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13 juin 2020 6 13 /06 /juin /2020 05:27
Littérature, L'Odyssée sans retour d'Asli Erdogan, Sophie Joubert, L'Humanité - 11 juin 2020
Jeudi, 11 Juin, 2020
Littérature. L’odyssée sans retour d’Asli Erdogan

Poursuivie pendant quatre ans par la justice turque, la romancière et journaliste a été acquittée le 14 février dernier. Requiem pour une ville perdue, un recueil en prose poétique hanté par la mort, la solitude et la perte, vient de paraître.

 

C’est une femme seule, qui marche dans les ruelles de Galata, un faubourg d’Istanbul peuplé d’estropiés, de chats errants et de fantômes. C’est une femme seule, à sa fenêtre ou derrière la lucarne d’un toit, qui regarde les lumières d’une ville labyrinthique, matrice dont le souvenir s’éloigne. Qu’attend-elle, qui fuit-elle ? Qui sont ces cohortes de femmes en pleurs au visage couleur de cendre, « citadines assassinées, mises en pièces à force de crimes qui ne pèsent rien », qu’elle rejoindra dans la cave d’un palais qui ressemble à une prison ? Recueil de poèmes en prose, Requiem pour une ville perdue est une longue errance sans retour possible, la quête de soi d’une écrivaine qui scrute son visage, caché derrière des masques. « C’est une odyssée, mais Ithaque est perdue. Pour les femmes, il n’y a pas d’Ithaque », confiait l’écrivaine en exil à l’Humanité, en février dernier, à la veille du verdict de son procès.

Des mythes à l’intime

Paru en Turquie en 2009, ce livre est assez différent des romans et chroniques (Le silence même n'est plus à toi) qu’on a pu lire jusqu’ici. Rarement elle se sera autant dévoilée, même si la forme poétique laisse la place aux multiples interprétations, osant l’écriture à la première personne du (féminin) singulier. On retrouve dans ces textes au lyrisme tenu, où coule le sang des mythes, des thèmes ou des signes présents dans ses romans : le coquillage fétiche (l'Homme-coquillage), la pierre froide et les murs qui enferment (le Bâtiment de pierre), la solitude et le sentiment d’être en marge, d’errer dans un entre-deux. « Mais je suis là, entre hier et demain (…). Entre mon vrai visage et son image imprimée sur le verre, entre le temps et l’absence, entre les mots et ce qu’on tait toujours », écrit Asli Erdogan. Cet « entre », c’est aussi le territoire incertain entre la vie et la mort, si familière, la tension entre des pulsions antagonistes, l’union des contraires.

Loin dans les souvenirs

Livre nocturne, irrigué par le Livre des morts égyptien, Requiem pour une ville perdue est placé sous le signe du double, de Janus, le dieu aux deux visages, de Dionysos et d’Osiris, qui portent toujours un masque. Ainsi Özgür (« libre », en turc), une héroïne au genre ambigu, Orphée au féminin qui se retourne en remontant des Enfers, gagne-t-elle sa liberté quand elle prend conscience d’être mortelle. « Écrire, par conséquent, c’est toujours devoir porter le masque pour affronter la mort », écrit Asli Erdogan dans les Masques de Narcisse, un texte introspectif en treize points, qui interroge l’origine de l’écriture. Dans Lettres d’adieu, où l’on devine une tentative de suicide, elle fait le récit des nuits fiévreuses où les mots se fraient douloureusement un passage et « tombent à la renverse dans le désert blanc, vaincus par le silence » avant que le matin ne tombe comme un couperet. Fouillant loin dans ses souvenirs, elle exhume l’image d’une petite fille de 3 ou 4 ans, s’emparant chaque jour d’un livre qu’elle « lit » pour convoquer ensuite des voix et s’inventer des histoires dans la solitude de sa chambre. Forcée par sa grand-mère à avouer qu’elle ne sait pas vraiment lire, l’enfant dessine alors un oiseau sans ailes qui s’envole par le seul pouvoir des mots. De l’enfance émerge la figure récurrente de la mère, consolatrice et inquiétante, qui brise dans son poing trois statuettes de femmes laissées en cadeau par l’homme sans nom qui a quitté sa fille.

Donner une voix aux démunis et aux vaincus

Écrire, pour Asli Erdogan, c’est gratter ses plaies, creuser la perte, la séparation, l’incomplétude. C’est aussi aller vers l’Autre, tous les autres, les démunis et les vaincus, faire entendre « le pas lourd des condamnés dans leur cellule, des insomniaques dans leur chambre, le pas léger des cambrioleurs, le murmure des prières sans réponse, le chuintement des incendies au loin, le froissement des lettres qui n’ont pas été écrites ». À tous ceux-là, elle donne sa voix, comme un écho qui résonne à l’infini.

                                                                                                                                   

Requiem pour une ville perdue, d’Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, est publié chez Actes Sud (144 pages, 17 euros, 12,99 euros en version numérique).

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 15:02
Pourquoi l'écrivain Luc Blanvillain soutient Morlaix Ensemble
Pourquoi l'écrivain Luc Blanvillain soutient Morlaix Ensemble
Pourquoi l'écrivain Luc Blanvillain soutient Morlaix Ensemble

Luc Blanvillain est un écrivain morlaisien, un styliste à l'ironie et l'humour désopilants, auteur de romans adultes et romans jeunesse.

Son dernier roman, Le répondeur (Quidam, 2019), était dans la sélection du prix du roman du Festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo et a fait l'objet de critiques très élogieuses dans la presse nationale. Il a écrit aussi Nos âmes seules (2015, Plon). Autres ouvrages écrits par Luc Blanvillain:

  • Olaf chez les Langre (2008), Quespire éditeur.
  • Crimes et jeans slim (2010), Quespire éditeur et Le Livre de Poche jeunesse, 2013.
  • Une histoire de fous (2011), Milan poche Junior.
  • Un amour de geek (2011), Plon jeunesse et Le Livre de Poche jeunesse, 2013.
  • Opération Gerfaut (2012), Quespire éditeur.
  • Cupidon Power (2013), L’École des Loisirs, médium.
  • Le Démon des brumes (2013), Seuil jeunesse.
  • Dans le cœur d’Alice (2013), Hachette, collection Bloom et Le Livre de Poche jeunesse, 2015.
  • Wi-fi génie (2014), Scrineo.
  • Journal d'un nul débutant (2014), L'école des Loisirs.
  • Mes parents sont dans ma classe (2015), L'école des loisirs.
  • La nébuleuse Alma (2016), L'école des loisirs.
  • Le monde selon Walden (2016), Scrineo.
  • L'incroyable voyage de M. Fogg (2017), Hachette.
  • Mon stress monstre (2017), L'école des loisirs.
  • Roméo Moustique sympathique (2017), Poulpe Fictions.
  • Le grand fauve (2018), L'école des loisirs.

Dans cette expression, il nous fait l'honneur et le plaisir d'apporter son soutien à la liste "Morlaix Ensemble":

 

"Bridant à contrecœur mon impétueuse modestie, je me vois contraint, avant Morlaix, d’évoquer ma personne.

J’ai cette chance d’écrire des livres, principalement pour les jeunes. Et quand on écrit des livres, activité hautement recommandable et stimulante, on se voit presque aussitôt convié ici ou là, pour en causer devant des gens. C’est ainsi qu’il m’est souvent donné d’aller dans presque tous les quatre coins de France où j’annonce d’emblée que j’habite près de Morlaix.

Et là, je vous le jure, une puissante émotion s’empare toujours de l’assistance. Des voix s’élèvent pour évoquer la riante cité bretonne. Tel comédien célèbre, fendant la foule pour atteindre le buffet, m’avoue au passage qu’il y a pris naissance, tel autre qu’il y a connu l’âme sœur, à la faveur subreptice d’un frôlement sensuel dans le feu d’une gavotte. Telle ministre, fourrageant rêveusement sa blonde crinière se souvient des roseurs dont l’éternel soleil morlaisien a teinté ses galbes adolescents.

Tout le monde connaît Morlaix, son histoire, on sait qu’y fut lancé l’appel du 18 juin, que s’y déroula la bataille d’Arcole, que Jeanne d’Arc y entendit ses voix, et qu’elles parlaient breton.

Morlaix, j’en pris conscience au cours de mes voyages, est donc la véritable capitale spirituelle, morale, sentimentale de notre beau pays et son aura s’étend bien au-delà des frontières. Un exemple : quitte à froisser mon humilité maniaque, je me dois de révéler que l’un de mes ouvrages pour la jeunesse, subtilement intitulé Wifi-génie (éditions Scrineo, en vente partout pour une somme dérisoire) se déroule précisément… à Morlaix et qu’il fut traduit en Corée où il connaît, comme tous mes livres, un succès phénoménal. Ce qui revient à dire que les jeunes Coréens n’ignorent rien des venelles, du marché, du viaduc de Morlaix. On est donc en droit de penser que le nom de notre belle ville, joliment modulé, ponctue probablement, en Asie, la plupart des conversations.

Tout cela est bel et bon mais, demanderez-vous, mise à part ma ferveur morlaisienne, de quelle légitimité puis-je me prévaloir pour soutenir la liste « Morlaix Ensemble », moi qui suis arrivé en Bretagne par hasard, qui n’y vis que depuis une douzaine d’années, qui n’y ai fait qu’un enfant ?

C’est que j’ai eu, à la faveur de nombreuses conversations avec certaines des têtes de cette liste, l’occasion de constater qu’elles étaient animées de beaux projets pour la ville, qu’elles avaient la ferme intention de lui insuffler une énergie nouvelle, qu’elles avaient des idées d’avenir.

Et l’avenir, surtout par les temps qui courent, on en a bien besoin".

Lire aussi:

Roman - Le répondeur de Luc Blanvillain - L'histoire d'un double qui ne perd jamais le fil, par Muriel Steinmetz, L'Humanité, 2 janvier 2020

Pourquoi Lucienne Nayet soutient Morlaix Ensemble

Pourquoi Anne Cousin soutient l'équipe de Morlaix Ensemble: Morlaix Ensemble c’est oui.

Pourquoi Jean-Claude Breton soutient Morlaix Ensemble dans les municipales à Morlaix

Pourquoi Glenn Le Saoût soutient Morlaix Ensemble

Ils s'engagent avec Morlaix Ensemble: Maha Hassan, écrivaine

Pourquoi Guy Tandé soutient Morlaix Ensemble

Pourquoi l'écrivain Luc Blanvillain soutient Morlaix Ensemble
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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 19:15
Guy Darol

Guy Darol

Guy Darol est écrivain, poète, critique, chroniqueur musical et littéraire (Libération, Magazine Littéraire, Jazz Magazine, Le Magazine des livres...). C'est un des grands spécialistes français de Frank Zappa et de la musique noire américaine et de la contre-culture américaine.

Son dernier livre, d'une criante actualité après le nouveau crime raciste aux Etats-Unis ayant causé la mort de George Floyd, et une vague d'indignation dans le pays et le monde entier, Wattstax, revient sur le Woodstock des Africains-Américains. Le dimanche 20 août 1972, le festival Wattstax commémorait le septième anniversaire de la révolte de Watts. À l'initiative du label Stax spécialisé dans la soul music et le funk, qui a notamment fait connaître Otis Redding, cet événement réunissant plus de 110 000 personnes à Los Angeles, le triomphe de la fierté noire après des décennies d'oppression. Un chapitre des grandes musiques noires enrichi par le récit des faits qui ont précédé Wattstax : l'enchaînement des actes racistes, l'avènement du Black Power et de la soul en version Stax.

Guy Darol, bien connu des Morlaisiens, a fait l'honneur et l'immense plaisir à la liste Morlaix Ensemble de lui apporter son soutien pour réenchanter Morlaix à partir du 28 juin prochain.

" L’éblouissement quand j’avais 14 ans, en visite avec mes parents chez mon oncle Armel, venant de Ménéac, là-bas dans les collines du Méné. Il habitait Plourin et voulait nous faire découvrir le pays. Un matin, embarqué dans sa 404 couleur algues brunes, nous partîmes vers Carantec par de petites routes qui donnaient à cette sortie un air d’expédition. Nous allions voir la mer. Nous la vîmes de si près que j’en restai peau rouge,  quelques jours. De retour par la ville de Morlaix que nous n’avions pas encore abordé, car c’était le morceau de choix, la perle de ce séjour qui devait finir en beauté, j’éprouvai un éblouissement.

J’ai 66 ans aujourd’hui. Quoi, déjà ! Et je me revois, c’était hier évidemment, abordant le viaduc. Ses voûtes magistrales, sa hauteur de cathédrale gothique avaient touché mon cœur. Si puissamment, vraiment, que je me suis dit, petit homme de 14 ans, Guy, c’est là que tu vivras plus tard. Ce « plus tard », je n’ai eu de cesse de le guetter, de le caresser du regard intérieur, de l’espérer en somme comme on espère le paradis. Ce qui a fini par arriver, c’est la grande décision de quitter une ville tentaculaire pour rejoindre l’oasis, la beauté, le paradis rêvé. Et je ne fus pas déçu, la trentaine venue, cherchant une maison, de trouver près de Morlaix, le lieu de vie, presque de revie qui allait tout changer. J’écrivais, je me mis à écrire plus, et mieux me semble-t-il. Je devins père. Je rencontrai la femme de ma vie. Tout était amicalité. Morlaix était cette ville d’art et de rencontres au gré des rues, de son marché, alors couvert, de ses commerces alors nombreux qui ne nécessitaient pas de se rendre trop loin, en périphérie, pour s’approvisionner.  

C’était le temps où la ville répondait à toutes les attentes, donnait même un peu plus, beaucoup plus : la surprise, l’étonnement, la joie d’y revenir quand on en était éloigné et frustré. Ce qui en faisait un but, une espérance. On allait à Morlaix pour y saisir une chance. Au fil des ans, ces derniers ans au fait, j’ai vu la ville s’assoupir, s’endormir presque tragiquement. Allait-elle mourir comme un être frappé par le grand âge ? Non, ça ne se pouvait pas. Une ville comme Morlaix pouvait mordre à la rigueur mais mourir, jamais. Je constatai cependant la fin d’un monde. Des commerces fermés, des rues qui ressemblaient de plus en plus à un monde d’après-guerre. Le centre-ville serait bientôt un cœur manquant cruellement d’oxygène.

Il était facile de comprendre que tout cela n’était pas le résultat du hasard ou du destin si vous voulez. La fatalité quoi ! Les villes moyennes, comme les civilisations, seraient mortelles pour reprendre les mots de Paul Valéry. Bien sûr que non. À l’impossible nous sommes tenus, à la transformation nous pouvons contribuer. Après tout, nous y avons droit. On mérite cette ville, l’enchantement de cette ville, l’éblouissement encore. Pour cela, il faut autrement voter, appeler de ses vœux le changement, ensemble, tous ensemble, pour que Morlaix ne soit plus morte. Pour que Morlaix vive. Pour continuer de rêver".

 

Guy Darol, 1er juin 2020 

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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 07:28
Cent ans du parti communiste français - Commandez le livre du centenaire au Cherche-Midi coordonné par Guillaume Roubaud-Quashie avec le concours de Valère Staraselski

Alors qu’on claironnait la « fin de l’histoire » il y a trente ans, voici que le capitalisme suscite aujourd’hui bien plus d’un doute. La conscience très croissante des périls environnementaux pose dans de nombreuses têtes la question de la possibilité de sa conciliation avec la pérennité d’une vie humaine sur Terre.

Pour autant, l’alternative au capitalisme n’apparaît pas réglée pour une immense majorité de personnes. En particulier, le communisme continue de pâtir d’un déficit d’image et de crédibilité comme perspective souhaitable et souhaitée, possible et active de dépassement du capitalisme.

Le centenaire est ainsi l’occasion de poser en grand la question de l’actualité et de la pertinence du communisme face aux enjeux contemporains. Oui, le communisme est le parti de l’émancipation de notre temps, affrontant toutes les aliénations et proposant un chemin d’humanité dans ce monde que les pilotes capitalistes mènent à l’abîme.

Les enjeux proprement mémoriels existent bien sûr également et pèsent plus lourd qu’on ne le pense dans la bataille d’idées. Selon qu’on imagine le passé comme ceci ou comme cela (avec des communistes utiles et efficaces ou criminels et sans effet ; avec des conquêtes sociales présentes perçues comme le fruit de mobilisations populaires ou de la générosité de quelque grand homme…), on se place dans le présent et on se projette dans l’avenir bien différemment…

Le passé ne suffit pas, bien sûr, car on peut estimer que ce qui fut bon et vrai hier ne l’est plus aujourd’hui, mais il demeure un enjeu important dans la lutte politique présente. L’adversaire de classe ne se prive d’ailleurs pas d’attaquer sur ce terrain…

À nous, dans les fédérations, dans les sections, dans les cellules, de faire de ce centenaire un grand moment de rayonnement et de renforcement du PCF, allant bien au-delà des seuls rangs militants. Abordons ce centenaire avec l’ambition de nous adresser au très grand nombre pour, ensemble, entrer dans un nouveau siècle de combats communistes.

Guillaume Roubaud-Quashie Membre du comité exécutif national, chargé de la coordination du centenaire du PCF

 

Le livre du centenaire : Cent ans de Parti communiste français

Cherche-Midi, 220 pages, 24X26 cm. Préface de Fabien Roussel ; postface de Claude Mazauric.

PRECOMMANDE DISPONIBLE. Sortie : automne 2020.

Une trentaine de jeunes historiens, politistes, sociologues, proposent, année par année, un regard sur les communistes français. À destination des militants comme du grand public, le livre, richement illustré, permet de redécouvrir les combats et les réalisations d’hier, l’actualité d’un projet.

Prix public TTC : 25 €. Précommande jusqu’au 31juillet : 20 € (et 3€ de frais de port).

Commandes et chèques (à l’ordre du Cherche-Midi) à adresser à Centenaire du PCF – 2, place du Colonel-Fabien 75019 Paris.

Pour le succès du centenaire et donner de la force au combat communiste, la souscription reste précieuse et nécessaire. Nous pouvons la proposer largement autour de nous. https://souscription.pcf.fr/


N.B. : pour les commandes fédérales groupées, des réductions sont possibles. Merci de vous rapprocher de nous en écrivant à centenaire@pcf.fr

Cent ans du parti communiste français - Commandez le livre du centenaire au Cherche-Midi coordonné par Guillaume Roubaud-Quashie avec le concours de Valère Staraselski
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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 12:54
Littérature soviétique - Le Docteur Jivago,  le chef d'oeuvre puissant, amer et sulfureux du poète Pasternak
Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa, le modèle de l'inoubliable Lara, la maîtresse de Ioura Jivago

Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa, le modèle de l'inoubliable Lara, la maîtresse de Ioura Jivago

"Ioura marchait seul, dépassait les autres et s'arrêtait parfois pour les attendre. En réponse à la dévastation que la mort avait laissée dans ce groupe qui le suivait à pas lents, un mouvement impérieux comme celui de l'eau qui s'enfonce en creusant ses tourbillons le portait à rêver et à penser, à s'acharner sur des formes, à créer de la beauté. Plus clairement que jamais, il voyait maintenant que l'art, toujours et sans trêve, a deux préoccupations. Il médite inlassablement sur la mort et par là, inlassablement il crée la vie. Le grand art, l'art véritable, celui qui s'appelle l'Apocalypse et celui qui la complète".

(Le Docteur Jivago, fin de la troisième partie).

"Le langage, patrie et réceptacle de la beauté et du sens, se met lui-même à penser et à parler pour la résonance extérieure et sensible, mais par l'impétuosité de son mouvement intérieur. Pareil à la masse roulante d'un fleuve dont le courant polit les pierres du fond et actionne les roues des moulins, le flux du langage, de lui-même, et par ses propres lois, crée en chemin, et comme au passage, la mesure, la rime, et mille autres formes, mille autres figures encore plus importantes, mais jusqu'ici inconnues, inexplorées et sans nom"

(Le Docteur Jivago, quatorzième partie)

 

C'est l'histoire d'un roman fleuve embrassant et embrasant l'histoire russe de la première moitié du XXe siècle, une histoire à la fois grandiose, violente et tragique que l'auteur a vécu en témoin et acteur, publié une première fois en 1957, d'abord en Italie, qui vaudra à son auteur le Prix Nobel de littérature en 1958, deux ans avant sa mort, à 70 ans, et qui ne put paradoxalement n'être publié en URSS qu'en 1985 avec la pérestroïka. En novembre 1985, la publication du Docteur Jivago en URSS fut considérée comme l’un des premiers signes d’ouverture de Mikhaïl Gorbatchev. Le 23 octobre 1958, quand le prix Nobel de littérature est décerné par l’académie suédoise à Boris Pasternak, les autorités soviétiques dénoncent une nouvelle provocation de l’Occident. Radio Moscou qualifie l’attribution de la prestigieuse récompense d’acte politique dirigé contre l’État soviétique. La Russie krouchtchévienne n’a pas rompu complètement avec les pratiques de l’ère stalinienne. Krouchtchev dénonce sur le moment, inspiré par des écrivains, ennemis de Pasternak ou intrigants voulant apparaître comme orthodoxes, un des plus grands romans de l'extraordinaire lignée littéraire russe, consacrée par l'académie Nobel l'année suivante. Pourtant, plus tard, après avoir lu le Docteur Jivago en entier, Khrouchtchev déclara que ce roman n’était pas antisoviétique. Pasternak fait l’amère expérience de la mise à l'écart. Il se voit exclu de l’Union des écrivains; une campagne de presse d’une rare violence le conduit à refuser le prix. Les critiques reprochaient à Pasternak de présenter favorablement dans le "Docteur Jivago", même si des personnages bolcheviques nobles y sont aussi représentés, une intelligentsia bourgeoise et individualiste, d'ignorer le rôle du peuple, enfin de multiplier les références au Christ dans les poèmes qu'il attribuait à Jivago. Le « rejet de la révolution socialiste » était au cœur des accusations. Seule sa notoriété lui permet d’échapper à l’exil. Spolié de ses droits d’auteur et privé de toutes ressources matérielles, ses conditions de vie se détériorent sensiblement. L’arbitraire des mesures répressives s’étend à ses proches qui endureront la vindicte du régime bien après son décès. C’est un homme fatigué, littéralement usé par les épreuves, qui s’éteint en 1960 des suites d’un cancer. Boris Pasternak meurt en disgrâce. Pourtant la foule se presse à ses obsèques. Ils seront nombreux pour reprendre le flambeau de la résistance face à l’oppression, rendant ainsi hommage à l’exigence morale et au courage de l’écrivain. La figure du dissident était née. Les écrivains Andréï Siniavski et Iouli Daniel portent le cercueil de Pasternak, ils seront condamnés à 7 et 5 ans de camps de contration par Brejnev en 1966 et Aragon prendra leur défense dans "L'Humanité", avec l'accord de Waleck-Rochet. Aragon était celui qui avait le plus œuvré pour faire connaître en France la littérature soviétique. Il continuera d’ailleurs, dirigeant chez Gallimard une collection « Littérature soviétique », dans laquelle sont publiés des écrivains aux talents les plus divers : Pasternak, Cholokhov, Bek, Paoustovski…

On sort de la lecture du "Docteur Jivago" de Boris Pasternak bouleversé par la beauté et la puissance tragique d'une histoire d'amour et de souffrance d'un héros anachronique dans la violence de la Russie soviétique.  C'est une fresque dont les personnages très contrastés et peints dans le clair-obscur d'une vérité moins réaliste et psychologique que poétique et spirituelle, même secondaires, malgré les effets mélodramatiques, sont représentés par une telle intensité humaine, de la noblesse à la bassesse grotesque, qu'on peut les sentir vivre à côté de soi, tandis que la Russie - européenne et sibérienne, son âme, sa géographie et sa culture - sont d'une certaine façon le personnage principal de cette fresque qui la met aux prises avec la violence de l'histoire, la guerre avec le Japon, la première révolution russe "libérale" de 1905, la première guerre mondiale vue du front, la révolution bolchevique vue de Moscou, puis de l'Oural, guerre civile entre les rouges et les blancs et son cortège d'horreurs, d'exécutions et de représailles, puis la période de la NEP et du stalinisme, qui sont parcourues beaucoup plus rapidement, jusqu'à la grande guerre patriotique contre l'invasion allemande et nazie, qui apparaît comme un soulagement, une libération d'énergie et d'espoir pour les personnages de Pasternak qui s'engagent dans la mêlée après avoir été contraints de vivre comme suspects, potentiels condamnés, ou carrément déportés au goulag. 

Pasternak fait partie des sept grands poètes de la Russie communiste des années 20 et 30 avec Akhmatova, Tsvetaïeva, Maïakovski, Blok, Essenine, Mandelstam. Ce roman est écrit par un poète et cela se voit: on est loin du réalisme journalistique ou social même si l'ambition est de dire la "vérité" d'une époque à travers le point de vue d'un artiste et intellectuel d'abord enthousiasmé par la révolution, puis meurtri par elle et les puissances de destruction qu'elle a mises en branle. Le roman est habité par un souffle lyrique et romantique malgré la cruauté de la période représentée, révélée sans fard ni détours, avec un grand courage, par Pasternak: les descriptions qui sont faites des forêts et des arbres, de Moscou et des champs de la campagne russe, des ruisseaux et des routes, des paysages enneigés, des variations du climat, du jour et de la nuit, la présence muette des astres, de la lune et des étoiles, les odeurs, l'emprise charnelle de la vie et du monde, y sont pleines d'onirisme, de grâce et de sublime, faite d'images et de notations d'une précision surprenantes qui acquièrent leur propre nécessité.

Ioura Jivago est une sorte d'alter ego de Boris Pasternak.

Fils d'un peintre renommé et d'une musicienne, Boris Pasternak est né à Moscou en 1890 et mort à Peredelkino près de Moscou le 30 mai 1960. "Le Docteur Jivago", un roman embrassant 40 ans d'histoire russe marquée par les révolutions et les guerres, de 1903 à 1943, qui valut à son auteur le prix Nobel de littérature, est sa dernière grande œuvre.  Boris Pasternak vient d'une famille juive moscovite aisée, passant ses étés à Odessa, sur la Mer Noire. Sa famille fréquente Tolstoï, Rainer Maria Rilke, Lou Andreas-Salomé, la muse de Nietzsche, alors que Boris est encore enfant. Jeune, Boris Pasternak est néanmoins victime de la discrimination qui frappe les juifs en Russie: malgré sa brillante réussite aux examens, il est refusé en deuxième année au lycée de Moscou en raison d'un numérus clausus qui limite le nombre de juifs à 10 pour 345. En dépit du soutien du maire de Moscou, la règle discriminatoire l'empêche de poursuivre ses études dans une voie d'excellence. Il a dix ans. C'est à peu près l'âge de Gordon, fils d'avocat et futur ami du docteur Ioura Jivago, qui est témoin du suicide du père de Jivago, industriel noceur et alcoolique, qui a abandonné sa mère, dans un train alors qu'ils rentraient à Moscou. Pasternak caractérise le sentiment d'étrangeté au monde de la condition d'un juif en Russie à cette époque: 

" Dans les gares importantes, les voyageurs couraient au buffet comme des possédés, et le soleil couchant, derrière les arbres du jardin de la gare, éclairait leurs jambes et brillait sous les roues des wagons.

Pris à part, tous les mouvements de ce monde étaient froids et calculés; dans leur ensemble, ils étaient inconscients et enivrés par le vaste flux de la vie qui les unissait. Les gens peinaient et s'agitaient, mus par le mécanisme de leurs soucis particuliers. Mais ces mécanismes n'auraient pas fonctionné, s'ils n'avaient eu pour régulateur principal un sentiment d'insouciance suprême et fondamentale. Cette insouciance avait pour source la conscience d'une solidarité des existences humaines, la certitude qu'il existait entre elles une communication et le sentiment de bonheur que l'on éprouvait à pressentir que tout ce qui se passe ne s'accomplit pas seulement sur la terre où l'on ensevelit les morts, mais encore ailleurs, dans ce que les uns appellent le Royaume de Dieu, d'autres l'Histoire ou tout ce qu'on voudra.   

A cette règle, le petit garçon était une amère et due exception. Son ressort ultime restait un sentiment de préoccupation; il n'avait pas pour le soulager ou le grandir, ce sentiment de sécurité. Il se connaissait ce trait héréditaire, il en guettait en lui-même les symptômes avec une vigilance pointilleuse. Ce trait le contrariait. Sa présence l'humiliait. 

Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il n'avait jamais cessé de se demander avec étonnement comment, avec les mêmes bras et les mêmes jambes, le même langage et les mêmes habitudes, on pouvait être autre chose que tous les autres et par-dessus le marché quelque chose qui ne plaisait guère et qu'on n'aimait pas? Il ne comprenait pas une situation où, si l'on était pire que les autres, on ne pouvait pas faire de son mieux pour se corriger ou s'améliorer. Que signifie être juif? Pourquoi cela existe t-il? Qu'est-ce qui récompense ou justifie ce défi désarmé, qui n'apporte que des chagrins?"

Pour autant, il semblerait, si l'on suit l'idée de ses personnages, Lara et Jivago lui-même, surtout inspiré par une vision du christianisme, que le rapport de Boris Pasternak au judaïsme est celui d'un regret de l'exception et de l'éloignement imposé qui renforce les spécificités d'une nation rejetée jointe à un désir d'assimilation et une vision universaliste, inspirée peut-être autant par le communisme que par un certain christianisme, même si c'est aussi le christianisme qui sert de prétexte à l'antisémitisme.  

Gordon, l'ami de Jivago, sur le front pendant la première guerre mondiale, interrompt un cosaque qui humilie un vieux juif en biélorussie. Il commente ainsi devant Jivago, faisant du particularisme juif une conséquence malheureuse et pernicieuse du nationalisme et de l'antisémitisme :

" Maintenant, je vais te dire ce que je pense de la scène dont nous avons été témoins aujourd'hui. Ce cosaque, qui brimait ce pauvre patriarche, est un exemple entre mille de l'abjection pure et simple. La philosophie n'a rien à voir ici, tout ce que ça mérite, c'est des coups de poing sur la gueule. (...). Comment peut-il être question de peuples, depuis l'ère chrétienne? Quand l'Evangile dit que, dans le royaume de Dieu, il n'y a ni Hellènes ni Juifs, veut-il dire seulement que tous sont égaux? Certainement pas: les philosophes de la Grèce, les moralistes romains, les prophètes de l'Ancien Testament le savaient avant lui. Mais il dit: "Dans ce nouveau mode d'existence, dans ces nouveaux rapports entre les hommes que le cœur a conçus et qui s'appellent le royaume de Dieu, il n'y a plus de peuples, il y a des personnes. "(...) Nous avons avons déjà parlé des hommes politiques médiocres qui n'ont rien à dire à la vie et à l'univers, des forces historiques de second plan, dont l'intérêt est que tout soit mesquin et qu'il soit toujours question de quelque peuple, petit de préférence, et malheureux, et qui permette de faire la loi et d'exploiter la pitié. Leur victime désignée, c'est le peuple juif tout entier. L'idée nationale impose aux Juifs la nécessité étouffante d'être et de rester un peuple, et rien qu'un peuple, au cours des siècles où, grâce à une force sortie jadis de leur masse, le monde entier a été délivré de cette tâche humiliante" (Le Docteur Jivago, Quatrième Partie)  

En 1905, Pasternak et une partie de sa famille vont s'installer en Allemagne, à Berlin. C'est en Allemagne que Boris Pasternak passe son baccalauréat et commence des études de musique, puis de philosophie. Il revient à Moscou en 1914 et, réformé, passe la première guerre mondiale en enseignant et travaillant dans une usine chimique de l'Oural, le décor du "Docteur Jivago" (Iouratine). Il écrit parallèlement plusieurs recueils de poésies: "Par-dessus les barrières" (1917), "Ma sœur, la vie", qui sera publié en 1922. C'est ce recueil qui le consacre auprès du grand public russe.

Pasternak appartient à ce moment là à un courant de poètes futuristes. Revenu à Moscou après 1917, il travaille dans une bibliothèque officielle et écrit, entre autres, un Essai d'aubiographie (1932). Il publie des traductions de poètes français, anglais et allemands, comme Ioura Jivago en avait aussi l'intention.  Il acquiert une grande réputation, pour ses traductions de William Shakespeare, Mary Shelley, Paul Verlaine ou encore Johann Wolfgang von Goethe...

Pasternak avait entretenu dès février 1917 une relation ambiguë avec la révolution. Séduit par l'utopie de la création d'un monde entièrement nouveau, il n'entra pourtant jamais au parti communiste, préférant la réflexion sur l'écriture poétique et romanesque à l'engagement politique. Accueillie comme un « miracle de l’histoire », la révolution de 1917 se mue sous ses yeux en une « domination inhumaine de l’imaginaire », figeant l’idéologie révolutionnaire en tyrannie.

Encore médecin militaire dans un hôpital à l'arrière du front à la fin de la première guerre mondiale, à Méliouzéiev, Ioura Jivago dit à son amie et future amante Lara Antipova, ou Larissa Fiodorovna, tout en la regardant repasser au dernier étage de l'hôpital, c'est la scène où il lui laisse à entendre pour la première fois son amour : 

"Songez-y, quel temps que le nôtre! Et vous et moi qui vivons ces jours. Mais ce n'est qu'une fois dans l'éternité qu'arrivent ces histoires de fous! Songez, la Russie tout entière a perdu un toit, et nous, avec tout un peuple, nous nous trouvons à ciel ouvert. Personne pour nous surveiller. La liberté! Pas celle des mots et des revendications, mais celle qui tombe du ciel, contre toute attente. La liberté par hasard, par malentendu.  

(...) Hier, j'observais le meeting de nuit. Un spectacle stupéfiant. Elle s'est réveillée, notre petite mère la Russie, elle ne tient plus en place, elle va et vient sans se lasser, elle parle, parle, sans se lasser. et ce ce sont pas les hommes seulement. Les étoiles et les arbres se sont réunis et bavardent, les fleurs de nuit philosophent et les maisons de pierre tiennent des meetings. Ça a quelque chose d'évangélique, n'est-ce pas? Comme au temps des apôtres? ... La moitié de l'ouvrage a été fait par la guerre, le reste par la révolution. La guerre a été un arrêt artificiel de la vie, comme si on pouvait accorder des sursis à l'existence, quelle folie! La révolution a jailli malgré nous, comme un soupir trop longtemps retenu. Chaque homme est revenu à la vie, une nouvelle naissance, tout le monde est transformé, retourné. On pourrait croire que chacun a subi deux révolutions: la sienne, individuelle, et celle de tous. Il me semble que le socialisme est une mer dans laquelle, comme des ruisseaux, doivent se jeter toutes ces révolutions particulières, un océan de vie, d'indépendance. Un océan de vie, oui, de cette vie qu'on voit sur les tableaux, une vie génialisée, une vie enrichie, créatrice. Maintenant, les hommes ont décidé de l'éprouver, non dans les livres, mais en eux-mêmes, non dans l'abstraction, mais dans la pratique"

(Docteur Jivago, cinquième partie: "L'adieu au passé")

 

Gardant son quant-à-soi critique, restant prudent mais ne participant pas aux condamnations d'intellectuels tombés en disgrâce, Pasternak va néanmoins être intégré au système communiste.  En août 1934, il participe au Congrès International des écrivains à Moscou dans salle des syndicats au côté d'Isaac Babel, d'Ilya Ehrenbourg, de Rafael Alberti, Anna Seghers, Malraux, Paul Nizan, Jean-Richard Bloch, Elsa Triolet et Aragon. De 1934 à 1945, Pasternak fait partie de la direction de l'Union des Écrivains.

La tension entre ces exigences et la résistance de Pasternak éclata dans la seconde moitié des années 1930. Violemment mis en cause pour son « individualisme » (il avait évité d’approuver les grands procès), cerné par les condamnations et les suicides de ses amis, il ne fut pourtant pas arrêté, sans doute sur intervention de Staline qui avait apprécié la lettre envoyée par l’écrivain lors du suicide, en 1932, de sa femme.

Bien que marié à sa deuxième femme, musicienne, il entretient à partir de 1947 une relation passionnée avec Olga Ivinskaïa, de 22 ans sa cadette, son amante et sa muse, secrétaire de rédaction à la revue "Novy Mir" et écrivaine elle aussi qui a déjà une fille (la petite Katia du "Docteur Jivago") qui lui inspire le personnage inoubliable de Lara, l'amante de Ioura Jivago et la femme du colonel et chef de guerre bolchevique, Pavel Férapontovich Antipov, qui mène une guerre impitoyable contre les Blancs dans l'Oural et en Extrême-Orient, un personnage chevaleresque et maudit, fils de cheminot, dont le pseudonyme de guerre est Strelnikov. Olga Ivinskaïa sera arrêtée et envoyée en camp en 1949 alors que Pasternak est toujours "protégé" en tant que très grand poète et écrivain russe emblématique par Staline.  Enceinte, elle perd leur bébé. Dans le "Docteur Jivago", le bébé de Ioura Jivago et Lara survivra, mais Lara sera contrainte de l'abandonner et de le confier à un couple de garde-barrières de voie ferrée: on retrouvera à la toute fin du roman en lingère travaillant au front à Orel, et découverte et appelée à être protégée par le frère de Ioura Jivago, général communiste puissant.  Pasternak, désespéré, s'occupe de sa famille, lui envoie colis sur colis, jusqu'à sa libération en 1953 due à la mort de Staline. Après la publication du "Docteur Jivago" (1957),  Olga Ivinskaïa sera de nouveau expédiée en 1960 pour quatre ans au goulag, pour « trafic de devises », une manière de la punir d'avoir permis la publication du Docteur Jivago à l'étranger.

L'Affaire Pasternak - Gallimard: " C’est la guerre froide. Après la disparition de Staline, la radicalité de l’appareil répressif soviétique semble marquer le pas, même si ce relâchement demeure très relatif. En ce début d’année 1956, le poète russe Boris Pasternak soumet son manuscrit à la revue Novy Mir (Monde Nouveau) pour se voir finalement objecter une fin de non-recevoir par le comité de rédaction. Ce n’est pas tant la qualité intrinsèque de l’œuvre qui est mise en cause : la publication de l’ouvrage achoppe sur des considérations d’ordre idéologique. Une lettre rédigée collégialement par les membres du comité est remise à l’auteur, qui n’est pas invité à revoir sa copie ; d’évidence, coupures ou remaniements ne sauraient aboutir à rien de viable. C’est l’esprit même du livre qui est condamnable, découlant de la vision du monde de Pasternak, incompatible avec le réalisme socialiste. C’est l’écrivain et l’homme qui doivent s’amender.

La cheville ouvrière de l’entreprise chargée de réduire au silence Boris Pasternak n’est autre que le responsable administratif du Département de la Culture, Dimitri Polikarpov, ancien tchékiste au service de la redoutable police politique en charge de la sécurité d’État. Aussi puissant et nuisible qu’il soit, Polikarpov prend directement ses ordres auprès du comité central du PCUS, la moindre de ses actions devant impérativement recevoir l’aval des dirigeants de l’Union Soviétique.
Durant deux années, jusqu’à ce qu’éclate l’affaire du Prix Nobel attribué à Pasternak, la fameuse lettre collective l’informant du refus de son manuscrit demeura secrète. Sa publication sera successivement refusée aux militants soviétiques, puis italiens, et enfin à Aragon lui-même qui souhaitait reproduire le brûlot dans Les Lettres françaises. Cette lettre rédigée par la fine fleur de l’intelligentsia soviétique avait vocation à légitimer de façon circonstanciée le refus signifié à Pasternak. Le texte relève les manquements au dogme, pointe du doigt la dérive réactionnaire de l'auteur et constitue un élément à charge de tout premier ordre.
Et pourtant, Pasternak n’entend pas renoncer. Prenant un risque considérable, il passe outre le refus de la toute puissante Union des écrivains soviétiques. Il communique clandestinement son manuscrit à l’étranger, faisant fi du monopole de l’État sur l’édition. Un acte de défi lourd de conséquences, mais pris en conscience et pleinement assumé.

L’homme auquel Pasternak accorde sa confiance est l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli. Sympathisant communiste, il met sa fortune familiale au service de la cause du prolétariat. Ce militant fervent aura l’audace de s’opposer frontalement aux directives émanant de Moscou ; la fascination qu’exerce le texte prend le pas sur les convictions politiques, d’autant que Feltrinelli n’y perçoit pas l’ombre d’un réquisitoire contre le régime socialiste. Il estime que la confrontation des idées est le socle d’une pratique saine établissant le rapport de la littérature au monde.
Malmené, en proie à des persécutions multiples, Pasternak se voit contraint d’intervenir directement auprès de son éditeur afin de sommer celui-ci de faire machine arrière. Il demande la restitution de son manuscrit. L’Italien n’ignore rien des pressions auxquelles l’écrivain est soumis, mais refuse obstinément de se soumettre au diktat imposé par la direction du PC soviétique. Le 22 novembre 1957, Le Docteur Jivago paraît dans sa traduction italienne à Milan, aux Éditions Feltrinelli. "

Le roman se déroule à plusieurs époques, dans plusieurs lieux:

- Sur la scène d'ouverture, la mère de Ioura Jivago meurt, son jeune fils assiste à l'enterrement avec son oncle, un prêtre philosophe, proche du tolstoïsme, Nikolaï Nikolaïevitch. Peu après, on assiste au suicide du père de Ioura Jivago qui se jette d'un train en marche. Le capitaliste ne cessait de s'alcooliser aux côtés de l'avocat véreux Komarovski, un vieux beau qui deviendra homme politique après la révolution et séduira Lara, Larissa Fiodorovna, avant la première guerre mondiale alors qu'il courtisait d'abord sa mère avant de jeter son dévolu sur la fille, qui n'avait pas 16 ans. C'est l'archétype du cynisme implacable et triomphant dans "Le Docteur Jivago". Il finira finalement par récupérer Lara à la fin du roman, pour son plus grand malheur. On fait connaissance de Larissa, fille d'Amélie Karlovna Guichard, une Française russifiée, "blonde potelée de trente-cinq ans environ, chez qui les crises cardiaques alternaient avec des crises de sottise", naïve avec les hommes et un peu perdue, la veuve d'un ingénieur belge qui a vécu dans l'Oural, puis s'est repliée sur Moscou après la mort de son mari, avec ses deux enfants, dans la deuxième partie, qui se passe à l'époque de la guerre contre le Japon, juste avant la révolution de 1905.  On y suit la manière dont Komarovski piège et emprisonne la jeune Larissa, qui devient sa liaison cachée alors qu'ils ont une trentaine d'années de différence d'âge.  

- Jivago va tomber amoureux de Larissa à Mélioutsev où ils gèrent ensemble un hôpital militaire dans une propriété réquisitionnée d'une comtesse à la fin de la guerre. Les deux étaient déjà mariés, Lara-Larissa à Pavel Antipov, un brillant intellectuel qui a quitté l''Oural où il était professeur et vivait avec Lara et leur petite depuis trois ans, pour fuir un chagrin d'amour (l'ombre de la présence de Komarovski et le sentiment qu'il a de la "connaissance" supérieure de Lara) et s'engager sur le front, où il disparaît, pour réapparaître sous un autre nom à la tête de troupes bolcheviques, quelques mois plus tard, et Jivago à Tonia, une bourgeoise moscovite, pure et aimante, qui lui a déjà donné un enfant dont la guerre le prive, une jeune épouse vis-à-vis de laquelle il ne cesse d'éprouver un sentiment de culpabilité. Finalement ce n'est que plus tard que Ioura et Lara tomberont dans les bras l'un de l'autre, à Iouratine, dans l'Oural, après que Jivago et Tonia aient dû échapper avec leur fils à Moscou, quelques mois après la révolution bolchevique, pour fuir la faim et pouvoir cultiver des légumes à la campagne, dans la région de naissance du père de Tonia, qui était un grand propriétaire et industriel. Le voyage en train dans un contexte apocalyptique jusqu'en Oural est homérique. A l'arrivée, Ioura est accueilli par le colonel Strelnikov (en réalité Pavel Antipov, le jeune mari de Lara, qui a disparu) dans son wagon dans une Iouratine en pleine guerre civile, reprise par les rouges, et celui-ci, qui aurait pu le faire fusiller comme bourgeois contre-révolutionnaire ayant fui Moscou (il connaît la famille de sa femme, les plus gros capitalistes de la région), l'épargne. Lors de ce voyage vers la Sibérie, Ioura Jivago découvre la réalité sombre et violente de cette époque de révolution: "C'était la guerre, son sang et ses horreurs, son désarroi et sa sauvagerie. C'étaient les épreuves, et la sagesse concrète qu'elles avaient enseignée. C'étaient les villes perdues de province où le hasard l'avait égaré, et les hommes qui lui avait fait coudoyer. C'était la révolution, non pas la révolution idéalisée à l'étudiante comme en 1905, mais la révolution présente, sanglante, la révolution militaire qui faisait fi de tout et que dirigeaient les bolcheviks, seuls à saisir le sens de cette tempête" (Le Docteur Jivago, cinquième partie) Cette révolution n'est plus celle des romantiques, les héritiers des nihilistes de Dostoïevski, socialistes révolutionnaires, terroristes, déportés, bourgeois et aristocrates en rupture de ban, c'est la révolution des révolutionnaires professionnels rationnels, des militaires rompus à la violence, des ouvriers et des paysans pauvres surtout, face aux forces coalisées des anciens régimes aristocratiques et bourgeois, soutenues par les puissances étrangères capitalistes, anciens alliés de la Russie tsariste. A Moscou, Jivago était à la fois enthousiasmé par la venue des temps nouveaux et inquiet par leurs conséquences. Plus spiritualiste que marxiste, avec son mode de vie bourgeois d'intellectuel et de médecin reconnu, il n'appartenait pas par son milieu aux nouveaux maîtres et la vie, déjà désorganisée par la guerre, devenait de plus en plus dure. Dans l'Oural, Jivago découvre la cruauté de la guerre civile. Il s'installe pendant quelques mois dans une priorité de la famille de Tonia, sa femme, depuis occupée par un politicien socialiste révolutionnaire, ancien gérant du domaine du grand-père et père d'un partisan qui combat les armées contre-révolutionnaires du gouvernement sibérien, fidèle à l'Assemblée Constituante, pour le compte des bolchéviques, à la tête de "l'armée des bois". A la campagne, il cultive des légumes, écrit de la poésie, connaît un bonheur et une joie sereine à la Tolstoï avant de redécouvrir Lara à Iouratine, redevenue institutrice après avoir été infirmière au front, et de démarrer une histoire d'amour passionnée avec elle. Finalement, il est est enlevé par les partisans bolcheviques pour être médecin dans la forêt aux côtés des partisans, et pendant plusieurs années il va vivre au rythme de leurs mouvements, de leurs combats et de leurs retraites, faisant aussi parfois le feu avec eux contre les "blancs" sans partager leur idéologie et leurs illusions sur la révolution et la société future pour autant. Finalement, il réussit à fuir l'armée des partisans et à regagner Iouratine où il retrouve Lara et partage son appartement pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que, suspects, ils soient contraints de quitter la ville, alors que Tonia et ses deux enfants qui ne le voyaient pas revenir pendant sa captivité au côté des rouges sont rentrés à Moscou, puis se sont exilés à Paris. La rigueur de l'Armée rouge est décrite autant que les atrocités des Blancs.  Le souffle de l'épopée révolutionnaire est là, sans faux lyrisme. Les chefs de guerre bolchéviques, les vétérans révolutionnaires, sont impitoyables mais nobles parfois en même temps. Ioura Jivago et Lara reviennent à Varykino, la propriété de campagne abandonnée où Jivago avait vécu un été et un hiver avec sa famille, et c'est là que Jivago dit adieu à Lara, échappant à la répression avec son ancien séducteur Komarovski, sous la promesse de voir son amant les rejoindre en Mongolie. Strelnikov rejoint une nuit d'hiver Jivago à Varykino, entourée par les loups, et se suicide au petit matin. Puis Jivago, sans nouvelles de Lara, rejoint Moscou, pauvre et malade, hébergé par son ancien concierge, et s'y remet en ménage avec la fille de son concierge d'avant la révolution avant d'y mourir au début des années 30. Lara revient à Moscou et tombe par hasard sur son frère et protecteur pour la veillée funèbre de son amant dont elle aidera à trier les manuscrits que reliront ses anciens amis de lycée jusqu'au front pendant la seconde guerre mondiale. 

"C'est une soirée de printemps. L'air est tout piqué de sons. Les voix des enfants qui jouent sont éparpillés un peu partout comme pour montrer que l'espace est palpitant de vie. Et ce lointain, c'est la Russie, cette mère glorieuse, incomparable, dont la renommée s'étend au-delà des mers, cette martyre, têtue, extravagante, exaltée, adorée, aux éclats toujours imprévisibles, à jamais sublimes et tragiques! Oh! comme il est doux d'exister! Comme il est doux de vivre sur cette terre et d'aimer la vie! Oh! comme l'on voudrait dire merci à la vie même, à l'existence même, le leur dire à elles, et en face. Et oui, Lara, c'est tout cela. Puisqu'on ne peut communiquer par la parole avec les forces cachées, Lara est leur représentante, leur symbole. Elle est à la fois l'ouïe et la paroles offertes en dons aux principes muets de l'existence... Qu'elle était lointaine, froide et attirante, celle à qui il avait tout donné, qu'il avait préférée à tout, pour qui il avait déprécié tout le reste! ... Quelque chose de plus vaste que lui-même trouvait pour pleurer et sangloter en lui des mots tendres et lumineux, qui brillaient dans l'obscurité comme du phosphore". 

I.D

 

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Boris Pasternak de Dimitri Bykov, 2011, Fayard, 38€ -   Pasternak est, avec Mandelstam, Tsvétaïéva et Akhmatova, l'un des « quatre grands poètes » que nous aura donnés le vingtième siècle russe. C'est aussi l'auteur du mondialement célèbre Docteur Jivago, dont la parution, en Italie, lui a valu d'être banni de l'Union des écrivains et de devoir refuser, en 1958, le prix Nobel de Littérature. Son recueil inaugural, Ma sœur la vie, à l’été 1917, invente une poétique de l’instant, où des « millions de révolutions » intimes font signe à l’histoire. L’époque, que domine bientôt le « démon du temps » Staline, fait de Pasternak, malgré lui, un poète épique. S’il a pensé un instant dire oui au monde soviétique, c’est pour le refuser avec une force accrue dans un vaste roman qui proclame, sous un c

Boris Pasternak de Dimitri Bykov, 2011, Fayard, 38€ - Pasternak est, avec Mandelstam, Tsvétaïéva et Akhmatova, l'un des « quatre grands poètes » que nous aura donnés le vingtième siècle russe. C'est aussi l'auteur du mondialement célèbre Docteur Jivago, dont la parution, en Italie, lui a valu d'être banni de l'Union des écrivains et de devoir refuser, en 1958, le prix Nobel de Littérature. Son recueil inaugural, Ma sœur la vie, à l’été 1917, invente une poétique de l’instant, où des « millions de révolutions » intimes font signe à l’histoire. L’époque, que domine bientôt le « démon du temps » Staline, fait de Pasternak, malgré lui, un poète épique. S’il a pensé un instant dire oui au monde soviétique, c’est pour le refuser avec une force accrue dans un vaste roman qui proclame, sous un c

Lire aussi la recension de notre ami Valère Staraselski sur la biographie de Boris Pasternak par Dmitri Bykov dans "La faute à Diderot"

http://lafauteadiderot.net/Pasternak-l-invaincu de Dmitri Bykov.

Pasternak l’invaincu

A propos du livre "Boris Pasternak"

Par Valère Staraselski

« Il n’est de peine au monde que la neige ne puisse apaiser »

Que l’art trouve sa raison d’être dans la célébration de la vie, du vivant, voilà ce que la trajectoire et l’œuvre de Boris Pasternak (1890-1960), restituées avec maestria par Dmitri Bykov en une monumentale biographie, prouve de manière bouleversante. D’emblée, le biographe note : « L’oisiveté provoquait chez lui angoisse, malaise et peur de la mort. Seul le travail, même routinier, lui donnait le sentiment de maîtriser les circonstances. Et si les vers se mettaient à « venir », si s’établissait le lien avec des sphères supérieures génératrices de bonheur et de force, tout allait bien ».

Avec les 900 pages que Dmitri Bykov consacre à Pasternak, le lecteur est non seulement plongé dans la vie littéraire de plus de quarante années d’URSS, mais dans la vie soviétique elle-même avec une rare intensité. Le récit linéaire et très fouillé de l’existence de l’écrivain alterne avec la présentation des relations de ce dernier avec, par exemple, Maïakovski, Akhmatova, Mandelstam, Blok, Staline, mais également avec celle de commentaires analytiques des œuvres. C’est à un travail colossal que s’est livré Dmitri Bykov qui, ce faisant, remet en question bien des a priori voire la doxa sur cette période en Union Soviétique.

Non seulement Pasternak accepta la Révolution d’Octobre mais, comme la plupart de ses compatriotes artistes, il y crut : « Un dieu descendu sur terre », écrit-il en 1917. En dépit de son rejet progressif, il n’a pas émigré comme sa famille (suppliant même Khrouchtchev, en 1958, de ne pas l’exiler après l’obtention de son Nobel) ; il est rentré en 1935 après avoir été envoyé à un congrès antifasciste à Paris. Mieux, en 1934, il a été admis dans la direction (jusqu’en 1945) de la toute nouvelle Union des écrivains, rassemblant tous celles et ceux qui « souhaitent participer à l’édification socialiste », à qui elle donnait statut d’écrivain de métier. C’est ainsi qu’il pourra vivre, essentiellement de traductions tout au long de sa « carrière ». S’il demeure prudent, il ne porte jamais atteinte à sa propre dignité. On vînt lui demander de signer une pétition d’écrivains approuvant la condamnation à mort de dix-sept personnes jugées traîtres au pays. Malgré les supplications de sa femme, il refusa de signer. Les Izvestia imprimèrent tout de même son nom. Il exigea un rectificatif. En vain. Il protesta haut et fort. On le laissa pourtant en vie et on ne lui soumit plus, par la suite, ce genre d’approbations sanglantes [1]. Par ailleurs, son fils rapporte qu’en 1941, l’auteur de Ma sœur la vie, qui opposait le sentiment national et la culture russe, mais aussi le message chrétien au soviétisme, faisait grand cas de deux conquêtes soviétiques : « la liquidation du profit personnel et celle de l’humiliation de la femme »

Quant à Bykov, il observe que « Pasternak ne fait pas l’apologie de la « poigne », il déteste le chaos, voilà tout ; et c’est ce principe ennemi du chaos et ami de l’ordre qu’il apprécie chez Staline ». Du reste, ce n’est pas Staline mais Khrouchtchev qui aura raison de celui qui avait écrit « Une vie désintéressée / Est un destin enviable ». Tardant puis finalement refusant de publier Le Docteur Jivago que Konstantin Simonov avait d’abord accepté – parce qu’il sera entretemps édité en Occident et que son auteur sera nobélisé -, le nouveau pouvoir « libéral » et l’Union des écrivains le poursuivront de leur vindicte haineuse jusqu’à demander son expulsion du pays, jusqu’à persécuter sa maîtresse Olga Ivinskaïa avant et après sa mort en l’envoyant en camp. Bykov rapporte que « deux heures durant, le procureur général Roudenko fit pression sur Pasternak de toute sa puissance et son autorité de magistrat, en le menaçant d’un procès criminel. Staline en son temps, n’avait pas interdit à Pasternak de divulguer leur conversation. Roudenko, lui, le prévint que, s’il parlait à qui que ce fût de sa convocation chez le procureur, il devrait en répondre au nom de l’article 96 du Code soviétique – « divulgation de données nécessaires à une enquête ». On donnait ainsi à entendre à Pasternak que l’affaire était en cours d’instruction, et que, s’il recevait une fois encore la visite de correspondants étrangers, ou si une interview paraissait dans la presse occidentale, il serait accusé du crime de trahison. Tous ses contacts devaient être rompus. « L’injonction est parfaitement claire et je m’y conformerai sans condition ». Telle fut la réponse de Pasternak, consignée dans le procès-verbal, lequel fut signé sans modifications ». Au stalinisme – tout un peuple mis en et sous tension -, succèdera selon le biographe, « une période de libéralisation où le pouvoir montre moins ses crocs que ses limites »,à savoir le soviétisme dont Bernard Guetta, correspondant au Monde de 1988 à 1990, dira « ce système donné, cette réalité concrète qu’il ne faut pas appeler ni communisme ni socialisme pour couper court à des débats idéologiques sans plus d’intérêts que de fin ».

En 1958, Boris Pasternak sera contraint par les autorités de refuser le prix Nobel et mourra deux ans plus tard, non sans avoir prévenu la fille de sa maîtresse, Irina, contre l’émigration à l’Ouest. « Tu as l’habitude de t’expliquer la sottise humaine par le contexte soviétique, mais là-bas, tu auras affaire à la sottise, à la bassesse et la vilenie tout court, et, voyant que rien ne les détermine, tu auras certainement un choc moral ». Sur cette période, le biographe rapporte encore : « Au temps du dégel, la principale mention de Staline se trouve dans une conversation de Pasternak avec Ivinskaïa en 1956 : « Longtemps un fou et un assassin a régné sur nous, et maintenant c’est un imbécile et un porc ; l’assassin avait parfois des élans, des intuitions en dépit de son ignorantisme à tous crins ; maintenant est venu le règne de la médiocrité ». Le fils aîné de Pasternak a aussi noté, à l’automne 1959, cette remarque de son père : « Avant on exécutait, le sang et les larmes coulaient, mais on ne se déculottait tout de même pas en public ».

Du rapport de Pasternak à l’histoire, Bykov écrit : « Pasternak considère que le rôle de l’individu n’est pas de faire l’histoire, mais de persévérer dans son être en dépit de celle-ci. Il ne s’agit pas de la fuir, de se dérober à ses défis, mais de les accepter en sachant qu’on perdra à tous les coups. Tout cela est formulé dans Jivago », continue-t-il. Oui, Jivago qui signifie du vivant en russe. Ce rapport à l’histoire, de fait mais surtout par choix, par réalisme et par volonté vitale, conditionnera son rapport à l’art, restant lui-même « au plus près de l’inattendu et du mystère qui font aimer la vie » (Lettre à Staline, 1935).

D’une famille appartenant à l’intelligentsia russe, son père était un célèbre peintre. Le jeune Pasternak se destinait à la musique ; il jouera du piano toute sa vie. Il avait été l’élève de Scriabine mais il abandonna parce qu’il jugeait qu’il n’avait pas « l’oreille absolue ». Il s’engagea par la suite dans des études de philosophie à quoi il préféra finalement la poésie. « La raison pour laquelle Pasternak se tourna vers la poésie, explique Bykov, est la suivante : c’était pour lui le moyen le plus accessible, sinon le seul, pour doter d’harmonie son monde intérieur ». Boris Pasternak est aujourd’hui reconnu comme le plus grand poète russe du vingtième siècle. La conduite de sa vie est faite d’extrême exigence artistique et morale. Sans doute, Dmitri Bykov résume, nous semble-t-il, le mieux la signification générale de l’existence de Boris Pasternak et sa place parmi les poètes russes de cette période, dans cet extrait : « Il y a dans une lettre de Pasternak de 1935 une phrase intéressante. « Je suis resté le même », assure-t-il, et il ajoute à la fin de sa lettre : « Saluez les Mandelstam pour moi. Ce sont des gens remarquables. Il m’est, comme artiste, infiniment supérieur. Mais il possède, comme Khlebnikov, une perfection abstraite, hors de portée, à laquelle je n’ai jamais prétendu. Jamais je n’ai été un enfant, même, je crois, dans mon enfance. Eux, si. Du reste, sans doute suis-je injuste ». On reconnaît Pasternak : « J’ai sans doute tort… Je n’aurais pas du dire cela… ». Et Bykov de désigner ce qu’il nomme « Paradoxe : tout le monde traite Pasternak d’enfant – Akhmatova (« Il possède une sorte d’enfance éternelle »), Mandelstam (« Un homme en pleine santé »)… Or, lui, les considère comme des enfants. « Je veux parler de quelque chose qu’ignorent les enfants et que j’ai envie de nommer sens du réel », a-t-il écrit dans Sauf-Conduit. Ce sens du réel est la définition secrète de la nature des choses ; il dit que la liberté idéale dont rêve Mandelstam, une liberté à la limite du caprice arbitraire, n’existe pas dans la nature, et qu’au fond des choses on trouve toujours « la bataille, la galère, l’enfer médiéval, le savoir-faire », autrement dit la soumission, la discipline assumée « de l’atelier et du chœur », « de l’inspiration et de l’exercice ». Mandelstam, comme Khlebnikov, est l’artiste de la « liberté abstraite » qui refuse de se soumettre aux diktats de la vie et, pour Pasternak, ce rejet du contexte est inadmissible. C’est pour lui, de l’irresponsabilité, de l’infantilisme ; alors que la soumission aux besoins de l’époque et l’autodiscipline artistique sont l’équivalent de l’entraînement inspiré du danseur classique ». Comprendre cela, c’est comprendre, nous semble-t-il, la grandeur de Pasternak pour qui le réel se confondra avec une terrible tragédie historique qu’il assumera comme telle.

Il paraît incontestable que le classicisme de l’auteur des Voies aériennes, tant honni par Nabokov, le placera au rang des créateurs universels. Qu’on le lise aujourd’hui et l’on vivra profondément et du milieu, de l’intérieur, les événements de cette période historique exceptionnelle et leurs circonstances. A propos de la création littéraire, répondant aux écrivains prolétariens, Pasternak dira dans les années 30 : « Le lecteur-client est devenu le patron d’un nouveau type d’industrie. Dans ce contexte, la médiocrité est désormais, de l’avis général, l’unique forme que prenne le talent ».

Et Bykov de commenter très justement : « Tableau connu, Pasternak formulait d’ores et déjà ce que nous autres avons mis bien du temps à dire de notre littérature de marché ». Dans son prologue « Une vie réussie », Dmitri Bykov affirme que « Lire Pasternak c’est sentir la vive piqûre du bonheur ». Cette provocation n’en est pas une. Et tout le livre, qui ne donne pas des clés mais ouvre chaque porte et nous emmène dans chaque pièce, - chacune dans leur contexte historique -, de la maison Pasternak, est certainement le plus bel hommage qu’un auteur russe ait rendu à celui qui sera réintégré dans l’Union des écrivains en 1989, trente ans après en avoir été exclu comme un paria. En sortant de dix-sept ans de goulag, Varlam Chalamov vînt voir Pasternak, comme d’autres, nombreux, « juste pour se convaincre de sa réalité, dire « merci » à celui dont la poésie avait été le brin de paille auquel s’était raccrochée leur âme épuisée ». Que Dmitri Bykov soit ici salué pour cet ouvrage qui renouvelle la connaissance de ce siècle de feu et de sang. Mais, à y bien regarder, en est-il d’autres ? « J’aime ma vie et j’en suis satisfait. Je n’ai pas besoin qu’on lui plaque une couche d’or. Je ne peux concevoir une vie qui serait sans secret et sans discrétion, exposée dans une vitrine miroitante », écrivait Pasternak à Nina Tabidzé en 1946.

Evidemment, il faut lire le Pasternak de Dmitri Bykov.

Boris Pasternak de Dmitri Bykov, Fayard, 900 pages, 35 euros.

Notes :

[1] Sur ses rapports avec Staline, Bykov écrit : « Staline n’aimait ni la basse flatterie, ni la fronde démonstrative, ni la loyauté inconditionnelle, ni l’opposition. Il fallait tâtonner à la recherche d’on ne savait quoi. De tous les écrivains importants de l’ère stalinienne, Pasternak est celui qui eut le plus de chance ». Lorsqu’en 1934, Ossip Mandelstam sera arrêté pour avoir écrit une virulente et injurieuse épigramme contre Staline, Pasternak le sauvera. Bykov raconte : « Nous avons longuement parlé des démarches entreprises par Pasternak en faveur du poète arrêté. Staline avait fait un miracle en commuant sa peine et en l’envoyant à Tcherdyn. Mais cela n’avait pas guéri Mandelstam de la manie de la persécution, et, arrivé à Tcherdyn, il voulut se tuer en se jetant par la fenêtre de l’hôpital et se cassa le bras. Tout l’effet de la grâce accordée pouvait être perdu, il fallait mettre fin de façon frappante à l’affaire Mandelstam. Staline appela Pasternak au téléphone ». Et de retranscrire la conversation entre le poète et le premier dirigeant de l’URSS. Alors que Pasternak s’en veut de ne pas avoir été suffisamment convaincant, Bykov relate : « Certes, il se détesta longtemps après cette conversation, et resta, à ce qu’il dit à ses amis, un an sans pouvoir écrire ». Cependant, « un an plus tard, Pasternak s’adressait personnellement à Staline. Le compagnon d’Anna Akhmatova, Nikolaï Pounine, et Lev Goumiliov, le fils qu’elle avait eu de son premier mari, venaient d’être arrêtés à Leningrad, le 24 octobre 1935. La lettre de Pasternak, conservée dans les archives du Kremlin, a été publiée en 1991 : « Cher Iossif Vissarionovitch, ce 23 octobre à Leningrad, ont été arrêtés le mari d’Anna Andreïevna, Nikolaï Nikolaïevitch Pounine, et son fils Lev Nikolaïevitch Goumiliov. Un jour, vous m’avez reproché d’avoir fait preuve d’indifférence pour le sort d’un camarade. Par-delà même la valeur que revêt la vie d’Akhmatova pour nous tous et pour notre culture, tout ce que je sais de cette vie me la rend chère à l’égal de la mienne. Depuis mes débuts littéraires je suis témoin de cette existence toute de probité, de travail et d’humilité. Je vous en prie, Iossif Vissarionovitch, venez en aide à Akhmatova, faites en sorte que soient libérés son mari et son fils, dont le lien me paraît être le garant absolu de leur probité. Votre dévoué Pasternak ». La lettre parvint au Kremlin le 1er novembre. Le 3, Pounine et Goumiliov étaient libres. Le secrétaire de Staline a lui-même téléphoné chez Pasternak pour annoncer leur libération.

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 08:22
Vendredi, 17 Avril, 2020 - L'HUMANITE
Disparition : Luis Sepúlveda n’écrira plus des romans d’amour

Le maître de l’art du conte chilien, emprisonné sous Pinochet, combattant pour la défense des Indiens et de la forêt amazonienne, est mort en Espagne du Covid-19.

 

Lire des romans d’amour, et peut-être sans attendre de vieillir, c’est peut-être le dernier conseil que nous laisse Luis Sepúlveda. L’écrivain chilien est mort ce jeudi 16 avril à l’hôpital universitaire central des Asturies à Oviedo. Il s’était installé à Gijón, non loin de la capitale provinciale, sur les conseils de l’écrivain Paco Ignacio Taibo II, natif du lieu, qui savait qu’il aimerait les traditions de lutte de cette région du nord de l’Espagne. C’est là qu’il a fini sa vie, victime du coronavirus, après une longue lutte contre la maladie, dont il avait été un des premiers cas diagnostiqués. Il était âgé de 70 ans.

Des geôles chiliennes à la révolution sandiniste

Luis Sepulveda était né le 4 octobre 1949 à Ovalle, au nord de Santiago, dans une famille de militants communistes. Il s’y engage dès l’âge de 12 ans, en 1961, et s’oppose au coup d’État de Pinochet en 1973. Arrêté, il échappe de justesse à la peine de mort et est condamné en 1975 à une peine de vingt-huit ans d’emprisonnement. En 1977, Amnesty International obtient sa libération, contre l’obligation d’un exil silencieux en Suède. Mais, dès 1978, il est en Équateur où il fonde une troupe de théâtre avec l’Alliance française, puis vit avec les Indiens shuars dans la forêt amazonienne, dans le cadre d’un programme d’ethnologie de l’Unesco. On le retrouve en 1979 au Nicaragua, où il participe à la lutte armée aux côtés des sandinistes et travaille pour le journal Barricada.

Mais, déjà, il est écrivain. En 1969, ses poèmes ont été remarqués. En 1979, son expérience dans les tribus shuars lui donne l’idée d’un roman où les rapports des Indiens, des hommes blancs et des animaux se noueraient en une intrigue tragique et mortelle. Le héros en est un vieil homme blanc, significativement nommé Bolivar. Arrivé dans la tribu il y a bien des années, il va dénouer le mystère de meurtres dont on accuse les indiens, et les attribue à la femelle d’un jaguar. Obligé de l’abattre, il va se réfugier dans les romans d’amour que lui apporte un dentiste à l’occasion de ses tournées. Le vieux qui lisait des romans d’amour, publié en 1992, aura un succès planétaire.

Au niveau de la tragédie, voire de la mythologie

Son œuvre s’est poursuivie avec, entre autres, Patagonia express, Un nom de torero, la Folie de Pinochet, Une sale histoire, note d’un carnet de moleskine, la Fin de l’histoire, de nombreux recueils de nouvelles et livres pour enfants. Mais dès le début, la thématique de Sepúlveda est déjà en place : engagement politique, soutien aux tribus indiennes, souci de la nature, puissance de la littérature. Mais c’est aussi son talent de conteur qui emporte l’adhésion. L’économie de moyens est mise au service de personnages et de faits haussés au niveau de la tragédie, voire de la mythologie. Anne-Marie Métailié, son éditrice française, disait : « Je croyais qu’il ne parlait que de gens exceptionnels, jusqu’au moment où j’ai lu ce qu’il écrivait sur des personnes très ordinaires et qu’il en faisait des êtres extraordinaires. »

Luis Sepúlveda se rendait souvent en France. L’automne dernier, sa chaleureuse présence et son humour avaient enchanté les rencontres de Saint-Nazaire, où aimait se rendre cet homme que l’on pensait solide comme un roc.

***

https://www.actualitte.com/article/monde-edition/luis-sepulveda-emporte-par-le-coronavirus/100269

Atteint par l’épidémie, le romancier Luis Sepúlveda est décédé, apprend-on de son éditeur. Il avait contracté le virus lors d’un déplacement au Portugal. Lui et sa femme, également malade, avaient été transférés à l’Hôpital sanitaire central des Asturies, à Oviedo (Nord de l’Espagne).

Début mars, Luis Sepúlveda  avait été hospitalisé avec son épouse Carmen Yáñez, qui présentait également des symptômes du Covid-19. Les autorités portugaises avaient pris contact avec toutes les personnes présentes lors du festival Correntes d’Escritas, pour lequel l’écrivain avait été invité. 

C’est en 1992 que Sepúlveda publie son premier ouvrage, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, traduit par François Maspero pour les éditions Métailié la même année. 
 

De dictatures en engagements


Sepúlveda, né le 4 octobre 1949, est originaire d’Ovalie (Chili). Très jeune, il manifesta un militantisme engagé, en rejoignant les Jeunesses communistes vers 1961. À cette époque, la dictature d’Augusto Pinochet fait rage, et il écopera de deux années et demi de prison à Temuco, au milieu d’autres opposants politiques. 

Il fut accusé en février 1975 « de trahison de la patrie, conspiration subversive, et appartenance aux groupes armés », comme il le raconta lui-même par la suite. Il est condamné à purger 28 années de prison — la peine de mort fut évitée de justesse

Amnesty International parvint à le faire libérer deux années plus tard, et la prison fut commuée en exil, pour 8 années, en Suède. Mais Luis Sepúlveda préfère traverser l’Amérique du Sud, s’arrêtant en Équateur pour fonder une troupe de théâtre, ou encore au Pérou et en Colombie. En 1978, il décidera de partager la vie des Indiens shuars au Nicaragua : cette mission, « l’impact de la colonisation sur les populations amazoniennes », à l’initiative de l’UNESCO, vise à analyser les conséquences de la colonisation sur la population. 

Il reprendra également du service politique en 1979, en rejoignant les rangs de la Brigade Internationale Simón Bolívar, optant pour le camp des sandinistes — parti socialiste fondé en 1961 qui déclenchera en 1979 la Revolución Popular Sandinista, mettant à bas le régime dictatorial d’Anastasio Somoza Debayle.
 

L'arrivée en Europe, l'écriture


Sepúlveda optera pour la plume, d'abord pour celle du journaliste, avant de migrer en Europe, pour s’installer en Allemagne dans un premier temps. Ses nombreux voyages en Amérique latine lui donnent l’occasion de reportages. Toujours ce goût de l’évasion et de la lutte, quand il prend le parti de collaborer avec Greenpeace durant 5 années, jusqu’en 1987. 

C’est à la fin de cette période qu’il s’installera en Asturies, avec son épouse, sans quitter pour autant l’engagement politique : il est aux côtés de la Fédération internationale des droits de l’homme, pour défendre les populations. Il fonda également le salon du livre ibéro-américain, se mettant alors à l’écriture de romans, tout en fournissant des chroniques pour des journaux italiens. 

Parmi ses dernières œuvres, toutes traduites et publiées aux éditions Métailié, "Histoire d'une baleine blanche", texte particulièrement émouvant traduit par son éditrice, Anne-Marie Métailié. 


L'écrivain laisse une œuvre d'une trentaine de romans, textes où se côtoient les thèmes qui ont marqué sa vie : la défense des opprimés, l’Histoire et ses tournures parfois incompréhensibles. Mais c’est par un art de conteur hors pair qu’il a marqué ses lecteurs, où l’émotion et l’humour servent un humanisme constant:

Le Vieux qui lisait des romans d'amour, de La mouette et le chat, La Folie de Pinochet, Les Roses d'Atacama, Dernières nouvelles du sud, La fin de l'histoire... 

Le grand écrivain Luis Sepúlveda, ancien militant des Jeunesses communistes au Chili, est décédé du Corona virus en Espagne

Luis Sepúlveda est né en 1949 au Chili. Il milite très jeune dans les jeunesses communistes en 1961. Il a été prisonnier politique de Pinochet pendant deux ans et demi et beaucoup de ses camarades et amis ont été éliminés, torturés, dans les prisons de la junte d'extrême-droite. « À la fin d’un procès sommaire du tribunal militaire, en temps de guerre, à Temuco en février 1975, au terme duquel je fus accusé de trahison de la patrie, conspiration subversive, et appartenance aux groupes armés, entre autres délits, mon avocat commis d’office (un lieutenant de l’armée chilienne) est sorti de la salle — nous sommes restés dans une salle à côté — et, euphorique, m’a annoncé que ça s’était bien passé pour moi : j’avais échappé à la peine capitale et j’étais condamné seulement à vingt-huit ans de prison. » En 1977, il est libéré grâce à Amnesty International, sa peine de 28 ans de prison étant commuée en 8 années d'exil en Suède.

Dans cette tribune en dernière page du Monde Diplomatique de septembre 2019, Sepúlveda exprime avec les mots les plus justes la signification et la portée universelle de l'insurrection du peuple chilien contre Sebastián Piñera et son monde, celui du néo-libéralisme autoritaire et de l'oligarchie.

 

Chili, l'oasis asséché - par Luis Sepúlveda - Le Monde Diplomatique, décembre 2019

Cétait début octobre, quelques semaines à peine avant l’explosion sociale qui secoue le Chili dans toute la longueur de son étrange géographie. Une explosion qui, à la fin novembre, s’était traduite par plus de vingt morts, des centaines de mutilés, des milliers de blessés, un nombre indéterminé de détenus, des actes de torture, des agressions sexuelles et d’innombrables atrocités commises par la police et les forces armées. Juste avant ce basculement, le président chilien Sebastián Piñera s’était exprimé sur les convulsions qui balayaient le reste de la région. Il avait alors présenté le Chili comme une « oasis » de paix et de tranquillité au milieu de la tempête.

Ce n’était pas la présence d’une eau particulièrement douce, ni de palmiers au feuillage exubérant, qui caractérisait cette « oasis », mais les barrières apparemment infranchissables qui la ceinturaient. Les Chiliens se trouvaient du bon côté de cette clôture, forgée dans un alliage singulier : économie néolibérale, absence de droits civils et répression. Les trois métaux les plus vils.

Jusqu’à ce que la foule noircisse les rues chiliennes ces dernières semaines, les économistes et les dirigeants politiques qui s’accrochent au credo « moins d’État, plus de liberté d’entreprendre » comme à une bouée expliquaient qu’un miracle s’était produit au Chili. Presque par génération spontanée. De ce miracle, ils lisaient la preuve irréfutable dans les chiffres de la croissance et dans des statistiques économiques applaudies par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

Mais ce petit paradis austral n’existait pas pour l’ensemble de la population. Il ignorait tout de détails apparemment aussi subjectifs que le droit à un salaire juste, à des retraites décentes, à une éducation publique de qualité, à un système de santé digne de ce nom. Il ne s’intéressait guère au droit des citoyens à décider de leur sort, au lieu d’être relégués à la seule fonction de déglutir les chiffres macroéconomiques dont le pouvoir s’emploie à les gaver.

Le 11 septembre 1973, un coup d’État emportait la démocratie chilienne (1). Une dictature brutale s’installait à Santiago, où elle se maintiendrait pendant seize années. Non pour restaurer un ordre menacé, ou pour sauver la patrie de la menace communiste : le projet qui a motivé le coup d’État était de mettre en œuvre les préceptes des gourous du néolibéralisme, emmenés par Milton Friedman et l’école de Chicago. Il s’agissait d’instaurer un modèle économique d’un type nouveau, lequel engendrerait à son tour un nouveau type de société. Un monde contraint au silence, où la précarité serait la norme et l’absence de droits la règle. Un monde où les fusils se chargeraient d’assurer la paix sociale.

La dictature civico-militaire a atteint ses objectifs. Elle les a inscrits dans une Constitution dont le texte consacre le modèle économique instauré par la force et l’érige en définition du pays. Aucune autre nation latino-américaine ne s’est dotée d’une boussole aussi fidèlement alignée sur le bien-être d’une minorité, au mépris du reste de la population.

Avec le « retour de la démocratie », ou, pour mieux dire, la « transition chilienne vers la démocratie », à partir de 1990, les règles du jeu n’évoluent pas. La Constitution de la dictature est retouchée sans qu’on en modifie l’essentiel. Tous les gouvernements de centre gauche et de droite qui se succèdent s’emploient à maintenir le sacro-saint modèle économique, cependant que la précarité gangrène des pans de plus en plus vastes de la société.

Si, lors d’un repas, vous avez deux personnes et deux gâteaux, d’un point de vue statistique, la consommation est d’un gâteau par personne. Même si l’une des deux mange tout, sans rien laisser à l’autre. Voilà le tour de passe-passe qui permet au Chili de présenter son modèle comme une réussite : pas vraiment une dictature, pas vraiment une démocratie, il assure sa survie grâce à la répression et à la peur.

L’un des hommes les plus riches du monde, M. Julio Ponce Lerou, ancien gendre du dictateur Augusto Pinochet et héritier, par ordre du général, d’un empire économique bâti en dépouillant les Chiliens de ce qui leur appartenait, a versé d’immenses sommes d’argent à la majorité des sénateurs, des députés et des ministres afin qu’ils poursuivent servilement les privatisations. Lorsque la société l’a découvert, l’État a répondu en deux temps : il a suggéré que critiquer ces faits revenait à mettre fin au « miracle chilien » ; il a organisé la répression des manifestants.

Au Chili, l’eau appartient à une poignée de multinationales. Toute l’eau. Celle des rivières, des lacs, des glaciers. Lorsque des gens sont descendus dans la rue pour protester contre cette situation, l’État a engagé le seul dialogue qu’il tolère : celui qui répond aux revendications populaires par des coups de matraque.

Même chose lorsque la société s’est mobilisée pour défendre le patrimoine naturel menacé par les transnationales de la production d’électricité ; lorsque les lycéens ont exigé une éducation publique de qualité, libérée du monopole du marché ; ou lorsqu’une grande partie du pays a pris la défense du peuple mapuche, systématiquement opprimé. Chaque fois, l’État a eu la même réponse : réprimer et affirmer que les protestataires menaçaient le miracle économique chilien.

La paix de l’oasis chilienne n’a pas volé en éclats à cause d’une simple hausse du prix du ticket de métro à Santiago.

Elle a été rongée par les injustices commises au nom des statistiques macroéconomiques. Par l’insolence de ministres qui conseillent aux gens de se lever plus tôt pour économiser sur le coût des transports en commun (2) ; qui, face à la hausse du prix du pain, recommandent d’acheter des fleurs parce qu’elles, au moins, n’ont pas augmenté ; qui invitent à organiser des soirées bingo dans l’espoir de récolter des fonds pour réparer la toiture de ces écoles que la première ondée inonde.

La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce qu’il n’y a rien de juste dans le fait de terminer ses études universitaires lesté d’un fardeau de dettes qu’il faudra quinze ou vingt ans pour rembourser.

La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce que le système des retraites se trouve aux mains d’entreprises vampires, qui investissent les fonds qu’elles récoltent sur les marchés spéculatifs et font payer les pertes qu’elles enregistrent aux retraités, ces petites gens auxquels elles versent des pensions de misère, calculées sur la base d’une évaluation morbide du nombre d’années qu’il leur reste à vivre.

La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce que, au moment de choisir la société qui gérera son compte de capitalisation pour la retraite, le travailleur, l’ouvrier, le petit patron doit avoir à l’esprit cette mise en garde des autorités : « La plus grande partie de ta retraite dépendra de l’intelligence dont tu auras fait preuve en plaçant ton épargne sur les marchés financiers. »

La paix de l’oasis chilienne a volé en éclats parce qu’une majorité de gens ont commencé à dire « non » à la précarité et se sont lancés à la reconquête des droits qu’ils avaient perdus.

Il n’existe pas de rébellion plus juste et plus démocratique que celle qui secoue le Chili.

Les manifestants exigent une nouvelle Constitution, qui représente l’ensemble de la nation, dans toute sa diversité.

Ils exigent qu’on revienne sur la privatisation de l’eau et de la mer.

Ils exigent le droit d’exister, et d’être considérés comme les sujets actifs du développement du pays.

Ils exigent d’être traités comme des citoyens, pas comme la portion congrue d’un modèle économique condamné à l’échec par son inhumanité.

Il n’existe pas de rébellion plus juste et plus démocratique que celle qui secoue le Chili.

Et il n’existe pas de répression, si dure et criminelle soit-elle, qui puisse entraver un peuple qui se lève.

Luis Sepúlveda

Écrivain chilien. Dernier ouvrage paru en français : Histoire d’une baleine blanche, Métailié, Paris, 2019.
 

(1NDLR. Lire « Il y a quarante ans, le coup d’État contre Salvador Allende », Le Monde diplomatique, septembre 2013.

(2NDLR. Les tickets de métro coûtent moins cher en dehors des heures de pointe.

Le grand écrivain Luis Sepúlveda, ancien militant des Jeunesses communistes au Chili, est décédé du Corona virus en Espagne
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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 07:31
Maryam Madjidi à Dialogues Morlaix en avril 2019 pour parler de "Marx et la poupée" (photo I.Dupont)

Maryam Madjidi à Dialogues Morlaix en avril 2019 pour parler de "Marx et la poupée" (photo I.Dupont)

Maryam Madjidi à la Petite Librairie rue Danton à Brest en avril 2019 (photo I.Dupont)

Maryam Madjidi à la Petite Librairie rue Danton à Brest en avril 2019 (photo I.Dupont)

Jeudi, 9 Avril, 2020 - L'Humanité
Le contre-journal de confinement de Maryam Madjidi

Prix Goncourt du premier roman pour « Marx et la poupée », professeure de français pour mineurs étrangers isolés, Maryam Madjidi raconte une histoire qui illustre, entre grandeur et lâcheté, comment la période met l’humanité à nu.

 

Je vous écris pour vous raconter une histoire. Une histoire simple qui s’est passée le 31 mars 2020.

C’est l’histoire d’une femme âgée de 60 ans qui travaille dans un Ehpad à Bagnolet. Elle est infirmière.

Chaque jour, elle se lève tôt, prend sa voiture et va au travail. Là-bas, elle soulage la douleur des personnes âgées dépendantes. En ce moment, il s’agit plus de soulager la douleur mentale de ces personnes vulnérables que leur douleur physique.

Souvent quand elle entre dans une chambre, la personne alitée à la peau ridée et au corps frêle lui demande doucement de lui prendre la main. L’infirmière hésite un instant mais ne peut refuser une telle demande. Elle a le cœur qui se serre et s’approche du lit. Elle enlève son gant, et prend cette main dans la sienne. Elle rassure, soulage, panse avec un seul remède : son humanité.

Ensuite elle va scrupuleusement se laver les mains et remet ses gants pour retourner travailler. Elle sourit derrière son masque. On le voit à ses yeux qui se plissent légèrement et se mouillent d’émotion.

Les résidents de cet Ehpad ne reçoivent plus de visites depuis environ un mois. Ces personnes sont totalement isolées, confinées dans leur chambre individuelle, dans une solitude et une détresse qui grandit jour après jour.

Une solitude pire que le virus

Depuis le début de la pandémie, il y a eu une quinzaine de morts atteints du Covid-19 dans cet établissement.

Ces morts ne sont même pas comptabilisés. On ne les compte pas. Ils ne comptent pas. Ils ne comptaient pas avant. Ils sont les invisibles de cette société.

Mais l’infirmière qui les accompagne dans cette dernière étape de la vie connaît chaque visage, retient chaque nom, appelle chaque famille, trouve toujours quelques mots doux à leur dire.

Elle fait son travail. C’est tout.

D’ailleurs, depuis quelques semaines, elle ne travaille plus en Ehpad mais dans une morgue à retardement. Les couloirs de cet établissement sont des couloirs où la mort plane dans chaque chambre, s’allonge dans chaque lit et attend patiemment en caressant les cheveux blancs d’une tête qu’elle fauchera méthodiquement un peu plus tard.

Elle ne se plaint pas. Elle ne l’a jamais fait. Elle fait son travail. C’est tout. Elle le fait depuis des années. Les conditions n’ont jamais été bonnes. Mais le travail doit être accompli avec la plus grande douceur, la plus grande compassion, la plus grande vigilance.

Elle n’est pas une héroïne. Elle est une infirmière en Ehpad en Seine-Saint-Denis. Elle ne supporte pas le mot « héroïsme ».

Un jour de repos, mardi 31 mars 2020, l’infirmière sort de chez elle pour faire ses courses. Elle pense à mille choses dans sa tête. Elle pense à ses parents dans un autre pays durement frappé aussi par la pandémie. Elle pense à ses petits-enfants et à cet avenir inquiétant que nous leur avons fabriqué à coups d’aveuglement, de cupidité et d’ignorance. Elle pense à ces résidents et au nombre de décès qu’elle va découvrir en retournant au travail jeudi. Elle est prise d’un vertige en pensant au nombre de morts en Italie, en Espagne, en France, tous ces chiffres qui grossissent les rangs de la mort dans le monde entier. Elle imagine Azraël, l’ange de la mort, particulièrement affairé en ce moment, débordé par tous les morts qu’il faut enlever à la vie. Elle n’aurait jamais imaginé une crise sanitaire de cette ampleur en France. La France, ce pays qu’elle a choisi comme refuge en 1986, ne lui assure plus la protection dont elle a besoin aujourd’hui, non plus comme réfugiée politique (elle ne l’est plus depuis longtemps) mais simplement comme infirmière, simplement comme citoyenne.

Elle oublie même qu’elle est en train de marcher sur un trottoir. Elle oublie de mettre un pied devant l’autre. Et elle tombe.

Elle tombe sur le trottoir, se déchire le jean et saigne du genou.

Devant elle, sur le même trottoir, avant qu’elle ne tombe, elle avait vu deux hommes qui marchaient et une femme derrière elle également.

Après sa chute, les deux hommes et la femme ont couru sur le trottoir d’en face et ont déguerpi, la laissant seule, par terre, avec ses courses étalées sur le sol et son genou qui saigne.

Madame, vous allez bien ?

Elle a éclaté en sanglots. Elle a pleuré non pas parce qu’elle avait mal à son genou. Elle n’a même pas senti la douleur. Elle a pleuré parce que personne n’est venu vers elle, même en se tenant à distance, la distance sociale, la distance de sécurité, juste pour lui poser à 1,50 m de distance sociale, 1,50 m de distance de sécurité, cette simple question : madame, vous allez bien ?

Non, ils ont fui. Ils ont fui parce qu’ils ont eu peur. Ils ont fui parce que la peur les rend inhumains.

L’infirmière s’est relevée. Elle a ramassé ses courses. Elle est rentrée chez elle.

Puisque aujourd’hui les premiers de cordée sont devenus invisibles et parfaitement inutiles à la nation, puisque aujourd’hui toutes celles et ceux que le gouvernement méprise maintiennent debout ce pays, alors je te nomme toi, l’infirmière de Seine-Saint-Denis, pour te faire sortir de l’ombre : Mithra Madjidi, ma mère.

Mercredi 1er avril 2020

Maryam Madjidi

L’auteure a publié  « Marx et la Poupée », le Nouvel Attila, collection « Incipit » (2017). « Je m’appelle Maryam », l’École des loisirs, collection « Mouche », (2019).

Le contre-journal de confinement de Maryam Madjidi (L'Humanité, jeudi 9 avril 2020)
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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 07:15
Jean-Marie Le Scraigne à l'école des filles de Huelgoat en 2010 (photo Le Télégramme)

Jean-Marie Le Scraigne à l'école des filles de Huelgoat en 2010 (photo Le Télégramme)

1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère:

63/ Jean-Marie Le Scraigne - Jañ-Mari Skragn (1920-2016)

L'oncle du journaliste, historien et écrivain quimpérois Georges Cadiou (L'hermine et la croix gammée), Jean-Marie Le Scraigne (en breton Jan-Mari Skragn, dit-il) est né au Huelgoat en juin 1920 (décédé en décembre 2016). Il a été retiré de l'école à 13 ans pour aider à la ferme malgré ses excellents résultats scolaires. Il est d’abord resté travailler à la ferme familiale, sur le plateau granitique de cette commune (en breton ar c’hludou), au cœur de l’Arrée.

Après son mariage, devenu père de famille, il préféra changer de métier et travailla comme carrier et marbrier, jusqu’à sa retraite.

Fervant militant communiste, il fut longtemps (une vingtaine d'années) conseiller municipal d’Huelgoat, élu sur la liste d"Alphonse Penven (maire et conseiller général PCF de la Libération à 1983, paysan de ce même quartier qui fut également député dans les années d'après-guerre).

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 35/ Alphonse Penven (1913-1994)

Jean-Marie Le Scraigne s’est parfois exprimé à la télévision en breton (FR 3) sur la période du Front Populaire et nous a expliqué son engagement, contre la volonté paternelle...Il était connu comme chanteur de fest-noz (dans les années soixante-dix, avec B. Le Guern, L. Lozac’h). C’est à l’heure de la retraite qu’il s’est mis à composer des chansons, notamment à danser, en breton et en français. En 1986, il s'inscrit à un concours de contes en breton et obtient le premier prix. C'est en français il commencera à mettre ses contes par écrit, avant que les responsables de "Brud Nevez" lui conseillent de le faire en breton.

Francis Favereau, linguiste, spécialiste de la culture et de la langue bretonne, raconte:

" Parallèlement, Jean-Marie Le Scraigne a commencé à raconter divers contes (rismodilli, dit-il), qu’il avait entendus dans sa jeunesse à Kervinaouet, de la bouche de valets ou de mendiants, essentiellement. Il est ainsi devenu conteur, à la radio ou à la télévision, comme dans les veillées organisées ces dernières années, notamment par Dastum... Il compte actuellement parmi les meilleurs, avec Marcel Guilloux (Haute-Cornouaille) ou Jude Le Paboul (de Baud, Vannetais, disparu en 2001). L’originalité de J.M.Le Scraigne, c’est qu’il a transcrit la plupart de ses contes, d’abord en français, ne sachant guère écrire le breton, nous disait-il. Chez lui, Bilz(ic), l’adversaire déclaré du seigneur ainsi que du recteur, devient un «voleur honnête», comme il en faudrait davantage, conclut-il. Voilà qui, pour ce qui est de l’idéologie, nous situe aux antipodes de la morale traditionnelle héritée de FEIZ HA BREIZ  etc. Il y a chez lui un peu de cet «esprit sauvage de la Montagne», comme le dit si bien Y. Gwernig. On comprend mieux ce positionnement original grâce à l’étude qu’en a faite Ronan Le Coadic dans Campagne Rouges de Bretagne (SKOL VREIZH n° 22, 1991), où il a donné laparole aux communistes de cette région, en breton (F. Landré, maire de Scrignac, décédé en 1999, Daniel Trellu - cf. tome 3 - et Alphonse Penven, maire du Huelgoat et conseiller général du cantonde 1945 à 1983, qui fut député communiste de 1956 à 1958, disparu peu après son interview, ancien paysan dans la ferme de Coat Mocun sur les hauteurs du Huelgoat, dont J.M. Le Scraigne fut longtemps le colistier :

«Cela vient de loin, cela est ancien, parce que cette région était pauvre et que la terre était mauvaise. Les habitants pauvres avaient envie d’améliorer leur situation. Oui. Certains dans cette région ont fait la Révolution des Bonnets Rouges. Il y en avait beaucoup dans la région de Carhaix. A Plouyé, on en a découvert beaucoup en faisant le nouveau cimetière, beaucoup d’ossements. Ces gens avaient été tués par les soldats. Il y avait eu des heurts au Ty meur en Poullaouen, un combat entre Poullaouen et Carhaix. Et les Rouges, malheureusement, avaient perdu. Beaucoup avaient étét ués. Puis ce pays a été longtemps radical. Oui, c’était une région rouge par icia utrefois» (p. 55)...«Moi, je crois que les communistes ont confiance en l’homme, en son travail, et qu’ils soutiennent les pauvres surtout. Oui, des humanistes. Il s’agit d’aider ceux qui sont en bas de l’échelle à remonter et d’essayer d’avoir plus de justice dans ce pays» disait Jean-Marie Le Scraigne...

Francis Favereau  (https://ffavereau.monsite-orange.fr)

 

Œuvres (source BNF):

Une vie de militant au Huelgoat
 
Drôle de guerre
 
Contes du Huelgoat et du Centre-Bretagne
 
Koñchennou hag huñvreou
 
Contes et rêveries
 
Lavariou an Uhelgoad
 
Ma buhez e kêr ar Vinaoued
 
Bremañ 'zo bremañ !
 
Un Huelgoatain vous raconte
 
Ma vie au Huelgoat
 
Ma buhez e Kêr ar Vinaoued
 
Rimodellou 'kostez Huelgoad 1 avec Jean-Marie Le Scraigne comme Auteur du texte
 
Rimodellou 'kostez Huelgoad 2 avec Jean-Marie Le Scraigne comme Auteur du texte
 
Drôle de guerre, Occupation, Résistance
 
Rimodellou 'kostez Huelgoad 3 avec Jean-Marie Le Scraigne comme Auteur du texte
Rimodellou 'kostez Huelgoad avec Jean-Marie Le Scraigne comme Auteur du texte
 
Contes du Huelgoat et du Centre-Bretagne
 
Amzer ar vrezel 'kostez an Huelgoad
 
Rimodellou 'kostez Huelgoad
"Une vie de militant" de Jean-Marie Le Scraigne aux éditions Emgleo Breiz - C'est tout un pan de la vie politique du centre-Bretagne que Jean-Marie le Scraigne raconte, avec en filigrane les contraintes quotidiennes d'un homme qui a dû subvenir aux besoins de sa famille tout en faisant face aux aléas de l'économie: les petites exploitations rurales qui périclitent, le rude travail dans les carrières, en parallèle avec des contrats d'ouvriers agricole dans l'est de la France, les ennuis de santé de ses enfants... Sans parler, en qualité d'élu, de l'obligation de siéger dans divers conseils et organismes.

"Une vie de militant" de Jean-Marie Le Scraigne aux éditions Emgleo Breiz - C'est tout un pan de la vie politique du centre-Bretagne que Jean-Marie le Scraigne raconte, avec en filigrane les contraintes quotidiennes d'un homme qui a dû subvenir aux besoins de sa famille tout en faisant face aux aléas de l'économie: les petites exploitations rurales qui périclitent, le rude travail dans les carrières, en parallèle avec des contrats d'ouvriers agricole dans l'est de la France, les ennuis de santé de ses enfants... Sans parler, en qualité d'élu, de l'obligation de siéger dans divers conseils et organismes.

1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère:  63/ Jean-Marie Le Scraigne (1920-2016)

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1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère: 61/ Jean-Marie Plonéis (1934-2018)

1920-2020: Cent ans d'engagements communistes dans le Finistère: 60/ Guillaume Bodéré

1920-2020: Cent ans d'engagements communistes dans le Finistère: 59/ Pierre Salaun (1907-1983)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 58/ Guy Laurent (1940-1994)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 57/ Eugène Kerbaul (1917-2005)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 56/ Pierre Cauzien (1922-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 55/ Albert Jaouen (1909-1976)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 54/ Pierre Hervé (1913-1993)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 53/ Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier (1910-2007)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 52/ Yves Le Meur (1924-1981)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 51/ Jean Burel (1921-1944)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 50/ Jacob Mendrès (1916-2012)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 49/ Henri Tanguy dit Rol-Tanguy (1908-2002)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 48/ Carlo de Bortoli (1909-1942)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 47/ Robert Jan (1908-1987)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 46/ Denise Roudot (1933-2002)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 45/ Paul Le Gall (né en 1925)

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 34/ Michel Mazéas (1928-2013)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 33/ Pierre Guéguin (1896-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 32/ Jean-Louis Primas (1911-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 31/ François Paugam (1910-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 30/ Angèle Le Nedellec (1910-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 29/ Jules Lesven (1904-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 28: Raymonde Vadaine, née Riquin

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 27/ Jeanne Goasguen née Cariou (1901-1973)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 26/ Gabriel Paul (1918-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 25/ François Bourven (1925-2010)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 24/ Yves Autret (1923-2017)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 23/Pierre Jaouen (1924-2016)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 22/ André Berger (1922-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 21/ Joseph Ropars (1912-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 20/ Paul Monot (1921-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 19/ Jean-Désiré Larnicol (1909-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 18/ Jean Le Coz (1903-1990)

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 14/ Pierre Berthelot (1924-1986)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 13/ Albert Abalain (1915-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 12/ Andrée Moat (1920-1996)

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 10/ Denise Larzul, née Goyat (1922-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 9/ Pierre Le Rose

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 8/ Marie Salou née Cam (1914-2011)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 7/ René Vautier (1928-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 6/ Denise Firmin née Larnicol (1922-2019)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 5/ Fernand Jacq (1908-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 4/ Corentine Tanniou (1896-1988)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 3/ Albert Rannou (1914-1943)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 2/ Marie Lambert (1913-1981)

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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 05:00
Jean-Marie Plonéis (photo Le Télégramme)

Jean-Marie Plonéis (photo Le Télégramme)

1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère:

61/ Jean-Marie Plonéis (1934-2018): un chercheur original, spécialiste de la toponymie celtiqu

Fils d'un petit paysan de Berrien, Jean-Marie Plonéis est parti seul à 17 ans pour le Canada dans les années 50: une authentique aventure. Il a été bûcheron en Colombie-Britannique. Revenu en France, il est devenu professeur d'anglais. Résidant à Plogonnec, il était membre de la section PCF de Douarnenez.Avec un parcours atypique d'ouvrier agricole, de vagabond, de soldat, d'agent des douanes, d'étudiant, de professeur d’anglais au lycée de Douarnenez puis d'enseignant-chercheur, docteur es-Lettres. Il a écrit plusieurs livres de toponymie (éditions du félin en 1983, 1993, 1996 ) et un livre racontant son parcours avec truculence dans Le rêveur de l’Arrée en 2003. Jean Marie Plonéis était présent dans toutes nos fêtes de l’Huma Bretagne où il nous faisait partager sa passion de la toponymie. 

Longtemps, il a rédigé une chronique pour le journal des bretons de Paris Bretagne Ile de France.

Ses obsèques ont eu lieu à Carhaix en juillet 2018.

Jean-Paul Cam, pour la Fédération du Finistère du Parti Communiste.

 Hommage de Piero Rainero en 2018:
" Je connaissais Jean-Marie Plonéis depuis au moins 40 ans, j'appréciais ses réflexions et sa connaissance exceptionnelle de la linguistique celtique. Il avait été un élève très proche du chanoine Falc'hun qui dirigea sa thèse sur la toponymie dans les Monts d'Arrée.
C'était un intellectuel communiste exigeant, attentif aux autres, toujours disponible.
Lorsque nous recevions à la fédération  des responsables politiques étrangers,  de l'ANC, du Parti Communiste d'Irlande du Nord, du Sinn Fein, de Palestine, c'était lui qui assurait la traduction fort de sa maîtrise de la langue anglaise. Il l'avait perfectionnée au Canada, où il exerça entre autres le métier de bûcheron, et l'enseigna par la suite en France, avant de se consacrer  entièrement à la recherche celtique.
Jean-Marie avait vécu mille vies, mille expériences, qui avaient fait de lui une personnalité originale, attachante, curieuse de tout. J'ai eu le privilège d'être de ses amis. Assez régulièrement quand le siège de la fédération était à Quimper, il venait me voir pour échanger sur tel ou tel sujet qui le préoccupait. Il va nous manquer". 
Piero Rainero, ancien secrétaire départemental du PCF 
1920-2020: Cent ans d'engagements communistes en Finistère: 61/ Jean-Marie Plonéis (1934-2018)
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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 33/ Pierre Guéguin (1896-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 32/ Jean-Louis Primas (1911-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 31/ François Paugam (1910-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 30/ Angèle Le Nedellec (1910-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 29/ Jules Lesven (1904-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 28: Raymonde Vadaine, née Riquin

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 27/ Jeanne Goasguen née Cariou (1901-1973)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 26/ Gabriel Paul (1918-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 25/ François Bourven (1925-2010)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 24/ Yves Autret (1923-2017)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 23/Pierre Jaouen (1924-2016)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 22/ André Berger (1922-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 21/ Joseph Ropars (1912-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 20/ Paul Monot (1921-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 19/ Jean-Désiré Larnicol (1909-2006)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 18/ Jean Le Coz (1903-1990)

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 16/ Jean Nédelec (1920-2017)

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1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 14/ Pierre Berthelot (1924-1986)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 13/ Albert Abalain (1915-1943)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 12/ Andrée Moat (1920-1996)

1920-2020: cent ans d'engagements communistes en Finistère: 11/ Jean Le Brun (1905-1983)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 10/ Denise Larzul, née Goyat (1922-2009)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 9/ Pierre Le Rose

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 8/ Marie Salou née Cam (1914-2011)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 7/ René Vautier (1928-2015)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 6/ Denise Firmin née Larnicol (1922-2019)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 5/ Fernand Jacq (1908-1941)

1920-2020: 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 4/ Corentine Tanniou (1896-1988)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère: 3/ Albert Rannou (1914-1943)

1920-2020 - 100 ans d'engagements communistes en Finistère - 2/ Marie Lambert (1913-1981)

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 13:32
Mikhaïl Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov

Tatiana Lappa, première épouse de Mikhaïl Boulgakov, dans les années 1910.

Tatiana Lappa, première épouse de Mikhaïl Boulgakov, dans les années 1910.

Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)
Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)

Génie bohème et indépendant, monstre de travail, homme d'humour, de culture et de courage, bravant la censure dans une société verrouillée par la sanglante dictature stalinienne, son univers kafkaïen et ses  contradictions étranges, Mikhaïl Boulgakov est principalement connu en France pour l'OVNI littéraire, longtemps censuré en URSS même s'il fut publié en partie en 67, le chef d’œuvre énigmatique et surréaliste, écrit sous l'influence de Gogol, de Goethe, et des mythes bibliques, Le Maître et Marguerite. Pendant plus de dix ans, Boulgakov travailla sans relâche à ce grand roman, qui représente 500 pages dactylographiées, qu'il continuait sans cesse à revoir et corriger, sans jamais nourrir d'espoir véritable de le voir publié un jour. 

Ce roman que Boulkagov n'avait pas achevé à sa mort en 1940, roman onirique, fantasmagorique et baroque, un texte halluciné, au symbolisme gothique, mais aussi avec beaucoup d'humour noir et d'esprit satirique, fut écrit en plusieurs étapes entre 1928 et 1940. L'action principale du livre a lieu dans le Moscou des années 30, où Satan se manifeste sous l'identité d'un mystérieux magicien nommé Woland, accompagné d'une troupe hétéroclite composée du fantaisiste cabotin Fagotto (ou Fahoth, selon les traductions), alias Koroviev, du chafouin et bavard chat noir Béhémoth, du tueur Azazello et de l'impudique sorcière rousse Hella. Ce groupe prend pour cible l'élite littéraire avec son syndicat officiel, le MASSOLIT, son restaurant-QG pour les privilégiés de la nomenkatura), ses bureaucrates et ses profiteurs, ainsi que les sceptiques et les mécréants. Maître, un auteur aigri, désespéré du rejet dont a fait l'objet son roman sur Ponce Pilate et le Christ, au point d'en avoir jeté au feu le manuscrit avant de se détourner du monde, y compris de son aimée Marguerite. Après une période de vagabondage, il se fait interner dans l'hôpital psychiatrique où échouera plus tard Bezdomny. Ladite maison de fous joue un rôle d'importance puisque, tout au long du roman, des victimes des farces de la troupe de Satan s'y trouveront enfermées. Le Maître recrée dans son roman l'histoire du jugement de Jésus, tandis que Satan fait le lien entre les deux époques. Dans la dernière partie du livre, Matthieu Lévi vient annoncer à Satan que Jésus a lu le roman du Maître, et qu'il lui demande d'accorder le repos éternel à ce dernier.On peut faire différentes lectures de l'œuvre : roman d'humour, allégorie philosophique ou socio-politique, satire du système soviétique, ou encore de la vanité de la vie moderne en général... Le roman est aussi un roman d'initiation dont Ivan est le personnage principal. Ce roman est, enfin, dans le contexte de la Russie soviétique, un manifeste pour la liberté des artistes et contre le conformisme. 

La troisième partie du livre voit le personnage de Marguerite prendre une grande importance. Satan donne un bal de minuit, qui coïncide avec la nuit du Vendredi saint. Il fait une offre à Marguerite, qu'elle accepte : devenir une sorcière douée de pouvoirs surnaturels le temps du bal, et servir à Satan de « maîtresse de maison » pour recevoir ses invités. Alors qu'elle apprend à voler et à contrôler ses passions débridées — non sans se venger avec violence des bureaucrates qui ont condamné son amant au désespoir — en entraînant avec elle sa servante Natacha, Marguerite pénètre nue dans le monde de la nuit, survole les forêts noires et les fleuves de la Mère Russie, se baigne et, purifiée, revient à Moscou pour être la reine du grand bal de Satan. Debout au côté de ce dernier, elle accueille les criminels les plus tristement fameux de l'histoire de l'humanité alors qu'ils se déversent en foule des portes de l'enfer.

Elle surmonte l'épreuve — laisser les pires brigands lui embrasser le genou et témoigner à chacun son amour de reine du bal. Pour la récompenser, Satan lui offre d'exaucer son vœu le plus cher : elle choisit de retrouver son amant le Maître et de vivre avec lui dans la misère et l'amour. Grâce au travail de Fagotto, le Maître sort de l'asile et retrouve une nouvelle vie grâce à la possession de documents administratifs conformes. Néanmoins, ni Satan ni Dieu ne jugent ce genre d'existence digne d'eux, et le couple est empoisonné par Azazello. Étant morts, les deux protagonistes sont libres de suivre Woland et quittent Moscou avec lui, alors que ses fenêtres et ses coupoles se consument dans le soleil couchant du dimanche de Pâques. L'avant-dernière scène est celle de la libération de Ponce Pilate, qui attendait depuis 2 000 ans de pouvoir rejoindre Jésus.

C'est vers la fin du texte que les trois actions du livre se rencontrent, puisque l'on retrouve les personnages initiaux, la fin du récit par le Maître de l'histoire de Ponce Pilate, et l'événement majeur qu'est le bal.

Né en 1890, petit-fils du côté de sa mère et de son père de prêtres renommés, fils d'un maître de conférence en histoire des religions, Mikhaïl Boulgakov est né à Kiev dans une famille bourgeoise, qui a sa datcha à Boutcha à 30 km de Kiev.  Pendant ses études secondaires, Boulgakov manifeste un goût prononcé de l'indépendance, des surnoms, de la mystification et de l'ironie: 

Sergueï Ermolinski, un camarade de Kiev de Boulgakov qui écrira une très belle introduction de Le maître et Marguerite restitue une anecdote que lui avait racontée l'écrivain à la fin de sa vie: "Au début des années 20, je rencontrai à Moscou un écrivain originaire de Kiev avec qui j'avais fait mes études au lycée. Nous n'étions pas vraiment amis, mais notre rencontre fut chaleureuse, comme il sied à des gens de Kiev qui aiment avec passion leur ville natale. Il s'écria: "Oh! je me souviens de vous, Boulgakov, vous étiez toujours un meneur. Je suis votre aîné, mais aujourd'hui encore, je crois entendre vos propos féroces. Si, si... Soubotch, le professeur de latin, vous vous souvenez, avait peur de vous. Vous faisiez trembler tout le lycée..." En racontant cela, Boulgakov haussait comiquement les épaules: "A mon avis, je ne faisais trembler personne. Je défendais mon indépendance, tout simplement. Mais ce qui est vrai, c'est que la direction du lycée n'était pas bienveillante à mon égard. Je ne sais pas pourquoi, mais ils me soupçonnaient toujours, moi si tranquille, de manigancer Dieu sait quoi. Dans l'ensemble, je n'ai jamais de ma vie eu de chance avec mes supérieurs (Il soupira.), moi qui aurait tellement voulu être un garçon exemplaire". 

En 1908 Boulgakov rencontre celle qui deviendra sa première épouse, Tatiana (Tassia) Lappa, fille du directeur des douanes de Saratov. Il l'épouse en 1913. L'année suivante, en vacances chez sa belle-famille à Saratov, au sud-est de Moscou, sur la Volga, quand éclate la guerre, il travaille durant tout l'été à l'hôpital de Secours, fondé dans la ville pour accueillir les blessés. En avril 1916, il est reçu avec mention aux examens terminaux, anticipés en raison de la guerre et s'enrôle immédiatement comme médecin volontaire dans la Croix-Rouge. Boulgakov termine en 1916 des études de médecine à l'Université de Kiev. En 1916, il est envoyé dans un village, à Nikolskoïe, dans la province de Smolensk (ouest de la Russie, non loin de l'actuelle frontière biélorusse), dont il devient le médecin de campagne pendant un an et demi. A cette époque, il devient dépendant à la morphine après avoir subi des injections pour soigner une allergie à un sérum antidiphtérique.

A l'automne 1917, quand survient la révolution bolchévique, Mikhaïl Boulgavov est muté à l'hôpital de Viazma, dans la province de Smolensk. Il a déjà commencé à écrire, notamment un récit qu'il intitule Maladie, première version de son Morphine.  Il commence Carnets d'un jeune médecin. En décembre 1917, Boulgakov fait partie des défenseurs de la ville de Kiev contre les Bolcheviks. Mais quand l'assemblée nationaliste ukrainienne, proclame la République populaire ukrainienne, Boulgakov est à Moscou, occupé par des démarches pour se faire libérer du service militaire, sans résultat. Installé avec sa femme, ses frères et ses sœurs au 13, descente Saint-André, la demeure familiale, qui servira de cadre à son roman sur la résistance des Russes Blancs, La Garde blanche , dont les personnages sont très inspirés par sa famille, jusqu'à leur patronyme, qui est aussi le sien. Il ouvre un cabinet médical. Sa mère, remariée avec le docteur Voskressenski, habite dans la même rue. Au printemps 1918, avec l'aide de sa femme et de son beau-père, Boulgakov parvient enfin à se libérer complètement de sa morphinomanie. À Kiev, il est témoin de l'évolution de la situation, entre le gouvernement de l'hetman Pavlo Skoropadsky, créature de l'occupant allemand, les nationalistes ukrainiens, dirigés par Simon Petlioura, l'Armée des volontaires (future Armée blanche) organisée en octobre 1918 par le général Dénikine pour arrêter l'avance des bolcheviks, et le corps expéditionnaire franco-britannique envoyé en novembre en mer Noire. Kiev, à l'époque, sert de centre de ralliement de tous les réfugiés du nord fuyant le gouvernement communiste.

Ces événements, et plus particulièrement la prise de Kiev par les troupes de Pelioura, constituent la toile de fond de La Garde blanche et des Jours des Tourbine. Mobilisé par le Directoire d'Ukraine, dont les Français se sont institués protecteurs, en s'entendant avec les généraux monarchistes Dénikine et Krasnov, Boulgakov assiste à des scènes sanglantes, notamment des crimes antisémites, et à l'évacuation de Kiev par Petlioura, menacé d'encerclement par les bolcheviks, le événements dont on trouve la trace dans La Garde blanche, Les Aventures extraordinaires du docteur N. et La Nuit du 2 au 3. Il parvient finalement à s'échapper de l'armée en déroute de Petlioura dans la nuit du 2 au 3 février 1919. Ces évènements de la guerre civile sont donc la toile de fond d'un des romans les plus célèbres de Boulgakov, La Garde blanche paru en 1926, d'abord sous forme de feuilleton dans la revue littéraire "Rossia". Le volume devait constituer la première partie d'une trilogie, mais sa publication a été interrompue par l'arrêt de la revue sur décision du gouvernement soviétique. Situé en Ukraine, à la fin de 1918, le roman raconte la destinée de la famille Tourbine — variation ironique de la « famille heureuse » des Rostov dans Guerre et Paix —, installée à Kiev pendant la guerre civile, au moment où l'hetman Pavlo Skoropadsky s'enfuit avec les troupes d'occupation allemandes, devant la menace des forces nationalistes ukrainiennes de Simon Petlioura, qui s'emparent de la ville. L'intrigue mêle donc éléments intimes autobiographiques, des éléments fictifs et éléments historiques.  La famille Tourbine est modelée d'après la propre famille des Boulgakov — Tourbine est d'ailleurs le nom de la grand-mère maternelle de l'auteur. Comme Boulgakov, l'aîné est médecin. De même, la description de la maison des Tourbine correspond exactement à la maison de la famille Boulgakov à Kiev, 13 descente Saint-André, qui est devenue le musée Boulgakov à Kiev. De plus, un passage décrit l'assassinat d'un juif par un soldat nationaliste auquel Boulgakov a réellement assisté, et qu'il a également décrit dans une nouvelle comme La Nuit du 2 au 3.

Le 1er septembre 1919, sous la double pression des nationalistes, qui organisent soulèvements et pogroms anti-juifs dans les campagnes ukrainiennes, et d'un corps de l'Armée des Volontaires, les bolcheviks évacuent Kiev, et Ivan et Nikolaï Boulgakov s'engagent dans l'armée de Dénikine. Boulgakov est hanté par les dangers que ses frères courent dans le Sud, hantise qui lui inspirera La Couronne rouge. Lui-même est réquisitionné par l'Armée blanche en tant que médecin, fin septembre ou début octobre, et rejoint Vladicaucase. A Vladicaucase, capitale de l'actuelle Ossétie du Nord, au nord de la Géorgie, au pied des montagnes du Caucase sur le fleuve Terek, alors que la ville est sous le contrôle de l'armée blanche de Dénékine (elle sera reprise par les soviétiques en mars 1920), Boulgakov décide de renoncer à la médecine pour devenir écrivain. Atteint du typhus au moment de la prise de Vladicaucase par les bolcheviks, Mikhaïl Boulgakov ne peut s'enfuir. Il va donc participer à l'aventure de la création du théâtre soviétique de Vladicaucase. Fin mars 1920, il se fait engager à la sous-section des Arts de la ville, dirigée par Iouri Sliozkine, un romancier à succès avant la Révolution, qui s'associe Boulgakov comme directeur du « Lito » (département « Littérature » de cet organisme). Le 1er mai, un Théâtre soviétique est inauguré ; Boulgakov y présente des spectacles, organise des soirées culturelles, anime des débats, assure la critique littéraire et théâtrale dans la presse locale. Entre janvier et mars 1921, il crée à Vladicaucase la pièce "Les communards de Paris". Mais, défendant Pouchkine face à un rédacteur du journal bolchevik local qui avait raillé le grand écrivain russe, il est qualifié d'élément "bourgeois" et de "blanc" et expulsé de la sous-section des Arts. Ne pouvant faire publier les récits qu'il écrit ni jouer sa comédie bouffe, Les Prétendants d'argile, il quitte Vladicaucase en mai 1921 et voyage entre Batoum (Batoumi sur la côte géorgienne de la Mer Noire), Bakou (capitale de l'actuel Azerbaïdjan) Tiflis (Tbilissi, la grande ville de Géorgie) où il fait la connaissance du poète Ossip Mandelstam qui vivait alors dans une grande pauvreté. Boulgakov apprécie le style de vie et la qualité des poèmes de Mandelstam mais la manière emphatique et appuyée dont le poète lisait ses propres vers lui donnait envie de rire. Nullement sympathisant sur le fond de la révolution bolchevique, il hésite à s'exiler à Constantinople, mais décide finalement de rejoindre Moscou sur les conseils de Mandelstam. À partir de son installation à Moscou, et jusqu'en 1925, il multiplie les travaux alimentaires et les petits emplois, tout en écrivant ou réécrivant ses premières nouvelles et un roman sur la guerre civile. Son ambition est de prendre place parmi les plus grands écrivains de la littérature russe.  Il est engagé comme journaliste dans un organe officiel du parti communiste, Rabotchi (« L'Ouvrier »), dirigé par Nadejda Kroupskaïa, la femme de Lénine.

En 1926, Boulgakov reçoit plusieurs visites de la Guépéou, après l'écriture de fictions suspectes d'un point de vue idéologique, dont Jours des Tourbine, adapté au Théâtre, qui plaisait beaucoup beaucoup à Staline.En 1927, le théâtre Vartangov représente L'Appartement de Zoïka, une satire de Moscou au temps de la N.E.P. Dans L'Ile pourpre, Boulgakov pousse l'audace jusqu'à inventer une parodie de pièce de théâtre pseudo-révolutionnaire. Ses deux pièces sont retirées rapidement du répertoire, avant de réapparaître trois ans plus tard à la suite d'un retour en grâce tenant au fait de prince, comme Les dernières journées de Tourbine

Interdit de vivre de son métier d'écrivain, Boulgakov adresse à Staline, au début de juillet 1929, une requête dans laquelle il demande l'autorisation de quitter, avec son épouse, l'URSS. Dans une lettre à son frère Nikolaï (qui a émigré à la fin de la guerre civile) datée du 24 août, il parle de son « anéantissement en tant qu'écrivain .En février 1929, Boulgakov fait la rencontre d'Elena Sergueïevna Chilovskaïa, épouse d'un officier supérieur de l'état-major général et mère de deux enfants ; ils s'éprennent immédiatement l'un de l'autre. Elle sera sa troisième épouse et le modèle de Marguerite dans Le Maître et Marguerite. Le même jour, le Guépéou enregistre une information selon laquelle Boulgakov aurait entrepris un nouveau roman. Il s'agit d'un « roman sur le diable », qui a été conçu en 1928, et dont Boulgakov a commencé la rédaction au début de l'année. Pendant l'été, Elena Sergueïevna part en cure à Iessentouki, et elle échange avec Boulgakov des lettres d'amour. De même, il écrit un récit inachevé, daté de et dédié à Elena Sergueïevna, intitulé À ma secrète amie.

En avril 1930, Boulgakov reçoit un coup de fil de Staline en personne, le lendemain du suicide de Maïakovski, et s'engage comme metteur en scène au théâtre d'art de Moscou, où il se lance dans une adaptation du roman de Gogol, "Les Âmes mortes". Grâce à l'intervention de Gorki, en 1931, il obtient l'autorisation de faire jouer une autre pièce, intitulée "Molière" (dont le nom était au départ "La cabale des Dévots"). Puis il se lance dans une adaptation scénique de Guerre et Paix en 1931. Sa Vie de Molière comme L'Extravagant M. Jourdain sont censurés en 1932 et 1933. 

Sa "Vie de Molière" sera finalement publiée en URSS en 1962, en période de déstalinisation.

A partir de 1932, le vide se crée autour de Boulgakov, qui n'est pas en odeur de sainteté et qui vit désormais solitaire, en proscrit, banni de la vie littéraire officielle. Il n'est pas invité au Congrès des écrivains de 1934. 

En 1934, Boulgakov emménage dans un immeuble coopératif d'écrivains. Dans le courant de mars, en visite au Théâtre d'art,  Staline s'enquiert de Boulgakov et déclare que Les Jours des Tourbine mettant en scène une famille de Russes blancs pendant la guerre civile est le meilleur spectacle du répertoire.  À partir de , Boulgakov se consacre aussi à la rédaction d'Alexandre Pouchkine, une pièce sur les derniers jours du grand écrivain russe, une pièce d'abord censurée puis autorisée en 1939. Boulgakov joua tous les rôles au théâtre, il fut auteur de pièces, conseiller littéraire, assistant metteur en scène, et même acteur dans sa pièce inspirée de Dickens, au Théâtre d'art de Moscou, Le Club de Mr. Pichwick

A partir de 1936, il travaille comme consultant indépendant pour le Bolchoï à l'écriture et la correction de livrets pour l'opéra. Il était content de travailler pour cette institution.

Durant l'année 1939, il travaille à une pièce sur Staline, Batoum, qui sera remise le 25 juillet. Le 14 août 1939, une délégation du Théâtre d'art incluant Boulgakov et sa nouvelle femme Léna part en repérage en Géorgie, mais, le 17, ils sont informés du veto imposé à la pièce par Staline et rentrent à Moscou.

À la fin de 1939, l'état de santé de Boulgakov, depuis longtemps des plus médiocres, s'aggrave. Le 11 septembre 1939, il connaît une baisse inquiétante de la vue. Les spécialistes consultés confirment bientôt le diagnostic de néphroangiosclérose, la maladie qui avait emporté son père. L Le 13 février 1940, il dicte encore à sa femme quelques corrections pour Le Maître et Marguerite (qu'il retravaille depuis le ). Pendant sa maladie, et jusqu'au début de mars, il reçoit la visite de la poétesse Anna Akhmatova et de Nikolaï Liamine (clandestinement, car ils sont interdits de séjour à Moscou). Le 10 mars Mikhaïl Boulgakov meurt et ce sera sa femme qui achèvera la troisième version de son œuvre maîtresse entre 1940 et 1941.  En URSS, une version censurée du livre (12 % du texte y est omis et une part plus grande encore altérée) est d'abord publiée dans le magazine Moscou (no 11, 1966, et no 1, 1967). En Union soviétique, la première édition complète, préparée par les soins d'Anna Saakyants et fondée sur la version datant de début 1940, paraît dans Khoudojestvennaïa Literatoura en 1978. Cette édition est demeurée celle de référence jusqu'en 1989, date de la dernière édition établie par la littératrice Lidiya Yanovskaïa sur la base de tous les manuscrits existants.

Sources:

Introduction au Maître et Marguerite de Serguei Ermolinski

Pages Wikipedia (Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite)

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