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26 novembre 2020 4 26 /11 /novembre /2020 06:39

 

Après un bilan sur la pandémie de coronavirus et l’état de santé des peuples africains, l’auteur dresse des perspectives pour sortir des inégalités sociales qui règnent sur le continent mais aussi avec les autres pays du monde. 

*Félix Atchadé est médecin.

 

COVID-19 : PREMIER BILAN DE LA PANDÉMIE

Plus d’un semestre après le début de la pandémie de covid-19, la catastrophe épidémique que les cassandres prédisaient à l’Afrique n’est pas advenue. Au 29 juin 2020, le Centre de contrôle des maladies de l’Union africaine (Africa CDC) a dénombré 383747 cas confirmés de SRAS-CoV-2 . À la même date, la pandémie de covid- 19 avait entraîné la mort de 9691 personnes sur le continent. L’Afrique du Sud et l’Égypte sont les deux seuls pays touchés. Comparée à celle de l’Europe de l’Ouest ou de l’Amérique du Nord, la situation épidémiologique de l’Afrique est donc sans commune mesure en termes de morbidité et de mortalité. Le temps permettra aux chercheurs d’élucider les raisons de cette moindre vulnérabilité à un virus qui ébranle les grandes puissances du monde. En attendant que la science résolve la question, de nombreuses explications sont avancées : démographiques (jeunesse de la population), météorologiques et/ou climatiques (chaleur, humidité, etc.), virologique (c’est un virus à enveloppe, donc fragile sous les tropiques), de santé publique (mise en place précoce du dépistage, distanciation physique...) et économiques (faiblesse des échanges sino-africains), etc.

Ces explications de bon sens relèvent pour le moment d’extrapolations ; il manque des données empiriques pour les confirmer ou les infirmer. La question qui revient inlassablement est de savoir si les systèmes de santé africains pourront faire face si l’expression épidémiologique de la pandémie de covid-19 venait à changer négativement. Sans entrer dans des généralisations abusives, il est légitime de craindre que les difficultés éprouvées par les pays touchés par l’épidémie Ebola qui a dévasté trois pays de l’Afrique de l’Ouest en 2014-2015 se reproduiront dans de nombreux pays du continent en cas de dissémination du SRAS-Cov-2.

Si la catastrophe épidémique n’a pas touché le continent, ses conséquences économiques sont bien présentes. Selon la Banque mondiale, la croissance économique en Afrique subsaharienne passera de 2,4 % en 2019 à une fourchette comprise entre – 2,1 % et – 5,1 % en 2020, ce qui constituera la première récession dans la région depuis vingt-cinq ans ( Albert G. Zeufack, Cesar Calderon, Gerard Kambou, Calvin Z. Djiofack, Megumi Kubota, Vijdan Korman, Catalina Cantu Canales, Africa’s Pulse, no 21 (avr. 2020), Banque mondiale, Washington, DC

(https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/33541/9781464815690.pdf sequence=17&isAllowed=y).)). Des millions d’emplois ont été détruits dans le secteur informel qui occupe plus de 80 % des actifs dans la majorité des pays. La Commission économique pour l’Afrique (CEA) a calculé qu’un confinement total d’un mois sur l’ensemble du territoire africain coûte environ 2,5 % de PIB annuel, soit environ 65,7 milliards de dollars((ONU, Commission économique pour l’Afrique (CEA), COVID-19 : stratégies de déconfinement pour l’Afrique, Addis-Abeba, Éthiopie, 2020 (https://www.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/ecarprt_covidexitstrategis_fre.pdf).)). Ce montant ne tient pas compte des conséquences de la covid-19 telles que la baisse des prix des matières premières et des flux d’investissements. Face aux difficultés induites par la pandémie, les ministres des Finances et les banques centrales du G20 ont décidé le 15 avril 2020 de suspendre le remboursement de la dette de 76 pays à travers le monde, dont 40 en Afrique. Ainsi, les paiements qui devaient s’opérer en 2020 sont reportés à 2022 et échelonnés sur trois ans, c’est-à-dire jusqu’en 2025. Un geste qui libère 20 milliards de dollars de liquidités.

Ce moratoire concerne une partie seulement de la dette publique : 20 milliards sur les 32 que ces pays doivent rembourser tous les ans, aussi bien à des États qu’à des institutions internationales. La pandémie de covid-19 a rendu insoutenable pour les pays africains le fardeau de cette dette et donné une preuve supplémentaire des inégalités mondiales des termes d’échanges : bases de productions et d’exportations trop étroites, vulnérabilité aux chocs exogènes, y compris aux fluctuations des flux de capitaux.

COMMENT VA LA SANTÉ DES POPULATIONS ?

Si l’espérance de vie à la naissance était particulièrement basse dans les années 1950 (37 ans pour la région entière), tous les pays africains ont progressé sensiblement dans les années 1960,1970 et 1980, avec des gains moyens annuels d’espérance de vie à la naissance de l’ordre de 0,30 année. Entre 1990 et 2008, les taux de mortalité ont augmenté chez les adultes – pour une large part en raison du VIH/sida, qui a fait de très nombreuses victimes parmi les jeunes adultes. Malgré les effets catastrophiques de l’épidémie de VIH/sida, qui a culminé en 2004, l’espérance de vie générale à la naissance est passée de 50 ans en 1990 à 61 ans en 2018. Ces progrès très appréciables n’ont pas permis à l’Afrique de rattraper son retard sur le reste de l’humanité. L’espérance de vie moyenne à l’échelle mondiale était de 72 ans en 2018((Afrique subsaharienne | Data Banque mondiale, http://donnees.banquemondiale.org/region/afrique-subsaharienne (consulté le 5 juill. 2020).)). La réduction des taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans a progressé également. L’amélioration de l’accès au traitement des maladies infectieuses telles que la pneumonie, la diarrhée, le paludisme et le VIH/sida, le recours accru aux mesures de prévention comme les moustiquaires imprégnées d’insecticide, la vaccination et les interventions nutritionnelles sont autant d’éléments qui ont influé sur la survie des enfants. Entre 1990 et 2015, le taux de mortalité des moins de 5 ans est passé de 181 à 83 pour 1000 naissances vivantes. Parallèlement, le taux mondial moyen de mortalité des enfants de moins de 5 ans est passé de 90 à 42 pour 1000 naissances vivantes. Malgré la baisse du taux de mortalité, un tiers de ces décès surviennent pendant la période néonatale (les 28 jours suivant la naissance), principalement en raison de complications de la prématurité, d’une asphyxie à la naissance et d’infections.

À cette forte mortalité infanto-juvénile s’ajoute la mortalité maternelle tout aussi importante. Dans plus de la moitié des pays, le taux dépasse 400 décès pour 100000 naissances vivantes, pour atteindre 1360 pour 100000 naissances en Sierra Leone. Cette forte mortalité est liée à des conditions environnementales défavorables, et surtout aux difficultés de prise en charge des complications obstétricales dont le risque accompagne tout accouchement. Les principales causes des décès maternels sont les hémorragies (34 %), les infections (9 %), les éclampsies (17 %), les dystocies (11 %), les avortements non sécurisés (9 %) ((sanitaires de la région africaine 2016

(http://www.aho.afro.who.int/sites/default/files/publications/5296/Atlas-2016-fr.pdf).)).

 

LA TRANSITION ÉPIDÉMIOLOGIQUE EST AMORCÉE

L’Afrique continue de ployer sous une lourde charge de maladies transmissibles, en dépit des progrès réalisés vers la réduction de l’incidence et de la mortalité associées à ces maladies. À la fin de 2018, on comptait 25,7 millions de personnes vivant avec le VIH, dont 2,3 millions d’enfants âgés de moins de 15 ans. Le sida africain n’est pas univoque aussi bien quantitativement, au regard des niveaux d’infection, que qualitativement, du fait de l’hétérogénéité moléculaire du virus. L’épidémie varie beaucoup d’un pays à l’autre, la prévalence du VIH chez les adultes allant de moins de 2 % dans certains pays du Sahel à plus de 15 % dans la plupart des pays d’Afrique australe. Contrairement à ce qui est observé dans les autres parties du monde, la majorité des personnes infectées en Afrique subsaharienne sont des femmes (59 %), souvent des femmes jeunes de moins de 30 ans.

La majeure partie des personnes infectées par le VIH en Afrique sont des femmes.

L’Afrique affiche la plus forte incidence et la plus forte prévalence de la tuberculose, ainsi que la mortalité tuberculeuse par habitant la plus élevée. Le paludisme reste un problème majeur de santé et de développement en Afrique. Plus de 800 millions d’individus sont exposés à ce fléau, et 82 % d’entre eux courent un risque élevé de contracter la maladie. Selon des estimations, 219 millions de cas (92 % du total mondial) et 400000 décès (91 % du total mondial) sont survenus sur le continent en 2017. Les maladies à tendance épidémique et pandémique sont des menaces de santé publique. Elles peuvent être responsables de niveaux élevés de morbidité et de mortalité et elles ont des effets désastreux sur les économies. Des pays ont déclaré des épidémies de choléra, de maladie à virus Ebola et Marburg, de fièvre jaune, de méningite à méningocoque et de fièvre de Lassa.

Les quatre principaux types de maladies non transmissibles (MNT) sont les maladies cardio-vasculaires (accidents vasculaires cardiaques ou cérébraux), les cancers, les maladies respiratoires chroniques (comme la broncho-pneumopathie chronique obstructive ou l’asthme) et le diabète. En 2010, 40 % des décès survenus en Afrique étaient liés aux MNT et aux traumatismes. Selon les projections, à l’horizon 2025, les maladies non transmissibles et les traumatismes seront responsables de plus de la moitié (55 %) des décès. En plus des principales maladies non transmissibles, l’Afrique supporte une lourde charge de drépanocytose, d’affections bucco-dentaires et de troubles auditifs et de la vision (OMS Afrique, 2016). En nombre de décès imputables, le principal facteur de risque de MNT est l’hypertension artérielle (à laquelle on attribue 13 % des décès dans le monde), suivie du tabagisme (9 %), de l’hyperglycémie (6 %), de la sédentarité (6 %) et du surpoids ou de l’obésité (5 %). Le nombre d’enfants en surpoids croît rapidement dans les pays d’Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, l’évolution des sociétés est à l’origine de la fréquence d’événements comme les accidents de la circulation ou les avortements clandestins. De plus, les structures de santé sont confrontées à de nouvelles pathologies dont la prise en charge est extrêmement coûteuse. C’est le cas des dialyses rénales des patients souffrants d’insuffisance rénale((OMS Afrique, op. cit.)).

La situation sanitaire des pays d’Afrique reste dominée par les maladies infectieuses et tropicales, tout en étant confrontée à une vague montante de maladies chroniques (cancers, diabètes, maladies cardio-vasculaires, respiratoires et mentales, handicaps), dont l’ampleur reste à préciser.

UNE BRÈVE HISTOIRE DES POLITIQUES DE SANTÉ

La médecine a longtemps été présentée comme le côté noble de la colonisation, mais elle en a été aussi et surtout un instrument((Wim Van Lerberghe et Vincent De Brouwere, « État de santé et santé de l’État en Afrique subsaharienne », in Afrique contemporaine, t. 195, juill.-sept. 2000, p.175-190.)). L’organisation moderne des systèmes de santé en Afrique remonte pour l’essentiel aux années 1920-1930 avec, dans les colonies françaises, une empreinte très marquée du service de santé des armées. Au coeur du dispositif, l’hôpital jouait un rôle essentiel, puis autour s’organisait un réseau d’institutions publiques et privées de soins.

Après les indépendances, les nouveaux gouvernements se sont engagés dans l’extension des services de santé de base dont la très grande majorité de la population était privée. Le principe de gratuité des soins était un des fondements de l’offre publique de soins. Dans les années 1960, les politiques de santé se définissaient en termes de programmes verticaux privilégiant des stratégies de lutte contre les grands fléaux en négligeant les actions en faveur de la viabilité des organisations qui conçoivent et mettent en oeuvre ces politiques.

Entre 1990 et 2015, le taux de mortalité des moins de 5 ans est passé de 181 à 83 pour 1000 naissances vivantes.

L’offre de soins((Martine Audibert, Jacky Mathonnat et Éric De Roodenbeke. « Financement de la santé dans les pays à faible revenu : questions récurrentes, nouveaux défis », in Médecine tropicale, vol. 64, 2004, p. 552-60.)) en faveur des populations urbaines a été développée, et les grands centres hospitaliers ont joué un rôle important tout en mobilisant l’essentiel des ressources. Au Sénégal, par exemple, pendant les cinq premiers plans de développement, de 1961 à 1981, la partie des investissements consacrée aux hôpitaux a été de 51 à 62 % du budget de la santé publique((Pierre Jacquemot, « Les systèmes de santé en Afrique et l’inégalité face aux soins », in Afrique contemporaine, no 3, 2012, p. 95-97.)). La Déclaration d’Alma-Ata, en 1978, en faveur des soins de santé primaires marquera un tournant important dans les politiques sanitaires. Le contexte historique est celui de la confrontation Est/Ouest où les appels à la justice sociale et à l’équité sont au-devant de la scène dans les pays développés comme dans les pays en développement((Walt Gill, Susan Rifkin, « Le contexte politique des soins de santé primaires », 1990.)).

La deuxième phase, tout en réaffirmant l’orientation en faveur des soins de santé primaires, introduit la participation financière des usagers et cherche à intégrer les actions de santé selon une approche en termes de système de santé de district. C’est ce que l’on appela l’Initiative de Bamako. L’Initiative de Bamako, adoptée en 1988, se voulait une politique de relance de la stratégie des soins de santé primaires tout en renforçant l’équité d’accès aux soins. Dix ans après, des recherches au Mali et au Burkina ont constaté le fait que cette politique ne s’est pas traduite en un meilleur accès aux services de santé parmi les plus démunis, qu’elle a marginalisé davantage certains sous-groupes déjà très vulnérables au profit d’une plus grande viabilité financière des structures de santé((Valéry Ridde et J-E. Girard, « Douze ans après l’initiative de Bamako : constats et implications politiques pour l’équité d’accès aux services de santé des indigents africains », in Santé publique, 16.1, 2004, p. 37-51.)). Au début des années 1990, le paysage institutionnel de la santé internationale change avec l’entrée en scène de la Banque mondiale et de la Commission européenne. Après avoir publié dès 1987 un rapport sur le financement des services de santé, la Banque mondiale, très critiquée pour ses politiques macroéconomiques, appelle les États et la communauté internationale à « investir dans la santé », en particulier en Afrique, comme le souligne le titre de son rapport annuel de 1993. La Banque mondiale ne se contente plus d’être un partenaire financier des stratégies((Dominique Kerouedan, « Améliorer la santé ou bien gérer l’argent ? », in Dominique Kerouedan et Joseph Brunet-Jailly, Santé mondiale. Enjeu stratégique et jeux diplomatiques. Presses de Sciences Po, 2016.)) nationales ou internationales, elle élabore des priorités et stratégies.

La troisième phase, influencée par les analyses entre santé et développement et les objectifs pour le développement, met en exergue la nécessité de développer les dispositifs assurantiels((Alain Letourmy, « Le développement de l’assurance maladie dans les pays à faible revenu : l’exemple des pays africains », in Comptes Rendus - Biologies, 331.12, 2008, p. 952-963.)). La Déclaration du millénaire de l’ONU marque un tournant décisif pour les politiques internationales en faveur du développement. La situation sanitaire des pays du Sud est telle que trois des objectifs du millénaire pour le développement concernent la santé, outre celui de rendre les médicaments essentiels disponibles et abordables pour les pays en développement. C’est le moment global health, avec l’augmentation des flux financiers d’aide dans le domaine de la santé. Cette nouvelle orientation met les besoins sanitaires des pauvres et le renforcement des systèmes de santé au centre des préoccupations de l’aide. En effet, entre 1995 et 2009, la part du secteur social dans le total de l’aide au développement passe de 28 % à près de 42 %, celle de la santé passant de 7 % à 12,5 %. En volume l’accroissement est tout aussi spectaculaire, l’aide à la santé passe de 4 à près de 20 milliards de dollars (constants, 2008) entre 1995 et 2009. Cette étape est marquée par la transformation de la gouvernance mondiale de la santé avec la création de partenariats public-privé (PPP) mondiaux, tels que l’Alliance mondiale de la vaccination et de l’immunisation (GAVI) et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme où le secteur privé lucratif ou philanthropique a pris le leadership. Les politiques sanitaires menées dans les faits accordent une attention trop importante aux maladies à potentiel pandémique comportant des aspects sécuritaires pour les pays riches, au détriment des objectifs de santé de base considérés pourtant comme pro-pauvres((Mamadou Barry, « Sécurité des riches contre besoins des pauvres ? L’aide à la santé en Afrique », in Revue française de socio-économie, 2013/1, p. 101-123.)). À titre d’exemple, l’approche verticale qui sous-tend la lutte contre le sida, en entravant le renforcement et le « bon fonctionnement » des systèmes de santé, nuit à l’accès aux services de santé de base pour les plus pauvres c’est-à-dire la majorité de la population africaine.

DE LA JUSTICE SOCIALE ET DE L’ÉQUITÉ COMME SOLUTIONS

En Afrique, plus qu’ailleurs, il est nécessaire d’admettre que le champ de la santé peut être modelé par le volontarisme politique, et qu’en l’occurrence les performances sanitaires actuelles du continent sont le fruit d’un processus historique moyennement soucieux d’équité et de justice. L’amélioration des performances des systèmes de santé du continent passe par la lutte contre les inégalités sociales et géographiques et des réformes sectorielles hardies. L’idée que la santé des populations est déterminée par une série de facteurs liés à l’environnement, à l’économie, au social et au service soins de santé, doit inspirer toutes les politiques. L’amélioration de la santé des populations doit être considérée comme le moyen d’atteindre le développement, mais aussi comme le but ultime de celui-ci. 

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24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 06:31

Plusieurs entreprises françaises spécialisées dans la formation militaire entraînent, y compris dans l’Hexagone, des officiers de l’armée saoudienne. Une activité qu’elles n’ont pas arrêtée depuis le début de l’intervention militaire au Yémen. Bien au contraire.

Depuis le début de son intervention militaire au Yémen en 2015, accusée par l’ONU de provoquer « la pire crise humanitaire du XXIe siècle », l’Arabie saoudite utilise des avions, des blindés, des navires ou encore des missiles qui lui ont été vendus ces dernières années par la France (lire iciici ou ), provoquant l’indignation répétée des ONG de défense des droits humains.

Mais la monarchie peut également compter, plus discrètement encore, sur le savoir-faire français pour former ses troupes de combat. Selon une enquête coordonnée par le média néerlandais Lighthouse Reports, avec le soutien d’Arte et Mediapart, des entreprises de l’Hexagone participent à la formation de soldats saoudiens sur des compétences essentielles pour son intervention militaire.

Des instituts de formation interviennent notamment auprès d’officiers saoudiens, malgré la guerre au Yémen, pour leur apprendre à manipuler des canons Caesar, selon des documents et témoignages de formateurs.

Produits par Nexter, une entreprise détenue par l’État français, les Caesar, des obusiers à longue portée montés sur des camions tout-terrain, ont été livrés par dizaines à l’Arabie saoudite ces dernières années : depuis 2010, 132 modèles ont été envoyés, selon le Sipri, un institut suédois spécialisé dans les transferts d’armements, et d’autres livraisons sont prévues jusqu’en 2023. C’est dans le cadre de l’exécution de ces contrats que des formations pratiques sont dispensées par du personnel français pour apprendre aux soldats saoudiens à utiliser les canons.

Et ce alors même que près de 50 de ces obusiers sont déployés dans des zones pouvant atteindre les populations civiles au Yémen, selon une note confidentielle de 2018 de la Direction du renseignement militaire (DRM), révélée par Disclose. Le rapport de la DRM relevait précisément que la « population concernée par les tirs d’artillerie potentiels » était alors de « 436 370 personnes ».

Les formations à l’usage des canons Caesar ont notamment été dispensées par la société Défense conseil international (DCI) – dont l’État français est le premier actionnaire, avec plus de 50 % des parts – dans son centre international de formation, situé à Draguignan, dans le Var. À Commercy, dans la Meuse, l’entreprise belge John Cockerill exploite aussi un centre de formation de tireurs canons pour soldats saoudiens, comme l’a révélé Amnesty International en juillet 2020.

Interrogée, la société DCI n’a pas répondu à nos questions sur ses relations contractuelles avec les forces saoudiennes (voir en Boîte noire). Le gouvernement explique pour sa part qu’il exerce « son contrôle à un double niveau » pour les formations opérationnelles de soldats saoudiens : les entreprises qui les réalisent doivent bénéficier d’une « autorisation de fabrication, de commerce et d’intermédiation (AFCI) » délivrée par le ministère des armées, mais aussi faire l’objet d’une autorisation d’exportation garantissant qu’elles « ne contreviennent ni aux engagements internationaux de la France, ni aux embargos décidés par les organisations internationales ».

Le gouvernement explique aussi que « les risques d’emploi contre les populations civiles sont systématiquement évalués », quitte à prendre – sans en préciser le contenu, ni dire si cela a déjà été fait – « des mesures de remédiation des risques d’utilisation inappropriée ».

Les autorités rappellent enfin que « l’existence de menaces contre le territoire saoudien est avérée », en évoquant notamment « les attaques lancées sur les installations pétrolières saoudiennes en septembre 2019 ». Elles ne disent par contre rien des canons Caesar dont le positionnement à la frontière yéménite est prouvé.

En plus de la note de la DRM de 2018, le groupe d’experts des Nations unies sur le Yémen a fait part en septembre 2020 de sa « préoccupation » (lire ici) quant au fait que les tirs imprécis, tels que ceux réalisés par les canons Caesar, peuvent donner « lieu à des pertes civiles importantes ».

L’ONG yéménite Mwatana for Human Rights a pour sa part recensé de nombreux incidents liés à l’utilisation de l’artillerie saoudienne qui auraient provoqué la mort de civils, adultes et enfants. « Cette guerre dure depuis trop longtemps, six ans de conflits incessants et de violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme commis contre le peuple yéménite sont simplement ignorés et ne peuvent être ignorés. La communauté internationale ne peut pas dire que nous “ne savions pas” », s’inquiète Ardi Imseis, professeur de droit à l’université Queen’s de Toronto et membre du groupe d’experts de l’ONU.

Ce contexte a poussé certains pays exportateurs à réagir de manière différente, en prenant plus de précautions, même si « peu de pays ont choisi d’être plus restrictifs à l’égard des exportations d’armes vers l’Arabie saoudite », explique Pieter Wezeman, chercheur à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), qui cite les exemples de « l’Allemagne, la Suède, la Finlande, la Norvège et les Pays-Bas ». En Belgique, le Conseil d’État a récemment suspendu plusieurs licences d’autorisations d’exportation à destination de la Saudi National Guard (SANG), en considérant qu’« il ne peut être exclu qu’il y ait un risque réel pour les armes d’être utilisées dans le contexte du conflit au Yémen ou pour contribuer à la répression interne ».

Même lorsqu’elles ont des autorisations étatiques, les entreprises sont également tenues à plusieurs obligations. Elles doivent par exemple, selon les « principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme » (à lire ici)« éviter de causer ou de contribuer à des incidences négatives sur les droits de l’homme », et adopter un « processus de diligence raisonnable pour identifier leurs incidences sur les droits de l’homme ».

En d’autres termes, DCI est tenue de contrôler en interne les effets des formations qu’elle dispense et de mettre fin aux relations commerciales qui pourraient porter atteinte aux droits de l’homme.

Les formations dispensées par DCI aux forces saoudiennes apparaissent notamment dans un film promotionnel de l’entreprise diffusé en 2018. Selon nos recherches, le film correspond à une formation pour l’utilisation de canons Caesar qui a été offerte en 2017 à des officiers de la SANG dans son centre international (CIF-D), intégré depuis 2013 aux écoles militaires de l’armée française installées à Draguignan.

Curieusement, les soldats saoudiens ne s’entraînent pas sur un modèle d’entraînement fourni par le fabricant mais sur un canon appartenant à l’armée française, ainsi que le montre sa plaque d’immatriculation. Le matériel, qui possède le numéro 6081-0367, a été utilisé dans au moins deux défilés du 14-Juillet à Draguignan, en 2013 et 2018. Dans quel cadre se fait cette mise à disposition de matériel ? DCI et le gouvernement ne nous ont pas répondu sur ce point.

À Draguignan, les officiers s’entraînent aussi à utiliser le logiciel d’Automatisation des tirs et des liaisons de l’artillerie sol/sol (ATLAS), produit par le français Thalès, qui est un système électronique d’information et de gestion de tir installé sur les canons Caesar lorsqu’ils sont livrés. Selon la vidéo de DCI, les soldats sont aussi formés sur un simulateur pour Mistral Manpads, un missile sol-air courte distance fabriqué par le français MBDA.

Les entreprises françaises avaient misé sur un concurrent de MBS

Selon le rapport annuel 2016 de DCI, la formation (artillerie et défense sol-air) des officiers de la SANG a débuté en septembre de cette année-là, alors même que l’intervention au Yémen avait déjà commencé. « Grâce à ses capacités de projection, le CIF-D complète ce cursus en France par des formations collectives in situ avec la réalisation de manœuvres en situation opérationnelle », ajoute aussi le rapport. Ce qu’ont confirmé à Mediapart plusieurs formateurs ayant opéré en Arabie saoudite.

 

Après avoir passé plus de dix ans dans l’armée française, Jean* a été recruté par DCI grâce au « bouche à oreille » « Un ancien collègue m’a appelé, il m’a dit : “J’ai donné ton nom à DCI parce que je savais que tes compétences matchaient et que tu es au vert” », explique-t-il. Recruté au terme d’un entretien d’embauche de plusieurs heures, il est envoyé jusqu’à la fin 2017 sur une base saoudienne située dans une « région un peu isolée » du Royaume. Il ne s’est jamais rendu sur le front yéménite et a mené des formations sur des questions liées au renseignement, pas à l’artillerie.

« J’avais travaillé dans d’autres pays du Golfe mais jamais en Arabie saoudite. C’est un pays qui fait parler de lui, qui est très loin du nôtre au sujet des libertés, des mœurs, etc. Donc c’était très enrichissant, autant humainement que professionnellement », témoigne-t-il.

La mission est également intéressante d’un point de vue financier : « Vous avez des salaires de cadre expatrié, donc vous êtes pas mal on va dire », résume-t-il, même si cela « demande des sacrifices personnels et familiaux ». Sans compter que cette expérience est venue rompre un quotidien un peu trop monotone depuis qu’il avait quitté l’armée : « Pour nous qui avons vécu des choses un petit peu extraordinaires, on s’embête un peu quand on revient à la vie civile. Là, on garde un petit peu cette fibre militaire, cette ambiance dans laquelle on se sent bien et on apprend toujours », raconte l’ancien soldat.

En Arabie saoudite, le Français formait des membres des forces spéciales saoudiennes dont il savait, pour certains d’entre eux, qu’ils rejoindraient ensuite le front yéménite. « On n’en parle pas trop mais voilà, on sait très bien que les mecs, on les forme et direct, ils partent. Il y en avait, en discutant avec eux, ils finissaient la formation et ils partaient sur les zones de combat, on le savait très bien », explique-t-il, estimant leur proportion à un tiers d’une promotion.

Cette situation n’a pas provoqué chez lui de questionnement sur le sens de sa mission. « Effectivement, il y a des morts au Yémen, il y a la famine, c’est la misère, mais c’est la guerre. Dans quelle guerre ça n’a pas existé ? », interroge Jean. « C’est malheureux. Moi je ne me sens pas responsable à partir du moment où c’est quelque chose qui ne nous regarde pas. […] Effectivement, oui c’est une guerre, c’est le peuple qui souffre le plus, comme dans tous les conflits. Si ce n’est pas nous qui prenons ces contrats, ce sera d’autres pays de toute façon. Je préfère y aller moi et faire les choses bien, avec mon esprit critique, ma façon de faire à la française. Si ce n’est pas nous qui le faisons, ça sera d’autres de toute façon », développe-t-il.

Sa formation s’est arrêtée fin 2017, plus tôt que prévu, à la suite de l’accession au pouvoir, quelques mois plus tôt, de Mohamed Ben Salmane. « Le nouveau roi était plutôt pro-américain, donc DCI a perdu le contrat », indique-t-il. Sur la base saoudienne, Jean estime à une « petite centaine de personnes », tous pôles confondus, le nombre d’employés de DCI présents sur place.

Plusieurs formations se sont ainsi arrêtées en 2018, mais DCI est tout de même resté présent en Arabie saoudite pour honorer certains contrats. Les cursus pour les canons Caesar sont-ils toujours d’actualité ? L’entreprise n’a pas voulu nous le dire. 

D’autres entreprises continuent d’opérer sur place. C’est notamment le cas d’ISD qui fonctionne comme une agence d’intérim pour des spécialistes de l’armement issus de l’armée française, selon Nicolas*, un autre formateur ayant travaillé en Arabie saoudite jusqu’en 2015. « C’est un monde compliqué, les ressources qualifiées sont rares », témoigne-t-il.

En Arabie saoudite, ISD travaille notamment pour Nexter. Sollicitées, aucune des deux entreprises n’a répondu à nos questions.

Selon Nicolas, ISD est chargé de la formation technique des officiers de la Saudi National Guard (SANG) sur les canons Caesar, tandis que DCI prend en charge la partie militaire « dans des conditions de guerre ». Comme Jean, le formateur raconte qu’il était personnellement « absolument » au courant qu’il formait des soldats qui seraient ensuite déployés au Yémen.

Les contacts entre la Saudi National Guard et les entreprises de l’Hexagone auraient, selon lui, été facilités par la proximité entre plusieurs Français et le prince Moutaïb Ben Abdallah, qui a dirigé la SANG de 2010 à 2013, avant de devenir ministre de la Garde nationale.

Les patrons français du cabinet Caesar International, domicilié à Dubaï et qui réalise des opérations de maintenance sur les canons Caesar saoudiens, étaient « très, très proches » de Moutaïb Ben Abdallah, souligne-t-il, confirmant une information déjà évoquée dans Intelligence Online ou dans le livre Nos très chers émirs (éditions Michel Lafon, 2016). Mais comme Jean, Nicolas estime que la prise de pouvoir de MBS en 2017 – aux dépens de Moutaïb qui fut arrêté avant d’être libéré sous caution – n’a pas arrangé les affaires des Français, confrontés à la concurrence américaine, malgré les courbettes diplomatiques de Paris.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

 

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 06:32

 

Des annonces très politiques pleuvent à Jérusalem : fin octobre, on apprenait l’expropriation de 200 commerces palestiniens à Jérusalem-Est afin de faire place nette pour un vaste complexe israélien technologique, touristique et commercial. Plus récemment, c’est le projet de construction de 96 logements dans la colonie de Ramat Shlomo qui ressurgit : il avait été annoncé en 2010 lors d’une visite en Israël de Joe Biden (Vice-président de l’époque), ce qui avait provoqué la colère de Biden et de l’administration Obama (le projet avait alors été gelé). Dimanche 15 novembre, ce sont 1200 logements qui sont annoncés dans la colonie de Givat Hamatos, projet destiné à isoler encore plus Bethléem de Jérusalem. Parallèlement les ordres de démolitions et d’expropriations tombent dans les quartiers palestiniens de Sheikh Jarrah et de Silwan.

Année de l’annonce du plan Trump et de l’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies, l’année 2020 est une année noire pour la Palestine : records de constructions dans les colonies, records de confiscation de terres, records de destructions et particulièrement à Jérusalem où la politique israélienne de nettoyage ethnique se poursuit à grande vitesse et à bas bruit. Une politique planifiée depuis des décennies : impossibilité de construire, destruction d’habitat, vol de terres et de biens, construction massive de colonies économiques et de peuplement, transfert forcé de population, répression de toute opposition. L’objectif d’Israël est clair : rendre la vie des Palestiniens impossible pour les forcer à partir. Ils sont privés de tout droit élémentaire : droit à l’éducation, à la santé, droit de se déplacer et de vivre en famille, droit de pratiquer leur mode de vie et d’accéder à leurs lieux de culte.

Au cœur de ces politiques de nettoyage ethnique, les lois édictées par Israël depuis plus de 70 ans. C’est particulièrement le cas à Jérusalem où les Palestiniens, considérés comme des étrangers sur leur propre terre, sont soumis au bon vouloir d’Israël qui décide de qui a le droit d’y vivre ou pas. Dans sa loi du 8 mars 2018 Israël prétend bannir de Jérusalem les Palestiniens pour « défaut d’allégeance ».

C’est cette menace qui pèse aujourd’hui sur Salah Hamouri, avocat franco-palestinien, déjà enfermé pendant 9 ans au total dans les prisons israéliennes. Israël s’acharne sur lui espérant le faire renoncer à vivre sur sa terre natale à Jérusalem. Outre les emprisonnements arbitraires, Salah Hamouri est victime de l’interdiction qui est faite à sa femme et à son fils – en France actuellement - de le rejoindre à Jérusalem.

À deux mois de l’installation de la nouvelle administration étasunienne Netanyahou fait ce qu’il sait faire le mieux : rapport de force, politique de la terre brûlée et du fait accompli. Que Biden ne reconnaisse pas les colonies comme légales - contrairement à Trump et Pompeo - cela lui importe peu, le message est clair : le nettoyage ethnique à Jérusalem continue ! L’annonce par Biden du maintien de l’ambassade étasunienne à Jérusalem ne peut que l’encourager.

La situation des Palestiniens de Jérusalem ne peut plus être ignorée, celle de Salah Hamouri non plus. Il faut absolument arrêter Netanyahou et protéger les Palestiniens vivant sous occupation israélienne. La France doit prendre toute sa part pour que soit mis fin à l’occupation de Jérusalem-Est et au nettoyage ethnique dont sont victimes les Palestiniens de Jérusalem et particulièrement notre compatriote Salah Hamouri. Il doit pouvoir vivre avec sa famille à Jérusalem sans être harcelé en permanence par les autorités israéliennes.

L’AFPS engage ce jour une campagne en direction des parlementaires et des autorités françaises pour qu’elles mettent tout en œuvre dans ce sens.

Le Bureau national de l’AFPS

16 novembre 2020

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 08:23
Bien public mondial. L’Afrique du Sud et l’Inde contre-attaquent sur l’accès aux vaccins - L'Humanité, 20 novembre 2020

 

Bien public mondial. L’Afrique du Sud et l’Inde contre-attaquent sur l’accès aux vaccins

Vendredi 20 Novembre 2020

À l’Organisation mondiale du commerce, une résolution des deux pays, examinée ce vendredi, propose de suspendre la propriété intellectuelle par temps de pandémie. L’Union européenne et la France, en particulier, ont l’opportunité concrète de sortir de leur duplicité pour choisir la vie avant les profits de Big Pharma.

L’aveu est passé sous les radars, et ce serait fort dommage qu’il le reste. Les déclarations lénifiantes d’Ursula von der Leyen, la présidente  de la Commission, ou ­d’Emmanuel Macron, le président français, nul ne les ignore : le vaccin contre le ­Covid-19 devra être un « bien public mondial », répètent-ils depuis des mois. Très bien, mais qu’est-ce qu’ils entendent, au fond ? Fin octobre, Stella Kyriakides, la commissaire à la Santé, a, dans une ­réponse écrite à l’eurodéputé Marc Botenga (PTB), membre du groupe parlementaire de la Gauche unitaire européenne  (GUE-NGL), levé toute ambiguïté et ­démontré l’hypocrisie intrinsèque de Bruxelles dans cette affaire. « La notion de bien commun universel souligne l’importance pour l’humanité de trouver un vaccin qui pourra être utilisé pour la prévention du Covid-19, une infection qui ne connaît pas de frontières », plaide-t-elle d’abord. Avant d’être catégorique sur la portée réelle du slogan, inexistante selon elle : « Ce n’est pas un concept juridique entraînant des conséquences juridiques, en particulier dans le contexte des droits de   propriété intellectuelle, évacue Stella ­Kyriakides. Un système efficace de propriété intellectuelle est crucial pour garantir les incitations au développement de vaccins innovants. »

À  l’OMS, l’Union européenne a délibérément loupé le coche

En somme, quoi qu’il arrive dans la pandémie sans précédent que nous connaissons, le vaccin pourra, pour l’Union européenne, et donc pour la France, devenir un « bien public mondial »… Mais seulement une fois que les actionnaires des multinationales pharmaceutiques occidentales, campés sur leurs portefeuilles de brevets, auront ­ramassé le pactole. Et que les États les plus riches, après avoir payé les recherches publiques nécessaires depuis des décennies, subventionné massivement les développements actuels, les essais cliniques, les unités de production et les circuits logistiques, ou encore accepté de prendre en charge, pour l’avenir, les risques liés aux effets secondaires encore inconnus, auront raflé les premiers stocks pour leur propre compte…

Comme l’Humanité l’a établi cette semaine, les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Suisse, le Japon, le Canada et l’Australie peuvent d’ores et déjà compter sur près de 6 milliards de doses des différents vaccins élaborés par les mastodontes américains et européens, tandis que 92 pays moins riches, avec une population globale de 3,9 milliards de personnes, seront condamnés à se ­partager les rebuts – 500 millions de doses précommandées – à travers le Covax, le mécanisme de ­mutualisation non contraignante mis en place sous l’égide de l’Organisation ­mondiale de la santé (OMS).

En réalité, à chaque étape, jusqu’à présent, l’Union européenne a délibérément loupé le coche pour assurer un vaccin sûr, ­efficace, universel, abordable et accessible partout dans le monde. Cela a été le cas, en particulier, à l’OMS. Certes, à la différence des États-Unis de Trump qui ont engagé une procédure visant à sortir de l’institution multilatérale, Bruxelles s’implique financièrement dans l’outil public-privé, baptisé ACT Accelerator, dont dépend notamment le Covax. Mais, en dehors de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et du Portugal, les États membres – dont la France – et l’UE, en tant que telle, ont boycotté l’initiative bien plus ambitieuse et volontariste, connue sous l’acronyme C-TAP, qui devait déboucher sur une plateforme d’échanges de savoir-faire et de brevets pour toutes les technologies, les vaccins et les traitements contre le Covid-19 (lire nos éditions des 29 mai et 12 juin).

Introduire des dérogations temporaires aux brevets

Une nouvelle opportunité historique de faire du vaccin un réel bien public mondial s’ouvre désormais à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et c’est peut-être la dernière avant la catastrophe d’une gestion en mode sauve qui peut… Ce vendredi, au cours d’une réunion de son conseil dédiée aux aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (Adpic ou Trips en anglais), une proposition déterminante, formulée par l’Afrique du Sud et l’Inde, rejoints par le Kenya et l’Eswatini (ex-Swaziland), doit être examinée. Dans un champ forcément très technique, le texte vise à introduire des « dérogations à certaines dispositions de l’accord sur la propriété ­intellectuelle pour la prévention, l’endiguement et le traitement du Covid-19 ». La résolution considère que les brevets, le droit d’auteur ou la protection des savoir-faire ne doivent pas créer « d’obstacles à l’accès en temps utile à des produits médicaux abordables, y compris les vaccins et les médicaments, ni à l’intensification de la recherche, du déve­loppement, de la fabrication et de la fourniture de produits médicaux essentiels ».

L’Inde, forte de son statut d’« atelier du monde » pour les médicaments, et l’Afrique du Sud, en pointe depuis les batailles héroïques de Mandela pour l’accès au traitement contre le sida, proposent de suspendre toutes les dispositions qui protègent les intérêts privés des grandes multinationales pharmaceutiques et biomédicales « jusqu’à ce qu’une vaccination largement répandue soit en place à l’échelle mondiale et que la majorité de la population mondiale soit immunisée ». Représentant sud-africain à l’OMC, Mustaqeem de Gama défend cette perspective avec éloquence : « On va avoir besoin de plus de vaccins, pas de moins, ce qui doit amener à amplifier la production mondiale. Je n’arrive pas à comprendre que les gouvernements du monde entier ne soient que capables de sous-traiter leurs responsabilités, en matière de santé publique, à une poignée d’entreprises qui les retiennent en otages… »

Faute d’accord, l’Afrique du Sud demandera un vote à l’OMC

En quelques semaines, cette proposition a déjà reçu le soutien ferme de 99 États membres de l’OMC (sur un total de 164), du Nigeria à l’Argentine, en passant par l’Égypte, le Venezuela, le Pakistan et l’Indonésie. La Chine se dit ouverte à la discussion sur cette dérogation temporaire. Un seul bloc est vraiment hostile : les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Suisse, le Canada, le Japon et l’Australie, soit tous les pays qui monopolisent les premières doses de vaccin… À cette étape, dans son argumentaire en réponse à la proposition de l’Inde et l’Afrique du Sud, Bruxelles continue à défendre contre l’évidence l’idée que le régime des brevets « ne constitue en aucun cas un obstacle pour les médicaments et les technologies face au Covid-19 ». 

Dans une enceinte comme l’OMC, où le consensus est généralement recherché, l’Afrique du Sud a prévenu ces derniers jours : faute d’accord, elle pourrait aller jusqu’à demander un vote et, dans ce cas, elle a, de l’avis général, de bonnes chances de l’emporter car il lui suffit de convaincre un peu plus d’une vingtaine de pays supplémentaires pour dépasser le seuil majoritaire de 75 % des États membres… Codirecteur de la campagne pour l’accès aux médicaments de Médecins sans frontières, Sidney Wong lance un défi qui devrait siffler aux oreilles des dirigeants européens : « Les gouvernements doivent se demander de quel côté de l’Histoire ils veulent se trouver quand les livres sur cette pandémie ­seront écrits. » 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 08:13
États-Unis. La gauche alerte sur le lobbying de la Big Tech (L'Humanité, Bruno Odent, 20 novembre 2020)

États-Unis. La gauche alerte sur le lobbying de la Big Tech

Vendredi 20 Novembre 2020

La jeune élue du Congrès Alexandria Ocasio-Cortez s’alarme des dérégulations exigées par Uber & Co et de leurs relais dans l’équipe Biden.

 

Elle fut sans doute l’une de ceux qui auront le moins ménagé leurs efforts pour « faire voter » dans les quartiers populaires et débarquer le président d’extrême droite, Donald Trump. Pourtant, Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), réélue haut la main le 3 novembre à la Chambre des ­représentants, est taraudée aujourd’hui par l’inquiétude. Elle dénonce le forcing de la Big Tech en vue d’étendre la dérégulation d’un droit du travail, déjà bien malmené dans le pays. Ces géants de l’Internet peuvent s’appuyer sur le succès obtenu par Uber et consorts dans un référendum en Californie contre les garanties et protections sociales des chauffeurs ou autres travailleurs adhérant à leurs plateformes. Surtout, leurs hommes exercent une influence déjà notoire au sein de l’équipe Biden en cours de constitution.

Les chauffeurs ramenés à un statut d’autoentrepreneurs

AOC a tenu meeting, il y a quelques jours à New York, dans sa circonscription très populaire qui englobe des quartiers du Bronx et du Queens, pour alerter contre une extension rapide à tous les États-Unis des dispositions antisociales de « la proposition 22 », validée lors des scrutins du 3 novembre par les électeurs californiens. « Je suis très inquiète du rôle que va pouvoir jouer la direction d’Uber auprès de cette administration après ce qui est arrivé en Californie ! » a lancé la jeune femme proche de Bernie Sanders. La légis­lation californienne adoptée en 2019 et torpillée par le référendum tentait de garantir aux employés du secteur congés ­maladie, paiement d’heures supplémentaires et accès à une assurance-­chômage. Tout cela est balayé par la proposition 22, qui ramène les chauffeurs et autres intervenants au statut d’autoentrepreneurs contractuels, donc corvéables à merci.

Un grand nombre de chauffeurs qui habitent dans la circonscription 14 d’Ocasio-Cortez à New York, travaillent pour diverses compagnies de taxis, sont souvent, des « app drivers (conducteurs fonctionnant avec une appli) qui, dit-elle, seraient en première ligne » d’une généralisation de la dérégulation. Or celle-ci est ouvertement revendiquée, depuis le lendemain des scrutins du 3 novembre, par les dirigeants des compagnies Uber, Lyft, DoorDash, Instacart ou Postmates qui ont dépensé la bagatelle de 200 millions de dollars en publicités politiques en Californie, rejoignant les outrances des élections 2020 où ont été enregistrés quelque 14 milliards de dollars de dépenses cumulées, record historique.

Uber se sent pousser des ailes

L’un des grands dirigeants d’Uber, parti­culièrement engagé dans cette campagne californienne et ses suites, est un certain Tony West, un avocat d’affaires. Signe particulier : l’homme est depuis 2003 l’un des principaux conseillers de la vice-présidente Kamala Harris, qu’il a accompagnée tout au long de sa carrière politique. Il est même, accessoirement, devenu son beau-frère. Sans nommer directement West, AOC a explicité devant ses électeurs à New York que ses raisons de tirer l’alarme tiennent « aux représentants venus de la Big Tech (dans l’équipe Biden), ce qui va avoir un effet incroyablement dommageable sur les droits et le monde du travail ». Et, en effet, hormis West, l’équipe de transition de Biden a recruté un certain Matt Olsen, un autre représentant de haut vol d’Uber Technologies Inc.

Uber se sent pousser des ailes et exprime publiquement le souhait de voir la déréglementation votée en Californie « devenir non seulement la norme aux États-Unis, mais dans le monde entier ». C’est dire combien le combat déclenché par Alexandria Ocasio-Cortez acquiert une dimension pleinement internationale. 

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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 06:17

 

La séance d’ouverture du forum européen, le 8 novembre dernier, est largement revenue sur l’urgence d’une autre utilisation de l’argent pour lutter contre la domination du capital en Europe et pour ouvrir des brèches dans la construction capitaliste de l’UE.

 

 

La semaine passée fut marquée par deux évènements importants de ce point de vue. L’ « accord », présenté comme « historique », entre le Conseil et le Parlement européen, se solde par l’ajout de 16 milliards au budget pluriannuel de l’UE pour les années 2021-2027. Cela demeure insuffisant par rapport à l’ampleur de la crise européenne, sanitaire, économique et sociale. Les fonds alloués pour la santé avaient été quasiment supprimés du budget de l’UE et transférés dans le programme de « relance » de 750 milliards d’euros, limité dans le temps, par la décision du Conseil européen du 20 juillet dernier. La nouvelle mouture adoptée la semaine dernière alloue seulement, au total, et pour six ans, la somme de 5 milliards d’euros à la santé, contre les 9,4 milliards qui figuraient dans la toute première proposition. L’accord soi-disant « historique » se traduit donc par une division par deux du budget européen sur la santé et reste dans la logique initiale d’un budget de l’UE adossé à un plan de relance gravement sous-dimensionné, et financé en grande partie par un endettement remboursable sur les marchés financiers. Les demandes formulées, par exemple, par le gouvernement espagnol en avril dernier, d’un plan de relance chiffré à 1 500 milliards et financé par de la dette perpétuelle, donc non remboursée, demeurent lettre morte.

Cet « accord » a été précédé par un appel commun, passé inaperçu, de trois gouvernements, les Pays-Bas, la Suède et la Roumanie, à constituer une nouvelle institution de l’UE, une « structure permanente de coordination de crise » dont l’objectif n’est pas de répondre aux besoins des peuples mais d’empêcher « des ruptures du Marché unique », c’est-à-dire de protéger la sacro-sainte règle capitaliste de la concurrence libre au sein de l’UE. Cette proposition provient de gouvernements qui s’opposent à l’émission de dettes communes à l’UE et qui cherchent à en proposer une alternative.

Ces deux évènements illustrent à la fois l’absence de projet commun des bourgeoisies européennes pour sortir de la crise européenne et la volonté de protéger, voire de relancer, l’intégration capitaliste européenne, par des biais contradictoires. Entre E. Macron qui cherche à faire du plan de « relance » une ébauche de la « souveraineté européenne » et qui prépare une conférence européenne fin 2021 dans l’espoir de lancer le processus d’un nouveau traité européen, A. Merkel et la bourgeoisie allemande qui cherchent à éviter l’effondrement de la zone Euro et qui sont contraints à des bouger tactiques et, espèrent-ils, temporaires, un ensemble de bourgeoisies au nord du continent qui veulent à tout prix défendre le libre-échange, des gouvernements d’Europe de l’Est qui piétinent en même temps les droits fondamentaux, et les pays du sud, dont la crise renforce le caractère périphérique, les divergences s’accentuent dans les classes dirigeantes européennes. Mais elles se retrouvent sur la nécessité de maintenir la domination du capital sur l’Europe et la logique néolibérale de la construction européenne, représentée par les traités européens, l’indépendance et les missions de la BCE, les règles de surveillance budgétaires, qui sont atténuées mais maintenues, et le carcan de la dette publique. La question de l’utilisation de l’argent, qu’il procède de l’UE ou de la BCE, celle de la dette publique, et celle de la lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux sont plus centrales que jamais. La fraude et l’évasion fiscale représentent en Europe une somme bien supérieure au plan de « relance » de l’UE. Tout comme est centrale la nécessité du contrôle démocratique, par les peuples et des nations, sur l’argent, pour le réorienter des banques aux citoyens, vers la santé, l’emploi et les services publics. C’est une bataille centrale de rapports de force de classes en Europe. 

Le 4e forum européen des forces de gauche, progressistes et écologistes a vocation à poser ses questions centrales et à travailler à des initiatives communes montrant qu’il est possible de changer de logique, d’ouvrir des brèches dans la construction libérale-capitaliste européenne en associant la question sociale, la question écologique et la question de l’exercice de la souveraineté démocratique des peuples et des nations, et de faire bouger les rapports de force.

Un débat sera donc important dans le calendrier : le 26 novembre, de 18 h à 20 h, sur « Quel nouveau modèle de production et de travail face à l’explosion du chômage ? » avec la participation de Fabien Roussel.

Le programme complet est à retrouver et les inscriptions se font sur le site du forum : https://europeanforum.eu/ 

Vincent Boulet, adjoint au secteur international/Europe

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 09:32
Manuela d'Avila (photo wikipédia)

Manuela d'Avila (photo wikipédia)

Municipales au Brésil: Manuela d'Avila, espoir de la gauche à Porto Alegre

En tête des sondages dans la capitale de l'Etat de Rio Grande do Sul, la jeune communiste tente de polir son image.

Début d'un article dans Le Monde, 13 novembre 2020 - Bruno Meyerfeld

Tant pis pour le mercure qui monte et l'épidémie qui flambe : en ce brûlant après-midi d'octobre, en pleine crise sanitaire, Manuela d'Avila a la pêche. Joviale, la candidate de gauche à la mairie de Porto Alegre s'installe dans ses bureaux et retire le masque, dévoilant un large sourire. Avec cette étrange campagne menée essentiellement sur les réseaux sociaux (Covid-19 oblige), "On gagne beaucoup de temps! C'est très pratique. On évite tous les évènements inutiles" se réjouit-elle.

A 39 ans, la jeune femme a de quoi être enthousiaste : tous les sondages la donnent en tête, avec 27 % des voix au premier tour et victorieuse au second, loin devant ses adversaires de droite et du centre. Communiste, féministe, engagée sur les droits humains et les minorités, Manuela d’Avila incarne la jeunesse et les espoirs de gauche dans la capitale du Rio Grande do Sul, à rebours de Jair Bolsonaro et de l’extrême droite au pouvoir.

"Manu" (son surnom) est loin d'être une nouvelle venue en politique. Dans le monde communiste, ce serait même plutôt une apparatchik: déjà candidate (malheureuse) par deux fois à la mairie de Porto Alegre, Manuela d'Avila fut élue en 2004, à 23 ans, conseillère municipale (la plus jeune de l'histoire de la ville) puis successivement députée fédérale (2007-2015) et régionale (2015-2019). C'est elle tout naturellement que Fernando Haddad, le candidat du Parti des Travailleurs (PT) à la présidentielle de 2018, choisit comme colistière, au poste de vice-présidente... 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 09:30
Les chiffres qui tuent.
45% de fréquentation en plus au Secours Populaire depuis la crise du Covid, 1,3 millions de personnes, et 1,4 millions de personnes accompagnées aussi par le Secours Catholique. Un million de chômeurs en plus, un million de personnes qui ont basculé dans la pauvreté. La moitié des chômeurs qui ne sont pas indemnisés. Des français les plus modestes qui une fois payé les charges de leur maison (loyers, électricité, eau, chauffage, télécommunications) vivent pour le reste avec entre 2 et 9 euros par jour et par personne (étude du secours catholique présentée dans L'Humanité le jeudi 12 novembre).
Pendant ce temps, les 2189 milliardaires dans le monde ont connu une hausse de leur richesse de 24% entre avril et juillet 2020 pour constituer un total de 10200 milliards de dollars.
Les 25 plus riches ont vu leur richesse augmenter de 255 milliards de dollars entre mi-mars et fin mai 2020.
Le contraste est saisissant : ceux qui sont déjà riches s’enrichissent quand les pauvres s’appauvrissent. Les entreprises licencient à tour de bras pendant que les actionnaires continueront de percevoir leurs dividendes auprès de nombreuses sociétés, démontant ainsi que la financiarisation de l’économie phagocyte l’économie réelle au profit de quelques-uns.
Comment, dans ce contexte, comprendre et accepter que le gouvernement continue de verser des aides diverses et variées à des entreprises sans exiger la moindre contrepartie en terme d’emplois, de formation ou d’investissement ? Comment accepter que les riches sont exonérés de tout effort de solidarité nationale? C'est le Secours Catholique qui l'annonce cette semaine, sous Macron, le Pouvoir d'achat des 0,1% les plus aisés a crû de 27%.
On va continuer à accepter ça longtemps?

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:59
Le scandale de l'immobilisation des navires de sauvetage en Italie alors que de nouveaux migrants meurent chaque jour noyés en Méditerranée
Le scandale de l'immobilisation des navires de sauvetage en Italie alors que de nouveaux migrants meurent chaque jour noyés en Méditerranée

Vendredi 13 novembre, une fois de plus, plus de 100 migrants sont morts noyés au large de la Libye. Et encore, ce ne sont que les drames connus.

Un drame de plus donc à mettre au crédit d'une politique d'immigration européenne déshumanisée, contraires aux Droits de l'Homme. 

De nombreuses embarcations de fortune partent actuellement d'Afrique du Nord vers l'Europe, et un seul bateau de sauvetage circule entre l'Italie, la Tunisie et la Libye, 6 autres étant bloqués à quai comme ici a Porto Empedocle près d'Agrigente au sud de la Sicile (photos du mois d'août du Sea Watch et de l'Océan Viking bloqués administrativement au port) en Sicile par le gouvernement italien, sur une orientation d'anti-immigration qui est confortée par l'attitude de ses voisins européens.

Continuer à interdire l'accès à la mer de ces bateaux de sauveteurs d'ONG c'est encore condamner des centaines de réfugiés à la noyade. C'est un crime, de la non assistance à personnes en danger.

Une pétition internationale est actuellement disponible sur Change.org pour dénoncer ce scandale humanitaire et humain.

https://www.change.org/p/lib%C3%A9rez-l-ocean-viking-2

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 05:53

 

Lourd du symbole colonial, le franc CFA – le franc de la Communauté financière africaine – sera remplacé par l’eco. Mais ce changement de monnaie mettra-il réellement fin à la domination monétaire et coloniale de la France sur une partie importante du continent africain ?

*Ndongo Samba Sylla est économiste du développement sénégalais. Auteur avec Fanny Pigeaud de l’Arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA.

DU DÉNI À LA RECONNAISSANCE ?

« Créé officiellement le 26 décembre 1945 par la France du général de Gaulle, le franc CFA était la dernière monnaie coloniale ayant cours », a souligné le journal le Monde à la suite de l’adoption, le 20 mai 2020, par le gouvernement français, du projet de loi relatif à la révision de l’accord de coopération monétaire entre la France et les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Après des décennies de déni systématique, il est instructif de voir ce journal centriste reconnaître, enfin, que le franc CFA est une « monnaie coloniale » partagée par des pays formellement indépendants, depuis 1960 pour la plupart. Jusque-là, ce type de propos était tenu pour « extrémiste » par les médias français, et par le gouvernement français, qui a régulièrement affirmé que le franc CFA est une « monnaie africaine » et donc un « non-sujet » pour la France, comme le soutenait Emmanuel Macron en novembre 2017, à Ouagadougou. L’usage de l’imparfait dans la phrase précitée laisse penser, à tort, que la page du franc CFA a été définitivement tournée. En réalité, le déni du colonialisme monétaire et, plus généralement, des différentes facettes de l’impérialisme français en Afrique a été l’un des sports favoris de l’opinion publique hexagonale, à quelques exceptions près. Le franc CFA n’est pas encore mort. Et, il vaut la peine de le noter : ce n’est pas la « dernière monnaie coloniale ayant cours ». Le franc des colonies françaises du Pacifique (CFP), créé en même temps que le franc CFA et avec les mêmes principes de fonctionnement, est l’unité monétaire de trois ensembles territoriaux sous administration française. Sa dénomination originelle est demeurée inchangée.

LES NON-DITS D’UNE RÉFORME

Le projet de loi relatif au nouvel accord de coopération entre la France et les pays de l’UEMOA est la suite logique de la réforme du franc CFA annoncée à Abidjan, le 21 décembre 2019, par Emmanuel Macron, en compagnie de son homologue ivoirien, Alassane Ouattara. Pour le moment, celle-ci concerne uniquement le franc CFA utilisé en Afrique de l’Ouest, à l’exclusion du franc CFA utilisé par les six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Trois changements principaux sont à l’ordre du jour. Le premier est la fermeture du compte d’opérations, c’est-à-dire du compte courant ouvert au nom de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) dans les livres du Trésor français. En contrepartie de la « garantie de convertibilité » du gouvernement français – sa promesse virtuelle de prêter des euros à la BCEAO en cas d’épuisement de ses réserves de change –, la BCEAO était jusque-là tenue de déposer au moins 50 % de ses réserves de change sur ce compte. Cela ne devrait plus être le cas : la BCEAO aura, en théorie, la possibilité de placer ses avoirs extérieurs où bon lui semble. Cette concession de la part du gouvernement français est une manière de couper court aux nombreuses spéculations et critiques, parfois infondées, autour du compte d’opérations. Elle s’explique également par des raisons financières : depuis quelques années, le taux d’intérêt nominal que le Trésor français offre à la BCEAO est supérieur aux taux quasi nuls auxquels il peut s’endetter sur les marchés internationaux. Il est à préciser que cela n’est pas ni n’a jamais été une faveur faite aux pays africains ; tout au contraire, les taux d’intérêt réels – les taux nominaux ajustés de l’inflation – ont souvent été négatifs. En d’autres termes, c’est comme si les pays africains, jusque-là, payaient la France pour qu’elle leur garde leurs réserves de change !

Le deuxième changement concerne le retrait des représentants français des instances techniques de la BCEAO. Là, également, l’objectif du gouvernement français est de faire taire les critiques récurrentes sur ce point. Mais il est peu probable qu’il y parvienne. Car, en lieu et place des représentants français, le nouvel accord propose la « présence au Comité de politique monétaire de la BCEAO d’une personnalité indépendante et qualifiée nommée intuitu personae par le Conseil des ministres [de l’UEMOA], en concertation avec la France ».

Le dernier changement envisagé consiste à renommer le franc CFA : il devient « eco ». Le souci du gouvernement français et de ses alliés africains de faire oublier au plus vite un sigle honni a justifié cette décision controversée. Au départ, eco est le nom qui a été collectivement retenu par les quinze pays de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), dont les huit de l’UEMOA, pour leur projet de monnaie unique régionale qui remonte à 1983. Eco est d’ailleurs l’apocope d’ECOWAS (soit la traduction anglaise du sigle CEDEAO). Après de nombreux reports, l’eco de la CEDEAO était censé voir le jour en 2020. La feuille de route de la CEDEAO tablait sur un schéma, fort peu réaliste, d’intégration graduelle. Les pays qui rempliraient les critères de convergence – c’est-à-dire les critères d’entrée dans la future zone eco – devaient lancer l’eco en 2020. Apparemment, seul le Togo était dans ce cas. La question qui se pose maintenant est de savoir si les pays de la CEDEAO non membres de l’UEMOA, dont les anglophones, accepteront que ceux de l’UEMOA reprennent le nom eco sans autre forme de procès. En attendant, la rhétorique de la « fin » du franc CFA n’a aucune portée opérationnelle puisque l’eco fiduciaire – la circulation des billets de banque et pièces eco – devra attendre quelques années.

S’il est encore moins justifié de parler de « fin » du franc CFA en Afrique de l’Ouest, c’est parce que les mécanismes qui fondent ce dispositif monétaire colonial sont toujours en place. Une abolition du franc CFA aurait nécessité au moins, symboliquement, la fin de l’accord de coopération monétaire entre la France et les pays de l’UEMOA, c’est-à-dire l’abolition de tout lien formel de subordination monétaire de ces derniers vis-à-vis du Trésor français. Or cet accord a été renouvelé dans l’optique de rendre moins visible la domination monétaire française. La parité fixe avec l’euro, objet majeur de la critique des économistes, a ainsi été maintenue. De même, le Trésor français garde toujours un rôle de « garant », qu’il n’a jamais vraiment exercé, ainsi que le reconnaît, entre les lignes, le projet de loi.

L’esprit de la réforme du franc CFA est « tout changer pour que rien ne change ». C’est le principal enseignement que l’on peut tirer de l’audition de deux techniciens du Trésor français et de la Banque de France par la commission des finances de l’Assemblée nationale française, le 12 février 2020. De leur propre aveu, la réforme a pour objectif de sortir des « irritants politiques » sans affecter les « éléments essentiels »du système CFA, à savoir la parité fixe avec l’euro et la « garantie de convertibilité », une périphrase pour désigner un mécanisme de contrôle destiné à garantir les intérêts économiques français.

L'impérialisme monétaire s'étend sur plus de dix pays africains

L’AFROLIBÉRALISME COMME ALTERNATIVE ?

Avant l’annonce de décembre 2019, on pouvait identifier quatre positions sur la question de la réforme du franc CFA. La première est la perspective du « réformisme symbolique » : on se débarrasse des symboles gênants, mais on garde le cœur du système C’est la position du gouvernement français, c’est celle qui est reflétée dans le projet de loi.

La deuxième est la perspective de ce que l’on pourrait baptiser « réformisme adaptatif ». Elle consiste à sauvegarder le pré carré monétaire en l’adaptant à un contexte marqué par un déclin économique et géopolitique de la France. Les propositions comme celles visant à remplacer les représentants français par des Européens et à ancrer le franc CFA à un panier de monnaies (au lieu du seul euro) s’inscrivent dans cette optique. Mais elles tiennent plus du wishful thinking, d’une pensée magique. Le gouvernement français n’est pas prêt à céder volontairement son influence sur son pré carré et ne peut « octroyer » de garantie dans une monnaie tierce.

Tandis que ces deux premières positions émanent de l’intelligentsia françafricaine, la perspective dominante chez les panafricanistes est ce qu’on pourrait appeler celle de l’« abolitionnisme néolibéral ». De quoi s’agitil ? C’est un projet tout à fait paradoxal mais illustratif de la déshérence intellectuelle d’un panafricanisme contemporain noyé dans les eaux glacées de l’afrolibéralisme. Il consiste à dépasser le franc CFA, à mettre hors jeu la France viaune intégration monétaire d’essence néolibérale dans un cadre régional plus large. En effet, beaucoup d’intellectuels et de mouvements panafricanistes croient, à tort, que la monnaie unique CEDEAO, telle qu’elle a été envisagée jusque-là, est une alternative au franc CFA. Ils éludent le fait que la monnaie unique CEDEAO partage la même philosophie monétaire que le franc CFA, devenu euro CFA à partir de 1994, avec la transposition des critères de Maastricht aux pays de l’UEMOA et de la CEMAC. Or c’est un point que le gouvernement français et son allié ivoirien ont parfaitement compris : au jeu des critères de convergence, les pays de l’UEMOA pris collectivement pourront difficilement se faire battre par le reste des pays de la CEDEAO. La dernière position, qui est la nôtre, est celle de l’« abolitionnisme souverain ». Perspective minoritaire, elle met en avant le fait que les conditions politiques et économiques pour un partage mutuellement bénéfique d’une même monnaie ne sont pas remplies au sein de l’UEMOA, un ensemble qui n’a de justification que celle liée à l’histoire coloniale. Par conséquent, ces conditions seraient encore plus problématiques dans un cadre plus large, comme celui de la CEDEAO, où le commerce intracommunautaire est faible (environ 10 % du commerce total) et dont le PIB est dominé à près de deux tiers par le Nigeria, un des rares pays pétroliers de la zone.

Le franc CFA est une sorte de fossile vivant de la colonisation française

Pas plus que la monnaie coloniale aujourd’hui contestée, une monnaie sans souverain – l’euro tropicalisé que la CEDEAO entrevoit – ne peut être une réponse satisfaisante aux défis économiques de la région. Si les pays de la CEDEAO veulent une monnaie unique fonctionnelle et bénéfique pour tous, ils devraient d’abord travailler au plus vite à une union politique fédérale. Le mimétisme ne doit pas les pousser à mettre la charrue avant les bœufs comme les pays de la zone euro l’ont fait. Toutefois, au regard de la faible probabilité à court et moyen terme de l’avènement d’une union fédérale en Afrique de l’Ouest, un abolitionnisme souverain recommanderait plutôt la mise en place de monnaies nationales solidaires : chaque pays de la région doit avoir sa propre monnaie et les différentes monnaies nationales pourraient être rendues solidaires via un système de paiements régional, une unité de compte commune, la mise en place d’un fonds monétaire, la mise en commun d’une partie des réserves de change et l’adoption de politiques communes d’autosuffisance énergétique et alimentaire. Un tel système permet d’avoir tous les avantages attendus d’une monnaie unique sans les inconvénients notoires que la crise de la zone euro depuis 2008 et celle de long terme des pays CFA ont fait ressortir avec acuité.

L’impasse monétaire de l’Afrique de l’Ouest est, d’une certaine manière, l’expression de la contradiction à laquelle les pays francophones font face. D’un côté, leurs élites écartent toute idée d’une monnaie nationale : nombre de panafricanistes, prompts à critiquer leurs maîtres coloniaux, pensent paradoxalement comme eux que les pays de l’Afrique francophone ne sont pas capables, pour une raison ou une autre, de gérer avec succès une monnaie nationale; ce qui ne laisse que l’option d’une monnaie unique. Mais, d’un autre côté, ces pays peuvent difficilement sortir du statu quo monétaire colonial étant donné qu’ils n’ont montré aucune volonté de s’unir dans un cadre fédéral ni entre eux ni avec leurs voisins, un préalable à une intégration monétaire réussie. De ce point de vue, on pourra reconnaître une certaine cohérence politique à la position du gouvernement français. Pendant ce temps, la grande majorité des contempteurs africains de l’impérialisme occidental voient, hélas, dans les projets afro libéraux – monnaies uniques sans souverain, zone de libre-échange continentale, etc. – la réalisation des idéaux du panafricanisme originel. Espérons que la ratification du nouvel accord de coopération monétaire dans chacun des huit pays de l’UEMOA suscitera un débat clarificateur.

 

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