices sous la dictature militaire. C’est un pan de l’histoire de la Turquie, qui explique tout autant le présent sous le régime Erdoğan.

Zehra Doğan raconte le quotidien de la prison, la solidarité et la sororité des prisonnières, l'histoire tragique de ses prisonnières dont plusieurs ont perdu des enfants, des maris, des parents, dans la lutte de libération des kurdes. Dont certaines sont condamnées à perpétuité pour avoir pris les armes contre l'oppression de leur peuple, en réflexe d'auto-défense. Elle évoque avec tendresse et tristesse la vie contre-nature des enfants en prison, que l'on soigne à peine quand ils sont malades, tout comme les prisonnières. Elle narre dans des pages d'une violence difficilement soutenable, mais qui correspond à l'horreur des faits, les tortures infligés aux militants du PKK et à d'autres militants de gauche par le régime de dictature nationaliste à partir du coup d’État militaire du 12 septembre 1980, les racines politiques et idéologiques de la terreur exercée par le régime d'Erdogan aujourd'hui.  

Récit d'un emprisonnement personnel, prison n°5 est tout autant l'histoire des combats pour la dignité et de la répression d'un peuple, en Turquie, le peuple kurde, qui subit la violence nationaliste depuis une centaine d'années.

"Nous aurons aussi de beaux jours", dont les éditrices font référence aux expositions des œuvres évadées de Zehra Doğan dans le pays de Morlaix, au sein du festival des Autres Mondes, produit la correspondance très émouvante de Zehra Doğan avec Naz Öke, son amie et soutien française de l'association Kedistan. Correspondance agrémentée de dessins, de tableaux, dont plusieurs vont intégrer l'album graphique Prison n°5, ou encore être exposés comme tableaux, sortis clandestinement de prison et de Turquie. On y lit les émotions et la sensibilité extrême de Zehra, sa profonde humanité, son exigence de justice, la justesse de ses descriptions des camarades autour d'elle, ses poèmes, ceux de ses écrivains favoris qui l'aident à tenir, ses espoirs et ses rêves, son analyse politique des évènements. Un document important sur le combat, pacifique dans le cas de Zehra, du peuple kurde, d'une artiste engagée singulière et qui est aujourd'hui une figure reconnue internationalement de l'art contemporain. 

Ismaël Dupont

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Zehra Doğan - Oeuvre de l'exposition présentée à Traon Nevez - Plouézoc'h

Kurdistan. Les beaux jours de Zehra Dogan

L’artiste et journaliste kurde a passé près de deux ans dans les geôles d’Erdogan. Ses lettres témoignent du quotidien carcéral des femmes exposées à l’arbitraire d’un régime autoritaire et belliciste.

Publié le Vendredi 3 Janvier 2020 -https://www.humanite.fr/monde/kurdistan-les-beaux-jours-de-zehra-dogan-682592
Rosa Moussaoui - L'Humanité

Comment, privée de crayons, de peinture, de pinceaux, donner visage à ces femmes aux yeux grands ouverts ? Derrière les murailles de sa prison, Zehra Dogan changeait en pigment tout ce qui lui tombait sous la main : du sang, la chair d’une olive, le suc d’une grenade ou d’une griotte, les déjections d’un oiseau de passage. « De tout cela j’arrive à obtenir des couleurs. Alors, s’il te plaît, en prononçant le prénom de Zehra, n’imagine pas une Zehra désespérée et triste. Ici, je suis très heureuse. » Au fil des lettres échangées par l’artiste et journaliste kurde avec son amie Naz Oke, fondatrice en France du magazine Kedistan, un récit prend corps, vivant, alerte, sensible. Les Éditions des femmes publient cette correspondance (1) qui brosse le portrait d’une militante décidée, d’une jeune femme curieuse, parfois candide, à l’intelligence effervescente. Pilier de l’agence de presse féministe Jin News prise pour cible par le régime de Recep Tayyip Erdogan après le putsch manqué de 2016, Zehra Dogan fut l’une des premières journalistes à recueillir les témoignages de femmes yézidies ayant échappé à Daech. Dans la fureur répressive déchaînée par le despote d’Ankara contre les Kurdes, c’est un dessin figurant le désastre semé par l’armée turque à Nusaybin qui lui valut d’être arrêtée et accusée de « propagande pour une organisation terroriste ». Verdict : cinq mois de prison, une parenthèse de liberté sous surveillance, avant de retrouver encore sa geôle, pour vingt mois. Au total, six cents jours d’incarcération et le ciel retrouvé au début de l’année 2019, avant l’exil à Londres. Sur ses codétenues, qu’elle aime à écouter, à dessiner, elle pose dans l’épreuve commune un regard sororal.

« Nous partageons les mêmes valeurs de lutte »

Paysannes et bergères arrachées au grand air des montagnes et des hauts plateaux, combattantes aguerries ou mères de famille, elles affrontent ensemble l’arbitraire : « Nous avons une conviction commune et c’est elle qui nous tient unies. Nous partageons les mêmes valeurs de lutte. » Plusieurs fronts, un seul combat. Il faut en finir d’un même mouvement avec l’entrelacs des dominations que perpétuent le capitalisme et le patriarcat, répète l’artiste dans une langue crue : « Ce monde masculin pue des aisselles. Il vocifère de sa bouche putride. Il vomit sur nous ses guerres, son exploitation et la vie toxique qu’il nous impose en l’appelant “liberté”. Et chaque fois, c’est par les femmes qu’il commence. Parce que la guerre qu’il mène contre nous n’est pas une guerre des sexes, mais une guerre idéologique. » Ces missives disent toute l’obscurité d’un quotidien carcéral insupportable : la discipline déployée pour maintenir dans des cellules puantes une hygiène élémentaire ; les blessures infectées exposant les prisonnières privées de soin à l’amputation, l’inquisition de l’administration pénitentiaire. Dans cette grisaille et dans la promiscuité, Zehra Dogan décèle pourtant partout la vie : un chat, un chant, le babillage du bébé d’une détenue, le chuchotement de quelque confidence. « Que des femmes dont les éclats de rire rendent cette vie en gris chatoyante. Nous avons une amie qui s’appelle Halise. Avant notre arrivée à la prison, elle avait eu l’idée de décorer à la main les murs en utilisant de la peinture à l’eau qu’elle avait trouvée au quartier, relate-t-elle. Elle et ses amies ont aussi dessiné des papillons, des animaux. Une enquête disciplinaire a été ouverte contr e Halise qui en a endossé la responsabilité, mais peu importe, le lieu est maintenant de toutes les couleurs. » Par une meurtrière, le clair de lune prolonge à la nuit tombée ses lectures, troublées par les éclats de voix des soldats. Elle reconstitue en pensée les musiques qu’elle aime ; le dessous d’un lit lui tient lieu d’atelier. Elle dessine et peint allongée à même le sol, sous l’œil de ses compagnes d’infortune : « Si ça se trouve, quand je sortirai, je ne pourrai plus dessiner autrement. » De réminiscences enfantines en digressions politiques ou philosophiques, elle laisse voguer ses « étranges pensées quotidiennes », s’interroge sur l’union libre ou sur les empires sumériens. Par ses introspections, elle s’ouvre des horizons : « Je voudrais, en t’écrivant, me libérer un peu. »

Des « zones de sécurité spéciale » interdites aux civils

Le récit de Zehra Dogan, ceux de ses codétenues, qu’elle rapporte, jettent une lumière cruelle sur la guerre sans merci livrée au peuple kurde : bombardements, villages incendiés, langue interdite, militants torturés et l’ombre de la prison, toujours. Cette guerre ne connaît pas de trêve. Galvanisé par sa croisade dans le nord de la Syrie, prêt à déployer ses troupes en Libye, Erdogan porte toujours le fer et le feu dans ses frontières. L’armée d’Ankara multiplie ces jours-ci, au Kurdistan du Nord, les « zones de sécurité spéciale » interdites aux civils ; des maires sont destitués les uns après les autres ; les rafles se poursuivent dans les rangs de militants suspects de sympathies pour le PKK. « On me demande toujours pourquoi les femmes de mes dessins sont tristes. Je ne le fais pas exprès, écrit la prisonnière. Je les dessine et je me rends compte après coup qu’elles sont tristes. Quelle femme témoin de ce qui se passe sur ces terres pourrait être heureuse ? » Une conviction tenait debout la détenue, dans sa claustration, elle guide aujourd’hui la femme libre : « Le monde auquel nous aspirons verra le jour. »

Nous aurons aussi des beaux jours. Écrits de prison, Éditions des femmes-Antoinette Fouque, 2019, 15 euros.
Bande dessinée. « Prison n° 5 », traits libres

BULLES D'HUMANITÉ #8. L’Humanité Dimanche vous fait découvrir les huit finalistes de cette troisième édition de notre prix dédié à la bande dessinée, dont le lauréat sera récompensé en septembre à la Fête de l’Humanité. Dernier album en lice : « Prison n° 5 » (Delcourt), de Zehra Dogan. 

Publié le Samedi 4 Septembre 2021 -L'Humanité
 

Document incroyable, violent et percutant, « Prison n° 5 » est le témoignage précieux d’une journaliste kurde emprisonnée en Turquie. Feuille après feuille, Zehra Dogan a réussi à faire évader ses dessins pour dénoncer les conditions de détention des Kurdes. Le document s’apprivoise. Le crayonné est inégal, gratté sur un fond de papier kraft. Rehaussé de feutre ou non. Parfois maladroit, souvent percutant. Dur. Mais ce document est inestimable. Une fois que le lecteur se plonge dans ce texte incroyable, le dessin émeut, bouleverse, et l’œuvre révèle toute sa puissance.

Emprisonnée à plusieurs reprises, Zehra Dogan n’a jamais cessé de témoigner, de résister. Elle a cofondé l’agence de presse kurde Jinha, aux plumes exclusivement féminines. Fin 2015, quand le processus de paix entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est abandonné, la rédactrice couvre la reprise des conflits. En octobre 2016, Erdogan ferme l’agence de presse. Zehra Dogan continue d’informer sur les réseaux au travers de photos, de témoignages et de dessins. Ce qui lui vaudra sa première arrestation. Libérée le temps du procès, elle est condamnée à deux ans, neuf mois et vingt jours de prison, mais entre en clandestinité. Elle n’échappera pas à sa condamnation. Découverte, Zehra est réincarcérée à la prison de Diyarbakir, dans l’est de la Turquie.

L’encre rouge du sang

Pas de quoi entamer sa détermination ni assécher son pinceau. Zehra dessine dans l’urgence, cache ses croquis, utilise ce qu’elle trouve. Des draps, des serviettes, de vieux habits lui servent de support. Des grains de café et du sang menstruel remplacent l’encre manquante. Chaque jour, son amie Naz Öke lui envoie des dizaines de pages. Le dos des lettres reste systématiquement vierge. Pendant un an et demi, l’envers immaculé du courrier permettra de coucher en secret ses planches. Feuille après feuille, les dessins parviendront à s’évader de prison.

Zehra y couche sa détention. « Dans ce lieu, j’apprendrai à créer à partir du néant », écrit-elle. Elle retrace la violence réservée aux prisonniers kurdes depuis les années 1980, la légende de la prison n° 5 de Diyarbakir : les sévices humiliants, les tortures mortelles, l’injection de déjections, l’hymne national imposé si l’on veut survivre, les grèves de la faim. Son dessin noir et blanc est réaliste, frontal, sans pudeur. Le sang rouge est la seule couleur. La cruauté et la résistance rappellent d’autres combats de prisonniers politiques.

Mais l’histoire kurde se conjugue aussi au féminin. Zehra raconte les premiers bataillons autonomes de femmes. Leur lutte avant leur reconnaissance au sein même de l’armée kurde. Et la sororité qui perdure dans ces prisons réservées aux femmes, où l’on transmet la mémoire des luttes, où l’on fabrique les jouets de chiffons des 800 enfants qui grandissent encore entre les barbelés. Où on s’apaise, tête sur les genoux accueillants des « mères de la Paix » écrouées.

Libérée, Zehra Dogan a rejoint l’Europe. Un jour de 2020, elle a croisé la route de Jacques Tardi et Dominique Grange. Grâce à eux aussi, ces dessins témoins sont devenus livre. Merci.

Naz Öke et Zehra Dogan, à la fête de l'Humanité 2022, village du livre, 10 septembre 2022 (photo Ismaël Dupont)

Naz Öke et Zehra Dogan, à la fête de l'Humanité 2022, village du livre, 10 septembre 2022 (photo Ismaël Dupont)

Zehra Doğan - Prison n°5/ Nous aurons aussi de beaux jours, Ecrits de prison - Une immense artiste raconte son incarcération et le combat des Kurdes pour la dignité et la liberté
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13 septembre 2022 2 13 /09 /septembre /2022 06:38
Une invitation de l'AFPS Pays de Morlaix -MUNTHER AMIRA & AMAL KHADER seront avec nous le JEUDI 15 SEPT à 20h - SALLE DU CHEVAL BLANC à PLOURIN LES MORLAIX.

 

L'AFPS du Pays de Morlaix est particulièrement heureuse d'inviter ses adhérent-es et tous les ami-es de la Palestine à une conférence-débat sur la résistance populaire palestinienne. Cette rencontre se fera en présence de deux militant-es palestinien-nes qui jouent un rôle considérable dans les mobilisations populaires contre l'occupation et la colonisation de la Palestine

MUNTHER AMIRA & AMAL KHADER seront avec nous le JEUDI 15 SEPT à 20h - SALLE DU CHEVAL BLANC à PLOURIN LES MORLAIX.
Nous vous attendons, nombreuses et nombreux pour leur exprimer toute la solidarité que mérite leur combat juste et légitime.
Réservez votre soirée, et n'hésitez surtout pas à partager cette invitation à vos proches et ami-es.

 

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11 septembre 2022 7 11 /09 /septembre /2022 06:08
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11 septembre 2022 7 11 /09 /septembre /2022 06:02

 

Conformément à la tradition, E. Macron a réuni le 1er septembre les ambassadeurs à l’Élysée. Dans un long discours, il s’est livré à une analyse du monde actuel, a évoqué le bilan de la présidence française de l’Union européenne et les tâches de la diplomatie aujourd’hui.

 

 

Non sans pertinence, le Président de la République est revenu sur la mondialisation qui modifie fondamentalement les relations internationales en pointant les interdépendances, les problèmes qui sont devenus mondiaux et qui ne peuvent se résoudre qu’à cette échelle. Il invoque sur ce registre les pandémies, le changement climatique, la destruction de la biodiversité, les migrations, les crises énergétiques et alimentaires. Si le monde n’a jamais été aussi interconnecté, les fractures et les insécurités humaines qui l’affectent n’ont jamais été si criantes alors que les normes qui structurent les relations internationales se sont affaiblies.

Si E. Macron est toujours aussi disert sur les enjeux de sécurité globale, ses initiatives concrètes et ses résultats politiques sont proches du néant.

Pourtant, ces tendances suscitent chez le Président de la République de lourdes inquiétudes puisqu’il constate que dans les opinions publiques mondiales, « la confiance n’est plus la même dans le capitalisme libéral », mais aussi que « le libéralisme politique est remis en cause ». Il exprime ses craintes à l’égard des soulèvements populaires planétaires qui ont montré l’ampleur de la délégitimation des classes dirigeantes, des politiques néolibérales et des institutions.
Cela n’empêche pas E. Macron de s’arc-bouter, en gestionnaire des intérêts du capital, sur la défense du système capitaliste. Or les pandémies, actuelles et futures, sont intrinsèquement liées à l’expansion de l’économie marchande, à l’exploitation et à l’appropriation privée des ressources naturelles et ainsi qu’aux logiques productivistes qui les génèrent. Plus meurtrier encore que les virus, il y a le capitalisme qui déstructure les sociétés. Depuis la fin du monde bipolaire, le marché capitaliste, qui devait tout régler, a provoqué l’expansion du chômage, de la précarité et de la pauvreté. La mondialisation libérale a suscité aussi des replis qui sont à la base du communautarisme, du nationalisme et des régressions démocratiques.

Le Président de la République a dressé un bilan pour le moins élogieux de son action pour l’Union européenne durant les six mois de pilotage tournant. Or, il est en échec sur presque tous les grands dossiers énoncés comme des priorités. La transition énergétique, la régulation du numérique ou le smic européen ne sont que de vagues projets n’avançant rien de concret ni de contraignant. Sur la réinvention de l’Europe et son autonomie stratégique le fiasco est patent. Si la crise en Ukraine a donné lieu à un ripolinage de façade de l’unité des États membres, les phénomènes de division au sein de l’UE demeurent puissants, notamment avec la Pologne et la Hongrie. Les évolutions de la politique américaine vers un national-populisme mis en œuvre par D. Trump et repris en partie par J. Biden éloignent tendanciellement, en dépit du conflit ukrainien, le nouveau monde de l’ancien continent. La nécessité, dans ce contexte, de se définir hors du référent états-unien, autour des concepts d’autonomie et de souveraineté stratégique de l’Europe a fait long feu. Le revers sur l’affaire des sous-marins australiens et la constitution de l’AUKUS mais aussi les commandes militaires allemandes à Lockeed Martin ou Boeing en témoignent. E. Macron a donné des gages atlantistes en affirmant que cette ambition se situe en complémentarité de l’OTAN et il a été vertement recadré après sa déclaration de « ne pas humilier la Russie ». Il serait injuste pour autant de ne pas mettre à son crédit quelques « succès », plus particulièrement dans la gestion des frontières puisque la politique répressive à l’égard des migrants s’est renforcée provoquant de nouveaux drames humains.

La guerre en Ukraine est largement traitée dans ce discours. S’il évoque à juste raison la violation des principes internationaux, une guerre hybride mondialisée et une rupture lourde de danger, il se garde bien de mentionner les responsabilités de l’OTAN dans ce conflit. Il réaffirme la poursuite de l’aide massive, sur le plan humanitaire et militaire, à Kiev, sans engagement direct des troupes françaises. Sans exclure la solution négociée, il privilégie de manière significative l’option d’une victoire militaire de l’Ukraine, pérennisant ainsi les affrontements et les drames humains. E. Macron, comme toutes les puissances occidentales, continue d’interpréter ce conflit exclusivement en termes politico-militaires. Or on ne gagne plus les guerres. Plus que les armes et les batailles, ce sont les choix et les options politiques qui sont déterminants. De ce point de vue, V. Poutine ne prendra pas Kiev et l’Occident ne prendra pas Moscou. Il n’y a pas d’autres alternatives que de passer par un transfert politique, même si celui-ci est incertain et à bien des égards périlleux.

Dans ce contexte, E. Macron a fait l’annonce d’une nouvelle loi de programmation militaire qui se traduira par une augmentation du budget, et il appelle ses homologues européens à faire de même, tout en promouvant le commerce des armes « Made in France ».

La Chine qualifiée de « rivale systémique » est la seconde grande affaire du discours d’E. Macron. Sa montée en puissance, sa capacité à concurrencer l’hégémonie occidentale est source d’inquiétude. L’objectif vise clairement à endiguer l’ascension de Pékin et de fabriquer un nouvel ennemi permettant de redonner corps à la mobilisation générale dans le cadre d’un retour à une vision bipolaire du monde. Le duel pour la suprématie mondiale structure désormais une partie des relations internationales. La position du Président de la République se caractérise par son ambiguïté. Tout en rappelant sa proximité avec les États-Unis, il affirme que la diplomatie française n’est ni « alignée », ni « vassalisée » et ne souhaite pas une « scission de l’ordre mondial ». Il considère que la France n’est pas prête « à avoir une stratégie de confrontation » avec la Chine dans la zone Indo-Pacifique. Il soutient cependant que l’indépendance géopolitique n’est pas à équidistance entre les deux capitales, tandis que les conclusions du sommet de l’OTAN à Madrid contredisent ces déclarations.

Nous avons des divergences avec la Chine et nous avons exprimé nos principes et nos valeurs avec constance et fermeté. Pour autant, nous ne devons pas devenir les aides de camps des États-Unis. La Chine n’est ni un allié, si cette notion a encore un sens, ni un adversaire. Elle poursuit ses intérêts et nous avons les nôtres. De ce fait, elle peut être dans certains cas un partenaire ou un compétiteur. Si la concurrence est un état de fait, l’affrontement résulte d’un choix politique et militaire. La France et l’Union européenne ont tout à perdre en se laissant entraîner dans cette spirale conflictuelle.

L’autre motif d’inquiétude pour E. Macron est lié aux échecs politiques en Afrique et plus particulièrement au Sahel, ainsi que la remise en cause de plus en plus explicite, par les peuples, de la politique néocoloniale conduite depuis des décennies. Sur ce sujet brûlant, il n’esquisse aucune perspective si ce n’est de mener le combat sur les réseaux sociaux contre « la propagande anti-française » menée par la « Russie, la Chine et la Turquie ». Pour cela, il entend enrégimenter les ambassadeurs mais aussi les journalistes de France 24 et de RFI dans la promotion de la politique française. Ce n’est pas ainsi que l’on renversera la tendance. Les pays africains ont besoin de respect, de développement, d’égalité, de liberté, de démocratie et de paix par des coopérations mutuellement avantageuses afin de répondre aux défis auxquels ils sont confrontés. L’arrogance, le pillage des ressources, l’instrumentalisation des conflits, le soutien à des régimes corrompus affaiblissent les États et nourrissent le terrorisme et les ressentiments.

Enfin, la situation au Maghreb et au Moyen-Orient tient une place restreinte. À côté de l’ambition de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien, la souveraineté de l’Irak ou du Liban, E. Macron se félicite des accords d’Abraham et considère que la sécurité d’Israël est une priorité, sans mentionner la politique d’apartheid, de colonisation, d’occupation militaire des territoires occupés et l’opposition d’Israël, en violation du droit international, à la constitution d’un État palestinien dans le cadre des frontières de 1967 avec Jérusalem-Est comme capitale.

es ambassadeurs ont donc reçu leur feuille de route les appelant à être plus « agressifs » afin de promouvoir la guerre économique, l’attractivité du pays par une liquidation des droits sociaux et une promotion de l’influence et du rayonnement de la France.

E. Macron se gargarise de mots sur le multilatéralisme, la réinvention de l’Europe, l’auto-attribution par la France de ce rôle d’acteur d’une relance du système international. Quant à la pratique, les choses demeurent plus obscures entre non-aboutissement, échecs et in fine permanence d’une ligne atlantiste.

Pascal Torre
responsable adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

 

 

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26 août 2022 5 26 /08 /août /2022 09:39

 

 

 

 

 

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22 août 2022 1 22 /08 /août /2022 07:43

 

 

 

 

 

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20 août 2022 6 20 /08 /août /2022 12:40

 

 

 

Deux événements concomitants, intimement liés, ont marqué la semaine passée. Le premier est le sinistre anniversaire de la reprise du pouvoir en Afghanistan par les talibans. Depuis un an, ils y font régner la terreur et contribuent à amplifier une pauvreté absolue. Ils cultivent la haine contre la culture et l’émancipation. Ils emprisonnent physiquement, psychologiquement, socialement les femmes et les jeunes filles jusque dans la geôle vestimentaire, grillagée, barbare et féodale, qu’ils leur imposent. Le deuxième événement s’est déroulé à New York. Alors que l’écrivain Salman Rushdie s’apprêtait à tenir une conférence sur l’une des plus belles créations humaines, la littérature, il a été victime d’une tentative d’assassinat au couteau. À cette heure, selon les informations provenant de son entourage, ses jours ne semblent plus en danger, mais il semble que Salman Rushdie aura de nombreuses séquelles de cette attaque sauvage. Nous lui souhaitons le meilleur rétablissement possible.

Ces deux événements relèvent de la même absurde logique de l’islamisme intégriste. Celui-là même dont des millions de musulmans sont les victimes au quotidien. Dans les deux cas, c’est la culture, le savoir, l’éducation, l’imaginaire qu’on tue. Dans les deux cas, c’est au nom d’un dieu, la négation de l’être humain et la glorification de la mort.

À Kaboul, une manifestation de femmes devant le ministère de l’Éducation nationale pour le droit au travail et à la santé a été violemment dispersée en à peine quelques minutes.

Les gardiens du temple djihadiste les ont pourchassées, les ont battues à coups de crosse. À New York, un même bras armé par le fanatisme et l’obscurantisme poignardait le grand écrivain.

Ces coups de poignard sont de nouvelles entailles contre la liberté de penser, d’écrire, de publier, de parler. Les mêmes poignards de haine ont ôté la vie à Samuel Paty, au père Jacques Hamel et à Daniel Pearl. Le même fanatisme a tué nos amis de Charlie Hebdo.

Ces crimes sont l’expression barbare de la négation de l’être humain, de son rapport aux autres, de sa volonté et sa liberté de s’informer, de comprendre, de s’exprimer, d’aimer.

Celui qui, à New York, a brandi ce poignard pour le plonger dans la chair de Salman Rushdie n’a jamais lu aucun de ses livres. Encore moins, Les versets sataniques qui ont servi depuis une trentaine d’années à déclencher une série de manifestations et d’assassinats de traducteurs, d’éditeurs, de journalistes.

La première manifestation contre cet ouvrage a eu lieu le 12 février 1989 au Pakistan. Elle était organisée par ceux-là mêmes qui aujourd’hui constituent le mouvement islamique des talibans en Afghanistan. Ceux auxquels les États-Unis ont fait place nette il y a un an, dans une fuite honteuse, abandonnant les Afghans à leur funeste sort.

C’est en découvrant cette manifestation que l’ayatollah Khomeiny condamnait à mort Salman Rushdie et appelait à le tuer. Non pas que le livre lui ait déplu : il ne l’a pas lu. Sa fatwa n’avait pour seul objectif que de redorer son blason au moment où son étoile pâlissait. Rien à voir donc avec le contenu du livre lui-même, mais tout à voir avec une lutte politique au sein de l’Iran et plus largement d’une lutte politique au sein de l’islam politique. La dénonciation des Versets sataniques était pour lui le moyen de tenter de se transformer en chef de l’Orient islamique. C’est au nom de son projet personnel que les services de l’État iranien pourchassent Rushdie de par le monde tout en appelant les faibles d’esprit, les criminels, les obscurantistes à exécuter sa sentence. Est-ce que le meurtrier de la semaine dernière a agi avec ce décret religieux en tête ? Il semblerait que oui.

On ne peut que regretter qu’à l’époque un cordon politique protecteur n’ait pas été érigé autour de Salman Rushdie et de son œuvre. Tant de chefs d’État, de personnalités de différentes obédiences, de responsables religieux jusqu’au Vatican, d’écrivains et d’intellectuels ont trop banalisé cette abominable sentence, cet appel au meurtre en soutenant l’idée qu’il s’agissait d’un blasphème.

 

Blasphème ? De la part d’un ami de l’islam, celui de son enfance indienne qu’il défendait. « Cette pensée musulmane large d’esprit », disait ce défenseur du Coran qu’il souhaite voir interprété au vent frais des Lumières. Un islam vivant, donc ouvert aux interrogations, argumentations voire controverses. C’est cette ouverture qui parcourt la riche œuvre de Salman Rushdie. Que le chef d’une théocratie puisse condamner ainsi à mort un homme, citoyen britannique, né en Inde sans soulever de protestations défie les universelles valeurs.

Au-delà de la censure, il s’agissait d’une violation de la légalité internationale, un acte de banditisme d’État. Un acte de terrorisme d’État. Ce que le sectarisme, l’obscurantisme condamnait ce n’était pas simplement une opinion, ni seulement la liberté d’expression, mais une œuvre. Une œuvre romanesque. Un roman qui mêle fictions et pensées critiques, en reprenant le travail intellectuel de grands chercheurs musulmans. Les versets sataniques ne sont pas une énonciation et encore moins une dénonciation, mais une fiction d’où jaillit plusieurs voix narratives, un tissage et un détricotage de contradictions, un travail d’angles aigus, pointus pour décrypter, soulever la réalité, celle que l’auteur a vécu avec l’émigration.

Loin d’être lointaine ou exotique, l’auteur à partir de son expérience fait sentir combien l’immigration bouleverse les vies, agite les contradictions de ce monde. Les versets sataniques font mesurer la richesse de la diversité humaine, la pluralité des cultures qu’elle insuffle, ses entrelacements, ses chocs aussi.

Ce roman fait ré-émerger l’histoire profonde. Celle de l’empire arabo-musulman dont les interdits mortifères ont précipité la chute entre le 11e et le 13e siècle. En reprenant ce travail d’intellectuels musulmans du Moyen-Âge, par l’écriture d’une fiction, Salman Rushdie nous fait comprendre que le monde musulman n’est ni un bloc uniforme ni figé dans la pierre. Son roman projette le vieux et souvent douloureux conflit qui depuis des siècles met en tension la littérature et la religion, la littérature et les affaires politiques. Rien donc à voir avec un quelconque blasphème ! L’œuvre de Salman Rushdie est souvent une mise en abîme, une mise en perspective des questions liées à l’identité. Qu’il s’agisse de l’identité nationale, de l’identité ethnique, de l’identité religieuse bref ce qui fait le miel de tous les fondamentalistes et extrémistes réactionnaires. Les adeptes de la fatwa décrétée contre Rushdie se recrutent dans ces cercles où l’ignorance et l’obscurantisme sont les deux mamelles de la bêtise humaine.

Ce même obscurantisme qui niait, il n’y a pas si longtemps les dérèglements climatiques, celui professé dans des cercles des droites extrêmes contre l’histoire ou la science ou encore ceux qui remettent en cause le droit à l’avortement et veulent perpétuer la soumission des femmes à un ordre patriarcal.

Nous souhaitons que Salman Rushdie s’en sorte au mieux, et qu’il puisse continuer à écrire, à créer, à parler. Nous souhaitons la plus grande solidarité combative aux côtés des Afghanes, les travailleuses, les intellectuels, les sportives en Afghanistan pour qu’elles puissent se libérer de leurs cages.

Marie-George Buffet, qui a été une excellente ministre des Sports, avec l’association qu’elle a créée, a depuis longtemps pris le parti de permettre aux sportives afghanes de pratiquer et concourir librement. Qu’elle puisse être entendue et soutenue, afin que les sportives afghanes puissent participer aux Jeux Olympiques à Paris en 2024.

Il ne faut pas qu’après nos larmes, à peine séchées, vienne à nouveau l’oubli.

La vigilance s’impose. Cela fait trente-trois ans maintenant que Salman Rushdie, infatigable éveilleur des consciences, est la cible d’une fatwa exigeant sa mise à mort.

Son combat, le combat pour la liberté, n’est jamais gagné. Il doit sans cesse occupé les esprits justes et forts.

C’est le combat pour la culture, pour la liberté d’écrire, de créer. C’est le combat pour la liberté de la presse et le droit des journalistes de faire leur travail qui doit être partout respecté.

Faut-il que ces ennemis de la liberté, qui pourchassent Salman Rushdie ou Talisma Nasreen, Ousmane Diarra, ou Nudem Durak et tant d’autres depuis si longtemps et martyrisent les femmes, soient à ce point, si dépourvus, si faibles d’esprit pour avoir ainsi peur de mots, de phrases, d’un livre, de la culture, de la création et de la littérature ?

La solidarité avec les Afghanes comme avec les Iraniennes, les Gazaouis, les Pakistanaises, les Irakiennes, les Kurdes et tant d’autres doit vivre et se développer. C’est le combat pour l’émancipation des femmes, d’apprendre, de travailler, de créer. Celui pour leur droit à disposer de leur corps, d’aimer librement, de donner naissance ou non.

 Dans les deux cas, des actes forts sont nécessaires.

Les femmes afghanes pourraient, par exemple, recevoir le prix Sakharov du Parlement européen et être présentées à la candidature pour le prix Nobel de la paix.

Salman Rushdie pourrait être présenté pour le prix Nobel de littérature. Symbolique ? Peut-être ! Mais si fort que ces distinctions seraient partie intégrante d’un nécessaire rapport de forces pour protéger toutes celles et ceux qui vivent en permanence sous la menace et promouvoir la liberté. Nul ne peut être étranger au combat pour leur liberté, pour la liberté.

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18 août 2022 4 18 /08 /août /2022 12:27
Un nouveau coup de force israélien d’une extrême gravité contre les ONG palestiniennes (AFPS, 18 août 2022)
Un nouveau coup de force israélien d’une extrême gravité contre les ONG palestiniennes
Ce matin, les forces d'occupation israéliennes ont envahi les bureaux de six des organisations palestiniennes de défense des droits de l’Homme parmi les plus importantes et les plus reconnues à l’échelle internationale : Addameer - association de soutien aux prisonniers et aux droits humains, Al Haq - Le droit au service des hommes, Bisan – centre de recherche et de développement, Defense for Children International - Palestine, l’Union des comités de travail agricole, l’Union des comités de femmes palestiniennes. Selon certaines informations, l’Union des comités de travail de santé aurait également été visée. Les portes des bureaux ont été enfoncées, le matériel confisqué et des ordres militaires ont été déposés déclarant la fermeture de force des ONG au nom de "la sécurité dans la région, et pour combattre une infrastructure du terrorisme".

Après les récentes attaques sur la bande de Gaza, après les incursions meurtrières de l’armée d’occupation dans les villes palestiniennes et les vagues d’arrestations qui se suivent en Cisjordanie ou à Jérusalem, les autorités israéliennes s’en prennent une fois de plus aux organisations qui protègent les droits de la société civile palestinienne dans son ensemble.

Ces ONG palestiniennes de défense des droits humains font l’objet d’un très large soutien en France et dans l’ensemble de l’Union européenne. L’Association France Palestine Solidarité assure à nouveau ces ONG, qui sont ses amies et partenaires, de toute sa solidarité. Elles avaient été désignées arbitrairement en octobre 2021 comme "organisations terroristes" et déclarées comme des "associations illégales " selon les ordres militaires israéliens. Depuis, les autorités israéliennes ont lamentablement échoué à apporter la moindre preuve à leurs assertions.

Ainsi, le 12 juillet, les porte-parole des ministères des affaires étrangères de Belgique, du Danemark, de France, d’Allemagne, d’Irlande, d’Italie, d’Espagne, de Suède et des Pays-Bas avaient publié une déclaration commune en soutien aux six organisations. La déclaration rejette la désignation par Israël des six comme "organisations terroristes" et déclare qu’"aucune information substantielle n’a été reçue d’Israël qui justifierait la révision de notre politique envers les six ONG palestiniennes". La déclaration réaffirme en outre que les neuf États membres de l’UE continueront à coopérer et à soutenir la société civile palestinienne, notamment pour son rôle indispensable dans la promotion des valeurs démocratiques.

Cette déclaration restait cependant dramatiquement insuffisante. Avec ses partenaires palestiniens, français et européens, l’Association France Palestine Solidarité a, depuis le début, demandé aux autorités françaises et européennes de condamner les décisions israéliennes concernant ces ONG et de mettre en place les pressions nécessaires pour qu’Israël revienne sur ces décisions.

Les organisations palestiniennes de défense des droits humains, leurs dirigeant⸱e⸱s, leurs militant⸱e⸱s, leurs locaux doivent être protégés afin qu’elles puissent accomplir leur mission, qui est absolument essentielle pour la défense de la population palestinienne et l’avancement de la cause du droit dans les instances internationales. Dans un immense élan de solidarité, la population palestinienne a entrepris de rouvrir les bureaux de ces ONG qui avaient été fermés par l’occupant. Mais les forces d’occupation peuvent revenir à tout moment.

L’heure n’est plus aux déclarations en demi-teinte. Il faut de toute urgence que la France et l’Union européenne condamnent de la manière la plus nette les exactions israéliennes contre les ONG palestiniennes, et exigent l’annulation immédiate des décrets gouvernementaux et des ordres militaires qui les visent depuis octobre 2021

C’est le rôle de la France et de l’Union européenne de prendre toutes les mesures de rétorsions nécessaires à l’encontre du gouvernement israélien afin qu’il mette un terme à une politique digne des États les plus totalitaires. De la même manière qu’elles doivent exiger la libération immédiate de Salah Hamouri.

Le Bureau national de l'AFPS, le 18 août 2022

>> Lire sur le site de l'AFPS

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