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L’économiste Gabriel Zucman, inventeur d’une taxe qui fait trembler les grandes fortunes, explique comment mettre ces dernières à contribution. Et faire ainsi reculer l’oligarchie.
L'Humanité, 23 octobre
Il est accusé de « vouloir mettre à terre l’économie française » parce qu’il souhaite imposer à hauteur de 2 % les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, un impératif « démocratique », selon lui. L’économiste Gabriel Zucman (1) répond à ses détracteurs dans les colonnes de l’Humanité.
85 % des Français soutiennent votre taxe, selon un sondage que nous avons publié il y a un mois : vous attendiez-vous à gagner aussi facilement la bataille de l’opinion ?
Partout dans le monde monte une demande de justice fiscale, car deux phénomènes se conjuguent. Le premier, c’est l’explosion mondiale des très grandes fortunes. En France, entre 2010 et 2025, les 500 plus grandes fortunes ont augmenté de 1 000 milliards d’euros.
Deuxième élément, on constate un peu partout que les ultra-riches paient beaucoup moins d’impôt en proportion de leurs revenus que les autres catégories sociales. Le Français moyen paye 51 % de ses revenus en prélèvements divers (impôts, TVA, cotisations sociales, etc.), là où les milliardaires ne sont ponctionnés qu’à hauteur de 13 %. Cela constitue une violation manifeste du principe d’égalité devant l’impôt, pourtant consacré dans l’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
Qu’est ce qui permet, en France, aux milliardaires de payer aussi peu d’impôts ?
C’est la possibilité qu’ils ont de structurer leur fortune afin qu’elle génère peu voire pas de revenus taxables. Aux États-Unis, Jeff Bezos, patron d’Amazon et homme le plus riche du monde, a pu déclarer, certaines années, zéro dollar de revenu et donc échapper à l’impôt sur le revenu. Il a même reçu plusieurs milliers de dollars d’allocations familiales !
« La taxe permettrait aux milliardaires d’entrer dans le champ de la solidarité nationale, à laquelle ils ne participent pas aujourd’hui. »
Comment est-ce possible ? Parce que les plus riches recourent à des holdings, c’est-à-dire des sociétés qui font écran entre eux et l’impôt. En pratique, ces holdings stockent tous leurs dividendes, qui échappent de fait à l’impôt sur le revenu des personnes physiques. Ensuite, ces dividendes sont épargnés ou dépensés par les ultra-riches pour monter au capital de leur entreprise, acheter des yachts, mener des actions de philanthropie ou acquérir des journaux.
Pour restaurer une forme d’égalité devant l’impôt, vous proposez une taxe plancher de 2 % sur tous les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros : pourquoi avoir retenu ces deux bornes ?
Ce taux permet d’effacer la régressivité de notre système fiscal. Pour les milliardaires, en effet, le taux de rendement de la fortune s’élève en moyenne à 6 % par an. Une contribution incompressible à 2 % amputerait ce rendement d’un tiers : elle serait donc équivalente, en moyenne, à un impôt sur le revenu de 33 %. Ajoutée à l’impôt sur les sociétés, dont les ultra-riches s’acquittent au travers de leurs entreprises, elle porterait leur taux de prélèvement obligatoire global à 50 ou 55 %, soit à peu de chose près ce que paye le Français moyen.
Au passage, je précise que ces 2 %, c’est vraiment le minimum syndical. Aux États-Unis, Bernie Sanders (candidat de gauche à la présidentielle – NDLR) proposait en 2019 un impôt sur les grandes fortunes de 8 % au-delà de 10 milliards de dollars de patrimoine.
La taxe permettrait aux milliardaires d’entrer dans le champ de la solidarité nationale, à laquelle ils ne participent pas aujourd’hui. Plus d’un siècle après sa création, l’impôt sur le revenu reste une révolution démocratique inachevée dans la mesure où les très riches ne sont pas concernés.
Et ce seuil de 100 millions d’euros, d’où vient-il ?
Il correspond tout simplement au niveau à partir duquel le système fiscal devient régressif. Les contribuables dont la fortune s’approche des 100 millions d’euros payent déjà des montants significatifs d’impôt sur le revenu. Plus de 80 % des recettes de cet impôt plancher proviendraient des milliardaires, là où la richesse se concentre et les revenus s’évaporent. Quand vous touchez 3 milliards d’euros de dividendes, il vous suffit de sortir quelques millions d’euros de votre holding pour financer votre consommation quotidienne. Cela représente une fraction infime de votre richesse.
Pourquoi ne pas soutenir alors la taxe sur les holdings proposée par le gouvernement en remplacement de votre dispositif ?
Parce qu’elle est d’une hypocrisie sans nom ! Cette taxe sur les holdings de 2 % pourrait être une bonne idée, sauf que l’article 3 du PLF (projet de loi de finances) liste toutes les exonérations prévues. Par exemple, la taxe ne s’applique pas aux actions détenues par les holdings au titre de participation.
Mais les actions, c’est 90 % de la fortune des holdings. La liste des exonérations est interminable (immobilier commercial, investissement dans des entreprises innovantes…). Ne reste qu’une fraction très faible du patrimoine des holdings. En gros, seuls les comptes dormants oubliés par les milliardaires seraient ciblés. Cette taxe a été conçue pour ne rien apporter.
On vous oppose généralement deux arguments : votre taxe risque de faire fuir les riches ; et elle risque de tuer l’innovation, comme l’affirme d’ailleurs le prix Nobel d’économie Philippe Aghion. Que répondez-vous ?
L’exil fiscal n’est pas une loi de la nature, c’est un choix de politique publique. On peut faire le choix de le tolérer ou de le réduire voire de l’empêcher. En France, on a fait le choix de le tolérer : quand une personne s’en va, elle cesse immédiatement d’être taxée. Les États-Unis font le choix inverse : quand vous partez vous installer à l’étranger, vous payerez malgré tout des impôts aux États-Unis jusqu’à la fin de vos jours.
Je propose que le taux plancher de 2 % continue à s’appliquer cinq ans après le départ à l’étranger, mais on pourrait aller plus loin. Nous ne sommes pas impuissants face au chantage au départ des ultra-riches.
Abordons la question de l’innovation. L’idée selon laquelle le fait de demander à un milliardaire de payer autant d’impôt qu’un Français moyen puisse décourager une personne de 20 ans de créer une start-up innovante ne tient pas debout. En gros, cela signifierait que des gens s’exilent préventivement à Singapour ou aux îles Caïman de peur que s’ils se retrouvent un jour à la tête d’une fortune de 100 millions d’euros – perspective hautement improbable –, ils se voient taxés. Cela n’a aucun sens.
Mieux que ça, je soutiens que mon projet de taxe aurait en réalité un effet net positif sur l’innovation. Avec les 20 milliards d’euros que cela rapporterait, on pourrait investir dans la recherche, notre système éducatif et les infrastructures publiques.
Au vu des leviers d’optimisation dont disposent les ultra-riches, comment garantir que votre rendement de 20 milliards ne tombera pas à 5, comme l’affirment d’autres économistes ?
Si mon projet de taxe est mité par des niches et des exonérations, ce sera effectivement bien moins que 20 milliards. Mais je ne propose pas de recréer un ISF dont le taux relatif s’élevait, à la veille de sa suppression, à seulement 0,005 % du patrimoine des milliardaires. C’est l’échec fiscal le plus important des quarante dernières années puisqu’il exonérait quasiment intégralement les grandes fortunes. J’essaie de tirer les leçons des erreurs du passé. Il y a trois choses à faire : ne prévoir aucune exonération, lutter contre l’exil et la fraude fiscale.
Vous ciblez une centaine de milliardaires mais que faites-vous de tous les autres riches qui paient un taux marginal d’impôt sur le revenu très inférieur à ce qu’ils payaient dans les années 1980 ?
Aujourd’hui, il y a deux impôts sur le revenu : la CSG, un prélèvement de 10 % à la source dès le premier euro de salaire ; et un impôt sur le revenu censément progressif mais bourré de niches fiscales. Nous avons besoin de les unifier dans un grand impôt citoyen sur le revenu qui s’ajouterait à la taxe que je propose. Si on n’arrive pas à taxer les milliardaires, les autres catégories sociales refuseront légitimement de faire des efforts.
Vous vous placez dans une logique de redistribution des richesses mais ces richesses se fondent largement sur la propriété privée des moyens de production : c’est parce que les milliardaires possèdent des entreprises qu’ils sont puissants…
Oui, il faut sortir du « royalisme économique », dénoncé par Franklin Roosevelt dans les années 1930. C’est-à-dire en finir avec cette vision selon laquelle seuls les ultra-riches feraient un usage productif de l’outil de travail : pour être rentable, une entreprise devrait être détenue à 48 % par Bernard Arnault. L’histoire invalide cette théorie. En 1997, au bord de la faillite, Apple voit ses actionnaires rappeler Steve Jobs pour sauver la boîte, alors qu’il ne détenait plus aucune action. Non seulement cela a marché, mais cela n’a pas empêché l’innovation. C’est l’implication des salariés, la coopération avec la puissance publique et le partage des pouvoirs qui font la productivité.
En l’espace de quelques mois, vous êtes devenu l’économiste français le plus critiqué. Qu’est-ce que ça vous fait d’être qualifié par Bernard Arnault de « militant d’extrême gauche » qui veut « détruire l’économie libérale » ?
Ces attaques témoignent de la fébrilité des personnes concernées et de la faiblesse de leurs arguments. Affirmer qu’un impôt de 2 % par an sur des fortunes qui ont augmenté de 10 % en moyenne chaque année depuis trente ans va mettre à terre l’économie française est excessif.
Des objections sur le fond sont entendables. Je vais citer le Financial Times, qu’on ne peut accuser de sympathie communiste : « La France se caractérise par l’emprise de ses milliardaires sur la vie économique et la vie politique de la nation. » Il faut donc mener ce combat difficile pour élargir le champ de la démocratie. Nous pourrions rester entre chercheurs dans notre tour d’ivoire mais il est de notre devoir de contribuer à l’appropriation culturelle de ces savoirs, en l’occurrence l’ampleur de l’évasion fiscale.
Que pensez-vous de la concentration des médias dans les mains des ultra-riches qui s’opère en France ?
La concentration extrême des richesses accompagne toujours l’extrême concentration des pouvoirs. Ça devrait tous nous inquiéter. Cette tension entre démocratie et concentration des richesses est l’un des problèmes centraux de nos sociétés démocratiques. Le patrimoine pour les classes populaires et moyennes, c’est une bonne chose car cela ouvre l’accès à une résidence principale, à un pécule pour la retraite et à un bas de laine en cas de coup dur. Pour les ultra-riches, le patrimoine, c’est le pouvoir. Je conçois donc l’impôt plancher comme une mesure nécessaire mais pas suffisante pour protéger la démocratie du risque de capture oligarchique.
(1) Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin, Seuil, 2025.
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La transformation économique de l’extrême droite, qui assume de plus en plus un projet libéral, devrait être mise au jour ces prochaines semaines à l’Assemblée. À prévoir, des votes proches de la Macronie, contre la taxation des plus riches et pour la baisse des impôts de production.
Le Rassemblement national (RN) se serait bien passé de cet examen du budget. Il aurait préféré passer directement à l’étape des législatives anticipées, pour se maintenir sur cette ligne de crête consistant à apparaître comme un défenseur des classes populaires tout en séduisant les milieux d’affaires avec des propositions de plus en plus pro-business.
Mais l’extrême droite va devoir se positionner sur chaque mesure mise au débat, au risque de révéler son imposture sociale. En premier lieu sur l’imposition des plus riches. Après des mois de tergiversations sur la taxe Zucman, Marine Le Pen a fini par trancher : son groupe votera contre. Idem sur un retour de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).
Le RN favorise les plus riches et entend réduire les dépenses publiques
Le RN plaide plutôt pour un impôt « sur la fortune financière » au rabais, puisqu’il exclut de l’assiette les biens professionnels et la résidence principale et ne générerait qu’entre 1,5 et 3 milliards d’euros de recettes.
L’idéologie est désormais assumée par ses cadres : « Ce n’est pas en taxant les entreprises et les plus riches qu’on va redresser le pays », a revendiqué sur France Inter Jérôme Sainte-Marie, sondeur et candidat lepénistes aux dernières législatives.
Pour le nouveau conseiller économique de Jordan Bardella, Charles-Henri Gallois, taxer les riches est loin d’être la priorité. « La justice fiscale peut s’entendre, mais ce n’est pas cela qui va rétablir les comptes publics, explique-t-il au Monde. La face des comptes publics sera changée par la baisse de la mauvaise dépense publique, par la relance de la production en élaguant les normes et en baissant la fiscalité. »
Une doctrine libérale qui justifie de ne pas lutter contre les inégalités fiscales et sociales, par ailleurs instrumentalisées électoralement par le RN. Dans le volet recettes, l’extrême droite ne votera pas davantage la suppression de la flat tax revendiquée par la gauche, et dont il veut au contraire relever le plafond.
Le RN cible les fonctionnaires, le logement et les associations
Plus généralement, elle propose de baisser les impôts de production dans des proportions encore plus élevées que la droite : 20 %, soit 20 milliards d’euros de rentrées fiscales en moins pour l’État. 20 milliards d’euros, c’est aussi le montant des dépenses publiques que le parti lepéniste veut supprimer chaque année pendant cinq ans, pour atteindre 100 milliards.
Ses votes devraient ainsi s’approcher de ceux de la Macronie sur ce point. La baisse du nombre de fonctionnaires est désormais revendiquée, et d’autres secteurs sont également visés : la politique publique du logement, l’audiovisuel public, qu’il compte privatiser, les subventions aux associations et la formation professionnelle. Avec pour conséquence une poursuite de la dévitalisation des services publics, un autre moteur du vote d’extrême droite.
Ces économies, auxquelles s’ajoutent d’autres mesures chiffrées au doigt mouillé, comme les 25 milliards d’euros liés au « coût de l’immigration », ont pour objectif final de faire passer le déficit public sous les 3 % du PIB. Et donc de suivre à la lettre le pacte de stabilité budgétaire dicté par Bruxelles.
Il semble loin le temps de la sortie de l’euro. Désormais, le RN est en matière budgétaire un des partis les plus zélés des injonctions de l’Union européenne comme des milieux financiers, qu’il veut à tout prix rassurer.
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Offrir à tous un temps de vie libéré du travail, avec les retraites. Garantir à chacun un accès aux soins, en cas de maladie. Assurer formation et emploi à tous les travailleurs. Telles sont les immenses conquêtes de la Sécurité sociale, le tout en socialisant les richesses créées par le travail. Mais cette promesse peut-elle encore être tenue au XXIe siècle ? Le communiste Ian Brossat assure que oui.
80 ans après sa création, la Sécurité sociale reste plébiscitée en France, malgré les attaques frontales de ceux qui veulent la privatiser. L’heure est à la reconquête estime Ian Brossat, porte-parole du PCF.
Que représente à vos yeux la Sécurité sociale, dont on fête les 80 ans ?
C’est un trésor, une formidable conquête de la classe ouvrière, qui prend son destin en main et assure dans l’égalité et la justice un avenir meilleur pour tous. Ce n’est pas un hasard si elle a été bâtie avec Ambroise Croizat, ouvrier et ministre communiste du Travail. La Sécu, en s’appuyant sur les richesses créées par le travail, constitue une subversion du capitalisme.
Elle a éloigné la peur du lendemain et apporté des retraites à tous les Français, ainsi qu’un accès aux soins pour tous sans condition de revenus. Il s’agit dans notre histoire humaine d’une rupture majeure et d’une étape fondamentale dont nous profitons encore aujourd’hui. Quatre-vingts ans après sa fondation, elle est plus que jamais appelée à protéger et à se redévelopper. C’est pourquoi les communistes proposent de l’inscrire dans la Constitution, afin d’éloigner toute remise en question de ce pilier fondamental de notre société auquel les Français sont si attachés.
Comment expliquez-vous que la Sécu soit si populaire, malgré des années de discours sur le « trou », le « modèle social infinançable », et malgré un système qui se délite peu à peu ?
Parce qu’elle est considérée comme indispensable face aux aléas de la vie et parce qu’elle fait partie de l’identité de notre pays. La France, ce sont des monuments, une histoire qui nous rend fiers, mais aussi un modèle social singulier qui passe par la Sécurité sociale et les services publics, en lien direct avec la promesse républicaine de liberté, d’égalité et de fraternité. Bien sûr, nous avons raison d’insister sur les failles du système actuel et sur les dangers qui pèsent sur l’avenir de la Sécu.
Mais nous devons toujours rappeler dans un même mouvement le formidable atout qu’elle représente face à ceux qui cherchent à l’abattre. Grâce à notre système de retraite, la France a un taux de retraités pauvres de 10 %, qui est bien inférieur à celui de l’Allemagne (15 %) et de l’Europe (16 %). Bien sûr, 10 % c’est trop et nous devons mieux faire. Mais ce n’est pas en réalisant le rêve des libéraux, qui veulent « marchandiser » la Sécu et remettre la main sur des centaines de milliards d’euros qui leur échappent que nous y arriverons. Une privatisation de la Sécu aurait pour conséquence une explosion des inégalités. Il s’agit là d’une arnaque et les Français en sont parfaitement conscients.
La Sécu constitue-t-elle le meilleur des systèmes de santé, puisque les États-Uniens dépensent 17 points de PIB pour un accès aux soins partiel et inégal, contre 12 points de PIB en France pour un accès universel ?
La comparaison américaine est très éclairante. Les États-Unis sont l’exemple même d’un régime très inégalitaire qui compte 25 millions de non-assurés et où la rapacité des compagnies privées n’est plus à démontrer. L’affaire Luigi Mangione, du nom de ce citoyen suspecté d’avoir assassiné le directeur d’une assurance privée, est assez édifiante. Personne ne peut cautionner ce crime effrayant.
Mais que Luigi Mangione obtienne ensuite une telle popularité, un tel assentiment dans la société américaine, montre bien les défaillances monstrueuses du système de santé américain. Ce système est tellement inégalitaire, cruel et inhumain que l’assassin d’un assureur devient une coqueluche. En comparaison, la France, où des traitements très onéreux comme les chimiothérapies sont sans reste à charge pour les patients, est infiniment plus vertueuse.
Quel mode de financement privilégier pour la Sécu et pourquoi ? Plutôt la cotisation ? La CSG ? La TVA sociale ?
La part des cotisations sociales, rebaptisée « charges sociales » par les libéraux, a fortement diminué depuis 1980. Elle est passée de 83 % à un peu plus de 50 % des recettes de la Sécu. Or elle est profondément juste car, via la cotisation liée au salaire, chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Il est également logique que les richesses issues du travail financent la protection sociale. En comparaison, la CSG (contribution sociale généralisée) pèse en réalité davantage sur les salariés et les retraités que sur le capital. Quant à la TVA sociale, ce vocable est une provocation en soi : c’est comme si l’on parlait d’un lion végétarien. La TVA est profondément injuste car elle pèse beaucoup plus lourd sur les petits revenus.
Par ailleurs, les entreprises bénéficient chaque année de plus de 80 milliards d’euros d’exonération de cotisations sociales. Il faut remettre en question ces exonérations et pourquoi pas mettre en place des cotisations minorées pour les entreprises qui font le choix de l’emploi, des salaires, de la formation et du respect de l’environnement, et aussi des cotisations pour celles qui font l’inverse. Ce serait beaucoup plus vertueux et utile que des exonérations qui ont soit un effet invisible, soit un effet pervers. Je pense notamment à celles sur les bas salaires qui incitent à mal rémunérer, alors qu’il faut prioriser l’inverse.
La Sécurité sociale est-elle trop importante pour être confiée seulement à l’État et aux Chambres parlementaires ?
Bien sûr. Nous sommes aujourd’hui très loin de l’esprit de départ qui animait les fondateurs de la Sécu, avec un régime géré démocratiquement par les assurés sociaux eux-mêmes via des caisses paritaires où les représentants des travailleurs et le patronat prenaient ensemble les décisions. Une gestion technocratique et étatique de la Sécu s’est depuis imposée, avec une dégradation des comptes. Nous plaidons pour un retour à une gestion plus démocratique et plus efficace, par les assurés sociaux eux-mêmes.
Quels doivent être les grands combats pour une Sécurité sociale du XXIe siècle ?
Il y a deux priorités : l’enjeu de revenir sur la réforme Borne est fondamental et reste dans toutes les têtes. Il est frappant de voir que cette réforme honteuse qui repousse l’âge de départ à 64 ans est encore massivement rejetée et toujours au cœur du bras de fer politique. Il faut revenir à 62 ans, et même à 60 ans.
Nous devons sacraliser un temps de vie en dehors du travail, et nous pouvons le financer. Nous produisons d’ailleurs beaucoup plus de richesses qu’en 1981 ! L’autre grand combat, à mon sens, est celui de la création d’un pôle public du médicament, pour éviter que les grands groupes privés ne fassent leur beurre sur le dos de la Sécu, garantir un accès aux traitements, maîtriser les coûts et assurer notre indépendance sanitaire.