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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 12:00
Archive Goliarda Sapienza/Angelo Maria Pellegrino

Archive Goliarda Sapienza/Angelo Maria Pellegrino

Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie
Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie

Communist'art: Goliarda Sapienza ou l'Art de la Joie (1924-1996)

"Tu es entré dans la pièce et l'air s'est brusquement empli de tendresse autour de mon corps en attente. Tu es entré dans la pièce et (brusquement) l'air autour de mon corps a été plénitude"

" En Sicile, le catholicisme n'est qu'une couche de peinture sur des choses de lave: et aucune peinture ne tient sur la lave. Tôt ou tard elle est rejetée et la pierre noire, ossature de l'île, réapparaît". 

"Les camarades n'ont donné rien d'autre à la réaction que ce qu'elle attendait: désespoir, autodestruction, douleur... Le vrai révolutionnaire aujourd'hui doit contredire par la santé, la joie et la "sérénité différente" cette attente latente dans toutes les intelligences acquises à l'ordre établi".  

(Goliarda Sapienza, Carnets, extraits choisis par Angelo Pellegino, traduction de Nathalie Castagné, Le Tripode, 2019)

Qui n'a pas eu encore la chance de découvrir les écrits de Goliarda Sapienza a devant elle, devant lui, une de ces lectures "oasis" où il est si précieux de se ressourcer dans le désert de spiritualité, d'originalité et d'authenticité qui caractérise le bruit de fond de l'époque, une lecture qui fait grandir, peut rendre plus libre, plus passionné, plus exigeant vis-à-vis de la vie et de soi-même.

Leçon de lucidité et d'ardeur pour qui veut s'élever au-dessus des médiocrités, lâchetés et hypocrisies bien trop banales, à notre époque comme dans la sienne.   

C'est surtout à la lecture des Carnets de Goliarda Sapienza ou de L'Art de la Joie publiés en France par les éditions Le Tripode qui ont révélé cette très grande écrivaine après sa mort, la découverte d'une personnalité extraordinaire qui nous attend, d'une écrivaine ennemie de l'ordre établie porteuse d'un éclairage étonnant sur le monde du désir, de l'amour, de la féminité, de la souffrance, de l'amitié, sur fond de drames intimes, politiques et sociaux. Cette femme puissante et fragile, libre, anti-conformiste, amoureuse, radicale, cette écrivaine italienne profondément cultivée et originale fut une communiste, résistante, fervente et militante d'abord, puis plus désenchantée, sceptique, et critique à partir du milieu de la fin des années 1970 et de ses voyages en URSS et en Chine.

Indépendante, Goliarda vécut pauvrement, surtout à partir des années 70, et refusa toute forme de prostitution intellectuelle. 

En 1977, Goliarda écrit dans ses Carnets:  

"Que ce soit un bien ou un mal, c'en est complètement fini du temps de la classique "voix de stentor", la diction claire, lente et martelée du passé. La domination culturelle américaine sur le langage - voire disques et films - semble absolue, dans toute cette année 1977. La grande colonisation des maisons de disques. Et vu que Berlinguer va à la messe, mieux vaut ce balbutiement doux et enfantin que les choeurs de l'armée russe et les vieilles marches nazies. 

C'est à cela que tu devais arriver, chère Iuzza (* surnom affectueux de Goliarda pour ses proches)? Et oui, culturellement du moins. Il reste clair, chère Goliarda et cher Citto, que je suis marxiste et matérialiste et que je voterai pour Berlinguer jusqu'à ce ce que... qui sait. Tout peut arriver, y compris un mouvement nouveau, un mouvement qui nous donne certaines réponses ou non demande quelque chose à quoi répondre par l'action". 

Et en avril 78:

"Quel point avons-nous atteint du plan probablement tracé depuis la lointaine année 1945 par toutes les droites du monde? Ne t'alarme pas, Iuzza, vis et tiens-toi prête à l'action (qui malheureusement ne viendra pas) ou à la résistance. Au fond, tu n'as rien fait d'autre durant toutes ces dernières années".

Goliarda Sapienza naît à Catane en Sicile en 1924, l'année de la prise de pouvoir des fascistes mussoliniens, dans une famille nombreuse recomposée. C'est la seule enfant qu'ont eu ensemble ses deux parents, sur le tard.

Goliarda... Un nom inconnu dans la Sicile des années 30. C'est un peu comme si elle s'était appelée "Paillarde sagesse" (Sapienza). Les "goliards" étaient des clercs du Moyen-âge connus pour leur puissance poétique et subversive. Un nom, une prédestination pour cette femme libre et tourmentée, communiste rebelle aux dogmes, attirée par les femmes aussi bien que par les hommes, amoureuse, frondeuse, comédienne et écrivaine, l'auteur de ce chef d’œuvre tard connu et reconnu qu'est "L'Art de la joie".

Sa mère, Maria Giudice, née en 1880, issue d'une famille de paysans aisés de Lombardie, est une intellectuelle, institutrice, militante socialiste marxiste proche de Gramsci, un des fondateurs du Parti communiste italien. Elle a commencé son activité syndicale, politique et journalistique à 25 ans, au tournant du siècle, a été arrêté, s'est réfugié en Suisse un temps, a fait la rencontre de Lénine et Mussolini, quand il était encore socialiste. Elle a vécu à Milan, à Turin, a été institutrice et s'est fait licenciée pour "conduite immorale": elle a eu sept enfants avec son premier compagnon en "union libre" avec lequel elle vivait dans un grand dénuement, Carlo Civardi. Elle fut la directrice à partir de 1916 du " Il Grido del populo" (Le Cri du peuple), le journal de la section turinoise du Parti socialiste italien dont Antonio Gramsci est le rédacteur en chef. Un an plus tard, Maria Giudice va être la première femme à être nommée secrétaire de la Chambre du travail de Turin. 

La mère disait à sa fille Goliarda (Moi, Jean Gabin - édition Attila): "Tu ne dois te soumettre à personne, et moins que quiconque à ton père ou à moi. Si quelque chose ne te convainc pas, rebelle-toi toujours".

Le père de Goliarda, Giuseppe Sapienza, de quatre ans plus jeune que Maria Guidice, est un avocat socialiste défenseur des pauvres et des dominés. C'est le vice-secrétaire et le propagandiste du PSI pour la Sicile. En 1911, il est devenu le secrétaire de la chambre du Travail à Catane, la deuxième ville de Sicile, à l'est de l'île.

En 1918, Maria Giudice est condamnée à trois ans de prison pour avoir incité les ouvriers d'une manufacture d'armes à abandonner le travail. Libérée l'année suivante, elle rencontre Giuseppe Sapienza, qui a déjà trois fils, en Toscane lors d'une manifestation et s'établit avec lui à Catane à partir de 1920.  Maria est socialiste révolutionnaire et c'est le Parti qui l'envoie en 1920 en Sicile, sur un terrain très dangereux où plusieurs syndicalistes viennent d'être assassinés. 

Six enfants de Maria et trois enfants de Guiseppe vont vivre avec eux en Sicile. De nombreux demi-frères et demi-sœurs, mais des fantômes aussi: Goliardo, son frère aîné, assassiné avant sa naissance (il est retrouvé noyé, assassiné par les fascistes le 16 mai 1881), Goliarda, sa sœur aînée, morte à la naissance deux ans avant la naissance de la future écrivaine. De 1920 à 1924, Maria milite en Sicile pour une gestion communautaire des terres et la création d'un minimum salarial. Elle et Giuseppe dirigent la chambre du Travail de Catane et le journal Unione, dont les locaux sont incendiés à deux reprises par les fascistes. Les parents de Goliarda échappent aussi à une tentative d'assassinat fasciste. 

Avant les quatre ans de Goliarda, seule enfant de Maria et de Giuseppe, trois de ses demi-frères et sœurs vont encore mourir. Josina Civardi, d'une pleurite, après une nuit passée dans une rizière pour échapper aux milices, José Civardi, retrouvé pendu en prison, et Goliardo-Danilo, le dernier né de la famille. Giuseppe, le père de Goliarda, s'éprend tour à tour de deux des filles de sa femme, les demi-sœurs de Goliarda, Cosetta, puis Olga. En 1933, la famille Sapienza-Giudice déménage dans la Civita, le quartier populaire de Catane qui rassemble artisans et prostituées.   

Giuseppe et Maria sont athées. Ce qui n'empêchent pas les sœurs aînées de confectionner à la benjamine une rrobe de religieuse dans laquelle elle va prier dans un autel consacré à Jésus.

Sous le régime fasciste, les parents vivent dans une forme de retrait hostile vis-à-vis de la société dominante et retirent Goliarda de l'école pour lui donner une éducation originale, basée sur la liberté intellectuelle, l'athéisme et le socialisme. En 1938, la mère de Goliarda, Maria, montre les premiers signes d'un effondrement psychique qui va conduire à la folie. En 1940, une bourse d'étude permet à Goliarda Sapienza, âgée de 16 ans, d'entrer à l'Académie d'art dramatique à Rome. Maria Giudice s'établit avec elle, basculant progressivement dans une forme de folie. 

De 1942 à 1944, alors que son père est détenu pendant quelques mois à la prison de Catane, Goliarda monte sur scène, notamment dans des pièces de Pirandello, mais elle interrompt ses études avec l'occupation allemande de l'Italie. Son père, relâché en mai 42, s'établit à Rome et crée les brigades Vespri. Goliarda fait partie de ce groupe de résistance sous un faux nom. Recherchée par la police allemande, Goliarda se réfugie dans un couvent. Elle est atteinte de tuberculose à la fin de la guerre tandis que sa mère est internée en hôpital psychiatrique.  

Goliarda devient après la guerre une figure du théâtre italien, jusqu'à être comparée à Sarah Bernhard. En 1945, lle fonde avec Silverio Blasi et Mario Landi la compagnie de théâtre d'avant-garde T45, puis en 1946 la Compagnia del piccolo teatro d'arte.

Après la chute du fascisme et la fin de la guerre, Goliarda Sapienza devient pendant 17 ans la compagne du cinéaste Francesco (Citto) Maselli, le neveu de Luigi Pirandello, résistant et membre éminent du Parti communiste italien.

C'est l'assistant d'abord des cinéastes Luigi Chiarini, Michelangelo Antonioni, de Visconti. Et l'auteur en son nom propre du film "Les Egarés" (Gli sbandati, 1955), qui analyse la situation de l'Italie en 1943 et de "La femme du jour" (La donna del giorno) en 1956.  En 1964 il réalise Gli Indifferenti (Les Deux rivales) inspiré d'un roman de Alberto Moravia, avec Claudia Cardinale et Rod Steiger, un portrait psychologique d'une famille en décadence. Il en 1970 il renoue avec le film politique avec Lettera aperta a un giornale della sera (Lettre ouverte à un journal du soir) où il raconte le projet de constitution d'une brigade internationale de combattants pour le Vietnam d'un groupe d'intellectuels de gauche. En 1975, dans Le Suspect (Il Sospetto), avec Gian Maria Volonte et Annie Girardot, il relate le destin d'un militant communiste clandestin dans l'Italie fasciste.

Goliarda sera comédienne sous la direction de Luigi Comencini et de Luchino Visconti qui la fait triompher au théâtre chez Pirendello et l'engage comme assistante sur le tournage de son film "Nuits blanches" (1957).

En 1958, après une crise psychique et intérieure, Goliarda décide de se consacrer à l'écriture et de s'éloigner du cinéma et du théâtre.  Auparavant, son engagement révolutionnaire semblait vouer à une forme d'absurde ou de futilité bourgeoise le travail d'écriture.

Même si en 1960 elle revient au théâtre avec la pièce Liola de Luigi Pirandello dans une mise en scène de son ami Silverio Blasi. En 1962, Goliarda fait une première tentative de suicide. Elle est hospitalisée dans un asile psychiatrique où elle subit des électrochocs, puis entreprend une psychanalyse avec Ignazio Majore, qui va l'amener, au moment de sa relation avec Francesco Maselli bat de l'aile (elle s'éprend de son psychanalyste), même si elle restera toute sa vie proche de lui, à écrire des récits autobiographiques: Lettre ouverte (1967) et Le Fil de midi (1969), La certitude du doute. Elle y parle de sa jeunesse, de sa relation avec ses parents, de la vie de sa famille durant le régime fasciste et son séjour dans un hôpital psychiatrique après une tentative de suicide suivant la mort de sa mère en 1953. La mère de Goliarda est une figure charismatique, fascinante et écrasante, sombrant dans la folie à la fin de sa vie, qui inspire la Modesta de L'Art de la Joie

En 1964, Goliarda fait une nouvelle tentative de suicide et reste plusieurs jours dans le coma. En 1965, elle rompt avec Cito Maselli.

C'est en 1969 que Goliarda Sapienza se lance à corps perdu dans L'arte della gioia.

Mais comme écrivaine, Goliarda Sapienza est peu connue de son vivant en Italie.  Le seul livre qui lui vaudra un peu de succès est son récit de ses mois de détention à la prison des femmes retiendra l'attention de la presse pour son caractère sulfureux - une "people" membre de l'intelligentsia en prison, pensez donc - plus que pour des raisons littéraires. Dans une période de crise existentielle, Goliarda Sapienza se fait arrêter, à 56 ans, en 1980, pour vol de bijoux (ceux d'une riche amie romaine). Dans "L'Université de Rebibbia" elle raconte son séjour carcéral, ses amitiés avec ses codétenues, prisonnières de droit commun, junkies, voleuses, mais aussi jeunes révolutionnaires gauchistes.  A sa sortie de prison, Goliarda continue d'écrire, avec un regard plus apaisé porté sur son enfance, sa vie. Dans Moi, Jean Gabin, elle raconte son enfance de la Sicile des années 30. A sa sortie de prison, Goliarda Sapienza vit une histoire d'amour à Rome avec une de ses codétenues sortie de prison elle aussi, Roberta, une révolutionnaire.

Son grand roman, L'Art de la Joie, qu'elle met 8 ans à écrire, ne sera publié, d'abord en France et en Allemagne, que 10 ans après sa mort.

A suivre.

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26 septembre 2020 6 26 /09 /septembre /2020 05:47
Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
Juliette Greco : « Nous saluons avec respect et émotion cette grande amie des communistes » (Fabien Roussel et Pierre Dharréville - PCF)

Nous apprenons avec une grande tristesse la disparition de Juliette Gréco, au terme d’une vie extraordinaire.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, jeune résistante déjà rompue au combat pour la liberté, nourrie d’un insatiable désir de vivre et riche de valeurs progressistes, Juliette Gréco emprunte le chemin d’une vie libre. L’intrépide jeune femme se jette dans le Paris des arts, y fait les plus belles rencontres et s’y construit les plus solides amitiés sans jamais se départir de son estime du monde ouvrier et de ses combats. Etoile scintillante au cinéma, égérie des poètes et des musiciens, elle affirme avec Jacques Prévert : « Je suis comme je suis », imposant une figure féminine nouvelle, grandie dans le sillage de Simone de Beauvoir. Elle ne s’en départira jamais.

Devenue l’interprète des poètes les plus illustres, servie au fil d’une carrière d’une exceptionnelle longévité par des mélodistes hors pair et d’une étonnante variété, elle nous laisse un extraordinaire bouquet de chansons qui n’appartiennent qu’à elle et sont notre bien commun. Elles ont nourri une grande part de notre imaginaire collectif. Nous saluons avec respect et émotion cette grande amie des communistes et des utopistes d’un monde meilleur, cette grande voix universellement reconnue de notre culture, cette femme sensible qui savait si bien donner la force d’aller de l’avant.

Hommage. Juliette Gréco, au revoir et merci…
Vendredi 25 Septembre 2020 - L'Humanité

Icône de Saint-Germain-des-Prés, elle a mis la poésie à portée de nos vies. Juliette Gréco est morte. Il nous reste ses chansons, à vivre et à aimer.

 

Elle a eu une vie « magique, complètement dingue », confiait-elle avec ce sourire coquin et mutin, regard noir pétillant ourlé de longs cils soyeux. Juliette Gréco est morte, dans sa maison de Ramatuelle, entourée des siens. Doucement.

Toute sa vie n’a été que « ferveur, refus, amour, combat ». Juliette Gréco était folle. Folle d’amour, folle de vivre, folle de danser jusqu’au bout de la nuit dans les caves de Saint-Germain. Follement éprise de liberté aussi, cette liberté qui vous donne la force, le courage, l’audace de braver les interdits, les tabous. Juliette Gréco était l’incandescence incarnée, longue silhouette noire, cheveux en cascade. Face public dans un simple halo de lumière, il émane d’elle une sensualité dont elle se démarque par un port altier qui contraste avec sa voix, grave, profonde, puissante. Un jeu de scène, sobre, austère. Corps immobile, seules les mains bougent, papillonnent, dessinant des arabesques qui attrapent au vol les mots. Regard droit, fixe, perdu au loin, rattrapé par un sourire espiègle, ironique.

Sulfureuse malgré elle, Gréco sait pertinemment la charge érotique qu’elle dégage. Mais elle reste seule maître à bord de son corps. « Elle vit comme elle veut, elle aime qui elle veut », nous confie Bertrand Dicale (lire son entretien ci-après). Elle aime Miles Davis. Miles Davis l’aime. Passionnément. Ils ont à peine 20 ans. Ils sont prêts à se marier. Mais aux États-Unis le mariage entre un homme noir et une femme blanche est interdit. Miles repart. Elle reste à Paris. Ils s’aimeront de loin en loin, à mille lieues des préjugés racistes, des regards obliques de quelques passants mal intentionnés. Juliette les ignore. Avec superbe. « Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était noir, se souvenait-elle. Ce n’est qu’aux États-Unis que je me suis rendu compte à quel point il était noir. »

Le tourbillon de la vie l’emporte. Elle se rêvait danseuse, elle sera chanteuse. Elle chante les poètes qui écrivent pour elle. Des chansons sur mesure, de la haute couture, mots dentelés, ciselés, métaphores brodées de perles sur des textes de mousseline qui déroulent des sens cachés qu’elle devine, intuitivement. Les mots l’habillent quand elle murmure Déshabillez-moi. Elle donne de la force aux femmes, le pouvoir d’être libres, libres de leurs désirs. Si tu t’imagines… complicité féminine, elle retourne les arguments très mâles, hey, fillette, n’attends pas, fonce, te goures. Les femmes comprennent. Elle est elle-même cette fillette que les rides du temps n’épargneront pas, mais elle se fiche du temps, les hommes n’ont qu’à bien se tenir.

Mais sa vie ne se résume pas à la chanson. Elle tourne dans quelques films, notamment avec John Huston et Richard Fleischer (lire ci-après), tous deux produits par Darryl F. Zanuck, avec qui elle entretiendra une relation amoureuse pas de tout repos. En 1965, elle est Belphégor, le fantôme du Louvre pour la télévision française. Quatre épisodes réalisés par Claude Barma et Jacques Armand qui convoquent la France entière devant le petit écran. Les enfants sont terrorisés, les téléspectateurs adorent frissonner. Gréco, tout de noir vêtue, erre dans les couloirs du musée, un masque spectral sur le visage. Tout est mystère, fantastique. Bien des années plus tard, on demandera encore aux gardiens du musée où se cache Belphégor…

Officiellement, Juliette Gréco naît le 7 février 1927 à Montpellier. Enfance chaotique, cabossée, entre un père absent et une mère fuyante qui ne l’aimait pas. Elle a 16 ans quand sa mère, résistante, est arrêtée en 1943. Juliette et sa sœur échapperont aux griffes de la Gestapo mais le répit sera de courte durée. Elles sont arrêtées cinq jours plus tard. Prisonnières à Fresnes, torturées. Juliette sera libérée en raison de son jeune âge. Sa mère et sa sœur seront déportées à Ravensbrück. Elle les reverra très vite à leur libération, en avril 1945.

Juliette Gréco a appris la vie au débotté, seule dans un Paris occupé avec pour seul bagage un ticket de métro. Elle se réfugie chez Hélène Duc, la seule personne qu’elle connaissait, à Saint-Germain-des-Prés. Elle renaît à la vie. Deuxième naissance. Juliette est sans le sou, s’habille avec ce qu’elle trouve, des vêtements masculins, des godillots à grosses semelles. Elle fête la Libération sous des allures de mauvais garçon, prend des cours de théâtre et, déjà, dans les sous-sols enfumés des caves de Saint-Germain-des-Prés, elle danse jusqu’au petit matin sur des airs de jazz avec Boris Vian, Miles Davis et tous les jazzmen américains qui passent par là. Le jour, aux terrasses du Café de Flore, elle devise avec Sartre et Beauvoir. On lui parle d’existentialisme. Elle ne sait pas très bien ce que cela veut dire mais, si cela veut dire vivre, elle acquiesce. Elle est jeune, jolie, étrange, fascinante, agaçante. Elle prend tout de la vie qui s’offre à elle, l’amour, la musique, la poésie, la philosophie, la politique. Elle écoute les intellectuels avec la même intensité que les poètes. Elle devient la muse de Saint-Germain-des-Prés.

En 1950, elle compte à son répertoire Rue des Blancs-Manteaux, spécialement composée pour elle par Sartre sur une musique de Joseph Kosma. Suivront une cascade de chansons comme autant de perles qui marqueront à jamais son répertoire : Si tu t’imagines (Queneau/Kosma) ; la Fourmi (Desnos/Kosma) ; Je suis comme je suis (Prévert/Kosma) ; les Feuilles mortes (Prévert/Kosma) ; Sous le ciel de Paris (Jean Dréjac/Hubert Giraud) ; Je hais les dimanches (Aznavour/Florence Véran). Elle se produit dans les cabarets de la rive gauche, chacune de ses chansons faisant l’objet d’un enregistrement 78 tours puis de 33 tours.

1961, elle enregistre Jolie môme. La liste des auteurs de cet album est impressionnante : Léo Ferré, Jacques Brel, Guy Béart, Georges Brassens, Bernard Dimey, Robert Nyel… Gainsbourg, fasciné par le mystère qui émanait de Gréco, vaincra sa timidité et osera lui proposer la Javanaise. Puis Accordéon. Le piano à bretelles du pauvre. Juliette a toujours été accompagnée d’un accordéoniste, d’un pianiste. Gérard Jouannest. Le pianiste de Brel. Ils se rencontrent à la fin des années 1960. Ils vont travailler côte à côte, se marieront en… 1988 et vivront trente ans ensemble, jusqu’à la disparition de Jouannest. Mais revenons à ces années-là, Juliette est alors mariée avec Michel Piccoli et ces deux-là s’aiment passionnément. Ils sont partout ensemble, conjuguant amour et vies professionnelles. Jusqu’à leur séparation en 1977. Ils incarnent ces artistes « engagés », comme on disait alors sans honte, bien au contraire. Il y avait eu Sartre et Beauvoir. Il y aura Gréco et Piccoli, mais aussi Signoret et Montand.

Gréco et Piccoli sont emblématiques du vent nouveau qui souffle dans le paysage politique. Le Programme commun réunit la gauche, le peuple de gauche, des ouvriers de Billancourt aux artistes, des intellectuels aux paysans. Après 68, l’espoir d’un autre possible est là, à portée de main. On les croise à des meetings, Juliette se produit dans les Fêtes de l’Huma à La Courneuve, bien sûr, mais aussi en province. Même si elle ne fait jamais de grandes déclarations, sa seule présence donne du baume au cœur. Combien de tours de Fêtes de l’Huma au compteur ? Un certain nombre. Jusqu’à sa dernière, en 2015.

Son répertoire a évolué. Elle chante désormais des chansons de Benjamin Biolay ou d’Abd Al Malik. Mais aussi tous ses classiques. Sur la Grande Scène de la Fête, celle qui sera désormais celle de ses adieux, elle est cette fillette mutine, coquine et grave. Dans sa loge, après son récital, elle se confie à notre confrère Victor Hache. « La Fête, c’est un moment formidable de ma vie. Il y a cette rencontre humaine, faite de tendresse, d’amour et d’humour. » Les yeux scintillant de larmes, elle évoque le Temps des cerises, qu’elle chante « par tous les temps, partout dans le monde. C’est une belle chanson, les gens en connaissent le sens. Mais elle signifie plus que ça. Elle dit nous sommes ensemble, nous sommes du même sang, de la même bataille, pour l’amour de l’autre ». La caméra survole le public de la Fête. Il n’a d’yeux que pour elle, un chœur de 100 000 voix fredonnant, tout bas, le refrain. L’émotion est là, palpable. Sa frêle silhouette défie la pluie et le vent. « La chanson, c’est mon amant, mon amour, ma passion. La possibilité miraculeuse de contact avec les autres. Je ne dirai jamais assez merci à tous ceux qui m’ont rendu la vie miraculeuse. » C’est nous toutes et tous, Madame Gréco, qui vous disons Merci…

Juliette Gréco, au revoir et merci... L'hommage du PCF et de L'Humanité
« Je préfère partir debout avant d’y être obligée »
Vendredi 25 Septembre 2020
À l’occasion de son dernier tour de chant, Merci, et de son passage à la Fête de l’Humanité 2015, Juliette Gréco avait accordé à l’Humanité dimanche un entretien dont nous publions ici de larges extraits.
 

Elle a chanté Brel et Gainsbourg. Son Déshabillez-moi ne l’empêche pas d’être pudique. Rencontre avec un mythe vivant de la chanson française.

Pourquoi avoir entamé votre tournée d’adieux intitulée Merci ?

Juliette Gréco Ce n’est pas « adieu », c’est « merci ». Merci pour tout ce que vous m’avez donné, pour avoir fait de ma vie un rêve éveillé, des années de magie. Je vous ai donné tout ce que j’ai pu, mais j’ai reçu beaucoup.

Quel rapport entretenez-vous avec la scène ?

Juliette Gréco C’est ma patrie. Dans le monde entier, la scène est mon pays.

Et pourtant, vous la quittez…

Juliette Gréco Il ne faut pas aller trop loin. Il vaut mieux partir avant d’avoir à partir. Il ne faut pas insister trop longtemps. Je fais ce métier depuis soixante-cinq ans. C’est déjà une longue vie. Ma tête, mon cœur, ma pensée, mon cerveau fonctionnent très bien. Mais j’ai un corps. Il ne faut pas qu’il faiblisse. Je préfère partir debout avant d’y être obligée.

Quels souvenirs conservez-vous de la Fête de l’Huma ?

Juliette Gréco J’ai rencontré beaucoup d’amis, comme Roland Leroy, Georges Marchais ou Aragon, mais aussi plein de gens anonymes et inconnus qui venaient vers moi avec affection, tendresse et amitié.

Adaptez-vous votre tour de chant au public de la Fête ?

Juliette Gréco Je chante dans le monde entier les mêmes choses pour des gens de culture, de religion et de couleur différente. Pourquoi je chanterais une chose au Châtelet et une autre à la Fête de l’Huma ? Ce serait irrespectueux.

Comment envisagez-vous votre avenir ?

Juliette Gréco Je ne l’envisage pas du tout. Quand je m’y surprends, la nuit quand je ne dors pas, la douleur est grande. Y penser me torture et me fait mal. Y penser est insupportable. Donc, je ne veux pas le savoir. Je laisse la vie et le temps faire. Je verrai dans quel état je suis dans un an et demi (à la fin de Merci – NDLR). J’ai 88 ans. Je n’ai jamais fait de projets d’avenir. J’ai toujours compté sur la vie et sur les autres. Je n’ai jamais cru à demain. Le matin, je suis toujours surprise d’être là.

Cela permet-il de vivre plus sereinement ?

Juliette Gréco Plus fort, avec plus d’enthousiasme. Un jour de plus est une heureuse surprise, un bonheur qui m’est offert. La vie est une chose belle mais je n’ai pas de projets. Je ne me dis pas : « Ah, quand je serai grande… » ou « quand je serai vieille »… C’est pour manger tout de suite !

Ces 65 ans de carrière ne vous aident-ils pas à relativiser ?

Juliette Gréco Chaque chose, chaque instant de la vie est important. Chaque chanson est un combat. C’est comme un enfant. Il faut l’amener devant les gens. Il faut qu’ils l’acceptent, faire en sorte qu’ils l’aiment. J’ai eu beaucoup de chansons interdites comme Maréchal nous revoilà. Cela lui a donné un certain retentissement, a rendu les gens plus curieux. Apparemment, quand c’est interdit, c’est plus amusant. Je prends les choses avec beaucoup de calme. Les refus qu’on m’a infligés ont été constructifs. Le succès est une chose magnifique et l’échec aide parfois.

Il aide en quoi ?

Juliette Gréco À faire avancer les choses, à essayer de mieux faire, à comprendre les raisons de cet échec. Le succès est la récompense de tout, c’est le paradis. L’échec est une leçon.

Y a-t-il toujours une explication rationnelle ?

Juliette Gréco Non. Pas toujours. Des chanteuses et des chanteurs magnifiques n’ont pas de succès. Pourquoi ? C’est une chose qui fait que l’humilité m’est familière. Catherine Sauvage, une magnifique chanteuse, n’a pas du tout eu la place qu’elle méritait. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Je ne m’explique toujours pas pourquoi on m’a donné tout cela, pourquoi j’ai eu cette formidable vie, pourquoi je suis arrivée là où je suis. C’est-à-dire à une place étrange et bizarre. Cette question me revient souvent. Mais je suis très heureuse que cela me soit arrivé sans vraiment comprendre pourquoi à moi et pas à d’autres. Le choix du public est une chose étrange. Il aime, il adore et il jette. Ce métier est très cruel. Et magique.

Vous donnez l’impression d’être toujours accompagnée par ces artistes connus dans le passé…

Juliette Gréco Je pense à eux tout le temps. J’ai un coffre-fort avec tous ceux que j’aime. Brel et Gainsbourg ne sont pas morts pour moi. Il y a des gens qui ne meurent pas. Je ne vais pas aux enterrements parce que je ne veux pas avoir de certitudes. Je sais que c’est très chic d’y aller mais cela ne m’amuse pas du tout. Je préfère les garder vivants. Continuer à les chanter veut dire qu’ils sont toujours là. Il y a deux morts. La mort clinique et l’oubli. C’est quand on oublie les gens qu’ils sont morts.

HD. Pourquoi avez-vous écrit si peu de chansons ?

Juliette Gréco J’ai écrit quatre chansons que je ne chante pas à cause de ces magnifiques auteurs que j’ai. Ils me donnent des complexes d’infériorité. Et cela me gêne. J’y trouve quelque chose d’indécent.

Qu’entendez-vous par indécent ?

Juliette Gréco Je me mets un peu à nu en me chantant. Je suis bizarrement pudique. Le corps est une chose mystérieuse et doit le rester. Quand je vois dans la rue des filles qui ont des jupes au ras du bonheur, je trouve cela dommage. D’autant que ce ne sont pas toujours les plus belles. C’est un beau spectacle mais je préfère la découverte. Le texte et la musique sont importants, et ce n’est pas avec mon corps que je vais vendre ça.

Que vous inspire le monde actuel ?

Juliette Gréco  e suis assez contente d’avoir mon âge et de mourir bientôt. L’avenir me fait peur. Je me suis toujours dit : « On va se battre, l’intelligence va gagner. » J’ai en général un amour profond pour la race humaine. Là, j’ai peur. Nous sommes revenus à la barbarie ordinaire. On marche à reculons à toute pompe. Je suis bouleversée et inquiète. Autrefois, quand je voyais une femme enceinte, je souriais. Aujourd’hui, je m’inquiète. Chaque jour m’apporte quelque chose de beau, mais que va-t-il se passer ? Où va-t-on ? On va vers le refus des femmes, le racisme ordinaire. On avait fait des progrès, maintenant, c’est fini. On redevient totalement barbares. Ce qui se passe est grave. Il faut un peu se réveiller. Je vois mal cet avenir de peur des autres. Quand j’avais 30 ou 40 ans, il n’y avait pas de clé sur ma porte. C’était sans problème. Maintenant, on ferme et on a des alarmes.

Juliette Greco et Miles Davis

Juliette Greco et Miles Davis

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20 septembre 2020 7 20 /09 /septembre /2020 12:19
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse - Communiqué du PCF et articles d'hommage du Monde (Daniel Psenny) et de L'Humanité (Marie-José Sirach)
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse - Communiqué du PCF et articles d'hommage du Monde (Daniel Psenny) et de L'Humanité (Marie-José Sirach)
La disparition de Marcel Trillat nous laisse dans une immense tristesse.
 
Journaliste et réalisateur, il était un ami fidèle. Foisonnant d’idées, il s’attachait à donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas assez, les ouvriers, les étrangers, les femmes précaires, les enfants des quartiers populaires... Marcel Trillat était un journaliste exigeant et talentueux, ce qui le conduisit à exercer des responsabilités éminentes au sein du service public de l’audiovisuel. Il était aussi un militant engagé et un syndicaliste. Élu CGT au conseil d’administration de France télévision, il avait participé à la grande aventure de la radio libre Lorraine Cœur d’acier. Documentariste reconnu, il avait obtenu le Grand Prix de la SCAM pour l'ensemble de son œuvre en 2007.
 
Marcel Trillat était un homme droit, pétri d’une grande générosité. Il participait avec cœur à nos échanges et à nos travaux, nous encourageant toujours à être créatifs dans notre réflexion et notre action. Marcel
Trillat a marqué notre histoire. Il va nous manquer.
 
 
Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord, Pierre Dharréville, en charge des questions culturelles au PCF et député des Bouches-du-Rhône,
 
Le 18 septembre 2020.
 
Marcel Trillat, journaliste et documentariste, est mort
Marcel Trillat, journaliste et documentariste, est mort

Entré dans l’équipe de « Cinq colonnes à la “une” » en 1965, il réalisa de nombreux reportages sur les lieux des luttes sociales. Il est mort le 18 septembre, à l’âge de 80 ans.

Daniel Psenny – Le Monde, 19 septembre 2020

 

Œil vif, voix chaude, gueule de baroudeur, militant syndical…, Marcel Trillat fait partie de ces journalistes qui ont marqué l’histoire de l’audiovisuel public. L’annonce de sa mort, vendredi 18 septembre, d’une crise cardiaque survenue à Paris à l’âge de 80 ans, a créé une vive émotion au sein de France Télévisions, où il a formé et accompagné de très nombreux journalistes aujourd’hui en poste. « Il a façonné une génération de reporters », souligne Hervé Brusini, ex-journaliste de France 2 et aujourd’hui président du Prix Albert-Londres. « Ce fut un modèle », ajoute Dominique Pradalié, elle aussi ex-journaliste de la Deux.

Sur les réseaux sociaux, anciens collègues, politiques et syndicalistes ont tous rappelé son « intégrité », son « humanisme » et ses « combats » aux côtés des étrangers, des précaires, des oubliés et, surtout, des « prolos », auxquels il a consacré plusieurs documentaires.

Etudes de lettres

Né le 4 avril 1940 à Seyssinet-Pariset (Isère), petit village du Vercors, Marcel Trillat a grandi dans la ferme tenue par ses parents. Une enfance heureuse dans une famille catholique non pratiquante. Son père, agriculteur et militant socialiste, était revenu meurtri de la guerre de 14-18. Il fut aussi un des chefs maquisards de la région contre les nazis et Marcel Trillat fut fortement marqué par les récits sur la Résistance. La ferme était ouverte aux étrangers et à ceux qui avaient faim.

Dans un long film entretien réalisé en 2018 par la documentariste Jeanne Menjoulet, Marcel Trillat raconte son engagement à gauche dès l’âge de 14 ans et sa rupture avec la religion. « Dans la cour de récré, on se foutait sévèrement sur la gueule entre les pro et anti-FLN », dit-il. Vite repéré par les Jeunesses communistes de la région, il adhère au PCF en 1956 lors de ses études à l’Ecole normale de Grenoble. Son engagement avec les communistes provoqua une rupture douloureuse avec son père qui, en tant que socialiste, défendait l’engagement de la France dans son ancienne colonie.

Après l’Ecole normale, il démarra des études de lettres à la faculté de Lyon. Comme le raconte Le Maitron, dictionnaire biographique du monde ouvrier, c’est dans la ferme familiale qu’il eut son premier contact avec la télévision où une équipe composée de Pierre Desgraupes et Jean-Pierre Gallo, deux piliers du magazine « Cinq colonnes à la “une” », étaient venus faire un reportage sur le monde paysan. En 1964, « monté » à Paris pour une réunion politique, il revoit Pierre Desgraupes qui le prend comme stagiaire à « Cinq colonnes ».

Dès 1965, il intègre le magazine et montre vite ses qualités d’intervieweur. En 1967, il réalise avec Hubert Knapp un reportage sur la grève des dockers à Saint-Nazaire que les dirigeants gaullistes – qui avaient la haute main sur l’information – refusent de diffuser en demandant même qu’il soit détruit. Marcel Trillat en sauvera une copie in extremis. L’année suivante, il est de tous les combats de Mai 1968 et est licencié de la télévision lors de la reprise en main par le pouvoir gaulliste.

Traversée du desert

Il commence alors une traversée du désert ponctué par la réalisation de plusieurs documentaires sur la vie ouvrière. En 1979, à la demande de la CGT, il s’installe à Longwy en Lorraine pour lancer avec un autre journaliste Jacques Dupont, Radio Lorraine Cœur d’Acier (RLCA), une radio pirate (à l’époque les « radios libres » étaient interdites) pour soutenir les ouvriers sidérurgistes en lutte pour le maintien de leurs emplois. « Une aventure comme on en vit une fois dans sa vie », dira t-il. L’antenne est ouverte à tout le monde à l’exception du Front national. Après deux ans de débats passionnés et de résistance, la CGT met fin à l’aventure jugeant que la radio s’était trop émancipée du syndicat. Marcel Trillat en tiendra longtemps rigueur aux dirigeants de la CGT et particulièrement à Henri Krasucki. Il quitte alors le PCF. Il en reste une chanson Le Chiffon rouge, de Michel Fugain, qui passait en boucle sur l’antenne et qui deviendra l’hymne de toutes les manifestations de la CGT.

En 1981, le journaliste fait son retour à la télévision après l’élection de François Mitterrand. Refusant de figurer sur la liste des « journalistes communistes » présentée par le PCF pour intégrer la télévision, il est contacté une nouvelle fois par Pierre Desgraupes, alors PDG d’Antenne 2, qui lui propose de reprendre du service. Il s’y fait vite remarquer avec deux reportages sur l’anniversaire du massacre des Algériens le 17 octobre 1961 et celui des morts du métro Charonne en 1962. Sa carrière sur la deuxième chaîne sera en dents de scie. Les différentes directions se méfient de sa liberté de ton et de sa qualité d’enquêteur pour dénicher des « affaires » lorsqu’il dirige le service des « infos géné ». Ainsi, en 1990, lors de la première guerre du Golfe, envoyé spécial sur le terrain, il dénonce en direct la censure de l’armée française qui contrôlait les journalistes « embeded ». Ce coup de gueule lui vaudra d’être muté comme correspondant à Moscou…

Après de nombreux reportages pour le magazine « Envoyé spécial », il quitte la rédaction de France 2 en 2000, mais poursuit ses mandats de représentant de la CGT au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006.

Entre 2000 et 2010, Marcel Trillat a réalisé plusieurs documentaires produits par Jean Bigot (300 jours de colère, Les Prolos, Femmes précaires, Silence dans la vallée) ainsi qu’un documentaire de référence L’Atlandide, une histoire du communisme avec Maurice Failevic. En 2007, il a reçu le Grand Prix de la SCAM pour l’ensemble de son œuvre. Toujours engagé politiquement, il a soutenu la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle.

Lire la chronique de 2014: Des immigrés perdus dans la Ville Lumière

Dates

4 avril 1940 Naissance à Seyssinet-Pariset (Isère)

1954 Ecole normale à Grenoble

1965 Entrée à « Cinq colonnes à la Une »

1968 Licencié de la télévision

1979 Création de Radio Lorraine Cœur d’Acier

1981 Retour à Antenne 2

18 septembre 2020 Mort à Paris

Daniel Psenny

Marcel Trillat, mort d’un humaniste
Samedi 19 Septembre 2020

Hommage. Journaliste, réalisateur, syndicaliste, militant infatigable, ami de notre journal, Marcel Trillat est mort vendredi 18 septembre à l’âge de 80 ans. Retours sur un parcours de vie journalistique et engagé d’un homme intègre.

 

On s’était dit que c’était partie remise. Qu’on se retrouverait l’an prochain, en août à Uzeste, mais aussi en septembre, à la fête de l’Humanité, au stand des Amis de l’Huma, deux rendez-vous que Marcel Trillat ne ratait jamais. La nouvelle de sa mort a plongé ses amis, ses proches dans la stupeur. “Un grand vide” pour Alain Delmas, secrétaire de l’union départementale de la CGT-Gironde. Une “immense tristesse” pour Marc Perrone qui a composé la plupart de la musique de ses films. “La perte d’un grand journaliste, d’un réalisateur qui a toujours donné la parole à ceux qui ne l’avaient pas” pour Jean Bigot, producteur de tous ses films depuis les années 2000…

Du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de la classe ouvrière

Marcel Trillat, c’est ce qu’a produit de meilleur le service public de l’audiovisuel. Un journaliste intègre, honnête, engagé, humaniste, toujours du côté des opprimés, des sans-voix, des petits, de cette classe ouvrière que d’aucuns avaient décidé qu’elle avait disparu. Disparu des radars médiatiques, rayés de la carte ces “Prolos” qu’il n’a eu de cesse de filmer, au coeur de l’action, des tensions, là où la lutte vous pousse à être plus fort, plus intelligent, plus libre. Marcel Trillat était un journaliste engagé qui savait tenir un point de vue sans se soucier des politesses. Il a fait ses classes auprès des plus grands. Pierre Desgraupes, fondateur de “Cinq colonnes à la une” lui a mis le pied à l’étrier, lui a donné le goût du métier. On ne compte plus les reportages qu’il a réalisé pour Cinq colonnes, au coeur d’une actualité sociale qui le passionnait. Le pouvoir gaulliste était sur les dents. Alain Peyrefitte, sinistre ministre de l’Information, faisait de la chasse aux sorcières son passe-temps favori. Trillat aura traversé des tempêtes, pris des coups, de ses ennemis mais aussi de ses amis, parfois. Mais malgré les coups ciseaux redoutables de la censure, sa mise à l’écart de l’ORTF en 68, sa réintégration en 1981, l’arrêt de Radio Lorraine coeur d’acier par la direction de la CGT d’alors, il a mené de front son métier de journaliste et ses responsabilités professionnelles et syndicales ( à la Cgt) à France télévision, par tous les temps, sous toutes les gouvernances. Il était de la trempe de ces journalistes pour qui ce métier ne se réduit pas à ânonner bêtement une information sans saveur. Il se donnait les moyens d’aller voir, de vérifier, d’enquêter, de contre enquêter.

Une fermeture d’usine, des licenciements, il ne se résignait pas aux trois lignes AFP qui tombaient sur les prompteurs. Il savait que derrière ces trois lignes, ces chiffres secs, c’était la vie d’hommes et de femmes que le capitalisme foutait en l’air. Alors il se rendait sur place, dans les usines, au bistrot d’en face, s’attachant à toujours tisser les indispensables lien de confiance avec les gens qu’il filmait. C’est cette confiance qui lui permettait de pénétrer dans leur intimité, de s’installer dans la cuisine du petit pavillon ouvrier acheté à crédit, dans le salon du modeste Hlm. Et les gens racontaient, se racontaient, sentant chez lui une écoute, une attention qu’ils n’avaient jamais rencontrées jusqu’ici. Ses reportages pour Envoyé spécial, sa trilogie consacrée aux “Prolos” attestent de son engagement journalistique, de son grand professionnalisme. Jamais le journaliste qu’il était se mettait en scène. Il posait une question, une deuxième faisant naître la parole de son interlocuteur, donnant ainsi accès à une histoire. Et Marcel aimait les histoires, ces tranches de vie qui tissent l’histoire avec un grand H. Il les racontait merveilleusement, revivait ses souvenirs sans jamais se donner le beau rôle et vingt ans, trente ans après, l’émotion était là, palpable, qui l’obligeait à marquer une pause, essuyer une larme, pour mieux repartir à l’assaut des souvenirs heureux, malgré les défaites, les trahisons, parce qu’il n’avait jamais renoncé à l’idée d’un monde meilleur, d’un monde plus juste, plus fraternel...

Il était une fois “le 1er mai à Saint-Nazaire

Rien ne préparait Marcel Trillat a devenir ce grand journaliste du service public de l’audiovisuel. Fils de paysans isérois, né en 1940, c’est à l’Ecole normale de Grenoble, puis à Lyon où il poursuit des études universitaires, en pleine guerre d’Algérie, qu’il devient communiste. Mais c’est à l’occasion d’un tournage de l’émission “5 colonnes à la Une” dans la ferme familiale qu’il rencontre une première fois Pierre Desgraupes. En 1965, Marcel Trillat “monte” à Paris pour une réunion politique et retrouve Desgraupes un peu par hasard qui lui fait part de son souhait de former des jeunes journalistes de télévision. Marcel Trillat saisit la perche et s’embarque dans cette aventure télévisuelle unique en son genre qui donnera ses lettres de noblesse à la télévision publique.

Il aurait pu être enseignant, il devient journaliste et s’intéresse naturellement au monde du travail, à ces “prolos”, ces héros des temps modernes. En 1967, Trillat sait qu’à Saint-Nazaire, les ouvriers des chantiers navals, après de longs mois de lutte préparent joyeusement la manif victorieuse du 1er mai. Il propose un reportage sur ce premier mai à l’équipe de 5 colonnes. Pas très convaincue mais il faut bien traiter du 1er mai qui revient, tel un marronnier, chaque année sur le tapis en conférence de rédaction. Marcel Trillat et Hubert Knapp s’installent à Saint-Nazaire et recueillent des témoignages à la fois poignants et drôles des ouvriers, refaisant jouer, ou mimer, certaines scènes aux protagonistes. Puis ils filment LA manif, les femmes, au premier plan, chevilles ouvrières silencieuses et invisibles de ce mouvement qui défilent, en tête. Trillat se révèle grand interviewer: non seulement il sait accoucher la parole de ses interlocuteurs mais aussi capter et accorder autant d’importance aux silences, aux larmes de joie et de souffrance. Au-delà du bonheur de la victoire, il filme avec son compère le bonheur de la dignité et de la fierté retrouvés. De retour à Paris, le film, pas tout à fait mixé, est projeté en petit comité, en présence d’un représentant du ministre de l’Information Alain Peyrefitte qui s’écrie, à la fin de la projection: “C’est du mauvais cinéma!”. Ce à quoi Desgraupes lui rétorque: “Monsieur, vous êtes là pour dire si c’est de la bonne ou mauvaise politique. Faites votre métier, vous êtes payé pour ça. Quant à savoir si c’est du bon ou du mauvais cinéma, c’est à nous de le dire”. Malgré le soutien de Desgraupes, le film sera censuré et jamais diffusé à la télévision. Si le film “le 1er mai à Saint-Nazaire” existe aujourd’hui en dvd, c’est parce qu’au sortir de cette projection, Marcel avait quitté la rue Cognacq-Jay en “volant” les bobines, sachant pertinemment que s’il les laissait là, elle serait aussitôt détruites. Cette même année, il réalise avec Jacques Krier et Paul Seban  “Ce jour-là” sur la mobilisation des jeunes communistes contre la guerre du Vietnam.

L'Humanité au coeur

Un an après, mai 68 agit comme une déflagration. Les personnels de l’ORTF se mettent en grève. Le pouvoir gaulliste fera le ménage sans ménagement, virant plus d’une centaines de journalistes dont Marcel Trillat. Les années qui suivent témoignent de sa volonté farouche de poursuivre et défendre son métier de journaliste. Il réalise des films de commandes pour le service audiovisuel de la CGT (“la Cgt en mai 68”, “le Frein” et “Étranges étrangers”, mais aussi pour le Pcf. Il parvient à réaliser pour la télévision “l’Usine”, en 1970, par l’entremise de journalistes et producteurs amis restés dans la maison et même un “Expressions directes” avec Georges Marchais en 1975, dont la production était confiée aux partis politiques. En 1976, l’Humanité-Dimanche créée une nouvelle rubrique “Une Vie”, à laquelle il collabore avec Marcel Bluwal.

17 mars 1977… Dans une des salles de la mairie de Longwy, Marcel Trillat, clope au bec, aux côtés de son confrère Jacques Dupont, entourés de plusieurs dizaines de personnes, donne le coup d’envoie de la radio Lorraine coeur d’acier, LCA, qui émet clandestinement sur le bassin minier. Cette expérience marquera à jamais Marcel Trillat. Première radio libre, il ouvre l’antenne, permet à chacun, quelque soit son appartenance syndicale ou politique, à l’exception du Front national, de s’exprimer. Pas de censure. Il riait au souvenir du générique, quelques notes tremblotantes à la flûte à bec; des interventions des “débrouilleurs” pour empêcher les tentatives de brouillage de la police; des revues de presse hilarantes où les Unes des quotidiens nationaux étaient joyeusement dézinguées en direct. C’était une “radio de l’espoir”, disait-il. Gérard Noiriel alors jeune professeur, à Longwy, aura une émission. Le chanteur Renaud s’y arrêtera un soir après un concert et reversera l’intégralité de son cachet. Guy Bedos aussi s’invitera dans les locaux enfumés de Longwy. Le professeur Albert Jacquard viendra expliquer la génétique: “Partout dans la ville, depuis tous les postes de radio, on l’écoutait nous raconter la génétique, on entendait une mouche voler” se souvenait-il. C’est la direction de la Cgt qui mettra un terme à cette aventure unique: “ça fait partie des quelques bisbilles que j’ai eu avec la Cgt. Mais j’en ai aussi eu avec le parti” confiait-il. Il restera toujours à la Cgt, siègera au conseil d’administration de France-Télévision pour le SNJ-Cgt de 2001 à 2006. Il rendra sa carte du parti en 1987 mais restera pour la vie un “communiste de coeur”, un compagnon de route et de lutte aimé de tous les militants, qu’ils soient coco, gauchistes, libertaires... 

“Trois cents jours de colère” en 2002, “les Prolos” en 2003 et “Femmes précaires” sont ces derniers documentaires pour la télévision, produits par VLR (Vive la Révolution), la société de production de Jean Bigot. Marcel réalisera avec Maurice Failevic “l’Atlantide, une histoire du communisme” en 2011 puis, en 2013, “des Étrangers dans la ville” qui fait écho à l’un de ses tout premiers documentaires tourné en 1970, “Étranges étrangers”, comme une déclinaison du poème de Prévert…

Marcel Trillat était de tous les combats. Militant infatigable, il aimait la vie, rire, boire un coup de gorgeon au stand des Amis de l’Huma ou partager une omelette aux cèpes au stand du Gémeur à Uzeste. Il aimait la rédaction de l’Humanité, et la rédaction le lui rendait bien. S’il le pouvait, il se joignait à nous lors du traditionnel repas de la rédaction à la fête de l’Huma. Il avait toujours un mot d’encouragement ou de félicitation, affichant son soutien à notre journal dont il fut un des plus ardents défenseurs. Il était certes fatigué mais sa mort, soudaine, laisse un grand vide….

Marie-José Sirach

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19 septembre 2020 6 19 /09 /septembre /2020 06:39

Ce 17 septembre 2020 au matin, lors des cérémonies commémorant la libération de Brest la section du Pays de Brest du PCF a fleuri la plaque des 17 fusillés dont Albert Rannou au square Georges Mélou à Brest quartier St Marc. Le PCF pays de Morlaix lui avait rendu hommage avec un superbe discours de l'historien Dominique Derrien dans le cimetière de Guimiliau, pour la première fois, le 27 mai 2020, pour la journée nationale de la résistance. 

Un grand merci à la rédaction de Morlaix de Ouest-France et à Gaëlle Colin qui hier ont publié un long article sur notre camarade Albert Rannou, fusillé par les Allemands il y a 77 ans avec 18 autres camarades résistants communistes finisteriens des FTP, dont le journal publie aussi un extrait de la dernière lettre de condamné. Un grand merci aussi à notre ami Dominique Derrien, historien, prof à Tristan Corbière, qui avait organisé le très émouvant hommage a l'initiative du PCF à Albert Rannou au cimetière de Guimiliau en mai dernier pour la journée nationale de la résistance d'avoir su retracer la vie et les engagements héroïques dans les Brigades internationales et la Résistance de cet ouvrier Léonard autodidacte et idéaliste, communiste depuis 1936 et le Front populaire, qui fut un des principaux dirigeants de la résistance communiste armée du début de l'occupation avant d'être arrêté, torturé, emprisonné par Vichy. C'est vraiment une belle réhabilitation symbolique, le 17 septembre 2020, jour anniversaire de son exécution au Mont Valérien, d'avoir rendu hommage à ce résistant communiste breton de la première heure méconnu.

Finistère. Un résistant méconnu est mort il y a 77 ans: Albert Rannou (Gaëlle Colin, Ouest-France Finistère/Bretagne, 17 septembre 2020)

Finistère. Un résistant méconnu est mort il y a 77 ans

Son nom ne vous dit sûrement rien. Et pourtant, la vie d’Albert Rannou gagne à être connue. Ce résistant né à Guimiliau (Finistère) a documenté son emprisonnement avec douze lettres. Un historien enquête sur sa vie.

Ici, au cimetière de Guimiliau (Finistère), là où est enterré Albert Rannou, Dominique Derrien, professeur d’histoire au lycée Tristan-Corbière, tient en ses mains le portrait du résistant.

Ouest-France Gaëlle COLIN. Publié le 16/09/2020

 

« Son histoire est étonnante », martèle Ismaël Dupont. L’adjoint au maire de Morlaix a récupéré, il y a cinq ans, un véritable trésor. Une douzaine de lettres signées d’Albert Rannou, datant de 1943. Elles dormaient paisiblement dans l’armoire d’un ancien marbrier.

Une copie est adressée à Dominique Derrien. Le professeur d’histoire au lycée Tristan-Corbière a des liens particuliers avec l’auteur. « Ma mère, orpheline, a été élevée dans une maison voisine des parents d’Albert Rannou, à Kerhanhéroff, à Guimiliau », raconte-t-il.

Un puzzle incomplet

L’historien décide alors de reconstituer son puzzle. « Albert Rannou était dans les Brigades internationales de la guerre d’Espagne. » En fouillant à l’université de Nanterre, Dominique Derrien recolle les pièces.

Albert Rannou est né en 1914, dans une famille de maçons. On lui reconnaît un certain potentiel quand il s’engage dans la Marine nationale, mais le garçon revient en 1933 dans son village

léonard et devient maçon à son tour, à Brest. Jeune homme autodidacte et idéaliste, il adhère au parti communiste en 1936.

Le Guimilien est un élément très prometteur en Espagne. Dès le 1er août 1937, il est nommé lieutenant. Il quitte le pays en 1938, après avoir été blessé. De retour en France, il fait l’objet d’une surveillance particulière et est mobilisé.

Cela ne l’empêche pas de rentrer dans la Résistance assez tôt, dans le Brest occupé. Ses faits : sabotage des stations électriques de l’Arsenal et attaque à l’explosif des locaux de l’état-major de la Kriegsmarine, en septembre 1942.

Fin de partie le 2 octobre. Albert Rannou est arrêté, avec dix-huit autres Francs-tireurs et partisans (FTP). Direction Pontaniou pour l’enfer. « Ils sont torturés par les policiers français d’octobre 1942 à janvier 1943. Ils ne parlent pas », rappelle l’historien. Début 1943, alors qu’il est emprisonné à Jacques-Cartier, à Rennes, il écrit sa première lettre à ses parents. Il leur cache la torture. Les courriers passent avec la complicité des gardes. Considéré comme un cadre national du parti communiste, il est transféré à Fresnes (Val-de-Marne), le 28 juillet.

Un Résistant méconnu

La sentence tombe un mois plus tard : il est condamné à mort par le tribunal militaire allemand du Gross Paris. Le même sort attend ses dix-huit camarades. Sa dernière lettre date du 17 septembre 1943. Albert Rannou est conduit au mont Valérien, dominant Suresnes (Hauts-de-Seine). Il est fusillé à 16 h, dans la clairière. Sa dépouille, dispersée dans une fosse commune.

Ses restes sont exhumés qu’en 1947. Ironie du sort, lorsque son cercueil parvient à la gare de Guimiliau : seul le maire et ses parents sont là. « Les terres léonardes étaient très cléricales. Communiste, c’était mal vu », souligne l’historien.

Sur sa sépulture, aucun signe. « Une plaque a été rajoutée dans les années 2000. Il est rétrogradé sous-lieutenant. » Sa concession expire très prochainement, « il faudrait que la municipalité la préserve », insiste Dominique Derrien.

Le nom d’Albert Rannou est méconnu. Simplement gravé sur les monuments aux morts de Guimiliau et du mont Valérien, ainsi qu’au jardin des fusillés, à Brest. Pourtant, ses lettres « évoquent le quotidien d’un résistant prisonnier. Cela fait penser au journal d’Anne Franck… »

https://www.ouest-france.fr/bretagne/guimiliau-29400/finistere-un-resistant-meconnu-est-mort-il-y-a-77-ans-6976313


Lettre publiée partiellement par le Ouest-France le 17 septembre 2020 - Lettre d'Albert Rannou à ses parents quelques minutes avant son exécution au Mont Valérien: 

Fais à la Prison de Fresnes le 17 septembre 1943

Cher Papa et chère Maman

Il est 11 heures moins le quart, on vient de nous prévenir qu'on va être fusillés à 16 heures. Je vais donc donner ma vie à la France, pour ma patrie que j'ai toujours aimée et pour laquelle j'ai combattu. Je meurs content car mon sacrifice (j'en ai la certitude) n'aura pas été vain. J'ai lutté durant ma courte existence pour le bonheur des travailleurs et pour que la paix règne en ce monde.

(censuré)

Mes chers parents, vous savez que je vous ai toujours aimés et que vous me le rendez bien ainsi qu'Yfic. Ça me fait une peine immense de vous quitter à jamais. Je ne sais comment vous exprimer toute ma gratitude pour ce que vous avez fait pour moi. Vous m'avez choyé depuis mon enfance jusqu'à ma dernière heure. Si quelquefois je vous ai fait de la peine, vous m'avez pardonné. Je n'oublie pas non plus ma belle-sœur. Grand-mère et toute la famille auxquels vous voudrez bien envoyer mes amitiés dernières. Je pense à vous tous en ce moment qui est plus pénible pour vous que pour moi. Je viens de voir l’aumônier, j'ai refusé la communion. Donc aucun service religieux à mon intention. Mes amitiés aussi à tous les voisins et camarades, qu'ils sachent que j'ai fait mon devoir de Français et de communiste.

Papa, Maman, ma dernière pensée sera pour vous et pour mon frère. Je vous embrasse tous dans un même élan.

Soyez courageux.

Adieu tous.

Votre fils Albert.

Vive la France, Vive le parti communiste

Paix- Liberté- Justice

 

***

A remettre à Madame Berard. Fresnes le 17 Septembre 1943

Chers oncle et tante

Je pars… d'où l'on ne revient pas. Dans 4 heures, je vous aurai tous quittés. Embrassez tous mes parents pour moi, et votre fils Henri quand vous aurez le bonheur de le trouver.

Recevez les derniers baisers de votre neveu

Albert Rannou

Finistère. Un résistant méconnu est mort il y a 77 ans: Albert Rannou (Gaëlle Colin, Ouest-France Finistère/Bretagne, 17 septembre 2020)
Finistère. Un résistant méconnu est mort il y a 77 ans: Albert Rannou (Gaëlle Colin, Ouest-France Finistère/Bretagne, 17 septembre 2020)

Lire aussi sur le Chiffon Rouge:

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Et dans le Télégramme, le 3 mai 2017:
 

Jacques Guivarch a en sa possession un lourd héritage à remettre à la descendance d'Albert Rannou : ses dernières correspondances avant son exécution le 17 septembre 1943. © Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/finistere/pleyber-christ/resistance-les-derniers-ecrits-d-un-guimilien

Jacques Guivarch a en sa possession un lourd héritage à remettre à la descendance d'Albert Rannou : ses dernières correspondances avant son exécution le 17 septembre 1943. © Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/finistere/pleyber-christ/resistance-les-derniers-ecrits-d-un-guimilien

Jacques Guivarc'h nous avait confié les copies des lettres manuscrites d'Albert Rannou et Paul Monot, fusillés au Mont Valérien, à Alain David et à moi au mois de janvier dernier. Nous les avions publiées intégralement sur le "Chiffon Rouge" et raconté ce que nous savions du contexte de la résistance brestoise, de la vie de ces héros communistes bretons morts pour la France, la liberté, et leurs idéaux du Front Populaire. Un livre est en préparation, qui sera édité chez Skol Vreizh dans quelques mois, avec Dominique Derrien et moi-même à la baguette, sur ces résistants communistes brestois fusillés en septembre 1943. 

Ismaël Dupont. 

 Le Télégramme, Pleyber-Christ, 3 mai 2017 

C'est tout à fait par hasard que Jacques Guivarch a trouvé, dans le tiroir d'une armoire ayant appartenu à son père Jean, une douzaine de lettres, adressées par un jeune résistant guimilien, Albert Rannou, à sa famille jusqu'à son exécution à Fresnes pendant la Seconde Guerre mondiale. L'ancien marbrier morlaisien souhaite maintenant les remettre à la famille Rannou.

La correspondance confiée à un ami sûr

Albert Rannou, maçon et résistant communiste, avait été arrêté en mars 1943 et enfermé à la prison de Rennes avant de rejoindre, en août, Fresnes (Seine-et-Oise). Jusqu'à son exécution le 17 septembre 1943, il écrivait régulièrement à sa famille qui, sans doute par peur d'une fouille et pour les préserver, avait confié ces lettres à une connaissance sûre, Jean Guivarch, qui habitait rue de Brest, à Morlaix, en face de la gendarmerie (il allait lui-même être emprisonné un an). Ce dernier n'en avait jamais parlé à son fils Jacques, né cette même année 1943, qui les a découvertes bien plus tard.

Une dernière lettre avant son exécution en 1943

Jacques Guivarch a lu et relu cette correspondance et, à chaque fois, il en a été bouleversé. Le jeune résistant s'inquiétait moins pour lui que pour ses parents, il évoquait sa vie en détention toujours en positivant.

 « Il est possible d'être heureux même en prison », écrivait-il dans une de ses lettres. Il demandait aussi des nouvelles de la famille et des relations. Mais, en juillet 1943, son ton avait changé car il assistait alors à des tortures perpétrées par la police française. C'est la lettre écrite à ses parents, cinq heures avant son exécution, qui a surtout bouleversé Jacques Guivarch : « Je meurs content car mon sacrifice, j'en ai la certitude, n'aura pas été vain, j'ai lutté durant ma courte existence pour le bonheur des travailleurs et pour que la paix règne en ce monde ».

Retrouver la descendance pour lui remettre cet héritage

Ce n'est que quelques années après sa découverte que Jacques Guivarch a retrouvé la trace du frère d'Albert Rannou, âgé de plus de 80 ans, à Nantes. Il lui a remis les lettres originales en conservant des copies. Cette fois, Jacques Guivarch souhaite rencontrer la descendance d'Albert Rannou et lui transmettre ces écrits.

Un hommage aux résistants morts pour la France lundi

Lundi, sera célébré le 72e anniversaire de la victoire de la Guerre 39-45. Ce sera l'occasion de se souvenir de l'héroïsme des jeunes résistants comme Albert Rannou, entrés dans le maquis pour lutter contre l'envahisseur. Ils ont été nombreux à avoir été assassinés ou déportés dans l'anonymat.
 

Le Télégramme, 3 mai 2017

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 05:00
Jean Nicoli - Un héros, résistant communiste corse exécuté le 30 août 1943 - 100 ans d'histoire du PCF
Jean Nicoli - Un héros, résistant communiste corse exécuté le 30 août 1943 - 100 ans d'histoire du PCF
Jean Nicoli 01/09/1899 - 30/08/1943
Instituteur corse, résistant du Parti communiste, décapité par les chemises noires.
Extrait de sa dernière lettre :
« A mes enfants,
Tout à l'heure je partirai. Si vous saviez comme je suis calme, presque heureux de mourir pour la Corse et pour le parti. Ne pleurez-pas, souriez-moi. Soyez fier de votre papa. Il sait que vous pouvez l'être, la tête de Maure et la fleur rouge, c'est le seul deuil que je vous demande. Au seuil de la tombe, je vous dis que la seule idée qui, sur notre pauvre terre, me semble belle, c'est l'idée communiste.
Je meurs pour notre Corse et pour mon Parti. »
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29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 06:19
libres comme l'art - 100 ans d'histoire entre les artistes et le PCF - Réservez votre livre

En cent ans d'existence, le Parti communiste français a toujours entretenu des liens étroits avec les avant-gardes artistiques et culturelles. Mais si certains peintres sont bien connus comme « compagnons de route » du parti, tels Pablo Picasso ou Marcel Duchamp, d'autres, comme Giacometti, Fernand Léger, Henri Matisse, André Masson, etc., ont aussi cultivé des relations avec celui-ci, à divers degrés, qu'ils aient été militants, sympathisants ou observateurs critiques. En témoigne les formidables collections d’œuvres offertes au parti et déposées depuis dans divers musées.
À l'occasion du centenaire du Parti communiste français, et pour annoncer l'exposition qui se tiendra au printemps 2021, ce livre d'art raconte cette histoire à la fois politique, sociale et artistique à travers la reproduction de 150 œuvres et les éclairages de Yolande Rasle et Renaud Faroux, le conférencier historien d'art avec lequel travaille depuis plusieurs années le PCF Finistère dans le cadre de sa démarche d'éducation populaire autour de l'art, autour notamment des expositions d'art moderne et contemporain de Landerneau et de Pont-Aven.  
L'ensemble de l'ouvrage permet de redécouvrir des artistes majeurs que le marché minore ou dont l'histoire obère la part d'engagement sans laquelle leur œuvre perd une part de son sens.
Avec plus de 150 œuvres ainsi rassemblées, ce livre présente un parcours totalement inédit et incarne un message toujours actuel : « D'un siècle à l'autre, l'art nous change et change le monde. »

Libres comme l’art

Éditions de l’Atelier, 256 pages, 23X27 cm. Préface de Pierre Laurent.

PRÉCOMMANDE DISPONIBLE. Sortie : automne 2020.

SINON POSSIBILITE DE RÉSERVER LE LIVRE AUPRÈS DE LA SECTION PCF DE MORLAIX

Un magnifique livre d'art qui raconte cent ans d'histoire entre le PCF et les plus grands artistes plasticiens du siècle. Disponible dès septembre 2020, en prélude à l'exposition « Libres comme l'art, trésors donnés, trésors prêtés », qui sera présentée au printemps 2021 dans l'espace Niemeyer.

  • Prix de vente public TTC : 36,90 euros - Prix militant exclusif : 25 euros
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    À l’adresse suivante : Parti communiste français – A l’attention de Myriam Massou – 2, place du Colonel Fabien – 75019 PARIS
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Contact, renseignements et commandes auprès de Myriam Massou. Email : mmassou@pcf.fr

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 07:19
Résumé:  Tout commence par la découverte du cadavre d'Yitzhak Litvak, un célèbre historien enseignant à l'université de Tel-Aviv. L'enquête, confiée à un commissaire arabe israélien, Émile Morkus, piétine, d'autant que ce meurtre n'est bientôt que le premier d'une série. Vingt ans plus tard, à la suite d'un nouvel assassinat, Morkus va enfin pouvoir démêler le vrai du faux, les passions et les raisons, la justice des hommes et celle de l'État.  Dans ce polar riche en rebondissements, Shlomo Sand a l'art de mettre en relief les problématiques qui déchirent la société israélienne.    Professeur émérite à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand est l'auteur de plusieurs essais, dont Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008), livre qui a suscité de nombreuses controverses.

Résumé: Tout commence par la découverte du cadavre d'Yitzhak Litvak, un célèbre historien enseignant à l'université de Tel-Aviv. L'enquête, confiée à un commissaire arabe israélien, Émile Morkus, piétine, d'autant que ce meurtre n'est bientôt que le premier d'une série. Vingt ans plus tard, à la suite d'un nouvel assassinat, Morkus va enfin pouvoir démêler le vrai du faux, les passions et les raisons, la justice des hommes et celle de l'État. Dans ce polar riche en rebondissements, Shlomo Sand a l'art de mettre en relief les problématiques qui déchirent la société israélienne. Professeur émérite à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand est l'auteur de plusieurs essais, dont Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008), livre qui a suscité de nombreuses controverses.

Une lecture de vacances distrayante et instructive, "La mort du khazar rouge" de Shlomo Sand, historien et intellectuel israélien ami de Mahmoud Darwich

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

 Un historien connu pour sa critique intellectuelle et politique des présupposés du sionisme et des mythes fondateurs d'Israël. Sans doute certains lecteurs ont déjà lu le très bon "Comment le peuple juif fut inventé" (2008, Fayard) qui retrace une partie occultée de l'histoire du judaïsme comme religion de conversion expansive et donc la pluralité des origines ethniques des personnes qui se retrouvent aujourd'hui ayant la culture juive en Israël (Afrique du Nord, Afrique, Europe de l'est) là où le fond de la population palestinienne est restée plutôt stable depuis l'antiquité, les palestiniens dit "arabes" d'aujourd'hui ayant sans doute plus de chances d'être des descendants des contemporains de Jésus ou de David que le descendant de juif ashkénaze ou séfarade.

Dans son premier roman policier, Shlomo Sand réutilise le matériau historique de sa critique des mythes du sionisme puisque le roman s'ouvre sur l'assassinat d'un historien universitaire, Yitzhak Litvak, ancien militaire membre des services de renseignement, ayant écrit un livre remarque sur l'origine d'une grande partie de la communauté ashkhenaze dans les conversions des chefs du royaume khazar, au sud de la Russie. C'est le commissaire Émile Morkus, chrétien arabe palestinien de nationalité israélienne, qui mène l'enquête. Laquelle va vite se relier à d'autres meurtres de militants et d'intellectuels de gauche comme la belle et fascinante Avivit Schneller, membre de la gauche radicale antisioniste israélienne, la petite nièce de Dora Polanski, israélienne revenue en Europe engagée dans le groupe Orchestre Rouge, réseau communiste d'espionnage luttant contre les nazis, qui, arrêtée, affreusement torturée, se donna la mort en prison. Ce roman bien construit aux personnages attachants qui se lit d'une traite permet de mieux mesurer et comprendre la complexité de l'histoire et de la société israélienne, l'existence, l'importance et l'origine intellectuelle des dissidences au récit sioniste , sa dimension de construction idéologique instrumentalisant la religion et l'histoire a des fins coloniales, les mécanismes de construction d'une pensée unique sioniste et leurs échecs en Israël. Le rôle du Shabak, la police politique des renseignements intérieurs, dans le contrôle de la société israélienne, est bien mis en évidence ainsi que ses modes opératoires, tout comme la montée d'un obscurantisme nationaliste et raciste dans la société israélienne et les groupes qui dans la société israélienne continuent à y résister au nom d'une vision multiculturelle et universaliste de l'histoire, et de l'histoire juive en particulier.

I.D

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 16:13
Cécile Rol-Tanguy (1919-2020): une vie d'engagement. Exposition à Paris du 25 août au 13 décembre, musée de la Libération de Paris, Leclerc, Jean Moulin-Rol Tanguy

Le musée de la Libération de Paris-musée du général Leclerc -musée Jean Moulin rend hommage à la résistante Cécile Rol-Tanguy, disparue le 8 mai 2020, jour du 75e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie.

L’exposition biographique

« Cécile Rol-Tanguy, une vie d’engagement (1919-2020) »
ouvrira ses portes au public le 25 août à partir de 17h.

Pour l’occasion, le musée fermera ses portes à 19h.
L’exposition sera présentée gratuitement jusqu’au 13 décembre 2020.

Textes biographiques, photographies, témoignages vidéos brosseront le portrait de cette grande résistante, engagée pour la transmission de l’histoire : celle de la résistance et de la place des femmes dans cette lutte, mais aussi celle du combat antifasciste.

Pour en savoir +
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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 11:50

Beaucoup de gens ne le savent pas.

La première femme élue dans le Finistère (1925), la première femme maire (1945), la première femme députée (1948) dans le département étaient communistes.

Le Chiffon Rouge leur rend hommage.

A l'instar de ce qui s'est passé en Union Soviétique juste après la révolution d'Octobre, qui sonnait aussi comme la fin d'un ordre conservateur oppressif pour les femmes, le mouvement communiste au XXe siècle, même s'il était pas étranger aux préjugés du corps social en son temps, et de culture machiste et d'inégalité entre les hommes et les femmes, eut au moins le mérite d'affirmer le droit des femmes à prendre des responsabilités à égalité avec les hommes et de faire émerger, mais elles le doivent surtout à elles-mêmes, des femmes qui ont joué un grand rôle sur la scène politique et sociale, et dans l'histoire de notre région.  

Joséphine Pencalet

Joséphine Pencalet

100 ans de communisme en Finistère
 
La première femme élue dans le Finistère (et en Bretagne) fut présentée par le Parti communiste: Joséphine Pencalet, élue conseillère municipale en 1925 à Douarnenez
 
Née le 18 août 1886 à Douarnenez (Finistère), morte le 13 juillet 1972 à Douarnenez (Finistère) ; ouvrière sardinière ; conseillère municipale communiste de Douarnenez (1925), la première femme élue en Bretagne et une des toutes premières de France, à chaque ces candidates étant présentées par le Parti communiste alors que les femmes n'avaient pas encore le droit de vote, au nom de l'égalité des droits.
 
Notice du Maitron, par Fanny Bugnon:
Fille de René-Joseph Pencalet (marin, né en 1844) et de Marie-Jeanne Celton (née en 1844). Issue d’une famille nombreuse de marins douarnenistes avec laquelle elle s’est rapidement trouvé en conflit, Joséphine Pencalet quitta la Bretagne après avoir achevé sa scolarité dans un internat catholique de Quimperlé. Elle travailla alors comme lavandière en région parisienne, où elle épousa, le 18 janvier 1908 à la mairie d’Argenteuil, un employé des chemins de fer, Léon Frédéric Le Ray, originaire d’Ille-et-Vilaine et rencontré à Douarnenez alors qu’il effectuait son service militaire dans la Marine. De cette union désapprouvée par sa famille naissent deux enfants : Léon (né en 1910) et Anna (née en 1918). Son veuvage au sortir de la Première Guerre mondiale la conduisit à revenir avec ses enfants à Douarnenez où elle est embauchée comme ouvrière dans l’une des nombreuses conserveries de poisson de la ville.
Sa participation à la grève victorieuse des sardinières de novembre 1924-janvier 1925 qui paralysa les usines douarnenistes pendant 7 semaines et qui connut un écho national, lui valut d’être sollicitée par Daniel Le Flanchec*, maire sortant élu en 1924, pour figurer sur la liste du Bloc ouvrier et paysan aux élections municipales du mois de mai 1925.
Les conditions de sa désignation sont floues : s’il n’est pas certain qu’elle ait été membre du PCF ni même du comité de grève, son veuvage aurait facilité sa candidature. La présence d’une candidate correspond aux consignes du Secrétariat féminin de Moscou de présenter des candidatures féminines aux élections, indépendamment de leur illégalité, et de la stratégie du PCF. Placée en 4e position, comme « ouvrière d’usine », elle recueillit 1283, arrivant en 24e position des suffrages. Elle fut ainsi proclamée élue au premier tour, le 3 mai, devenant ainsi la première femme élue en Bretagne. Installée le 17 mai comme l’une des premières conseillères municipales françaises, elle siégea pendant six mois au sein des commissions scolaire et d’hygiène. Parallèlement, elle exerça la fonction de secrétaire adjointe du bureau du Syndicat des Métaux de Douarnenez, affilié à la CGTU.
En vertu de l’inéligibilité des femmes et malgré l’argumentaire développé par Joséphine Pencalet devant la justice administrative à propos des ambiguïtés de la loi électorale de 1884 qui n’interdit pas explicitement les candidatures féminines et alors que les députés votèrent en faveur du suffrage municipal féminin en avril 1925, l’élection de Joséphine Pencalet fut annulée par arrêté préfectoral le 16 juin 1925, décision confirmée cinq mois plus tard par le Conseil d’État au motif qu’aucune disposition légale ne considérait les femmes éligibles. Signalons que la décision du Conseil d’Etat du 27 novembre 1925 concerna également l’annulation de l’élection de Charles Tillon* pour non-résidence à Douarnenez. Joséphine Pencalet disparut alors de la vie politique douarneniste jusqu’à sa mort, avant d’être redécouverte au tournant du XXIe siècle comme une figure de la mémoire ouvrière locale.
***
La municipalité de Douarnenez était devenue communiste en 1921, avec Sébastien Velly, premier maire communiste de France (il avait été élu conseiller municipal sous l'étiquette de la SFIO en 1919 mais son maire, Le Gouic, resté fidèle à la SFIO, avait été mis en minorité par les autres conseillers), puis à partir de 1924 Daniel Le Flanchec, qui restera maire de Douarnenez, suite à la grande grève des Penn Sardin qu'il soutient en 1924 jusqu'à la victoire sur le patronat des conserveries en janvier 1925. Douarnenez comptait à l'époque presque 5000 marins-pêcheurs et des milliers d'ouvrières travaillant en coiffes et sabots dans 21 conserveries.
 
Un article d'Audrey Loussouarn dans L'Humanité en 2013 raconte bien cet épisode héroïque des luttes sociales en Bretagne sous le titre « Ces sardinières qui ont su tenir tête à leurs patrons ».
« (…) Les «petites filles de douze ans» prennent aussi le chemin de l’usine. Aucune législation du travail.. Si la pêche était bonne, les femmes pouvaient travailler jusqu’à soixante-douze heures d’affilée! Pour se donner du courage, elles chantaient. «Saluez, riches heureux / Ces pauvres en haillons / Saluez, ce sont eux / Qui gagnent vos millions.» Certaines sont licenciées pour avoir fredonné ce chant révolutionnaire dans l’enceinte de leur usine. Conditions de travail déplorables, flambées des prix, salaires de misère, c’en est trop. Le 20 novembre 1924, les sardinières de la fabrique Carnaud vont décider de se mettre en grève. Elles demandent 1 franc de l’heure, alors que le tarif de rigueur est de 80 centimes. Les patrons refusent. Trois jours plus tard, un comité de grève est mis en place. Le lendemain, ce sont les 2000 sardinières qui arrêtent le travail et marchent dans les rues de Douarnenez. Une pancarte est dans toutes les mains: «Pemp real a vo» («Ce sera 1,25 franc»). Aux côtés des femmes, Daniel Le Flanchec. Ce «personnage éloquent, tonitruant», comme le décrit Michel Mazéas, et que les sardinières appellent leur «dieu», leur «roi», accompagne le mouvement. Un meeting se tient début décembre sous les Halles. Il réunit plus de 4000 travailleurs et des élus. Le 5 décembre 1924, l’Humanité titre: «Le sang ouvrier a coulé à Douarnenez». Le journaliste raconte comment une «charge sauvage commandée par le chef de brigade de Douarnenez piétina vieillards et enfants». Ordre venant du ministre de l’Intérieur. L’élu communiste, en voulant s’interposer devant l’attaque des gendarmes, sera suspendu de ses fonctions pour «entrave à la liberté du travail». La tension monte, les patrons ne veulent toujours pas négocier, des casseurs de grève s’immiscent dans le mouvement. Dans le même temps, des représentants syndicaux et politiques de la France entière se joignent aux grévistes. C’est dans la nuit du 31décembre au 1erjanvier que tout va basculer: des coups de feu retentissent. Des cris se font entendre: «Flanchec est mort!» Il est retrouvé blessé dans la rue. La colère explose. L’hôtel des casseurs de grève est saccagé. Un chèque y sera retrouvé, signé de la main d’un des patrons d’usine. Les conservateurs, qui ont tenté d’assassiner l’élu, avoueront plus tard qu’ils voulaient «seulement combattre le communisme». Finalement, le 8 janvier, après près de cinquante jours de bataille acharnée, les patrons céderont. Les sardinières obtiendront 1 franc horaire, avec heures supplémentaires et reconnaissance du droit syndical. Au cours de ce conflit qui a duré 48 jours à partir de la grève de la conserverie Carnaud, des dirigeants syndicaux sont accourus de toute part, et notamment parmi eux le dirigeant rennais de la CGTU, Charles Tillon, futur résistant et ministre communiste à la Libération.
Parmi les diverses répercussions attribuées au mouvement social, on peut retenir l'élection de Joséphine Pencalet (1886-1972) au conseil municipal auprès de Daniel Le Flanchec en 1925. La responsable syndicale fut l'une des dix premières femmes élues en France. Dépourvues de droit de vote, les femmes ne pouvaient pas encore être élues à cette époque, Joséphine Pencalet n'exerça donc jamais ses fonctions.
 
 
Congrès du PCF à Strasbourg en 1947 - Daniel Trellu, chef des FTP du Finistère, le premier à gauche: à ces côtés, Gabriel Paul, député communiste de Brest à la Libération, Pierre Le Rose, résistant à Concarneau, responsable du Front National de Libération de la France dans le Finistère, secrétaire départemental du PCF de 1953 à 56, Marie Lambert, secrétaire départementale du PCF en 1947 et députée de 1948 à 1951, puis journaliste (Photo des archives Pierre Le Rose/ PCF Finistère)

Congrès du PCF à Strasbourg en 1947 - Daniel Trellu, chef des FTP du Finistère, le premier à gauche: à ces côtés, Gabriel Paul, député communiste de Brest à la Libération, Pierre Le Rose, résistant à Concarneau, responsable du Front National de Libération de la France dans le Finistère, secrétaire départemental du PCF de 1953 à 56, Marie Lambert, secrétaire départementale du PCF en 1947 et députée de 1948 à 1951, puis journaliste (Photo des archives Pierre Le Rose/ PCF Finistère)

Joséphine Pencalet, Marie Mahé, Marie Lambert: les première femme élue, première femme maire, première députée dans le Finistère étaient présentées par le Parti communiste
Joséphine Pencalet, Marie Mahé, Marie Lambert: les première femme élue, première femme maire, première députée dans le Finistère étaient présentées par le Parti communiste

Marie Perrot-Lambert (1913 – 1981): la première femme députée du Finistère fut communiste

Née à Landerneau en 1913, entrée au Conseil Municipal de Landerneau en 1945, Marie Lambert, née Perrot, militante communiste et résistante, fut la première femme à représenter le Finistère à l'Assemblée Nationale de 1948 à 1951. Elle déposa plusieurs propositions de loi en faveur des ouvriers agricoles. Ensuite, il fallut attendre 1962 (la gaulliste Suzanne Ploux) et 1978 (la socialiste Marie Jacq) pour voir des députées finistériennes élues. Marie Lambert, journaliste à l'Humanité en 1954, fut aussi la première journaliste a employer le mot de « guerre » pour qualifier la révolte indépendantiste en Algérie et sa répression. Le 8 novembre 1954, l’Humanité publie sous le titre "Des tortures dignes de la Gestapo", un reportage de Marie Perrot : "Les arrestations se poursuivent en Algérie et de nombreuses personnes à des sévices innommables dans les locaux de la police [...] la bastonnade, le lavage d’estomac à l’aide d’un tuyau enfonce dans la bouche et le courant électrique". Ces scènes lui rappelaient les tortures qu’avaient subies son premier mari en 1943. Ayant interrompu ses études précocement après le brevet, Marie Lambert parvint tout de même à acquérir une grande culture et à devenir institutrice pendant la drôle de guerre. Résistant au Front National de Libération de la France et aux FTP, son mari Henri Lambert, le père de ses 3 enfants, est arrêté, torturé et déporté. Marie Lambert diffusait avec lui des tracts et journaux clandestins dans la région de Landerneau et servait d'agent de liaison à Daniel Trellu, le chef communiste des FTP dans le Finistère. Elle organisait aussi un groupe de femmes patriotes, ce qui lui valut d'obtenir la médaille de la Résistance à la libération.
Lors des élections législatives du 17 juin 1951, Marie Lambert , en 3e position sur la liste communiste qui obtint 20,9 % des suffrages ne fut pas réélue, le PCF ne conservant que les sièges d’Alain Signor et de Gabriel Paul. On sait qu’elle devint journaliste à l’Humanité puis à France nouvelle et directrice de Femmes nouvelles, le journal de l’UFF, chargé de la culture, ce qui lui permit de connaître le principaux artistes communiste, notamment le couple Aragon-Triolet.. Elle participa en 1955 au premier voyage de journalistes à Hanoï pour l'Humanité. Son statut de journaliste lui permit également de découvrir le Yougoslavie et la Tunisie.
Marie Perrot, vécut avec Georges Gosnat à Saint-Ouen à partir de 1950. Elle l’épousa le 30 juillet 1970 (on trouve ailleurs le 30 décembre 1970) et habita avec lui à Ivry-sur-Seine. Georges Gosnat était député d’Ivry-sur-Seine et un des principaux responsables des finances du PCF.
Portrait de Marie Mahé, maire de Kernevel en 1945, Document du congrès départemental du PCF Finistère, 1947

Portrait de Marie Mahé, maire de Kernevel en 1945, Document du congrès départemental du PCF Finistère, 1947

Parmi les 5 premières femmes maires dans le Finistère (sur 19 en France) en 1945: une communiste: Marie Mahé (1911-2000), maire de Kernevel
 

1945, cinq maires finistériennes sont élues sur dix-neuf en France. Leur point commun : l’histoire les a quelque peu invisibilisées. Suzanne Ploux était la plus connue. Marie Digoy a été à la tête de Saint-Renan jusqu’en 1953, Jeanne Berthelé à Ouessant, jusqu’en 1951, Marie Mahé de l’ancienne commune Kernével et Marie-Thérèse de La Grandière d’Espiès, à Langolen.

 
Née le 15 novembre 1911 à Auray (Morbihan), morte le 18 janvier 2000 à Rosporden (Finistère), Marie Mahé, qui tenait un commerce et un café à 3km du bourg du Kernével, fut la première maire femme du Finistère, de 1945 à 1947.
Le Parti communiste du Finistère s'honore de compter Marie Mahé parmi les premières femmes élues maire depuis l'obtention dy droit de vote pour les femmes en France, acquis grâce à l'amendement d'un député communiste, résistant, Fernand Grenier.
Fernand Grenier dépose cet amendement le 24 mars 1944 à l'Assemblée consultative provisoire à Alger que le droit de vote des femmes est établi en France. L'article 17 précise « Les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes». Si l’ordonnance donnant le droit de vote aux femmes a été prise il y a 70 ans par le Général de Gaulle, cette avancée, on la doit à un Tourquennois communiste. Fernand Grenier rédigera l’amendement, un mois plus tôt, lors de l’assemblée constituante provisoire, installée à Alger : « Les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Un texte sans ambiguïté mais qui suscita le débat. Un amendement adopté par 51 voix sur 67 votants. En janvier 1943 pourtant, lorsque se constitue l’assemblée consultative provisoire, « les débats sur l’organisation des pouvoirs publics ne prévoyaient pas le vote des femmes », relate Fernand Grenier dans un article de L’Humanité (18/04/1991). En 1943, le Tourquennois, au nom du parti communiste rejoint à Londres le Général de Gaulle. « C’est ainsi que je fus amené à poser la question du vote des femmes pour la première fois quand le Général de Gaulle me proposa de faire partie d’une commission de réforme de l’État, écrit-il encore. Je pensais qu’il serait injuste de continuer à considérer les femmes comme incapables de se servir du bulletin de vote ».
 
Marie Mahé était résistante et sympathisante communiste , elle transportait les munitions du maquis pendant l'occupation. A la libération, la direction du PCF milite pour la reconnaissance politique des femmes: "Les femmes viennent de plus en plus à la vie politique. Il faut les organiser et laisser de côté les préjugés encore tenaces sur l'infériorité de la femme qui ne sont pas dignes de communistes" (livret de la 10e conférence fédérale du PCF Finistère en mai 1947)
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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 08:30

Ambroise Croizat est né en 1901 dans la vallée de la Tarentaise, en Savoie.

Son père, originaire de Chambéry, est ferblantier dans la métallurgie et « travaille douze heures par jour, face à l'éclat des fours, sept jours sur sept (la loi sur l'attribution du congé hebdomadaire ne date que du 13 juillet 1906), le visage et les mains brûlés par les ébarbures de métal en fusion » (Michel Etiévent, Ambroise Croizat ou l'invention sociale). Ils travaillent d'abord à Notre-Dame de Briançon et vivent dans une maisonnette de deux pièces bien exigües pour une famille de cinq, mais c'était le lot commun du peuple à l'époque. En 1906, son père, ayant récemment adhéré au Parti Ouvrier Français et à la CGT est un des meneurs d'une grande grève organisée après un accident de travail ayant causé la mort de huit ouvriers. Il est licencié et doit embaucher à Ugine, dans une autre usine, dont il sera à nouveau chassé pour activités syndicales.

Ambroise Croizat commence à travailler à treize ans comme apprenti ajusteur-outilleur dans une usine de Lyon.

A 19 ans, au sortir de la guerre, il adhère à la Jeunesse socialiste qui rejoint la III ème Internationale et prend vite des responsabilités dans le Syndicat CGTU des Métaux. Dans les années 1920, Ambroise Croizat milite contre le militarisme, pour une paix plus juste avec l'Allemagne, contre le colonialisme et la guerre du Rif au Maroc, quand Pétain et Franco s'associent pour éliminer les insurgés dans les montagnes du Nord du Maroc. En 1926, il devient permanent du PCF à Paris, puis secrétaire général de la Fédération CGTU des métaux, pour laquelle il organise des grèves partout en France pour les salaires, la réduction du temps de travail, contre le chômage. En 1934, le PCF et la CGTU lancent une stratégie de Front Populaire face à la montée de la menace fasciste et la tentative de coup d'état du 6 février 1934. Les mots d'ordre de la gauche unifiés sont « Pain, Paix, Liberté ». L'unité de la CGT sera finalement réalisée le 1er mars 1936, deux mois avant l'arrivée du Front Populaire au pouvoir.

Aux élections législatives du 28 avril 1936, Croizat, candidat communiste, devance le candidat socialiste sortant de 900 voix environ dans la circonscription de Plaisance, 14e arrondissement de Paris puis il est élu député avec trois mille voix d'avance sur le candidat de droite.

« Devant la porte de l'usine,

Le travailleur soudain s'arrête.

Le beau temps l'a tiré par la veste,

Et comme il se retourne

Et regarde le soleil,

Tout rouge, tout rond,

Souriant sous un ciel de plomb,

Il cligne de l'œil

Familièrement:

Dis-donc camarade soleil,

Tu ne trouves pas

Que c'est plutôt con

De donner une journée pareille

A un patron? »

A l'image de ces Paroles de Jacques Prévert, l'été 1936 est lumineux.

Dès la victoire du Front Populaire, un vaste mouvement de grèves avec occupations d'usines traverse la France. Le but est autant d'aider le gouvernement face au patronat que de le pousser à entreprendre les profondes réformes réclamées depuis longtemps par la classe ouvrière. Tout commence à l'usine Bréguet-Le Havre, une usine de construction d'avions, le 9 mai, à l'initiative des métallos. Croizat est présent sur place. Il encourage le mouvement qui s'étend à l'ensemble de la métallurgie: dès le 14 mai, les ouvriers de Block à Courbevoie, de Lavalette à Saint-Ouen, d'Hochkiss à Levallois prennent en main leurs usines. Les 33 000 travailleurs de Renault à Billancourt les rejoignent le 28 mai. Le mouvement s'étend aux grands magasins pour paralyser, fin mai, la France entière. Partout, on prend possession des ateliers. On y entretient l'outil, on y découvre les loisirs et la culture. Le 7 juin s'ouvrent les discussions qui aboutiront aux Accords de Matignon qui donneront à la classe ouvrière les congés payés, les 40 heures, les conventions collectives, le libre exercice du droit syndical.. Dans les entreprises, les salaires augmentent de 15 à 40%, doublent parfois. Une énorme flambée syndicale accompagne le mouvement.

Le 25 novembre 1936, à la tribune du Congrès d'unité de la Fédération des métaux, Croizat dresse un premier bilan: « En mars dernier, nous étions 40 000, en juin 100 000, aujourd'hui 700 000, repartis en 725 syndicats. A Lyon, de 1000 adhérents en trois syndicaux lors de l'unité, le syndicat unifié enregistre aujourd'hui 25 000 cartes. Marseille passe de 600 à 15 000 adhérents, Bordeaux de 300 à 10 000, dans le Haut Rhin, 97% des ouvriers se sont syndiqués. Partout, les métallos ont été à la pointe du mouvement et s'enorgueillissent aujourd'hui de l'avoir déclenché. La France vit de belles heures. Jamais de son histoire, le mouvement ouvrier n'aura connu de telles conquêtes. En un mois a té réalisé ce que trente législatures n'étaient jamais parvenues à accomplir. Le patronat a cédé mais restons vigilants. Tout reste à faire. Dans chaque secteur, chaque entreprise, il faut maintenant défendre et faire germer les acquis obtenus. Tout dépendra du syndicat, de sa puissance. Tout dépendra de nous, et de nous seuls...  ».

Depuis mai 1936, Croizat siège à la « Commission spéciale » du gouvernement qui a été chargée d'élaborer les réformes et veille à leur application sur le terrain. En 1937, il inaugure des maisons de repas, des parcs de loisirs, des colonies de vacances pour la classe ouvrière. Mais dès février 1937, le gouvernement, sous la pression du patronat, décide d'une pause dans les réformes. La guerre civile en Espagne, et le refus de Blum et du gouvernement, sous la pression anglaise notamment, de venir en aide à la République assiégée par les fascistes, éloigne les communistes de leurs alliés socialistes et radicaux. Le 12 novembre 1938, le gouvernement Daladier publie une série de décrets-lois qui instaurent la baisse des salaires, déjà fortement grignotés par l'inflation (50% en 2 ans), des impôts nouveaux et surtout la fin de la semaine des 40 heures, qualifiée pour l'occasion de « loi de paresse et de trahison nationale ». Entre ces parlementaires qui vont remettre la République dans les mains de Vichy et l'UMP actuelle, la comparaison s'impose... Daladier le capitulard s'écrie déjà tel un Jean-François Copé, reprenant le discours haineux des privilégiés vis à vis de la classe populaire: « Cette loi est responsable de tous les maux de l'économie. On ne peut avoir une classe ouvrière à deux dimanches et un patronat qui s'étrangle pour faire vivre le pays ». En novembre 1938, suite à de grandes grèves ouvrières suivies de licenciements arbitraires et d'états de sièges policiers, le gouvernement envoie les troupes devant les entreprises. Le 1er décembre 1938, 36 000 ouvriers sont licenciés dans l'aéronautique et les arsenaux, 8000 dans la chime et l'autombile. Plus de la moitié sont des responsables syndiquaux CGT. Dans son modeste appartement du 79, rue Daguerre où il vit depuis 1936, Croizat rédige son édito: « Le 30 novembre, le patronat a opéré le savant triage qu'il attendait. Il tient sa revanche sociale sur 1936. Des femmes ont faim, des enfants ont froid. L'homme n'est plus au travail. Partout, les consignes ont été données par les patrons revanchards. Des listes noires circulent. Les sous-traitants des grandes entreprises ont été sommés de ne pas embaucher des ouvriers licenciés sous peine de voir leurs commandes supprimées. La haine est partout. Ils ont défendu leurs outils parce qu'ils croyaient en la grandeur de la France, en ses traditions de dignité, en cet espoir que mai 1936 avait fait éclore. Plus que jamais, nos solidarités vont vers eux. C'est eux, la France. Cette France bafouée par ceux qui ne rêvaient que de revanche ».

Le mouvement ouvrier est décapité. Début 1939, avec l'aval de Daladier, Hitler s'empare de la Tchécoslovaquie. Le pacte germano-soviétique signé à l'été 1939, les communistes, contre lesquels on avait déjà prévus des mesures de rétorsion en cas de conflit avant la connaissance du pacte, sont jetés en pâture. Le 27 août, l'ensemble de la presse communiste est interdite. Le 26 septembre, le PCF est dissous. 666 élus sont déchus.

Le 7 octobre 1939, Croizat est arrêté sur les marches de l'Assemblée Nationale, puis enfermé à la Prison de la Santé avec d'autres députés communistes, dont le père de Guy Môquet, bientôt fusillé à Chateaubriand, Prosper. L'extrême-droite réclame purement et simplement la loi martiale pour les communistes. En Janvier 1940, Croizat fait parti des 36 députés communistes condamnés à 5 ans de prison au terme d'un simulacre de procès, sous l'impulsion des anciens collègues de l'Assemblée Nationale, dont certains appartenaient à la majorité du Front Populaire.

En octobre 1941, Croizat est au côté de Prosper Môquet quand le député communiste apprend l'assassinat de son fils Guy, arrêté le 13 octobre 1940 alors qu'il distribuait des tracts, le plus jeune des otages cégétistes ou communistes fusillés à Châteaubriand. Dans son ouvrage « Le temps des illusions », le chef de cabinet de Pétain révéla, quelques temps plus tard, que le nom de Guy Môquet ne figurait pas sur la liste des otages de Châteaubriand. Le ministère de l'Intérieur l'avait « rajouté ».

En avril 1941, Croizat et ses camarades communistes sont envoyés en prison en Algérie, où ils vivent dans des conditions de détention très dures. Le débarquement allié à Alger a lieu le 8 novembre 1942 mais les députés communistes ne sont libérés que le 5 février 1943, après trois ans d'enfermement. Les communistes dérangent, inquiètent. Les Américains craignent qu'une fois libérés, ils ne deviennent vite les principaux animateurs de la politique anti-vichyste et soulèvent entre autre le problème du droit à la Liberté des pays du Maghreb. Et de fait, une fois libéré, Ambroise Croizat contribue à réorganiser le mouvement communiste et le syndicat au Maghreb, à tel point qu'en janvier 1944, la CGT affiche 120 000 adhérents en Afrique du Nord. Dès août 1943, dans un discours devant un public d'ouvriers, il parle de cette France nouvelle qui naîtra de la Libération: « Redonner à la Nation sa grandeur et aux travailleurs la place qu'ils méritent par leur effort et leur sang versé sera notre tâche. Les larmes et la mort n'auront pas été vaines. Elles accoucheront d'une France nouvelle, celles des nationalisations et de la Sécurité Sociale ».

En septembre 1943, Ambroise Croizat rejoint, au titre de la CGT clandestine, l'Assemblée Consultative instaurée autour du Conseil National de la Résistance créé par De Gaulle à Alger le 3 juin 1943. Il préside la commission du Travail. C'est là que va prendre vie le programme du Conseil National de la Résistance. «Véritable déclaration des droits nouveaux, charte des futures grandes réformes nées dans la nuit et le feu du maquis. (Michel Etiévent).

Le lien de la résistance aux conquêtes sociales de la Libération, c'est d'abord un contexte politique: c'est la gauche et les communistes qui à partir de 1943 constituent les gros bataillons de la résistance armée intérieure tandis que même la résistance de droite ou de centre-droit se déporte vers la gauche en voyant le patronat et la droite traditionnelle s'enfoncer dans la collaboration en France occupée et en mesurant combien l'unité de la Résistance, qui ne peut se faire que sur un projet politique commun, est précieuse pour gagner et la guerre et préparer l'après-guerre, éviter une soumission de la France aux probables vainqueurs américains. C'est aussi une donnée existentielle: la lutte forge et se nourrit du rêve, de l'exigence, de l'optimisme: elle est surtout le fait d'hommes jeunes qui rêvent d'un pays neuf débarrassé des injustices, des faillites démocratiques et sociales de l'avant-guerre, celles-ci s'étant encore aggravées pendant l'occupation. Dans la douleur, la soif de vivre est immense: c'est elle qui permet d'endurer en attendant des lendemains meilleurs, de s'astreindre à une discipline de fer, de consentir au sacrifice de sa vie en sachant qu'il prépare un monde meilleur, que le combat ne sera pas vain. « La souffrance engendre les rêves, écrit Michel Etiévent, et les rêves parlent tout haut ». Et l'auteur de citer De Gaulle lui-même, homme d'ordre qui a cette époque considère la réforme sociale et morale de la France inéluctable: « Impossible de ne pas entendre la voix profonde du peuple comme on entend la rumeur de la mer... La France délivrée ne voudra ni reprendre la route de l'abîme, ni demeurer dans celle de l'esclavage. D'avance, elle a choisi un chemin nouveau. Elle aura subi trop d'épreuves pour ne pas être résolue à de profondes transformations. Elle veut que cesse un régime économique dans lequel les grandes sources de la richesse nationale échappaient à la Nation, où la conduite des entreprises excluait la participation des organisations des travailleurs ».

 

Le Conseil National de la Résistance, né le 27 mai 1943 grâce aux efforts de Jean Moulin notamment, chargé par le général de Gaulle de travailler à unifier la résistance intérieure et à la soumettre à l'autorité du général, à l'époque rival de Giraud, soutenu par les américains et même les anglais en sous-main, trace les contours de son programme révolutionnaire par l'ampleur et le caractère structurel des réformes proposés, même s'il ne met pas à bas le capitalisme, se contentant de le neutraliser en partie et de créer de nombreuses espaces de socialisation des richesses, est arrêté le 15 mars 1944. Il paraît en zone sud sous le nom simple et magnifique « Les jours heureux » et décline au futur liberté, démocratie économique, solidarité, avec pour fondement L'humain et l'intérêt général d'abord. « Mettre définitivement l'homme à l'abri du besoin, en finir avec l'indignité, la souffrance, le rejet, l'exclusion ». Les mots esquissent les grandes réformes qui fondent une nouvelle République de citoyens ayant conquis une égalité fondamentale. L'invention sociale est en marche: « Instaurer une véritable démocratie économique et sociale impliquant l'éviction des féodalités économiques et financières de la direction de l'économie... Retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sol-sol, des compagnies d'assurance et des grandes banques... Droit d'accès dans le cadre de l'entreprise aux fonctions de direction et d'administration pour les ouvriers et participation des travailleurs à la direction de l'économie... Droit au travail... Liberté de pensée et d'expression ».

Le chantier s'ouvre à la Libération avec une classe ouvrière grandie par engagement dans la résistance, une CGT à cinq millions d'adhérents, un parti communiste à 27% des voix... Le « Parti des Fusillés », premier parti de France, a acquis le prestige et l'autorité d'un parti national, d'autant que les groupes FTP ont accepté de rendre les armes pour que s'installent les commissaires de la République et l'autorité des lois plutôt que celles des maquis. En Octobre 1945, 5 millions de voix se portent aux législatives sur les communistes, qui obtiennent 151 députés à l'Assemblée Nationale. Le 13 novembre 1945, De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, fait appel à cinq communistes. Aucun grand ministère régalien mais Charles Tillon au ministère de l'armement, François Billoux à l'Economie Nationale, Marcel Paul à la Production Industrielle, tandis que Maurice Thorez se voit confier un ministère d'état et qu'Ambroise Croizat hérite du travail et de la Sécurité Sociale.

 L'ordonnance qui crée la Sécurité Sociale paraît le 4 octobre 1945. La protection sociale, qui relevait jusque là des « Assurances sociales » (loi du 5 avril 1928, combattue par les patrons d'entreprises jusqu'à la nouvelle loi du 1er juillet 1930), ne protégeait contre la maladie qu'une faible partie des salariés et de leurs ayant droit. A peine un tiers de la population française... Le système était anarchique, avec une multitude de caisses patronales, confessionnelles, syndicales, mutuelles, concurrentes entre elles et n'offrant pour la plupart qu'une protection aléatoire. Pour les retraites (loi de 1910), la couverture est dérisoire ou inexistante. Pas plus d'un million de Français en bénéficient, alors que 5 millions d'entre eux pourraient y prétendre et n'ont pour seuls recours que la charité et leurs économies. 

 

"Désormais, analyse Michel Etiévent, la sécurité sociale devient un droit fondamental, universel, obligatoire et solidaire et non un mécanisme d'assurance couvrant un risque. Dans l'esprit d'Ambroize Croizat, la Sécurité Sociale devait couvrir tous les travailleurs, salariés ou non (loi du 22 mars 1946). Les non-salariés (petits commerçants, professions libérales et artisans notamment) refusèrent par la voix de leurs responsables, qui n'acceptaient pas de se laisser assimiler à de "vulgaires prolétaires". Beaucoup le regretteront. 

Le nouveau système va "digniser" l'ensemble autour de quatre mots clefs: 

L'unicité: une institution unique, obligatoire, couvrira désormais l'ensemble des domaines de la protection sociale, des "risques sociaux", dit-on à l'époque (maladie, vieillesse, décès, invalidité ainsi que les accidents du travail, gérés jusque-là par les assurances privées). "L'ambition, déclarait Croizat à l'Assemblée, le 20 mars 1946, est d'assurer le bien-être de tous, de la naissance à la mort. De faire enfin de la vie autre chose qu'une charge ou qu'un calvaire". 

L'universalité: la couverture est étendue à tous les citoyens, avec la volonté de généraliser à court terme le nouveau système. Et ceci malgré l'opposition de certaines professions qui refuseront de s'y intégrer....

La solidarité: c'est la pierre angulaire du système. Solidarité inter-générations, solidarité actifs-inactifs, malades bien-portants. Le tout financé par les richesses créées dans l'entreprise. En ce qui concerne le financement de l'institution, les propos de Croizat sont d'une modernité brûlante: "Outre le fait que cela grèverait fortement les contribuables, disait-il, faire appel au budget de l'Etat serait subordonner l'efficacité de la politique sociale à des considérations purement financières qui paralyseraient les efforts accomplis". 

Démocratie enfin, et c'est là "l'exception française" car seule une gestion par les intéressés eux-mêmes peut garantir que la santé restera un droit fondamental pour tous. Là encore, les mots du ministre sont novateurs: "Pour la première fois, l'appareil nouveau met la gestion de l'intérêt des travailleurs dans les mains des travailleurs eux-mêmes. Ceci est d'autant plus important car l'assurance (et particulièrement pour les accidents du travail) relevait jusqu'à ce jour de compagnies commerciales et, pour les allocations familiales, d'une gestion purement patronale". 

L'ordonnance n'avait fait qu'énoncer les principes. Il restait à bâtir l'édifice. Ce sera l'oeuvre principale de Croizat. Entouré d'une équipe au sein de laquelle on retrouve entre autres, Marcel Willard, Jean Briquet, Maurice Patinaud, Marcel Lamour, Le Quéré, Henri Raynaud, le "bâtisseur de la Sécu" y consacrera l'essentiel de ses deux années de ministère. Deux ans d'un chantier immense, rendu possible par l'élan de solidarité et le nouveau rapport de forces politiques qui suit la Libération. Tout est à faire, substituer à l'immense fatras des 1093 Caisses diverses et organismes privés un système cohérent, décentralisé, bâti autour de 138 Caisses primaires d'assurance-maladie et 113 caisses d'allocations familiales, essentiellement gérées - au début tout du moins- par les travailleurs...".. 

En mai 1946, grâce aux efforts d'Ambroise Croizat, une loi accorde une pension de retraite à tous les salariés âgés de plus de 65 ans. Quand Croizat quittera le gouvernement en mai 1947, le montant des retraites sera majoré de 130 à plus de 200%. 4 millions de français bénéficient de la retraite.

Croizat présente ainsi dans un discours à l'Assemblée Nationale le 4 août 1946 le sens de son action gouvernementale:

"La sécurité sociale, née de la terrible épreuve que nous venons de traverser, appartient et doit appartenir à tous les Français et à toutes les Françaises, sans considération politique, philosophique ou religieuse. Ce qu'elle donne aux Français ne résulte pas de la compassion ou de la charité, elle est un droit profond de la nature humaine. Elle sera, nous en sommes sûrs, d'une portée considérable à long terme. Elle permet d'espérer, en raison des perfectionnements postérieurs qui pourront lui être apportés, voir la France et la République se placer au premier rang des nations du point de vue du progrès social...".

Le travail de Croizat au ministère du travail ne s'arrête pas là. Le 25 février 1946, il fait voter la loi sur la majoration des heures supplémentaires (25% entre 40 et 45h, 50% au-delà, 100% les dimanches et jours fériés). Il fit de même pour l'augmentation des primes et le travail de nuit et du dimanche. C'est également Croizat qui fixe la durée des congés payés à un mois pour les jeunes de moins de 18 ans et à 3 semaines pour la classe d'âge entre 18 et 21 ans. Il est également à l'origine d'un vrai service public de l'emploi, de la refonte d'une grande partie du Code du Travail, de la revalorisation des rentes des mutilés du Travail et des vieux mineurs, de la création d'un Conseil national du Travail chargé d'examiner les projets relatifs à la législation sociale, mais également d'innover en la matière. Il engage un vaste chantier dans le domaine de la formation professionnelle pour libérer l'enseignement technique de la tutelle patronale ou confessionnelle. Grâce à ses efforts et à ceux de Maurice Thorez, de nouveaux statuts de la fonction publique sont adoptées. "On y trouve des avancées extraordinaires comme la reconnaissance intégrale du droit syndical, la participation des syndicats à la gestion du personnel, la démocratisation du recrutement, l'égalité des sexes pour l'accès à la promotion dans les services publics". On développe la prévention des accidents et des maladies du travail en créant la médecine du travail, les ancêtres des comités hygiène et sécurité. On attribue pour la première fois un rôle économique et décisionnel aux comités d'entreprise. En avri 1946, Croizat propose d'instituer l'égalité de salaire entre homme et femme: "Si l'égalité politique est une victoire partielle, l'égalité économique est une victoire complète" dit-il alors. 

" Aux côtés de Marcel Paul, complice de longue date, il se battra avec acharnement pour imposer le statut des mineurs (14 février 1946) et celui du personnel du gaz et de l'électricité (22 juin 1946). Il cosignera d'ailleurs ces documents, qui vont transformer les conditions matérielles, sociales et culturelles des agents de ces deux services publics. On retrouve en effet, dans les deux statuts, des avancées considérables: sécurité d'emploi, protection sociale de haut niveau, unicité de traitement, activités sociales gérées par les travailleurs eux-mêmes, 1% des recettes d'EDF pour les électriciens et les gaziers".

Pour faire comprendre et obtenir une mise en oeuvre concrète de ces mesures en contournant les obstacles et les difficultés, Croizat effectue des centaines de déplacements, aussi bien à Paris qu'en province. Il y démontre sa capacité d'écoute et son humilité, en même temps que son sens de l'efficacité et du travail bien fait.

Cette profond mouvement de rénovation sociale de la société française pour l'universalité de l'accès au droit et la souveraineté du travail va pourtant s'interrompre.

En 1946, le patronat redresse la tête, sabote l'application du programme du CNR. Les tensions au sein du gouvernement croissent. Droite et socialistes freinent les nationalisations ou remettent en cause les statuts des mineurs, des gaziers et électriciens, des cheminots et des travailleurs de chez Renault... Ils entament la guerre d'Indochine. Le blocage des salaires et la flambée des prix créent un climat social tendu. Les pressions des Américains sur le gouvernement s'accentue pour faire sortir les communistes.

L'éviction a lieu le 5 mai 1947. Le motif est la solidarité trop voyante des communistes aux revendications des ouvriers de Renault. En réalité, dans un contexte de début de guerre froide, les Américains monnayent leur aide à la France contre une marginalisation des communistes.  

Evincé du gouvernement, Croizat reprend à plein temps la tête de la Fédération CGT de la métallurgie. En cette année charnière, les grèves contre le blocage des salaires et la vie chère se multiplient: mineurs, métallos, dockers, ouvriers de chez Renault. "La police intervient. Elle embarque, incarcère. Partout, au coeur des carreaux de Lorraine ou du Pas de Calais, la violence s'installe. A Firminy, dans le bassin de la Loire, la grève lancée le 4 octobre 1948 tournera à l'émeute entre mineurs et CRS pour la possession du puits". 2 mineurs sont tués par balle.

Croizat tonne en décembre 1947 dans l'Union des métallurgistes: "Ce gouvernement n'a pas hésité à faire tirer sur les grévistes, à employer des gaz lacrymogènes, en un mot, à mettre tout en oeuvre pour venir à bout de la résistance ouvrière. Rien n'a été ménagé. On a utilisé des mesures répressives et spéculé à fond sur la misère et la faim des valeureux combattants... Si Hitler n'a pas réussi à mater le peuple, ce n'est pas Jules Moch et ses sbires qui y parviendront".  

Plus tard, en 1950, Croizat bataille contre le plan Schuman et le projet de Communauté du Charbon et de l'Acier avec l'Allemagne. Il y voit un projet de mise sous tutelle américaine, de réduction de l'indépendance industrielle de la France. Il remet aussi en cause les cadences et la productivité imposés par le patronat dans les industries.

En juillet 1950, Croizat, déjà éprouvé par un cancer du poumon, perd son fils, ouvrier électricien de 26 ans, dans un accident du travail à Lyon.

 Croizat meurt le 12 février 1951 après une opération qui n'a pas suffit. Son cortège funèbre, le 17 février 1951, rassemble des centaines de milliers de personnes venus lui rendre hommage.

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