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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 07:07
Valère Staraselki, spécialiste d'Aragon, présent à Dialogues Morlaix le samedi 11 novembre à 10h30 pour une Rencontre et la présentation de son beau livre sur la Fête de l'Humanité et son histoire
La Fête de l'Humanité
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Valère Staraselski

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7 novembre 2017 2 07 /11 /novembre /2017 06:07
Goncourt: le rennais Eric Vuillard lauréat (Le Télégramme, 7 novembre 2017) ... pour un livre qui rappelle comment les capitalistes allemands ont porté l'ascension au pouvoir de Hitler

14 juillet, d'Eric Vuillard: ou comment naissent les révolutions...

Le Chiffon Rouge consacrait il y a un an un article au précédent livre d'Eric Vuillard sur la prise de la Bastille et le peuple dans la Révolution française. Nous ne pouvons que féliciter l'académie Goncourt pour son choix.  Eric Vuillard, philosophe de formation, est un excellent auteur qui fait entrer le peuple et la littérature dans l'histoire et documente ses livres par des recherches poussées très loin. Cette fois-ci, comme pour Pierre Lemaître d'"En revoir là haut", l'académie Goncourt a touché très juste!

 

Article du Télégramme, en dernière page ce 7 novembre: 

 

Ce lundi, le prix Goncourt, la plus prestigieuse récompense littéraire du monde francophone, a été attribué à Éric Vuillard. L'auteur, qui vit à Rennes, a été distingué pour «L'ordre du jour», un récit saisissant sur l'arrivée au pouvoir d'Hitler.

« On est toujours surpris, fatalement. Ça me fait extrêmement plaisir », a réagi Éric Vuillard, hier, au milieu du brouhaha du restaurant Drouant, non loin de l'Opéra de Paris, où est proclamé le Goncourt. « L'ordre du jour » s'est imposé au troisième tour de scrutin, par six voix contre quatre à « Bakhita » (Albin Michel) de Véronique Olmi. Les deux autres auteurs en lice étaient Alice Zeniter, Costarmoricaine d'adoption, pour « L'art de perdre » (Flammarion) et Yannick Haenel, Rennais lui aussi, pour « Tiens ferme ta couronne » (Gallimard). Des quatre finalistes, Éric Vuillard était le seul auteur dont le livre n'est pas sorti lors de la rentrée d'automne mais au printemps. Il était donc loin d'être favori.

 

Dans les coulisses de l'Histoire

 

« L'ordre du jour » est un récit saisissant sur l'arrivée au pouvoir d'Hitler, l'Anschluss et le soutien sans faille des industriels allemands à la machine de guerre nazie. L'écrivain se glisse ainsi dans les coulisses de l'Histoire pour donner à ses lecteurs une autre grille de lecture d'événements a priori archiconnus. « Pour comprendre certaines choses, nous avons besoin du récit », explique Éric Vuillard.

 

L'écrivain, né à Lyon, n'en est pas à son coup d'essai. Avant « L'ordre du jour », il a publié « 14 juillet » (Actes Sud) où il décortiquait cette journée particulière de la Révolution française en donnant la voix aux sans-voix mais aussi « Conquistadors » (Léo Scheer) sur la chute de l'empire Inca, « Congo » (Actes Sud) sur la conquête coloniale ou encore « Tristesse de la terre » (Actes Sud), récit déchirant sur l'agonie des Indiens d'Amérique du nord. À chaque fois, Vuillard se saisit d'un événement connu et le dissèque en insistant sur des détails atroces ou grotesques mais significatifs.

La fin du récit sonne comme une mise en garde pour le temps présent. « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d'effroi ».

Le président de l'académie Goncourt, Bernard Pivot, a reconnu avoir été impressionné par ce texte d'une écriture à la fois simple et sidérante. « Le livre est une leçon de littérature par son écriture et une leçon de morale politique », a-t-il reconnu. « "L'ordre du jour" montre qu'un groupe d'hommes, pas très nombreux, peut arriver, par l'intimidation, en comptant sur la veulerie des autres, le bluff et la brutalité, à circonvenir un pays et à déclencher plus tard une catastrophe mondiale », a résumé Bernard Pivot.

Vannetais avant d'être Rennais

 

Hier, en Bretagne, l'annonce du Goncourt a ravi nombre de ses lecteurs. « C'est mon chouchou », exulte Joss Edgard-Rosa, de la librairie L'Archipel des mots, à Vannes où Éric Vuillard vient dédicacer chacun de ses livres. Avant de s'installer à Rennes, l'écrivain, âgé de 49 ans, a, en effet, longtemps habité au centre-ville de la cité des Vénètes. La libraire décrit un homme « agréable et pas du tout grande gueule ». Patrick Mahé, président du salon du livre de Vannes - auquel Éric Vuillard avait participé en juin dernier -, lui reconnaît de grandes qualités littéraires : « Dans "L'ordre du jour", il démonte une mécanique sur l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Il y a eu énormément de livres sur le sujet, mais c'est la première fois que l'on voit quelque chose comme ça. À la manière d'un orfèvre, il décortique un système ».

Après la reconnaissance des lecteurs, voici donc la celle de la profession avec le prestigieux Goncourt. Un joli coup de pouce à l'écrivain car même si le prix n'est doté que d'un chèque de 10 €, l'enjeu est autrement plus important. Un roman primé s'écoule, selon les cas, de 200.000 à 500.000 exemplaires.

 

Interview d'Eric Vuillard dans l'Humanité: "Ce qu'on appelle fiction participe à la structure de notre savoir"

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MURIEL STEINMETZ
VENDREDI, 5 MAI, 2017
L'HUMANITÉ
 

Son dernier livre traite d’un épisode de l’installation des nazis au pouvoir et de l’Anschluss qui s’ensuivit. Il tient que toute narration est un montage et, à partir d’exemples illustres, il analyse sous tous les angles la différence entre la description du monde et la pensée de l’auteur.

À l’occasion de la publication de l’Ordre du jour, le romancier nous parle ici, au fil d’une passionnante conversation d’atelier, de sa conception de la littérature et des rapports qu’elle entretient avec l’histoire.

Ce dernier roman, l’Ordre du jour, comme 14 Juillet, qui traitait en détail de figures du peuple en ce jour entre tous fondateur, et comme Congo, dont le sujet était la conférence de Berlin en 1885 où fut décidé le découpage de l’Afrique au profit des puissances coloniales, s’attache à suivre pas à pas quelques-unes des journées capitales allant du 20 février 1933, quand les capitaines d’industrie allemands passèrent à la caisse en faveur des nazis, à mars 1938. Pourquoi avoir privilégié ces dates ?

Éric Vuillard Dès que l’on raconte un épisode de l’histoire, le temps n’est plus une unité de mesure et toute narration est un montage. Il n’y a pas de récit linéaire. L’Ordre du jour raconte un épisode de l’installation des nazis au pouvoir, puis l’Anschluss, un de leurs premiers succès. ­Domine une impression pénible de petites combines et de mauvais coups. Cela permet de défaire le mythe : non seulement les événements ne sont pas inexorables, mais les plus grands crimes peuvent résulter des manœuvres les plus grossières. Ainsi, le livre parle de la guerre, mais sans la raconter. Il s’appuie sur ce que le lecteur sait pour chercher autre chose. Si l’on raconte l’avant-guerre, puis que l’on s’engouffre dans un récit détaillé du conflit et de ses horreurs, une fois parvenu à la fin, on a perdu de vue les manœuvres de couloir. En revanche, lorsqu’on passe des minables combines qui émaillèrent l’établissement des nazis au pouvoir, aux juifs qui après guerre demandèrent réparation, cela met côte à côte les causes et le résultat, ce qui n’est pas indifférent.

L’ensemble de vos livres témoignent d’une étourdissante connaissance historique. Comment peut s’insinuer, dans ce considérable corpus de documents dûment digérés, la part qui revient à la fiction proprement dite ?

Éric Vuillard Dans mes livres, je n’invente rien, je m’en tiens aux faits. Bien sûr, j’incarne les protagonistes, je leur prête des pensées, parfois des sentiments. Mais rien qui mène au-delà des faits. C’est là ma part de fiction, au sens restreint du terme. Je sais que Ribbentrop était intarissable durant son déjeuner d’adieu à Downing Street, afin de prolonger le repas et de retarder le moment où Chamberlain réagirait à l’invasion de l’Autriche. J’imagine alors une conversation mondaine et je le fais parler longuement de Bill Tilden, un célèbre joueur de tennis. En revanche, lorsque je rapporte que Ribbentrop était le locataire de Chamberlain, c’est un fait, et qui donne à réfléchir. Mais, en un sens plus vif, ce qu’on appelle fiction participe à la structure même de notre savoir. La connaissance n’est pas le traitement de données brutes et la fiction s’insinue déjà dans la lecture elle-même. En lisant, mon esprit est sans cesse aimanté par tel ou tel détail, un mot, une phrase, une description, une idée. Cette mosaïque est le fond réel de notre pensée. Dès le départ, dès que l’on trie les documents, comme l’écrivait Döblin : « Les grandes manœuvres commencent. » C’est que la connaissance ne consiste pas à déchiffrer des données, mais à produire un discours. L’un des versants de cette opération est le montage. On ordonne des événements, on établit des correspondances entre les faits, et tout cela compose une intrigue. C’est là, je crois, que la fiction s’enracine.

Notre rapport à la vérité se fonde sur un matériau hétérogène, notre pensée s’appuie pas à pas sur une phrase qui nous a marqués, une image, la conclusion d’un livre… C’est le lien entre tout ça qui est l’élément dynamique de la connaissance, et on l’apparente à la fiction. Pour le dire autrement, davantage que le fait d’incarner un épisode de l’histoire, c’est surtout la structure de mes livres qui relève de la fiction : lorsque je place côte à côte les suicides survenus à Vienne juste avant l’Anschluss et la conférence de Munich, je livre à la fois des faits et un discours. La fiction est ce qui fait tenir les deux ensemble.

Est-ce que Michelet, par exemple, peut être un modèle dont vous vous réclamez, dans la mesure où chez lui le style, joint à un parti pris historique fort, en a fait, pour ainsi dire, un grand écrivain d’histoire.

Éric Vuillard Même si l’heure des grandes synthèses est morte, j’ai beaucoup de plaisir à lire Michelet. Son écriture est puissante, une conception le guide, il l’affirme avec force ; et puis il y a son côté délirant, le Michelet de Barthes. Celui qui avait des migraines historiques !

Plus largement, peut-on vous demander quelques noms d’écrivains qui vous paraissent avoir déjà illustré le type de littérature qui est le vôtre ? Le Tolstoï de Guerre et Paix, pourquoi pas, quant à la méthode historique…

Éric Vuillard Lorsque, à propos de la réalisation du Dictateur, Chaplin déclare : « L’histoire est plus grande que le petit vagabond », il nous signale un point critique pour toute création. Avec la montée du fascisme, le personnage de Charlot ne suffisait plus. Il ne permettait pas de mettre en scène une réponse aux horreurs que le fascisme annonçait. Pour les mêmes raisons, j’aime la Vie de Galilée, de Brecht. La pièce a été écrite au gré des circonstances. Brecht y travailla longtemps, la reprit, à mesure que la science moderne le mit au défi de penser autrement. Les bombes atomiques américaines tombées sur le Japon furent à l’origine d’un changement de point de vue. Son œuvre est prise dans une conjoncture ; sa pensée est inscrite dans le temps. Cette attitude de Brecht me touche. C’est aussi ce qu’a fait Tolstoï avec Guerre et Paix. Dans sa première version, les dialogues des aristocrates sont souvent en français, et les descriptions sont ponctuées de longues digressions métaphysiques. Dans une version plus tardive, Tolstoï traduit les dialogues en russe et sabre la métaphysique. Cela tient à son évolution politique. Le livre doit pouvoir être lu par le grand nombre, il ne saurait être le privilège de quelques-uns. Sans quoi les conditions de lecture du livre reproduiraient les conditions sociales qu’il dénonce. Mais il y a parfois mieux que la tradition romanesque. L’Établi, de Robert Linhart, est un récit de première grandeur. Il y raconte son séjour en usine. Sa description du travail arrache au lecteur les dernières illusions qu’il avait sur le salariat. Et puis il y a deux tendances inverses. D’un côté, il y a le naturalisme, le réalisme, l’enquête préludant à l’écriture. De l’autre, il y a James Agee, la prose toute saturée de sa présence. Il faudrait parvenir à ne jamais évacuer le sujet, à ne jamais faire croire au lecteur qu’il est seul, que l’auteur n’est pas là. Mais il faudrait aussi retrouver le monde par l’autre bout, par la réalité extérieure, en investiguant. Car ce qui nous entoure ne peut être seulement imaginé, et nous ne pouvons jamais être soustraits du monde.

De fait, dans l’Ordre du jour, vous dressez le constat argumenté de la prise de pouvoir effective du nazisme grâce à l’accord bienveillant du grand capital allemand… N’est-ce pas là une interprétation marxiste ?

Éric Vuillard Mes livres expriment une défiance marquée à l’égard de ce qu’on appelait jadis le capital. Il existe une permanence du monde des affaires, une stabilité de ses intérêts. Certaines personnes morales sont désormais plus anciennes que des États, et parfois plus puissantes. Que les grands industriels allemands aient participé à l’installation des nazis au pouvoir me semble relever des faits. Ce sont les eaux glacées du calcul égoïste dont parle Marx.

Est-ce qu’au fond de votre projet ne se trouve pas un désir d’éduquer par le roman, en une période où ce genre, dûment affadi dans les petites aventures de chacun, évite volontiers d’agiter ce qu’on nommait jadis les grands problèmes ?

Éric Vuillard Il existe une tension interne, coextensive à l’histoire du roman, entre une description fidèle du monde et la pensée de l’auteur. D’une certaine manière, avec Madame Bovary, Flaubert a cru résoudre le problème : il se tient au plus près de quelques existences, au cœur d’un monde social finement décrit ; la cruauté incorporée à sa description faisant office de thèse sur la valeur de l’humanité, elle se donne pour un effet de réel, une libre conclusion du lecteur sur le monde. Le point de vue de l’auteur étant informulé, il se confond avec l’atmosphère du roman, il ne fait plus qu’un avec le style. Ainsi, la distance de Flaubert est la dimension essentielle de son message. Dans la vie de tous les jours, l’idéologie fonctionne exactement de la même manière. Elle est partout, et on ne la voit jamais.

Il existe une autre conception, une façon de ne pas dissoudre le problème, de ne pas l’effacer. Zola est en réalité plus féroce que Flaubert, c’est même ce qui agace. Avec Nana, par exemple, il souhaite raconter l’histoire de « toute une société se ruant sur le cul » ; l’affrontement est direct et il n’épargne pas les responsables, à travers le vieux Muffat de Beuville. La fille de Gervaise élève seule son fils Louis, né d’un père inconnu. Elle fait des passes pour arrondir ses fins de mois, puis devient cocotte, et confie son fils en garde. Quelques centaines de pages plus tard, elle meurt à vingt et un ans de la petite vérole. Je crois qu’en un temps où les chances de vivre comme on le souhaite sont très inégalement distribuées, il est important de trouver dans l’écriture de quoi traiter ce que vous nommez justement « les grands problèmes ». Pour la question de l’éducation, j’hésite. En tout cas, je ne m’insurge pas à l’idée d’une littérature didactique. Un trait assez symptomatique de notre temps est que l’art y répugnerait unanimement, cela doit retenir notre attention et nous rendre méfiant. On réclame des écrivains qu’ils se produisent, qu’ils participent à des ateliers, à des rencontres. En revanche, leurs textes ne devraient surtout pas être didactiques. La contradiction est curieuse et mérite d’être relevée. Et puis en dernière instance, c’est moi que j’éduque.

Combien de temps dans votre vie peuvent prendre l’élaboration puis la composition de vos romans ?

Éric Vuillard Le plus important est l’élaboration au long cours ; comme tout le monde, je lis des livres sur les sujets que je veux mieux comprendre. Ce n’est pas de la documentation, seulement de la lecture. Une fois que le désir d’écrire est là, il faut effectuer des recherches plus précises. Je les mène souvent de front avec l’écriture, pour ne pas perdre mon élan. Parfois, cela peut interrompre le travail ; il me faut aller en bibliothèque, aux ­archives… Cela peut prendre des ­semaines. Il arrive aussi que je cale, que le livre m’échappe. Il n’y a pas de règle, certains livres viennent très vite, j’ai écrit Congo en quelques jours. Mais d’autres fois je m’ensable, et je reprends le texte plus tard, quand les choses se dénouent. C’est d’ailleurs ce que l’écriture a de plus étonnant, les livres se répondent. On perd le fil, on oublie ses brouillons, le temps passe, et voici qu’un autre texte apporte la solution du premier.

Pour parler d’aujourd’hui, quelle journée vous semble-t-elle décisive dans les moments politiques que nous traversons et qui ne sont pas encore visiblement de l’ordre historique mais du quotidien angoissant ?

Éric Vuillard Il me semble que ce n’est pas tant une journée qu’un ensemble de dispositions contradictoires. D’un côté, les ralliements autour de l’un des candidats, censé être sorti de nulle part, sont tellement unanimes que cela a quelque chose de troublant. De l’autre, l’extrême droite incarnant la protection des salariés, il y a de quoi être étonné. Nous devons faire face à deux fables.

Le jour où le Capital a casqué

Ce livre, dans une forme originale qui n’exclut ni l’esprit didactique, ni l’incursion d’un « je » perplexe, s’ouvre donc sur la réunion secrète au Reichstag, le 20 février 1933 – en présence d’Hitler et de Goering –, quand 24 grands noms de l’industrie allemande (Bayer, Agfa, Krupp, IG Farben, Opel, Siemens, Allianz, Telefunken, etc.) passent à la caisse pour aider le parti nazi à faire campagne. « Ils sont, dit l’auteur, nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre monde. » C’est ensuite une foule de péripéties sur l’invasion de l’Autriche. Il est aussi question du procès de Nuremberg. Le tout fourmille de faits vrais, d’anecdotes parlantes, de portraits à l’eau-forte. Éric Vuillard explore sans peur ce que la grande histoire cache sous le tapis, avec une verve féroce, en rappelant que « les plus grandes catastrophes s’avancent souvent à petits pas ». M. S.

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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 10:42
Utopies réelles - Erik Olin Wright, éditions La Découverte, 2017 - 18€ - Pourquoi et comment sortir du capitalisme ? Quelles sont les alternatives d’ores et déjà présentes ? Peut-on, doit-on réinventer les socialismes par des réalisations concrètes ? Avec quels outils, quelles formes d’action, quelles institutions ? Telles sont les vastes questions, solidaires les unes des autres, auxquelles répond ce livre original et magistral, synthèse d’une enquête internationale et collective de plusieurs années sur les théories les plus actuelles de l’émancipation ainsi que sur de nombreux projets vivants de transformation radicale, ou plus graduelle, déjà observables dans les domaines sociaux, économiques et politiques. À partir d’un regard rigoureux et acéré, appelé à fonder un nouveau programme de recherche sur les expérimentations postcapitalistes contemporaines, se détachent une conception neuve du progrès et de ses instruments potentiels ainsi qu’une vision scientifique des modalités de dépassement du capitalisme. Les utopies réelles ne sont ni pour les idéalistes ni pour les réalistes. Ce sont les expériences vécues, les projections audacieuses qui créent dès maintenant les conditions comme les formes d’un avenir meilleur, d’un autre futur possible. Traité savant, arme au service d’un renouveau nécessaire de l’imagination politique, Utopies réelles figure déjà parmi les classiques de la pensée sociale du XXIe siècle.

Utopies réelles - Erik Olin Wright, éditions La Découverte, 2017 - 18€ - Pourquoi et comment sortir du capitalisme ? Quelles sont les alternatives d’ores et déjà présentes ? Peut-on, doit-on réinventer les socialismes par des réalisations concrètes ? Avec quels outils, quelles formes d’action, quelles institutions ? Telles sont les vastes questions, solidaires les unes des autres, auxquelles répond ce livre original et magistral, synthèse d’une enquête internationale et collective de plusieurs années sur les théories les plus actuelles de l’émancipation ainsi que sur de nombreux projets vivants de transformation radicale, ou plus graduelle, déjà observables dans les domaines sociaux, économiques et politiques. À partir d’un regard rigoureux et acéré, appelé à fonder un nouveau programme de recherche sur les expérimentations postcapitalistes contemporaines, se détachent une conception neuve du progrès et de ses instruments potentiels ainsi qu’une vision scientifique des modalités de dépassement du capitalisme. Les utopies réelles ne sont ni pour les idéalistes ni pour les réalistes. Ce sont les expériences vécues, les projections audacieuses qui créent dès maintenant les conditions comme les formes d’un avenir meilleur, d’un autre futur possible. Traité savant, arme au service d’un renouveau nécessaire de l’imagination politique, Utopies réelles figure déjà parmi les classiques de la pensée sociale du XXIe siècle.

Erik Olin Wright : « Les rapports de classe se sont historiquement complexifiés »
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR PIERRE CHAILLAN TRADUCTION VINCENT FARNEA
VENDREDI, 20 OCTOBRE, 2017
L'HUMANITÉ

Après avoir longtemps travaillé sur une redéfinition des classes sociales à partir des transformations contemporaines et des apports sociologiques à Marx, le professeur de sociologie à l’université du Wisconsin (États-Unis) cherche, dans son ouvrage Utopies réelles(1), une voie scientifique pour des alternatives afin d’« éroder le capitalisme ».

Avec votre livre Utopies réelles, vous cherchez à penser un monde nouveau. Pourquoi utilisez-vous cette expression ?

Erik Olin Wright Le terme d’« utopies réelles » est un oxymore. Il s’agit surtout d’une forme de provocation délibérée qui nous oblige à réfléchir sur les deux composantes de cet oxymore. Pris séparément, le terme d’utopie signifie que nous devrions nous consacrer à nos aspirations émancipatrices les plus élevées et ne pas nous limiter seulement à nos aspirations concrètes. Le terme « réel » vient plutôt nous rappeler que nous devons rester lucides et nous intéresser à la question pratique de la transformation, et plus particulièrement aux conséquences non intentionnelles de nos actions. Lorsqu’il s’agit de penser des alternatives concrètes au capitalisme, il est en effet souhaitable de saisir la nature et le devenir des obstacles qui interfèrent sur nos stratégies de transformation.

Vous en faites la démonstration dans cet ouvrage : en quoi le capitalisme est-il nuisible ?

Erik Olin Wright Pour produire une critique profonde du capitalisme, il faut commencer par clarifier les valeurs qui nous permettent d’évaluer les différents systèmes. La démarche qui consiste à porter un jugement normatif sur le système capitaliste est un problème difficile en soi car nous avons besoin de cibler clairement ce qui le caractérise. Certains problèmes sociaux relèvent spécifiquement de la domination capitaliste, d’autres non. Dans le livre, je me suis concentré sur deux dimensions bien distinctes qui n’épuisent en rien la question de l’oppression et de la domination sociale. Il y a d’autres formes de domination qui ne relèvent pas intrinsèquement de la domination capitaliste de classe. De la même manière, la question de l’émancipation est multidimensionnelle. Il ne s’agit pas seulement de limiter cette question aux seuls rapports de classe mais de l’ouvrir, notamment, aux rapports de genre et de race. Toutes ces questions sont interconnectées. Et on ne peut plus dire aujourd’hui que l’émancipation de classe constitue la condition suffisante et nécessaire de l’émancipation humaine.

Quelles sont ces deux dimensions ?

Erik Olin Wright La première dimension se centre sur la question des inégalités, c’est-à-dire la question classique de l’exploitation capitaliste. Le capitalisme génère des formes spécifiques et intrinsèques d’inégalités qui entravent l’épanouissement humain. La seconde dimension se concentre davantage sur la question de la démocratie. Le capitalisme bloque intrinsèquement la démocratisation de la démocratie. Ce système pose une limitation au mode de vie démocratique. À partir de ces deux dimensions centrales, la thèse fondamentale du livre consiste à dire qu’il est possible de réaliser les valeurs d’égalité et de démocratie, si nous sommes capables de transformer durablement la structure de base des relations de classe capitalistes en nous appuyant sur une critique scientifique de cette structure de base. Ma démarche intellectuelle est donc motivée par un idéal scientifique : sortir du capitalisme suppose de construire scientifiquement cette voie de sortie.

La « science sociale émancipatrice » que vous définissez rompt-elle avec le marxisme ? Ou est-ce une manière de revigorer la tradition marxiste qui se réclame du « socialisme scientifique » ?

Erik Olin Wright Je suis ravi que vous utilisiez l’expression « tradition marxiste » plutôt que le terme plus doctrinaire de « marxisme ». Je pense que c’est la bonne manière de nommer les choses lorsque nous souhaitons élaborer et enrichir cet espace intellectuel et théorique. Bien que mes travaux de recherche s’inscrivent encore dans le cadre de cet espace intellectuel, je ne conçois plus le marxisme comme une théorie englobante, par essence incompatible avec d’autres approches sociologiques. Certes, la tradition marxiste partage un certain nombre de problèmes et de concepts, mais elle a produit des types différents de théorisations. Une science sociale émancipatrice cherche selon moi aujourd’hui à produire une connaissance scientifique des différentes formes d’oppression que subissent les individus. La dimension « émancipatrice » contient donc incontestablement une dimension morale.

Vous parlez d’« éroder le capitalisme » ?

Erik Olin Wright La question est en effet de savoir comment envisager une transformation post-capitaliste d’un système économique et social dominé par des rapports de classe capitalistes. La théorie de la transformation que je propose est un début de réponse. Tout d’abord, il faut distinguer trois formes de transformations sociales complémentaires : les transformations par la rupture, les transformations interstitielles et les transformations symbiotiques. Chacune d’entre elles se réclame d’une tradition politique, mobilise des acteurs collectifs différents et développe une stratégie particulière par rapport à l’État et à la classe capitaliste. La première, associée au socialisme révolutionnaire, mobilise des classes sociales organisées en partis politiques et vise à renverser l’État en affrontant violemment la bourgeoisie. La deuxième, assez proche des stratégies anarchistes, construit des alternatives émancipatrices dans les niches et les marges de la société capitaliste en dehors de l’État et ignore les classes dirigeantes. Et la troisième, plus proche de la social-démocratie, favorise la création de coalitions de forces sociales issues du monde du travail afin de lutter à l’intérieur des institutions en faisant alliance avec les classes dirigeantes. Les utopies réelles s’élaborent principalement à travers le jeu entre les stratégies interstitielles et symbiotiques, même s’il existe des circonstances au cours desquelles des stratégies de rupture peuvent aussi intervenir. Le but, pour moi, n’est pas de stabiliser ou de domestiquer le capitalisme, mais de destituer à long terme les rapports de domination capitaliste au sein de l’économie.

Pourriez-vous donner des exemples plus précis de ces « utopies réelles » ?

Erik Olin Wright Je mentionnerai trois exemples d’utopie réelle : Wikipédia, les coopératives de travailleurs autogérées et le revenu universel de base. L’exemple que j’aime donner à mes étudiants est celui de Wikipédia. Wikipédia est un moyen anticapitaliste et collaboratif de produire et de diffuser du savoir à l’échelle mondiale. C’est une entreprise intellectuelle hors normes, qui réunit plus de 700 000 personnes collaborant gratuitement selon le principe marxien « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » pour produire la meilleure encyclopédie mondiale possible. Wikipédia a anéanti la concurrence. Plus personne n’oserait se lancer ou acheter une encyclopédie commerciale. L’accès est libre pour tout le monde, même dans les pays les plus pauvres. Il suffit d’avoir Internet dans un lieu public. Wikipédia est une combinaison intéressante de transformations interstitielles et de stratégies volontaristes. Les coopératives de travailleurs autogérées – je signale le conglomérat de coopératives Mondragon qui se situe au Pays basque espagnol – constituent également une manière alternative d’organiser la production.

Pour définir ce que vous nommez le socialisme, vous dites qu’il faut renforcer le « pouvoir d’agir social ». De quoi s’agit-il ?

Erik Olin Wright Le socialisme, que je distingue du capitalisme et de l’étatisme, est une structure économique dans laquelle les moyens de production appartiennent collectivement à la société, c’est-à-dire le pouvoir social. Ce pouvoir social est enraciné dans la capacité de mobiliser des individus dans des actions collectives et de coopération volontaire au sein de la société civile. Le pouvoir social est ici à distinguer du pouvoir économique, fondé sur la propriété et le contrôle des ressources économiques, et du pouvoir étatique, fondé sur le contrôle de la production de règles collectives. Ainsi, l’idée d’un socialisme enraciné dans le pouvoir social diffère des définitions déjà admises dans la mesure où il ne se limite pas seulement à organiser politiquement la classe ouvrière, mais vise également à renforcer ce que j’appelle le pouvoir d’agir social, c’est-à-dire la capacité collective des individus à s’auto-organiser démocratiquement et à contrôler efficacement la production et la distribution des biens et des services.

L’affrontement de classe demeure une clé essentielle dans ce processus de renforcement du pouvoir d’agir social. Selon vous, est-ce toujours le moteur de l’histoire ?

Erik Olin Wright L’affrontement de classe demeure une structure fondamentale pour penser les possibilités d’un changement social émancipateur. Néanmoins, cet affrontement polarisé s’est densifié. Il existe, pour reprendre votre terme, plusieurs moteurs contradictoires du changement historique. Le marxisme traditionnel a tenté de fusionner deux problèmes bien distincts, mais il faut selon moi les séparer analytiquement. C’est premièrement l’analyse des structures de pouvoir dans une société donnée et la manière dont ces structures bloquent ou favorisent des formes de changement social. Les rapports de classe se sont historiquement complexifiés. En particulier, les positions de classe contradictoires des cadres et des managers contiennent des propriétés relationnelles qui relèvent à la fois de la classe capitaliste et des travailleurs. Et deuxièmement, c’est la question d’une théorie de la trajectoire historique. Marx avait élaboré une solution brillante en proposant une théorie de l’impossibilité du capitalisme à long terme. Mais la vision marxienne de la trajectoire historique du capitalisme était trop déterministe. Je pense qu’il faut l’abandonner au profit d’une théorie plus modeste que j’appelle « théorie de la possibilité structurelle ». Cette théorie non prédictive revient à construire une feuille de route qui nous indiquerait les destinations possibles. Une cartographie du champ des possibles qui tiendrait compte des conditions sociales favorisant le développement historique d’alternatives durables au capitalisme.

Dans vos précédents travaux non traduits en France (Class Counts, Reconstructing Marxism) , vous cherchez à redéfinir les classes sociales à l’aune des transformations du capitalisme. Pourriez-vous résumer vos analyses sociologiques ?

Erik Olin Wright Dans l’histoire des sciences sociales, il existe plusieurs manières de parler des classes sociales. En France, les travaux de Pierre Bourdieu ont largement contribué à enrichir cette question. Certaines théories sociales utilisent le même concept de « classe » pour décrire des phénomènes sociaux différents. Il est donc important de distinguer quatre sous-problèmes : la question de la structure de classe, celle de la sociogenèse, celle de l’affrontement abordée précédemment et celle de la conscience de classe. Au sens sociologique, parler de classe sociale, c’est parler d’antagonismes et de conflits ; c’est distinguer vos amis, vos ennemis et vos potentiels alliés. Mais, si on veut comprendre la pertinence actuelle d’une approche sociologique en termes de classe, il ne faut pas hésiter à recourir à une métaphore sportive. Si nous raisonnons en ces termes, nous avons trois possibilités : nous pouvons décider quel jeu jouer entre nous, nous pouvons décider de discuter les règles du jeu et nous pouvons développer des stratégies à l’intérieur même de ces règles fixées par le jeu. Pour faire simple, l’analyse marxiste de classe s’est intéressée à la nature même du jeu. L’analyse wébérienne de classe s’est davantage intéressée aux règles du jeu capitalistes. Et l’approche néo-durkheimienne s’est penchée sur les stratégies des acteurs. La connexion entre l’analyse de classe et les utopies réelles est donc facile à voir : le but consiste à créer des stratégies pour produire de nouvelles règles du jeu et déstabiliser les participants en proposant un jeu alternatif où tout le monde est gagnant, contrairement à la métaphore sportive.

(1) Utopies réelles, La Découverte, 613 pages, 28 euros.
De l’étude des classes sociales aux utopies réelles

Jeune étudiant, en France en 1967, Erik Olin Wright assiste aux débats qui secouent les intellectuels marxistes français. Cette expérience fera de lui un sociologue marxiste des plus actifs aux États-Unis. Il est président de l’American Sociological Association en 2012. Ses travaux traitent de l’étude des classes sociales. Dans Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis

(Cambridge, 1997), il utilise les données collectées dans plusieurs pays industrialisés. Il dirige un projet de recherche collectif international sur les utopies réelles.

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27 octobre 2017 5 27 /10 /octobre /2017 07:34

La fin du chemin.

 

Dans « Voyage avec Charley », Steinbeck raconte son parcours avec son chien à travers les Etats-Unis, en 1962.

Et pour expliquer son état d'esprit, il évoque le mot espagnol : vacilando.

«  L'espagnol possède un mot dont je ne trouve pas l’équivalent en anglais. C’est le verbe VACILAR, participe présent VACILANDO. Cela ne signifie nullement vaciller, hésiter. Si quelqu’un est vacilando, c’est qu’il va quelque part sans se soucier d’y arriver ou non, bien qu’il se soit fixé un but . »

Ce passage m'avait frappée à sa lecture et j'ai souvent depuis voyagé dans cet esprit.

Maintenant que je dois présenter « La fin du chemin », je me rends compte que c'est aussi comme ça que je l'ai écrit.

Je suis tombée par hasard sur le milieu des anciens indépendantistes bretons, en cherchant des réponses sur un autre sujet. J'ai écouté, j'ai cherché plus, j'ai tiré un fil qui m'a emmenée dans une maison, puis dans une autre. J'étais curieuse de tout, comme à l'étranger. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais. Si. Je cherchais à comprendre. J'entendais un discours que je n'avais jamais entendu, sous-tendu par des idées que je ne partageais pas. Et même, pas du tout.

Qui composait ce milieu indépendantiste avant la guerre ? Qu'avait-il fait pendant la guerre ? Que sont devenus ces gens après la guerre ? Qu'est-ce qui fait qu'on est prêt à risquer sa vie pour un pays, pour une idée ?

J'ai découvert qu'il n'y avait pas de réponse monolithique. Que même dans un contexte radical se développent des nuances, des histoires. Cette période violente a créé des destins étonnants et romanesques : prises de risques, faux-papiers, exils, condamnations à mort, évasions.

C'est une recherche et une écriture qui se sont faites en Bretagne, à propos de la Bretagne. Mais bizarrement, la Bretagne physique, la Bretagne bleue de Xavier Grall, la Bretagne des grèves, des genêts, de l'odeur d'iode, des maisons de granite, de l'odeur des crêpes, cette Bretagne-là n'apparaît pas dans les paroles des militants. Ils ne m'ont jamais parlé des talus que j'aime tant. Ils ont parlé de leur combat. Ils ont parlé d'engagement.

Pour faire naître les évocations que j'attendais, il a fallu que je parle à des artistes : Per-Jakez Helias, Yvon Le Men, Gilles Servat, Michel Le Bris.

Et ces mondes ne se rencontrent pas.

Entre les deux, j'ai été éclaboussée de récits et d'images et j'ai tenté de retranscrire une petite mesure de la complexité des situations et des humanités qui leur faisaient face.

 

Maryse Le Roux, dimanche 22 octobre 2017

 

"La fin du chemin" de Maryse Le Roux - un très bel essai sur le mouvement indépendantiste breton à paraître cette semaine, accompagné d'une présentation historique d'Ismaël Dupont sur le mouvement nationaliste breton jusqu'à 1945 (Skol Vreizh, 18€)
"La fin du chemin" de Maryse Le Roux - un très bel essai sur le mouvement indépendantiste breton à paraître cette semaine, accompagné d'une présentation historique d'Ismaël Dupont sur le mouvement nationaliste breton jusqu'à 1945 (Skol Vreizh, 18€)

Disponible aujourd'hui, et dans quelques jours, dans toutes les bonnes librairies bretonnes. 

"La fin du chemin" est un essai sur l'engagement et le nationalisme breton avant, pendant, et après la seconde guerre mondiale. 

Je serai avec Maryse Le Roux au Salon du livre de Carhaix pour présenter et vendre le livre les samedi 28 et dimanche 29 octobre, au salon du livre de Plestin les Grèves le 12 novembre, à la fête de l'Humanité Bretagne des 25 et 26 novembre.

Pour ma part, mon texte de 70 pages est le premier aboutissement, sous forme abrégée, d'un travail passionnant de recherche, de lecture et d'écriture de 2 ans et demi.

J'ai écrit une chronologie marquant de manière synthétique la diversité, les contradictions et les évolutions du mouvement nationaliste et régionaliste breton entre le XIXe siècle et 1946, ainsi que les notices biographiques des nationalistes parfois gravement compromis pendant la seconde guerre mondiale que Maryse Le Roux a rencontrés dans les années 1990, avant d'en tirer un magnifique essai littéraire plaçant l'histoire et la politique à hauteur d'hommes et de femmes, qui cherche à comprendre plutôt qu'à juger et qui contient aussi une très belle galerie de portraits.

Ce livre est publié chez Skol Vreizh et à vendre 18€.

Ismaël Dupont 

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24 octobre 2017 2 24 /10 /octobre /2017 07:26
Warsan Shire (photo The New-Yorker)

Warsan Shire (photo The New-Yorker)

Une découverte du festival Multiples de Morlaix dimanche 22 octobre. 
Merci à l'éditrice Isabelle Sauvage de Plounéour Menez pour le conseil et la politique éditoriale qui nous ont permis de lire ces textes simples, éloquents, beaux, bruts et violents, qui en quatre ou cinq vers libres restituent la cruauté des vies humaines dans leurs décors. 
Warsan Shire a 29 ans, est d'origine kenyane, exilée à Londres, et a été découverte un peu par hasard à l'occasion de lectures publiques. Ses textes sont aujourd'hui interprétés par la star internationale Beyoncé. 
Le recueil au titre déjà redoutable "Où j'apprends à ma mère à donner naissance" parle d'adolescence et de sexualité, de machisme, de religion, de politique, de guerre.

On aurait envie de porter avec soi toujours des formules qui touchent à la vérité humaine la plus intime, du style de celle qui ouvre le recueil:

"J'ai la bouche de ma mère et les yeux de mon père; sur mon visage ils sont toujours ensemble."

Ce livre est dur comme l'histoire contemporaine de l'Afrique et la brutalité des hommes:

"Le premier garçon qui a embrassé ta mère a plus tard violé des femmes
au moment où la guerre a éclaté. Elle se souvient avoir entendu dire ça
par ton oncle, puis être allée dans ta chambre pour se coucher
à même le sol. Tu étais à l'école.

Ta mère avait seize ans la première fois qu'il l'a embrassée. 
Elle a si longtemps retenu son souffle qu'elle s'est évanouie. 
A son réveil elle a trouvé sa robe mouillée et qui lui collait
au ventre, des morsures en demi-lunes sur ses cuisses".

(Le premier baiser de ma mère)

Dans le huis-clos familial reconstitué rétrospectivement, l'électricité, la violence sexuelle et psychologique et l'érotisme ne sont jamais loin:

"L'été où mes cousines reviennent de Nairobi, 
on s'assoit en cercle au pied du chêne dans le jardin de ma tante. 
Elles paraissent plus grandes. Les tétons durcis d'Amel tirent sur le motif cachemire de son corsage, minarets appelant les hommes à l'adoration. 
Le jour où elles sont parties, j'avais douze ans et l'air bouffi
dans la touffeur de l'attente. On s'est embrassées à la porte
d'embarquement, 
petits piafs aux poitrines de bois creux, garçonnettes, 
figurines à jupes longues attendant de grandir
à notre faim"...

L'image dans la poésie de Warsan Shire surprend, vous désarçonne, vous claque comme un fouet, comme dans ce poème glaçant sur l'anorexie :

" Os

Je découvre qu'une fille de la taille d'un petit gémir
habite dans la chambre d'amis. Elle ressemble à qui j'étais à quinze ans
tout en pulpe et piquant
Elle passe la journée entière sans la chambre
à mesurer ses cuisses.

Son corps est un long soupir. 
Tu l'aperçois dans le couloir. 
plus tard cette nuit-là tandis que toi et moi côte à côte
nous l'écoutons vomir dans la salle de bains, 
tu me dis que tu veux la sauver. 
Bien sûr que tu veux ça; 
c'est ce qu'elle fait de mieux: 
te rendre malade du besoin
d'aider.

Nous avons les mêmes lèvres, 
elle et moi, 
celles dont les hommes se souviennent
quand ils sont avec leur femme. 
Elle meurt de faim. 
Tu me regardes droit dans les yeux quand elle nous raconte
comme son père aimait cogner les filles
en pleine face.

Je t'entends dans la chambre d'amis avec elle. 
De quoi a t-elle si faim? 
De quoi la remplis-tu? 
De quoi es-tu capable là, dont tu es incapable avec moi? 
Je recompte mes côtes avant de dormir".

Dans le recueil, le grand-père et le père sont communistes. Ce dernier fait sa formation en Russie, il en revient alcoolique, inadapté.

"Neige

Mon père est un ivrogne. Il a épousé ma mre
le mois qui a suivi son retour de Russie
du whisky plein les veines. 
Pendant leur nuit de noces, il a chuchoté
à son oreille des histoires d'avion de chasse et de neige. 
Il a dit le mot en russe; 
ma mère refoulant les larmes d'un cillement a étalé ses paumes
sur ses omoplates comme si c'étaient les ailes 
d'un avion. Plus tard, pantelant, la tête posée
sur ses cuisses il l'a touchée, 
en a ressorti deux doigts luisants, 
et lui a fait voir ce qui en son propre corps
de la couleur neige se rapprochait le plus"

Vers et poèmes à chute, diamant brut du désespoir ou de la vie qui dévore les individualités bousculées par la guerre, la politique, la famille, la religion, la misère, l'exil, il faut vraiment lire Warsan Shire, ici traduite par Sika Kakambi aux éditions Isabelle Sauvage.

Pour se procurer le recueil (16€): https//editionsisabellesauvage.worldpress.com

Warsan Shire: Où j'apprends à ma mère à donner naissance (éditions Isabelle Sauvage, 2017) - la poésie au visage du monde
Warsan Shire: Où j'apprends à ma mère à donner naissance (éditions Isabelle Sauvage, 2017) - la poésie au visage du monde

Conversations à propos de chez soi 
(au centre d'expulsion)

Warsan Shire, où j'apprends à ma mère à donner naissance (éditions Isabelle Sauvage, 2017 - 16€)

"Donc je pense que chez moi m'a crachée dehors, coupures d'électricité et couvre-feux comme une langue butant contre la dent branlante. Dieu, sais-tu comme il est difficile de parler du jour où ta propre ville t'a traînée par les cheveux, devant les torses incendiés dressés sur des poteaux comme des drapeaux? Quand il m'arrive d'en rencontrer d'autres comme moi je sais sur leur rivage la nostalgie, le manque, le souvenir des cendres. Nul ne part de chez soi à moins que chez soi ne soit la gueule d'un requin. J'ai si longtemps porté en bouche l'hymne ancien qu'il ne reste plus de place pour aucun autre chant, aucune autre langue ou aucun autre langage. Je sais une honte qui te couvre d'un liceul, l'engloutit tout entier. J'ai déchiqueté et mangé mon passeport dans un hôtel d'aéroport. Je suis ballonnée d'une langue que je ne peux me permettre d'oublier.

Ils me demandent "comment vous êtes arrivée ici?" Tu ne le vois pas sur mon corps? Le désert libyen rouge des corps de migrants, le golfe d'Aden ballonné, la ville de Rome sans veste. J'espère que ce voyage signifie plus que ces kilomètres, parce que tous mes enfants sont au fond de l'eau. Je croyais que la mer était plus sûre que la terre ferme. Je veux faire l'amour, mais j'ai les cheveux qui puent la guerre et courir et courir. Je veux m'allonger, mais tous ces pays sont comme ces oncles qui te touchent quand tu es enfant et endormi. Regarde toutes ces frontières, leurs boucles écumantes de corps brisés désespérés. Je suis la couleur d'un soleil ardent au visage, la dépouille de ma mère n'a jamais été ensevelie. J'ai passé des jours et des nuits dans le ventre d'un camion; je n'en suis pas sortie la même. Quelque fois j'ai l'impression que quelqu'un d'autre s'est revêtu de mon corps.

Il est des choses que je tiens pour vraies. Je ne sais pas où je vais, là d'où je viens disparaît, je ne suis pas la bienvenue et ma beauté ici n'est pas beauté. Mon corps brûle de la honte de n'appartenir pas, mon corps est nostalgie. Je suis le péché du souvenir et l'absence du souvenir. Je regarde les informations et ma bouche devient un évier rempli de sang. Les files d'attente, les formulaires, les gens aux guichets, les tickets d'appel, l'agent d'immigration, les regards dans la rue, le froid qui s'installe au tréfonds de mes os, l'anglais en cours du soir, la distance qui me sépare de chez moi. Mais Alhamdulilah tout ceci vaut mieux que l'odeur d'une femme en feu, ou un plein camion d'hommes qui ressemblent à mon père et m'arrachent les ongles et les dents, ou quatorze hommes entre mes jambes, ou un fusil, ou une promesse, ou un mensonge, ou son nom, ou sa virilité dans ma bouche.

Je les entends dire "rentre chez toi", je les entends dire "putain de migrants, putain de réfugiés". Sont-ils vraiment si arrogants? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant; et l'instant d'après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c'est que naguère j'étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecoeur et maintenant chez moi c'est la gueule d'un requin, maintenant chez moi c'est le canon d'un fusil. On se reverra de l'autre côté".

(Warsan Shire, traduite par Sika Fakambi, éditions Isabelle Sauvage, 2017 - 16€)

 

Warsan Shire

Warsan Shire

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 18:24
La Commune, Barricade rue de Charonne (Larousse)

La Commune, Barricade rue de Charonne (Larousse)

Cet essai sur la Commune, adressé aux membres européens et américains de la Première Internationale (regroupant marxistes et anarchistes), rédigé à chaud en mai 1871 figure parmi les chefs d'oeuvre du Karl Marx de la maturité.  Au moment où l'attention sur Marx écrivain et théoricien est ravivée par l'excellent film "Le jeune Karl Marx" de Raoul Peck, nous avons juger utiles d'en publier de larges extraits pour donner envie de lire cette analyse magistrale d'un événement historique présent de Marx. On peut lire dans l'analyse concrète de figures historiques déterminées une théorie de l'Etat, pensé dans son devenir historique, du politique, de la démocratie bourgeoise, des forces motrices de l'évolution historique, théorie qui conserve sa pertinence et une grande part de son actualité. Il y a aussi une analyse de la singularité de l'expérience communarde, qui, si elle ne l'épuise pas, mérite d'être lue et appréciée, surtout qu'elle lui est contemporaine.  Avec Marx, après lui, non la Commune n'est pas morte! 

 

Chapitre 3

À l'aube du 18 mars, Paris fut réveillé par ce cri de tonnerre : Vive la Commune! Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure épreuve ?

Les prolétaires de la capitale, disait le Comité central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques... Le prolétariat... a compris qu'il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir.

Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte.

Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. Celui-ci fut édifié sous le premier Empire, qui était lui-même le fruit des guerres de coalition de la vieille Europe semi-féodale contre la France moderne. Sous les régimes qui suivirent, le gouvernement, placé sous contrôle parlementaire, c'est-à-dire sous le contrôle direct des classes possédantes, ne devint pas seulement la pépinière d'énormes dettes nationales et d'impôts écrasants; avec ses irrésistibles attraits, autorité, profits, places, d'une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dirigeantes, et d'autre part son caractère politique changea conjointement aux changements économiques de la société. Au fur et à mesure que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antagonisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus le caractère d'un pouvoir publie organisé aux fins d'asservissement social, d'un appareil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît façon de plus en plus ouverte. La Révolution de 1830 transféra le gouvernement des propriétaires terriens aux capitalistes, des adversaires les plus éloignés des ouvriers à leurs adversaires les plus directs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la Révolution de février, s'emparèrent du pouvoir d'État, s'en servirent pour provoquer les massacres de juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la république « sociale », cela signifiait la république qui assurait la sujétion sociale, et afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu'ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. Toutefois, après leur unique exploit héroïque de juin, il ne restait plus aux républicains bourgeois qu'à passer des premiers rangs à l'arrière-garde du « parti de l'ordre », coalition formée par toutes les fractions et factions rivales de la classe des appropriateurs dans leur antagonisme maintenant ouvertement déclaré avec les classes des producteurs. La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de terrorisme de classe avoué et d'outrage délibéré à la « vile multitude ». Si la république parlementaire, comme disait M. Thiers, était celle qui « les divisait [les diverses fractions de la classe dirigeante] le moins », elle accusait par contre un abîme entre cette classe et le corps entier de la société qui vivait en dehors de leurs rangs clairsemés. Leur union brisait les entraves que, sous les gouvernements précédents, leurs propres dissensions avaient encore mises au pouvoir d'État. En présence de la menace de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de l'État, sans ménagement et avec ostentation comme l'engin de guerre national du capital contre le travail. Dans leur croisade permanente contre les masses productrices, ils furent forcés non seulement d'investir l'exécutif de pouvoirs de répression sans cesse accrus, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlementaire, l'Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l'exécutif. L'exécutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la république du « parti de l'ordre » fut le Second Empire.

L'empire, avec le coup d'État pour acte de naissance, le suffrage universel pour visa et le sabre pour sceptre, prétendait s'appuyer sur la paysannerie, cette large masse de producteurs qui n'était pas directement engagée dans la lutte du capital et du travail. Il prétendait sauver la classe ouvrière en en finissant avec le parlementarisme, et par là avec la soumission non déguisée du gouvernement aux classes possédantes. Il prétendait sauver les classes possédantes en maintenant leur suprématie économique sur la classe ouvrière; et finalement il se targuait de faire l'unité de toutes les classes en faisant revivre pour tous l'illusion mensongère de la gloire nationale. En réalité, c'était la seule forme de gouvernement possible, à une époque où la bourgeoisie avait déjà perdu, - et la classe ouvrière n'avait pas encore acquis, - la capacité de gouverner la nation. Il fut acclamé dans le monde entier comme le sauveur de la société. Sous l'empire, la société bourgeoise libérée de tous soucis politiques atteignit un développement dont elle n'avait elle-même jamais eu idée. Son industrie et son commerce atteignirent des proportions colossales; la spéculation financière célébra des orgies cosmopolites; la misère des masses faisait un contraste criant avec l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d'État, qui semblait planer bien haut au-dessus de la société, était cependant lui-même le plus grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture et celle de la société qu'il avait sauvée furent mises à nu par la baïonnette de la Prusse, elle-même avide de transférer le centre de gravité de ce régime de Paris à Berlin. Le régime impérial est la forme la plus prostituée et en même temps la forme ultime de ce pouvoir d'État, que la société bourgeoise naissante a fait naître, comme l'outil de sa propre émancipation du féodalisme, et que la société bourgeoise parvenue à son plein épanouissement avait finalement transformé en un moyen d'asservir le travail au capital.

L'antithèse directe de l'Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n'exprimait guère qu'une vague aspiration à une république qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-même. La Commune fut la forme positive de cette république.

Paris, siège central de l'ancien pouvoir gouvernemental, et, en même temps, forteresse sociale de la classe ouvrière française, avait pris les armes contre la tentative faite par Thiers et ses ruraux pour restaurer et perpétuer cet ancien pouvoir gouvernemental que leur avait légué l'empire. Paris pouvait seulement résister parce que, du fait du siège, il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une garde nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes.

La guerre civile en France - Essai de Marx sur la Commune de Paris et l'histoire politique et sociale de la France au XIXe Siècle, chapitre 3

La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. Au lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier. Les bénéfices d'usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l'État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d'être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l'administration municipale, mais toute l'initiative jusqu'alors exercée par l'État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel de l'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée.

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n'avait servi qu'à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.

La Commune de Paris devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralisé aurait, dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l'a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L'unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d'État qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait « représenter » et fouler aux pieds le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête d'ouvriers, de contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est un fait bien connu que les sociétés, comme les individus, en matière d'affaires véritables, savent généralement mettre chacun à sa place et, si elles font une fois une erreur, elles savent la redresser promptement. D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l'esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.

C'est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d'être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d'État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord précédèrent ce pouvoir d'État, et ensuite en devinrent le fondement. - La Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. - L'antagonisme de la Commune et du pouvoir d'État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre l'excès de centralisation. (...) La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. La classe moyenne des villes de province vit dans la Commune une tentative de restaurer la domination que cette classe avait exercée sur la campagne sous Louis-Philippe, et qui, sous Louis-Napoléon, avait été supplantée par la prétendue domination de la campagne sur les villes. En réalité, la Constitution communale aurait soumis les producteurs ruraux à la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur y eût assuré des représentants naturels de leurs intérêts en la personne des ouvriers des villes. L'existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d'évident, l'autonomie municipale; mais elle n'était plus dorénavant un contre-poids au pouvoir d'État, désormais superflu. (...) La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l'armée et le fonctionnarisme d'État. Son existence même supposait la non-existence de la monarchie qui, en Europe du moins, est le fardeau normal et l'indispensable masque de la domination de classe. Elle fournissait à la république la base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon marché », ni la « vraie république » n'étaient son but dernier; tous deux furent un résultat secondaire et allant de soi de la Commune.

La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu'elle a exprimés montrent que c'était une forme politique tout à fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail  .

 

Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases économiques sur lesquelles se fonde l'existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d'être l'attribut d'une classe.

C'est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l'immense littérature des soixante dernières années sur l'émancipation des travailleurs, les ouvriers n'ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire foncier n'est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était encore dans son plus pur état d'innocence virginale, sans qu'aient été encore développées toutes ses contradictions, sans qu'aient été encore dévoilés tous ses mensonges, sans qu'ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s'exclament-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservissement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé. Mais c'est du communisme, c'est l' « impossible» communisme! Eh quoi, ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système actuel - et ils sont nombreux - sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie; si elle doit évincer le système capitaliste; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ?

La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas d'utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances elles-mêmes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d'être digne d'elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d'ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d'oracle de l'infaillibilité scientifique.

Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels», les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire du conseil de l'instruction publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l'Hôtel de Ville.

Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l'avait sauvée, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la classe moyenne : la question des créanciers et des débiteurs. Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848; et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître. L'Empire l'avait ruinée économiquement par Bon gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragée, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation artificiellement accélérée du capital, et à l'expropriation corrélative d'une grande partie de cette classe. Il l'avait supprimée politiquement, il l'avait scandalisée moralement par ses orgies, il avait insulté à son voltairianisme en remettant l'éducation de ses enfants aux frères ignorantins, il avait révolté son sentiment national de Français en la précipitant tête baissée dans une guerre qui ne laissait qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faites : la disparition de l'Empire. En fait, après l'exode hors de Paris de toute la haute bohème bonapartiste et capitaliste, le vrai parti de l'ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l' « Union républicaine » qui s'enrôla sous les couleurs de la Commune et la défendit contre les falsifications préméditées de Thiers. La reconnaissance de cette grande masse de la classe moyenne résistera-t-elle à la sévère épreuve actuelle ? Le temps seul le montrera.

La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard . A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. Et le paysan français est, par-dessus tout, homme qui sait compter. Il aurait trouvé extrêmement raisonnable que le traitement du prêtre, au lieu d'être extorqué par le libre percepteur, ne dépendit que de la manifestation des instincts religieux des paroissiens. Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la paysannerie française. Il est donc tout à fait superflu de s'étendre ici sur les problèmes concrets plus compliqués, mais vitaux, que la Commune seule était capable et en même temps obligée de résoudre en faveur du paysan : la dette hypothécaire, qui posait comme un cauchemar sur son lopin de terre, le prolétariat rural qui grandissait chaque jour et son expropriation de cette parcelle qui s'opérait à une allure de plus en plus rapide du fait du développement même de l'agriculture moderne et de la concurrence du mode de culture capitaliste.

Le paysan français avait élu Louis Bonaparte président de la République, mais le parti de l'ordre créa le Second Empire. Ce dont en réalité le paysan français a besoin, il commença à le montrer en 1849 et 1850, en opposant son maire au préfet du gouvernement, son maître d'école au prêtre du gouvernement et sa propre personne au gendarme du gouvernement. Toutes les lois faites par le parti de l'ordre en janvier et février 1850 furent des mesures avouées de répression contre les paysans. Le paysan était bonapartiste, parce que la grande Révolution, avec tous les bénéfices qu'il en avait tirés, se personnifiait à ses yeux en Napoléon. Cette illusion, qui se dissipa rapidement sous le second Empire (et elle était par sa nature même hostile aux « ruraux »), ce préjugé du passé, comment auraient-ils résisté à la Commune en appelant aux intérêts vivants et aux besoins pressants de la paysannerie ?

Les ruraux (c'était, en fait, leur appréhension maîtresse) savaient que trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un soulèvement général des paysans; de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.

Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion audacieux de l'émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.

Le second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les escrocs de tous les pays s'étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco, crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis tous les étrangers à l'honneur de mourir pour une cause immortelle. - Entre la guerre étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec l'envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d'afficher son patriotisme en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a fait d'un ouvrier allemand son ministre du Travail. - Thiers, la bourgeoisie, le second Empire avaient continuellement trompé la Pologne par de bruyantes professions de sympathie, tandis qu'en réalité ils la livraient à la Russie, dont ils faisaient la sale besogne. La Commune a fait aux fils héroïques de la Pologne l'honneur de les placer à la tête des défenseurs de Paris. Et pour marquer hautement la nouvelle ère de l'histoire qu'elle avait conscience d'inaugurer, sous les yeux des Prussiens vainqueurs d'un côté, et de l'armée de Bonaparte, conduite par des généraux bonapartistes de l'autre la Commune jeta bas ce colossal symbole de la gloire guerrière, la colonne Vendôme.

La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail.

Les mesures financières de la Commune, remarquables par leur sagacité et leur modération, ne pouvaient être que celles qui sont compatibles avec la situation d'une ville assiégée. Eu égard aux vols prodigieux commis aux dépens de la ville de Paris par les grandes compagnies financières et les entrepreneurs de travaux publics sous le régime d'Haussmann, la Commune aurait eu bien davantage le droit de confisquer leurs propriétés que Louis Napoléon ne l'avait de confisquer celles de la famille d'Orléans. Les Hohenzollern et les oligarques anglais, qui, les uns et les autres, ont tiré une bonne partie de leurs biens du pillage de l'Église, furent bien entendu, grandement scandalisés par la Commune qui, elle, ne tira que 8.000 francs de la sécularisation.

Alors que le gouvernement de Versailles, dès qu'il eut recouvré un peu de courage et de force, employait les moyens les plus violents contre la Commune; alors qu'il supprimait la liberté d'opinion par toute la France, allant jusqu'à interdire les réunions des délégués des grandes villes; alors qu'il. soumettait. Versailles, et le reste de la France, à un espionnage qui surpassait de loin celui du second Empire; alors qu'il faisait brûler par ses gendarmes transformés en inquisiteurs tous les journaux imprimés à Paris et qu'il décachetait toutes les lettres venant de Paris et destinées à Paris; alors qu'à l'Assemblée nationale les essais les plus timides de placer un mot en faveur de Paris étaient noyés sous les hurlements, d'une façon inconnue même à la Chambre introuvable de 1816; étant donné la conduite sanguinaire de la guerre par les Versaillais hors de Paris et leurs tentatives de corruption et de complot dans Paris, - la Commune n'aurait-elle pas honteusement trahi sa position en affectant d'observer toutes les convenances et les apparences du libéralisme, comme en pleine paix ? Le gouvernement de la Commune eût-il été de même nature que celui de M. Thiers, il n'y aurait pas eu plus de motif de supprimer des journaux du parti de l'ordre à Paris, que de supprimer des journaux de la Commune à Versailles.

Il était irritant, certes, pour les ruraux, que dans le moment même où ils proclamaient le retour à l'Église comme le seul moyen de sauver la France, la mécréante Commune déterrât les mystères assez spéciaux du couvent de Picpus et de l'église Saint-Laurent . Et quelle satire contre M. Thiers : tandis qu'il faisait pleuvoir des grands-croix sur les généraux bonapartistes, en témoignage de leur maestria à perdre les batailles, à signer les capitulations et à rouler les cigarettes à Wilhelmshoehe, la Commune cassait et arrêtait ses généraux dès qu'ils étaient suspectés de négliger leurs devoirs, L'expulsion hors de la Commune et l'arrestation sur son ordre d'un de ses membres qui s'y était faufilé sous un faux nom et qui avait encouru à Lyon une peine de six jours d'emprisonnement pour banqueroute ,simple, n'était-ce pas une insulte délibérée jetée à la face du faussaire Jules Favre, toujours ministre des Affaires étrangères de la France, toujours en train de vendre la France à Bismarck et dictant toujours ses ordres à la Belgique, ce modèle de gouvernement ? Mais, certes, la Commune ne prétendait pas à l'infaillibilité, ce que font sans exception tous les gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait le public au courant de, toutes ses imperfections.

Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une tout autre trempe; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d'autres sont de simples braillards, qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. Même après le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal inévitable; avec le temps on s'en débarrasse; mais, précisément, le temps n'en fut pas laissé à la Commune.

Quel changement prodigieux, en vérité, que celui opéré par la Commune dans Paris! Plus la moindre trace du Paris dépravé du second Empire. Paris n'était plus le rendez-vous des propriétaires fonciers britanniques, des Irlandais par procuration, des ex-négriers et des rastaquouères d'Amérique, des ex-propriétaires de serfs russes et des boyards valaques. Plus de cadavres à la morgue, plus d'effractions nocturnes, pour ainsi dire pas de vols; en fait, pour la première fois depuis les jours de février 1848, les rues de Paris étaient sûres, et cela sans aucune espèce de police. « Nous n'entendons plus parler, disait un membre de la Commune, d'assassinats, de vols, ni d'agressions; on croirait vraiment que la police a entraîné avec elle à Versailles toute sa clientèle conservatrice ». Les cocottes avaient retrouvé la piste de leurs protecteurs, - les francs-fileurs, gardiens de la famille, de la religion et, par-dessus tout, de a propriété. A leur place, les vraies femmes de Paris avaient reparu, héroïques, nobles et dévouées, comme les femmes de l'antiquité. Un Paris qui travaillait, qui pensait, qui combattait, qui saignait, ou liant presque, tout à couver une société nouvelle, les cannibales qui étaient à ses portes, -radieux dans l'enthousiasme de son initiative historique!

En face de ce monde nouveau à Paris, voyez l'ancien monde à Versailles, - cette assemblée des vampires de tous les régimes défunts, légitimistes et orléanistes, avides de se repaître du cadavre de la nation, - avec une queue de républicains d'avant le déluge, sanctionnant par leur présence dans l'Assemblée la rébellion des négriers, s'en remettant pour maintenir leur république parlementaire à la vanité du vieux charlatan placé à la tête du gouvernement, et caricaturant 1789 en se réunissant, spectres du passé, au Jeu de Paume. C'était donc elle, cette Assemblée, la représentante de tout ce qui était mort en France, que seul ramenait à un semblant de vie l'appui des sabres des généraux de Louis Bonaparte! Paris toute vérité, Versailles tout mensonge; et ce mensonge exhalé par la bouche de Thiers !

Thiers dit à une députation des maires de Seine-et-Oise : «Vous pouvez compter sur ma parole, je n'y ai jamais manqué ». Il dit à l'Assemblée même « qu'elle était la plus librement élue et la plus libérale que la France ait jamais eue»; il dit à sa soldatesque bigarrée qu'elle était « l'admiration du monde et la plus belle armée que la France ait jamais eue »; il dit aux provinces, qu'il ne bombardait pas Paris, que c'était un mythe. « Si quelques coups de canon ont été tirés, ce n'est pas par l'armée de Versailles, mais par quelques insurgés, pour faire croire qu'ils se battent quand ils n'osent même pas se montrer». Il dit encore aux provinces que l' « artillerie de Versailles ne bombardait pas Paris, elle ne faisait que le canonner ». Il dit à l'archevêque de Paris que les prétendues exécutions et représailles ( !) attribuées aux troupes de Versailles n'étaient que fariboles. Il dit à Paris qu'il était seulement désireux « de le délivrer des hideux tyrans qui l'opprimaient », et, qu'en fait, « le Paris de la Commune n'était qu'une poignée de scélérats».

Le Paris de M. Thiers n'était pas le Paris réel de la « vile multitude », mais un Paris imaginaire, le Paris des francs fileurs, le Paris des boulevardiers et des boulevardières, le Paris riche, capitaliste, doré, paresseux, qui encombrait maintenant de ses laquais, de ses escrocs, de sa bohème littéraire et de ses cocottes, Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain; qui ne considérait la guerre civile que comme un agréable intermède, lorgnant la bataille en cours à travers des longues-vues, comptant les coups de canon et jurant sur son propre honneur et sur celui de ses prostituées que le spectacle était bien mieux monté qu'il l'avait jamais été à la Porte-Saint-Martin. Les hommes qui tombaient étaient réellement morts; les cris des blessés étaient des cris pour de bon; et, voyez-vous, tout cela était si intensément historique !

Tel est le Paris de M. Thiers; de même l'émigration de Coblence était la France de M. de Calonne.

https://www.marxists.org

 

La guerre civile en France - Essai de Marx sur la Commune de Paris et l'histoire politique et sociale de la France au XIXe Siècle, chapitre 3
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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 12:38
"Vacances en Bretagne": un très beau livre de François de Beaulieu aux éditions Skol Vreizh sur l'histoire sociale du tourisme et des vacances à la mer en Bretagne

Le morlaisien François de Beaulieu, ancien professeur de Lettres, est un écrivain très prolifique et toujours précieux et passionnant. 

Dernièrement, on lui doit un très beau "Dictionnaire de la nature en Bretagne" (chez Skol Vreizh, avec des dessins animaliers magnifiques de Sandra Lefrançois) à partir de chroniques qu'il a aussi publiées dans le Télégramme sur le rapport entre culture et nature, histoire et présent de la faune et de la flore bretonne, un livre sur l'ajonc en Bretagne, dans sa dimension culturelle, symbolique, économique, et naturelle, et un livre aux très belles illustrations de l'artiste Lucien Pouëdras sur les "Landes de Bretagne", leur rôle dans l'économie et la société bretonne traditionnelles.   

Un livre dont la qualité a valu une lettre d'éloge enthousiaste du prix Nobel de littérature Jean-Marie Le Clézio: 

"J’ai lu avec beaucoup de plaisir et d’intérêt le beau livre que vous avez édité qui parle de la lande bretonne, chère à mon cœur. Votre texte est magnifique et rend justice à un écosystème qui a été longtemps ignoré ou déprécié, il permet de comprendre la spécificité bretonne, son équilibre, son ingéniosité – et bien sûr donne une valeur symbolique au paysage breton, à sa poétique. J’ai bien aimé aussi les illustrations de M. Pouëdras. C’est un livre précieux, non seulement pour les Bretons d’aujourd’hui, dont je suis, mais aussi pour tous ceux qui admirent la capacité de résistance et le courage de ce peuple. De tout cœur, j’accepte que mes mots accompagnent, préfacent, soutiennent votre admirable travail.

J.-M. G. Le Clézio"

Cette fois-ci, le mois dernier, est paru chez Skol Vreizh (30€) un beau livre très attendu: "Vacances en Bretagne 1815-1965", illustré de 255 photographies et dessins, dont plus de la moitié inédit, qui proviennent souvent des collections de François de Beaulieu et de Marthe Le Clech, mais aussi de Skol Vreizh. 

Les documents sont aussi riches d'interprétations diverses que le texte est évocateur des transformations politiques et sociales et des rapports de classe de la société française, et des modifications du rapport entre la Bretagne et Paris à travers les modifications des modes de transport. 

Les mémoires individuels, les correspondances, l'histoire sociale, médicale et littéraire sont mis à contribution dans un livre très érudit mais jamais ennuyeux, qu'on lit avec le plus grand plaisir.

Plaisir de voir se réinventer devant nous l'hédonisme du voyage et de la découverte.         

Un livre à recommander à tous les amoureux de la Bretagne, de ses côtes et de son histoire.  

Le Petit Chasseur du Grand hôtel de Port-Navalo dans le Morbihan (collection Marthe Le Clech)

Le Petit Chasseur du Grand hôtel de Port-Navalo dans le Morbihan (collection Marthe Le Clech)

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 06:18
Vaincre Macron - Bernard Friot, La Dispute, 100 pages, 10 euros

Vaincre Macron - Bernard Friot, La Dispute, 100 pages, 10 euros

La victoire sur Emmanuel Macron n'a aucune chance d'advenir un jour si nous demeurons sous le joug de la réforme, de nature profondément contre-révolutionnaire. Il faut, pour y parvenir, changer de paradigme, nous avertit Bernard Friot, ce qui signifie construire la révolution communiste du travail, une révolution qui - c'est là un des ressorts majeurs du livre - n'est pas à inventer, à construire de toutes pièces. Dans un affrontement de classe sans merci, les militants communistes et cégétistes ont, en 1946, posé les bases du déjà-là fondateur, sur lequel il est possible de s'appuyer aujourd'hui. Le carcan du capital est d'une violence inoüie. Il dépossède les travailleurs de toute décision sur leur propre production. Qui produit ce qui est produit, où, comment relèvent des seules décisions du capital, qui fait des travailleurs des êtres de besoins sans pouvoir économique, dont la force de travail n'est payée que pour qu'ils se maintiennent à leur poste. Vouloir la fin de cette violence passe nécessairement par l'instauration, d'une portée anthropologique proprement révolutionnaire, du statut communiste du producteur. Un statut qui s'ancre dans la copropriété d'usage de l'outil de travail supprimant la propriété lucrative, la subvention de l'investissement qui en finit avec le crédit, et le salaire à vie lié à la qualification personnelle faisant disparaître le marché du travail, le tout adossé à la socialisation salariale de la valeur économique. 

Les prémices d'une production sans capital à grande échelle existent 

La grande idée de Bernard Friot dans ce changement qui ôte à la bourgeoisie tous ses pouvoirs de nuisance économique et humaine est de démontrer que nous sommes loin de partir de zéro. Les prémisses d'une production communiste à grande échelle existent; elles concernent dès aujourd'hui environ 17 millions de personnes. Il s'agit des acquis des luttes de travailleurs organisés et, singulièrement, des militants communistes, dans l'institution anticapitaliste du travail au cours du XXe siècle, représentée par la fonction publique et le régime général de Sécurité sociale géré par les travailleurs eux-mêmes, qui s'approprient, par la cotisation, une part de la valeur économique qu'ils produisent pour l'affecter à une production sans capital. Les développements de cette idée centrale que le lecteur pourra découvrir sont particulièrement éclairants sur ce qu'une classe est capable de disputer à la bourgeoisie. 

La force de l'ambition révolutionnaire du livre de Bernard Friot croise en permanence le souci de permettre au lecteur, qui n'est pas forcément familier des concepts à l'oeuvre, de prendre toute sa place dans la compréhension des enjeux fondamentaux de cette révolution communiste du travail. C'est que "contre le vol de l'histoire populaire, sa restitution comme histoire révolutionnaire est une urgence pour que la dynamique aujourd'hui perdue puisse être retrouvée".    

Janine Reichstadt, professeure honoraire de Philosophie, 

"Le rendez-vous des livres" de L'Humanité - jeudi 12 octobre 2017 

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 08:49
Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Benoît Collombat, les auditeurs de France Inter, les lecteurs du Monde Diplomatique, ou de l'Histoire secrète du patronat français de 1945 à nos jours le connaissent bien: un excellent journaliste d'investigation qui n'a pas peur d'affronter les pouvoirs. 

Davodeau, c'est un des dessinateurs et auteurs les plus talentueux de la nouvelle bande dessinée française, porteuse d'un sens du récit et d'une ambition très fortes, s'adressant aux adultes, avec une collaboration avec Kris sur "Un homme est mort", sa très belle série "Lulu". 

La BD cher pays de mon enfance relate une enquête de Collombat et Davodeau sur le SAC, le Service d'Action Civique. 

Il y est d'abord question de l'assassinat du juge Renaud à Lyon le 3 juillet 1975, ancien résistant passé par la justice coloniale. Ce juge à poigne, flamboyant et anti-conformiste, enquêtait sur le casse du siècle de l'hôtel des Postes de Strasbourg le 30 juin 1971 (un butin de 11 millions de francs, soit 1,8 millions d'euros) par une équipe de la pègre lyonnaise liée au Service d'Action Civique, casse qui aurait pu servir à financer l'UDR, le parti de droite gaulliste. Ou au moins les activités du SAC, son service d'ordre et sa main armée. Le juge Renaud savait qu'il était sur un gros coup, qu'il risquait sa vie, il avait rendez-vous avec un ministre qui fut son supérieur dans la Résistance et en qui il avait confiance le lendemain. Pompidou avec son ministre de l'intérieur Marcellin voulaient neutraliser le SAC. Il y avait péril en la demeure et le juge a été abattu. L'enquête et la procédure judiciaire ont été opportunément encadrées pour ne pas mettre en oeuvre les liens du grand banditisme avec la droite institutionnelle et poser la question du financement du parti gaulliste et de ses liens avec la mafia. Quand le juge Fenech reprend l'instruction sur la mort du juge Renaud, elle aboutit aussi à un non-lieu. Pourtant, les assassins présumés du juge Renaud étaient connus, le réalisateur Yves Boisset a même fait un film à St Etienne sur cette affaire très peu de temps après avec Patrick Dewaere - "Le juge Fayard", ce qui lui a valu d'être menacé, lui et ses enfants, des enfants qu'il a dû cacher en Irlande dans une ferme fortifiée de l'IRA pour qu'ils ne risquent pas d'être abattus par des truands liés au SAC. 

Le SAC, Service d'action civique, était une association de loi 1901, constituée à l'origine de gaullistes, anciens résistants pour certains, qui voulaient accompagner le retour de de Gaulle au pouvoir - le quasi coup d'Etat de 1958 - pour un Etat fort pendant la guerre d'Algérie (et pour l'Algérie française à l'époque) et face à la menace "rouge" et décolonisatrice, et qui ont ensuite surtout mené, par fidélité à de Gaulle et leurs nouvelles positions de pouvoir dans l'Etat, la guerre civile qui ne disaient pas sans nom avec l'OAS, avec des enlèvements, des tortures, des disparitions de chaque côté. Après avoir aussi mené des opérations spéciales en Angérie contre le FLN, peut-être pas étranger par exemple à la disparition de Ben Barka.

Ce véritable "état dans l'état" était dirigé par Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de De Gaulle, Monsieur Françafrique. Charles Pasqua était le n°2. Il était constitué par des anciens résistants de droite, des voyous qui voulaient se rapprocher du pouvoir pour continuer leurs affaires tranquillement, des truands liés aux jeux d'argent, à la drogue, à la prostitution, au trafic d'armes, le racket, à Marseille, en Corse, à Lyon, à Paris. Le SAC offrait ses services aux patrons au moment des conflits sociaux pour casser les grèves et les communistes, l'ennemi par excellence. Il protégeait les colleurs d'affiche de la droite, de l'UDR, puis du RPR. Il alimentait en fonds secrets les campagnes politiques du parti gaulliste. Il pouvait mener des opérations criminelles et secrètes à l'étranger pour des objectifs politiques, notamment en Afrique ou derrière le rideau de fer. 

Ni Pompidou, ni Giscard, n'étaient organiquement liés au SAC mais ils ont dû composer avec cet "état dans l'état", cette institution occulte puissante qui comptait dans ses rangs bon nombre de policiers, d'officiers des renseignements généraux, de préfets, de hauts fonctionnaires, des juges administratifs, et bien sûr des malfrats qui pour certains avaient des mandats politiques, comme Marcel Francisci, patron du parti gaulliste en Corse, conseiller général, membre du SAC, un des gros bonnets du milieu sur lequel enquêta le journaliste James Sarrazin dans "M...comme milieu", ce qui lui valut d'être menacé de mort. Ni Pompidou, ni Giscard n'allèrent au bout d'un démantèlement du SAC car, également, ils en avaient peur, l'organisation n'hésitant pas à pratiquer les attentats ciblés. C'est cet état profond qui porta l'ascension de Jacques Chirac, l'héritier. Toute une partie de l'argent du SAC et donc de la droite "gaulliste" transitait par la mafia belge, et notamment par Maurice Boucart, ancien collaborateur des nazis, mort d'un troublant accident de voiture alors que la presse d'investigation belge, plus "libre" de mettre en cause les liens entre la politique française, la police et la pègre, avait commencé à remonter la filière. Dans les années 70 et 80, beaucoup de victimes du SAC seront des membres du SAC eux-mêmes: tellement d'argent et de secrets d'Etat en jeu... 

"C'était quoi le SAC? dit le BD de Davodeau et Collombat à un moment donné (p 117)... Le SAC, c'était cette zone grise de la Ve République dont on n'aime pas vraiment se souvenir. Le temps a passé. Mais de nombreux membres du personnel politique français, d'une façon ou d'une autre, ont été formés par cette histoire et y ont gardé des attaches, plus ou moins avouées. Le gaullisme de la seconde guerre mondiale, celui de la guerre d'Algérie, celui de 1968, et ce qu'il est devenu après l'alternance de 1981 portent en eux l'histoire du sac. Et maintenant au XXI e siècle? La mémoire du gaullisme est célébrée par la "fondation Charles de Gaulle". Ses bureaux occupent l'ancien siège parisien du SAC. En 2015, son président est Jacques Godfrain qui fut, on l'a vu, trésorier du SAC. Sûrement une coïncidence."    

Pour la plupart des Français, en 1981, le SAC fait son entrée dans la lumière de la pire des manières qui soit, avec la tuerie d'Auriol, l'assassinat sauvage de Jacques Massié, chef de la section marseillaise du SAC soupçonné de vouloir se rapprocher du nouveau pouvoir socialiste, de sa femme, de son fils de 8 ans, de ses beaux-parents et d'un ami. C'en est trop, le pouvoir socialiste trouve là une justification et un encouragement pour s'attaquer à cette organisation politique mafieuse et dangereuse à travers la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire. Benoît Collombat et Etienne Davodeau, en étudiant les audiences de cette commission d'enquête, se sont d'ailleurs aperçus que les archives liés au SAC concernant les liens avec l'assassinat du juge Renaud et le casse de l'hôtel des postes de Strasbourg sont toujours inaccessibles, jusqu'en 2058, pour les chercheurs... 

L'action du SAC a aussi été importante sur le terrain de la répression du mouvement syndical et social. En 68, les hommes du SAC enlèvent et interrogent des étudiants manifestants, en les intimidant. "De véritables "milices patronales", nous rappellent Collombat et Davodeau, sont mises en place dans les entreprises afin de contrer l'influence de la CGT et de la CFDT, jugées trop "gauchistes". Il s'agit de maintenir la "paix sociale" à n'importe quel prix: surveillance des salariés, menaces, intimidations, tabassages... Ces "syndicats maison" sont soutenus par un patronat de choc qui craint un nouveau mai 68, et par des hommes de l'ombre, comme Georges Albertini, un ancien collabo, proche des milieux gaullistes, qui est à la tête d'une multitude d'officines anticommunistes. Ces milices patronales recrutent des gros bras du SAC, bien sûr, mais aussi chez les truands, chez les mercenaires, et même chez d'anciens membres de l'OAS. Tout ce petit monde se retrouve dans les usines pour faire le coup de poing. Le syndicat emblématique de ces "années SAC" est la CFT (Confédération Française du Travail) rebaptisé CSL (confédération des syndicats libres) en 1977, ce "syndicat patronal" est omniprésent dans l'industrie automobile".

Dans la BD de Collombat et Davodeau, des syndicalistes CGT de l'usine automobile de Poissy, à 30 km à l'ouest de Paris, aujourd'hui appartenant au groupe PSA, mais qui fut FORD, SIMCA, Talbot, puis Peugeot, témoignent du fait qu'au début des années 60, l'adhésion à la CGT ne pouvait qu'être clandestine - sinon, le patron, admirateur de Mussolini, employant des mouchards et des nervis infiltrés dans le personnel, faisant la promotion du syndicat patronal maison et combattant les syndicalistes de lutte, aurait viré les ouvriers. Les nervis témoigne le mécanicien ajusteur CGT Joseph Tréhel, qui fut ensuite maire de Poissy, puis conseiller régional communiste, c'était une "sorte d'unité spéciale", travaillant avec des anciens d'Indochine et des membres du SAC, qui de temps en temps quitter la boîte pour une mission spéciale: coller des affiches pour le parti gaulliste, faire le service d'ordre d'un meeting, escorter des personnalités, faire le coup de poing contre les syndicats ouvriers. Après mai 68 et les accords de Grenelle, la CGT obtient enfin le droit de distribuer des tracts devant l'usine, mais ces "nervis" anti-communistes à la solde du patron et plus ou moins mercenaires les intimident et parfois les frappent (la BD fait référence à un film documentaire, "L'agression", filmé par le réalisateur Paul Seban lors d'une distribution de tract de la CGT à l'usine automobile de Poissy, conservé au fonds audiovisuel du parti communiste), cherchent à les faire virer, enquêtent sur eux jusque dans leurs résidences privées, leurs immeubles. Peugeot finançait directement le RPR, imprimait ses tracts, et le noyau dur de la CSL, le syndicat jaune acquis aux intérêts du patron, et qui faisait le coup de poing contre les ouvriers membres de la CGT, était constitué de membres du SAC. C'était l'époque où ces syndicats patronaux faisaient appel à des sociétés d'intérim truffées de mercenaires, de gangsters, d'anciens membres de l'OAS. Où la police travaillait pour la droite et le SAC à faire les poubelles des syndicats pour les surveiller (témoignage d'un ancien responsable, de gauche, des renseignements généraux). A l'usine Peugeot de St Etienne, les directeurs du personnel, des anciens militaires, proches de l'extrême-droite, font intervenir 70 mercenaires en treillis armés de matraque et de chaînes pour briser une occupation d'usine. On est en 73. Un ancien de Framatome qui construit des centrales nucléaires racontent aussi comment les délégués du personnel CFDT (la CFDT de l'époque avait une culture de lutte et était de gauche) et CGT étaient harcelés salement par des fausses annonces, diffamations, montages avec leurs photos, par des membres du syndicat jaune liés au SAC.  

Benoît Collombat voit aussi la trace du SAC dans l'assassinat (et non le suicide) du ministre Robert Boulin le 29 octobre 1979, membre du RPR, gaulliste social, maire de Libourne, ancien résistant du réseau Navarre, adversaire politique à droite de Chirac et Peyrefitte, ce dernier membre du SAC, et son concurrent pour Matignon, lié à Chaban-Delmas. L'enquête saisie par le procureur Louis Bruno Charlet, "une barbouze judiciaire" selon un ancien flic, lié au SAC et aux services secrets, aurait été conduite de manière à éliminer tous les éléments contredisant la thèse officielle du suicide. Le procureur Charlet est mort ensuite lui aussi d'un accident de voiture. Il se serait endormi au volant...  La contre-enquête de Collombat, dont il a fait un livre autonome, est glaçante sur les complicités d'Etat, policières et judiciaires, de la dissimulation d'un assassinat. Robert Boulin a été retrouvé à genou, la tête dans un étang peu profond, mais il n'est pas mort dans cette position. Son visage portait des traces de coup que le maquillage post-mortem n'a pas réussi à dissimuler. L'assassinat est connu de plusieurs membres éminents de la droite, Chaban, Achile Peretti, le maire de Neuilly, Olivier Guichard, qui font tous bouche cousue par peur. Boulin, à qui a un proche de Focart a vendu un terrain dans le sud dans des conditions douteuses qui lui valent une campagne de presse à charge, connaît des choses sur les trafics de la Françafrique et de Focard, au service du clan Chirac: Elf, le Gabon, les malettes de billets entre Libreville et Paris, l'argent sale, les comptes en Suisse. Il peut servir la réélection de Giscard contre Chirac. Après l'assassinat, Achille Peretti, proche de Pasqua, qui a lancé la carrière de Sarkozy, essaie de faire taire la femme de Boulin, de l'acheter. Ses tentatives ont été entendues par le kiné de Boulin au domicile de Mme Boulin, et même enregistrées. Un journaliste de TF1, Jacques Collet, relance médiatiquement l'affaire Boulin en 1983 en évoquant l'hypothèse de l'assassinat - Colette Boulin lui confie l'enregistrement de la conversation avec Achile Perreti où celui-ci cherchait à faire chantage sur elle. Jacques Collet ne tarde pas à faire l'objet de pression de la part du clan chiraquien, lié à la Françafrique, et de menaces et tentatives d'intimidation. Il lâche l'affaire et part travailler comme correspondant en Jordanie. Le journaliste du Monde James Sarrazin est lui aussi menacé, suivi et intimidé alors qu'il enquête sur l'affaire Boulin. Bernard Fonfrède, assistant parlementaire de Gérard César, le député suppléant de Robert Boulin à Libourne, qui détruisit les archives de Boulin au ministère du travail avec des membres du SAC à la demande de Gérard César et témoigna sur les dossiers qu'il avait entrevus en 2003 au micro de France Inter et de Benoît Collombat fut victime d'une agression qui faillit le tuer et le plongea dans le coma suite à une intrusion chez lui. 

Pour écrire cette BD palpitante et terrible sur l'histoire secrète de la Ve République et de la droite, Benoît Collombat et Davodeau ont interrogé des policiers, des juges, des journalistes, des politiques, des syndicalistes, des militants de droite, d'extrême-droite et de gauches, des proches d'anciens responsables du SAC et des membres de la famille Boulin et de la famille Renaud, soit des deux victimes les plus connus de ces barbouzes du gaullisme.             

               

  

 

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 06:24
"Le militaire: une histoire française". Un livre de réflexion de Claude Serfati à lire

Un sujet très important, et pourtant peut abordé......

Claude Serfati

Le militaire

Une histoire française

En France, l’armée joue un rôle essentiel depuis des siècles. Et bien que tous les États démocratiques contemporains trouvent leur origine et leur fonde­ment dans le monopole de la violence légitime, la Ve République a donné à l’institution militaire une place sans équivalent dans aucune autre démocratie et qui n’a cessé de se renforcer au cours des dernières décennies, quels que soient les partis au pouvoir.

Depuis 1991, les armées françaises ont mené sous des modalités diverses 111 opérations à l’extérieur de nos frontières, dont 25 pour la seule année 2015. L’activisme militaire serait-il une « passion fran­çaise », comme l’ont récemment suggéré les auteurs d’un rapport parlementaire ? Il est en tout cas évident que cet interventionnisme massif va bien au-delà des « guerres des présidents », que ses racines sont bien plus profondes et qu’il rend encore plus assourdissant le consensus par le silence qui submerge la société française.

Cet ouvrage souhaite fournir des éléments de réflexion à celles et ceux qui veulent comprendre les fondements du militarisme français et les raisons de son amplification au cours des dernières années. Il examine la place du militaire et de l’industrie de l’armement en France de l’époque de l’impérialisme à aujourd’hui, l’existence continuée de la Françafrique, et enfin le lien entre le regain militariste et le dispositif sécuritaire déployé sur le territoire depuis les attentats de 2015.

Claude Serfati

Claude Serfati est économiste, spécialiste de l’industrie et de l’innovation. Chercheur associé à l’Institut de Recherche économique et sociale et maître de conférence à l’Université Versailles-Saint-Quentin, il a notamment publié L’Industrie française de défense (2014) et La Mondialisation armée (2001).

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