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2 septembre 2022 5 02 /09 /septembre /2022 07:15
Handicap. « L’État doit coconstruire avec les associations une loi de programmation ambitieuse »

Alors que se sont ouvertes lundi à Paris les universités d’été du Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées, où Élisabeth Borne s’est rendue hier, Jean Louis Garcia, le président de l’APAJH pointe les carences de l’État en matière de soutien aux personnes handicapées.

Eugénie Barbezat

Regroupant 93 associations en métropole et outre mer, la fédération Association pour les Adultes et Jeunes Handicapés (APAJH) propose depuis 60 ans, via ses 700 établissements et services, des solutions d’accompagnement aux enfants, adolescents et adultes en situation de handicap mental, physique ou sensoriel ainsi qu’à leurs proches aidants. Son président détaille ses attentes vis-à-vis du gouvernement pour une vie digne et une meilleure inclusion des personnes handicapée dans la société.

Qu’attendez-vous de la seconde mandature d’Emmanuel Macron ?

J’attends une nouvelle façon de fonctionner qui respecte et écoute les corps intermédiaires que sont les associations et organisations de défense des droits des personnes handicapées. Cela n’a pas été le cas durant les cinq dernières années. Les nouveaux ministres de la santé, des solidarités, de l’éducation nationale et même un proche collaborateur de la première ministre ont décidé très promptement après leur nomination de rencontrer l’APAJH. C’est plutôt de bon augure.

Qu’allez vous leur demander concrètement ?

Je vais les féliciter pour la déconjugalisation de l’allocation adulte handicapé (AAH), avec la nuance qu’ils auraient dû le faire avant et que sa mise en place au premier octobre 2023 est trop tardive, nous réclamons son effectivité dès janvier prochain. Les ressources des personnes handicapées sont un sujet majeur. Leur allocation est encore en dessous du seuil de pauvreté, c’est intolérable. Il faut avoir pour objectif qu’à la fin du quinquennat l’AAH atteigne le niveau du SMIC. Un autre problème est la disparité des aides en fonction du département de l’allocataire. En métropole, il vaut mieux habiter le 92 que le 93. Pour les Outre mer, il faut travailler à un sérieux plan de rattrapage car la situation est catastrophique.

Les ressources des personnes handicapées sont un sujet majeur. Leur allocation est encore en dessous du seuil de pauvreté, c’est intolérable.

Concernant l’éducation nationale, la situation est dramatique sur tout le territoire national. On recrute des enseignants à la va-vite qui ne sont absolument pas préparés à recevoir des enfants qui auraient des attentes et des besoins particuliers. Pourtant l’éducation est un droit pour tous. Par exemple il est délétère que les enfants qui ont droit à un Accompagnant pour Élève en situation de Handicap (AESH) ne fassent pas leur rentrée en même temps que les autres, mais avec plusieurs semaines voire des mois de décalage. C’est doublement stigmatisant pour eux. Si on n’intègre pas des élèves différents, cela risque de produire de l’intolérance.

Pourquoi est il si difficile d’avoir un ou une AESH pour chaque élève qui y a droit, dès la rentrée ?

Même s’il y a eu quelques progrès quant à la formation et à la pérennisation des contrats de ces personnels, leur salaire reste largement insuffisant. Ce sont des temps partiels, souvent ces postes sont occupés par des femmes ayant des difficultés sociales. Il est donc bien normal que si elles trouvent ailleurs un temps complet, avec des horaires moins contraignants, elles quittent leur poste. Il faudrait pouvoir leur proposer de véritables carrières dans l’accompagnement qui leur permettent d’évoluer et d’avoir des salaires décents. Nous pouvons aider l’État à former mieux ces personnes, mais il faut qu’il ait la volonté de mieux les rétribuer.

Votre fédération a aussi mené une bataille pour que les personnels des Instituts Medico Éducatifs (IME)…

Oui, ces personnels qui travaillent dans ces centres pour personnes lourdement handicapées étaient les oubliés du Ségur de la Santé. Dans un premier temps ces salariés n’ont pas touché les 186 euros mensuels qui ont été accordés aux personnels des hôpitaux, puis des Ehpad. Cela a entraîné une fuite des salariés des IME. Ce n’est que le 18 février lors de l’assemblée des départements de France que le premier ministre d’alors a décidé d’enfin revaloriser les salaires de certains personnels des IME à partir du mois d’avril. Les premiers payements ont eu lieu en juin… Mais ce décalage a été mal vécu d’autant que le personnel administratif et technique est exclu de cette revalorisation. Nous allons pousser pour que cette injustice soit réparée.

Pour les personnes en situation de handicap mental il faut faciliter les passerelles entre le milieu protégé et le milieu ordinaire.

L’accès à l’emploi pour les personnes handicapées reste très limité, comment le favoriser ?

Il faut avoir une vision très globale du handicap dans toute sa diversité. Les handicaps sont invisibles à 80 %. il faut sortir du cliché de la personne en fauteuil et ne pas penser l’accessibilité qu’en termes d’escalier à franchir. C’est notamment vrai pour les entreprises qui préfèrent payer des amendes plutôt que d’embaucher des personnes porteuses de handicap. Il faut faire un travail de pédagogie vis-à-vis des employeurs. Les services publics devraient montrer l’exemple. Or le plus mauvais employeur de personnes handicapées c’est l’éducation nationale. Or cela permettrait à des élevés en situation de handicap de se projeter dans un avenir et une profession désirable…

Pour les personnes en situation de handicap mental il faut faciliter les passerelles entre le milieu protégé et le milieu ordinaire, de manière à ce que des personnes puissent quitter un Établissements ou service d’aide par le travail (ESAT) pour intégrer une entreprise classique, mais avec un retour possible en cas de difficulté. Nous avons un peu avancé juridiquement sur cette question ces dernières années, notamment avec la possibilité d’avoir un mi-temps en ESAT et un mi-temps en dehors. Il faut continuer en ce sens.

À combien chiffrez-vous les besoins pour une politique qui permettent à toutes les personnes handicapées de vivre dignement ?

Le conseil de la Caisse Nationale de solidarité pour l’autonomie CNSA a travaillé sur ce sujet. Le chiffre qui est avancé est de 30 milliards d’ici 2030. Nous réclamons une loi de programmation en ce sens. Ceci est d’autant plus nécessaire que la structure de la population française va mécaniquement conduire à un nombre de plus en plus important de personnes en perte d’autonomie nécessitant un accompagnement. C’est un enjeu central pour notre société. Il faut faire entendre aux décideurs que ce qu’ils font en direction des personnes handicapées est ou sera utile pour l’ensemble de la société.

Le droit aux vacances pour les personnes handicapées est il effectif ?

Non. À l’APAJE nous organisons des séjours pour tous ceux qui en sont privés car leur handicap est trop lourd. Cet été, pour la première fois, nous avons dû en annuler au dernier moment car nous manquions d’animateurs. C’est vraiment dommage car les vacances représentent beaucoup pour ces personnes qui sortent de leur contexte habituel. Et dans les villages où nous avons l’habitude d’aller, les habitants deviennent de plus en plus accueillants au fil du temps. Des liens se créent et le handicap est dédramatisé.

Que mettre en œuvre pour éviter la stigmatisation des personnes handicapées ?

Je compte beaucoup sur les jeux paralympiques de 2024 pour faire évoluer les mentalités. Il faut sensibiliser les élèves des écoles aux sports qui y seront présentés. Par exemple une association départementale de l’Hérault a proposé à l’inspection d’académie de consacrer une après-midi par mois à des activités ludiques de sensibilisation à la différence, dont bien sûr le handicap. C’est l’occasion pour des petits Biterrois de CM1 et CM2 d’entendre et d’expérimenter autre chose que les sornettes racistes du maire de leur ville. C’est à l’école d’aujourd’hui que se construit la société de demain.

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1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 07:00
Toujours plus de femmes tuées par leur conjoint

Violences sexistes En 2021, le ministère de l’Intérieur a dénombré 122 féminicides, soit 20 % de plus qu’en 2020. Ce retour à des chiffres d’avant le confinement montre le peu d’effet de la « grande cause nationale » décrétée par l’exécutif.

Le compte n’y est toujours pas. Cinq ans après le discours ­d’Emmanuel Macron faisant de l’égalité hommes-femmes la grande cause du quinquennat, 122 femmes ont été tuées par leur conjoint en 2021, selon le rapport publié le 26 août par le ministère de l’Intérieur. Ce chiffre, qualifié de «  glaçant » par Isabelle Rome, la ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, est en hausse de 20 % par rapport à 2020, année marquée par le confinement et les couvre-feux. Il retrouve en revanche un ordre de grandeur similaire à ceux d’avant le Covid : 146 en 2019, 121 en 2018, 130 en 2017. « Malgré les efforts sans précédent engagés par l’État ces cinq dernières années, les féminicides restent à un niveau trop élevé », a dû admettre la ministre.

Circonstances et profil des auteurs comme des victimes restent inchangés d’une année à l’autre. L’homme qui tue sa conjointe est « le plus souvent en couple, de nationalité française, âgé de 30 à 49 ans ou de 70 ans et plus, et n’exerçant pas ou plus d’activité professionnelle ». Le passage à l’acte est motivé par une dispute (31 cas), une séparation non acceptée (27 cas), la jalousie (25 cas) ou la maladie de la victime (21 cas) – qui, après 70 ans, devient la cause principale. Le meurtre, perpétré au domicile conjugal dans l’immense majorité des cas (78 %), est le plus souvent commis avec une arme blanche dans 37 cas, arme à feu dans 44 cas.

Négligences des services de l’État

L’étude souligne en creux l’incapacité de l’État à protéger les femmes, même quand les autorités ont été alertées. Deux victimes seulement faisaient l’objet d’une ordonnance de protection au moment du meurtre, alors que plus de la moitié des 32 % de femmes ayant subi des violences antérieurement les avaient signalées à la police et que, parmi elles, 84 % avaient porté plainte. La même négligence est observée du côté des meurtriers : un seul conjoint était sous contrôle judiciaire au moment de son passage à l’acte, alors que « dans 25 % des cas, l’auteur est connu des services de police et de gendarmerie pour avoir commis antérieurement des violences (36 auteurs), dont 75 % pour des faits de violences conjugales commis sur la victime et/ou une ex-­partenaire (27 auteurs) ».

Ces chiffres montrent les limites du Grenelle contre les violences conjugales organisé par le gouvernement en 2019. Les mesures adoptées à ce moment-là « n’ont pas été assez budgétées, elles ne peuvent pas être déployées partout : il n’y a pas assez de bracelets anti-rapprochement, ni de téléphones grave danger pour protéger les femmes », explique Pauline Baron, du collectif féministe #NousToutes. Alors que des ­adolescentes figurent dans ce ­décompte macabre, les organisations féministes pointent en outre l’absence, à l’école, de programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle. Pour réduire les violences, il est urgent de donner aux jeunes filles des armes pour contrecarrer l’image du couple, encore trop souvent ­véhiculée, dans laquelle amour et possession se confondent.

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21 août 2022 7 21 /08 /août /2022 10:13
Un livre à lire sur les combats de la Résistance en Bretagne après le débarquement et les SAS de la France Libre: "Chez nous, il n'y a que des morts" par Kristian Hamon (Les parachutistes de la France Libre en Bretagne - été 1944 - Skol Vreizh, 2021)
Note de lecture par Ismaël Dupont - 21 août 2022
 
Je viens recommande la nouvelle enquête historique de Kristian Hamon sur la seconde guerre mondiale et l'Occupation en Bretagne, après les passionnants "Agents du Reich en Bretagne" (2011, Skol Vreizh, 19€: sur les espions et collabos bretons travaillant pour la police et les services de renseignement allemands et les méthodes de ces derniers dans la traque de la résistance), "Les nationalistes bretons sous l'occupation" (2005, Yoran Embanner, 16,70€), , "Le Bezen Perrot" (2004, Yoran Embanner, 15€), un livre ambitieux au titre accrocheur "Chez nous, il n'y a que des morts!" (Les parachutistes de la France Libre - été 1944) publié chez Skol Vreizh en 2021 (20€).
 
Ce livre s'intéresse cette fois non plus à la collaboration bretonne mais à la Résistance de la France Libre qui va intervenir en Bretagne à partir du débarquement du 6 juin 1944, avec des parachutages d'agents de renseignement et de liaison, les SAS français de la France Libre formés en Angleterre et dans les combats d'Afrique du Nord, ces résistants de la France Libre qui vont combattre au côté des forces de la résistance intérieure, FFI et FTP, notamment à Duault et Saint-Marcel, dans des combats à l'issue tragique (les FFI y compris anciens FTP en Bretagne représentent 12 000 à 15 000 hommes au moment du débarquement, dont 9000 peut-être qui étaient armés). Ce livre très fouillé et documenté, appuyé sur des documents d'archives, de nombreux témoignages, commence par faire l'histoire des SAS et de leur première utilisation en Libye et en Égypte, de leur entraînement en Grande-Bretagne, des liens entre les services britanniques et gaullistes, et présente les hommes, leur origine sociale (on apprend notamment la présence d'un grand nombre de juifs dans la France Libre, originaires d'Algérie ou de France Métropolitaine, se heurtant parfois à l'antisémitisme de certains cadres des FFL), avant d'aborder les missions SAS en Bretagne après le débarquement, portant un nouvel éclairage sur la bataille de Saint-Marcel notamment.
 
Une lecture à recommander pour toutes les personnes intéressées par l'histoire de la résistance et de la seconde guerre mondiale en Bretagne.
 
***
Résumé de l'éditeur:
"“Chez nous, il n’y a que des morts !” Les parachutistes de la France libre en Bretagne – été 1944
Kristian Hamon
En juillet 1944, alors que les Alliés piétinent en Normandie, d’importants largages d’armes, de munitions, des parachutages de militaires de la France libre, chargés d’encadrer les maquis du Centre-Bretagne, sont effectués dans les secteurs de Duault (22) et de Saint-Marcel (56).
La libération de la Bretagne semble proche ; pourtant, l’occupant, avec l’aide de collaborateurs zélés, se livre alors à des actes de barbarie innommables : arrestations, tortures, massacres…
Chez nous, il n’y a que des morts : c’est par ces mots que le commandant Bourgoin, chef du bataillon de parachutistes de la France libre, les fameux SAS, informe ses supérieurs du déroulement de sa mission dans le secteur de Saint-Marcel.
Si les SAS ont fait l’objet de nombreux ouvrages, Kristian Hamon -l’un des meilleurs historiens de la Seconde Guerre mondiale en Bretagne – apporte quelques révélations dans un livre remarquablement documenté : il nous apprend qu’un second débarquement en Bretagne a été envisagé par les Alliés, qu’un quart du bataillon SAS était composé de juifs séfarades…
Aboutissement d’années de recherche dans les archives privées et publiques, françaises et étrangères, de collecte de témoignages, ce livre important fait un sort aux rumeurs, aux mensonges, à l’ignorance et aux silences."
Date de parution : novembre 2021
ISBN : 978-2-36758-132-3
Nombre de pages : 372 pages
Format : 16,0 x 24,0 cm à l’italienne. Couverture souple, impression NB
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19 août 2022 5 19 /08 /août /2022 08:00

RICHESSE Pandémie, inflation, réformes fiscales… L’économiste Lucas Chancel, principal auteur du dernier rapport sur les inégalités mondiales, codirecteur de la World Inequality Database et soutien de la Nupes, prône la volonté politique pour écrire un nouveau récit progressiste.

« Cette inflation va peser largement sur les très pauvres »

LUCAS CHANCELCodirecteur du Laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris

Co-auteur du « Rapport sur les inégalités mondiales 2022 », aidé d’une équipe de chercheurs internationaux, Lucas Chancel dresse un panorama des inégalités dans le monde. 50 % des plus pauvres se partagent aujourd’hui 2 % de la richesse créée à travers la planète. Un constat qui, avec la flambée des prix aujourd’hui incontrôlée, pourrait encore s’amplifier et « menacer de causer des tensions sociales majeures ». D’autant que « les mesures prises dans l’urgence par les États européens au cours des derniers mois apparaissent à la fois trop lentes, trop faibles et trop peu coordonnées », affirme l’économiste.

Avec le retour de l’inflation, le pouvoir d’achat des ménages recule, alors que le patrimoine et ses revenus ne cessent d’augmenter. Le patrimoine des grandes fortunes explose. Sommes-nous dans un cycle de très forte hausse des inégalités ?

Nous sommes peut-être à la fin d’un cycle qui dure depuis une quarantaine d’années, et nous vivons actuellement un moment historique marqué par une hausse des inégalités. Ainsi, chez les très, très riches, une forte concentration s’observe dans un laps de temps très court. Entre 2010 et 2020, le patrimoine des 500 personnes les plus riches de France est passé de 10 % à 30 % du PIB. En France, les 1 % les plus aisés possédaient 16 % du patrimoine total au milieu des années 1980, contre à peu près 27 % aujourd’hui. Cette hausse considérable signifie que nous poursuivons la même route que celle prise aux États-Unis. À savoir celle d’une société très fragmentée, très inégalitaire, avec des ghettos de riches et de personnes très modestes, voire très précaires. La France résiste mieux, mais la tendance se dessine.

La crise sanitaire a-t-elle accéléré cette tendance ?

Les crises sont des moments qui rebattent les cartes, avec un effet très fort sur ceux qui n’ont rien et sur ceux qui ont peu. Pour ceux qui n’ont aucune épargne, le moindre choc sur les revenus est impossible à absorber. De nombreuses personnes peuvent tomber dans une situation de grande précarité. Heureusement, nos systèmes de protection sociale ont été mis à contribution. C’est grâce à cet État social en France, en Europe mais aussi aux États-Unis, qu’on a réussi à éviter une catastrophe sociale majeure de l’ordre de celle qu’on aurait pu observer en 1929. Or, rappelons-le, la petite musique qui se répète depuis quarante ans était jusqu’ici que notre modèle social ne servait à rien, ne permettait pas le bon fonctionnement du marché et par conséquent qu’il fallait réduire les dépenses sociales, puisque le marché peut tout. La démonstration est désormais faite : dans les périodes de crise, nous avons besoin de dépenses sociales, de moyens pour l’hôpital, mais aussi de mécanismes de travail partiel généreux et efficaces. Cela a un coût. Pour financer les dépenses sociales, les États ont imprimé énormément de billets. Sauf que l’un des prix à payer pour cette politique monétaire expansionniste est cette inflation très forte, dont nul ne sait jusqu’où elle peut aller.

Quels en seront les effets sur le patrimoine des ménages ?

Cette inflation va peser largement et souvent de manière disproportionnée sur les très pauvres, les petits patrimoines, les petites retraites. Prenons l’exemple du livret A : son taux de rendement est passé de 1 à 2 %, mais, avec une inflation à 5 %, cela signifie que l’épargne va perdre 3 % de sa valeur chaque année. Autrement dit, pour un livret de 1 000 euros, après un an, la valeur réelle de cette épargne ne sera que de 970 euros. L’inflation correspond à une taxe très forte sur les petits patrimoines, alors que les très hauts vont croître plus rapidement que l’augmentation des prix, autour de 9 %. L’inflation a un effet négatif sur les petits porteurs. Cette augmentation des prix est un petit peu le prix à payer de ces politiques monétaires expansionnistes, que les États ont mises en place pour financer ces nouvelles dépenses, plutôt que des politiques fiscales.

Comment expliquez-vous ce frein politique à faire vivre un débat sur la fiscalité ?

Lors des campagnes électorales, cette question a été mise de côté au moment où il y a un énorme besoin d’argent public pour faire évoluer les sociétés vers plus de changements en matière d’environnement, d’éducation, de santé… Peut-être parce que nous avons été dans cette phase historique, exceptionnelle, qui était celle de l’endettement à taux 0, dans laquelle les États se sont dit, en partie à juste titre : « Si je m’endette à taux 0, voire à taux négatif, je peux emprunter sur les marchés et rendre moins pour financer ces dépenses. » Sauf qu’on voit ici que les taux d’intérêt sont en train de remonter et la question du « Qui paie ? Qui finance ? » devient essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’il y a une très forte hausse de l’injustice fiscale. Rappelons que, depuis quarante ans, les taux d’impôt sur les grandes fortunes et les multinationales ont dégringolé. C’est extrêmement marquant dans le cas des États-Unis. En France, il existe encore beaucoup d’opacité sur les très grandes fortunes, mais nous savons qu’en proportion de leurs revenus elles paient beaucoup moins que les classes moyennes et les classes populaires. Cette opacité est entretenue par ceux qui profitent de ce système. La deuxième raison est aussi que la gauche a été divisée dans un moment de bataille idéologique très forte. Selon les enquêtes d’opinion, la demande de plus de justice fiscale et de plus d’impôts sur les très très riches est très élevée. C’est aussi ce qu’on observe aux États-Unis. Avec 32 %, le niveau historiquement faible de la gauche pèse.

Est-ce l’enjeu de ce Laboratoire sur les inégalités mondiales que de nourrir le débat politique ?

Le travail que nous faisons au Laboratoire sur les inégalités mondiales est de regarder de manière dépassionnée, factuelle, ce qui se passe, dans le but d’avoir une analyse objective et chiffrée de la situation. Avec nos séries, nous démontrons que ce logiciel centré sur cette idée du ruissellement économique n’a pas fonctionné. Les baisses d’impôts pour les très riches et pour les multinationales n’ont pas engendré la prospérité promise. La mise à disposition des données sur les inégalités permet de montrer que ce ne sont que des choix politiques. Il n’y a aucune loi immuable en économie.

Le sujet des retraites a émergé pendant la présidentielle, avec derrière le financement de notre protection sociale…

Il n’y a pas vraiment d’impôt plus inégalitaire que de faire travailler les plus pauvres plus longtemps. C’est une sorte d’impôt sur les années de vie. Il y a déjà eu des réformes successives depuis vingt ans sur les retraites pour travailler 42 puis jusqu’à 43 annuités. Si vous avez commencé à travailler à 22 ans, vous allez déjà devoir travailler jusqu’à 65 ans. Et ainsi de suite. On est vraiment dans une logique très inégalitaire, très injuste notamment pour les catégories socioprofessionnelles qui ne rentrent pas dans le cadre de la pénibilité, mais dont le métier est extrêmement usant psychiquement ou physiquement. Si l’on regarde vraiment la question de l’équilibre du système, il n’y en a pas besoin, puisqu’en 2030 le système sera censé être à l’équilibre. Pourquoi cette réforme, alors ? Il y a une volonté de donner un message à l’électorat de droite, aisé. C’est un marqueur politique fort.

Outre les inégalités de richesses, vous montrez une multitude de fractures. En citant les inégalités de genre, environnementales, éducatives ou démocratiques, quelles sont les grandes tendances et comment ont-elles évolué dans le temps ?

Effectivement, les inégalités se superposent les unes aux autres, même si en général elles ne se recoupent pas toujours à 100 %. Ainsi, aux inégalités de patrimoine fortes, viennent s’ajouter les inégalités entre hommes et femmes, puisque les hommes ont plus de ressources que les femmes, de même que les inégalités de couleur : les populations non blanches ont moins de patrimoine que les populations blanches. À cela s’ajoutent les inégalités de reproduction de niveaux sociaux. Cela forme un cocktail inégalitaire multiple qui crée un cercle inégalitaire. Ceux qui bénéficient le plus du système vont cumuler beaucoup de revenus, beaucoup de richesses et vont entretenir la capacité politique de faire perdurer le système. Si vous avez beaucoup de patrimoine, vous allez pouvoir acheter une partie du temps politique pour diffuser des messages qui vont aller contre l’idée de mieux répartir les revenus. Ce cercle inégalitaire va perdurer. La bonne nouvelle, c’est qu’on commence à penser systémique. Par exemple, si le salaire minimum augmente, cela permettra à la fois de corriger les inégalités de revenus, mais aussi de contribuer à l’émancipation des femmes ou de certaines minorités qui aujourd’hui sont surreprésentées en bas de l’échelle de revenus.

Vous consacrez un chapitre aux multimillionnaires. Selon vos données, 51 700 adultes disposent d’une richesse 6 000 fois supérieure à la moyenne des patrimoines, contre 3 000 fois vingt-cinq ans plus tôt. Vous allez même plus loin, en 2100, puisque les 0,01 % détiendront plus de patrimoine que les 40 % les plus riches. Comment l’expliquez-vous ?

Ces projections nous racontent ce qui se passera si nous continuons sur cette lancée. Sans changement de trajectoire, c’est un retour à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle qui nous attend. Dans des sociétés en Europe où la démocratisation politique avait eu lieu, ce n’était pas le cas de la démocratisation économique. Or, ceux qui sont en bas et ceux qui sont au milieu peuvent s’unir pour exiger des réformes. C’est en tout cas ce qu’il s’est passé au début et au milieu du XXe siècle. Cela a permis la mise en place d’un État providence, financé par des impôts très progressifs. La situation aujourd’hui s’est toutefois largement compliquée avec la montée en puissance du vote identitaire, qui essaie de casser ces possibilités d’union. Une bonne partie de ce vote identitaire est une réaction aux politiques antisociales menées depuis une quarantaine d’années en France par la gauche et par la droite, avec les mêmes tendances en matière d’inégalités de patrimoine.

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18 juillet 2022 1 18 /07 /juillet /2022 05:53
Jean-Jacques Rousseau, notre contemporain - par Jean-Paul Jouary, L'Humanité, 12 juillet 2022
Jean-Jacques Rousseau, notre contemporain

Le philosophe, auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et du Contrat social, est né le 28 juin 1712. Son œuvre peut nous aider aujourd’hui à penser la démocratie.

Publié le Mardi 12 Juillet 2022 - L'Humanité
 

Trois-cent-dix ans après sa naissance, Jean-Jacques Rousseau continue de nous parler d’une façon étrangement actuelle. Pas seulement parce qu’il a définitivement démontré dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes que les inégalités sociales n’ont rien de « naturel », qu’elle n’ont donc rien d’une fatalité, que les dépasser relève du politique et que le peuple peut en faire son affaire, ce qui, plus encore qu’à son époque, concerne aujourd’hui toutes les sociétés. Pas seulement non plus parce qu’il critique déjà un système qui n’existe pas encore et que revendiquent la plupart des révolutionnaires de son temps : celui qui consiste à se donner des « gouvernants », même de façon démocratique, en leur transférant tout pouvoir entre deux élections, ce qui les institue comme des « dirigeants » qui prétendent tout décider sans que le peuple n’ait plus son mot à dire. Non, ce qui rend Rousseau extraordinairement actuel, c’est la façon qu’il a de concevoir un système politique dans lequel il est possible de conserver toute sa liberté, tout en obéissant aux lois instituées collectivement. C’est d’ailleurs entièrement l’objet du Contrat social, qui demeure à mes yeux le livre de philosophie politique le plus éclairant qui soit.

Penser la liberté du peuple

Bien sûr, il n’ignore pas que, pour qu’un peuple s’autogouverne en permanence sans instance de gouvernement, il faudrait un « peuple de dieux » qui n’existera jamais. Il constate aussi qu’aucun peuple ne pourra collectivement s’entendre sur ce qui est le plus juste pour lui : les habitudes acquises dans les systèmes corrompus, l’inclination nécessaire à faire prédominer ses intérêts particuliers, mais aussi l’impossibilité d’acquérir tous ensemble une culture, des concepts, des modes de raisonnement propres à bâtir un ensemble de lois « parfaites », tout cela rend utopique une démocratie parfaite. Cela d’ailleurs nourrit son pessimisme, sa conviction désespérée que jamais la « volonté de tous » (celle qui s’exprime concrètement dans les votes, les opinions qui existent réellement dans le peuple) ne coïncidera avec la « volonté générale » (ce que voudrait rationnellement le peuple s’il avait la connaissance absolue de ses intérêts communs). Il ne rêve pas le peuple, mais tient tout de même à penser sa liberté, en grand philosophe.

Critique de la représentation

La condition essentielle pour y parvenir, c’est de modifier la conception du « contrat » alors théorisée par des philosophes comme Hobbes, Grotius, Locke, et par l’essentiel de nos contemporains : celle qui le conçoit comme une sorte d’échange entre la liberté que le peuple transfère au pouvoir d’État, et l’ordre et la sécurité que celui-ci doit assurer en retour. Au terme de ce transfert de souveraineté, le peuple a aliéné toute liberté citoyenne. Rousseau lui oppose un contrat que le peuple passe avec lui-même (définition de la direction à prendre), et la nomination de ceux à qui incombera la tâche de l’appliquer, de gouverner (tenir le gouvernail, ce qui sur un bateau ne donne pas le droit de décider de la direction). Et, bien entendu, les gouvernants pourront donc être révoqués s’ils s’écartent de la direction qui a été fixée par les citoyens. Ainsi, en obéissant aux lois, le peuple s’obéit à lui-même et n’aliène donc pas sa liberté. Cela en dit long sur les sophistes qui aujourd’hui voient dans Rousseau l’ancêtre du totalitarisme, les mêmes qui voient dans tout adversaire de la monarchie présidentielle libérale un dangereux antirépublicain. Ce qui sous-tend cette pensée démocratique de Rousseau, et qu’il développe largement dans le Contrat social, c’est sa critique de l’idée même de « représentation ». Nul ne peut représenter le peuple au sens de s’arroger le droit de décider à sa place. Le peuple ne peut être représenté, répète-t-il, et le prétendre revient à lui ôter toute liberté.

Qui ne voit que cette affirmation alors théorique s’incarne dans la crise profonde de ce que nous appelons la « démocratie représentative » et qui, parce que le peuple est sans cesse trompé, dominé, réprimé, le conduit à s’abstenir ou à être tenté, par déception, de voter pour des adversaires de la démocratie ? En France et ailleurs. Cette crise profonde et menaçante découle d’un sentiment de dépossession, d’impuissance, qui provoque à la fois la désertion des urnes et l’explosion de colères, de haines, ou bien de vastes mouvements populaires pour de nouvelles conquêtes sociales et démocratiques.

C’est dans cette pluralité de possibles que nous vivons et agissons, et c’est tout l’intérêt de Jean-Jacques Rousseau de nous parler encore en termes neufs. La mise sous tutelle du peuple n’est pas une fatalité, même si, comme l’a bien vu Rousseau, elle se nourrit des traditions et habitudes de pensée, de la propagande des « maîtres » aussi. Lire Rousseau, ce n’est pas lire un auteur du passé, mais un philosophe d’avenir. 

Membre de l’association Rousseau à Montmorency et auteur de Vivre et penser dans l’incertitude (Flammarion, 2021).
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17 juillet 2022 7 17 /07 /juillet /2022 07:33
Un superbe roman à lire: Zoli - du romancier irlandais Colum Mc Cann
 Zoli, de Colum Mc Cann (2006, Belfond):
 
Ses parents et sa famille ont été décimés par les milices fascistes de Slovaquie dans les années 30, et les Nazis ont continué le travail contre sa communauté, pendant que certains tziganes survivants rejoignaient les partisans communistes dans les montagnes.
Poétesse rom à la voix de feu, Zoli fascine ceux qui l'approchent mais reste insaisissable.
Élevée sur les routes par son grand-père, qui a bravé l'interdit tzigane en lui apprenant à lire et à écrire, Zoli découvre très jeune le pouvoir des mots.
Mais coucher sur le papier l'histoire de sa communauté, c'est livrer aux "gadze" une partie de l'âme tzigane.
A la fin de la guerre, Zoli devient l'idole de deux intellectuels communistes qui voient dans sa poésie et son charme sauvage des diamants bruts. Adulée par le régime communiste avant de devenir paria, bannie par les siens pour avoir transgressé les règles, Zoli paiera sa liberté au prix fort...
Superbe roman d'amour, plongée dans l'histoire et la culture des Roms de Slovaquie, parabole sur l'exil, éloge de la différence, Zoli est le voyage sans retour dans l'Europe des années trente à nos jours, d'une femme à la volonté impitoyable, et, à travers elle, un hymne aux «errants du monde» que l'on veut à toute force sangler à la terre.
Colum Mc Cann, né en 1965 à Dublin, a également écrit un autre roman d'une ambition magnifique, Apeirogon (2020, Belfond) plongée dans le conflit israélo-palestinien à travers l'histoire d'amitié de deux pères, l'un israélien, l'autre palestinien, qui ont perdu leurs filles tuées par "l'ennemi", et qui redonnent un sens à leur vie à travers une volonté de paix et de compréhension réciproque.  Ce roman qui fait mesurer le quotidien et la brutalité de la colonisation a été préparé par plusieurs années d'immersion de l'auteur en Israël-Palestine et est inspiré d'une histoire vraie.
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16 juillet 2022 6 16 /07 /juillet /2022 07:58
Un roman à lire: Amours au temps du communisme - par Bessa Myftiu (Fayard, 2010)
Amours au temps du communisme - par Bessa Myftiu (Fayard, 2010)
 
Un roman plein de grâce, d'humour, de malice et de profondeur qui  rappelle l'ambiance des livres de Kundera.
 
Anila, Diana, et Monda, trois femmes se racontent leurs histoires et se découvrent pendant une nuit d'attente à l'aéroport de Rome liée à une grève avant de prendre l'avion qui les ramènera en Albanie et à Tirana.
 
Trois chapitres où les histoires s'emboîtent comme des poupées russes, avec une narration truculente et pleine de surprises, habitée par la nostalgie, et s'appellent les unes les autres comme dans les contes des mille et une nuits.
Histoires d'amours torrides, passionnées et contrariées sur fond de traditions d'honneur albanaises et de régime communiste stalinien en fin de course...
 
L'amour passionné d'Anila pour deux étudiants réfugiés kossovars, frères de sang, entre Tirana et Shkodra, deux étudiants qui vivront chacun à leur manière la guerre civile yougoslave, l'amour de Diana pour le beau albanais d'origine grecque, Thanass qui se coince la verge dans la fermeture éclair de son pantalon, l'amour fou de Monda pour son cousin, autant de matrices d'histoires à rebondissements évoquant souvent les drames et romances shakespeariennes où les interdits sociaux et les choix malheureux des personnages contrarient les aspirations personnelles et les sentiments.
 
Ce texte habité par la mélancolie et le rire, à la fois réaliste, lyrique et burlesque, exalte la vie, l'amour, plus fort que la mort, et est surtout une ode au désir et à la liberté.
 
Le tragique de l'existence est la toile de fond de ce roman qui exalte la fureur de vivre.
 
On y découvre avec intérêt aussi l'Albanie des dernières années de la dictature communiste, avec la paranoïa du régime et de la société, sa mise au ban des descendants de bourgeois, des groupes sociaux suspects, des étrangers, son contrôle politique, mêlés au poids de l'Islam et à l'oppression persistante des anciennes coutumes tribales et claniques. S'y esquisse aussi le chaos dans lequel la chute du régime a plongé le pays dans les années 90.
 
Bessa Myftiu, née à Tirana, est une romancière, poète, conteuse, essayiste, traductrice, scénariste, actrice, journaliste.
 
Fille de l'écrivain dissident Mehmet Myftiu, elle s'est s'établie à Genève en 1992 et a écrit en langue française:
 
-Des amis perdus, poèmes en deux langues, Éditions Marin Barleti [archive], Tirana
- Ma légende, roman, préface d'Ismail Kadaré, L'Harmattan, Paris
- Nietzsche et Dostoïevski : éducateurs!, Éditions Ovadia
- Confessions des lieux disparus, préface d'Amélie Nothomb, Éditions de l'Aube, sorti en 2008 en livre de poche
2010 : Amours au temps du communisme, Fayard, Paris
- Vers l'impossible, Éditions Ovadia, Nice
2017 : Dix-sept ans de mensonge
2018 : La dame de compagnie, Encre fraîche
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13 juillet 2022 3 13 /07 /juillet /2022 07:17
Le Puzzle Kanapa, un essai passionnant sur une des figures les plus fascinantes et influentes du PCF au XXe siècle, par Gérard Streiff

Gérard Streiff a publié l'an passé aux éditions "La déviation" un essai passionnant et passionné, admirablement écrit, sur une des personnalités les plus importantes et fascinantes du Parti communiste français de l'après-guerre: Jean Kanapa. Né en 1921, mort en 1978, cet intellectuel et dirigeant politique est un personnage emblématique de l'histoire du communisme français, alors à son apogée.

Gérard Streiff, le rédacteur en chef du journal Communiste.S, auteur de polars à toiles de fond historiques, de livres jeunesse, de L'Abécédaire amoureux du Communisme, est l'auteur d'une thèse d'histoire soutenue à Sciences Po Paris sur Kanapa, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney (publiée en 2001 aux éditions L'Harmattan sous le titre Jean Kanapa 1921-1978 - Une singulière Histoire du PCF)  l'homme qui l'a fait rentrer à la Polex, le secteur international du Parti communiste (la section de politique extérieure), en 1973, pour y suivre les affaires de la commission européenne, alors que Streiff, militant à Strasbourg, où il sortait de Sciences-Po et de l'Institut des Hautes Études Européennes, rêvait d'engagement tiers-mondiste pour la Guinée Bissau.

"Le Puzzle Kanapa" est une plongée en profondeur dans les coulisses du Parti communiste français et de l'Internationale communiste, des relations du PCF avec le PCUS, des crispations, mutations, revirements, ruptures idéologiques et stratégiques du PCF, sur fond de contradictions entre les générations et les héritages au sein du mouvement communiste français. Bien mieux qu'une synthèse sur l'histoire du PCF dans la seconde partie du 20e siècle, cet essai permet de comprendre ce que furent les ressorts des choix des dirigeants, et leurs contradictions, ainsi que les débats et luttes d'influence au sein du PCF, liées au rapport à l'URSS, à la gauche, à la volonté d'exercer le pouvoir. 

Comment un jeune révolutionnaire bourgeois, fils de banquier juif de Neuilly scolarisé avec Jean-Paul Sartre en classe de philo, ami de Sartre puis anti-Sartre, brillant étudiant de philosophie à la Sorbonne, prof de philo agrégé en zone sud pendant la guerre, romancier en devenir (son premier roman "Comme si la lutte entière" paraît en 1946 - son dernier livre "Les choucas" où il évoque pour la première fois la question des camps staliniens, est publié en 1967) est devenu, après son adhésion au PCF en août 1944, le bras droit de Laurent Casanova, un proche d'Aragon, rédacteur des Lettres françaises, le symbole de l'apparatchik stalinien sans scrupule dans ses anathèmes gauchistes et sectaires contre les "intellectuels", les dissidents, les "humanistes"? "L'engagement communiste de Kanapa n'est pas exclusivement de nature politique, il est aussi d'ordre culturel, éthique, esthétique. Il partage en cela l'opinion d'un certain nombre de jeunes intellectuels communistes qui, sur les marges du parti, pensent que les espoirs nés à la Libération ne sont pas tenus, qu'il ne suffit pas de bousculer l'ordre politique ni même la société, c'est l'homme qu'il faut changer". (Gérard Streiff, Le Puzzle Kanapa, p.60)

Edgar Morin, faisant référence à sa période "stalinienne décomplexée" qui amènera Kanapa, directeur de la nouvelle revue La Nouvelle Critique, organe de guerre froide, à partir de 48, à défendre l'ouvriérisme sectaire, "le réalisme socialiste" en art comme "le procès des blouses blanches", participer au "procès" contre ses camarades Marguerite Duras, Dyonis Mascolo, Robert Antelme, brossa de lui ce terrible portrait: "Délégué à l'injure aveugle, Kanapa fut du même coup enfermé dans le plus mesquin de lui-même et promu aux grandes responsabilités politiques".

Kanapa est un personnage de roman: "Voilà un beau paradoxe de ce personnage: homme froid, ascète glacial, doctrinaire intimidant, Kanapa était la passion faite homme. Il ne peut croiser une femme sans tenter de la séduire. Il fréquenta des femmes fameuses, les Simone de Beauvoir ou Signoret; il connut l'amour-passion, pour Claudine qu'il enleva à sa famille et pour laquelle il se fâcha avec son père; il nourrira une sorte d'amour entravé pour la compagne de cet ami baroque, de Jouvenel; il fut amoureux fou d'une belle Bulgare, puis de Valia, jeune Soviétique, puis de Danièle, sans dernière compagne. Ses passions épousent souvent ses grandes séquences politiques (ou peut-être l'inverse?), habitent ses romans, le premier singulièrement. Trois fois marié, des dizaines de fois "fiancé". Ce caractère entreprenant lui vault moult dénonciations auprès des autorités communistes" (Gérard Streiff, Le Puzzle Kanapa, p. 19-20).

Le Monument d'Elsa Triolet en 1957 l'éloigne du stalinisme plus encore que le rapport Khroutchev. Dès 54, Kanapa avait épousé la nouvelle ligne - refus de l'ouvriérisme, culture nationale - avec entrain.

Kanapa a eu dans les années 60 et 70 une influence majeure sur le tournant du PCF vers le socialisme démocratique, la promotion des libertés, le renoncement à la dictature du prolétariat, la distanciation avec l'URSS, et la reconnaissance des vices du système et de son caractère autoritaire et liberticide.

Il sera le bras droit de Waldeck Rochet et de Georges Marchais, leur confident très proche, incarnant une rupture avec l'héritage thorézien, un des promoteurs de la ligne d'autonomie culturelle, artistique et intellectuelle d'Argenteil en 1966, de la stratégie d'union de la gauche et de programme commun avec Mitterrand et le PS, mais aussi de la stratégie eurocommuniste, de rapprochement avec le PCI de Berlinguer et le Parti communiste espagnol de Carillo pour une voie communiste européenne et démocratique vers le socialisme. En 1968, il sympathise avec les artisans du "Printemps de Prague" et dénonce le coup de force soviétique.

Homme de pouvoir et d'influence, Kanapa n'était pas un grand démocrate, et les mutations nécessaires du PCF ont souvent été imposées brutalement par lui et les dirigeants qu'il conseillait, quitte à provoquer de nombreux cas de conscience et crises d'identité chez les militants. Dans les années 70, par ses prises de distance répétées, il sera la bête noire des soviétiques, qui réagiront par un communiqué glacial à sa mort en 1978, des conséquences d'un cancer du poumon. C'était un très grand connaisseur du mouvement communiste international, de l'Europe de l'Est (il avait vécu à Prague à partir de 1958), de la Chine, de Cuba où il séjourne en 1961, de l'Union soviétique et du PCUS, ayant séjourné également de nombreux mois à Moscou, été marié à une russe, parlant couramment russe aussi bien qu'anglais, espagnol, allemand.

Kanapa aura aussi de l'influence sur Marchais et la ligne du PCF sur la nouvelle tolérance vis-à-vis de la force de frappe atomique assurant l'indépendance de la France, dans le cadre d'une volonté de s'émanciper de l'OTAN qui sera une des pierres d'achoppement de la tentative d'actualisation du programme commun.

Dans cet essai qui se lit comme un roman, un roman vrai palpitant résonnant des luttes et contradictions communistes du XXe siècle, Gérard Streiff nous brosse le portrait des différentes facettes de ce personnage paradoxal qu'était Jean Kanapa, un intellectuel de parti méprisant les "intellectuels" médiatiques et oppositionnels, un homme de pouvoir restant dans l'ombre des "chefs médiatiques", une sorte de Richelieu ou de Mazarin du parti communiste, subtil, travailleur, brillant, mais sans pitié pour ses opposants.  

Ce livre, assorti de nombreuses photographies d'archive, est loin d'être une hagiographie, malgré l'affection et l'admiration de l'auteur pour Kanapa, mais il nous parle d'un temps où la dimension intellectuelle était très présente et forte au PCF, et où le Parti communiste français pesait véritablement dans les possibilités d'évolution du communisme mondial, sans parler de la scène politique française.

Une lecture que je ne saurais que trop recommander aux lecteurs du "Chiffon Rouge", et à toutes les personnes intéressées par l'histoire du Parti communiste et du mouvement communiste international.

Ismaël Dupont - 13 juillet 2022

Le Puzzle Kanapa, Gérard Streiff, La Déviation, juillet 2021 - 20€

Le Puzzle Kanapa, un essai passionnant sur une des figures les plus fascinantes et influentes du PCF au XXe siècle, par Gérard Streiff
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5 juillet 2022 2 05 /07 /juillet /2022 06:37
Bon de commande de la biographie de Madeleine Marzin d'Alain Prigent aux éditions Manifeste! - 23€+3€ de frais de port

Bon de commande de la biographie de Madeleine Marzin d'Alain Prigent aux éditions Manifeste! - 23€+3€ de frais de port

Et voici la sortie à venir de la biographie de Madeleine Marzin (1908-1998) par Alain Prigent, historien, auteur et co-auteur de plusieurs livres sur les parcours de militants du parti communiste, la résistance ). Bretonne, Madeleine Marzin fut résistante et élue communiste de Paris. Son frère Francis a également été un résistant et militant communiste de la région de Carhaix, dans le Finistère. 
 
Militante syndicaliste et communiste, Madeleine Marzin organise pendant l'Occupation la mobilisation des femmes contre la vie chère. Sa participation, dans ce cadre, à une action rue de Buci en 1942, se termine tragiquement et lui vaut d'être arrêtée puis condamnée à mort. Après la guerre, elle est élue au Conseil de Paris puis à l’Assemblée Nationale dans le 20e arrondissement (1951-1956).
 
Lire aussi:
https://maitron.fr/spip.php?article120797
N'hésitez pas à commander le livre de notre camarade des Côtes d'Armor, collaborateur régulier du dictionnaire du mouvement ouvrier, Le Maitron. Avec l'avant-propos d'Amédée Perrot.
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4 juin 2022 6 04 /06 /juin /2022 06:26
Femmes d'Alep, de Maha Hassan avec le concours d'Ismaël Dupont, Skol Vreizh, 488 pages, 22 €

Femmes d'Alep, de Maha Hassan avec le concours d'Ismaël Dupont, Skol Vreizh, 488 pages, 22 €

#femmesdalep - Femmes d'Alep dans les recommandations culturelles de L'Humanité
Récit Voix de femmes syriennes et douleur de l’exil
L'Humanité, Publié le Jeudi 2 Juin 2022

« Oui, je bois de l’alcool, je mange du cochon, je suis kurde et mon père était communiste. » Ainsi parle Maha Hassan, kurde née à Alep, écrivaine et journaliste de langue arabe, exilée en France en 2004, réfugiée en Bretagne. Femmes d’Alep, adapté par Ismaël Dupont, secrétaire départemental du PCF dans le Finistère et premier maire adjoint de Morlaix, nous plonge, via des voix de femmes, dans l’histoire moderne de la Syrie. C’est un ouvrage sur et par les femmes. Celles nées dans « cette société orientale tyrannique » qui témoignent de leurs expériences « dans ce monde définitivement perdu que fut la Syrie d’avant la révolution et de la guerre civile ». À ce propos, retenons par exemple le terrible récit de Shiraz Darwich et songeons à l’émancipation des femmes.

Valère Staraselski

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