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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 05:42
Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman à Berlin

Vassili Grossman à Berlin

Il y a une douzaine d'années, je lisais avec passion Vie et destin, transporté et admiratif devant la force de cette fresque romanesque embrassant les contradictions et le souffle historique d'une époque à la manière d'un de ses modèles, lu quelques semaines auparavant, Guerre et paix de Tolstoï. Vie et destin était le deuxième volet, achevé en 1962 par Vassili Grossman, d'un cycle romanesque sur la vie des soviétiques au temps de la bataille de Stalingrad et de la Grande guerre patriotique contre les nazis. La première partie s'appelait Pour une juste cause. Les 1200 pages de Vie et destin, en poche, constituent pour moi un des plus grands romans du XXe siècle, dans la lignée des romans russes les plus ambitieux, avec une dimension philosophique et historique, un réalisme sublimé par une force dramatique et un élan de vie incroyable, ceux de Tolstoï, Dostoïevski, Pasternak, mais il ne put être publié que 15 ans après la mort de l'auteur, d'un cancer, et en occident, car le roman avait été dénoncé comme subversif, Grossman recevant la visite d'officiers du KGB, sans être arrêté toutefois, et frappé par la censure. Les responsables du KGB comprirent que malgré les XXe et XXIIe congrès du parti, malgré le "dégel" de l'époque Khrouchtchev, le droit d'inventaire et de critique sur les crimes de Staline et le système de répression qu'il avait mis en place, on ne pouvait pour préserver les intérêts du système aller aussi loin que le portrait que brossait Grossman de la réalité soviétique de l'URSS à l'époque de Stalingrad, et de la lutte contre l'invasion allemande et le Nazisme. Il nous permet d'assister à ce moment charnière à travers des personnages vraisemblables, complexes et sans manichéisme: les sœurs Lioudmila et Evguénia Chapochnikov, le physicien Strum, de simples soldats, russes ou allemands, Novikov un colonel des blindés dans l'armée soviétique, des généraux, des professeurs et académiciens lâches et conformistes, un important SS, bâtisseur d'Auschwitz, des fonctionnaires du parti, de vieux bolcheviks intègres comme l'intellectuel Krymov, qui se retrouve dans les geôles de la Tcheka sans avoir douté du bien-fondé du socialisme soviétique, les chefs des deux camps: Staline et Hitler. Les communistes sincères n'ont pas le mauvais rôle dans ce roman mais par contre le stalinisme est analysé et dénoncé dans sa dimension de dévoiement absolu des idéaux communistes d'émancipation, dans son fonctionnement criminel et monstrueux, et mis en miroir du totalitarisme nazi. Il y est aussi question de la montée et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le mécanisme de contrôle politique de Staline basé sur la paranoïa et la création de faux complots et de faux ennemis, un antisémitisme contraire aux circonstances d'émergence et à l'inspiration de départ de la révolution communiste de 1917, mais que Staline a bien exploité, avec notamment la répression des médecins juifs après le pseudo complot des "blouses blanches", ce qui sera une des raisons qui va ébranler profondément la croyance de Grossman dans les valeurs du système soviétique, lui qui au moment de la bataille de Stalingrad et de la seconde guerre mondiale croyait qu'il s'agissait d'une lutte à mort contre la barbarie fasciste destructrice de toute civilisation en même temps que du peuple juif, et qui avait perdu sa mère et toute une partie de sa famille dans l'extermination des Juifs d'Union Soviétique par les Nazis après l'opération Barbarossa.    

Vassili Grossman est le 12 décembre 1905 dans la ville ukrainienne de Berditchev, qui possédait l'une des plus importantes populations juives d'Europe centrale. Les parents de Grossman, séparés, appartenaient à une élite cultivée. Petit garçon, Vassili avait vécu deux ans en Suisse avec sa mère, avant la Première Guerre mondiale. De retour à Berditchev en 1918, Grossman vécut donc enfant la révolution bolchevique et la guerre civile, particulièrement désastreuse pour l'Ukraine, et notamment pour la communauté juive. On dit que 150 000 Juifs, soit environ un tiers des Juifs d'Ukraine, furent massacrés pendant la guerre civile, principalement par les Blancs et les nationalistes anti-communistes. Puis de 1920 à 1922, ce fut la famine, avec des centaines de milliers de morts pour la seule Ukraine.

Grossman partit en 1923 faire des études de chimie à l'université de Moscou. En 1928, il épouse sa fiancée de Kiev, Anna Petrovna Matsouk, Galia, et ils ont une fille deux ans plus tard, Kati. En 1932, l'Ukraine connaît une famine encore plus dévastatrice que la première, dix ans plus tôt, provoquée par la campagne de Staline contre les Koulaks et la collectivisation forcée et accélérée, en dépit du bon sens, de l'agriculture. Des millions de personnes en meurent. Son diplôme de chimie en poche, Grossman partit travailler à Stalino près de Donetsk, dans le Donbass, une région qu'il retrouvera sur le front pendant la Seconde guerre mondiale. Au début des années 30, de retour à Moscou pour soigner sa tuberculose, Grossman publie deux romans coup sur coup: Glük Auf! (Bonne chance!) et Stephan Koltchougine.  Les deux romans étaient dans le moule du réalisme soviétique mais avaient néanmoins des personnages très convaincants et une force romanesque. Une nouvelle, "Dans la ville de Berditchev", parue en avril 1934, lui valut les louanges de Mikhaïl Boulgakov, auteur de La Garde blanche (1925) qu'il adapta pour le Théâtre d'art de Moscou ( de façon inattendue, cette adaptation, sous le nom de La journée des Tourbine, description pleine d'humanité des officiers et intellectuels tsaristes, devint la pièce préférée de Staline)  et surtout du chef d’œuvre fantastique paru de manière posthume, Le Maître et Marguerite. En 1935, alors que son union avec Galia était défaite depuis des années, Grossman entame une nouvelle relation avec Olga Mikhaïlovna Gouber, de 5 ans son aînée. Son mari fut arrêté et exécuté en 1937 pendant la folie des purges staliniennes. Cette année là, Grossman devint membre de l'Union des écrivains, une marque officielle de reconnaissance qui procurait bien des avantages. Mais en février 38, Olga Mikhaïlovna fut arrêtée, pour l'unique raison qu'elle avait été l'épouse de Gouber. Grossman intervint très vite pour convaincre les autorités qu'elle était sa femme désormais et il adopta les deux fils Gouber. 

Quand la Wehrmacht envahit l'Union soviétique le 22 juin 1941, Grossman se porte immédiatement volontaire pour l'Armée Rouge même s'il était complètement inapte à la guerre, bien qu'âgé de 35 ans seulement.

Pendant plus de mille jours passés au front dans des conditions souvent dantesques et infernales, infiniment dangereuses, Grossman, correspondant spécial pour le compte du journal de l'Armée rouge, Krasnaïa Zvezda, autrement dit L’Étoile rouge, s'est avéré le témoin oculaire le plus fin et le plus honnête des lignes de front soviétiques entre 1941 et 1945. Les carnets commencent le 5 août 1941, date à laquelle Grossman fut envoyé sur le front par le général David Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda. Bien que cela ait été le journal officiel de l'Armée rouge, les civils le lisaient pendant la guerre avec plus d'avidité encore que les Izvestia.  Staline tenait à en vérifier chaque page avant impression, ce qui poussa le collègue de Grossman, Ehrenbourg, à déclarer en privé, non sans humour, que le dictateur soviétique était son plus fidèle lecteur... Grosman étudiait tout ce qui avait trait à l'armée: la tactique, l'équipement, et aussi le jargon militaire, qui le fascinait tout particulièrement. Il travaillait tellement sur ses notes et articles qu'il avait peu de loisirs pour quoi que ce soit d'autre. "Durant toute la guerre, écrivit-il plus tard, le seul livre que j'aie lu a été Guerre et Paix, mais deux fois...". Il fit preuve d'un extraordinaire courage sur le front, alors que la plupart des correspondants de guerre ne décollaient pas des postes de commandement. Grossman, qui était de façon si manifeste un représentant de l'intelligentsia juive de Moscou, sut gagner la confiance et l'admiration des soldats du rang de l'Armée Rouge. C'était un exploit remarquable. A Stalingrad, il réussit à faire la connaissance de Tchekhov, le meilleur tireur d'élite de la 62e armée, et il fut autorisé à l'accompagner jusqu'à sa tanière de tueur et à le regarder descendre les Allemands les uns après les autres. A la différence de la plupart des journalistes soviétiques soucieux de reproduire des clichés politiquement corrects, Grossman était d'une patience exceptionnelle dans sa manière d'interroger les uns les autres. Il s'appuyait, comme il l'expliqua plus tard, sur des "conversations avec des soldats retirés pour un moment de repas. Le soldat vous dit tout ce qu'il a dans la tête. On n'a même pas besoin de poser des questions". Grossman, dont la région d'enfance et de jeunesse, la mère et la famille, sont en proie à la barbarie nazie, s'engage avec passion de son rôle d'écrivain correspondant de guerre allié d'une Résistance militaire et populaire vitale pour l'Union soviétique, la Russie, les juifs, et la civilisation. Sans être membre du Parti communiste, Grossman a cette époque est surtout un patriote soviétique. En août 42, Grossman rejoint Stalingrad, après avoir vécu une série de défaites, d'encerclements et de replis de l'Armée Soviétique, malgré une résistance acharnée. Le général Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda, avec lequel Grossman avec des relations complexes, reconnaissait les talents exceptionnels du reporter. Il dira: "Tous les correspondants du front de Stalingrad furent stupéfaits de la façon dont Grossman avait amené le commandant de division, le général Gourtiev, un Sibérien taciturne et réservé, à lui parler six heures durant, sans une pause, lui disant tout ce qu'il voulait savoir, à l'un des moments les plus difficiles (de la bataille). Je sais que Grossman ne prenait jamais aucune note écrite au cours d'une entrevue. Cela l'aidait à gagner la confiance des gens. Il mettait tout par écrit plus tard, après avoir regagné un poste de commandement ou l'isba des correspondants. Tout le monde allait se coucher et Grossman, malgré la fatigue, transcrivait tout méticuleusement".

Pour Grossman, la bataille de Stalingrad fut une expérience de vie majeure. Il croyait que l'héroïsme de l'Armée rouge à Stalingrad permettrait non seulement de gagner la guerre, mais de changer la société soviétique et de la libérer des crimes des procès spectacles, des répressions du NKVD, des purges. Grossman assista aussi à la bataille de Koursk, le plus grand engagement de blindés de l'histoire qui mit un terme à la possibilité pour la Wehrmacht de lancer une autre offensive majeure après sa défaite à Stalingrad. Il suivit la libération de l'Ukraine et de Berditchev par l'Armée Rouge, vit les traces des exécutions de masse des Juifs ukrainiens, auxquelles avaient succombé sa mère, et le reste de sa famille. Il décrit ce qu'il voit du sinistre ravin de Babi Yar, aux portes de Kiev, où des dizaines de milliers de juifs (33 771 exactement, massacrés par le Sonderkommado SS 4a à la fin septembre 1941) furent massacrés. Avant même que l'Armée rouge eût atteint le territoire polonais, il fut l'un des premiers correspondants à entrer dans le camp de la mort de Maïdanek, près de Lublin, puis décrit le fonctionnement et ce que fut le sort pathétique des victimes du camp de Treblinka, au nord-est de Varsovie. Son essai, L'Enfer de Treblinka, est l'un des textes les plus importants et les plus précoces qui ait été sur l'Holocauste et il y a été fait référence devant le tribunal de Nuremberg. Enfin, Grossman raconte au jour le jour, avec une grande richesse de description qui vient de son humanité et de son empathie, l'entrée en Allemagne, la bataille de Berlin, en 1945.   

En lisant les passages d'articles de Grossman, les pages de ses notes et de ses lettres, ou même de ses romans, sélectionnés, pour présenter la quintessence de son témoignage au jour le jour et de son vécu sur ces années de guerre effroyables à l'est, à partir d'un travail exceptionnel de Antony Beevor et Luba Vinogradova, sur l'introduction desquels nous nous appuyons pour écrire cet article, on tombe sur des passages d'une grande finesse psychologique sur l'état d'esprit des soldats, des moments d'héroïsme, de bravoure et d'abattement des soldats et des civils, des critiques aussi des décisions de l'état-major ou du politique, des moments pathétiques et d'autres surréalistes, qui rappellent les descriptions hallucinées qu'un autre très grand écrivain, Curzio Malaparte, correspondant de l'autre côté, pour un journal fasciste italien, suivant l'avancée de l'armée allemande, faisait de la Guerre en Union soviétique, descriptions consignées dans Kaputt (publié à Naples en 1943): 

"Pendant le combat, la tête du conducteur d'un blindé lourd a été arrachée. Le tank est revenu tout seul, parce que le conducteur mort avait le pied appuyé sur l'accélérateur. Le tank a traversé la forêt en brisant les arbres et il est arrivé jusque dans notre village avant de s'arrêter. Le conducteur sans tête était encore assis dedans." 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 5, p.62)

Janvier-Février 42, Grossman est avec la 37e armée, près de Severnyi Donets, à 40 km au sud-est de Karkhov. Ils font face à la 6e Armée allemande sous les ordres du général Friedrich Paulus que Grossman retrouvera à Stalingrad:

"Gel mordant. Neige qui crisse. L'air glacé coupe la respiration. Les narines deviennent collantes, les dents font mal. Sur les axes de notre avancée gisent des Allemands gelés. Les corps sont absolument intacts. Ce n'est pas nous qui les avons tués, c'est le froid. De petits malins redressent les Allemands gelés sur leurs jambes ou à quatre pattes, ils créent de savants groupes sculptées, fantastiques. Les corps gelés sont debout, les poings levés, les doigts écartés, certains ont l'air de courir en rentrant la tête dans les épaules. Ils portent des chaussures et de petites capotes toutes minces, en papier, des tricots qui ne gardent pas la chaleur. La nuit, avec la lune qui brille, les champs enneigés paraissent bleu foncé, et dans la neige bleus se dressent, installés ça et là par les petits malins, les corps sombres des soldats allemands gelés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 10, p.114)

Le 23 août 42, les bombardiers allemands détruisent Stalingrad. En 3 jours, il y aura 40 000 victimes civiles dans la ville en flammes. Grossman quitte la ville pour rejoindre la ville martyr où va se jouer le combat du siècle. Avant de rejoindre le sud, Grossman ne résiste pas à une visite à la propriété de Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana qu'il avait vu pour la dernière fois avant qu'elle soit occupée par le général Guderian, au mois d'octobre 41:

"Iasnaïa Poliana. Quatre-vingt-trois Allemands étaient là, gisant à côté de Tolstoï. On les a déterrés et enterrés dans les trous des bombes à effet de mine larguées par les Allemands.

Les fleurs devant la maison foisonnent, c'est un bel été. Voilà donc, apparemment, la vie, pleine de douceur et de calme.

La tombe de Tolstoï, avec des fleurs encore, des abeilles qui butinent sur les fleurs et, à l'aplomb de la tombe, de petites guêpes immobiles en suspension. Tandis qu'à Iasnaïa Poliana le grand verger a gelé. Tout est mort: les pommiers desséchés se dressent tout gris, moroses, sans vie, comme des croix sur des tombes.

Une grand-route bleutée comme de la cendre. Dans les villages règnent les femmes. Sur le tracteur, au conseil de village, dans les granges du kolkhoze, à l'écurie, dans la queue pour la vodka. Des filles éméchées s'avancent avec un accordéon en chantant, elles font leurs adieux à une compagne qui part pour l'armée". 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 13, p.153)

La traversée de la Volga à Stalingrad: 

"Traversée terrible. Peur immense. Le bac est plein de voitures, de charrettes, de gens par centaines, serrés les uns contre les autres, et il reste coincé; de très haut, un Ju-88 a largué une bombe. Une énorme colonne d'eau, toute droite, blanc bleuté. Sentiment de terreur. Dans le bac, il n'y a pas une seule mitrailleuse, pas un canon antiaérien. La tranquille et claire Volga paraît effrayante, comme un échafaud.

La ville de Stalingrad, dans les derniers jours d'août et le début de septembre après l'incendie. La traversée pour Stalingrad. Au départ, pour nous donner du courage, nous avons bu, au sovkhoze, sur la rive gauche, une grande quantité de vin de pomme. 

Au-dessus de la Volga hurlent des Messer. La Volga est dans le brouillard et la fumée, on fait brûler sans cesse des fumigènes pour camoufler la traversée.

La ville incendiée, morte. La place des Combattants tombés. Des inscriptions sur les monuments: "Le prolétariat de Tsaritsyne la rouge aux combattants pour la liberté, morts en 1919 des mains des bourreaux de Warangel."

Dans l'entrée d'une maison brûlée, sur un amas d'affaires diverses, des habitants mangent du chtchi(* de la soupe au chou). Un livre traîne là, Humiliés et offensés. Kapoustianski a dit à ces gens: "Vous aussi vous êtes des humiliés et offensés".

Une jeune fille: "Nous sommes offensés, mais pas humiliés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 14, p.163-164)

La défense de Stalingrad fut soumise à la discipline la plus rigoureuse. On dit que 13 500 soldats soviétiques furent exécutés au cours des 5 mois que dura la bataille. D'ordinaire, le prisonnier "fautif", quelqu'un qui avait mal exécuté les ordres, désobéi, cherché à se soustraire au combat ou à fuir, devait se déshabiller avant d'être fusillé pour que son uniforme puisse être donné à quelqu'un d'autre et ne présente pas trop d'impacts de balles. 

Informé de la portée hallucinante de l'extermination des juifs en 41 lors de l'invasion allemande, Grossman écrivit à l'automne 43 un article intitulé "L'Ukraine sans les Juifs". Il semble avoir été refusé par Krasnaïa Zvezda et c'est le Comité antifasciste juif qui le publia. Staline refusait de créer des catégories dans la souffrance, les victimes n'étaient que des "citoyens de l'Union soviétique":

" Il n'y a plus de Juifs en Ukraine. Nulle part- Poltava, Kharkov, Kremenchoug, Borispol, Iagotine - , dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de village, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles; vous n'entendrez la voix douloureuse d'une vieille femme; vous ne verrez le visage sale d'un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement assassiné".

Fin 43, Grossman rejoint Ehrenbourg, un autre écrivain juif, encore plus introduit dans le système dirigeant communiste, dans une commission chargée de collecter des détails sur les crimes allemands pour le compte du CAJ, comité antifasciste juif. Ehrenbourg et Grossman voulaient que ces témoignages soient réunis en un "Livre noir". Il sera supprimé après la guerre à cause de la position stalinienne sur les crimes de guerre - "Ne pas diviser les morts" - mais aussi parce que l'implication des Ukrainiens dans les persécutions antisémites embarrassait les autorités.

Grossman écrit un article bouleversant sur "Le massacre des Juifs de Berditchev": 30 000 Juifs y écrit-il, ont été sauvagement et méthodiquement massacrés dans sa ville natale, tandis que les survivants se comptent sur les doigts de deux mains. Cet article ne put paraître dans le journal de l'Armée rouge, mais Grossman le garda pour son Livre noir des atrocités nazies et crimes contre l'humanité contre les populations civiles juives. En juillet 44, Grossman écrit aussi un très long article d'histoire immédiate extraordinairement lucide sur la mécanique d'extermination nazie appelé "L'Enfer de Treblinka", publié en novembre dans Znamya et cité au Tribunal de Nuremberg.

Cette description incroyablement pertinente et bouleversante, malgré le style très réfléchi et objectif de Grossman, basée sur l'observation directe et le témoignage de quelques bourreaux, voisins et victimes survivantes, de la vie et des principes de fonctionnement de ce camp d'extermination, rejoint complètement les analyses et faits établis par les historiens futurs. 

Note de lecture par Ismaël Dupont - 28 mars 2020

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka

"DANS L'ENFER DE TREBLINKA" - VASSILI GROSSMAN - JUILLET 1944

Un texte absolument majeur et précurseur sur l'Holocauste présenté dans Carnets de guerre - de Moscou à Berlin, 1941-1944 (Calmann-Lévy, 2007, 22€) mais copié ici à partir du site qui avait mis cet article en ligne. 

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/treblinka.htm

Aujourd'hui, on estime plutôt autour de 700.000 le nombre de Juifs exterminés dans ce camp. Une Commission générale d'enquête conclut à 731.600 personnes, Juifs, Polonais et Tziganes assassinées. (Les Crimes allemands en Pologne, Varsovie, 1948). Le chiffre de 700.000 est repris dans un article , L'acte d'accusation du procès de Treblinka (Le Monde Juif, revue du CDJC, juillet 1966). Raul Hilberg parle de 750.000 Juifs et plus de 800.000 victimes, au total.

 

"A l'est de Varsovie, sur les rives du Bug occidental, s'étendent des sables et des marais, d'épaisses forêts de- pins et de feuillus.  Sur cette terre indigente, les villages sont rares; l'homme évite les étroits chemins où le pied s'enlise, où la roue plonge jusqu'au moyeu dans le sable profond.
Dans cette nature morne, à plus de soixante kilomètres de Varsovie, se trouve la petite station de Treblinka, sur la ligne de Siedlce, à proximité de Malkinia, point de croisement (les voies ferrées venant de Varsovie, de Bialystok, de Siedlce et de Lomza.
De tous ceux qui furent amenés à Treblinka en 1942, bien peu sans doute avaient traversé ces lieux en temps de paix, et promené leur regard distrait sur la monotonie du paysage fait de pins et de sable, de sable et de pins, avec çà et là des touffes de bruyères, un buisson desséché, une station morose, un croisement de lignes... Peut-être le regard ennuyé du voyageur avait-il remarqué un embranchement à voie unique partant de la station pour s'enfoncer dans le bois parmi les pins qui l'enserraient des deux côtés. Cet embranchement conduisait à une carrière de sable blanc qui servait pour les constructions industrielles et urbaines.
La carrière est à quatre kilomètres de la station, au milieu d'un terrain nu, si ingrat que les paysans le délaissent comme un désert en pleine forêt.  Par endroits la terre est couverte de mousse; çà et là on voit se profiler la silhouette d'un pin chétif; un choucas ou une huppe bigarrée, de temps à autre, rayent le ciel.  Ces lieux désolés avaient été choisis. avec l'approbation du Reichsführer des S. S. Heinrich Himmler, pour devenir un charnier colossal, tel que l'humanité n'en avait encore jamais connu avant nos jours cruels, même aux époques de barbarie primitive.  Non, jamais l'univers n'avait rien vu d'aussi épouvantable.  C'était ici le plus atroce des camps de la mort établis par les S. S., qui dépassait en horreur Sobibor, Majdanek, Belzyce et Oswiencim.

Il y avait deux camps à Treblinka le camp n° 1, où travaillaient des détenus de différentes nationalités, surtout des Polonais; et le camp des Juifs le camp n° 2.
Le camp n° 1 (camp de travail ou disciplinaire) se trouvait- à proximité de la carrière de sable, non loin de l'orée du bois.  De type ordinaire, il ressemblait aux centaines, aux milliers d'autres camps que la Gestapo avait établis dans les régions occupées de Est.  Il datait de 1941.  On y retrouvait comme la synthèse des principaux traits du caractère allemand, déformés dans l'affreux miroir du régime hitlérien.  Ainsi passent, monstrueusement déformés dans le délire de la fièvre, les pensées et les sentiments qui étaient ceux du malade avant sa maladie.  Ainsi un dément déforme dans ses actes la logique des actes et des idées de l'homme normal.  Ainsi le criminel qui assène un coup de marteau sur le crâne de sa victime unit, à l'adresse que donne l'habitude, le coup d'oeil et la sûreté de main d'un forgeron, un sang-froid qui n'a plus rien d'humain.  L'esprit d'épargne, la méthode, la propreté minutieuse, - autant de qualités propres à beaucoup d'Allemands et qui portent leurs fruits, dans l'agriculture et dans l'industrie.  Mais l'hitlérisme les a mises au service du crime : dans le camp de travail polonais, la Reichs-S.S. opérait comme s'il se fût agi de cultiver des choux-fleurs ou des pommes de terre.
La superficie du camp était divisée en rectangles impeccables ; les baraquements étaient rigoureusement alignés; de petits bouleaux bordaient les allées couvertes de sable.  Des bassins bétonnés avaient été construits pour les oies et les canards,, et d'autres pour la lessive; on y accédait par des escaliers commodes.  Il y avait aussi, pour le personnel allemand, un four à pain modèle, un salon de coiffure, un garage, un distributeur d'essence avec son globe de verre, des dépôts.  Le camp ressemblait beaucoup - avec ses jardinets, ses pompes à eau, ses routes, bétonnées - au camp de Majdanek, près de Lublin, et à des dizaines d'autres camps de travail établis, dans l'est de la Pologne, où la Gestapo et les S.S. se croyaient installés pour longtemps.  Dans l'organisation de tous ces camps se, manifestent des traits bien allemands : la ponctualité,, le calcul mesquin, l'amour de l'ordre poussé jusqu'à la manie, le culte de l'horaire et du schéma élaboré jusqu'en ses moindres détails.

On était envoyé au camp n° 1 pour un laps de temps parfois très court : quatre, cinq ou six mois.  Il y avait là des Polonais coupables d'infraction aux lois du Gouvernement général, infraction de peu d'importance, bien entendu, car pour les cas graves c'était la mort sans différer.  Etre dénoncé, avoir laissé échapper un mot dans la rue, ne pas s'être acquitté intégralement des livraisons, refuser à un Allemand sa voiture ou son cheval, être non pas convaincu, mais simplement soupçonné de sabotage à la, fabrique, ou encore, si l'on était une jeune fille, repousser les propositions d'un S. S, suffisait pour être envoyé au camp disciplinaire où languissaient des centaines, des milliers de Polonais : ouvriers, paysans, intellectuels, hommes et femmes, vieillards et adolescents, mères et enfants.  Cinquante mille personnes environ ont passé par ce camp.  Les Juifs n'y étaient conduits que s'ils étaient passés maîtres dans le métier de maçon, de tailleur, de boulanger, de cordonnier, d'ébéniste.  Le camp comptait toutes sortes d'ateliers; celui de menuiserie, vaste, fournissait fauteuils, tables et chaises aux états-majors de l'armée allemande.

Le camp n° 1, organisé en automne 1941, cessa d'exister le 23 juillet 1944, alors que les détenus entendaient déjà gronder au loin l'artillerie soviétique...
Ce jour-là, au petit matin, wachmanns et -S. S., après avoir bu un verre de schnaps pour se donner du cœur au ventre, procédèrent à la liquidation du camp.  Lorsque vint la nuit, tous les détenus avaient été tués.  Tués et enterrés.  Sauf Maks Lewit, un menuisier de Varsovie qui, resté jusqu'au soir sous les cadavres de ses camarades, réussit à gagner la forêt.  Il raconte que gisant dans la fosse, il entendit trente garçons entonner avant d'être fusillés un chant soviétique, et l'un d'eux s'écrier : « Staline nous vengera ! » ,Quand le petit Leib, l'idole du camp, tomba dans la fosse, il se releva en disant : « Monsieur le wachmann, vous m'avez raté.  Tirez encore, et visez mieux ! »

On sait aujourd'hui ce qu'était le régime du camp n° 1 : des dizaines de témoins, Polonais et Polonaises, évadés ou relâchés, nous ont parlé du règlement auquel les détenus étaient soumis.  Nous savons tout du travail à la sablière et comment on précipitait au fond de la carrière ceux qui n'avaient pas rempli leur norme; nous savons ce qu'était la nourriture : cent soixante-dix à deux cents grammes de pain et un litre d'une lavasse infâme baptisée du nom de soupe; nous savons qu'on y mourait de faim et qu'on emportait sur des brouettes par delà les barbelés, pour leur donner le coup de grâce, ceux dont le corps était enflé; nous savons les orgies effrénées des Allemands; nous savons qu'ils violaient des jeunes filles et les tuaient après; qu'ils précipitaient les gens d'une hauteur de six mètres; que la nuit, leur bande ivre faisait irruption dans une baraque pour en tirer de dix à quinze détenus sur lesquels ils expérimentaient sans hâte différentes méthodes de mise à mort, tirant en plein cœur, dans la nuque, les yeux, la bouche, la tempe de leurs victimes.

Nous savons les noms des S. S. du camp, leur caractère, leurs habitudes, - nous connaissons le chef du camp, l'Allemand de Hollande van Eypen, assassin forcené, débauché insatiable, amateur de beaux chevaux et de courses.  Et le jeune Stumpf, dont le corps massif était secoué par des accès de rire irrépressibles chaque fois qu'il tuait un détenu ou qu'une exécution avait lieu en sa présence, Stumpf qu'on avait surnommé « la mort qui rit », et que Maks Lewit, laissé pour mort dans sa fosse, entendit rire la dernière fois le 23 juillet 1944, quand sur l'ordre du S.S. les wachmanns fusillaient les enfants.  Nous connaissons Swiderski, dit « le champion du marteau », l'Allemand borgne d'Odessa qui n'avait pas son pareil pour l'assassinat « à l'arme blanche », et qui en quelques minutes tua à coups de marteau quinze enfants de huit à treize ans reconnus impropres au travail.  Nous connaissons Preifi, dit «le Vieux». une brute maigre, maussade et taciturne, qui avait l'air d'un tzigane.  A l'affût près des ordures du camp, il attendait les détenus qui venaient en cachette manger des épluchures de pommes de terre; il leur ordonnait alors d'ouvrir lia bouche et tirait en plein dans cette bouche ouverte.  C'était sa façon de se distraire.
Nous connaissons Schwarz et Ledecke, deux assassins professionnels qui s'amusaient à tirer, le soir, sur les détenus revenant du travail, et qui en abattaient tous les jours vingt, trente et jusqu'à quarante.
Le cerveau, le cœur, l'âme, les habitudes, les paroles, les actes de ces pervertis étaient l'affreuse caricature du cerveau, du cœur, de l'âme, des habitudes, des paroles, des actes ordinaires à l'homme.  Le régime du camp, tout ce qu'on sait de leurs assassinats, leur amour des plaisanteries cyniques, qui rappellent celles de Burschen allemands ivres et batailleurs, leurs chansons sentimentales exécutées en chœur parmi les mares de sang, leurs discours sans fin aux condamnés à mort, leurs sermons, leurs sentences vertueuses soigneusement imprimées sur papier spécial : autant de monstruosités nées du vieux chauvinisme, de la suffisance, de la fatuité, de la morgue, du pédantisme allemands, d'une préoccupation exclusive de son petit nid et d'une indifférence glaciale pour tout ce qui vit, d'une foi fanatique et niaise en la supériorité de la musique, de la science, des vers, de la langue, des gazons, des W.-C., du ciel, de la bière et des maisons allemands.  Les vices et les crimes horribles de ces hommes résultent des vices du caractère national allemand.

Tel était le camp n° 1, autre Majdanek, mais en plus petit.  Et on eût pu croire qu'il n'y avait rien de plus affreux au monde.  Mais ceux qui vivaient là savaient bien qu'il y avait un autre camp cent fois plus horrible que le leur.  En mai 1942, les Allemands avaient en effet entrepris, à trois kilomètres de là, la construction d'une véritable usine de mort.  Les travaux, auxquels étaient occupés plus de mille paires de bras, avaient rapidement progresse.  Là, rien n'était prévu pour la vie tout pour la mort.  L'existence de ce camp devait être tenue profondément secrète; tel était l'ordre de Himmler.  Pas un homme ne devait en sortir vivant, et personne n'était autorisé à s'en approcher.  On tirait sans avertissement sur quiconque passait par hasard à un kilomètre de là.  Il était interdit aux avions allemands de survoler la région.  Jusqu'au tout dernier moment, les victimes qu'une ramification de la vole amenait au camp ignoraient le sort qui les attendait.  Les gardiens qui accompagnaient les convois n'étaient pas admis à franchir l'enceinte extérieure du camp : lorsque les wagons arrivaient, des S.S. venaient relever les gardiens.

Le train, ordinairement composé de soixante wagons, s'arrêtait dans le bois qui masquait le camp, où il était divisé en trois rames de vingt wagons chacune, que la locomotive, allant à reculons, Poussait successivement jusqu'au quai, à l'intérieur du camp; elle-même s'arrêtait juste devant les barbelés, ce qui fait que ni le mécanicien ni le chauffeur ne pénétraient dans le camp.  Lorsque la rame était déchargée,, le sous-officier S. S. de service sifflait les vingt wagons suivants qui attendaient à deux cents mètres.  Quand les soixante wagons étaient vides, la Kommandantur téléphonait à la station que le convoi suivant Pouvait se mettre en route.  Celui qu'on venait de décharger partait pour la carrière prendre du sable qu'il emportait à Treblinka ou à Malkinia.
On avait mis à Profit la situation géographique de Treblinka : les convois chargés de victimes arrivaient ici des quatre coins du monde : de l'ouest et de l'est, du nord et du sud.  Ils venaient de villes polonaises de Varsovie, de Miendzyrzec, de Czenstochowa, de Siedlce, de Radom, de Lomza, de Bialystok, de Grodno; ils venaient de Biélorussie, d'Allemagne, de Tchécoslovaquie, d'Autriche, de Bulgarie et de Bessarabie. Pendant treize mois, les convois se succédèrent en direction de Treblinka; chacun d'eux comptait soixante wagons, et sur chaque wagon des chiffres avaient été tracés à la craie : 150, 180, 200; ils indiquaient le nombre de personnes qui- s'y trouvaient.  Des employés du chemin de fer et des paysans tenaient en secret le compte de ces trains.  Karzimierz Skarzynski, un vieux de soixante-deux ans habitant Wolka (l'agglomération la plus proche du camp), m'a dit que certains jours il était passé jusqu'à dix trains devant Wolka sur la seule ligne de Siedlce, et qu'au cours de ces treize mois, bien rares avaient été les jours où l'on n'avait vu passer aucun train.  Or, ce n'était qu'une des quatre lignes qui mènent à Treblinka.  Lurjan Cukowa, mobilisé par les Allemands pour travailler à l'entretien de la voie conduisant au camp n° 2, affirme que du 15 juin 1942 au mois d'août 1943, il vit passer chaque jour de un à trois convois dont chacun comptait soixante wagons de cent cinquante personnes au moins.  Nous avons recueilli des dizaines de témoignages analogues.  Si même nous réduisons ces chiffres de moitié, nous pouvons dire qu'en l'espace de treize mois, environ trois millions de personnes furent amenées au camp.  Mais nous y reviendrons.
Le camp lui-même, avec sa ceinture extérieure, son quai, les dépôts où étaient rassemblés les objets ayant appartenu aux victimes et les autres locaux accessoires, occupait une superficie peu considérable : sept cent quatre-vingt mètres sur six cents.  Si pour un instant on avait des doutes quant au sort des millions d'êtres amenés là, si l'on pouvait supposer ne fût-ce qu'une seconde que les Allemands ne les assassinaient pas aussitôt arrivés, on se demanderait : où sont-ils donc ces hommes qui pourraient constituer la population d'un petit Etat ou d'une grande capitale d'Europe ? Pendant treize mois - pendant trois cent quatre-vingt-seize jours - les convois sont repartis chargés de sable ou bien à vide : personne n'est revenu du camp n° 2. Mais aujourd'hui la question se pose, terrible comme un glas : « Caïn, où sont-ils donc ceux que tu avais amenés ici ? »
Le fascisme n'a pu tenir secret le plus grand de ses crimes.  Mais ce n'est pas parce que des milliers d'hommes en ont été les témoins involontaires : sûr de l'impunité, Hitler résolut d'exterminer des millions d'innocents dans l'été de 1942, période des plus grands succès militaires fascistes; on sait aujourd'hui que c'est en 1942 que le chiffre des assassinats fut le plus élevé : les fascistes montrèrent alors ce dont ils étaient capables.  Si Adolf Hitler avait vaincu, il aurait su faire disparaître toutes les traces de ses crimes; il aurait su réduire au silence tous les témoins, eussent-ils été dix fois plus nombreux; aucun n'eût soufflé mot.  C'est pourquoi je m'incline une fois de plus devant ceux qui, en automne 1942, dans le silence du monde qui célèbre aujourd'hui sa victoire, ont arrêté, sur la rive abrupte de la Volga, l'armée allemande derrière laquelle bouillonnaient des flots de sang innocent, - devant les vainqueurs de Stalingrad, devant l'Armée rouge qui a empêché Himmler de faire le secret sur Treblinka.

Aujourd'hui les hommes ont parlé, les pierres et la terre ont porté témoignage.  Et nous pouvons, sous les yeux de l'humanité et devant la conscience du monde, parcourir l'un après l'autre les cercles de l'enfer de Treblinka, auprès duquel pâlit l'enfer de Dante.
Tout ce que vous allez lire, je l'ai reconstitué d'après les récits de témoins vivants, les déclarations d'hommes qui ont travaillé à Treblinka depuis sa création jusqu'au 2 août 1943, jour où les condamnés à mort se révoltèrent, brûlèrent le camp et s'enfuirent dans les bois.  Les wachmanns faits prisonniers ont confirmé mot pour mot les dires des témoins et les ont parfois complétés.  Tous ces hommes, je les ai vus de mes propres yeux, je leur ai parlé longuement, j'ai devant moi leurs dépositions écrites.  Ces témoignages, de sources pourtant différentes, concordent parfaitement, qu'il s'agisse de Bari, le chien du chef du camp, ou de la technique de l'assassinat en masse, de l'organisation du meurtre à la chaîne.
Engageons nous donc dans les cercles successifs de l'enfer de Treblinka.

Quels étaient ceux que les convois amenaient ? Des Juifs surtout, mais aussi des Polonais, des Bohémiens.  Au printemps de 1942, toute la population juive de Pologne, d'Allemagne, des régions occidentales de Biélorussie avait été parquée dans des ghettos.  Des millions d'ouvriers, d'artisans, de médecins, de professeurs, d'architectes, d'ingénieurs, d'instituteurs, d'artistes, vivaient confinés avec leurs femmes, leurs filles, leurs fils, leurs mères et leurs pères dans les ghettos de Varsovie, de Radom, de Czenstochowa, de Lublin, de Bialystok, de Grodno et dans des dizaines d'autres, plus petits.  Celui de Varsovie comptait à lui seul environ cinq cent mille habitants.  Cette réclusion, c'était la première partie, la partie préliminaire du plan hitlérien d'extermination des Juifs.  Au cours de l'été 1942, on décida de mettre à exécution la seconde partie du plan - la destruction physique des Juifs.  Himmler se rend alors à Varsovie et donne des ordres en conséquence.  Nuit et jour les travaux se poursuivent : on construit la fabrique de mort de Treblinka.  Dès juillet, les premiers convois arrivent de Varsovie et de Czenstochowa.  On a dit à tous ces gens qu'on les emmenait en Ukraine pour les travaux agricoles.  Ils ont avec eux vingt kilos de bagage, plus leur nourriture; c'est tout e qu'on leur a permis d'emporter.

Plus d'une fois les Allemands firent prendre à leurs victimes des billets pour « Ober-Majdan »; c'est ainsi qu'ils avaient baptisé Treblinka.  On commençait à parler dans toute la Pologne de ce lieu horrible.  Dès lors les S. S. évitèrent de prononcer le mot de Treblinka quand ils faisaient monter leurs victimes en voiture.  Mais leur comportement ne laissait aux voyageurs aucun doute sur le sort qui les attendait.  Ils étaient entassés à cent cinquante au moins, souvent à cent quatre-vingts et parfois à deux cents dans un wagon à marchandises, et pas une seule fois ils ne recevaient à boire pendant tout le trajet qui durait jusqu'à deux ou trois jours.  Ils étaient torturés par la soif au point d'en être réduits à boire leur urine.  Pour cent zlotys les gardiens promettaient une gorgée d'eau, mais le plus souvent ils n'apportaient rien.  On était si serré que parfois il fallait voyager debout.  En cours de route, surtout pendant les journées étouffantes de l'été, il mourait dans chaque wagon plusieurs personnes : des vieux et des cardiaques.  Comme on n'ouvrait pas les portes avant d'être arrivé à destination, leurs corps qui commençaient à se décomposer empoisonnaient l'air.  Si quelqu'un faisait flamber une allumette pendant la nuit, les gardiens ouvraient le feu.  Le coiffeur Abram Kon raconte que dans son wagon, ils blessèrent ainsi un grand nombre de personnes et en tuèrent cinq.
Pour ceux qui arrivaient des autres pays France, Bulgarie, Autriche, etc., le voyage était tout différent.  Ils n'avaient jamais entendu parler de Treblinka, et jusqu'au dernier moment ils étaient persuadés qu'on les emmenait travailler.  Les Allemands faisaient miroiter les commodités et les charmes de la vie nouvelle qui les attendait.  Certains convois arrivèrent chargés de gens qui avaient cru partir en pays neutre : ils étaient munis de passeports étrangers et avaient obtenu des autorités allemandes, en y mettant le prix, les visas nécessaires.
Un jour le train amena à Treblinka des citoyens du Canada, des Etats-Unis et d'Australie, que la guerre avait surpris en Europe : après bien des démarches et moyennant de gros pots-de-vin, ils avaient obtenu de partir en « pays neutre » ! Les trains venant d'Europe occidentale avaient des wagons-lits et des wagons-restaurants.  Ils étaient desservis par le personnel ordinaire : ici, pas de gardiens.  Les voyageurs emportaient des coffres volumineux, d'énormes valises, et de la nourriture en quantité.  Les enfants descendaient aux arrêts et s'informaient auprès des employés : serait-on bientôt à Ober-Majdan ?
De temps à autre il arrivait des convois de Bohémiens venant de Bessarabie et d'autres régions.  Des trains amenèrent aussi de jeunes Polonais, paysans et ouvriers, qui s'étaient soulevés ou avaient pris part à la guerre des partisans.
Il est difficile de dire ce qui est le plus affreux : d'aller à la mort dans d'horribles souffrances en sachant que chaque instant vous rapproche d'elle, ou bien de regarder par la portière d'un wagon de première classe dans, une ignorance complète de ce qui vous attend, tandis que de la station on téléphone déjà au camp pour annoncer l'arrivée du train et le nombre des nouvelles victimes.

Pour tromper jusqu'au bout ceux qui venaient d'Europe, un semblant de gare avait été aménagé sur le quai où les rames de vingt wagons venaient se décharger l'une après l'autre.  Une gare avec ses guichets, sa consigne et son restaurant.  Des flèches indicatrices disaient - « Trains pour Bialystok », « pour Baranowicze », « pour Wolkowysk », etc.  L'arrivée du convoi était saluée par un orchestre; tous les exécutants étaient vêtus de façon impeccable.  Un homme eu tenue d'employé du chemin de fer demandait les billets et faisait sortir les voyageurs sur une place.  Ils étaient trois ou quatre mille, chargés de sacs et de valises.  Les jeunes soutenaient les vieillards et les malades.  Les mères portaient leurs enfants dans leurs bras; les plus âgés se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place, foulée par des millions de pieds,, avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  L'oeil aux aguets saisissait bientôt des détails alarmants.  Çà et là, sur le sol balayé à la hâte (juste avant l'arrivée du train, c'était visible) des objets abandonnés traînaient encore : baluchons de vêtements, valises ouvertes, blaireaux, casseroles émaillées...
D'où venaient-ils ? Et pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ? Où étaient les lignes de Bialystok, Siedlce, Varsovie, Wolkowysk ?  Pourquoi les nouveaux gardiens avaient-ils ce ricanement étrange devant les hommes qui rectifiaient la position de leur cravate, les petites vieilles à la mise soignée, les garçons en costumes marins, les minces jeunes filles qui avaient su pendant tout le voyage garder propre leur toilette, les jeunes mamans enveloppant avec amour les nourrissons dans leurs couvertures ? Tous ces wachmanns en uniformes noirs, tous ces sous-officiers S. S. ressemblaient étonnamment aux conducteurs (l'un troupeau poussé à l'abattoir.  Pour eux, les nouveaux arrivés n'étaient déjà plus des vivants, et ils ne pouvaient s'empêcher de sourire devant leurs pudeurs, leurs marques d'amour, leur crainte, leurs attentions affectueuses, et le soin qu'ils prenaient des choses.
Qu'elles leur semblaient drôles, ces mères qui grondaient leurs enfants parce qu'ils s'étaient écartés de quelques pas ou qu'ils avaient sali leur petite vareuse, ces hommes s'épongeant le front de leur mouchoir et fumant des cigarettes, ces jeunes filles arrangeant leur coiffure et serrant leur jupe contre elles, quand passait un coup de vent.  Drôles, les vieux qui tâchaient de s'asseoir sur les valises, ,et ceux qui passaient avec un volume sous le bras, et les malades qui s'enveloppaient le cou d'une écharpe... Il arrivait quotidiennement à Treblinka jusqu'à vingt mille personnes; c'étaient des journées vides que celles ,où il ne sortait de la gare que six ou sept mille « voyageurs ». Quatre ou cinq fois par jour, la place se remplissait de monde.  Et ces dizaines, ces centaines de milliers d'yeux interrogateurs et inquiets, ces visages jeunes ou vieux, ces belles jeunes filles aux boucles noires ou au front nimbé d'or, ces vieillards chauves, voûtés, recroquevillés, ces adolescents timides n'étaient qu'un torrent où sombraient la Raison et la Science, l'amour des jeunes filles et la curiosité des enfants, la toux des vieillards et le cœur de l'homme.  Et ceux qui arrivaient sentaient en frémissant se poser sur eux des. regards étranges, narquois, réticents, repus, pleins de la supériorité de la brute vivante sur l'homme mort.  En l'espace d'un instant, leurs yeux enregistraient sur la place maints, détails insolites.  Qu'était-ce donc que cet énorme mur de six mètres, tout tapissé de branches de pins jaunissantes et de couvertures ? Bien inquiétantes aussi, ces couvertures ouatées de toutes les couleurs, faites de soie ou d'indiennes et si pareilles à celles qu'ils apportaient eux-mêmes... D'où venaient-elles ? Ceux à qui elles appartenaient n'en avaient donc plus besoin ?... Et ces hommes, à brassard bleu qui étaient-ils ? On se rappelait des réflexions récentes, de soudaines, alarmes, certains mots chuchotés.  Mais non, non, non ! C'était impossible ! Et l'on chassait l'horrible pensée.  L'inquiétude durait à peine : deux ou trois minutes peut-être, jusqu'à ce que tous se fussent réunis sur la place.  Cela traînait toujours : il y avait des infirmes, des boiteux, des vieillards et des malades qui avaient peine à se mouvoir.

Enfin, tous étaient rassemblés.  L'Unterscharführer (sous-officier des troupes S.S.) les invitait alors, à voix haute et en détachant bien les mots, à laisser là leurs bagages et à se rendre au bain en n'emportant que leurs papiers, les objets de valeur et le strict nécessaire pour se laver.  Des dizaines de questions se pressaient sur leurs lèvres : fallait-il prendre du linge ? pouvait-on défaire les paquets ? retrouverait-on ses affaires ? est-ce que rien n'aurait disparu ?  Mais on ne sait quelle force étrange les obligeait à se taire, à se diriger bien vite sans souffler mot, sans même jeter un coup d'œil en arrière, vers l'entrée pratiquée dans le mur de barbelés de six mètres de haut, camouflé par des branches.  Ils passaient devant les « hérissons » antichars, devant des barbelés trois fois hauts comme un homme, le long d'un fossé antitanks de trois mètres de large, puis de nouveau devant un fil d'acier mince roulé, tortillé en buissons, et encore le long du mur que faisaient des mètres et des mètres de barbelés.  Un sentiment affreux - celui d'être perdu irrévocablement - s'emparait des condamnés; impossible de fuir, de revenir en arrière, d'engager le combat : sur les tours de ]bois, basses et trapues, des mitrailleuses étaient braquées.  Appeler à l'aide ? Mais il n'y avait autour d'eux que des S. S. et des wachmanns armés de mitraillettes, de grenades, de pistolets; ils étaient la Force, ils possédaient les chars et les avions, les terres, les villes, le ciel, les chemins de fer, la loi, les journaux, la T. S. F. Le monde entier se taisait, écrasé, asservi aux bandits bruns dont il subissait la domination.  Très loin pourtant, à des milliers de kilomètres, l'artillerie soviétique tonnait sur les bords de la Volga : elle proclamait la volonté, du peuple russe de vaincre ou de mourir pour la liberté; elle appelait à la lutte tous les peuples du monde...

Devant la gare, rapides et silencieux, deux cents ouvriers aux brassards bleu ciel défaisaient les paquets, ouvraient les paniers et les valises, déliaient les courroies des porte-plaid.  Ils procédaient au triage et à l'évaluation des objets laissés là par le groupe qui venait d'arriver : nécessaires à ouvrage soigneusement rangés, pelotes de fil, caleçons d'enfant, maillots, draps, chandails, ciseaux, nécessaires de toilette, liasses de lettres, photographies, dés, flacons de parfum, miroirs, bonnets, chaussons, bottes taillées dans des couvertures d'ouate en prévision du froid, souliers de femmes, bas, dentelles, pyjamas, paquets de beurre, café, boîtes de cacao, vêtements de prière, chandeliers, livres, biscottes, violons, jeux de cubes... Il fallait une grande habileté professionnelle pour trier en quelques minutes ces milliers d'objets, les évaluer, séparer ce qui serait envoyé en Allemagne du reste, des choses vieilles et rapiécées qui devaient être jetées au feu.  Malheur à qui mettait une valise de fibre avec les valises de cuir; gare à qui laissait parmi les vieilles chaussettes reprisées une paire de bas neufs venant de Paris.  On ne se trompait qu'une fois, jamais deux.
Quarante S. S. et soixante wachmanns travaillaient au « transport », c'est-à-dire à ce que j'appellerai la première phase de l'opération : réception du convoi, acheminement des, « voyageurs » vers la « gare , et la place, surveillance des ouvriers chargés de trier et d'évaluer les objets, qui de temps à autre, trompant la vigilance de leurs gardiens glissaient rapidement dans leur bouche un morceau de pain, un bout de sucre ou un bonbon trouvés dans les paquets.  Le travail terminé, on leur permettait de se laver les mains et le visage à l'eau de Cologne et au parfum, car l'eau manquait à Treblinka, et seuls les Allemands et les wachmanns en usaient pour se laver.
Tandis que les nouveaux arrivés se préparaient à prendre un bain, le triage s'achevait.  Les objets de valeur étaient emportés au dépôt; les lettres, les photos de nouveau-nés, de frères, de fiancées, les faire-part de mariage jaunis par le temps, ces milliers de choses infiniment chères et précieuses pour ceux à qui elles appartiennent, mais qui pour le . s maîtres de Treblinka n'offraient aucun intérêt, étaient réunies en tas et jetées dans d'immenses fosses au fond desquelles gisaient déjà des centaines de milliers d'autres lettres, cartes postales, cartes de visite, photographies, papiers couverts de gribouillis d'enfants, de dessins naïfs aux crayons de couleur.  Et la place, balayée à la hâte, était prête à recevoir un nouveau contingent.

Mais cela ne se passait pas toujours ainsi.  Quand les détenus savaient à quoi s'en tenir, il y avait des révoltes.  Le paysan Skrzeminski raconte qu'il vit deux fois des gens s'élancer vers le bois après avoir brisé la porte du wagon et, culbuté leurs gardiens; ils furent abattus à coups de mitraillettes.  Quatre hommes portaient dans leurs bras des enfants de quatre à six ans, qui furent tués eux aussi.  La paysanne Mariana.  Bukus rapporte des cas analogues.  Un jour qu'elle travaillait aux champs, soixante personnes qui s'étaient échappées du train et cherchaient à gagner la forêt furent assassinées sous ses yeux.
Maintenant, le contingent des condamnés est arrivé sur une autre place, à l'intérieur de la deuxième enceinte, devant un énorme baraquement; à droite il y en a trois autres, plus petits : deux dépôts de vêtements et un dépôt de chaussures.  Plus loin, à gauche, se trouvent les casernes des S. S. et des wachmanns, les magasins de, vivres, l'étable, des voitures légères, des camions, une auto blindée.  Bref, on a l'impressions d'un camp ordinaire, en tous points semblable au camp n°1.
On aperçoit, à l'angle sud-est de la place, une étendue close par des branchages devant laquelle se dresse une espèce de guérite avec l'inscription : « Hôpital ». Les impotents et les malades dont l'état est grave, transportés sur des brancards, y sont reçus par un docteur en blouse blanche.  Mais nous en reparlerons.

La deuxième phase de l'opération consistait à annihiler la volonté des victimes par des ordres incessants, où la lettre r claquait comme un fouet; ils étaient lancés de cette voix impérieuse dont est si fière l'armée allemande, parce qu'elle « prouve » que les Allemands sont une race de maîtres.
« Achtung ! » La voix du Scharführer jetait dans le silence tragique la formule consacrée qu'il répétait Plusieurs fois par jour depuis de longs mois :
« Les hommes restent où ils sont. les femmes et les enfants iront se déshabiller dans les baraques à gauche. »
Alors c'étaient des scènes affreuses.  L'amour maternel, conjugal, filial leur (lisait à tous qu'ils se voyaient pour la dernière fois.  Des poignées de main, des baisers, des bénédictions, des larmes, de courtes phrases où l'on mettait toute sa tendresse et toute sa douleur... Les psychiatres de la mort savaient qu'il fallait sans tarder couper court à tout cela.  Ces brutes connaissaient les lois très simples que l'on applique dans tous les abattoirs du monde, et ils les appliquaient aux hommes.
C'était l'une des parties les plus délicates dé l'opération, le moment où l'on séparait les filles de leurs pères, les mères de leurs fils, les grand-mères de leurs petits-enfants, les maris de leurs femmes.
« Achtung ! Achtung ! » De nouveau il fallait troubler les raisons, les bercer d'espoir, présenter les règles de mort comme des règles de vie.  Et la voix scandait :
« Les femmes et les enfants enlèveront leurs chaussures avant d'entrer.  Les bas doivent être déposés dedans ; les chaussettes des enfants seront mises dans leurs chaussons, leurs sandales, leurs bottines.  Ne nous trompons pas ! »
Après une courte pause, la voix reprenait « En allant au bain, emportez vos bijoux, vos papiers, votre argent, un essuie-mains et du savon... Je répète... »

Dans le baraquement des femmes, il y avait un « salon de coiffure » où on les passait à la tondeuse; on enlevait aux vieilles leur perruque.  Étrange instant psychologique : au témoignage des coiffeurs, en se voyant dépouiller de leurs cheveux, les femmes étaient persuadées qu'elles allaient au bain.  Parfois, l'une d'elles passant la main sur sa tête disait : « Ici un peu plus court, s'il vous plaît... Egalisez... » Presque toutes sortaient rassurées, avec un morceau de savon et une serviette, mais les jeunes regrettaient leurs belles tresses.  Pourquoi donc coupait-on aux femmes leurs cheveux ? Etait-ce pour les tromper ? Non, c'était pour les utiliser comme matière première... J'ai demandé à bien des gens ce que les Allemands faisaient de tous les cheveux de celles qui allaient mourir.  Ils m'ont répondu que les énormes tas de boucles et de tresses noires, dorées ou blondes, étaient désinfectés, pressés dans des sacs et expédiés en Allemagne.  Des témoins ont confirmé que ces sacs portaient en effet des adresses allemandes.  Mais là-bas, que faisait-on de ces cheveux ? Nul n'a pu me répondre.  Un certain Kon, dans ses déclarations écrites, affirme qu'ils allaient au département de la Marine de Guerre; ils servaient à bourrer des matelas, à tresser des cordages pour les sous-marins, etc.
Cette déclaration doit être confirmée, et elle le sera, par le grand-amiral Raeder qui était en 1942 à la tête de la Flotte allemande.

Les hommes, eux, se déshabillaient dans la cour.  On en désignait, dans le premier contingent de la journée, de cent cinquante à trois cents parmi les plus robustes, qui étaient chargés d'enterrer les cadavres et que, d'ordinaire, on tuait le lendemain.  Les hommes devaient se déshabiller rapidement, mais ranger avec soin leurs chaussures, leurs chaussettes, leur linge, leur veste et leur pantalon.  Tout cela était ensuite trié par une deuxième équipe, dite «rouge» à cause de la couleur des brassards.  Ce qui pouvait être expédié en Allemagne était sur-le-champ porté au dépôt; toute marque de fabrique, métallique ou autre, était soigneusement enlevée.  On brûlait le reste ou bien on l'enterrait dans des fosses.  Cependant, l'inquiétude ne cessait de grandir.  Quelle était cette effroyable odeur que coupait à tout moment celle du chlorure de chaux ? Pourquoi ces essaims de mouches grasses et obsédantes, ici, parmi les pins ? Le souffle rauque, le cœur battant, on cherchait jusque dans les moindres indices la clef de l'énigme; on voulait soulever un coin du voile... Pourquoi là-bas, en direction du sud, ce fracas d'excavateurs géants ?
Les gens nus étaient conduits à des guichets où ils devaient remettre leurs papiers et objets de valeur.  Et de nouveau la voix s'élevait, terrible, hypnotisante : « Achtung ! Achtung !  Achtung ! Quiconque tentera de dissimuler des objets de valeur sera puni de mort ! »
Le Scharführer était assis dans une petite cabane de planches.  Il était entouré de S. S. et de wachmanns qui se tenaient debout.  Il y avait près de la cabane plusieurs caisses de bois : une pour les billets de banque, l'autre pour les pièces de monnaie, une troisième pour les montres, les bagues, les bracelets, les boucles d'oreilles et les broches ornées de pierres précieuses.  Les papiers, désormais inutiles, jonchaient la terre, les papiers de ceux qui dans une heure seraient entassés dans la fosse.  Mais on triait soigneusement l'or et les objets précieux : des dizaines. de joailliers établissaient le titre du métal, la valeur des pierres, la pureté des diamants.
Cuir, papiers, tissus, ces brutes utilisaient tout ce qui avait appartenu à l'homme; ils ne faisaient Il que de cette chose précieuse entre toutes : sa vie.  Combien d'esprits vastes et puissants, de cœurs purs, de beaux yeux d'enfants, de doux visages de vieilles, combien de jeunes filles fières de leur beauté que la nature avait mis des siècles et des siècles à créer, ont été précipités, énorme flot silencieux, dans l'abîme du néant ? Quelques secondes suffisaient pour détruire ce que la nature et le monde avaient créé dans le gigantesque et douloureux enfantement de la vie.
Au guichet, tout changeait brusquement : finie la torture du mensonge qui les tenait tous dans l'hypnose de l'ignorance et dans la fièvre, et qui les faisait soudain passer de l'espoir au désespoir, des visions de la vie à l'horreur du néant.  Elle avait été jusque-là un des éléments de la chaîne qui, implacablement, les conduisait à la mort.  Elle avait facilité aux S. S. leur travail, mais au dernier acte du pillage, ils levaient le masque, brisant les doigts des femmes pour en retirer les bagues et leur arrachant leurs boucles d'oreilles.

A la dernière étape, il fallait faire vite; le mot « Achtung ! » était remplacé par un autre, qui sifflait et claquait: « Schneller ! Schneller!  Schneller ! » Plus vite ! Plus vite ! Plus vite 1
Au pas de course dans le néant ! On sait par la cruelle expérience de ces dernières années que lorsqu'il est nu, l'homme perd toute velléité de résistance et cesse de lutter contre le sort; en même temps que ses vêtements, il a perdu l'instinct de la vie et il accepte ce qui lui arrive comme une fatalité.  Ceux-là même deviennent passifs en qui la vie bouillonnait.  Néanmoins, pour éviter toute surprise, les S. S. soumettaient à un abêtissement monstrueux ces victimes arrivées à la dernière étape de leur calvaire.
Comment s'y prenaient-ils ?
Ils avaient recours à une cruauté soudaine, absurde et inutile.  Ces gens nus auxquels on avait tout enlevé mais qui s'obstinaient à demeurer des hommes et qui l'étaient mille fois plus que les brutes en uniforme qui les entouraient - continuaient à respirer, à voir et à penser; leur cœur battait encore.  Tout à coup, on leur arrachait des mains leur savon ;et leur serviette, et on leur ordonnait de se ranger par cinq.
« Hände hoch ! Marsch ! Schneller ! Schneller ! » (Les mains en l'air ! Marche ! Plus vite ! Plus vite !)
Ils s'engageaient alors dans une allée toute droite, plantée de fleurs et de sapins, longue de cent vingt mètres et large de deux.  D'un bout à l'autre, à gauche et à droite, des fils de fer étaient tendus, où les wachmanns aux vareuses noires et les S.S. en uniformes gris se tenaient côte à côte.  L'allée était couverte de sable blanc, et ceux qui marchaient en tête avec leurs bras levés y découvraient l'empreinte encore fraîche d'autres pieds nus.  Plus petits que les leurs : ceux des femmes; tout petits ceux des enfants; ou bien grands et lourds ceux des vieillards.  Ces dessins éphémères dans le sable étaient tout ce qui restait des milliers d'autres victimes qui venaient de suivre ce chemin comme le faisaient en cet instant ces quatre mille hommes, et comme le feraient deux heures plus tard ceux qui attendaient dans la forêt.  Ils passaient comme on était passé la veille et, dix jours auparavant, comme on passerait le lendemain et cinquante jours après; ils passaient comme tant d'autres ont passé pendant les treize mois qu'a duré cet enfer.
Cette allée, les Allemands l'avaient baptisée : la « route d'où l'on ne revient plus ».
Un anthropoïde grimaçant, dont le nom était Soukhomil, se trémoussait et criait en écorchant à dessein les mots allemands :
« Schneller, schizeller, mes petits ! L'eau du bain va être froide.  Allons, allons, dépêchons-nous !»
Et là-dessus, il éclatait de rire, se contorsionnait et se mettait à gambader.  Les hommes aux bras levés marchaient en silence entre deux haies de gardiens, sous les coups de crosse et de matraque, et les enfants couraient car ils avaient peine à suivre les adultes.

Tous les témoignages concordent sur la férocité du S.S. Zepf à la dernière étape de ce chemin de la croix.  Zepf s'était spécialisé dans l'assassinat des petits.  Doué d'une force herculéenne, il saisissait brusquement un enfant dans la foule, le brandissait comme une massue et lui fracassait la tête contre le sol, on bien le déclarait en deux.
J'avais entendu parler de ce monstre, pourtant né d'une femme, mais j'avais tenu pour insensé, pour incroyable, ce qu'on m'en avait raconté.  Cependant, après m'être entretenu avec des témoins oculaires, je compris que c'était là un des aspects du régime de l'enfer de Treblinka qui cadrait parfaitement avec tout le reste, et je crus à l'existence de cet homme.
Les actes de Zepf étaient en effet nécessaires; ils contribuaient à provoquer le choc psychique; ils étaient une manifestation de cette cruauté alogique qui écrasait les volontés et les consciences.  Zepf était un rouage utile, indispensable, dans la formidable machine de l'Etat fasciste.
Ce qui doit faire horreur, ce n est pas que la nature produise de ces dégénérés : les monstres ne sont-ils pas nombreux dans le monde organique : les cyclopes, les êtres; à deux têtes, et aux dépravations spirituelles correspondantes ? Ce qui est terrible, c'est ,que ces êtres, qui devraient être des cas isolés et servir à l'étude des phénomènes psychiques, sont considérés dans un certain Etat comme des citoyens normaux, actifs.  Leur idéologie délirante, leur psychologie pervertie, leurs crimes épouvantables sont un élément nécessaire de l'état fasciste.  Ils sont la base même de l'Allemagne hitlérienne; ils sont des dizaines, des centaines de mille vêtus de l'uniforme, armés, décorés des ordres du Reich; ils ont été pendant des années les maîtres absolus de la vie des peuples de l'Europe.  Ce qui doit faire horreur, ce sont moins ces êtres que l'état qui les a tirés de leurs trous, de leurs ténèbres, de leurs souterrains, parce qu'ils lui étaient utiles, nécessaires, indispensables, à Treblinka près de Varsovie, à Majdanek près de Lublin, à Belzyce, à Sobibor, à Oswiencim, à Babi-Yar, à Domanevka près d'Odessa, à Trostianetz près de Minsk, à Ponary en Lituanie, dans des dizaines et des centaines de prisons, de camps' de travail ou disciplinaires, de camps d'extermination.
Quel qu'il soit, un Etat ne tombe pas du ciel.  Ce sont les rapports matériels et idéologiques qui créent le régime politique, et cela étant, on sera saisi d'horreur pour peu qu'on réfléchisse.
Des « guichets » au lieu de l'exécution, il y avait de deux à trois minutes de marche.  Roués de coups, assourdis par les cris, les malheureux débouchaient sur une troisième place, et pour un instant s'arrêtaient interdits.

Devant eux se dressait un bel édifice de pierre avec ornements de bois et qui faisait songer à un temple antique.  Cinq marches bétonnées conduisaient à des portes basses, mais très larges, massives et d'un beau travail.  Des fleurs poussaient devant l'entrée que décoraient de grands vases.  ' Mais tout autour, c'était le chaos : on voyait partout des montagnes de terre fraîchement remuée; de ses pinces d'acier, un formidable excavateur projetait en grinçant des tonnes de sable jaune, et la poussière qui s'élevait faisait comme un rideau tamisant le soleil.  Au fracas de la gigantesque machine qui du matin au soir creusait d'énormes tombes, se mêlait l'aboiement furieux de dizaines de chiens-loups.
Des deux côtés du funeste édifice passaient des lignes à voie étroite où des gens en combinaison poussaient des wagonnets.
Les larges portes s'ouvraient lentement, et deux acolytes de Schmidt, le chef de la fabrique de la mort, apparaissaient à l'entrée.  Des sadiques et des maniaques.  L'un était grand; il devait avoir une trentaine d'années; des épaules massives, un visage bronzé, animé, souriant, et des cheveux noirs.  L'autre, plus petit, était aussi plus jeune; il avait des cheveux châtains et des joues citron, comme s'il venait d'absorber une forte dose d'acriquine.
Le grand tenait entre ses mains un gros tube massif, long d'un mètre, qui lui servait de matraque, et aussi un fouet.  Le deuxième était armé d'un sabre.
Les S. S. lâchaient des chiens spécialement dressés qui se ruaient sur la foule et déchiraient toutes ces chairs nues.  Et les S. S., avec des cris sauvages, frappaient à coups de crosse, pour les faire avancer, les femmes figées d'épouvante.
A l'intérieur de l'édifice, les sous-ordres de Schmitt poussaient ceux qui allaient mourir par les portes grandes ouvertes des chambres à gaz.
C'était le moment où surgissait Kurt Franz, l'un des commandants de Treblinka, tenant Bari en laisse.  Ce monstre lançait alors sur les condamnés son chien qui leur arrachait les organes sexuels.  Kurt Franz avait bien fait son chemin au camp : d'abord sous-officier S.S., il était parvenu au grade d'Untersturmführer.  Outre qu'il avait révélé, dans l'arrangement de cette fabrique de mort en série, un talent d'organisateur peu ordinaire, outre qu'il adorait son service et ne concevait pas d'autre vie que celle qu'il menait à Treblinka où sa vigilance infatigable trouvait sans cesse à s'exercer, il était aussi, jusqu'à un certain point, un théoricien : il aimait à se perdre en considérations sur le sens et la portée du travail qu'il accomplissait.  Ah ! si tous les intercesseurs très humains de l'hitlérisme avaient pu être là en ces instants horribles ! S'ils avaient pu voir de leurs yeux ! Que d'arguments nouveaux y auraient gagné leurs livres et leurs articles débordants d'amour pour l'homme ! Grande est la force de l'Humain qui ne meurt qu'avec l'homme.  Quand arrive l'heure brève mais horrible où la brute triomphe de l'homme et le terrasse, celui-ci garde jusqu'à son dernier souffle une âme forte, une pensée claire et le rayonnement de son amour, tandis que la brute reste une brute hideuse.  Et cette force morale impérissable est faite du sombre martyre, mais aussi du triomphe de l'homme qui meurt sur la brute qui vit.  C'est elle qui prédisait, même aux jours les plus sinistres de 1942, la victoire de la raison sur la folie bestiale, du bien sur le mal, de la lumière sur les ténèbres, des forces de progrès sur les forces de réaction.  Elle était comme une aube.  Aube terrible qui se levait sur des champs arrosés de sang et de larmes, sur des abîmes de souffrances, parmi les clameurs des mères et des nourrissons agonisants et les râles des vieillards.  Les brutes et leur philosophie prédisaient le déclin de l'Europe et du monde; mais les hommes sont restés des hommes; ils ont repoussé la morale et les lois fascistes, ils ont lutté contre elles par tous les moyens, et même par leur mort.

On est troublé jusqu'au fond de l'être, on n'a plus ni sommeil, ni repos, quand on apprend comment les condamnés à mort de Treblinka conservèrent jusqu'au bout intacte leur âme d"humains : comment des femmes, pour sauver leurs fils, accomplissaient les actes les plus sublimes et les plus désespérés; comment de jeunes mères dont jamais personne ne connaîtra les noms couvraient leurs enfants de leurs corps; on m'a parlé de fillettes de dix ans qui dans leur sagesse candide cherchaient à consoler leurs mères éperdues, et un petit garçon qui s'écria en entrant dans la chambre à gaz : « Ne pleure pas, maman, les Russes nous vengeront ! » Les noms de ces enfants, nul ne les connaîtra jamais.  On m'a parlé de dizaines de révoltés qui se sont battus seuls et n'ayant que leurs mains nues, contre l'horrible meute des S.S. armés d'automatiques et de grenades, et qui sont morts debout, la poitrine percée de dizaines de balles.  On m'a parlé d'un jeune homme qui enfonça son couteau dans le corps d'un officier S.S.; d'un autre, amené du ghetto de Varsovie et qui avait réussi par miracle à cacher une grenade qu'il lança dans la foule de ses bourreaux.  On m'a parlé d'une bataille qui dura toute une nuit entre un contingent de condamnés à mort et les détachements de wachmanns et de S.S. Les coups de feu, les éclatements de grenades durèrent jusqu'au matin, et quand le soleil se leva, les cadavres jonchaient la place ; près de chacun gisait son arme : un gourdin arraché à la palissade, un contenu, un rasoir.  Mais les noms de ces hommes, personne ne les saura jamais.  On m'a parlé d'une grande jeune fille qui, sur la « route d'où l'on ne revient plus », arracha à un wachmann sa carabine, se battit contre des dizaines de S.S. qui tiraient sur elle et en tua deux. Un troisième eut la main broyée ; il est resté manchot. Quant à elle, on imagine les traitements et la mort  horrible qui lui
furent réservés.  Mais le nom de cette jeune fille, personne jamais ne le connaîtra, et nul ne pourra l'honorer.
Ou plutôt... Tous ces gens auxquels l'hitlérisme a enlevé leurs maisons et leur vie, dont il a voulu rayer les noms de la mémoire universelle, - ces mères qui couvraient leurs enfants de leurs corps, ces enfants qui essuyaient les larmes de leurs mères, et ceux qui, se battant avec des couteaux et lançant des grenades, sont morts dans les carnages nocturnes, et la jeune fille nue, pareille aux déesses antiques, qui se battait une contre cent, - tous sont entrés dans le néant avec le nom le plus beau qui soit, avec le nom d'homme, que la meute sanglante des Hitler et des Himmler n'avait pu leur ravir.  Oui, sur le monument de chacun d'eux, l'histoire écrira : « Ci-gît un homme. »
Les habitants de Wolka, le village le plus proche de Treblinka, racontent que, parfois, la clameur des femmes qu'on assassinait était si déchirants qu'ils couraient éperdus à travers la forêt, loin, toujours plus loin de ce cri horrible qui perçait le ciel et la terre.  Puis le cri s'éteignait tout à coup, mais c'était pour renaître subit, épouvantable, et entrer de nouveau, comme une vrille, dans les os, dans le crâne, et au plus profond du coeur.  Et cela recommençait trois ou quatre fois par jour.
J'ai interrogé Sch., un des bourreaux arrêtés, au sujet de ces cris. « C'était quand on lâchait les chiens, m'a-t-il dit, au moment où l'on poussait un groupe de condamnés dans l'affreux bâtiment. Ils voyaient venir la mort, de plus ils étaient terriblement serrés ; on les frappait sauvagement, et les chiens déchiraient leurs chairs. » Puis, quand les portes s'étaient refermées le silence s'établissait.  Mais le cri renaissait chaque fois qu'un nouveau contingent arrivait devant l'édifice, c'est-à-dire deux, trois, quatre, et jusqu'à cinq fois par jour.  Car Treblinka n'était pas une fabrique de mort aux procédés primitifs : elle empruntait ses méthodes à la grande production industrielle moderne, elle travaillait à la chaîne.
Treblinka ne fut pas toujours tel que nous le décrivons. I1 grandit peu à peu, il se développa; de nouveaux «ateliers» vinrent s'ajouter aux trois chambres à gaz du début.  Celles-ci n'étaient pas encore prêtes quand les premiers contingents arrivèrent ; ils furent tués à coups de haches, de marteaux et de matraques : car les S.S., soucieux de laisser les habitants des environs dans l'ignorance de ce qui se passait à Treblinka, ne voulaient pas tirer.  Les trois premières chambres, bétonnées, étaient de petites dimensions : vingt-cinq mètres carrés chacune (cinq sur cinq) et un mètre quatre-vingt-dix de haut ; elles avaient deux portes : l'une par où entraient les vivants; l'autre, très large, - deux mètres et demi environ, - par où on sortait les cadavres.  Les trois chambres reposaient sur un fondement commun.

Le chiffre global de leur capacité de « production» ne répondant pas aux exigences de Berlin, les chefs du camp firent construire l'édifice que nous avons déjà décrit, fiers de diriger la première des fabriques de mort de la Gestapo, plus puissante que Majdanek, Sobibor et Belzyce.
Pendant cinq semaines, sept cents détenus furent occupés à la construction du nouveau combinat de la mort.  Tandis que les travaux battaient leur plein, un contremaître arriva d'Allemagne avec son équipe, et procéda au montage.  Les nouvelles chambres, an nombre de dix, étaient symétriquement disposées des deux côtés d'un large corridor bétonné.  Chacune d'elles avait deux portes : l'une venant du corridor, par où entraient les vivants; l'autre, pratiquée dans le mur opposé et donnant sur un quai, servait à l'évacuation des morts.  Il y avait deux quais - l'un à droite de l'édifice, et l'autre à gauche - d'où partaient des lignes à voie étroite.  Les cadavres, sortis sur les quais et aussitôt chargés sur des wagonnets, roulaient aux immenses fosses tombales que creusaient jour et nuit les excavateurs géants.  Les chambres avaient un sol construit en pente qui descendait du corridor vers les quais.. ce qui permettait de les vider rapidement, tandis que dans la première installation, celle du début, les méthodes étaient lentes et primitives - on emportait les cadavres sur des civières, ou bien on les traînait à l'aide de courroies.

Chaque chambre du nouvel édifice avait huit mètres de long sur sept de large, c'est-à-dire cinquante-six mètres carrés de surface.  Leur superficie totale était donc de cinq cent soixante mètres carrés; en comptant les soixante-quinze mètres carrés des trois chambres du début, Treblinka disposait d'une surface industrielle de mort de six cent trente-cinq mètres carrés.  On entassait dans une même chambre de quatre cents à cinq cents personnes.  Par conséquent, lorsque les dix chambres fonctionnaient à plein, elles anéantissaient à la fois environ quatre mille cinq cents personnes.  En moyenne, les chambres de l'enfer de Treblinka s'emplissaient deux ou trois fois par jour (mais parfois aussi jusqu'à cinq fois).  C'est-à-dire qu'il périssait, rien que dans les nouvelles chambres, en supposant quelles ne s'emplissaient quotidiennement que deux fois, c'est-à-dire en réduisant les chiffres, environ dix mille personnes par jour et trois cent mille par mois.  Pendant treize mois, Treblinka fonctionna tous les jours.  Si même nous supposons quatre-vingt-dix jours d'arrêt pour les réparations ou parce qu'il n'y avait pas de convois, il reste encore dix mois entiers.  A raison de trois cent mille victimes par mois en moyenne, nous obtenons, pour ces dix mois, l'épouvantable chiffre de trois millions; il vient confirmer. nos conjectures du début : trois millions, avions-nous dit, en basant nos calculs sur le nombre - d'ailleurs sciemment réduit des convois qui arrivaient.  Je résume :
Premièrement : au dire des témoins, Treblinka fonctionnait tous les jours; en dépit de leurs habitudes, les Allemands ne se reposaient ni le dimanche, ni même les jours de fête comme la Noël, Pâques ou le nouvel an.
Deuxièmement : le chiffre du chargement des chambres - qui avait fait de Treblinka la plus tristement célèbre de toutes les fabriques de mort - était supérieur à celui que nous avons donné.  Il arrivait en effet qu'on entassât dans chacune d'elles jusqu'à sept cents et même huit cents personnes.  D'ordinaire on jetait les enfants et les faibles sur les têtes des adultes littéralement pressés les uns contre les autres.
Troisièmement : j'ai compté que cela se passait deux fois par jour, alors que tout porte à croire qu'en moyenne, c'était trois fois.  Donc, même en réduisant de beaucoup tous les chiffres, - qu'il s'agisse des convois qui arrivaient à Treblinka ou du nombre des assassinés par chambre, - nous obtenons le chiffre fabuleux, le chiffre monstrueux de trois millions d'exterminés en treize mois !

La mort survenait au bout de dix à vingt minutes.  Les premiers temps, lorsque les nouvelles chambres furent « mises en exploitation » et que les bourreaux, n'ayant pas encore mis au point leur système, se livraient à des expériences de dosage, les victimes soumises à d'horribles souffrances ne mouraient qu'au bout de deux ou trois heures.  Tout au début, les installations foulantes et aspirantes fonctionnant mal, la mort ne survenait qu'après huit et dix heures de tourments.  Différents procédés furent expérimentés.  Le premier, ce fut le refoulement des gaz d'échappement du moteur d'un char lourd affecté aux besoins de la station de Treblinka.  Ces gaz renfermaient de 2 à 3 % d'oxyde de carbone, qui a la propriété de fixer l'hémoglobine du sang pour donner une combinaison durable . la carboxyhémoglobine, infiniment plus stable que l'oxyhémoglobine (combinaison d'oxygène et d'hémoglobine) résultant de l'oxydation, dans les alvéoles pulmonaires, de l'hémoglobine par le contact de l'air.  En quinze minutes, 1'hémoglobine du sang de l'homme se combine étroitement à l'oxyde de carbone, et l'homme respire « à vide », - l'oxygène cesse d'arriver à l'organisme, le coeur bat à se rompre, il chasse vers les poumons le sang qui, empoisonné par l'oxyde de carbone, ne peut plus absorber l'oxygène de l'air.  La respiration se fait sifflante, on voit apparaître les phénomènes qui accompagnent une asphyxie douloureuse, la conscience se voile et l'homme meurt d'une mort analogue à celle que provoque la strangulation.
Le second procédé, le plus fréquemment employé à Treblinka, consistait à aspirer l'air des chambres à l'aide de pompes spéciales, et de même que lorsqu'on l'intoxiquait par l'oxyde de carbone, l'homme mourait alors privé d'oxygène.  Il y avait une troisième méthode, moins employée, mais employée quand même.  Elle consistait à chasser l'air des chambres au moyen de la vapeur.  Le principe ne changeait pas : il s'agissait de priver l'organisme d'oxygène.  Enfin, on avait parfois recours à différentes substances toxiques, mais en somme ce n'était que de l'expérimentation; les méthodes largement appliquées, les méthodes industrielles d'assassinat en masse étaient les deux premières.
L'homme était privé par la brute de tout ce dont il jouissait en vertu de la loi sainte de la vie : on lui avait d'abord ravi sa liberté, sa maison, sa patrie, pour l'emmener dans des lieux déserts, anonymes.  A peine avait-il mis le pied sur le quai de la gare qu'on lui enlevait ses bagages, ses lettres, les photographies de ses proches.  Au delà de l'enceinte du camp, on lui prenait sa mère, sa femme, son enfant.  Puis quand il était nu, on jetait ses papiers au feu : on effaçait son nom.  Enfin, on le poussait dans un corridor au plafond lourd et bas : on lui enlevait le ciel, les étoiles, le vent, le soleil.
Alors, c'était le dernier acte de l'horrible tragédie : l'homme entrait dans le dernier cercle de l'enfer de Treblinka.  Et la porte se refermait. sur lui.  La porte au verrou massif et aux crochets solides.  La porte qu'il était impossible de briser.
Aurons-nous la force de songer à ce qu'éprouvaient, en ces instants suprêmes, ceux qui se trouvaient là ? Ils se taisaient... Entassés les uns sur les autres, la poitrine oppressée, ils étaient inondés de sueur.  Avec effort une voix perçait le silence - celle d'un vieillard peut-être, celle de la Sagesse : « Patience, c'est la fin ! » De la foule expirante, un cri de malédiction jaillissait tout à coup.  Cette malédiction sainte, était-il possible qu'elle ne s'accomplît pas ? Dans un effort surhumain, une mère tentait de faire un peu plus de place à son enfant, d'alléger ses derniers instants par cette dernière sollicitude.  D'une langue qui s'engourdissait, une jeune fille demandait tout à coup : « Mais pourquoi m'étouffe-t-on ? Pourquoi ?... » Vertiges.  La gorge se serrait davantage.  Quels tableaux passaient alors devant les yeux vitreux des mourants ? Etaient-ce des scènes d'enfance, les jours heureux de la paix ? Ou bien le dernier voyage si douloureux, - le visage narquois du S.S. sur le quai de la gare : « Voilà pourquoi il riait !... » Chavirement de la conscience, minutes de souffrance atroce.
Non, on ne peut s'imaginer ce qui se passait dans la chambre !... Les corps morts, restés ,debout, se refroidissaient peu à peu.  Au dire des témoins, les enfants étaient ceux qui conservaient le plus longtemps leur souffle.

Au bout de vingt à vingt-cinq minutes, les acolytes de Schmidt jetaient un coup d'oeil par le judas.  Le moment était venu d'ouvrir les portes qui donnaient sur les quais.  Des détenus. en combinaison, talonnés par les S.S., procédaient au « nettoyage ». Comme le plancher s'inclinait vers le quai, de nombreux cadavres y roulaient d'eux-mêmes.  Ceux qui travaillaient au «nettoyage» des chambres m'ont raconté que les visages des morts étaient franchement jaunes et que 70 % environ avaient du sang sur la bouche et sous le nez.  Aux physiologues d'expliquer cela.  Des S.S., tout en bavardant, examinaient les cadavres.  Si quelqu'un était encore vivant, gémissait ou remuait, on l'achevait d'un coup de revolver.  Puis des équipes armées de pinces de dentistes arrachaient aux morts leurs dents d'or ou de platine.  Celles-ci étaient triées et expédiées en Allemagne dans des caisses.  S'il avait été plus avantageux ou plus commode d'arracher les dents aux vivants, les S.S. n'auraient pas hésité à le faire, mais il était plus facile et plus simple d'opérer sur des cadavres.

Les corps étaient ensuite chargés dans des wagonnets et transportés vers d'immenses fosses.  On les y déposait en rangs serrés.  Et la fosse restait ouverte, attendait... Pendant qu'on évacuait les cadavres, le Scharführer de service aux transports recevait, par téléphone, un ordre bref.  Il lançait un coup de sifflet le signal au mécanicien - et une nouvelle rame de vingt wagons roulait lentement vers le quai où se dressait la maquette de la gare d' « Ober-Majdan ». Trois ou quatre mille hommes portant des valises, des baluchons, des paquets de nourriture, descendaient sur le quai.  Les mères avaient leurs nourrissons dans les bras.  Les enfants se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place foulée par des millions de pieds avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  Pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ?...
Tout était calculé pour que les malheureux s'engagent sur la « route d'où l'on ne revient plus » juste au moment où les derniers cadavres, extraits des chambres à gaz, roulaient vers la fosse qui restait ouverte et attendait.
Assis à son bureau encombré de schémas, le commandant du camp téléphonait à la station, et un nouveau convoi, encadré de S.S., s'avançait dans le grincement de ses soixante wagons, entre deux rangées de pins.
Les formidables excavateurs travaillaient sans cesse, creusant nuit et jour des fosses nouvelles, longues de plusieurs centaines de mètres, et dont on ne voyait pas le fond.  Des fosses qui restaient ouvertes, qui attendaient, mais pas longtemps.

A la fin de l'hiver de 1943, Himmler arriva en avion à Treblinka, accompagné d'une suite de gros fonctionnaires de la Gestapo.  Le groupe atterrit à proximité du camp où il pénétra, sur deux autos, par l'entrée principale.  La plupart des nouveaux arrivants portaient l'uniforme, mais quelques-uns, peut-être des experts, étaient des civils en pelisse et en chapeau.  Himmler inspecta le camp, et l'un de ceux qui l'ont vu nous raconte que le ministre de la mort s'approcha d'une énorme fosse et la considéra longuement en silence, tandis que ceux qui l'accompagnaient se tenaient en arrière, à quelque distance de cette tombe colossale déjà à moitié remplie de cadavres : Treblinka était l'entreprise la plus importante du Konzern de Himmler.  Le Reichsführer des S.S. reprit l'avion le jour même, mais après avoir donné au commandement du camp un ordre qui rendit perplexes et le Hauptstürmführer baron von Pfein, et son adjoint Korol, et le capitaine Franz : il fallait procéder sans retard au déterrement des cadavres, les brûler tous jusqu'au dernier, et répandre les cendres dans les champs et sur les routes.  Il y en avait déjà plusieurs millions en terre; la tâche était donc des plus difficiles.  En outre, on ne devait plus enterrer les morts; il fallait les brûler.
Mais pourquoi ce voyage de Himmler et ces ordres catégoriques ? C'est bien simple : l'Armée rouge venait de vaincre à Stalingrad.  Ce fut un coup terrible pour les Allemands, et pour la première fois Berlin se mit à songer aux responsabilités encourues, au châtiment, à l'expiation.  C'est ce qui explique l'arrivée à Treblinka de Himmler lui-même et l'ordre qu'il donna de faire disparaître au plus tôt les traces des crimes perpétrés à soixante kilomètres de Varsovie.  Oui, c'était là le résultat de la victoire des Russes dans la bataille de la Volga.

Himmler avait dit : « Incinérer tous les cadavres. »
Mais les cadavres brûlaient mal (ceux des femmes, il est vrai, se consumaient mieux que les autres), et il fallait beaucoup d'essence et beaucoup d'huile.  L'entreprise était coûteuse.  En somme, on se trouvait dans une impasse.  Mais un spécialiste arriva d'Allemagne, un S.S. corpulent qui frisait la cinquantaine.  Le régime hitlérien en a produit des spécialistes ! Et de toutes sortes : pour l'assassinat des petits enfants, pour la strangulation, pour la construction de chambres à gaz et pour la destruction, scientifiquement organisée, de grandes villes en l'espace d'un jour.  Il s'en trouva un aussi pour l'exhumation et l'incinération rapides de millions de cadavres.
Il vint à Treblinka et dirigea la construction de fours.  Des fours d'un type spécial, car ni le crématorium de Lublin, ni aucun autre, n'eût été capable de brûler en un laps de temps aussi court une telle quantité de corps.  Un excavateur creusa une fosse longue de deux cent cinquante à trois cents mètres, large de vingt à vingt-cinq mètres, profonde de cinq mètres.  Trois rangées de petites colonnes équidistantes en béton armé, hautes de cent à cent vingt centimètres, furent construites au fond et servirent d'appui aux poutres d'acier que l'on disposa tout le long de la fosse.  Sur ces poutres, et transversalement, on installa des rails, à cinq-sept centimètres l'un de l'autre.  On eut ainsi les grilles géantes d'un four cyclopéen.  Une nouvelle ligne à voie étroite conduisait des fosses communes à ce premier four, auquel il s'en ajouta bientôt un deuxième, puis un troisième de mêmes dimensions.  Chacun d'eux pouvait recevoir à la fois de trois mille cinq cents à quatre mille cadavres.

On fit venir un second « Bagger », - excavateur géant, - puis un autre encore.  On travaillait nuit et jour.  Ceux qui étaient occupés à l'incinération des cadavres racontent que les fours faisaient songer à de prodigieux volcans; la chaleur terrible qu'ils dégageaient brûlait les visages; la flamme qu'ils vomissaient atteignait huit et dix mètres; des colonnes de fumée noire, dense et grasse, montaient dans le ciel et se déployaient en un lourd rideau immobile.  A trente ou quarante kilomètres à la ronde, les habitants des villages voyaient cette flamme s'élever, la nuit, au-dessus de la sapinière qui entourait le camp.  Une odeur de chair brûlée était partout.  Quand le vent soufflait en direction du camp polonais, situé à trois kilomètres de là, l'air y devenait irrespirable.  L'incinération des cadavres occupait huit cents détenus, nombre supérieur à celui des ouvriers employés aux hauts fourneaux ou aux fours Martin de n'importe quelle grosse usine métallurgique.  Pendant huit mois, cette monstrueuse entreprise fonctionna nuit et jour, mais sans arriver à faire disparaître tous les cadavres enterrés là.  Il est vrai que de nouveaux contingents de condamnés à mort continuaient d'arriver.  D'où, pour les fours, un surcroît de travail.

Il en venait de Bulgarie, que S.S. et wachmanns attendaient avec impatience.  Car trompés par les Allemands et le gouvernement fasciste bulgare d'alors, ces gens, ignorants du sort qui les attendait, amenaient avec eux quantité d'objets de valeur, d'excellents produits alimentaires, du pain blanc.  Il en venait de Grodno et de Bialystok, du ghetto de Varsovie qui s'était soulevé; il en venait également d'autres points de la Pologne : c'étaient des soldats, des ouvriers et des paysans polonais insurgés.  Un contingent de Bohémiens arriva de Bessarabie : environ deux cents hommes et huit cents femmes et enfants.  Ils avaient fait la route à pied, suivis de leurs roulottes; on les avait trompés, eux aussi, et ils n'étaient escortés que de deux gardiens qui ne se doutaient pas que ces gens allaient à la mort.  On rapporte que les Bohémiens battirent des mains d'admiration devant le bel édifice des chambres à gaz, sans deviner jusqu'au dernier moment le sort qui les attendait, et que cela amusa beaucoup les Allemands.  Les S.S. sévirent cruellement contre les révoltés du ghetto de Varsovie.  Ils mirent à part les femmes et les enfants, qu'ils conduisirent non pas aux chambres à gaz, mais là où brûlaient les cadavres.  On obligea les mères folles d'horreur à conduire leurs enfants parmi les fours où des milliers de corps se tordaient dans la flamme et la fumée; où les cadavres, tels des vivants, s'agitaient et se contractaient; où le ventre des mortes enceintes éclataient sous l'effet de la chaleur; où les enfants, tués avant que de naître, brûlaient dans les entrailles béantes de leurs mères.  Cette vision à laquelle résisterait à peine la raison de l'homme le plus endurci devait avoir un effet cent fois plus terrible sur ces femmes qui tentaient de couvrir de leurs mains les yeux de leurs enfants affolés « Maman, qu'est-ce qu'on va nous faire ?  Est-ce qu'on va nous brûler ? » criaient-ils en se serrant contre elles... Dante, dans son enfer, n'avait rien vu d'aussi affreux.  Après s'être à loisir divertis de ce spectacle, les Allemands brûlaient les enfants.

On éprouve à lire tout cela une impression d'horreur intolérable.  Mais le lecteur peut m'en croire, l'écrire n'est pas moins douloureux.  On me dira peut-être : « Mais qu'est-ce oui vous y oblige ? Pourquoi dépeindre ces monstrueux tableaux ? »
C'est que, même quand elle est terrible, l'écrivain doit dire la vérité, et le lecteur doit la connaître.  Se détourner, fermer les yeux, passer outre, c'est insulter à la mémoire de ceux qui ont péri.  Qui ne connaît la vérité, toute la vérité, ne saura jamais avec quel ennemi, avec quel monstre notre grande, notre sainte Armée rouge avait engagé une lutte à mort.

L' « hôpital », lui aussi, fut réaménagé.  Les premiers temps, on amenait les malades dans l'espace délimité par les branchages.  Après avoir été accueillis par un faux « médecin », ils étaient tués, et leurs cadavres placés sur des civières étaient emportés à la fosse commune.  Par la suite on creusa une grande fosse circulaire.  Tout autour, des sièges très bas étaient disposés, mais si près du bord qu'en s'y asseyant on se trouvait au-dessus de la fosse où brûlaient des cadavres.  On conduisait à l' « hôpital » les malades et les vieillards décrépits; des « infirmiers » les faisaient asseoir sur les sièges d'où ils voyaient les cadavres se tordre dans le feu; puis ces sadiques tiraient à bout portant dans les nuques grises et les dos voûtés, et les pauvres corps s'abattaient dans les flammes.
Nous connaissions toute la pesanteur de l'humour allemand, dont nous n'avons jamais eu une très haute idée.  Mais comment eût-on pu s'imaginer ce que furent à Treblinka l'humour, les divertissements, les plaisanteries des S.S. ?
Ils organisaient des matches de football entre les condamnés à mort; ils les obligeaient à jouer à cache-cache; ils organisaient des choeurs et des danses auxquels ces infortunés devaient prendre part.  Près des casernes allemandes, il y avait une ménagerie : des fauves relativement inoffensifs, des loups et des renards, étaient enfermés dans des cages, alors que les bêtes sauvages les plus hideuses et les plus dangereuses que la terre ait jamais portées allaient et venaient en liberté, et écoutaient la musique assises sur des bancs de bouleau.  Un hymne intitulé Treblinka avait été composé à l'intention des condamnés à mort :

Für uns giebt heute nur Treblinka,
Das unser Schicksal ist
  (Nous n'avons rien que Treblinka,
   Elle est notre destin.)

On obligeait des hommes ensanglantés à répéter en choeur, quelques minutes avant leur mort, d'ineptes chansons sentimentales :

...Ich brach das Blümelein
und schenkte es dem schônsten
geliëbten Mâdlein...
(J'ai cueilli la petite fleur
Et je l'ai offerte à ma belle...)

Un jour, le commandant en chef fit retirer d'un lot de nouveaux arrivés quelques enfants dont les parents furent mis à mort; il ordonna de les habiller de beaux vêtements, de les nourrir de sucreries, et il joua avec eux.  Mais cette lubie lui passa au bout de quelques jours, après quoi il les fit tuer.
Une des principales distractions des S.S., c'était de faire subir les pires violences aux femmes jeunes et jolies que l'on mettait à part à chaque nouvel arrivage et que leurs tortionnaires eux-mêmes poussaient, le matin venu, à la chambre à gaz.  C'est ainsi que s'amusaient à Treblinka ceux qui étaient l'appui du régime hitlérien, l'orgueil de l'Allemagne fasciste.

Notez bien que ces individus n'étaient pas d'aveugles exécutants.  Tous les témoins s'accordent à relever chez eux un trait commun : l'amour des raisonnements théoriques, un penchant à philosopher.  Ils se plaisaient à prononcer des discours interminables et à se vanter devant leurs victimes; à expliquer le sens et la portée grandiose de ce qui se faisait à Treblinka, à expliquer en détail pourquoi leur race était supérieure à toutes les autres; ils prononçaient de longues tirades sur le sang allemand, le caractère allemand, la mission des Allemands.  Leur credo était exposé dans les livres de Hitler et de Rosenberg, dans les brochures et les articles de Goebbels.
Après avoir travaillé et s'être divertis comme nous venons de voir, ils s'endormaient du sommeil du juste, sans visions ni cauchemars.  Jamais leur conscience ne les tourmentait, pour cette bonne raison qu'ils n'en avaient point.  Ils faisaient de la gymnastique, veillaient sur leur santé avec un soin jaloux, buvaient du lait, avaient leur confort très à coeur, entouraient leurs logis de jardinets, de somptueuses plates-bandes et de gloriettes.  Ils allaient plusieurs fois par an passer un congé en Allemagne, car leurs supérieurs, estimant qu'ils exerçaient une « profession » des plus malsaines, veillaient à leur santé. Dans leur pays, ils marchaient la tête haute; et s'ils taisaient leur travail ce n'était pas parce qu'ils en avaient honte, mais uniquement parce que, en hommes disciplinés, ils n'osaient violer leur signature, enfreindre leur serment.  Et quand, au bras de leur femme, ils allaient le soir au cinéma et riaient d'un gros rire en faisant sonner les fers de leurs lourdes bottes, il eût été difficile de les distinguer du commun des hommes.  Mais c'étaient des brutes au vrai sens du mot.  Des brutes S.S.

L'été 1943 fut exceptionnellement chaud.  Pas une goutte de pluie, pas un nuage, pas un souffle de vent pendant des semaines.  L'incinération des cadavres se poursuivait; depuis six mois déjà les fours fonctionnaient le jour et la nuit, mais seulement un peu plus de la moitié des morts avaient été brûlés.
Les détenus qui travaillaient à l'incinération des cadavres ne résistaient pas longtemps aux horribles tourments moraux et corporels qu'ils enduraient; on enregistrait de quinze à vingt suicides par jour, et, beaucoup trouvaient la mort en enfreignant délibérément les règlements disciplinaires.
«Recevoir une balle était un luxe», m'a dit un gars de Kossow qui s'est évadé du camp.  Et l'on m'a affirmé qu'être condamné à vivre à Treblinka était mille fois plus horrible que d'y mourir.

On emportait les cendres hors de l'enceinte.  Les paysans du village de Wolka, mobilisés par les Allemands, les chargeaient dans des voitures et les épandaient sur la route qui, longeant le camp de la mort, conduisait au camp disciplinaire des Polonais, et des enfants détenus les étendaient régulièrement sur cette même route à l'aide de pelles.  Ils y trouvaient parfois des pièces d'or, des dents en or fondues.  Les « enfants de la route noire », disait-on en parlant d'eux.  En effet, elle était noire de cendre et pareille à un ruban de deuil.  La roue des autos y faisait un bruit 'très particulier, et quand je l'ai suivie, je croyais entendre sans cesse un bruissement plaintif et sourd comme un gémissement timide.
Ce ruban noir qui, à travers bois et champs, allait du camp de la mort au camp des Polonais, était comme le symbole du terrible destin qui unissait les peuples sous la hache de l'Allemagne hitlérienne.
Les paysans transportèrent les cendres, du printemps 1943 à l'été 1944.  Chaque jour, vingt voitures se rendaient au travail et chacune emportait six on huit fois un chargement de cent vingt-cinq à cent trente kilogrammes.

La chanson Treblinka, que les huit cents personnes travaillant au brûlement des cadavres étaient contraintes de chanter, invitait les détenus à la soumission et à l'obéissance; on leur promettait en échange « un petit, un tout petit bonheur qui brille une minute à peine ». Chose étonnante dans l'enfer de Treblinka, un jour de bonheur se leva en effet.  Mais les Allemands s'étaient trompés - ce n'est ni à la soumission ni à l'obéissance que les condamnés à mort ont dû cette journée.  C'est à la folie des braves.  Un plan de soulèvement avait germé dans l'esprit des détenus.  Ils n'avaient rien à perdre.  Chaque jour était pour eux un jour de tourments.  Ils étaient tous condamnés à mort les Allemands n'épargneraient aucun de ces témoins de leurs horribles forfaits; la chambre à gaz les attendait tous; la plupart y étaient envoyés après quelques jours de travail; des nouveaux arrivés les remplaçaient.  Seuls quelques dizaines d'entre eux ont vécu au camp no 2 non pas quelques heures ou quelques jours, mais des semaines et des mois : c'étaient des ouvriers qualifiés, des charpentiers et des maçons, des boulangers, des tailleurs, des coiffeurs affectés au service des Allemands.  Ce sont eux qui créèrent un comité de soulèvement.  Seuls des êtres voués à la mort, altérés de vengeance et mus par la haine pouvaient dresser un plan aussi téméraire.  Ils ne voulaient pas fuir sans avoir anéanti Treblinka.  Dans les baraquements des ouvriers des armes apparurent : des haches, des couteaux, des matraques.  Mais à quel prix ! Que de risques à encourir pour se procurer chaque hache, chaque couteau ! Que de patience, de ruse et d'adresse pour dissimuler tout cela dans les baraques, à l'abri des perquisitions.  Les détenus se procurèrent de l'essence pour mettre le feu au camp.  Comment firent-ils pour accumuler toute cette essence qui disparaissait sans laisser de trace, comme si elle se fût volatilisée ? Ils durent déployer des efforts surhumains, faire des prodiges d'ingéniosité, de volonté et d'audace.  Enfin, ils creusèrent une grande galerie sous le baraquement qui servait d'arsenal à leurs bourreaux.  C'était une entreprise d'une audace insensée, mais le dieu de la hardiesse était avec eux.  Ils enlevèrent vingt grenades, une mitrailleuse, plusieurs carabines et pistolets qui disparurent dans des cachettes profondes.  Les conspirateurs formaient des groupes de cinq.  Ils mirent au point dans ses moindres détails leur formidable plan de révolte.  Chaque groupe avait sa mission particulière, qu'il devait exécuter avec une rigueur mathématique et qui était d'une témérité folle.  Le premier devait prendre d'assaut les tours où veillaient les wachmanns avec leurs mitrailleuses; le second attaquerait par surprise les sentinelles qui allaient et venaient entre les places; le troisième s'emparerait des autos blindées; le quatrième couperait les fils téléphoniques; le cinquième se rendrait maître des casernes; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars; le huitième arroserait d'essence les bâtiments du camp et les incendierait; le neuvième détruirait tout ce qui pouvait être rapidement détruit.

On avait même prévu qu'il faudrait de l'argent aux évadés : un médecin de Varsovie s'occupait d'en rassembler.  Mais un jour un Scharführer remarqua une épaisse liasse de billets de banque qui sortaient de sa poche : c'étaient de nouvelles sommes que le docteur se préparait à mettre en lieu sûr.  Le Scharführer avertit aussitôt Kurt Franz lui-même c'était là un fait insolite, un cas extraordinaire, et Franz voulut procéder en personne à l'interrogatoire du médecin.  Il flairait quelque chose de louche : à quoi bon tout cet argent chez un condamné à mort ? Franz commença l'interrogatoire avec assurance, sans se hâter : existait-il sur terre un homme qui sût torturer comme lui ? Mais le médecin trompa l'attente du Hauptmann : il absorba du poison.  L'un de ceux qui participèrent à l'insurrection m'a dit que jamais on n'avait mis à Treblinka tant de zèle à vouloir sauver la vie d'un homme.  Franz sentait qu'en mourant le docteur emporterait dans la tombe un important secret.  Mais le poison allemand agit sûrement : le secret ne fut pas trahi.
A la fin de juillet, la chaleur devint étouffante.  Quand on ouvrait les fossés une épaisse vapeur s'en échappait comme de gigantesques chaudières.  L'horrible puanteur et la chaleurdes fours tuaient les ouvriers; ceux qui transportaient les cadavres tombaient épuisés sur les grilles des fours.  Des milliards de mouches, lourdes et repues, noircissaient le sol et vrombissaient dans l'air.  On était en train de brûler les cent mille derniers cadavres.

Le soulèvement fut fixé au 2 août.  Un coup de revolver servit de signal.  Cette oeuvre sainte fut couronnée d'un plein succès.  Une flamme nouvelle monta dans l'air : non plus la flamme lourde, grasse et pleine de fumée des cadavres brûlés, mais le feu clair, vif et ardent de l'incendie.  Les constructions du camp flambèrent.  Et il semblait aux révoltés que c'était le soleil qui, sorti de son orbe, brûlait au-dessus de Treblinka, célébrant le triomphe de la liberté et de l'honneur.
Des coups de feu claquaient; les mitrailleuses crépitaient sur les tours prises par les révoltés.  Les explosions des grenades éclataient, joyeuses et claires comme un carillon de la Vérité.  Les bâtiments s'effondraient dans un fracas retentissant; le sifflement des balles couvrait le bourdonnement des mouches.  Et l'on voyait, dans l'air transparent, s'abattre les haches rougies; le sang impur des S.S. abreuvait le sol dans l'enfer de Treblinka, sous un ciel en fête, un ciel bleu, triomphant, ruisselant de lumière.  L'heure de l'expiation avait sonné.  Alors, on vit se reproduire l'histoire vieille comme le monde : ceux qui avaient clamé la supériorité de leur race, ceux qui hurlaient : « Achtung ! Mützen ab » (Attention ! Chapeaux bas !); ceux qui, de leur voix tonnante de maîtres, ordonnaient : « Alle r-r-r-r-raus (Tout le monde dehors !) » pour faire sortir les Varsoviens de leurs maisons et les conduire au supplice; ceux qui n'avaient jamais douté de leur toute-puissance quand il s'agissait d'exterminer des millions de femmes et d'enfants, ne furent plus que des lâches, des reptiles tremblants qui imploraient leur grâce dès qu'il fallut livrer une lutte véritable, une lutte à mort.  Affolés, ils couraient comme des rats, sans plus songer à leur diabolique système de défense, oubliant qu'ils avaient des armes.  Mais à quoi bon s'étendre sur ces faits qui n'étonneront personne ?
Deux mois et demi plus tard, le 14 octobre 1943, un soulèvement éclata au camp de la mort de Sobibor; il avait été organisé par un prisonnier de guerre soviétique, un commissaire politique du nom de Sachko, originaire de Rostov.  Comme à Treblinka, des hommes à demi morts de faim eurent raison de plusieurs centaines de brutes S.S. gorgées de sang.  Ils tuèrent leurs gardiens à l'aide de haches grossières qu'ils avaient faites eux-mêmes dans les forges du camp; beaucoup n'avaient pour toute arme que du sable fin dont Sachko avait ordonné qu'on se remplit les poches pour rejeter aux yeux des sentinelles... Mais ceci non plus n'étonnera personne.
A peine les révoltés, après un adieu muet aux cendres des morts, eurent-ils franchi les barbelés et quitté Treblinka en flammes, que de tous côtés des troupes de S.S. et de policiers les poursuivaient.  Des centaines de chiens furent lancés à leurs trousses.  L'aviation fut mobilisée.  On se battit dans les bois, dans les marais, et peu nombreux furent les révoltés qui en réchappèrent.

Treblinka avait cessé d'exister.  Les Allemands incinérèrent les cadavres qui restaient encore, démolirent les bâtiments de briques, enlevèrent les barbelés, brûlèrent ce qui subsistait des baraques de bois.  Ils firent sauter ou emportèrent les installations, firent disparaître les fours, retirèrent les excavateurs, comblèrent les innombrables fossés.  Rien ne resta du bâtiment de la gare.  Enfin ils démontèrent les voies, enlevèrent les traverses.  On sema du lupin sur l'emplacement du camp, et un certain Streben s'y construisit une petite maisonnette.  Aujourd'hui elle n'existe plus : elle a été brûlée elle aussi.
Quel était donc le but des Allemands ? Faire disparaître les traces des millions d'assassinats perpétrés dans l'enfer de Treblinka ?  Mais croyaient-ils vraiment que c'était possible ? Espéraient-ils pouvoir fermer la bouche à des milliers de témoins qui avaient vu les trains de condamnés, partis de tous les points de l'Europe, s'acheminer vers la fabrique de mort ? Faire oublier la lourde flamme macabre, la fumée qui pendant huit mois monta dans le ciel et que voyaient nuit et jour les habitants de dizaines de bourgs et de villages ?  Supprimer treize mois d'horribles clameurs poussées par des femmes et des enfants, et que les paysans de Wolka ont encore dans les oreilles ? Contraindre au silence les paysans qui pendant une année ont transporté des cendres humaines du camp sur les routes avoisinantes ? Obliger à se taire ceux qui ont vu et qui apportent des témoignages précis et concordants sur chaque S.S., chaque wachmann; ceux qui permettent de reconstituer pas à pas, heure par heure, le journal de Treblinka ?  A ceux-là personne ne criera plus : « Mützen ab ! »; personne ne les entassera dans des chambres à gaz.  Himmler n'a plus de pouvoir sur ses acolytes qui, tête basse et tiraillant de leurs doigts tremblants le bord de leur veste, retracent d'une voix sourde et monotone l'histoire de leurs crimes qu'on croirait provoqués par la folie ou le délire.  Un officier soviétique qui porte le ruban vert de la médaille de Stalingrad enregistre l'aveu des assassins.  La sentinelle aux lèvres serrées qui se tient à la porte a, elle aussi, la médaille de Stalingrad; son visage maigre, hâlé par les vents, est grave et sévère.  C'est le visage même de la justice du peuple.  Le symbole n'est-il pas saisissant ?  C'est une armée victorieuse à Stalingrad qui est venue à Treblinka, près de Varsovie.  Si Heinrich Himmler s'est ému en février 1943, s'il est venu en avion à Treblinka, s'il a donné l'ordre de construire des fours, de brûler les cadavres, de faire disparaître les traces, ce n'était pas sans raison.  Mais ce fut sans résultat.  Les défenseurs de Stalingrad sont arrivés à Treblinka : la route de la Volga à la Vistule a été courte.  Aujourd'hui, le sol même de Treblinka refuse d'être complice des crimes perpétrés par ces monstres : il vomit des ossements, des objets ayant appartenu aux morts et que les hitlériens avaient voulu y cacher.

Nous sommes arrivés au camp de Treblinka au début de septembre, treize mois après le soulèvement.  La fabrique de mort a fonctionné treize mois, et pendant treize mois les Allemands se sont appliqués à en effacer les traces.
Tout est calme.  A peine si l'on entend bruire le sommet des pins, le long de la voie ferrée.  Ces pins, ce sable, cette vieille souche, des millions d'yeux les ont regardés des wagons qui s'avançaient lentement vers le quai.  On entend crisser doucement la cendre, les scories pulvérisées sur la route noire, bordée soigneusement, à la manière allemande, de pierres peintes en blanc.  Nous entrons dans le camp, nous foulons le sol de Treblinka.  Les cosses de lupin se fendent dès qu'on les touche, avec un tintement léger; des millions de graines se répandent sur la terre.  Le bruit qu'elles font en tombant et celui des cosses qui s'entr'ouvrent se fondent en une mélodie triste et douce, comme si nous arrivait du fond de la terre - lointain, ample et mélancolique - le glas de petites cloches.  La terre ondule sous les pieds, molle et grasse comme si elle avait été arrosée d'huile de lin - la terre sans fond de Treblinka, houleuse comme une mer.  Cette étendue déserte qu'entourent des barbelés a englouti plus d'existences humaines que tous les océans et toutes les mers du globe depuis qu'existe le genre humain.
La terre rejette des fragments d'os, des dents, divers objets, des papiers.  Elle ne veut pas être complice.
Les choses s'échappent du sol qui se fend, de ses blessures encore béantes : chemises à moitié consumées, culottes, chaussures, porte-cigares verdissants, rouages de montres, canifs, blaireaux, chandeliers, chaussons en d'enfants à pompons rouges, serviettes brodées d Ukraine, dentelles, ciseaux, dés, corsets, bandages.  Plus loin des monceaux d'ustensiles : timbales d'aluminium, tasses, poêles, casseroles, marmites, pots, bidons, cantines, gobelets d'enfant en ébonite... Plus loin encore, une main semble avoir tiré de la terre boursouflée des passeports soviétiques à demi carbonisés, des carnets de route en bulgare, des photographies d'enfants de Varsovie et de Vienne, des lettres puériles, des vers écrits sur la feuille jaune d'un livre d'heures, des cartes de ravitaillement d'Allemagne... Et partout des flacons à parfum, verts, bleus ou roses... Une horrible odeur de décomposition règne en ces lieux, dont rien n'a pu triompher : ni le feu, ni le soleil, ni les pluies, ni la neige, ni les vents.  Et toutes ces choses sont devenues la proie d'essaims de moucherons.
Nous continuons d'avancer sur cette terre où le pas s'enfonce; tout à coup, nous nous arrêtons.  Des cheveux épais, ondulés, couleur de cuivre, de beaux cheveux de jeunes filles piétinés, puis des boucles blondes, de lourdes tresses noires sur le sable clair, et d'autres, d'autres encore.  Le contenu d'un sac, d'un seul sac de cheveux, a dû se répandre là... C'était donc vrai !  L'espoir, un espoir insensé, s'effondre : ce n'était pas un rêve !  Les cosses de lupin continuent de rendre leur son clair et les graines de tomber, et on croirait toujours entendre monter de dessous terre le glas d'un nombre infini de petites cloches.  Il semble que le coeur va cesser de battre, contracté par une amertume, une douleur, une angoisse trop fortes.

Des savants, des sociologues, des criminalistes, des psychiatres, des philosophes se demandent comment tout cela a pu se produire.  Doit-on en rechercher la cause dans certains traits organiques, l'hérédité, l'éducation, le milieu, les conditions extérieures, une fatalité historique, la volonté criminelle des dirigeants ?  Les embryons du racisme, qui semblaient si comiques, exposés par des professeurs charlatans et d'indigents théoriciens de clocher dans l'Allemagne du siècle dernier; le mépris du philistin allemand pour le Russe, le Polonais, le Juif, le Français, l'Anglais, le Grec, le Tchèque; cette outrecuidante conviction, toute gratuite, de la supériorité des Allemands sur les autres peuples, placidement raillée par les publicistes et les humoristes, tout cela brusquement, en l'espace de quelques années, a dépouillé ses traits « enfantins » et pris les proportions d'un péril mortel pour l'humanité, la vie et la liberté; tout cela a été une source de souffrances incroyables, a fait couler des fleuves de sang et multiplié le crime; certes, il y a là matière à réflexion !

Des guerres comme celle-ci sont horribles.  Mais c'est trop peu aujourd'hui de parler de la responsabilité de l'Allemagne.  Disons-nous bien que tous les peuples, que chaque citoyen du monde répond de l'avenir.
Aujourd'hui chacun est tenu, devant sa conscience, devant son fils et devant sa mère, devant sa Patrie et devant l'humanité, de répondre, de toute son âme et de toute sa pensée, à la question suivante : d'où vient le racisme ?  Que faut-il pour que le nazisme, l'hitlérisme ne renaissent jamais plus, ni d'un côté ni de l'autre de l'Océan?
L'idée impérialiste de « supériorité » nationale, raciale, etc., a logiquement conduit les hitlériens à créer les camps de Majdanek, Sobibor, Belzyce, Oswiencim, Treblinka.
N'oublions pas que de cette guerre les fascistes garderont non seulement l'amertume de la défaite, mais aussi le voluptueux souvenir des assassinats en masse aisément effectués.
C'est ce que doivent se rappeler, âprement et jour après jour, ceux à qui sont chers l'honneur, la liberté et la vie de tous les peuples, de toute l'humanité.

Vassili Grossmann

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka
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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:01
Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

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L’ouvrage de Lucien Sève, « Le Communisme » ? (La Dispute, 2019), ne peut être discuté en détail dans un article aussi bref que celui-ci. Nous n’envisagerons que deux points qui se trouvent développés dans la seconde partie de l’ouvrage. La première partie, consacrée à l’histoire du mot et du mouvement communiste au XIXe siècle est d’une grande importance, tant par l’érudition dont elle fait preuve et qui n’a pas d’équivalent, que pour l’image neuve qu’elle donne à voir de Marx. Nous nous concentrerons néanmoins sur la seconde partie.

Socialisme réel/Communisme.
L’une des thèses centrales du livre de Lucien Sève est la distinction nette entre socialisme et communisme. Ce qui s’est nommé « socialisme réel » au XXe siècle n’a rien eu de communiste. « Pas un seul des pays dirigés par des partis se réclamant de cette visée n’a jamais été un pays communiste, écrit Lucien Sève, à ce jour il n’en a jamais existé nulle part » (p. 338). Ce qui caractérisait les pays socialistes, c’était « leur flagrant non-communisme ». Les nommer « communistes » relèverait du « calembour historique » (p. 347). Qu’est-ce que Marx et Engels entendaient par communisme ? « Communisme, pour eux non seulement se différencie de socialisme, mais s’y oppose sur des points aussi importants que l’exigence de la complète égalité sociale, qui n’est pas l’égalitarisme fruste, le nécessaire dépérissement de l’État, inconciliable avec les illusions du démocratisme petit-bourgeois, l’essentielle dimension individuelliste de l’émancipation sociale » (p. 297). De ce point de vue, socialisme réel, héritier du vieux socialisme, et communisme seraient extérieurs l’un à l’autre.
On pourrait commencer l’analyse de cette thèse en partant d’un passage du livre précédent de Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe (La Dispute, 2018): « Aujourd’hui au contraire du postcapitalisme s’est formé, s’expérimente et s’enrichit au sein même de ce qui le contredit violemment en des pays comme le nôtre, de la gratuité des soins médicaux à la retraite par répartition, du salaire à vie des fonctionnaires à la gratuité du don du sang, de l’initiative des lanceurs d’alerte à l’expérience gestionnaire des coopérateurs » (p. 103).
Une partie du postcapitalisme dont il est question dans cette phrase est le résultat de luttes sociales, dont il faut absolument rappeler le contexte : le défi que constituait l’existence du « camp socialiste ». La menace soviétique a contraint les bourgeoisies occidentales à de nombreuses concessions : sécurité sociale, possibilité de négociation sur les salaires, services publics, etc. Mais le défi socialiste a produit des effets bien au-delà. Récemment dans le magazine Jacobin, la féministe Jenny Brown pouvait écrire : « Ce qui a vraiment aidé dans les années 1960 dans la lutte pour l’avortement, c’est que la plupart des pays socialistes pratiquaient déjà l’avortement légal. Vous pouviez aller en Pologne et vous faire avorter pour 10 $. […] Les femmes quittaient le “monde libre” pour aller se faire avorter en Pologne pour pas cher. […] Cela a mis beaucoup de pression sur le monde capitaliste. […] Le gouvernement fédéral a donc dû intervenir [contre les gouvernements des États] pour améliorer la situation. Nous n’avons pas ce moyen de pression aujourd’hui » (https://www.jacobinmag.com/2019/10/abortion-wi­thout-apology-reproductive-rights).
Par ailleurs, le démantèlement de l’État raciste dans le sud des États-Unis au XXe siècle n’est pas sans rapport avec le défi que constituait le socialisme. L’historien américain George M. Fredrickson montre comment la lutte contre l’URSS au nom de la liberté et de la démocratie se montrait de moins en moins compatible avec le traitement réservé aux Noirs aux États-Unis : ségrégation et exclusion des droits civiques.

« Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui. »

Quelle conclusion tirer de ces deux exemples ? Le postcapitalisme dans nos sociétés, autrement dit le communisme-déjà-là mentionné par Lucien Sève, doit son existence en partie aux régimes socialistes et au défi qu’ils représentaient. Il n’y a donc pas extériorité radicale entre socialisme réel et communisme en ce sens que l’existence du premier a rendu possible, dans le camp opposé, l’existence d’éléments de communisme.
Mais aussi bien, le postcapitalisme évoqué ci-dessus a existé dans les pays socialistes. Cela ne veut pas dire que ces pays étaient communistes ; cela veut seulement dire qu’il y avait des éléments de communisme dans le socialisme réel. Un exemple parmi d’autres : « l’assurance de l’emploi », c’est-à-dire l’existence quotidienne sécurisée. Les Allemands de ex-RDA, auxquels l’historien Nicolas Offenstadt donne la parole dans Le Pays disparu (Stock, 2018), reviennent sans cesse sur ce point selon eux central. Ce rappel n’implique pas la nostalgie de l’Allemagne de l’Est ; mais il n’est pas non plus un détail qui n’aurait aucune importance. La sécurisation du quotidien, rarissime dans l’histoire du capitalisme, n’est-elle pas une part de la visée communiste ? On pourrait parler aussi, autre exemple important, de la condition des femmes dans ces pays et des régressions importantes sur ce sujet dans l’est de l’Europe après la chute du socialisme réel. Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui.
Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être aussi de maintenir l’existence d’un questionnement et d’une réflexion critique sur ces expériences. Nicolas Offenstadt écrit ceci : « Pour nous, jeunes étudiants de gauche, les pays de l’Est étaient une grande gêne, et une interrogation. Une vraie gêne car on ne pouvait identifier l’avenir de la gauche à leurs scléroses, à ces mornes dictatures ; une interrogation car ils représentaient malgré tout un ailleurs “de gauche”, autre chose que le capitalisme que nous ne voulions pas, et puis, aussi, une forme d’héritage, même détourné, même abîmé, des luttes du mouvement ouvrier » (p. 16). Affirmer qu’il y a eu du communisme dans le socialisme n’a rien d’une apologie de ce dernier. L’affirmation ne supprime pas la « gêne » mais permet de maintenir ouverte « l’interrogation », chose de la plus haute importance. Car toute cette histoire, rien moins qu’un pan de l’histoire du XXe siècle, s’efface peu à peu des mémoires. Il faut en effet bien mesurer ce qui sépare les années 1970 des années 2020. Il y avait des débats passionnés sur l’URSS et son histoire, en particulier à gauche, et ils étaient relativement informés. Ils s’appuyaient sur une connaissance minimale des conditions d’apparition et d’existence de ces régimes. La situation a radicalement changé depuis. Peuvent témoigner de cette évolution radicale les propos du réalisateur Olivier Assayas au sujet de son film Après Mai (2012) : « J’ai dû renoncer à des choses qui me tenaient à cœur pour que le film ne soit pas caricatural aux yeux des jeunes d’aujourd’hui. Notamment tout ce qui concerne les débats théoriques qui divisaient les groupes gauchistes. C’était impossible à reproduire. […] Les jeunes acteurs n’arrivent pas à le jouer. J’avais écrit un dialogue entre Gilles, qui représente la tendance libertaire, et Jean-Pierre, son copain trotskyste, qui portait sur la révolution russe et les marins de Kronstadt. À l’époque, ça n’était pas la moitié d’un enjeu ! J’aurais aimé filmer cet échange comme une scène de comédie, avec des répliques qui claquent et qui vont très vite… Mais les jeunes acteurs n’arrivaient pas à croire que deux jeunes aient pu s’engueuler sur un sujet pareil. Je ne l’ai finalement pas tourné. » Après les années 1970, la discussion sera de moins en moins informée et ne dépassera guère l’apposition de l’étiquette « totalitarisme ». Réduction de l’analyse à la condamnation morale sans connaissance aucune du fonctionnement réel de ces régimes. La critique sera de moins en moins déduite d’une connaissance mais posée d’emblée. Sous pilonnage médiatique incessant, ces expériences complexes seront tout entières ramenées à leur pire visage. Exit la réflexion sur les alternatives qu’elles ont pu proposer parfois, l’attention à leurs réussites comme à leurs échecs.

« Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces “ailleurs” des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui. »

D’un point de vue politique, cette méconnaissance est catastrophique. Ce qui caractérisait jusqu’ici le mouvement ouvrier au sens large, c’était l’extrême importance qu’il accordait à la réflexion sur sa propre histoire. Marx méditant l’échec de 1848, Lénine, celui de la Commune, Gramsci méditant 1917 et sa stratégie. Réflexion de Lucien Sève aujourd’hui sur la prétendue révolution par les urnes, etc. Sans cette méditation incessante, les luttes patinent, reproduisent les mêmes erreurs, perdent un temps précieux à résoudre des difficultés auxquelles d’autres avaient pourtant déjà été confrontées. La question de l’autogestion par exemple anime beaucoup de secteurs de la gauche. Pourtant, les publications sur l’expérience yougoslave d’une mise en œuvre à grande échelle de l’autogestion ne sont pas légion (l’une des références incontournables sur le sujet est l’ouvrage de Catherine Samary, Le Marché contre l’autogestion : l’expérience yougoslave, La Brèche, 1988). Il ne s’agit pas de proposer cette expérience comme un modèle mais de réfléchir à ses succès comme à ses échecs et d’en apprendre le plus possible. Au lieu de cela et trop souvent, les discussions se déroulent dans l’ignorance complète de cette histoire. Ces discussions peuvent être intéressantes, elles n’en demeurent pas moins abstraites puisqu’elles n’ont presque plus à composer avec les impératifs du réel.
Bien sûr, Lucien Sève n’est pas de ceux qui ignorent l’histoire ; son livre en est la preuve. Mais la thèse d’une extériorité radicale entre communisme et socialisme réel pourrait avoir cet effet fâcheux de décourager « l’interrogation » : « Si tout ceci n’a finalement rien à voir avec nous, à quoi bon s’y arrêter ? » Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces « ailleurs » des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui.

Verticalité/Horizontalité
Pour Lucien Sève, le socialisme serait hanté par « la redoutable mythologie de l’État » (p. 188). L’hypertrophie de l’État en URSS viendrait tout droit de la mythologie en question. Un héritage venu de la social-démocratie allemande, de Ferdinand Lassalle en particulier, que Marx aurait quant à lui combattu. Lucien Sève rend à la thèse de Marx sa complexité : « La nécessaire disparition de l’État de classe n’est bien entendu pas la suppression des pouvoirs publics, appelés au contraire à se développer dans le communisme de façon tout autre que sous l’hégémonie du capital » (p. 289). La désétatisation ne signifie rien d’autre que l’appropriation citoyenne réelle des pouvoirs publics dans tous les domaines.
On peut discuter cette thèse – « l’idéologie étatiste engendre l’étatisme réel » – par exemple en niant de façon nette la dimension idéologique de toute cette affaire. C’est par exemple ce que propose Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage (Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… La Fabrique, 2019) : « Il y a quelque part un seuil d’intensité du conflit qui détermine la forme politique à basculer irréversiblement du côté étatique centralisé ou bien à pouvoir développer une forme politique qui ne soit pas aussitôt dans l’orbite d’un appareil de force. » En d’autres termes, la verticalité démesurée de l’URSS n’est pas un héritage intellectuel mais le produit de la guerre civile qui a vu naître le régime. « C’est l’entière réquisition par les enjeux de vie ou de mort qui étouffe tout, sature tout, et laisse ensuite sa marque profonde, irréversible peut-être – en URSS, elle l’a été : “Notre État a toujours fonctionné sous le régime de la mobilisation, dès les premiers jours. Il n’était pas conçu pour la paix”, explique à Svetlana Alexievitch un haut responsable du Kremlin de l’époque Gorbatchev » (p. 202). C’est donc le niveau d’hostilité que doit subir une expérience révolutionnaire, et non l’idéologie de ses dirigeants, fût-elle résolument anti-étatiste, qui détermine le degré de verticalité de son pouvoir d’État. Un très haut niveau d’hostilité de l’environnement implique un pouvoir militaire ultra-centralisé. Une hostilité « modérée » (Frédéric Lordon, « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clefs », L’Humanité du 8 novembre 2019) comme au Chiapas ou hier au Rojava, laisse la possibilité d’expérimenter des institutions plus souples et plus horizontales. Frédéric Lordon néglige-t-il la dimension subjective du problème en renvoyant tout le problème de l’étatisation aux conditions objectives de la guerre civile et de l’agression extérieure ? Sa thèse est plus complexe et mériterait développement : il y a une place pour le subjectif (soit les volontés et pensées des masses et des organisations) mais il existerait un « seuil d’intensité du conflit » au-delà duquel ce subjectif ne compte plus devant les nécessités de la lutte à mort.
Mais la thèse de Lucien Sève peut se discuter encore autrement. Le philosophe Domenico Losurdo a bien en vue le poids écrasant des circonstances dans l’extrême verticalisation du pouvoir soviétique. Il considère cependant que la pression extérieure ne saurait l’expliquer entièrement. L’étatisation lourde a aussi des causes idéologiques. « Évidemment, il ne faut pas perdre de vue l’encerclement impérialiste, écrit-il. Mais à la donnée objective se mêle une limite subjective considérable due à la formation politique et culturelle des dirigeants bolcheviques » (Fuir l’histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd’hui, Delga, 2007). Cette formation politique et culturelle est-elle déterminée en dernière instance par la « mythologie de l’État » dont parle Lucien Sève ? C’est tout le contraire, estime Domenico Losurdo. Les dirigeants soviétiques auraient été pris dans une « vision anarchique et messianique » d’une société sans conflit où les institutions n’auraient plus de rôle à jouer, la vision d’une société sans verticalité. Ce type de vision ne les a pas du tout préparés à gérer convenablement la verticalité qui revenait très fortement dans les circonstances que l’on sait. En d’autres termes, ce qui favorise la verticalité écrasante, ce n’est pas seulement la mythologie du vertical, c’est aussi et paradoxalement la fascination pour l’horizontal parce qu’elle laisse démuni intellectuellement face au vertical qui fait retour tragiquement.
On peut citer de nombreux textes révélant la prégnance de cette humeur anti-institutionnelle dans le marxisme. August Bebel, dirigeant respecté du SPD jusqu’à sa mort en 1913, écrit par exemple à propos de la société future : « Avec le gouvernement aura aussi disparu tout ce qui le représente, ministres, parlements, armée permanente, police, gendarmes, tribunaux, avocats, procureurs, système pénitentiaire, administrations des contributions et des douanes, bref l’appareil politique tout entier. Les casernes et autres bâtiments militaires, les palais de justice et d’administration, les prisons, etc., attendront alors une meilleure destination. Des milliers de lois, d’ordonnances, de règlements seront mis au rancart et n’existeront plus que comme curiosités, n’ayant de valeur que pour l’histoire de la civilisation ancienne. Les grandes – et pourtant si mesquines – luttes parlementaires, où les héros de la langue s’imaginent gouverner et mener le monde par leurs discours, n’existeront plus » (August Bebel, La Femme et le socialisme, p. 185). La dissolution de toutes ces institutions verticales accompagnera la disparition de l’argent et du commerce. Par ailleurs, « la religion s’évanouira d’elle-même, sans secousse violente ». Bien des années plus tard, « le jeune Bloch attend des Soviets la “transformation du pouvoir en amour”. En Russie soviétique, des dirigeants du Parti socialiste révolutionnaire tiennent des discours semblables. Ils proclament que “le droit est l’opium du peuple” et que “l’idée de Constitution est une idée bourgeoise” » (Domenico Losurdo, Fuir l’histoire ? op. cit.). Ces exemples donnent à voir une tradition plutôt horizontaliste ; et si elle parle encore de la nécessité de l’État, c’est provisoirement, pour briser la Terreur blanche. Passé ce moment inaugural, l’horizontalité sera de mise.
Sauf que les choses ne se sont pas passées ainsi, le vertical ayant perduré soixante-dix ans, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec ladite tradition. En effet, le pouvoir, le vertical, l’État, les institutions, etc., ces réalités toujours susceptibles de s’autonomiser n’ont guère été prises au sérieux d’un point de vue théorique. Pourquoi l’auraient-elles été puisqu’elles allaient bientôt s’évanouir d’elles-mêmes ? Cette conception condamnait le jeune pouvoir soviétique à devoir improviser l’organisation des pouvoirs dans un contexte d’encerclement, dans un pays sans tradition libérale, au lourd passé de commandement tsariste.
Par ailleurs, et de façon plus générale, une structuration horizontale fonctionne d’autant mieux que deux conditions se trouvent réunies : une échelle de fonctionnement relativement réduite et un contexte relativement pacifique. L’horizontalité, bien qu’il faille se garder d’une vision enchantée (small is beautiful) qui minimiserait les dominations en son sein, est plus facile à mettre en œuvre à petite échelle et lorsque l’extérieur ne se montre pas trop agressif. (L’horizontal est souvent en réalité traversé par des rapports de pouvoir. On sait bien que les plus diplômés ont l’avantage dans une assemblée par exemple. De même, les femmes s’expriment moins pour des raisons qui ont trait à la domination masculine, etc. Bref, les dominations sociales ne s’arrêtent pas aux portes de la structure horizontale.)
Mais passé une certaine échelle et un certain niveau de tension, la verticalité, la délégation, la représentation, la séparation, font retour pour toutes sortes de raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Ainsi, que quelqu’un fasse à ma place, même lorsque le temps est calme, n’est pas nécessairement une situation problématique de confiscation de pouvoir. Il peut y avoir de bonnes raisons de le vouloir : vouloir se consacrer davantage à ses enfants, à ses amis, à telle ou telle activité qui n’est pas directement politique. Bref, le désir d’implication du militant n’est peut-être pas facilement universalisable. Pas sûr d’ailleurs que les actuelles critiques de la représentation visent la représentation en son principe ; peut-être sont-elles pour partie des critiques d’une représentation qui représente mal.
Si on suit le fil de cette analyse, la question se reformule alors, en dehors de l’opposition verticalité / non-verticalité, de la manière suivante : quelles formes de verticalité peuvent être acceptables ? C’est peut-être parce qu’elle ne pose pas ce type de questions que la pensée de l’horizontal nous prépare peu à affronter la verticalité exigée par des circonstances où les contradictions s’aiguisent.
Le livre de Lucien Sève n’est pas achevé, c’est pourquoi il est difficile de le discuter sans possiblement être injuste. Les deux remarques exposées n’enlèvent rien à l’importance de l’ouvrage et ne doivent pas faire oublier la très stimulante distinction qu’il propose, à partir de Marx, entre socialisme et communisme.

Florian Gulli est philosophe. Il est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 

Lire aussi:

Table-ronde à l'Agora de la fête de l'Humanité: Lucien Sève - Jean Quétier - Bernard Vasseur - Isabelle Garo: le communisme pour dépasser le capitalisme (L'Humanité, 27 septembre - Pierre Chaillan)

"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

 

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 16:06
"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

Octobre 1917. Une lecture très critique de l’historiographie dominante (éditions sociales, 14 €)

Sous ce titre, Lucien Sève, philosophe et militant communiste bien connu, pourfend la flagrante partialité des auteurs actuels de référence sur l’histoire d’octobre 1917 au nom de ce qu’il appelle une prétendue « dé-idéologisation ».

Il estime que la pensée dominante veut cultiver l’idée et accréditer la thèse selon laquelle Saline était inévitablement déjà contenu dans Lénine, ramenant ce dernier au rang de « terroriste », et que par conséquent, selon eux, rien ne serait « sauvable » dans la visée marxienne du communisme. D’où la réécriture, sous la pensée dominante, de la première phase de l’histoire soviétique (1917/1923) comme essentiellement faite de « crimes, terreur et répression » et de repeindre tout en noir le personnage de Lénine.

Non historien, mais russophone averti, pratiquant l’œuvre de Lénine depuis plus de 60 ans, texte russe en main (« les traductions françaises sont bien souvent médiocres, voire plus d’une fois fautives » dit-il), Lucien Sève décortique l’entreprise de « dé-idéologisation » qui repose souvent sur des citations approximatives, parfois de seconde main fort peu probantes, parfois même avec rajouts inventés par les auteurs eux-mêmes.

Il montre clairement, textes originaux à l’appui, et dans une démarche empreinte d’une grande rigueur, que contrairement à ce que tente de faire croire l’historiographie dominante, Staline n’était pas déjà contenu dans Lénine, mais, au contraire bien loin de là !

 

Mettant à mal l’image repoussante que l’on tente de donner du léninisme, Lucien Sève termine en disant : « Voilà pourquoi 1917, un siècle seulement plus tard, est bien de l’histoire ancienne, et pourquoi il faut sans hésitation dire périmé le léninisme, qui fut pourtant ce qu’il y eut de mieux dans le mouvement révolutionnaire de jadis. Mais demeure tout à fait juste son inspiration la plus essentielle : oui, nous pouvons transformer notre monde et par là changer la vie !...Le pire est aujourd’hui possible. Mais non pas fatal, si nous savons nous montrer capables d’invention stratégique, qui commence par celle de la pensée. Comment faire de la politique en sachant allier audace révolutionnaire et respect rigoureux des possibles ? C’est sur cette chose archi-précieuse qu’on apprend encore beaucoup à lire Lénine. »

Roger Héré

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 16:00
Lucien Sève : « Oui, le communisme vient à maturité objective »
Vendredi, 9 Novembre, 2018

En finissant la rédaction de la dernière partie, sur « le communisme », de sa grande tétralogie Penser avec Marx aujourd’hui, le philosophe parachève l’œuvre capitale de sa vie. Il dévoile, avant la parution en 2019, plusieurs grands partis pris de ce travail théorique et politique.

Le communisme est le sujet du dernier volume de votre tétralogie Penser avec Marx aujourd’hui , à paraître chez la Dispute en 2019. En quoi est-ce un travail d’ordre philosophique, historique et politique ?

Lucien Sève C’est quoi, « le communisme  » ? Dans le parler médiatique, c’est l’Union soviétique et les pays de même sorte au XXe siècle, les partis de même orientation. Mais la question se repose : en quoi est-ce « le communisme » ? En ceci, dit-on, qu’ils se réclament d’un avenir social ainsi nommé et qui ne s’est nulle part réalisé. On est ainsi renvoyé à la vaste anticipation historique exposée dans le Manifeste du parti communiste. En parler est donc d’abord nécessairement affaire de théorie, y compris philosophique. Mon livre commence par un long chapitre sur la formation de cette vue par Marx et Engels, et sa complexe évolution dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Si on ne tire pas bien au clair ce qu’on met sous le mot communisme – et sous le rapport terriblement équivoque qu’a avec lui le mot socialisme –, on s’expose aux pires malentendus, à moins qu’on ne cherche à en jouer. Ce que faisait le fameux Livre noir du communisme, où sur 800 pages il n’y a pas même un paragraphe pour dire ce qu’on est en droit de nommer communisme – « le communisme », ce serait Staline et Pol Pot… Partant d’une analyse approfondie du communisme marxien et de ses conditions de possibilité historique, je vais à sa recherche attentive dans un autre long chapitre consacré au XXe siècle et, disons-le en bref, je ne le trouve nulle part. Donner l’URSS pour un « pays communiste », ou même « socialiste », c’est ce que son grand historien Moshe Lewin appelle une complète « erreur d’étiquetage ». L’objet de mon livre, écrit aux trois-quarts, c’est l’histoire critique de cette visée communiste. Il est donc historique et politique du même mouvement que théorique.

Des enquêtes d’opinion publiées par l’Humanité en 2017 et 2018 ont montré que le mot communisme est décrié aujourd’hui. Comment, selon vous, lui redonner du sens ?

Lucien Sève Décrié est peu dire. Ce que montrent ces sondages, c’est que communisme est le terme le plus discrédité de tout le vocabulaire politique. Si on ne prend pas le fait avec un total sérieux, comment espérer inverser la tendance ? Or, c’est quoi, un total sérieux ? C’est revenir sans lésiner sur le pire : le stalinisme. Comment être crédible en donnant le communisme pour ce qui va nous faire sortir du capitalisme et inaugurer une civilisation supérieure sans s’expliquer en clair sur ce qui a pu faire s’ensuivre de la révolution d’Octobre tant d’horreurs sanglantes puis d’aberrations navrantes ? Se croit-on quitte avec l’immense affaire qu’est le stalinisme pour l’avoir condamné ? Mais qui va s’en satisfaire ? Quand c’est tout le sens de ce qui s’est passé depuis le Manifeste jusqu’à l’implosion de l’URSS qu’il faut donner à comprendre, donc d’abord comprendre soi-même. C’est la question centrale de mon deuxième chapitre, où je m’occupe longuement du stalinisme. Le faire en toute exigence disqualifie radicalement la vulgate qui proclame : « Le communisme est mort pour toujours, Dieu merci ! » Pour nous, qui nous réclamons plus que jamais du communisme et voulons commencer de faire bouger les lignes à son sujet, il est crucial, en cette époque des centenaires de 1917 et 1920, que nous éclairions bien davantage cette histoire. Sans faire toute la lumière sur notre passé, comment apparaître porteurs de futur ?

Vous parlez de la « visée communiste marxienne ». Pourquoi ce terme de visée, et quel est son contenu essentiel?

Ce n'est pas un tic de langage mais un choix fondamental. J'entends dire parfois que visée serait une révision en baisse de projet. Je soutiens le contraire. Projet est un terme programmatique, qui décide d'avance des contenus et formes de la société future. C'est utopique. Marx refusait de faire du communisme un "idéal" sur lequel l'histoire devrait se régler, à quoi il opposait le "mouvement réel" qui tend vers un au-delà radical de l'état de choses actuel. C'est ce que dit visée. De plus, projet est purement subjectif - on peut projeter ce qu'on veut, mais au risque terrible de vouloir forcer l'histoire, et c'est tout le drame du stalinisme. Visée est au contraire à la fois subjectif et objectif, comme l'action politique même: c'est nous qui visons, mais il y a une cible et des conditions pour l'atteindre auxquelles il est impératif de se plier. Oui, vraiment, visée communiste, et non pas projet. Quant à l'essentiel de cette visée, on peut le dire en trois mots: sortir de l'aliénation historique, au grand sens que prend l'aliénation dans le Capital, c'est-à-dire l'écrasement général des humains par les immenses puissances sociales qu'ils créent, et qui faute d'être appropriées par tous ne sont maîtrisables par personne. Ce que suggère assez bien une formule populaire: l'humanité va dans le mur. 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 07:32
Les idées et les livres - Enzo Traverso - Mélancolie de gauche: la force d'une tradition cachée - Morceaux choisis

Enzo Traverso, né en 1957 dans le Piémont en Italie, a fait des études d'histoire à Gênes puis à Paris. Il a enseigné à Paris, en Picardie, il a été membre du collectif éditorial de "La Fabrique" de 1998 à 2008 (maison d'édition de la gauche critique dirigée par Eric Hazan ) et désormais il assure un cours sur l'histoire intellectuelle à l'université Cornell d'Ithaca à New-York. Il est l'auteur de nombreux ouvrages mêlant la philosophie, la réflexion politique et l'histoire, parmi lesquels A feu et à sang (Stock), L'Histoire comme champ de bataille ou La Fin de la modernité juive (La Découverte).

Mélancolie de gauche - La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle) (La Découverte 2016, 20€)

Ce livre très cultivé, un brin désenchanté, pessimiste et mélancolique, est une promenade historique, philosophique et littéraire passionnante, où l'on suit les évolutions du rapport à la défaite, au temps, passé et avenir, du mouvement révolutionnaire, dans le lien avec l'évènement et les incidences sur la conscience commune et la réalité historique présente.

Note de l'éditeur:
Depuis le XIXe siècle, les révolutions ont toujours affiché une prescription mémorielle : conserver le souvenir des expériences passées pour les léguer au futur. C’était une mémoire « stratégique », nourrie d’espérance. En ce début de XXIe siècle, cette dialectique entre passé et futur s’est brisée et le monde s’est enfermé dans le présent. La chute du communisme n’a pas seulement enterré, une fois pour toutes, la téléologie naïve des « lendemains qui chantent », elle a aussi enseveli, pour un long moment, les promesses d’émancipation qu’il avait incarnées.
Mais ce nouveau rapport entre histoire et mémoire nous offre la possibilité de redécouvrir une « tradition cachée », celle de la mélancolie de gauche qui, comme un fil rouge, traverse l’histoire révolutionnaire, d’Auguste Blanqui à Walter Benjamin, en passant par Louise Michel ou Rosa Luxemburg. Elle n’est ni un frein ni une résignation, mais une voie d’accès à la mémoire des vaincus qui renoue avec les espérances du passé restées inachevées et en attente d’être réactivées.
Aux antipodes du manifeste nostalgique, ce livre – nourri d’une riche iconographie : des tableaux de Courbet aux affiches soviétiques des années 1920, des films d’Eisenstein à ceux de Théo Angelopoulos, Chris Marker ou Ken Loach – établit un dialogue fructueux avec les courants de la pensée critique et les mouvements politiques alternatifs actuels. Il révèle avec vigueur et de manière contre-intuitive toute la charge subversive et libératrice du deuil révolutionnaire.

 

Introduction

"Cet ouvrage se propose d'explorer la dimension mélancolique de la culture de gauche, du XIXe au XXI e siècle... La gauche dont il sera ici question sera définie en termes ontologiques : les mouvements qui, dans l'histoire, se sont battus pour changer la société en plaçant le principe d'égalité au centre de leurs projets et de leurs luttes.

(...) La conception marxiste de l'histoire impliquait une prescription mémorielle: il fallait inscrire les évènements du passé dans la conscience historique afin de se projeter vers l'avenir. Il s'agissait d'une mémoire "stratégique" des luttes du passé, une mémoire orientée vers le futur. La fin du communisme a brisé cette dialectique entre passé et futur, et l'éclipse des utopies qui accompagne notre époque "présentiste" a conduit a une quasi extinction de la mémoire marxiste... Ce contexte a favorisé la redécouverte d'une vision mélancolique de l'histoire comme remémoration (Eingedenken) des vaincus - Walter Benjamin en fut l'interprète le plus significatif - qui appartient à une tradition cachée du marxisme.  

(...) Le passage d'un âge de feu et de sang, qui, en dépit de ses innombrables défaites, demeurait intelligible, à une époque nouvelle de menaces globales sans issue prévisible s'est teinté d'une coloration mélancolique. Cela ne signifie pas nécessairement le repli dans un univers clos de chagrin et de souvenirs; il s'agit plutôt d'un ensemble d'émotions et de sentiments qui enveloppent la transition vers une ère nouvelle. C'est la seule manière de faire coexister la recherche d'idées et de projets pour demain avec le deuil et la tristesse qui accompagnent la disparition des expériences révolutionnaires du passé. C'est la mélancolie d'une gauche, ni archaïque ni impuissante, qui ne veut pas se délester du fardeau du passé bien qu'il soit souvent lourd à porter. C'est la mélancolie d'une gauche qui, tout en s'engageant dans les luttes du présent, ne se soustrait pas au bilan des défaites accumulées. Une gauche qui ne se résigne pas à l'ordre global dessiné par le néolibéralisme mais ne peut aiguiser ses armes critiques qu'en procédant par identification empathique avec les vaincus de l'histoire, cette large multitude qui a été rejointe, à la fin du XXe siècle, par la dernière génération des révolutions défaites.

(...) A la différence du discours humanitaire dominant qui sacralise les victimes tout en ignorant sinon en rejetant leurs engagements, la mélancolie révolutionnaire porte son regard sur les vaincus.  Elle voit les tragédies liées aux batailles perdues du passé comme un fardeau et une dette qui contiennent aussi une promesse de rachat. 

(...) Ce livre essaie de restituer un visage à cette tradition cachée, d'en saisir quelques moments marquants et d'en indiquer les principaux interprètes, dans la théorie comme dans la peinture et le cinéma. La tristesse et le deuil, le sentiment écrasant de l'échec, des amis et des camarades perdus, des occasions ratées, des acquis détruits, du bonheur volé ont accompagné l'histoire du socialisme depuis ses débuts, comme la doublure dialectique de l'extase révolutionnaire où tout devient possible, lorsqu'on éprouve le plaisir d'agir ensemble et de s'épanouir dans l'action collective, lorsqu'on a l'impression de flotter dans le ciel, délesté de tout poids, et d'être capable de donner un sens à l'histoire. Cette mélancolie de gauche a été occultée, refoulée ou sublimée par des représentations qui la surmontaient en dessinant l'image d'un futur libéré. Ainsi, elle irrigue l'histoire des mouvements révolutionnaires comme un fleuve souterrain, comme un flux puissant mais invisible, exorcisé ou neutralisé par des récits édifiants, réconfortants.

(...) Le philosophe marxiste Ernst Bloch distinguait entre les rêves chimériques, prométhéens qui hantent une société historiquement incapable de les réaliser (les utopies abstraites, visionnaires, comme les objets volants fantasmés à la Renaissance) et les espérances anticipatrices qui inspirent les transformations révolutionnaires dans le présent (les utopies concrètes, telles que le socialisme au XIXe siècle et XXe siècles). Aujourd'hui, nous pouvons aisément observer l'extinction des unes et la métamorphose des autres. D'une part, sous des formes variées allant de la science-fiction à l'écologie, les visions dystopiques d'un avenir cauchemardesque ont remplacé le rêve d'une humanité libérée et confiné l'imaginaire social à l'intérieur de frontières étriquées. D'autre part, les utopies concrètes de l'émancipation collective se sont majoritairement muées en pulsions individuelles alimentant l'inépuisable processus de consommation marchande. Après avoir congédié les "courants chauds" de l'action de masse libératrice, le néolibéralisme a introduit le "courant froid" de la raison économique. Les utopies ont été détruites par leur privatisation dans un monde réifié.  Aujourd'hui... il n'y a plus d'"horizon d'attente" visible. L'utopie semble devenue une catégorie du passé - le futur imaginé dans un temps révolu - car elle a déserté le présent... Il y a vingt-cinq ans, la fin du socialisme réel a paralysé et en quelque sorte interdit l'imagination utopique, en suscitant le succès éphémère d'une vision eschatologique du capitalisme comme "horizon indépassable" des sociétés humaines. Le capitalisme était censé assurer le meilleur des avenirs. Il est devenu, selon la définition donnée par Walter Benjamin, une "religion", la religion de l'argent, la principale croyance séculière de notre époque... Aujourd'hui, cette religion est entrée en crise et ne crée plus l'illusion: confier aux banques le destin de l'humanité ne rassure pas, au contraire, cela effraie. Depuis la crise de 2008, le néo-libéralisme a certes montré son visage hideux, mais il ne s'est pas effondré. Il s'est même radicalisé: aucune utopie libératrice nouvelle n'a encore vu le jour. 

(...) Pendant ces street fighting years (1960-1975) comme les a définies Tariq Ali, qui en fut l'un des protagonistes en Grande-Bretagne, la mémoire n'était pas un objet de culte; elle était plutôt intégrée dans les luttes. En France, le souvenir d'Auschwitz a joué un rôle significatif dans l'engagement anticolonial de nombre d'intellectuels et d'activistes. Pendant la guerre du Vietnam, le procès de Nuremberg fut une sorte de paradigme pour le Tribunal Russel, qui réunit un très grand nombre d'intellectuels à Stockholm, en 1967, pour dénoncer les crimes de guerre américains. Jean-Paul Sartre, Noam Chomsky, Isaac Deutscher, Herbert Marcuse et Peter Weiss inscrivaient leur combat dans le sillage de la lutte antifasciste des années 1930 et 1940. Pour le mouvement contre la guerre, la comparaison entre la violence nazie et celle de l'impérialisme américain fut un lieu commun. La mémoire des crimes nazis ne servait pas à commémorer les victimes du passé mais à combattre les injustices du présent. Lors de la rencontre internationale de Stockholm sous l'égide du Tribunal Russel, Sartre qualifia les opérations antiguérilla de "génocide total"... En Occident comme dans le tiers monde, la mémoire n'était entretenue qu'en rapport à un engagement politique dans le présent. Comme l'a rappelé Michael Rothberg en citant Aimé Césaire, elle devait produire un "choc en retour". En Europe, les luttes anti-impérialistes se sont inscrites dans la continuité des mouvements de résistance contre le nazisme; dans le Sud, ce dernier était perçu comme une forme d'impérialisme radical - c'est ainsi par exemple qu'Aimé Césaire le présente dans Discours sur le colonialisme

Cette vague puissante s'est épuisée dans les années 1980. Son épilogue fut la révolution nicaraguayenne en juillet 1979, qui coïncida avec la découverte traumatique des charniers cambodgiens. En Europe, l'Holocauste a peu à peu occupé le centre de la mémoire collective. L'antifascisme a commencé à être marginalisé dans les commémorations officielles, désormais réservées au souvenir des victimes. La mémoire des luttes a cédé la place aux témoignages et aux commémorations visant à célébrer les droits de l'homme. En France, Mai 68 fut de plus en plus interprété sous l'angle de la "mutation culturelle" comme un carnaval dans lequel, en jouant une comédie révolutionnaire, la jeunesse avait fait basculer la société du gaullisme vers le libéralisme. En Italie et en Allemagne, les années 1970 sont devenues les "années de plomb" au cours desquelles la révolte d'une génération s'est trouvée ramenée au seul terrorisme".

 

Chapitre 1 - La mélancolie des vaincus       

(...) "L'histoire du socialisme  forme une constellation de défaites qui l'ont façonné pendant près de deux siècles. Au lieu de détruire les idées et les aspirations, ces débâcles tragiques et souvent sanglantes les ont consolidées et légitimées. Tomber après s'être battu donne au vaincu un sentiment de dignité et peut même renforcer ses convictions. Les révolutionnaires exilés et bannis ont souvent connu la misère et les privations, la douleur de la perte, mais rarement l'isolement au sein de leur entourage. De Heinrich Heine, Karl Marx et Alexandre Herzen dans le Paris du XIXe siècle aux antifascistes émigrés à New-York au siècle suivant, les exilés furent toujours accueillis par la gauche et le mouvement socialiste qui leur accordèrent une place d'honneur.

La défaire de 1989, cependant, est d'une autre nature: elle ne survint pas après une bataille acharnée et n'engendra aucune fierté; elle mit fin au XXe siècle et, bien au-delà de l'effondrement du socialisme réel, clôtura le cycle de révolution qui s'était ouvert en 1917. Cette défaite fut si lourde que beaucoup préfèrent la fuit plutôt que d'y faire face. Ce qui restait d'un siècle de soulèvements n'était plus qu'une montagne de ruines et l'on ne savait pas comment déblayer les décombres ni où commencer à reconstruire, ni même si l'on en serait capables ou si cela en valait la peine. La mélancolie qui surgit d'une telle défaite historique - elle dura une génération  - était probablement la prémisse nécessaire pour réagir, faire son deuil et préparer un nouveau commencement. La réaction la plus répandue fut d'abord l'évitement, avec une "incapacité à faire son deuil"... le communisme fut refoulé de différentes façons: en changeant de nom ou bien en "oubliant", en se reniant ou en choisissant entre les innombrables exutoires offerts par la réification universelle du capitalisme néolibéral... 

Héritée d'un siècle et résultant d'un cycle historique dans lesquels la révolution prit la forme du communisme, cette mélancolie crépusculaire pourrait se comparer à d'autres qui l'ont précédée et qui, avec elle, composent une inépuisable collection de figures du chagrin.

(...) En 1872, une année après la répression sanglante de la Commune de Paris, un évènement qu'il avait observé depuis sa prison dans le château du Taureau, (Blanqui) écrivit son texte le plus énigmatique, L’Éternité par les astres. Au bout d'une méditation parfois naïve sur la finitude de l'univers malgré son immensité apparente, il décrivait le cosmos et l'histoire comme les résultats d'une répétition perpétuelle, d'un mouvement immuable; c'était la même structure qui emprisonnait les êtres humains dans une sorte d'enfer inéluctable. Après avoir présenté le progrès comme une idée fausse, chimérique, et affirmé sa méfiance à l'égard des êtres humains, il évoquait implicitement la répétition éternelle de la défaite. Ce caractère inaltérable de la nature et de la vie n'avait d'autre effet qu'une reproduction ininterrompue de la barbarie. L'émancipation était illusoire et sa propre vie semblait engloutie dans le naufrage des révolutions dans lesquelles il s'était inlassablement impliqué. Adoptant alors une conception cyclique de l'histoire, Blanqui trouva refuge dans la mélancolie et abandonna tout espoir dans l'avenir. Les derniers mots de son texte sonnent comme l'aveu désespéré d'un échec: "Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l'univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L'univers se répète sans fin et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement dans l'infini les mêmes représentations".  

Ce texte obscur fascinait Walter Benjamin, qui le lut dans une conjoncture historique tragique, après le pacte germano-soviétique de 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale et la capitulation de la France, le pays où il vivait en exil. Écrit dix ans avant  Ainsi parlait Zarathoustra le livre de Blanqui lui apparut comme une vision puissante de l'"éternel retour", d'un effondrement fatal tout à fait frappant par ses accents nietzschéens. "Cette résignation sans espoir c'est le dernier mot du grand révolutionnaire", observait Benjamin, en concluant que le leader charismatique des révolutions françaises du XIXe siècle avait finalement renoncé à contester l'ordre établi. Formulé avec "une extrême puissance d'hallucination", son réquisitoire contre la société prenait la forme d'"une soumission sans réserve à ses résultats". La révolte contre la domination avait été vaine."      

 

(...) "Dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, écrit en 1852 juste après le putsch de Napoléon III, Marx soulignait une différence cruciale entre les révolutions bourgeoises et les révolutions prolétariennes. Alors que les premières passaient "rapidement de succès en succès", écrivait-il, les secondes se "soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d'interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà avoir été acquis, pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses et misères de leurs premières tentatives". Elles apprennent de leurs propres défaites et cela leur permet de mieux connaître leurs ennemis, de sélectionner leurs alliés, de choisir leurs armes et de définir leurs projets. En même temps, elles ne peuvent être anéanties par ces défaites puisque l'avenir leur appartient: "La révolution sociale ne peut puiser sa poésie dans le temps passé, mais seulement dans l'avenir". Marx n'avait ni ignoré ni banalisé la défaite de juin 1848 qui, dans ses termes, paralysa les travailleurs de Paris et les rendit, "pour les années, impropres à la lutte". Le résultat fut l'impuissance et la passivité - "le processus historique devait de nouveau se poursuivre par-dessus leurs têtes" - mais un tel effondrement ne pouvait être définitif. 

En mai 1871, immédiatement après la répression sanglante de la Commune de Paris, Marx écrivit La Guerre civile en France, un rapport dans lequel cette dialectique de la défaite était encore plus clairement et fortement réaffirmée: "Le sol sur lequel (le socialisme) pousse est la société moderne même. Il ne peut en être extirpé, fût-ce au prix de la plus énorme effusion de sang. (...). Le Paris ouvrier, avec sa Commune, sera célébré à jamais comme le glorieux fourrier d'une société nouvelle. Le souvenir de ses martyrs est conservé pieusement dans le grand cœur de la classe ouvrière. Ses exterminateurs, l'histoire les a déjà cloués à un pilori éternel, et toutes les prières de leurs prêtres n'arriveront pas à les en libérer" ("La guerre civile en France"). La Commune de Paris se solda par un massacre. Durant la "semaine sanglante", 35 000 personnes furent exécutées dans les rues de la capitale française. Plus tard, 10 000 combattants furent envoyés au bagne en Nouvelle-Calédonie. Presque un Parisien sur trente fut tué ou déporté. Une campagne visant à criminaliser les travailleurs insurgés suivit la répression. Dans le sillage de Zola et Lombroso, plusieurs écrivains et intellectuels décrivirent la Commune comme une éruption criminelle ou une résurgence atavique de barbarie au milieu de la société civilisée. L'ampleur d'une telle défaite fut accablante mais n'ébranla pas la foi de Marx dans le développement historique du socialisme. Trois décennies plus tard, des partis socialistes de masse existaient dans tous les pays d'Europe".  

(...) "Dans le sillage des communards, Rosa Luxemburg esquissa un bilan similaire à celui de Vallès et Louise Michel dans un article célèbre écrit en janvier 1919, à la fin du soulèvement spartakiste, peu avant de devenir elle-même une martyre et un symbole de la révolution écrasée. Son dernier message - écrit la veille de son assassinat par les Freikorps - célébrait la défaite des ouvriers de Berlin avec des mots qui annonçaient une victoire à venir. Elle était consciente que le soulèvement de janvier était condamné à l'échec: la capitale allemande était isolée et la social-démocratie avait abandonné les travailleurs insurgés (Gustav Noske devint le symbole de leur répression sanglante). Rosa Luxemburg s'était opposée à cette insurrection prématurée, désespérée, mais en reprit la direction lorsqu'elle comprit qu'elle ne pouvait être stoppée. Dans son article, elle rappelait les échecs cuisants de tous les mouvements révolutionnaires du XIXe siècle - des tisserands de Lyon en 1831 aux chartistes britanniques; des révolutions de 1848 à la Commune de Paris - afin de souligner que le socialisme ressuscitait toujours sur des bases plus fortes et plus larges. La débâcle des spartakistes appartenait à cette longue lignée de défaites  et, comme celles qui l'avaient précédée, elle promettait une renaissance inéluctable. Sa dernière phrase est révélatrice de cette vision consolatoire et pédagogique à la fois: "La route du socialisme - à considérer les luttes révolutionnaires - est pavée de défaites. Et pourtant cette histoire mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale! Où en serions-nous aujourd'hui sans toutes ces "défaites", où nous avons puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l'idéalisme qui nous animent? Aujourd'hui que nous sommes tout justes parvenus à la veille du combat final de la lutte prolétarienne, nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d'entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité".

(...)    

 

 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 06:12
Camarade partout toujours - Courez acheter le Spirou de cette semaine

Le Spirou de cette semaine: "Camarade, partout, toujours"...

Bon, le contenu n'évite pas les clichés. Mais que la couverture et le titre sont beaux!

 

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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 08:04
Julien Gracq jeune - photo maison Julien Gracq

Julien Gracq jeune - photo maison Julien Gracq

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 

53/ Julien Gracq (1910-2007)

Julien Gracq, Louis Poirier à l'état-civil, est né en juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil, petite ville des bords de Loire (Maine-et-Loire). En 1921, il devient interne au lycée Clémenceau à Nantes, se prend d'une passion pour Stendhal et collectionne les prix d'excellence dans les matières littéraires. En 1928, il intègre Henri IV à Paris où il suit les cours du philosophe Alain et est admis à l'école Normale Supérieure en 1930. Il choisit de devenir géographe à Normale Sup et en suivant les cours de l'Ecole libre des sciences politiques à Paris dont il est dipômé en 1933. En 1934, il obtient son agrégation d'histoire géo puis est nommé à Nantes la même année, puis à Quimper. A Quimper, Louis Poirier anime le cercle d'échecs et devient membre d'une section syndicale de la CGT et membre du PCF en 1936. Son engagement politique le pousse à prendre part à la grève - illégale - de septembre 1938, ce qui lui vaut une suspension de traitement. En 1937, il avait pris un congé sans solde pour se rendre en URSS mais n'avait pas reçu de visa pour mettre son projet à exécution. Il comptait y préparer une thèse de géographie.

" Louis Poirier, le futur écrivain Julien Gracq, fut un militant actif du PCF à Quimper, et y exerça des responsabilités : en 38-39 alors que ce jeune agrégé de géographie enseignait au lycée de la Tour d'Auvergne, il fut membre du secrétariat de la section de Quimper du PCF et ses activités militantes l'entraînaient dans toute la Cornouaille, comme il le raconte notamment dans "Les carnets du Grand Chemin": « Je militais sans ménager ma peine – ce qui semblait peu du goût du proviseur – mobilisé un soir sur deux par les tournées des cellules, les meetings, les collectes de vêtements pour l’Espagne, le journal du parti - La Bretagne- que j’avais à mettre en page chaque jeudi matin..."
Alors que l'on commémore les 80 ans de la Retirada, il est bon de rappeler que Julien Gracq organisa la solidarité avec les réfugiés espagnols dans notre ville.
En ces temps où monte la répression contre les mouvements sociaux, il n'est pas inutile non plus de souligner qu'il fut sanctionné en 1938 d'un mois de retrait de traitement pour avoir pris part à la grève des fonctionnaires! Après son départ de Quimper lors de sa mobilisation en 1939, Julien Gracq, comme il l'explique lui-même, tira un trait sur cette période de sa vie, choisissant de se consacrer totalement à l'écriture".

C'est dans le Finistère que Julien Gracq écrit son premier roman, publié chez l'éditeur des surréalistes, José Corti: "Au château d'Argol". La diffusion du Château d'Argol est confidentielle (130 exemplaires vendus en un an, sur un tirage de 1 200), mais celui-ci est remarqué par André Breton à qui Gracq avait envoyé un exemplaire du roman. Le « pape du surréalisme » lui adresse en réponse une lettre enthousiaste et lors d'une conférence prononcée à Yale en , Breton précisera l'importance qu'il accorde à ce roman « où, sans doute pour la première fois, le surréalisme se retourne librement sur lui-même pour se confronter avec les grandes expériences sensibles du passé et évaluer, tant sous l'angle de l'émotion que sous celui de la clairvoyance, ce qu'a été l'étendue de sa conquête ». 

En 1939, Louis Poirier - Julien Gracq rompt avec le Parti communiste suite au pacte germano-soviétique.

Déclaration de Piero Rainero le 24 décembre 2007, peu de temps après la mort de Julien Gracq:

" Julien GRACQ (de son vrai nom Louis POIRIER) qui vient de nous quitter résida à Quimper pendant deux ans, de 1937 à 1939. Ce jeune agrégé de géographie enseignait alors au lycée de La Tour d’Auvergne tout en participant très activement à la vie de la section de Quimper du PCF dont il fut pendant cette période un dirigeant. Il louait une chambre à l’Hôtel du Parc, et c’est dans notre ville qu’il acheva son premier roman « Au Château d’Argol ». Dans nombre de ses œuvres, il parle de Quimper et de sa région, des paysages et des gens qu’il rencontrait dans ses activités militantes comme dans ses sorties du dimanche. Ainsi, dans les « Carnets du Grand Chemin », il évoque notre ville :

« Quand je partais le matin de mon hôtel pour le lycée, je longeais sous ses beaux arbres l’Odet translucide, un simple feuillet d’eau bruissante sous lequel s’étiraient paresseusement les longues touffes vertes ; les passerelles ajourées qui l’enjambaient tous les vingt mètres menaient, au-delà des grilles qui bordaient la rivière à de petits jardins verts pleins d’oiseaux et de feuilles. Le ciel tout fraîchement ressuyé avait la jeunesse du matin de mer ; à un tournant du quai, le vallon étroit s’ouvrait : à droite montaient par-dessus les contreforts d’un haut mur de soutènement plein de giroflées, les deux flèches couleur d’os de la cathédrale ; à gauche, au-delà d’un terre-plein, la hêtraie roide et plongeante qui tapissait la falaise du mont Frugy. Quelques barques de mer ventrues s’amarraient au quai ; ici déjà la marée venait battre, comme elle bat au fond de tous les estuaires bretons, léchant une banquette de tangue grise au creux des petites gorges étranglées par les feuilles. Rattachée seulement à la terre vers l’amont par l’étroite tranchée charbonneuse du chemin de fer, la ville semblait couler au fil de sa rivière et s’ouvrir avec elle vers les horizons plats de son estuaire, mangé de roseaux, tout distendu par les anévrismes de plans d’eau secrets, bordé de pelouses désertes au fond desquelles sommeillaient, les yeux clos sous le couvert des arbres, des châteaux perdus. »

Il y évoque aussi sa vie militante :

« Je militais sans ménager ma peine – ce qui semblait peu du goût du proviseur – mobilisé un soir sur deux par les tournées des cellules, les meetings, les collectes de vêtements pour l’Espagne, le journal du parti - La Bretagne- que j’avais à mettre en page chaque jeudi matin, mais la conviction n’était déjà plus présente qu’à moitié ; j’avais terminé pendant les deux premiers mois de mon séjour à Quimper « Au Château d’Argol », et l’incompatibilité foncière de ces deux ordres d’occupation commençait à me sauter aux yeux : il y avait eu avec ce livre, inattendu, le surgissement au grand jour des ruminations d’un for intérieur qui tenait dès maintenant à peu près toute la place, et où il était clair que les disciplines d’esprit d’un parti n’étaient jamais entrées, n’entreraient jamais. La guerre approchante montait peu à peu à l’horizon, inexorable, déjà on vivait dans son air pesant riche en azote ; les marches militaires que la musique du 137ème exécutait chaque semaine au bord de l’Odet dans le kiosque municipal ne rythmaient pas seulement la badauderie ennuyée du dimanche provincial : quand elles m’arrivaient par la fenêtre ouverte de ma chambre de l’Hôtel du Parc, elles provoquaient au cœur un petit pincement. L’heure n’était pas aux longs projets ni aux lointains espoirs.»

Ce récit confirme les témoignages que j’ai reçus, il y a quelques années, de communistes quimpérois qui avaient bien connu Julien Gracq et avaient milité avec lui à cette époque. C’était, me disaient-ils, un militant très actif, membre de la direction de la section de Quimper du PCF où il s’occupait de communication et de formation des militants. Il ne manquait jamais une réunion de section ou de cellule, animait des soirées de réflexion théorique, rédigeait d’un seul trait de plume des articles pour le journal régional communiste « La Bretagne » et aussi des tracts, et il ne manquait pas de participer à leur distribution dans les rues et aux portes des entreprises.
A la fin de 1938 il fut frappé d’un mois de suspension de son poste d’enseignant pour avoir pris une part active à la grève des fonctionnaires en novembre de cette même année.
Julien Gracq était très estimé par les communistes quimpérois, il avait noué des rapports d’amitié avec certains d’entre eux. Lorsqu’il fut mobilisé en octobre 1939 ils l’accompagnèrent sur les quais de la gare de Quimper d’où il devait prendre le train pour rejoindre son régiment en Lorraine.
Les hasards de la guerre et de ses affectations professionnelles ne devaient plus le ramener dans notre ville. L’engagement de sa vie fut l’écriture à laquelle il se consacra exclusivement loin du fracas médiatique.
Je vais demander au sénateur-maire de Quimper qu’une rue, ou place, significative de notre ville porte le nom de ce très grand écrivain."

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère:  53/ Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier (1910-2007)
1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère:  53/ Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier (1910-2007)

Mémoires d'un lycéen de Quimper dans l'Humanité,

Mercredi 9 janvier 2008:

Mémoire d'un lycéen de Quimper

Après la mort de Julien Gracq

La nouvelle de la mort de Julien Gracq va mobiliser autour de sa célébration posthume la critique littéraire spécialisée, qu'il maltraitait avec une belle insolence dans la Littérature à l'estomac, comme il manifesta son refus du prix Goncourt. Je ne suis pas critique littéraire, mais je l'ai tout lu, au rythme des parutions, dès que j'ai reconnu, je ne sais trop comment, qu'il était, derrière la façade médiatique, M. Poirier, mon professeur d'histoire et de géographie en classes de troisième et de seconde, au lycée de Quimper, dans les années 1937 et 1938. Un maître difficile à oublier, personnage uniformément vêtu d'un complet de drap noir, veston, gilet, chemise blanche et cravate également noire. Une sorte de gentleman anglican, un peu raide mais sans sévérité ostentatoire. Il entrait dans la classe sans se soucier du cérémonial habituel, assis-levés...

Le silence allait de soi. Assis au bureau, sur le piédestal, il extrayait de la poche intérieure de sa veste un petit paquet de fiches, le posait sur le bureau, et parlait l'heure entière, d'une voix monocorde, mais au timbre « chaud ». Aucune communication personnelle entre l'auditoire et l'orateur. Si ma mémoire reste si précise, c'est qu'il m'impressionnait. Du premier rang où j'étais assis, je prenais consciencieusement des notes sur le cahier qui me servait pour nos compositions trimestrielles.

Ce personnage de pédagogue distant, manifestement composé pour économiser les rites inutiles et toute compromission sentimentale dans l'exercice de sa performance professionnelle, se dédoubla, à ma surprise d'enfant naïf, quand mon père m'emmena dans une réunion électorale, dans le quartier populaire de la ville que nous ne fréquentions guère, où je reconnus sur les tréteaux, toujours aussi sévèrement costumé, mon professeur d'histoire faisant le discours de présentation du candidat communiste à l'élection, un rôle qui supposait une fonction de dirigeant dans ce parti. C'était le temps de l'apogée du Front populaire, qui mobilisa des foules dans notre petite préfecture provinciale. Et mon papa ne manquait pas de m'emmener par la main à toutes les manifestations. Instituteur syndicaliste, sans parti, le Front populaire répondait à ses vagues espérances d'une société utopique. C'est ainsi qu'à un grand bal du syndicat des enseignants - qui se clôtura à minuit par une vibrante Internationale - je reconnus mon professeur d'histoire assis dans un coin à une table en compagnie de sa collègue du lycée de filles.

Il fut le seul professeur du lycée à faire cette grève des fonctionnaires auxquels Daladier promit la révocation. Souvenir d'autant plus vivace qu'à table, à mon père qui s'était aperçu qu'il avait été presque seul à faire grève dans la ville, ma mère répondit doucement qu'il nous resterait heureusement son salaire elle.

Au lycée, sous le préau, j'assistai par hasard à une scène : M. Trellu, mon professeur de lettres de l'année suivante, sportif, navigateur, catholique d'Action française, s'en prit à M. Bouynot, mon professeur de seconde, que les menaces de Daladier avaient intimidé, invoquant a contrario l'exemple de M. Poirier, son collègue, courageusement fidèle à ses convictions. Une scène occasionnelle que ma mémoire n'a pas retenue par hasard, qui n'est pas indifférente à ce que je suis devenu.

La guerre déclarée en septembre 1939, des professeurs disparurent de mon paysage lycéen, mobilisés. Incidemment, je croisai dans une rue de Quimper deux lieutenants en uniforme qui devisaient en se promenant. M. Poirier et M. Guéguin (maire communiste de Concarneau et conseiller général, que je reconnaissais depuis que nous l'avions par hasard rencontré, avec mon père), et je compris à leur conversation qu'ils étaient d'anciens condisciples de l'École normale. J'aurais donné cher pour savoir ce qu'ils se confiaient en ce temps de pacte germano-soviétique - que M. Guéguin condamna publiquement, ce qui n'empêcha pas qu'il fût arrêté par la police de Vichy et fusillé à Châteaubriant.

M. Poirier, cependant, était fait prisonnier. Je l'ai croisé en 1943, descendant le boulevard Saint-Michel.

Une brève conversation, une poignée de main, quelques mots d'encouragement à mes études..., il ne tenait pas à s'attarder.

C'est plus tard que j'ai compris que M. Poirier et Julien Gracq ne faisaient qu'un. Et commença alors à m'intriguer, à le lire, l'énigme de ces trois personnages en un seul quand je n'en connaissais encore que deux, déjà difficiles à réunir : il publiait déjà, sans qu'on le sût, son premier livre (1938), le Château d'Argol. On disait encore qu'il était un redoutable joueur d'échecs. On ne saurait parler de masques, ou de facettes. Ni de rôles, comme pour un acteur de théâtre. Celui d'auteur, au sens où on l'entend dans les institutions, il l'a violemment décrié dans la Littérature à l'estomac, puis ridiculisé publiquement en refusant le prix Goncourt. Il mena parallèlement sa carrière de professeur de géographie, jusqu'à son terme, la retraite. Avare de confidences biographiques, il ne livre au lecteur que quelques souvenirs de son passage à Quimper, des réunions de cellule chez les pêcheurs du Guilvinec - la rédaction du journal local qui commençait à lui peser, la silhouette en trois lignes d'un de ses collègues du lycée où je reconnaissais mon professeur de lettres, M. Trellu, non nommé. Pas un mot de son camarade Guéguin, fusillé à Châteaubriant pendant qu'il était lui-même dans un stalag en Allemagne.

Relisant ce soir, après des années, quelques pages du Beau Ténébreux, ce qui m'enchante c'est la description, inlassablement recommencée, de la mer longeant l'arc de la plage. De longues phrases qui avancent au rythme de segments qui se superposent dans la mémoire comme le mouvement de la houle, battant la côte avant de gonfler en vagues d'écume qui se fracassent sur le bord de la plage puis se retirent brisées en langues que le sable boit par tous ses pores. Un spectacle, obstinément recommencé, que j'ai longuement observé par fascination depuis mes lointaines années d'enfance sur la grande plage bretonne de mes vacances.

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 18/ Jean Le Coz (1903-1990)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 17/ Alain Cariou (1915-1998)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 16/ Jean Nédelec (1920-2017)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 15/ Alain Le Lay (1909-1942)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 14/ Pierre Berthelot (1924-1986)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 13/ Albert Abalain (1915-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 12/ Andrée Moat (1920-1996)

1920-2020: cent ans d'engagements communistes en Finistère: 11/ Jean Le Brun (1905-1983)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 10/ Denise Larzul, née Goyat (1922-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 9/ Pierre Le Rose

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 8/ Marie Salou née Cam (1914-2011)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 7/ René Vautier (1928-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 6/ Denise Firmin née Larnicol (1922-2019)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 5/ Fernand Jacq (1908-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 4/ Corentine Tanniou (1896-1988)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 3/ Albert Rannou (1914-1943)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 2/ Marie Lambert (1913-1981)

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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 07:00
Portrait. Elsa Triolet, la littérature de l’éternelle étrangère (Louis Guillemot, L'Humanité)
Portrait. Elsa Triolet, la littérature de l’« éternelle étrangère »
Mardi, 5 Novembre, 2019

Ses nouvelles réunies sous le titre le Premier Accroc coûte 200 francs, phrase qui annonçait le débarquement en Provence, obtiennent le Goncourt 1945 au titre de l’année 1944. Elle est la première femme à obtenir ce prix littéraire.

 

Il paraît que les jeux sont faits. Voici le temps des compilateurs, que reste-t-il de ce siècle tout frais fini ? Pas Elsa Triolet, dit-on. On retient à la rigueur les yeux d’Elsa et ce que lui écrivit Aragon, car on n’écarte pas à la légère les plus beaux poèmes d’amour du XXe siècle. Mais Elsa Triolet, l’écrivaine, la première femme à recevoir le prix Goncourt, l’auteure de vingt-sept livres, la première traductrice de Céline et d’Aragon en russe, de Dostoïevski, Tchekhov, Gogol, Maïakovski et de tant d’autres en français, celle qui lança dans les années 1950 la Bataille du livre pour que les livres aillent au peuple, d’elle, il ne reste rien, on la balaye comme une circonstance.Mais il arrive que les circonstances aient du bon et, parfois, on les appelle même à la rescousse lorsqu’on ne sait plus bien si on peut vivre dans son époque.

En la circonstance Elsa Triolet lève sur nous des yeux devant lesquels on n’ose plus atermoyer. Si ce n’est de l’oubli, c’est de la haine. C’est qu’on lui en veut d’avoir eu, l’écrivait-on il y a quelques années, « le bon goût d’être une femme, juive et communiste, épouse d’Aragon » (1) ! On aurait pu ajouter « résistante ». L’éternelle étrangère, la Russe dont l’accent faisait se lever les méfiances, fichée à la préfecture depuis les années 1920 pour ses liens avec les plus grands artistes et intellectuels soviétiques, savait aimer ce qu’elle ne connaissait pas, aimer l’envers de soi-même et elle fit de son œuvre un Rendez-vous des étrangers (2).

La transformation des corps

En ce temps où l’on redécouvre ce que furent les sorcières, quelle terrible sorcière on se crée ! C’est à se demander qui a peur d’Elsa Triolet. Alors qu’on cherche aujourd’hui, un peu plus qu’en d’autres circonstances, à entendre la voix des femmes en littérature et dans l’art (le musée d’Orsay exposait Berthe Morisot et Beaubourg, Dora Maar), Elsa Triolet parle, elle qui a voulu inventer cet envers de l’écrivain, ce que l’autre moitié de l’humanité change à la littérature.

« Aujourd’hui, Icare est femme » (3). C’est peut-être trop aimer le vertige, et s’abîmer fait peur – dans la mer ou dans le temps, « ce temps si lent/pour celle qui attend », chantait Jeanne Moreau. Ce temps dont Elsa Triolet savait si bien comme il passe à l’intérieur de vous. Elle a su écrire comment la vie vous file entre les doigts. Est-ce ainsi que les femmes vivent, est-ce ainsi que les femmes vieillissent ? Elle qui écrivait avec tant de lucidité la transformation des corps imaginait, en 1963, une héroïne au corps perdu, obèse et immobile. Nathalie Petracci, obèse et si belle, est « l’âme » elle-même (4). Est-ce si désuet d’appeler ainsi un roman ?

S’abîmer dans le temps, ou dans son œuvre, dans ce qui vous tient et fait qu’on n’aime toujours qu’un autre, et qu’on est seul. « L’envie m’était venue, écrivait Elsa Triolet, d’imaginer une héroïne qui ne permettrait point au sort de décider pour elle » (5). Impardonnable, sans doute. Sa toujours éblouissante modernité est impossible en un temps où l’avenir s’appelle Cupertino. Rien de fin de siècle chez elle, qui cherche à penser la révolution de la technique, la création par l’homme de son être-machine, par-delà les automates, pour « saisir l’âme par les cheveux ».

Elle n’a pas été la dernière des écrivains heureux. Car il est quelque chose qui s’appelle la nostalgie, et aucune utopie transhumaniste ne peut prendre le masque d’un imaginaire. Alors, d’une fantasmagorie… Pour parler avec les ombres, Elsa sait y faire. « Dans la solitude étrangère, dit une de ses héroïnes, on peut très bien regarder les choses et les gens, les regarder sans fin. C’est ce que je fais. J’ai vécu trente-six destinées et mille morts… Où est la ligne de partage des eaux du vrai et de l’inventé ? » (6). Elsa Triolet est la dernière, peut-être, à donner à son époque une puissance de rêve et d’imagination où l’on peut s’abîmer. Il y a chez elle, comme l’écrivait Aragon, la clef « du monde réel où cela vaut la peine de vivre et de mourir » (7). Il y aura cinquante ans l’année prochaine qu’est morte Elsa Triolet. Il est temps que les jeux se fassent, et qu’ils portent son nom.

(1) Notice Denoël, D’un Céline l’autre, dir. David Alliot, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2011. (2) Le Rendez-vous des étrangers, Gallimard, 1956. (3) Luna-Park, Gallimard, 1959. (4) L’Âme, Paris, Gallimard, 1963. (5) Les Manigances, Paris, Gallimard, 1962. (6) Bonsoir, Thérèse, Paris, Denoël, 1938. (7) Postface d’Aragon aux Beaux Quartiers, Denoël, 1936.
 
Louise Guillemot

 

 

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16 février 2020 7 16 /02 /février /2020 08:47
Il naquit il y a cent ans - le poète communiste breton René Guy Cadou - Une vie de poésie intense (Ouest-France, 15 février 2020)
René Guy Cadou, une vie de poésie intense

Il est né il y a 100 ans. Mort à 31 ans, en 1951. Avec Hélène, qui lui a survécu soixante-trois ans, ils formaient un couple de poètes à (re)découvrir.

Une vie brève, tout entière habitée par la poésie. Un couple intense, avec une épouse, poétesse elle aussi, qui a consacré une partie de sa vie à cultiver sa mémoire littéraire…

René Guy Cadou est né le 15 février 1920, à Sainte-Reine-de-Bretagne, en Loire-Atlantique (on disait alors Loire-inférieure). Il est mort d’un cancer à 31 ans, en 1951. Hélène Cadou lui a survécu soixante-trois ans.

On ne devient ni riche ni forcément célèbre quand on fait métier de poésie (en plus de celui d’instituteur, comme son père : il faut bien manger). René Guy Cadou est pourtant quelqu’un qui compte dans l’histoire de la littérature du XXe siècle.

Il n’a que 16 ans quand il pousse la porte de la librairie de Michel Manoll, à Nantes. Manoll, lui aussi poète, l’encourage à écrire, l’introduit dans le monde littéraire, le met en contact avec des gens comme Max Jacob, Pierre Reverdy et bien d’autres. Manoll et Cadou font partie des fondateurs de l’École de Rochefort, groupe créé en 1941, en opposition à la poésie nationaliste prônée par le régime de Vichy, et prenant ses distances avec le surréalisme et André Breton.

Mais René Guy Cadou est avant tout un homme d’amitiés simples, qui n’a jamais voulu vivre à Paris, qui se plaît dans la compagnie de tonneliers ou de patrons de bistrots. Et surtout d’Hélène, la femme de sa courte vie, trois ans d’amour passionné, puis le mariage. Cinq années conjugales flamboyantes, comme s’il savait que sa vie finirait vite.

À quoi ressemble sa poésie ?  « J’écris comme je parle, en plein vent, et tiens à ce qu’on m’entende. Parle-moi du vin clair qu’on boit sans qu’on s’en aperçoive […] »,  disait-il en 1943, après avoir rencontré Hélène, « la désirable, la quotidienne, la présente ».

 

Mis en musique par Servat

Son écriture, proche de la nature, est accessible. Avec Hélène, il vit à Louisfert : « J’ai choisi ce pays à des lieues de la ville / Pour ses nids sous le toit et ses volubilis. » Mais il n’est pas benêt devant les petites fleurs. Dans Mourir pour mourir, il écrit : «   Ce serait beau de s’en aller un soir de mai / Parmi les chevaux blancs et les joueurs de palets […] Âgé ou peu s’en faut de nonante-dix ans. » 

Il joue. Voici Saint-Thomas :  « Poète ! René Guy Cadou ? Mais montrez-moi la trace des clous ! » Il est libre : « Vieil océan ! Ce n’est pas assez que Lautréamont t’ait chanté / Avec toute cette saloperie de littérature qui était sa propriété ». 

Il a été mis en musique et chanté par Gilles Servat et une vingtaine d’autres. Des rues, des écoles, des collèges, des bibliothèques portent son nom. La maison de Louisfert, en Loire-Atlantique, est devenue un petit musée, et le fonds littéraire est déposé à la médiathèque de Nantes.

À lire, Hélène ou le règne végétal, l’un de ses principaux ouvrages, toujours disponible aux éditions Seghers.

 

Il naquit il y a cent ans - le poète communiste breton René Guy Cadou - Une vie de poésie intense (Ouest-France, 15 février 2020)
CADOU René-Guy

Notice du Maitron: Guy Haudebourg

Né le 15 février 1920 à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 20 mars 1951 à Louisfert (Loire-Inférieure) ; instituteur, poète ; adhérent du Parti communiste français.

René-Guy Cadou était le fils de Georges Cadou et d’Anna Benoiston, mariés en 1910 à Piriac (Loire-Inférieure) où ils étaient instituteurs. Leur premier enfant, Guy-Georges, né en 1911, mourut à huit mois. Le premier août 1914, Georges Cadou partit pour la guerre où il fut blessé en octobre 1918. À l’automne 1919, avec sa femme, ils furent nommés à Sainte-Reine-de-Bretagne, village de Brière (Loire-Inférieure). Ce fut là que naquit René-Guy, le 15 février 1920, et qu’il fut baptisé le 5 avril. Il entra à l’école primaire dans l’école de ses parents, instituteurs à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire-Inférieure), avant de continuer ses études à Saint-Nazaire (Loire-Inférieure) où ses parents furent nommés en 1927. En 1930, son père fut nommé directeur d’une école primaire dans un quartier populaire de Nantes (Loire-Inférieure). La famille vint alors s’installer dans cette ville et, en octobre 1931, René-Guy Cadou fut inscrit au lycée Clemenceau de Nantes (Loire-Inférieure) où il poursuivit toutes ses études secondaires. Sa mère mourut en 1932 et son père se remaria en juillet 1934.
À Nantes, René-Guy Cadou devint l’ami de Michel Manoll qui le fit entrer en relation avec plusieurs poètes dont Max Jacob et Pierre Reverdy. En juillet 1936, il publia son premier poème dans une revue d’étudiants nantais. L’année suivante parut Brancardier de l’Aube. En septembre 1938, il passa la première partie de son bac après avoir redoublé sa première tout en continuant d’écrire et de publier. Après avoir raté la seconde partie de son bac philo en juin 1939, il l’obtint en septembre 1939 et entama d’éphémères études de droit. Pour se faire de l’argent, il devint trieur de courrier à la gare de Nantes. En janvier 1940, son père, retraité, mourut d’une maladie hépatique. René-Guy Cadou fut mobilisé dans le Béarn en juin 1940, puis fut hospitalisé avant d’être réformé en octobre 1940. Revenu dans la région nantaise, il décida de devenir instituteur tout en continuant la poésie et, le 16 décembre, fut nommé instituteur-suppléant (remplaçant) à Mauves-sur-Loire (Loire-Inférieure) où il resta vingt-cinq jours avant de rejoindre Bourgneuf-en-Retz du 10 janvier au 30 avril 1941. Le 1er mai, il fut nommé à l’école publique de Saint-Aubin-des-Châteaux (Loire-Inférieure), commune proche de Châteaubriant (Loire-Inférieure) où il fut renommé en septembre 1941. Le 20 octobre 1941, à la suite de l’exécution par de jeunes communistes du lieutenant-colonel Hotz, commandant allemand de la place de Nantes, cinquante otages furent désignés pour être fusillés à Nantes et à Châteaubriant. Le 22 octobre 1941, René-Guy Cadou croisa les camions emmenant 27 otages qui allaient être fusillés à La Sablière et assista à l’enterrement de certains d’entre eux à Saint-Aubin. Cet événement le marqua profondément - il écrivit un poème en leur honneur en octobre 1944 -, mais ce ne fut pas le seul drame dont il fut le témoin pendant la guerre puisqu’en juin 1944, il fut interpellé par une patrouille allemande qui encerclait le maquis de Saffré et qui allait massacrer la plupart des résistants.
Ayant passé sans succès le certificat d’aptitude professionnel d’instituteur en 1942, il continua à assurer des remplacements durant la guerre : Herbignac (Loire-Inférieure) à l’automne 1942, Saint-Herblon (Loire-Inférieure) de janvier à mars 1943, puis Clisson (Loire-Inférieure) d’avril à juillet 1943. C’est à cette époque qu’il fit la connaissance d’Hélène qui deviendra sa femme. Au début juin 1943, il fut maintenu réformé, ce qui lui permit d’échapper au service du travail obligatoire (STO). Lors des bombardements américains de septembre 1943, sa maison nantaise fut endommagée et Cadou échappa miraculeusement à la mort. En octobre, il fut nommé à Basse-Goulaine (Loire-Inférieure) où il resta jusqu’en avril 1944 avant de rejoindre Le Cellier (Loire-Inférieure) où il fit classe à des petits nazairiens repliés. Sa maison ayant été détruite lors de nouveaux bombardements, ce fut d’une mansarde qu’il assista à la libération de Nantes par les alliés le 12 août 1944. Enfin titulaire, à la rentrée 1945, il fut nommé instituteur-adjoint à Louisfert (Loire-Inférieure) près de Châteaubriant. René-Guy Cadou y resta jusqu’à sa mort en 1951 avec Hélène, devenue son épouse le 23 avril 1946, et devint l’ami du directeur de l’école, Joseph Autret*, résistant communiste qui le fit alors adhérer au Parti communiste (PCF). À partir de janvier 1947, René-Guy Cadou publia une critique littéraire intitulée « chronique du monde réel » dans Clarté, l’hebdomadaire communiste de Loire-Inférieure. En octobre 1947, Joseph Autret ayant quitté Louisfert, René-Guy Cadou devint directeur de l’école primaire et habita alors la maison d’école. Le 20 mars 1951, il mourut jeune, à Louisfert, d’un cancer qui durait depuis plusieurs années.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article18331, notice CADOU René-Guy par Guy Haudebourg, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.
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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 16:08
Angoulême 2020. Le triomphe de la Révolution (Dimanche, 2 Février, 2020 - L'Humanité - Caroline Constant)
Angoulême 2020. Le triomphe de la Révolution
Dimanche, 2 Février, 2020 - L'Humanité

 Le Fauve d'or a été décerné à Florent Grouazel et Younn Locard pour Révolution t.1 : Liberté. Cette fresque de 320 pages sur la Révolution française de 1789, est premier volet d'une trilogie très ambitieuse.

Un album déjà récompensé par le prix Bulles d'Humanité cette année . Voila ce que nous en disions... sous la plume d'une membre du jury Caroline Constant.

 
Une main tend un pistolet, tandis qu’à l’arrière-plan des poings et des piques sont levés : c’est la couverture, qui va droit au cœur et aux tripes, du premier tome de Révolution, intitulé « Liberté », de Florent Grouazel et Younn Locard (éditions Actes Sud). C’est à cet ouvrage, quasi naturellement, qu’est revenu le premier prix Bulles d’Humanité, décerné lundi 5 septembre par le jury présidé par l’historien Pierre Serna, et composé de journalistes, de critiques, de libraires, de scénaristes, de dessinateur·trice·s et d’hommes et femmes politiques. En partenariat avec le Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), le prix est doté d’un chèque de 1 000 euros.
Pourquoi Révolution ? Parce que, outre son exceptionnelle qualité graphique, l’ouvrage, qui a demandé cinq ans de travail aux deux auteurs, montre la ­Révolution française à hauteur d’hommes. À hauteur d’hommes et de femmes du peuple, à hauteur d’enfants qui crèvent de faim, à hauteur d’une noblesse qui croit avoir tous les droits, y compris le droit de vie et de mort, sur ceux qu’elle nomme des « sujets ». Plutôt que de raconter cette formidable page d’histoire du point de vue des élites, Grouazel et Locard, sur un scénario haletant, ont choisi de raconter 1789 du point de vue du peuple. Et cette somme considérable de colères et de révoltes, d’injustices et de mépris institutionnalisé, a un écho singulier avec notre propre époque. Le livre cochait donc toutes les cases de ce premier prix de Bulles d’Humanité/CTHS : un prix qui récompense à la fois la dimension ­artistique du projet, mais aussi son côté ­citoyen et engagé, y compris dans la part belle que Grouazel et Locard ont accordée aux femmes dans cette Révolution. Les deux prochains tomes, « Égalité » puis « … Ou la mort », sont actuellement en écriture. (...)
 
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