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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 13:03

Jean-Pierrre BEL, ancien président du Sénat

Fabien ROUSSEL, secrétaire national du PCF, député du Nord

François-Michel LAMBERT, député, présisent du groupe d'amitié France - Cuba de l'Assemblée Nationale

André chassaigne, député ; Président du groupe Gauche démocrate et républicaine à l’assemblée Nationale, président d’honneur de Cuba Si France

Stéphane Witkowski, Président du Conseil de l’Iheal (Institut des hautes études de l’Amérique latine–Université Sorbonne nouvelle, Menbre de Cuba Si FRance

 

Le pays doit faire face à un blocus économique imposé par les Etats-Unis depuis 1962 et renforcé par Trump. Une anomalie qui prive les Cubains de nombreux produits et constitue une atteinte à la dignité humaine.

 

Il faut lever l'embargo contre le peuple cubain

Comme dans la plupart des pays de la région, le peuple cubain affronte le Covid-19 avec courage et succès grâce à un système de santé permettant à chacun l’accès gratuit aux soins et au dépistage massif. Les Cubains ont su endiguer la pandémie, limiter le nombre de morts. Le gouvernement a pris des mesures de confinement et s’est trouvé dans l’obligation d’interdire l’entrée des visiteurs et des touristes dans l’île. L’ouverture des frontières va s’effectuer progressivement.

Face à la crise mondiale, le gouvernement cubain a fait le choix de s’engager dans des actions de solidarité internationale. Ce pays, de 11 millions d’habitants, a envoyé des centaines de médecins et personnels soignants à travers le monde, dans plus de 35 pays, répondant ainsi à des demandes d’aide immédiate.

Cette tradition de solidarité ne date pas d’hier. Pour ne prendre qu’un exemple récent, on se souvient du rôle des médecins cubains pendant l’épidémie Ebola et l’engagement médical solidaire en Amérique latine, en Asie et en Afrique.

Récemment, quinze médecins et personnels soignants cubains sont arrivés en Martinique pour aider nos compatriotes à faire face à la crise. Rien de plus naturel pour ces îles des Caraïbes que de coopérer et s’unir face au virus. Merci à eux et à toutes celles et ceux, en France comme à Cuba, qui ont permis d’offrir, en ces temps d’écroulement des valeurs, une belle image de solidarité et de fraternité.

Cuba doit affronter une crise économique liée aux mesures de confinement et au coup d’arrêt imposé à l’activité touristique. A cette première épreuve, s’ajoute une très dure contrainte permanente, trop souvent sous-estimée : Cuba doit faire face à un blocus/embargo imposé par les Etats-Unis d’Amérique depuis 1962 et renforcé ces derniers mois par l’administration Trump. C’est le plus long embargo économique, commercial et financier contre un pays dans l’histoire contemporaine. En vertu de la loi Helms-Burton et l’activation de son titre III, les entreprises, essentiellement européennes, commerçant avec Cuba doivent verser des milliards de dollars «d’amendes-pénalités» au Trésor américain et/ou sont poursuivies en justice par les tribunaux des Etats-Unis d’Amérique. Elles subissent chantages, pressions financières dissuasives, menaces d’interdiction de développer leurs activités dans la région. C’est totalement contraire à tous les principes de droit international public et constitue une atteinte grave aux règles des relations internationales.

Cette loi extraterritoriale satisfait des intérêts de politique intérieure américaine (électoraux, lobbys au Congrès), permet d’évincer du marché caribéen toute concurrence étrangère et surtout de priver Cuba du droit à accéder à des produits vitaux d’où qu’ils viennent. Cette tentative étrangère d’enfermer la population cubaine dans une «camisole de force» depuis bientôt soixante ans est devenue intolérable au quotidien pour un peuple courageux, indépendant et souverain. Pour n’importe quel citoyen du monde, libre et doté de bon sens, il nous semble évident que la poursuite de cette anomalie constitue une atteinte à l’idée même de respect de la dignité humaine.

Le blocus/embargo contre Cuba dénoncé tous les ans par une quasi-unanimité des pays membres de l’ONU réunis en Assemblée générale, dont la France, prive les Cubains de nombreux produits et moyens financiers. Même les banques françaises qui accompagnaient les entreprises françaises depuis une vingtaine d’années ont dû se retirer de l’île. Nous assistons là à une opération d’étranglement d’un peuple et d’un pays dans une quasi-indifférence médiatique et politique françaises, à quelques rares exceptions.

L’Union européenne ne peut rester sans réagir. Elle se doit d’affirmer clairement à l’administration Trump son exigence : la levée immédiate et totale du blocus/embargo.

Quant à la France, partageant cette démarche, elle doit sans délai s’engager dans une politique volontariste permettant de contourner cette épée de Damoclès qui pèse sur les intérêts de notre pays et de développer des relations économiques et commerciales avec Cuba, sous des formes diverses, comme nous savons le faire avec l’Iran.

Exiger la levée du blocus/embargo contre Cuba relève d’un devoir humanitaire. Nous demandons au Président de la République d’intervenir dans ce sens et de tout mettre en œuvre pour y parvenir.

 

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 12:39

 

Washington et Bruxelles n’ont rien trouvé de mieux que de s’en remettre à un acteur majeur de la déflagration économique. Le PDG de BlackRock, l’ancien trader Laurence D. Fink, inspirera désormais la politique de transition écologique en Europe. Aux États-Unis, il est chargé de gérer des milliards de prêts gratuits consentis à Wall Street. Le comble de l’indécence.

Devenu le plus gros mastodonte de la planète capitaliste financiarisée, BlackRock possède autour de 6 600 milliards de dollars (5 800 milliards d’euros) d’actifs, soit environ deux fois et demie le total des richesses produites en un an (le PIB) par un pays comme la France. Le géant de Wall Street détient des morceaux de tout premier choix au sein des plus importantes multinationales comme des plus gros fonds de pension du monde anglo-saxon. Il pèse lourd au capital de mégafirmes américaines comme Apple, Walmart, Exxon… mais aussi d’une multitude de groupes, comme ceux qui figurent en haut du palmarès du CAC 40 à la Bourse de Paris.

Face à la menace qu’ont fait surgir les crises économique et sanitaire d’une brutale extension de l’incendie qui couvait sur la planète financière, c’est vers ce champion de la finance globalisée que se sont tournées les autorités états-uniennes et européennes pour tenter de circonscrire le sinistre.

 

Un flagrant conflit d’intérêts

Le mégafonds, piloté par l’ex-trader Laurence Fink, a été chargé de gérer les centaines de milliards de prêts gratuits distribués depuis mars par la Réserve fédérale (FED), la banque centrale des États-Unis, pour éviter un effondrement boursier. Les titres des entreprises cotées peuvent ainsi, « quoi qu’il en coûte », trouver preneurs. Leurs cours sont dopés par la FED au moyen de l’argent public qu’elle a massivement créé. BlackRock, poids lourd privé de la gestion d’actifs, administre ainsi directement les piqûres publiques de stimulants sur des titres d’entreprises dont il est souvent lui-même propriétaire. On ne saurait décrire plus flagrant conflit d’intérêts.

Les Exchange Traded Funds ou ETF (fonds d’échanges commercialisés), l’un des produits de placement vedette de BlackRock, sont au centre de l’opération. Ils constituent des paris sur une évolution positive des indices boursiers. Autrement dit : l’épargne des entreprises, des fonds de pension et autres particuliers est mobilisée en spéculant sur une hausse ininterrompue des places financières. Le Covid-19 est venu jouer les trouble-fêtes en provoquant un brutal décrochage des marchés d’actions qui ont perdu, en mars, jusqu’à un tiers de leur valeur.

 

Sur les braises de la crise

Depuis lors, la FED et les stratèges de BlackRock font le forcing pour enrayer toute nouvelle dégringolade boursière par injection massive de liquidités gratuites. Ils ont l’œil rivé sur le retour à l’euphorie spéculative du monde… d’avant. Quand il s’agissait de drainer le maximum d’épargne et d’investissements pour gonfler les places financières, ce qui était synonyme du rendement maximal pour les ETF. Ce fut l’un des principaux carburants de la financiarisation de ces dernières années. C’est celui-là que les pompiers pyromanes de BlackRock s’emploient à déverser aujourd’hui sur les braises de la crise.

BlackRock s’était déjà fait connaître du grand public français dans ce forcing à la financiarisation. On se souvient de son irruption au beau milieu du débat sur la réforme des retraites portée par Emmanuel Macron. Les financiers new-yorkais louchaient sur le pactole de 312 milliards d’euros, encore inaccessibles parce que sécurisés pour les seniors par le système de retraite français par répartition. Il fallait induire une transformation profonde pour qu’au moins une partie de cette manne puisse être canalisée vers les marchés financiers. Ce qui promettait de gonfler les indices et donc le rendement des ETF.

À lire aussi: BlackRock. Un géant américain de la finance à l'assaut des retraites des français.

 

BlackRock place ses pions sur l'échiquier politique

Déjà BlackRock avait pu bénéficier d’une énorme complicité publique, Paris sollicitant ses experts dans l’élaboration de la réforme et poussant même le zèle jusqu’à décorer de la ­Légion d’honneur Jean-François Cirelli, l’ex-PDG de GDF Suez, devenu représentant du mégafonds en France. Cette collusion ne s’arrête pas en Europe aux frontières de l’Hexagone. Outre-Rhin, Friedrich Merz, l’un des principaux prétendants chrétiens démocrates à la succession d’Angela Merkel à la chancellerie en 2021, fut pendant plus de huit ans le chef de BlackRock Germany. Et comme Washington, la Commission européenne a ouvert les portes au champion de la finance pour l’aider à gérer ce qu’elle présente sans rire comme l’après-crise.

L’instance présidée par ­Ursula von der Leyen a confié à BlackRock le dossier de la transition vers la finance verte. En avril, le mégafonds a été chargé très officiellement par Bruxelles de proposer des solutions pour développer la « finance durable » et, en tout premier lieu, intégrer « des critères écologiques » au système bancaire européen. Voilà Larry Fink, le champion de l’accumulation financière garantie la plus opaque, transformé en super-héros du capitalisme vert sur le Vieux Continent.

A lire sur le sujet : A Bruxelles : le retour de BlackRock... et de ses conflits d'intérêts

Les experts de BlackRock, orfèvres du lobbying qui a pignon sur rue à Bruxelles, vont pouvoir inspirer directement la politique européenne sur l’un des principaux défis du moment : le changement climatique. Le conflit d’intérêts là encore est aveuglant. Si BlackRock est chargé du dopage de Wall Street, il lui est demandé en Europe de donner la ligne sur la transition écologique dont la commission von der Leyen prétend faire son cheval de bataille. Signe particulier : le groupe est l’un des leaders des investissements dans les industries les plus émettrices de CO2.

Greenwashing en bande organisée

Omniprésent dans le capital des plus grosses majors états-uniennes, BlackRock est aussi le premier actionnaire de la compagnie pétrolière française Total. Il détient près de 10 milliards d’euros de la capitalisation boursière de la société française. Laquelle est, en même temps, aux avant-postes de l’offensive engagée pour dépecer EDF, le service public français de l’énergie, en profitant des dérégulations de… Paris et de Bruxelles. Une filiale du pétrolier, Total Direct Énergie, est devenue leader des fournisseurs dits alternatifs d’électricité en France. Elle a basé toute sa communication sur la livraison d’électricité dite verte, subventionnée par l’État. Appelé aux manettes de la transition écologique européenne, BlackRock va pouvoir continuer de s’employer à « verdir » l’image du premier pollueur français en participant au démantèlement de l’industrie nucléaire décarbonée qui constitue pourtant un atout incontestable du pays dans sa lutte pour réduire ses émissions de CO2. Au royaume du capital, Tartuffe a trouvé son maître.

Bruno Odent

 

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24 juillet 2020 5 24 /07 /juillet /2020 05:45

 

Traditionnellement acquis au souverainisme, les militaires brésiliens s’alignent sur Washington, tout en achevant leur conversion à l’ultralibéralisme. Jamais, depuis la dictature, un gouvernement n’avait compté tant de gradés dans ses rangs.

Ce 10 juillet, à Doral, en Floride, Donald Trump, entouré de son secrétaire à la Défense, Mark Esper, et de l’amiral Craig Faller, chef du commandement sud des États-Unis, fait le point sur les opérations de lutte contre le narcotrafic, avec des « partenaires » latino-américains. « Vous savez, sur le terrain, quand vous jouez au golf ou au baseball, vous voulez les meilleurs joueurs avec vous. Et nous avons certainement ces gagnants parmi nous aujourd’hui », lance Faller, avant d’introduire un haut gradé colombien, puis le général major David, « l’un des plus pointus des forces armées brésiliennes », envoyé par « notre Brésilien – le président Bolsonaro ». « Dites bonjour », leur dit Trump. Les militaires se lèvent. « Les Brésiliens ont payé pour qu’il vienne ici, il travaille pour moi, se réjouit Faller (…). Vous savez, le Brésil est avec nous depuis la Seconde Guerre mondiale, et notre relation se renforce encore, Monsieur le Président. » « C’est génial ! » s’exclame Trump.

 

OPA sur le Brésil

Effarante manifestation de la transformation du Brésil en protectorat militaire des États-Unis, déjà annoncée par la vente à Boeing, en 2018, du constructeur aéronautique Embraer, créé par l’armée brésilienne, par la promotion du Brésil au rang d’ « allié privilégié » en dehors de l’Otan en mars 2019, après la première visite de Bolsonaro à la Maison-Blanche, ou encore par le feu vert donné par Brasilia à l’utilisation, par Washington, de la base de lancement spatial d’Alcàntara.

Dès l’installation du président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, et de son gouvernement, début 2019, le ton était donné, avec les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Ernesto Araújo, qui envisageait l’installation d’une base militaire américaine en territoire brésilien : « Nous souhaitons accroître notre coopération avec les États-Unis dans tous les domaines. Cette base ferait partie d’un programme beaucoup plus vaste que nous souhaitons mettre au point avec les États-Unis. » Aux antipodes de la « stratégie nationale de défense » adoptée en 2008, sous le gouvernement de Lula, qui célébrait un « Brésil indépendant ». Cet alignement sur Washington trahit l’abandon de la ligne souverainiste traditionnellement défendue par l’armée, qui joua un rôle décisif, parfois contre l’oligarchie foncière, pour jeter les bases d’une industrie nationale, au nom de l’ « idéologie du développement » revendiquée au cœur de sa réflexion stratégique.

 

Bolsonaro : l'incarnation de la nouvelle droite brésilienne

Monstrueux produit d’une crise économique et politique, Jair Bolsonaro a su agréger autour de lui des forces hétéroclites, et même centrifuges ; dans une démocratie fracturée par le coup d’État de 2016, ses appuis militaires tiennent la charpente de cette construction politique, dominée par un ultralibéralisme autoritaire. Une nouvelle droite prend corps, dans l’articulation de l’anticommunisme, du fondamentalisme religieux et de l’intégrisme du marché. Dans ce mouvement, l’armée achève sa mue libérale, tandis que de haut gradés saluent la « libération d’énergie nationaliste » permise selon eux par l’élection de leur favori.

Son terne et long parcours parlementaire (1991-2019) a laissé à Jair Bolsonaro le temps d’imaginer son régime idéal, avec des institutions démocratiques privées d’indépendance. Depuis sa prise de pouvoir, il n’a cessé de s’en prendre au Congrès, espérant en faire une instance à sa botte. À la fin du mois de février, il envoyait à ses proches une vidéo, appelant à des manifestations pour le défendre contre les pouvoirs législatif et judiciaire, « ennemis du Brésil », accusés de l’empêcher de travailler – en réalité, de faire passer des textes anticonstitutionnels – et surtout coupables à ses yeux de détenir la clé d’une procédure d’impeachment (40 demandes déposées en ce sens). Démarche appuyée par le chef du cabinet de sécurité de la présidence, le général Augusto Heleno, un vieux nostalgique de la dictature qui invite régulièrement le Congrès à « aller se faire foutre » et promet un coup d’État si la Cour suprême devait rendre la destitution possible.

 

L'armée en rang d'oignon derrière le président

À la tête de tous les ministères stratégiques, présents sur les bancs du Congrès, installés à tous les échelons de l’appareil d’État, les militaires, plus nombreux au gouvernement que sous la dictature, sont aujourd’hui les vrais maîtres d’œuvre de la politique de démolition sociale, de dérégulation, de privatisation des entreprises nationales initiée sous Michel Temer et amplifiée par Jair Bolsonaro. L’institution fait corps : elle ne laisse rien filtrer des dissensions, voire des tensions qui la traversent. Surtout, elle a toujours arbitré, jusqu’ici, en faveur du président. Au mois d’avril, alors qu’il contestait l’opposition criminelle de Bolsonaro aux mesures de confinement et de protection sanitaire face au Covid-19, c’est finalement le ministre de la Santé, Luiz Henrique Mandetta, qui prenait la porte. Un mois plus tard, son successeur, Nelson Teich, prenait le même chemin. Soutenu dans ses pires dérives, l’hôte du palais du Planalto a beau jeu d’affirmer son autonomie, et celle de son clan…

 

Le système politique brésilien en pleine destruction

«  Même avec un Congrès et un pouvoir judiciaire parties prenantes du coup de 2016 contre Dilma Rousseff, ces deux instances restent considérées comme des ennemis par Bolsonaro », remarque Beatriz Oliveira, professeur de droit à l’université fédérale Santa Maria (Rio Grande Do Sul). Le discrédit jeté sur le Congrès, où la majorité lui échappe, va de pair avec sa croisade idéologique. Pour Bolsonaro, le « parlementarisme absolu » serait imposé par la gauche et la presse. La justice est, elle, mise au pas via la désignation de magistrats acquis à sa cause et chargés de transformer le système judiciaire en une machine de guerre contre l’opposition. Nul besoin de tanks ici : le président brésilien fait dans le harcèlement, affiche comme Donald Trump son mépris des journalistes, encourage les agressions de reporters lors des manifestations progouvernementales et les graffitis appelant à « tuer un journaliste par jour ».

Des digues institutionnelles contraignent encore le chef de l’État. Mais pour combien de temps ? Les chiffres du chômage publiés par l’Institut brésilien de géographie et de statistiques sont contestés. Impossible d’obtenir des données sérieuses du ministère de la Santé sur la progression du Covid-19. Le gouvernement démantèle un à un les organes de contrôle de l’environnement qui font obstacle à ses projets, comme la loi favorisant l’exploitation agricole et minière des territoires indigènes.

 

Quel avenir pour Jair Bolsonaro ?

Dans un pays à la dérive, où le chômage monte en flèche, l’hécatombe provoquée par le coronavirus et la nécropolitique choisie par Bolsonaro au nom de la « préservation de l’économie » pourrait pourtant rebattre les cartes. Les militaires commencent à distiller un message : ils ont beau occuper tous les postes de décision dans le secteur de la santé, ils ne sont pas responsables des erreurs du président – déjà visé par plusieurs plaintes devant la Cour pénale internationale. Jair Bolsonaro pourrait être tenté de conforter son pouvoir grâce à l’article 142 de la Constitution, qui l’autorise à recourir aux forces armées pour le maintien de « la loi et d(e) l’ordre » contre le Parlement. Quitte à fragiliser la cohésion de l’armée. Les militaires s’embarqueraient-ils dans une telle aventure ? Si la raison l’emporte, le président Bolsonaro, capitaine exclu de l’armée pour avoir planifié de faire exploser des bombes dans les toilettes d’une caserne, pourrait de nouveau se retrouver sur un siège éjectable.

 

Rosa Moussaoui et Lina Sankari

 

 

 

L’Amazonie, le président et les orpailleurs

Cette année pourrait être plus meurtrière que 2019 pour l’Amazonie. Avec 2 248 foyers d’incendie recensés au 1er juillet et une augmentation de 19,5 % en un an, la région enregistre le pire record depuis treize ans. Ces départs de feu, majoritairement d’origine criminelle, font les affaires du président Jair Bolsonaro. « J’espère que ce rêve va se concrétiser », disait-il, en février, à propos du projet de loi favorisant l’exploration minière et agricole des territoires indigènes. Les orpailleurs et voleurs de bois ont profité de la réduction des patrouilles de la police environnementale en période de Covid-19 pour s’adonner à des raids illégaux qui ont conduit à la destruction de 2 000 km2 de forêt. Une situation qui a de nouveau provoqué une levée de boucliers internationale. S’ils ne sont pas allés jusqu’à appeler à une mise en commun de ce patrimoine environnemental de l’humanité, les grands fonds d’investissement internationaux se sont dits « inquiets de l’impact financier » que les feux et la déforestation pourraient avoir sur leurs clients. Des réactions propres à irriter Bolsonaro qui n’avait pas hésité à qualifier les appels internationaux – et notamment de la France – pour la protection de l’Amazonie de comportement « colonial » mettant à mal la souveraineté nationale.

Mercredi, 22 Juillet, 2020
La police militaire, un « tribunal de la rue » meurtrier

Le tournant sécuritaire de Jair Bolsonaro a offert à l’armée un véritable « permis de tuer ». En avril, à Rio de Janeiro, 177 personnes ont été assassinées par la police militaire.

Filmée le 30 mai dernier à Parelheiros, un quartier populaire de São Paulo, la scène a soulevé l’indignation après sa diffusion, le 12 juillet, sur TV Globo. Terribles images, qui montrent une femme noire de 51 ans, à terre, le cou sous la botte d’un policier, dans un frappant mimétisme avec le geste qui coûta la vie à George Floyd le 25 mai dernier à Minneapolis, aux États-Unis. «  Plus je me débattais, plus il appuyait sur mon cou », a témoigné cette commerçante, violentée parce qu’un attroupement s’était formé autour de la modeste boutique où elle vendait des boissons à emporter, alors que le confinement interdit l’ouverture des bars et restaurants. Elle s’en est sortie avec une fracture à la jambe ; les policiers, eux, ont été suspendus, en attendant les conclusions de l’enquête ouverte par le gouvernement de l’État de São Paulo. Le gouverneur, João Doria, a qualifié cette scène de « répugnante » : « La conduite violente et inutile de certains policiers est inacceptable. »

Ces procédés sont pourtant courants… et plus meurtriers que jamais, depuis l’adoption du paquet « anticrime » de l’ex-ministre de la Justice Sergio Moro, qui offre aux forces de l’ordre, et singulièrement à la police militaire, un véritable « permis de tuer ». « Au prétexte de lutter contre la grande criminalité, le renforcement de l’appareil répressif et policier doit concrétiser (un) projet de militarisation de l’espace public et de gestion autoritaire du risque social », analyse Laurent Delcourt, historien et sociologue, chargé d’études au Centre tricontinental. Résultat : pour le seul mois d’avril, l’Institut de sécurité publique recense 177 personnes assassinées par la police militaire à Rio de Janeiro, où ce corps, qui désigne ses victimes comme des « marginaux », se comporte en véritable « tribunal de la rue ». Les enfants ne sont pas épargnés. Le 19 mai, un adolescent de 14 ans, João Paulo Mattos, s’effondrait, criblé de balles tirées depuis un hélicoptère. Ce crime a suscité des manifestations et de violentes controverses, la Cour suprême a fini par interdire les actions policières dans les favelas placées sous isolement sanitaire et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander la démilitarisation de la police. Reste une doctrine raciste que le pouvoir d’extrême droite tient à ancrer : celle d’un modèle de sécurité publique dirigé contre un « ennemi de l’intérieur » qu’il faudrait anéantir par des méthodes de guerre. L’an dernier, au Brésil, 6 000 personnes ont été assassinées par la police. Cinq fois plus qu’aux États-Unis.

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22 juillet 2020 3 22 /07 /juillet /2020 06:55

 

Alors que le Parlement européen tablait sur un plan à 2.000 milliards d’euros pour répondre à la gravité de la situation et aux urgences sociales et écologiques, le plan adopté ce lundi s’élèvera à seulement 750 Mds d’euros. En outre, plutôt que de mobiliser la BCE, il va soumettre plus encore les Etats aux exigences des marchés financiers et donc à des politiques d’austérité mortifères.

L’octroi des aides, sous forme de prêts et de subventions, sera ainsi conditionné à des « reformes structurelles » dans chaque pays, synonymes de baisses des dépenses publiques utiles. De plus, le remboursement des prêts est envisagé par la levée d’un impôt européen, renforçant le fédéralisme européen au détriment de la souveraineté des Etats.

 

Le plan de relance est donc sous-dimensionné et sur-conditionné. Il porte un caractère anti-démocratique en renforçant le poids de la commission européenne notamment en matière fiscale. Il permet en plus à plusieurs pays de pouvoir baisser leur contribution au budget européen qui risque de rester à 1027 Mds d’euros alors que l’objectif était de le porter à 1300 Mds.

 

Le PCF propose des mesures concrètes pour changer de logique en Europe :

  • La réorientation des efforts de création monétaire de la BCE, non pas pour aider encore davantage les plus aisés et les grands groupes, mais pour financer les services publics et la transition écologique, protéger les activités et les petites et moyennes entreprises et maintenir les revenus des travailleurs grâce à la constitution d’un fonds européen d’urgence économique, sociale et écologique. La BCE doit être mise sous contrôle démocratique.
  • L’abolition définitive du pacte de stabilité et de croissance et du pacte budgétaire ;
  • L’annulation de la dette publique des Etats ; aucune aide européenne ne peut être conditionnée ni à un contrôle budgétaire, ni à un endettement accru des états.
  • La lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux dans l’UE et en dehors de l’UE. A elle seule, elle représenterait une somme bien supérieure au fonds de relance discuté aujourd’hui. Une conférence européenne de la dette et de l’évasion fiscale, en associant les forces sociales et citoyennes, est aujourd’hui nécessaire. Les leçons de rigueur budgétaire données par les Pays-Bas sont totalement déplacées venant d’un pays qui pratique l’optimisation fiscale pour des multinationales.

 

Plus structurellement, alors que les traités européens ont démontré leur caducité, ces propositions doivent ouvrir le chemin vers un pacte social et démocratique pour des peuples et des nations libres, souveraines et associées, auquel aspirent les citoyens européens.

 

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20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 05:41

 

Les données fiscales des multinationales, publiées par l’OCDE, mettent en lumière une perte annuelle dépassant les 300 milliards d’euros pour les États en impôt sur les sociétés, et la responsabilité des paradis fiscaux de l’Union européenne, Pays-Bas en tête.

La transparence a du bon. Depuis bientôt trois ans, les 4 000 multinationales des pays membres de l’OCDE, dont le chiffre d’affaires dépasse les 700 millions d’euros, doivent remettre à l’administration fiscale de leur État d’origine un rapport (reporting) sur leurs implantations, effectifs, revenus et activités pays par pays. Seules 15 ont été totalement transparentes, permettant toutefois de suivre à la trace plus de 400 milliards d’euros de bénéfices. Le Tax Justice Network s’est plongé dans ce monceau de données et a pu retracer le voyage des milliards des multinationales.

Selon leur extrapolation, pas moins de 1 150 milliards d’euros de bénéfices transitent ainsi chaque année par les paradis fiscaux. La perte nette en impôt sur les sociétés dépasse les 300 milliards d’euros. Sans parler évidemment du manque à gagner fiscal sur les autres types de revenus, comme sur la propriété intellectuelle (royalties). « C’est le plus grand et le plus long hold-up d’argent public de notre époque, mais la bonne nouvelle est que nous avons maintenant l’un des meilleurs systèmes d’alarme en place – il faut juste que les gouvernements l’allument », a déclaré Alex Cobham, directeur général du Tax Justice Network.

 

De faibles gains pour des pertes colossales

 

Ces données démontrent aussi très clairement à quel point les « listes noires » établies par l’UE ou l’OCDE elle-même sont de vastes blagues, puisque les pays qui y figurent ne représentent que 7 % de l’évasion fiscale des multinationales. À l’inverse, le Royaume-Uni, la Suisse, le Luxembourg et les Pays-Bas sont ensemble responsables de 72 % des pertes en impôt sur les sociétés subies dans le monde. Aucun d’entre eux n’est pourtant considéré officiellement comme un paradis fiscal, au mieux certains figurent sur une « liste grise ». Tous, à l’exception du Luxembourg, rechignent à transmettre les données de reporting. Le Royaume-Uni, pourtant membre de l’OCDE, n’a autorisé la publication d’aucune information.

Plus grave encore, le suivi précis des sommes a permis de mettre en lumière les faibles gains pour les paradis fiscaux, rapportés aux pertes colossales pour les autres États. En moyenne, pour chaque euro d’impôt gagné par les paradis fiscaux sur les bénéfices des multinationales, le reste du monde subit un manque à gagner de 6 euros. Et cela masque beaucoup de disparités. Ainsi, sur les 400 milliards d’euros de bénéfices dont tout le parcours est détaillé, près du quart est allé aux Pays-Bas, faisant de ce pays, cofondateur de l’Union européenne, le plus grand paradis fiscal pour les multinationales. Mais, ce qui rapporte au royaume néerlandais 3 milliards d’euros par an, représente un manque à gagner pour ses voisins de plus de 20 milliards. La palme revient aux îles Vierges britanniques où, pour chaque euro d’impôt sur les sociétés qui y est perçu, le reste monde en perd 314 ! Ce ratio est de 1 pour 24 aux Bermudes, 1 pour 20 aux Luxembourg et 1 pour 112 aux îles Caïmans…

 

Concurrence mortifère

 

Ces données se retrouvent sur les bilans fiscaux des pays. Ainsi, l’Irlande est devenue dépendante des multinationales étrangères, qui comptent pour 65 % de ses recettes de l’impôt sur les sociétés. C’est 46 % au Luxembourg et près de 5 % en France. Cette course à l’optimisation fiscale entretient la mortifère concurrence fiscale entre États et pénalise grandement les pays en développement, qui ont pourtant un besoin impérieux de ces recettes fiscales. « L’ironie de l’OCDE – le club des pays riches –, qui publie des données montrant les abus fiscaux des plus grandes multinationales de ses membres, ne devrait échapper à personne (…) alors que ce sont les pays non membres du Sud global et leurs citoyens qui en subissent les pires effets », a déploré Dereje Alemayehu, coordinateur exécutif de l’Alliance mondiale pour la justice fiscale. « Ces données confirment l’ampleur du déplacement des profits des multinationales et le coût pour les recettes publiques, a réagi de son côté Rosa Pavanelli, secrétaire générale de l’Internationale des services publics. C’est un facteur qui contribue directement au sous-financement choquant de nos services publics que la pandémie de Covid-19 a pleinement mis en évidence. »

 

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17 juillet 2020 5 17 /07 /juillet /2020 06:48
Luchino Visconti - par Andréa Lauro, partie 12 et 13: Ludwig, le crépuscule des dieux, Violence et passion, L'Innocent
Luchino Visconti - par Andréa Lauro, partie 12 et 13: Ludwig, le crépuscule des dieux, Violence et passion, L'Innocent

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

A lire aussi, les premières parties de cette étude d'Andréa Lauro sur Luchino Visconti:

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance, partie 1 - la chronique cinéma d'Andrea Lauro

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - partie 2 La guerre et le Néoréalisme : Ossessione

La chronique cinéma d'Andréa Lauro - Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance, Partie 3

La fin du Néoralisme: Bellissima - Luchino Visconti, entre beauté et Résistance, partie 4 - La Chronique cinéma d'Andréa Lauro

Luchino Visconti, Partie 5, Entre réalisme et mélodrame : Senso et Le notti bianche - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - Rocco et ses frères et Le Guépard, partie 6 et 7 - par Andréa Lauro

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - par Andréa Lauro, partie 8

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance - Andréa Lauro - Partie 10 et 11 Les damnés, Mort à Venise

 

 

Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance

Partie 12

Au sommet de l’esthétisme : Ludwig

En dépit des angoisses communes, des fractures mal dissimulées entre public et privé, et de l’affinité élective qui les lie, Visconti n’était pas Thomas Mann. Il aurait pu, cependant, être Gustav von Aschenbach ou, plus généralement, un de ces esthètes qui peuplent la fiction de l’écrivain allemand. Il n’est donc pas surprenant que, mis de côté l’espoir de porter sur le grand écran sa vision de la "Recherche du temps perdi" proustienne, le réalisateur édifie le film suivant autour de la figure de Louis II de Bavière (en allemand Ludwig II), qui aspire toute sa vie à pénétrer les régions sublimes de l’art et y réussit, enfin, à cause des chants mémoriaux que les poètes consacrent à sa mort.

Paul Verlaine a dit de lui : "Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi / De ce siècle où les rois se font si peu de chose, / Et le martyr de la Raison selon la Foi"; en lui Visconti redécouvre les racines de ce culte du mélodrame et de l’exquis, qui le pousse à épier la vie comme dans les coulisses d’une scène, à danser en elle avec la grâce d’une vedette et à agir comme si au monde il fallait une mise en scène constante. La réalisation de « Ludwig » (1973) reste, peut-être, dans la carrière du réalisateur, le moment de plus haute affinité entre le sujet et le style viscontien, chacun prêt à se refléter dans la richesse iconographique de l’autre.

De ce regard, qui dans le film précédent surveille en longs zooms les vicissitudes d’Aschenbach au Lido de Venise, nous observons chez « Ludwig » la métamorphose. « Morte a Venezia » (Mort à Venise) se ferme sur un champ long, une vue de haut qui écrase l’horizon sur le sable et, dans le contraste des habits blancs et noirs, dessine un tableau qui ne serait pas déplaisant au Monet des plages de Trouville, tandis que deux figures transportent hors du champ le corps sans vie du protagoniste ; « Ludwig » s’ouvre, par contre, sur un mouvement opposé : un aperçu rapide dans un intérieur obscur, assiégé par des fresques, des brocarts, des bijoux et des miroirs, et un zoom tendu à se resserrer sur le tout premier plan du jeune prince, prêt à assumer la charge royale.

L’écart est très clair : Dans « Morte a Venezia » (Mort à Venise) , l’œil du réalisateur caresse les surfaces, il se déplace léger sur les apparences arrêtées sur les images et même quand il essaie d’y pénétrer, en appuyant sur le zoom, c’est comme s'il avait secoué le rideau du Théâtre Olympique de Palladio, avec ces constructions prospectives à simuler des espaces très profonds, de pure invention, dans des environnements de bien plus modeste épaisseur. Nous pourrions alors dire de « Morte a Venezia » que c’est un film pictural, à feuilleter comme un catalogue d’illustrations, à agrandir ou à réduire pour toujours trouver de nouveaux détails. Bien plus grave est la matière qui compose « Ludwig », dans laquelle le clair-obscur semble ouvrir continuellement de nouveaux passages, profondeurs où ils ne s’en sont pas imaginés et où le regard farfouille, presque en enveloppant ces corps illuminés et immédiatement retournés aux ombres. Si dans « Morte a Venezia » se trouvent des surfaces si raréfiées qu’elles apparaissent de rêve, « Ludwig » est, à l’opposé, un film sculptural, à apprécier dans sa plasticité, comme ces statues du Baroque que l’artiste, à force de torsions et de draperies, invite à admirer en marchant autour. Pour les salles de ce film, on se promène comme dans les galeries d’un musée, avec la déférence d’un invité appelé à visiter un palais d’ancienne noblesse, sous le soin patronal de Visconti.

Nous reconnaissons, dans une telle attitude, un nœud crucial du cinéma viscontien, à cet effet, qui peut être rattaché à une maxime du critique Serge Daney : « il y a des cinéastes qui montrent et d’autres qui démontrent ». Bien que Visconti se soit parfois montré enclin à la démonstration - cela vaut pour ses œuvres où la dette idéologique ou l’excès de volupté l’emportent sur l’inspiration et la mise en scène - tout ce que fait Visconti est, en effet, laisser voir, accompagner les entrées et les sorties du spectateur, surveiller ses humeurs, attentif à ce que les passions de ce mélodrame retenu n’en envahissent pas la conscience avec un excès de cris.

Il est, certes, remarquable que la riche vie du souverain de Bavière - mécène des arts, ami de Richard Wagner, exténuée par les passions effrénées, qui peuple l’Allemagne de châteaux de fées jusqu’à épuiser les ressources de l’État, qui humilie le pouvoir royal avec son mépris pour la politique et, enfin, meurt assassiné, peut-être, par ses rivaux - soit par Visconti sciemment destitué d’un authentique suspense.

Bien que lyrique, dans de nombreuses scènes, ou, dans d’autres, ouvertement mélodramatique, le regard du réalisateur n’est jamais empreint de ce romantisme « fin du siècle » qui continuait d’illuminer l’âme du roi bavarois; nous le dirions plutôt, un regard clinique.

Brisé en un certain nombre de segments déconnectés, sinon par continuité d’humeur, et collés les uns aux autres au moyen de courts interludes - où un personnage au premier plan sur fond neutre résume au public les coordonnées historiques de ce que l’on vient raconter - le film se compose par addition ultérieure de blocs narratifs, sans jamais qu’ils se rassemblent dans le récit. Dans chacun se répète un schéma commun : une confrontation inégale entre le souverain et un autre personnage, dont le premier sort vaincu, rendu, destiné à capituler. Dans l’obsession réitérée de ce schéma fatal, nous restons harnachés jusqu’au bout, précipitant, avec le souverain et sa lucide folie, dans le tourbillon d’une dissolution voluptueuse.

Catalogue très personnel des modes de l’esthétisme décadent, « Ludwig » se révèle être une œuvre inépuisable. Nous comptons, de ce film, au moins trois versions : une parlée en allemand, d’un peu plus de deux heures, une anglaise, d’environ trois, et une italienne de plus de quatre heures, méticuleusement reconstruite par les collaborateurs du réalisateur après sa mort. On n’efface pas du compte les scènes supprimées, ni celles perdues, les jamais tournées, les jamais écrites. La forme du film, cette discontinuité marquée qui en définit le ton, nous précipite dans le vertige lucide d’une œuvre qui pourrait durer quelques minutes comme des dizaines d’heures, qu’on pourrait reconstruire chaque fois du début, seulement en démontant et en inversant ses épisodes, en répétant les comparaisons à deux, laissant l’œil errer pendant des minutes entières dans l’abondance impudique des scènes.
 

 Gruppo di famiglia in un interno  (Violence et passion), Visconti

Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion), Visconti

L'innocente, Visconti

L'innocente, Visconti

Partie 13

Vers la décadence finale : Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion) et L'innocente (L'innocent)

Rescapé d’une thrombose, qui le frappe peu après le tournage et lui laisse paralysé un bras et une jambe, Visconti ne peut endiguer les ingérences productives, qui imposent un nouveau montage pour contenir la durée. La colère et la déception pour les coupures s’ajoutent aux angoisses de la maladie et contribuent à éloigner pour quelque temps le réalisateur des scènes, pendant que ce repli en lui-même, cette fermeture au monde dont on voit les traces dans les derniers films devient plus aiguë.

Craignant l’hypothèse d’un abandon de la scène, Visconti cherche à se remettre immédiatement au travail et le choix tombe sur la mise en scène théâtrale de " C'était hier " d’Harold Pinter. Auteur sec, Pinter semble plus étranger au style du réalisateur, qui veut se faire inspirer par un texte dont l’avantage évident est dans l’exiguïté de la cast-liste et du décor : trois personnages, peu d’action, beaucoup de dialogue.

À la trente-cinquième réplique, la récitation est interrompue par l’intervention du dramaturge, scandalisé par l’interprétation obscène que le réalisateur a donnée de son œuvre. Dans ce travail précis sur le temps, la mémoire, la confluence de voix anciennes et nouvelles, des vivants et des morts, Visconti n’a entrevu qu’un récit de cruauté : la scène est un ring, les gestes agressifs, les corps voluptueux, la sexualité une obsession autoritaire, les rapports macérés de haine. La polémique est vite close à cause de quelques accords souterrains entre les parties, mais le réalisateur, au fond, a déjà obtenu ce qu’il voulait : réussir à revenir sur scène.

Résultat de la maladie morale déjà apparue dans " C'était hier " et du besoin de sécher l’action dramatique pour des besoins de santé est le prochain film de Visconti, « Gruppo di famiglia in un interno » (1974), écrit par Enrico Medioli et tissé de références biographiques à partir de trois sources distinctes : le scénariste - collectionneur passionné de ces portraits de familles bourgeoises dédiées au salon et au bavardage, qui se rassemblent sous l’étiquette de Conversation Pieces ; le réalisateur - qui donne à l’ancienne figure du professeur toute son élégance tranquille et l’incapacité de dialoguer avec les nouvelles générations; l’écrivain Mario Praz - dont le volume des proses "Scènes de conversation" est apparu dans les librairies italiennes. Comme cela s’est déjà produit dans le passé - la renommée de Giorgio Morandi, qui inspire au réalisateur une "Locandiera" toute tournée dans les tons du peintre; les volants et les bougies sur les scènes d’Elia Kazan, qui précèdent l’objet récupéré à Campo de Fiori pour la première italienne de "Un tramway nommé Désir"; l’arrivée sur les rotocalques du thème de l’immigration interne, qui l’amène à imaginer « Rocco e i sui fratelli » - Visconti, dévot de la culture, sait intercepter les tendances de la mode culturelle, en les secondant et en transférant, comme d’habitude, sa vision des choses du monde. Le livre de Praz sort en 1971, le film de Visconti voit le jour en 1974. Les affinités sont seulement en surface mais c’est désormais celle-ci qui intéresse le réalisateur : à vouloir soulever les rideaux, déplacer les tableaux, rouler les tapis pour regarder au-delà du voile des apparences, on ne trouverait rien et non par manque d’inspiration, mais par adhésion à la nécessité de se créer un coin privé dans lequel cultiver son propre goût, indifférent à la marche de l’Histoire.

Avec Praz, Visconti partage l’amour pour le bizarre et l’érudition, ainsi que le goût pour une conception théâtrale de la vie. Comme les aristocrates de « Il Gattopardo »; comme, avant eux, la noblesse du « Senso », ces bourgeois cultivés, raffinés, dévoués au culte de la tradition, semblent sublimer dans l’inclinaison muséographique des meubles et dans le recours à une élégance calculée des poses, dans le goût pour l’aménagement, les fonds et la scène : plus que se lever, le matin, ils vont en scène. Au milieu de ces pièces démodées, entre un pendule et un brocart, nous reconnaissons l’artifice d’une vie - celle du protagoniste, le professeur - fixée à se répéter des vieux rituels, indifférente aux brusques mouvements de l’Histoire, aux nouvelles générations en jeans, à l’affirmation d’une jeunesse effrontée, vulgaire et violente, sur laquelle s’appuie l’impitoyable regard de Visconti. Incapable - et même pas intéressé - de construire avec elle un dialogue, le réalisateur en ferme la représentation en quelques gestes répétés et agressifs, dans les allusions rapides d’âme et dans un grotesque sarcasme. D’abord réticent, le professeur ouvre à un groupe de jeunes locataires l’étage supérieur de son habitation, les accueille, s’y dispute, les réprimande, non sans un soupçon de calme mépris, jusqu’au point où un contact humain semble possible. Mais même dans ce Visconti il se révèle schématique; ils trouvent place, dans son catalogue, le jeune vulgaire, mais passionné de Mozart, l’activiste politique, avec un fin œil pictural, la bourgeoise grossière, mais aux amours mélodramatiques; chacun incriminé et ensuite immédiatement racheté par une affinité de surface. Et quand la proximité prolongée semble amener le professeur à découvrir un noyau d’affection pour ces personnes, le retour brusque des égoïsmes réciproques efface d’un coup d’éponge toute hypothèse d’idylle familiale. Au lieu de analyser les rapports, la greffe de thèmes sociaux et l’apparition de raisons politiques au fond des caractères, il nivelle encore plus le parc déjà émergeant de vraies personnalités et jette partout une claire lumière de superficialité. On sort de ce film funèbre avec la ferme conviction que l’humanité a peu d’espoirs; la dégradation de la société semble désormais achevée.

En avril 1975, une chute précipite l’état de santé du réalisateur, contraint au fauteuil roulant. Et si le rêve de composer des films au souffle grandiloquent, comme la biographie de Puccini et une réduction de "La montagne magique" de Mann, devient de plus en plus labile, Visconti, conscient de la précarité de sa situation, s’accroche, pour se remettre, au travail, s’engageant dans une adaptation d'un livre de D'Annunzio. Puisque les droits de "Il piacere" ne sont pas disponibles, le choix tombe sur "L’innocente".

La rencontre avec l’auteur représentant du décadentisme littéraire, est, pour le réalisateur, une sorte de règlement de comptes. Aimé dans sa jeunesse pour cette obsession esthétique qui l’apparente aux voix de la culture de la mode, D’Annunzio a été rejeté par le Visconti mûr pour l’exubérance à faveur de la guerre avec laquelle il a échangé l’élégance de sa prose.

« L’innocente » (1976) est donc l’occasion d’une clarification. Contrairement à ce qui s’est passé avec « Morte a Venezia », où l’intimité avec l’œuvre l’oblige à un difficile équilibre entre expression personnelle et ambitions de fidélité, dans cette nouvelle adaptation Visconti découvre une inhabituelle attitude critique, comme on l’entend déjà dans l’incipit, avec la main du réalisateur à feuilleter les pages du roman, à (re)le lire devant les spectateurs. Dans la juste distance de son regard d’exégète, plus que la simple omission de scènes ou le final frelaté, vaut la réflexion des caractères, des liens qu’ils tissent, des pulsions qui les déplacent. En opérant une décentralisation du point de vue, Visconti libère ces croquis de la captivité de la première personne, du regard caricatural de Tullio, pour restituer des personnages à tout rond, complexes et variés. Ainsi, la belle Giuliana - dont la gracieuse figurine littéraire peine à émerger du bas des pages dannunziane - se rebelle, dans le film, à la souveraineté masculine et, se servant de la même sujétion qui la piège aux marges de l’institution matrimoniale, prépare un plan pour sauver la vie de son fils, menacée par l’orgueil tourmenté de son mari.

Face à l’apologie dannunziène d’un style de vie qui masque avec l’exhibition et le bavardage les trames de l’adultère, Visconti fait des espaces de la Rome umbertine un marché du commérage. Les salles du Palais Colonna, où les personnages se déplace comme sur une avant-scène, se font lieu de ces divertissements musicaux, à l’occasion desquels l’aristocratie peut cultiver son ennui dans l’attente de nouvelles indiscrétions et de médisances, entre une sonate de Mozart et un prélude de Chopin. Et si la prédilection pour l’intérieur est, peut-être, à attribuer à la santé précaire du réalisateur, il est, aussi, indubitable qu’elle donne au film un ton très particulier, abstrait et personnel. Comme d’habitude, Visconti décore les fonds avec fureur de velours, rideaux, étoffes, boucles en bois, bombages, lustres et miroirs, qui ouvrent des espaces illusoires où ils ne pourraient pas être, en dilatant les lignes du film au-delà des marges du cadrage, comme. Curieusement, l’effet principal de ce film d’horror vacui, de cette obsession de l’ameublement n’est pas de précipiter le spectateur dans un contexte d’époque, mais plutôt de l’abstraire, de le conduire dans un espace de l’imagination. Ce n’est pas du tout, celui dessiné par Visconti, un monde réel, mais une invention très libre, qui tient à l’écart de toute hypothèse de naturalisme et ouvre au monde le plus riche des fantasmes personnels.

Alors que « L'innocente » est encore au doublage, Visconti voit son état de santé s’aggraver.

Il meurt au printemps 1976 dans sa maison romaine et le film, présenté hors compétition au Festival de Cannes, reçoit les éloges dus à la dernière œuvre d’un grand maître.

Ainsi s’achève, avec une adaptation par D’Annunzio, une carrière commencée sous l’égide du Néoréalisme et de Verga, pour confirmer cette discontinuité longtemps perçue comme clé du cinéma viscontien ; il existe presque un Visconti bon, à préserver, et un mauvais, à combattre. Que le premier soit le sec et le néoréaliste et le second le fastueux et décadent est, ensuite, un jugement sujet aux modes des temps.

Pour conclure l'on peut dire combien il est insensé de chercher Visconti dans les faubourgs délabrés ou dans les brocarts de l’aristocratie; il va plutôt se trouver dans l’emphase mélodramatique qui, à la barbe de Verga, lance le jeune 'Ntoni à conduire la révolte des pêcheurs; dans la confluence de l’art et de la vie, toutes les deux réglées sur les conventions d’un ancien cérémonial; dans le destin tragique des vaincus, qui peuplent avec emphase lyrique son imagination. Une ligne subtile, mais bien précise, lie donc l’œuvre entière du réalisateur, en traverse les phases, les expérimentations, les humeurs, les doutes, les changements avec l’inexorabilité d’une flèche. À bien y regarder, le néoréalisme de « Ossessione » vibre d’un satanisme tragique, qui est aussi l’autre visage du vitalisme qui décore la surface de « L’innocente ».

Bien que, dans l’après-guerre, au moins deux générations aient trouvé chez Visconti l’exemple d’une nouvelle façon de comprendre l’art et la vie et leurs rapports bizarres; bien que, en outre, des chuts du style Visconti décorent, avec la fatuité de gloutons et de divertissements, les œuvres de beaucoup d’épigones - convaincus, comme un personnage de Molière, que l’élégance rime avec le kitsch - serait impropre de parler d’une école. Plus qu’un maître, Visconti doit être considéré comme le dernier des aristocrates. Il est évident à tous, sauf à lui-même, combien l’aplomb exhibé avec une ostentation étudiée, ce recours exténué aux velours et aux passementeries, soit, au fond, un avancer péniblement, une poursuite des styles d’un institut féodal désormais irrecevable. Pourtant, il y a de quoi être reconnaissant pour l’inanité de cet effort, pour l’obstination avec laquelle il poursuit une entreprise vouée à l’échec. Non contrairement aux malheureux héros qui habitent ses fantasmes, il cherche assidûment à traduire dans la vie les pulsions lyriques qui l’ont tant passionné durant sa jeunesse vécue sur les scènes du Théâtre à la Scala; d’imiter, à travers l’art, l’épopée et les tourments des mélodramatiques bien-aimés; de réaliser, en somme, ce mimétisme, qui, seul, peut satisfaire la mélancolie de ses rêves d’élégance.

Andrea Lauro, 16 juillet 2020

Luchino Visconti - par Andréa Lauro, partie 12 et 13: Ludwig, le crépuscule des dieux, Violence et passion, L'Innocent
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16 juillet 2020 4 16 /07 /juillet /2020 06:46
L'agression criminelle de l'Arménie par l'Azerbaïdjan doit cesser immédiatement (PCF, 15 juillet 2020)
L'agression criminelle de l'Arménie par l'Azerbaïdjan doit cesser immédiatement

L'Azerbaïdjan a lancé depuis trois jours une violente agression contre la République d'Arménie, dans le district de Tovuz. Bakou a, dans cette offensive, déployé de l'artillerie, des chars et des avions sans pilote, détruisant des infrastructures civiles et faisant des victimes. Erevan s'est trouvé dans l'obligation de répliquer.

Si les accrochages sont fréquents à la frontière, ces combats sont les plus graves depuis 2016. Cette attaque est à mettre en lien avec la récente déclaration Ilham Aliev de quitter les pourparlers de paix sur le Haut-Karabakh afin de chercher une solution militaire. Cette région peuplée d'Arméniens a proclamé démocratiquement son indépendance en vue de son rattachement à l'Arménie en 1991 alors que l'Azerbaïdjan s'était engagée dans une guerre terrible aboutissant à une catastrophe humanitaire et dans une politique génocidaire conduisant à des pogroms. Cette nouvelle crise trouve aussi son origine dans la politique brutale et expansionniste que mène la Turquie, principal soutien de l'Azerbaïdjan. Lors d'un récent voyage à Bakou, R.T. Erdogan a poussé à une reprise des affrontements.

L'agression de l'Azerbaïdjan doit cesser immédiatement et il est de la responsabilité de la communauté internationale d'assurer la protection des populations arméniennes afin d'éviter une généralisation du conflit qui pourrait embraser le Caucase. Le peuple arménien a fait la démonstration de son attachement à la liberté et à la démocratie au prix de sacrifices immenses. C'est dans cet esprit que le Parti communiste français a reconnu officiellement la République d'Artsakh comme première étape dans la résolution pacifique du conflit.

Parti communiste français,
Paris, le 15 juillet 2020

Vendredi, 17 Juillet, 2020 - L'HUMANITE
Caucase. L’Azerbaïdjan et l’Arménie à canons tirés

Les combats à la frontière nord ont repris hier. À Bakou, le président a menacé de se retirer des négociations.

 

La journée de trêve de mercredi n’aura pas suffi à calmer les esprits. Jeudi, les affrontements ont repris entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, qui se disputent depuis 1991 la région du Haut-Karabagh, à majorité arménienne.

Depuis le 12 juillet, les échanges de tirs meurtriers à la frontière nord, pourtant éloignée du Haut-Karabagh, ont fait au moins seize morts entre dimanche et mardi. Le ministère arménien de la Défense a affirmé avoir empêché, jeudi à l’aube, une « tentative d’infiltration » et a dénoncé une « violation perfide » du cessez-le-feu, suivie d’un pilonnage des villages d’Aygepar et Movses. Une version qui diffère de celle du ministère azerbaïdjanais de la Défense, qui indique pour sa part qu’ « une unité des forces armées arméniennes a de nouveau tenté d’attaquer nos positions dans le district de Tovouz ».

La Russie, les États-Unis et l’Union européenne ont appelé les deux pays à cesser les hostilités, tandis que la Turquie, qui a un accord de coopération militaire avec Bakou, a apporté son soutien à l’Azerbaïdjan. Entre 1988 et 1994, le Haut-Karabagh a été le théâtre d’une guerre qui avait fait 30 000 morts. L. S.

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 05:43
Bolivie. La droite putchiste prête à orchestrer un coup d'état judiciaire (Rosa Moussaoui, vendredi 10 juillet, L'Humanité)
Vendredi, 10 Juillet, 2020
Bolivie. La droite putschiste prête à orchestrer un « coup d’État judiciaire ».

Donné favori de l’élection présidentielle du 6 septembre, Luis Arce, le candidat de gauche, est visé par d’opportunes plaintes pour « corruption ».

 

Désigner Evo Morales comme un « terroriste » et son camarade Luis Arce, favori de l’élection présidentielle du 6 septembre prochain, comme un corrompu, déclarer hors la loi leur parti, le Mouvement vers le socialisme (MAS), en vue des élections législatives. En Bolivie, le gouvernement de facto qui s’est emparé du pouvoir l’automne dernier est donné battu sur le terrain électoral et politique : il choisit donc la stratégie du harcèlement judiciaire déjà éprouvée en Amérique latine contre plusieurs anciens chefs d’État : Luis Ignacio Lula da Silva au Brésil, Rafael Correa en Équateur, Cristina Fernandez de Kirchner en Argentine. Objectif : laisser les putschistes et leurs alliés seuls en piste.

Evo Morales poursuivi pour « terrorisme »

Le 6 juillet, le procureur général a ainsi fait état de l’instruction d’une plainte pour « terrorisme » et « financement du terrorisme » contre l’ancien président Evo Morales, contraint de quitter le pouvoir et le pays sous la menace de la police et de l’armée, le 11 novembre dernier, après avoir été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle – résultats contestés par ses adversaires sur la base de données truquées de l’Organisation des États américains (voir notre édition du 11 juin). Depuis le Mexique, première étape de son exil, accuse le parquet, il aurait commandité un « blocus alimentaire » et « l’encerclement » des chefs-lieux de région en suggérant au chef des cultivateurs de coca, Faustino Yutra, de hérisser les routes de barrages pendant le conflit postélectoral. Depuis Buenos Aires où il est aujourd’hui réfugié, Evo Morales, déjà poursuivi pour « sédition » et « fraude électorale », a fustigé une procédure « illégale », « inconstitutionnelle », relevant d’une « persécution politique systématique » orchestrée par l’exécutif de facto.

Autre cible de ces manigances ­politico-judiciaires : Luis Arce, candidat du MAS à l’élection présidentielle, crédité dans les derniers sondages de 42 % des intentions de vote, soit quinze points de plus que son adversaire de droite Carlos Mesa (27 %) et loin devant l’autoproclamée présidente par intérim Jeanine Añez (13 %). L’ancien ministre de l’Économie d’Evo Morales est visé par une plainte rendue publique le 30 juin dernier pour l’achat de deux programmes informatiques destinés à un fonds de pension public dont il présidait le conseil d’administration, commande publique qui aurait causé « un préjudice économique » à l’État. Il est par ailleurs accusé de « manquement à son devoir » dans une affaire de détournements présumés concernant le Fonds de développement pour les peuples indigènes et les communautés paysannes.

Le ministre de la Justice, Alvaro Coimbra, promet par ailleurs la relance prochaine d’une soixantaine de procès pour corruption présumée sous les mandats d’Evo Morales. Par contre, les innombrables affaires qui cernent la droite putschiste au pouvoir, comme le scandale des fausses factures établies pour l’achat, à prix d’or, de respirateurs (voir notre édition du 22 mai), tiendraient, elles, à des « complots » fomentés par le MAS. Le parti d’Evo Morales, qui détient toujours une large majorité dans chacune des deux chambres du Parlement bolivien, s’insurge contre un « coup d’État judiciaire » en préparation : « Le pari est de participer à une élection mais sans le principal concurrent. » Faute de pouvoir le battre loyalement, il s’agit d’écarter l’adversaire. Pour mieux ancrer le « retour au néolibéralisme » voulu par une droite raciste, intégriste, décidée à brader les ressources du pays et les services publics de première nécessité, dont la gauche a fait des biens communs relevant de la réponse aux « droits humains ».

Rosa Moussaoui
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10 juillet 2020 5 10 /07 /juillet /2020 05:59
Liban: La révolte populaire face à l'effondrement du pays - Pascal Torre, secteur international du PCF
Liban: La révolte populaire face à l'effondrement du pays

 

Face à l'explosion de la misère, plusieurs suicides ont suscité récemment l'émoi d'une large frange de la population libanaise. Le pays du Cèdre est dans la tourmente économique, sociale et politique.

Une situation de faillite

Depuis octobre 2019, le Liban connaît une véritable dégringolade économique et financière. L'endettement public représente 170% du PIB (84,4 milliards d'euros). Pour ces raisons, Beyrouth n'a pas honoré sa dette souveraine en mars, provoquant le premier défaut de paiement de son histoire. La Banque centrale et les banques privées affichent des pertes abyssales (100 milliards de dollars) et bloquent désormais l'argent des épargnants tout en favorisant la fuite massive des capitaux pour les privilégiés. La devise nationale s'est effondrée de 70% par rapport au dollar depuis le début de l'année. De plus, la nécessité de subvenir aux besoins des importations de première nécessité aggrave massivement l'endettement.

Dans ce contexte, la crise sociale atteint un niveau inégalé. Le chômage explose, le pouvoir d'achat s'effondre alors que 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté. La faim a fait son retour accentuée par les pénuries alimentaires ou de médicaments. L'émigration prend de l'ampleur alors que les travailleurs immigrés africains et asiatiques sont jetés à la rue par leurs employeurs en toute impunité. Pour autant, l'argent des grandes fortunes continue de s'afficher avec insolence au grand jour.

Cette crise multiforme trouve ses racines dans la vague néolibérale qui a déferlé dans les années 1990 confortée par le système politique. Après la guerre civile, une reconstruction hyper-financiarisée a été entreprise par Rafiq Hariri. L'appareil productif a été bradé, les services publics de l'eau et de l'électricité liquidés tandis que l'endettement débutait. Ces dix dernières années, la croissance a été nulle générant des importations massives. En septembre 2019, avec l'éclatement de la bulle spéculative et la fuite des capitaux vers les banques occidentales, le Liban est entré dans une spirale apocalyptique.

L'incurie de l'establishment financier, étroitement lié à l'oligarchie politique corrompue, a dilapidé et pillé les richesses nationales. Le pouvoir, incarné par des chefs communautaires inchangés depuis trente ans, a privatisé les ressources publiques pour s'enrichir et entretenir la dépendance clientélaire. Ces caciques ont fait du Liban l'un des pays les plus inégalitaires du monde. Afin de maintenir ce racket institutionnalisé, la classe dominante est prête à détruire la société pour assurer sa survie.

L'économie rentière, le néolibéralisme, la faiblesse de l’État, le système communautaire et la complicité des pays occidentaux sont à l'origine de tous les maux dont souffrent le pays. La crise sanitaire du Covid-19 et le confinement ont accentué cette tendance.

La situation internationale pèse également lourdement. Avec la guerre en Syrie, le pays a dû faire face à l'arrivée massive de réfugiés, 1 à 1,5 million de personnes, pour une population de six millions d'habitants. Cela constitue une charge considérable pour la gestion des ressources publiques (écoles, hôpitaux) alors que la paralysie de l'économie syrienne constitue en retour un handicap supplémentaire.

Dans la débâcle, des incertitudes grandissantes

Face à cet abîme, les dirigeants politiques libanais ont d'abord tenu le discours du déni, ont eu recours aux vieilles combines et aux réflexes sectaires.

En février, après cent jours de contestation, le Premier ministre Saad Hariri a été contraint à la démission. Dans un nouveau tour de passe-passe coutumier, le président du Parlement, Nabih Berri, et le président Michel Aoun ont tenté d'imposer la candidature de Mohammad Safadi, un ancien ministre des Finances impliqué dans une kyrielle de scandales politico-financiers. Devant l'indignation de la rue, la manœuvre a échoué.

Sur un fond d'effondrement économique, Hassan Diab, le nouveau Premier ministre, a été désigné par toutes les factions pour faire face à la catastrophe. Ce dernier s'est empressé d'élaborer un plan d'économies drastiques et a évoqué une restructuration du secteur bancaire. Mais surtout, il s'est refusé à ponctionner les grandes fortunes pour présenter la facture au peuple libanais. Depuis, ce gouvernement laisse filer la situation.

Hassan Diab a fait appel au FMI dans l'espoir d'obtenir un soutien de dix milliards de dollars mais il a aussi demandé le déblocage de 11 milliards promis lors de la conférence du Cèdre (Paris, avril 2018). Les conditions que veut imposer le FMI pour l'obtention de prêts sont draconiennes et irréalistes. Pour ces raisons, les négociations n'ont pas abouti. La perspective d'un rôle accru de cette institution financière internationale suscite des oppositions au sein même du Liban. Le Hezbollah y voit la tutelle américaine alors que d'autres forces refusent que l'on s'intéresse de trop près à la gabegie du système bancaire. A l'heure actuelle, aucun pays n'a proposé une nouvelle aide au Liban.

La confrontation régionale entre les États-Unis et l'Iran pèse lourdement sur la situation visant particulièrement le Hezbollah, allié de l'Iran. Washington multiplie les pressions, tentant d'entraîner dans son sillage les puissances occidentales, considérant qu'aucune réforme ne peut aboutir tant que la formation d'Hassan Nasrallah, toujours auréolée de sa victoire contre Israël, demeure associée au pouvoir. Ainsi, D. Trump empêche la Banque centrale libanaise d'injecter des dollars en quantité suffisante sur le marché sous prétexte que le Hezbollah enverrait ces devises en Syrie. La loi "Caesar", récemment adoptée aux États-Unis, vise à étrangler le régime de Bachar al-Assad en empêchant tout investissement ou collaboration économique alors que les entrepreneurs libanais misaient sur la perspective d'une reconstruction pour sortir du marasme. Le "plan Trump" sur la Palestine est également un facteur de déstabilisation nourrissant les ingérences croissantes.

Dans tout le Liban la révolte populaire gronde. Des manifestations puissantes, pacifiques, intercommunautaires, exprimant un rejet viscéral d'un système politique à bout de course ont provoqué la démission de Saad Hariri en février. Les foules immenses réclamaient déjà un nouveau gouvernement qui ne soit pas lié aux partis.

Avec le déconfinement, l'accélération des difficultés, la rue recommence à bouillonner car la colère est plus vivace que jamais. On y retrouve les slogans anticonfessionnels appelant à l'unité face à la corruption et l'incurie. Mais l'agitation devient plus chaotique, délétère, parasitée par des calculs partisans. Certains rassemblements ont dégénéré en confrontations communautaires. Les mots d'ordre clivants ressurgissent dressant les quartiers les uns contre les autres. Les partis au pouvoir cherchent le chaos en manipulant et en infiltrant les manifestants.

Dans ce combat, le Parti communiste libanais est aux avant-postes de la lutte. Cela fait des années qu'il alerte sur la déliquescence des institutions et de l'économie du pays et qu'il appelle de ses vœux la mise en place de nouvelles institutions non-confessionnelles afin d'établir un État laïc pour trouver une issue qui conjugue indépendance, justice et paix.

 

Pascal TORRE
responsable adjoint du secteur international du PCF
chargé du Maghreb et du Moyen-Orient

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5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 08:06
Salah Hamouri à Brest l'an passé, à la maison des syndicats, racontait sa deuxième expérience de détention arbitraire par les Israéliens, et plaidait pour la libération des prisonniers politiques palestiniens. Photo Ismaël Dupont

Salah Hamouri à Brest l'an passé, à la maison des syndicats, racontait sa deuxième expérience de détention arbitraire par les Israéliens, et plaidait pour la libération des prisonniers politiques palestiniens. Photo Ismaël Dupont

Jeudi, 2 Juillet, 2020
Israël. Salah Hamouri emprisonné : un dossier vide

Arrêté le 1er juillet, l’avocat franco-palestinien a été placé en détention jusqu’au 7 juillet. Il est de nouveau convoqué devant un juge ce jeudi.

 

Ce n’est plus du harcèlement, mais de l’acharnement. Les autorités israéliennes ont de nouveau arrêté l’avocat franco-palestinien Salah Hamouri, le 1er juillet, alors qu’il se trouvait dans un centre de santé de Jérusalem-Est pour un test de détection du Coronavirus. Un test obligatoire, puisqu’il comptait voyager le 4 juillet pour se rendre en France, où résident son fils et son épouse, celle-ci, française, n’ayant pas le droit de se rendre en Palestine, comme l’ont décrété les services israéliens. Selon nos informations, il a été immédiatement menotté et emmené au sinistre centre d’interrogatoire de Moskobiyeh, connu pour ses cellules en sous-sol et ses séances de torture, même si Israël prétend ne pas pratiquer de telles méthodes. Salah Hamouri a été interrogé dans ce centre, mercredi soir, pendant une heure.

Jeudi matin, le juriste franco-palestinien a été présenté devant un juge civil (Israël, ayant annexé la partie orientale de Jérusalem, estime que ce territoire n’est pas palestinien et donc ne fait pas intervenir des juges militaires lorsqu’il s’agit de Palestiniens de Jérusalem-Est, comme c’est le cas pour Salah Hamouri). Une audience qui, n’était la gravité de ce qui s’apparente à une atteinte aux droits d’un homme, ressort plus de la farce qu’autre chose. Mahmoud Hassan, l’avocat de Salah Hamouri, a expliqué à l’Humanité que les Israéliens « soupçonnent Salah d’être membre d’une organisation interdite et, dans ce cadre, d’avoir des activités ». Un simple soupçon se transforme donc en emprisonnement.

Pourquoi ? a demandé Mahmoud Hassan. La réponse du juge est certainement digne de figurer dans les annales judiciaires mondiales. Résumons d’abord. Rien n’est officiellement reproché à Salah Hamouri, mais il est arrêté. Le magistrat a affirmé que les services de renseignements disposaient de témoignages datant du… mois de mars, mais ne les produit pas. Voilà ce qu’a dit en substance le juge : comme le prévenu est français et qu’il devait voyager vers l’Europe, samedi, les Israéliens avaient peur que Salah Hamouri ne revienne plus !

En réalité, le dossier est vide. C’est sans doute pour cela que des barbouzes israéliennes ont tenté, au mois de mai dernier, d’enlever Salah Hamouri, à Ramallah. Seule sa présence d’esprit et l’accent hébreu d’un des comparses ont permis à Salah Hamouri d’échapper à leurs griffes. Pourquoi de telles méthodes de voyous si le droit est de leur côté ?

Lors de l’audience d’hier, le juge a ordonné le maintien en détention de Salah jusqu’au 7 juillet. Son avocat a fait appel et la cour israélienne devrait donner sa réponse aujourd’hui. Un représentant du consulat général de France a pu assister à l’audience. Mais, pour l’instant, les autorités françaises sont bien silencieuses. On sait pourtant que la diplomatie discrète ne vaut rien s’agissant d’Israël. La preuve par ces arrestations à répétition. En août 2017, il s’était produit la même chose, peu avant son départ pour la France. Placé ensuite en « détention administrative », il n’a été libéré qu’un an plus tard.

De nombreuses voix s’élèvent déjà – des personnalités et des organisations – pour demander la libération immédiate et sans condition de Salah Hamouri, ainsi que l’intervention de l’Élysée. L’action est urgente. Avant qu’une détention administrative (renouvelable autant de fois que décidé) ne soit prononcée.

Pierre Barbancey

Communiqué Ligue des Droits de l'Homme

L’avocat franco-palestinien, Salah Hamouri, a été arrêté le 30 juin dernier à Jérusalem Est par la police israélienne dans un centre de santé où il allait faire un test pour la Covid-19, test obligatoire pour revenir en France rejoindre sa femme et son fils. Le 1er juillet, il a été placé en détention administrative jusqu’au 7 juillet, sans qu’aucun motif n’ait été mis en avant pour justifier son arrestation.

La Ligue des droits de l’Homme (LDH) dénonce le harcèlement dont est victime ce défenseur infatigable des droits des Palestiniens, rappelant qu’il a déjà passé abusivement neuf ans de sa vie en prison et n’a pas eu le droit de vivre à Jérusalem avec sa famille.

Elle condamne une nouvelle fois un système de détention administrative inique qui permet aux autorités israéliennes d’enfermer de façon arbitraire tout opposant et ainsi d’essayer de faire taire toute contestation politique.

La LDH ne cesse de dénoncer les violations systématiques du droit international par Israël.

Elle tient à témoigner, une fois encore, tout son soutien à Elsa Lefort, la femme de Salah Hamouri, à son fils, à sa famille et à ses amis et demande aux autorités françaises et européennes de peser de tout leurs poids pour obtenir sa libération immédiate.

Paris, le 3 juillet 2020

🔴 Action urgente : interpellez la diplomatie française 🔴
📩 Copiez le message ci-dessous pour demander la libération immédiate de Salah Hamouri
Monsieur le Consul,
ou Monsieur le Ministre des affaires étrangères,
ou Monsieur le Président de la République,
Le 30 juin 2020, notre compatriote, l’avocat franco-palestinien, défenseur des droits de l’homme, Salah Hamouri, a été arrêté à Jérusalem-Est par l’armée d’occupation dans un centre de santé. Les autorités militaires n’ont donné aucun motif à cette arrestation. Ce 1er juillet, le tribunal a prolongé sa détention jusqu'au 7 juillet.
Le Consulat n'a toujours pas eu de réponse à sa demande de visite de notre compatriote. Sans cette visite consulaire, Salah Hamouri est totalement isolé, pendant 7 jours, dans le centre d'interrogatoire de Moskobiyeh, tristement connu pour ces interrogatoires violents, tortures physiques et psychologiques.
L’arrestation de notre concitoyen est inadmissible et insupportable. Les autorités françaises ne doivent pas laisser passer une telle infamie. Cette situation doit cesser sans délai. La France doit exiger la libération de notre concitoyen qui subit une fois de plus l’arbitraire israélien.
Je vous demande d’œuvrer au nom de la France, pour la libération immédiate de Salah Hamouri.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de ma haute considération.
cg-informations.jerusalem-fslt@diplomatie.gouv.fr
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