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Suppressions de postes, versement de dividendes… Un rapport démontre à quoi ont servi les aides publiques versées pendant la crise.
Depuis mars, le gouvernement a ouvert en grand les vannes des aides publiques, crise économique oblige. Jusqu’ici, il était compliqué d’avoir une vision d’ensemble de l’utilisation de cette manne. L’Observatoire des multinationales tente de lever un coin du voile avec un rapport, publié ce lundi, qui fournit quelques chiffres chocs. Un tiers des entreprises du CAC 40 ont distribué des dividendes pendant la période, pour un montant total de 30,3 milliards d’euros. Huit firmes ont même augmenté les dividendes versés par rapport à l’année dernière. Un tiers du CAC 40 a versé des dividendes alors que des milliers de leurs salariés étaient rémunérés sur fonds publics via le chômage partiel…
Dans son rapport, l’Observatoire des multinationales commence par rappeler par quels canaux la manne publique a été distribuée : « Près de 300 milliards d’euros de prêts garantis par l’État, plan d’urgence à 110 milliards d’euros dont 7 milliards d’euros pour Air France et 5 milliards pour Renault, plan tourisme, plan automobile, plan aéronautique, relocalisation industrielle, baisses d’impôts, 100 milliards pour le plan de relance, chômage partiel pour 31 milliards, reports ou annulations de charge sociales et fiscales (76 milliards)… Les sommes annoncées sont d’une ampleur inédite. » Certaines aides ont pris des formes indirectes, et sont passées largement sous les radars médiatiques : c’est le cas des plans de rachats massifs d’obligations d’entreprises par la Banque centrale européenne (BCE). Grands bénéficiaires : Total, Sanofi, Schneider Electric ou Air Liquide. Ce soutien discret permet à certaines multinationales – comme Total – de claironner qu’elles n’ont jamais bénéficié de l’aide des pouvoirs publics français…
À quoi a servi tout cet argent ? Le gouvernement n’a jamais formellement empêché aux grandes entreprises de continuer à distribuer des dividendes. Comme on pouvait s’y attendre, il a donc fallu s’en remettre à la « générosité » de leur direction. « Seul un petit tiers du CAC 40 (treize firmes) a annulé ou suspendu le versement des dividendes initialement prévus, écrit l’observatoire. Il s’agit essentiellement des grandes banques (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale), qui y ont été indirectement obligées pour pouvoir avoir accès au refinancement bancaire via la BCE, ainsi que de grands groupes ayant un urgent besoin d’aides publiques pour survivre à la période (Airbus, PSA, Renault, Safran). » À l’inverse, huit groupes ont augmenté le montant de leurs dividendes : Teleperformance (+ 26,3 %), Vivendi (+ 20 %), Schneider Electric (+ 8,5 %), Danone (+ 8,2 %), Dassault Systèmes (+ 7,7 %), Total (+ 4,7 %), Sanofi (+ 2,6 %), Air Liquide (+ 1,9 %).
Sur le plan social, le bilan est tout aussi édifiant. Selon les données récoltées par l’Observatoire des multinationales, les boîtes du CAC 40 ont déjà annoncé près de 60 000 suppressions d’emplois, dont le quart en France. S’il est impossible de dresser la liste ici, on peut néanmoins citer quelques cas : 15 000 chez Renault, 7 500 chez Air France, 1 700 chez Sanofi, 2 000 chez Valeo, etc. « Si les annonces de plans sociaux au sein des poids lourds du CAC 40 font grand bruit, il ne faut pas oublier que leurs salariés ne sont pas forcément les plus exposés, note l’observatoire. Ceux de leurs fournisseurs et sous-traitants subissent de plein fouet à la fois les conséquences directes de la crise et celles des ’’plans d’économies’’ mis en œuvre par les grands groupes. »
Pour ses auteurs, le rapport de l’Observatoire des multinationales apporte de l’eau au moulin de tous ceux qui réclament des contreparties aux aides publiques. « Nos données appellent deux exigences, résume l’économiste Maxime Combes. La première, c’est un débat général sur les conditions sociales et environnementales au versement de l’argent public à des entreprises privées. La seconde, c’est un besoin urgent de transparence sur l’utilisation de ces fonds. Dans notre rapport, nous avons tenté de faire un tableau récapitulant l’ensemble des aides publiques, pour chaque grande entreprise. Certaines colonnes sont remplies de poin ts d’interrogation : on est incapable, par exemple, d’avoir des informations sur le montant des reports de cotisations sociales consentis aux entreprises. C’est ahurissant, au regard des sommes en jeu ! »
« Certaines entreprises n’ont tout simplement pas besoin d’aides publiques, souligne de son côté Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Je parle des géants du CAC 40, qui continuent à rémunérer leurs actionnaires. En passant, cela renvoie à la nécessité de taxer les dividendes, une proposition formulée notamment par la convention citoyenne pour le climat (pour financer la transition énergétique - NDLR) et qui a été balayée par Emmanuel Macron. » Le dirigeant communiste convient que cette taxation ne sera pas suffisante : « La crise qui s’annonce nous oblige à tout remettre sur la table, à commencer par nos modes de production. Il ne suffit pas de s’interroger sur la répartition des richesses, il faut discuter de leur création. Nous avons besoin d’un débat d’ampleur sur ce sujet. »
Cyprien Boganda
Le gouvernement a décidé de signer un nouveau chèque aux entreprises, à travers la baisse des impôts de production. Il s’agit de différents prélèvements (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, taxe foncière sur les propriétés bâties, etc.) qui se trouvent dans le collimateur du patronat depuis des années. Montant total de la baisse : 10 milliards d’euros par an. Selon des estimations transmises par le gouvernement aux députés, que nous nous sommes procurées, cette nouvelle obole est très inégalement répartie : 281 grandes entreprises vont se partager 2,5 milliards d’euros, soit, en moyenne, un chèque de 9 millions d’euros par entreprise ! À l’autre bout du spectre, 323 291 TPE vont percevoir 304 millions d’euros, soit un chèque de… 940 euros.
COMMUNIQUE DE PRESSE
Hôpital public : il y a urgence !
Le coronavirus continue à circuler activement dans notre pays, et pas seulement dans les grandes métropoles, alors que l’approche de l’hiver fait craindre un afflux difficile à maîtriser vers les hôpitaux, et que la prise en charge des parcours de soins des autres malades a déjà souffert de la pandémie.
Nos hôpitaux publics et leurs personnels ont tenu bon face à l’incurie du gouvernement mais sont aujourd’hui au bord de la rupture.
Des enquêtes récentes témoignent de l’ampleur du burn-out des soignants qui pousse nombre d’entre eux à envisager de quitter leur métier.
La crise sanitaire a mis en évidence le fossé qui s’est creusé entre les besoins de la population en matière d’accès aux soins et les moyens matériels et humains pour y répondre.
En 20 ans, 100 000 lits ont été fermés dans les hôpitaux, et 7 milliards d’euros ponctionnés sur les budgets des hôpitaux publics.
La France est au 22ème rang des 33 pays de l’OCDE pour la rémunération des infirmières.
Il ne suffira pas, pour combler ce gouffre, des 183 € lâchés par le gouvernement pour les hospitaliers, mais refusés à celles et ceux qui travaillent dans le social et le médicosocial.
Le gouvernement Macron n’a mis en place aucune stratégie cohérente pour faire face à la pandémie.
Loin de répondre aux urgences sanitaires, il poursuit au contraire le même cap austéritaire, vidant les caisses de la Sécurité Sociale à coup d’exonérations de cotisations patronales, ce qui fragilise encore plus nos hôpitaux et accélère les suppressions de lits. Et veut même taxer de 18 € les passages aux urgences non suivis d’hospitalisation.
Pendant ce temps, les grandes entreprises du CAC 40 reçoivent sans condition 100 milliards d’euros tout en supprimant des dizaines de milliers d’emplois, et les plus grandes fortunes battent tous les records.
L’argent ainsi détourné vers la finance joue contre l’économie, contre l’emploi.
Il y a urgence à l’utiliser autrement, il doit être mobilisé pour la réponse aux besoins.
Et les dividendes financiers doivent être mis à contribution.
Le Parti Communiste du Pays de Morlaix soutient la mobilisation du jeudi 15 Octobre pour l’hôpital et appelle les citoyens à s’y associer (BREST : Appel à manifester pour la santé, place de la Liberté, jeudi 15 octobre 2020 à 10 h ; à 11 h devant la sous-préfecture).
Toutes et tous, ensemble, exigeons l’arrêt des restructurations hospitalières et des fermetures de lits, un plan massif de recrutement et de formation de personnels, au moins 100 000 embauches tout de suite, la revalorisation des salaires.
Toutes et tous, ensemble, exigeons, la fin des scandaleuses exonérations patronales, la contribution du capital financier (100 milliards peuvent être disponibles immédiatement, dont 42,5 milliards pour l’ASSURANCE MALADIE qui finance les hôpitaux).
Et rassemblons-nous pour une autre politique résolument à gauche, sociale, écologique et démocratique.
Les camarades de Morlaix -Jean-Rolland Labrousse, Mariette Labrousse, Serge Bazin, Jean-Claude Postic, Serge Puil, Marie-Hélène Le Guen et Jean-Luc Le Calvez- distribuaient ce midi, 13 octobre, le tract de la campagne nationale pour l'emploi du PCF à la Sermetta.
Une distribution identique a eu lieu à Bosh Saint-Thégonnec.
Photos Jean-Luc Le Calvez devant la Sermetta.
Le catalogue de l’exposition « Libres comme l’art, 100 ans d’histoire entre les artistes et le PCF » sort aujourd’hui. Il annonce la présentation de dizaines d’œuvres témoins d’un siècle de lourdeurs, mais aussi d’ambitions, toujours actuelles, d’ouvrir des chemins de liberté et de création.
Picasso, bien sûr avec sa photo en une de l’Humanité, dans l’immédiat après-guerre, quand il remet son adhésion au PCF à Jacques Duclos : « Je suis venu au communisme comme on va à la fontaine. » Picasso et Guernica, Picasso et la Paloma, la colombe de la paix qui prendra son envol sur des milliers de banderoles dans les manifestations, contre « la bombe », contre les guerres d’Indochine et d’Algérie… Picasso, Fernand Léger, Giacometti qui sculpte un buste d’Henri Rol-Tanguy après l’insurrection parisienne… Mais il faut remonter bien avant. C’était il y a cent ans. Au congrès de Tours, la majorité des délégués décidaient, pour le meilleur et pour le pire, de rompre avec le vieux monde et les anciens partis pour créer le Parti communiste. À cette même époque, le dadaïsme, puis le surréalisme tranchent dans le vif de l’art. André Breton veut « une insurrection de l’esprit ». Il écrira plus tard : « Transformer le monde, a dit Marx, Changer la vie, a dit Rimbaud. Ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un. »
Pourtant, si à la fin des années 1920 la question de l’adhésion au Parti communiste travaille et divise les surréalistes et bien d’autres artistes et intellectuels, la vraie rencontre n’aura pas lieu. Les conceptions staliniennes de l’art pèsent sur le PCF. Aragon pousse la porte. Pour lui, le réalisme socialiste de l’URSS doit être un réalisme français. Il parle de Courbet, de Poussin… La guerre d’Espagne rebat les cartes. Nombre d’artistes prennent parti. Peintures, affiches pour l’Espagne républicaine comme celles de Miro. D’autres liens se nouent.
Quoi qu’il en soit des pesanteurs, pour les communistes l’art n’est pas un supplément d’âme, il fait partie d’un projet global d’émancipation, celui, selon les mots de Marx, « de l’épanouissement de chacun sans étalon préétabli ». Dans les années d’après-guerre, les nombreuses villes que dirige le PCF portent de grandes ambitions artistiques et culturelles qui vont à la fois marquer l’époque et l’identité communiste aujourd’hui encore. Ce n’est pas sans contradictions. En 1953, à la mort de Staline, le portrait qu’en fait Picasso à la une des Lettres françaises, à la demande d’Aragon qui les dirige, va être violemment critiqué par la direction du PCF, en l’absence de Maurice Thorez, alors soigné à Moscou. Il remettra les pendules à l’heure dès son retour, en allant ostensiblement rendre visite à Picasso. Le réalisme socialiste a toujours ses artistes, mais il faut nuancer. Fougeron, Taslitzky n’ont rien à voir avec les navrants peintres académiques choyés à Moscou. Directement politiques et sociales, leurs œuvres relèvent davantage d’une forme d’expressionnisme que d’une plate figuration. Les Lettres françaises, de leur côté, des critiques d’art de l’Humanité vont se tourner résolument vers les avant-gardes de l’époque et ouvrir une nouvelle page de l’histoire de l’art et du PCF.
L’ambition est toujours – que ce soit par le soutien aux artistes, l’achat d’œuvres, par une camaraderie militante, un regard partagé sur les tragédies ou les avancées de l’histoire, avec Cuba, le Vietnam, sur les pressions de la pensée dominante – d’ouvrir des chemins de la liberté et de la création. C’est cette ambition qui court dans l’exposition qu’annonce ce catalogue, comme un reflet de 100 ans d’histoire de l’art et du PCF.

La guerre fait rage. C'est la guerre depuis le 27 septembre en République d'Artsakh et elle s'étend à l'Arménie. L'autocrate Ilham Aliyev a lancé les armées de l'Azerbaïdjan à l'assaut de la petite et jeune enclave démocratique du Caucase. Ardemment soutenues par le sanguinaire Recep Tayyip Erdogan, les forces armées azéries sont supplées par des mercenaires djihadistes, recrutés en Syrie, chassés du Rojava où ils se sont tristement distingués. Dès les premières heures de l'offensive, les victimes parmi les civils se comptaient par dizaines. Cette guerre doit être stoppée.
Un cessez-le-feu et un processus de paix sont urgents; nul ne peut prévoir l'étendue des conséquences régionales et internationales dramatiques qui, déjà, se font sentir. Tout doit être mis en œuvre pour que le dialogue politique prenne le pas sur le déchaînement de la violence militaire. Aujourd'hui vendredi 9 octobre, Vladimir Poutine prend l'initiative et invite à Moscou les chefs de la diplomatie arménienne et azerbaïdjanaise à venir y conclure une première trêve.
Beaucoup, avec raison, rappellent les racines anciennes du conflit. Mais cette guerre, puisqu'il faut le rappeler, n'était pas inévitable.
Dans une déclaration publiée, moins d'un an auparavant, le Parti communiste français (PCF), inquiet des bruits de bottes venus de Bakou et des provocations successives du président turc, appelait instamment la France, membre du groupe de Minsk, à ouvrir une perspective politique avant que les armes ne sèment à nouveau la mort: «Parce que cela constituerait une première étape dans un indispensable processus d'apaisement et dans la résolution politique du conflit, le PCF demande instamment au Président de la République de prendre acte du processus démocratique par lequel la population du Haut Karabagh a proclamé la République. Le PCF engage également le gouvernement de la France à agir dans les plus brefs délais pour que la Haute-représentante de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, porte avec notre pays cette reconnaissance devant les instances internationales multilatérales. Ces dernières doivent placer les populations du Haut Karabagh, menacées de génocide, sous protection internationale 1.» Rien n'a été fait, ou si peu, si mal, par les membres du groupe de Minsk pour prévenir l'escalade.
En juillet de cette année, des accrochages militaires à la frontière de l'Arménie et de l'Azerbaïdjan illustraient la volonté du président de cette dernière de quitter les pourparlers de paix et de s'imposer par la voie militaire. Mais tout en appelant à respecter le cessez-le-feu de 2016 et à «reprendre le dialogue», la France, notamment, a semblé déjà résignée à ce que la situation dégénère. En toutes connaissances de cause, puisque 6 mois avant, en janvier, elle s'était félicitée de la conclusion d'un joli contrat de vente d'armes avec Bakou.
Des leçons devront en être tirées. En attendant, aujourd'hui, alors que la désolation et la souffrance règnent, seules les vociférations nationalistes se font entendre.
Tandis qu'à Stepanakert et Erevan, les civils tentent de sauver leur vie, tandis que déjà la moité de la population du Haut Karabakh, soit près de 75 000 personnes, ont fui les bombardement vers l'intérieur du pays, que des centaines de réfugiés sont recueillis en Arménie, les rues de la capitale azérie résonnent, elles, d'appels au génocide. Un cauchemar.
Il est de notre devoir d'opposer à la guerre et la haine, un large et massif front de paix, de solidarité et de fraternité pour imposer que les populations bombardées soient placées sous protection internationale et que les armes se taisent.
Le PCF appelle l'ensemble des défenseur.e.s de la paix, des droits humains et du droit international en France, en Europe, en Arménie, en Azerbaïdjan, en Turquie, en Artsakh à s'unir et à agir pour un arrêt des combats et l'ouverture, sous égide l'ONU, de pourparlers de paix.
Monsieur le Président, la France qui a vendu et vend ses armes tant à l'Azerbaïdjan qu'à l'Arménie malgré l'embargo, ainsi qu'à la Turquie depuis des années, contribuant à une sur-militarisation du Caucase et du Moyen-Orient, a aujourd'hui le devoir et la responsabilité de contribuer à ouvrir un véritable chemin de paix car comme l'écrivit Jean Giono: «Il ne suffit pas d'être pacifiste, même si c'est du fond du cœur et dans une farouche sincérité; il faut que ce pacifisme soit la philosophie directrice de tous les actes de votre vie. Toute autre conduite n'est que méprisable lâcheté.»
Lydia SAMARBAKHSH
Responsable du secteur International du PCF
Depuis dix jours, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se livrent des combats sans précédent depuis la première guerre du Karabakh, en 1994. Les acteurs et stratégies sont les mêmes.
Les affrontements entre Erevan et Bakou pour le Haut-Karabakh ont repris le 27 septembre. Une offensive militaire lancée par l’Azerbaïdjan a déclenché les plus importants combats depuis la fin de la guerre, en 1994. Ce premier conflit n’a jamais été véritablement éteint ou gelé : en 2016, le pays avait été secoué par une guerre de quatre jours. « On y retrouve exactement les mêmes acteurs, vingt-six ans plus tard, avec les mêmes revendications. Des deux côtés, on se préparait à reprendre les armes, en multipliant les déclarations belliqueuses et les tirs le long de la ligne de front chaque année. Les Arméniens ayant plus à perdre dans la remise en cause du statu quo », note Achot, habitant d’Erevan.
Les prémices de la première guerre débutent en 1988, en pleine perestroïka. Le nouveau dirigeant Mikhaïl Gorbatchev, qui est arrivé à la tête de l’Union soviétique en 1985, se voit confronté à un des premiers mouvements nationalistes. Pétitions, manifestations, l’enclave du Karabakh réclame son rattachement à la République soviétique d’Arménie en votant en février 1988 l’unification. Cette province peuplée en majorité d’Arméniens, qui a été rattachée à l’Azerbaïdjan en 1921 par Staline, dénonce l’attitude de Bakou à son égard. Ce mouvement est soutenu par d’importantes personnalités arméniennes et russes. Mais Gorbatchev refuse d’appliquer le principe d’autodétermination des peuples prévu dans la Constitution soviétique, par peur que cela n’ouvre d’autres demandes. Cette période d’affrontements politiques débouche sur des affrontements ethniques entre pogrom, comme à Soumgaït, contre des Arméniens, et nettoyage ethnique contre les Azéris. Avec l’effondrement de l’URSS, en 1991, naît le premier conflit « indépendantiste ». La république du Haut-Karabakh de l’Artsakh proclame son indépendance en 1992 et entraîne un conflit armé régional. Les deux parties se sont lancées dans une course à l’armement. L’Azerbaïdjan se tourne déjà vers la Turquie.
« Dans les années 1990, on a assisté aux mêmes scènes de maisons détruites soufflées par des tirs de missile ou d’obus, d’immeubles en feu, d’écoles en cendres, d’enfants, de femmes et de personnes âgées qui fuient en désordre les zones des combats dans des vieux bus hors d’âge. Mais aussi de caves et de souterrains sous les maisons abritant à la lueur de maigres bougies ceux qui n’ont pas pu fuir », se remémore le journaliste Jean Royan qui a couvert le conflit. À l’époque, la ville de Stepanakert avait déjà essuyé d’importants tirs d’artillerie. Mais elle était alimentée en eau et en électricité, à la différence d’Erevan. La capitale arménienne, qui avait essuyé un violent séisme en 1988, subissait également un terrible blocus mené par Bakou, la privant de nombreuses choses. « À ces situations dramatiques pour les civils, s’ajoutait à l’époque un flot ininterrompu des réfugiés qui erraient sur les routes, Arméniens d’Azerbaïdjan ou Azéris d’Arménie. Des familles se retrouvaient dans des abris de fortune, dans un dénuement total », poursuit le reporter.
Mais, sur le terrain, la différence est nette entre les deux périodes. Lors du premier conflit, les Arméniens, avec les troupes d’autodéfense du Karabakh soutenues par Erevan, se trouvaient à l’offensive et ont réussi à s’imposer militairement. Aidés par les Russes, ils avaient réussi à se saisir d’une zone tampon autour de l’enclave. Cette fois-ci, Bakou est à l’offensive pour récupérer les territoires azéris, dénonçant l’inertie du groupe de Minsk, créé en 1992 pour trouver une issue diplomatique (dépendant de l’OSCE) et chauffé à blanc par Ankara. Pour l’enseignant-chercheur à Sciences-Po et journaliste Gaïdz Minassian, « la différence réside aussi dans le fait que les deux États (Arménie et Azerbaïdjan) ont fait l’expérience d’un processus de paix, d’un cessez-le-feu même précaire et de discussions diplomatiques. L’autre nuance entre les deux conflits porte sur les équipements militaires beaucoup plus importants et sophistiqués, notamment du côté azéri, et sur un Caucase intégré à la mondialisation ».
Ce nouveau conflit utilise les mêmes méthodes. Le recours à des mercenaires turkmènes ou syriens et l’appui de conseillers militaires sont à l’œuvre du côté azerbaïdjanais via les autorités turques. Leurs forces sont équipées de drones de fabrication israélienne, armes qui n’existaient pas à l’époque du conflit. « En 1991, les Azéris affirmaient que des mercenaires russes appuyaient les troupes arméniennes, qui recevaient des primes pour chaque matériel militaire détruit. Mais les militaires azéris rejetaient toute accusation sur l’appui dans leurs rangs de conseillers turcs, justifiant que de nombreux officiers étaient des anciens d’Afghanistan avec suffisamment d’expérience du terrain… » rappelle Jean Royan.
Le bilan de la première guerre a atteint les 30 000 morts et plus d’un million de réfugiés en Azerbaïdjan et en Arménie. Un cessez-le-feu est signé à Moscou le 16 mai 1994, Bakou acceptant l’arrêt des combats pour éviter une déroute. Erevan obtient le contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-Karabakh et des territoires adjacents. Cela représente jusqu’à 14 % du territoire de l’ancienne République soviétique d’Azerbaïdjan. « Le rôle de la Turquie a également évolué. Ankara a souhaité casser ce processus de paix pour s’afficher, comme sur d’autres dossiers, comme un acteur incontournable dans ce conflit au même titre que la Russie. Est-ce dans le groupe de Minsk ou dans un autre format avec la Russie ? » interroge Gaïdz Minassian, auteur du livre les Sentiers de la victoire. Aujourd’hui, on déplore déjà plus de 300 morts.
Prix Nobel de la paix 2018 pour son travail de réparation des femmes victimes de viol en RDC, le docteur Denis Mukwege se bat pour la fin de l’impunité dans son pays.
Denis Mukwege Gynécologue et prix Nobel de la paix 2018
Depuis quinze ans, plus de 40 000 femmes ont été soignées par vos équipes alors qu’une paix a officiellement été signée en RDC en 2003. Où en est cette guerre quasi oubliée ?
Denis Mukwege La situation politique, sécuritaire et humanitaire est très grave, pourtant nous percevons un effet de fatigue et une certaine lassitude de la communauté internationale, malgré le fait que la situation humanitaire est encore l’une des plus tragiques au monde, notamment en termes de personnes déplacées (plus de 5 millions) et alors que climat sécuritaire et politique reste très préoccupant et volatil. Sur le plan politique, les élections de 2018, qui ont eu lieu après deux ans de retard, n’ont été ni transparentes ni régulières, et les institutions d’appui à la démocratie telles que la Cour constitutionnelle et la Commission électorale ont perdu leur légitimité et leur crédibilité. Au niveau sécuritaire, il existe toujours plus d’une centaine de milices qui sèment la terreur dans de nombreuses régions. Un récent rapport du Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l’homme en République démocratique du Congo (RDC) s’alarme de la détérioration de la situation des droits humains dans les provinces en conflit, en particulier en Ituri, au Nord et au Sud Kivu, mais aussi au Tanganyika, et a documenté plus de 4 000 violations et atteintes aux droits de l’homme sur l’ensemble du territoire de la RDC au cours du premier semestre de l’année 2020, parmi lesquelles on compte un bilan humain très lourd de plus 1 300 morts ! Chez nous, les chiffres ne diminuent pas du tout. Rien qu’au mois d’août, au niveau de mon hôpital à Panzi et dans les centres hospitaliers que nous gérons dans le Nord et le Sud Kivu, nous avons reçu 248 victimes de violences sexuelles, ce qui fait en moyenne 8 par jour. Pourtant, nous pensons que le chemin de la paix existe, et il passera par la justice, par une gouvernance démocratique et un commerce transparent et responsable des minerais.
Votre ancien hôpital, celui de Lemera, a été la cible d’une violente attaque en 1996, que s’est-il passé ?
Denis Mukwege Le 6 octobre 1996, le monde dans lequel j’avais commencé ma vie professionnelle s’est écroulé : plus de 35 de mes patients et des membres du personnel soignant de l’hôpital de Lemera, dans la province du Sud Kivu, ont été sauvagement massacrés. Cette date restera pour toujours gravée dans ma mémoire et marque le début de la première guerre du Congo (1996-1998) et des atrocités de masse commises dans notre pays. Les troupes de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) qui se présentaient comme des « libérateurs », dirigées par Laurent Désiré Kabila et soutenues par le Rwanda commencèrent leur marche à travers le pays pour en chasser les Hutus et mettre fin à l’ère du maréchal Mobutu. Ce crime de guerre commis à l’hôpital de Lemera est répertorié dans le rapport Mapping des Nations unies parmi les violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises en RDC entre 1993 et 2003. Vingt-quatre ans après ce massacre, rien n’a été fait pour rendre justice aux victimes et à leur famille, ni pour honorer la mémoire de ceux qui reposent dans une fosse commune sans la moindre plaque commémorative. C’est inacceptable.
Depuis, vous avez été vous-même victime de plusieurs tentatives d’assassinat. Pouvez-vous nous raconter de quelle manière votre vie a été menacée ?
Denis Mukwege Dans un monde d’inversion de valeurs, où la manipulation et les mensonges sont légion, dire la vérité, dénoncer la violence et les massacres, et réclamer la fin de l’impunité nous exposent en effet à diverses menaces et intimidations. Le 26 octobre 2012, j’ai échappé de justesse à une tentative d’assassinat. Ma famille a été séquestrée et mon gardien et ami de toujours est d’ailleurs mort en cherchant à me sauver la vie. Plus récemment, notre plaidoyer pour la justice transitionnelle dérange ceux qui ont intérêt à maintenir le chaos organisé en RDC et qui cherchent à éluder la justice et leurs responsabilités. J’ai reçu divers messages menaçants, ainsi que mon épouse et certains proches collaborateurs.
Le conflit en RDC est considéré comme le plus meurtrier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et vous tentez de mettre en lumière ces crimes en exhumant le rapport Mapping, rendu public en 2010. Comment expliquez-vous cette indifférence de la communauté internationale ?
Denis Mukwege Aucune famille, aucune communauté n’a été épargnée par ces décennies de conflit armé. Il faut briser ce cycle de la violence et de l’impunité. Personne ne peut dire que l’on ne sait pas ce qu’il se passe en RDC. La communauté internationale y est largement présente depuis des décennies. Les sources d’information crédibles et fiables ne manquent pas. Jour après jour, mois après mois, année après année, de nouvelles violations des droits humains sont documentées, rapportées et analysées. L’absence de mise en œuvre des recommandations formulées dans le rapport Mapping est particulièrement choquante quand on connaît l’ampleur et la gravité des crimes commis. Il faut se souvenir que, même avant sa sortie, des pays incriminés dans le rapport ont fait de fortes pressions pour que ce dernier ne soit pas publié. Nous saluons le courage de la Haut-Commissaire des Nations unies en fonction à l’époque, Me Navi Pillay, d’avoir néanmoins publié le rapport en 2010, mais nous déplorons l’absence de réaction de la communauté internationale et ce système de à « deux poids, deux mesures » qui lui fait perdre toute crédibilité face aux injustices de notre monde.
Paul Kagame a violemment réagi à la publication du rapport Mapping, et accuse ses auteurs de vouloir transformer le Rwanda de pays victime en pays bourreau. Comprenez-vous cette colère de Kigali ?
Denis Mukwege Nous pensons que seule une justice indépendante et impartiale est habilitée à établir les chaînes de responsabilités militaires et politiques pour les crimes graves répertoriés dans le rapport Mapping. Personne ne cherche à minimiser la gravité du génocide rwandais, mais chacun doit répondre de ses actes. Des crimes graves ont aussi été commis en RDC par toute une série d’acteurs étatiques et non étatiques, congolais et étrangers. De nombreuses armées étrangères, y compris celles du Rwanda et de l’Ouganda, sont intervenues sur le territoire congolais. Ces mêmes pays ont téléguidé des milices en RDC. Ces faits sont documentés et connus de tous. Chacun doit faire face à ses responsabilités.
La diplomatie américaine en RDC vient d’affirmer soutenir « les efforts visant à obtenir justice et à mettre fin à l’impunité », en se référant explicitement à ce même rapport Mapping. Avez-vous le sentiment que vos efforts sont en train de changer concrètement la situation ?
Denis Mukwege Les lignes commencent, en effet, à bouger. L’ambassadeur Hammer est venu nous rendre visite à l’hôpital de Panzi récemment et a réaffirmé que les États-Unis soutiennent les efforts visant à obtenir justice et à mettre fin à l’impunité en RDC. Il faut saisir ce « momentum », et nous sommes avant tout très inspirés par le réveil de la population congolaise, qui s’engage avec de plus en plus de conviction pour exiger que la justice soit rendue. À l’occasion des dix ans de la publication du rapport Mapping, le 1er octobre 2020, des manifestations pacifiques ont eu lieu à Bukavu, à Goma et dans de nombreux endroits du pays, et même en Europe, à Paris, à Bruxelles et à Genève, ce qui nous donne beaucoup d’espoir. Nous sommes encore au début de ce processus de justice transitionnelle, qui, nous l’espérons, nous amènera de la dictature à la démocratie et de la guerre à la paix.
À la tête d’une fortune de 28 milliards d’euros, la dynastie nordiste n’a pas la main légère sur les suppressions de postes. Alors que le richissime clan accélère la réorganisation de ses entreprises de la distribution, les salariés floués montent au créneau. Nos explications.
Les uns ont décidé de faire entendre leur colère ce jeudi devant le siège d’Auchan à Croix (Nord), alors que 1 475 salariés de l’enseigne risquent de perdre leur emploi. Les autres, calfeutrés dans leurs grandes maisons à 300 mètres de la frontière belge, font profil bas. Habituée à la discrétion, la grande famille des Mulliez est aujourd’hui épinglée de toute part, et son Association familiale (AFM), qui regroupe plus de 700 cousins actionnaires, plus que jamais pointée du doigt pour ses pratiques sociales d’un autre temps. Leur nom n’est peut-être pas familier, il se cache pourtant derrière plusieurs centaines d’enseignes, parmi lesquelles le géant de la grande distribution, Décathlon, Leroy Merlin, Kiabi, Boulanger ou encore Flunch. « Il n’y a pas d’équivalent en termes de taille et d’organisation », résume Bertrand Gobin, journaliste indépendant spécialiste des Mulliez.
Leur pactole de 28 milliards d’euros, qui les hisse en sixième position des plus grandes fortunes françaises, ne les empêche toutefois pas de tailler lourdement parmi leurs effectifs. À Auchan, si la surprise du PSE est minime, la désillusion reste grande. Depuis 2019, les travailleurs en sont à leur troisième réduction d’effectifs. « Le climat est très anxiogène », constate Gérald Villeroy, délégué syndical central CGT des magasins au rossignol. Et le dernier épisode, annoncé en septembre alors que les salariés ont continué à travailler au plus fort de la crise sanitaire, a achevé d’entamer le moral des employés. Chez Alinéa, placé en redressement judiciaire en mai dernier, 992 personnes ont été mises à la porte. Dans les magasins historiques de la famille Phildar, 125 salariés sur 211 sont laissés sur le carreau.
Une douche froide pour les milliers de travailleurs employés par la richissime famille, qui accusent les cousins actionnaires d’avoir sauté sur l’épidémie pour se délester de leurs personnels. Si le prétexte et l’arme du crime sont tout trouvés, grâce à l’ordonnance de mai 2020 qui permet à des patrons de reprendre leur propre entreprise, ces plans sociaux à répétition font toutefois partie d’une manœuvre au long cours dont les associés ne se sont jamais cachés.
« Leur stratégie a toujours été de se séparer des entreprises qui perdent de l’argent avant qu’elles ne fassent trop de mal », analyse l’économiste Benoît Boussemart. Les magasins de laine, qui ne séduisent guère plus depuis des années, ou l’Ikea français, qui fait pâle figure face à la concurrence depuis dix ans, ont donc été des victimes privilégiées. Alors que le modèle des grands ensembles commerciaux, sur lequel les Mulliez ont bâti leur fortune, s’essouffle, Auchan était sans surprise le prochain sur la liste. « Environ 90 % de leurs actifs reposent sur ce modèle des centres commerciaux, construit autour d’un hypermarché. Mais entre la vente en ligne, le regain d’intérêt pour les commerces de proximité et les circuits courts, ce fonctionnement n’a plus vraiment la faveur des consommateurs », indique Bertrand Gobin. « Les modes de consommation ont évolué, il y a une forte demande des actionnaires pour générer du cash et leur seule variable d’ajustement est le personnel », abonde le cégétiste Gérald Villeroy. La direction de l’enseigne, qui évoque un « plan de transformation », ne semble pas démentir.
Le principe de l’Association familiale Mulliez, c’est “tous dans tout”. Tous les associés sont solidaires des différents groupes, en investissant un peu partout, mais les salariés n’en profitent pas.
Bertrand Gobin, journaliste indépendant
Du côté des travailleurs licenciés, la justification peine à convaincre, et l’horizon d’un repositionnement dans une des très nombreuses enseignes de la dynastie Mulliez s’est dilué dans la complexité de l’organisation des sociétés. L’Association familiale Mulliez a en effet toujours refusé de se voir officiellement constituée comme un groupe. « Le principe de l’AFM, c’est “tous dans tout”. Tous les associés sont solidaires des différents groupes, en investissant un peu partout, mais les salariés n’en profitent pas », note Bertrand Gobin. La myriade d’enseignes des Mulliez est en effet organisée dans un schéma plus qu’opaque de holdings et surholdings, rendant l’ensemble incompréhensible pour les salariés et surtout, rendant les différentes marques strictement indépendantes les unes des autres. Impossible donc pour un salarié d’Auchan licencié de prétendre à un poste à Decathlon ou Leroy Merlin, les véritables locomotives de la famille. « On veut absolument faire reconnaître l’AFM comme un vrai groupe. Pendant le confinement, il y a eu des solidarités entre marques, des salariés de Norauto sont venus filer un coup de main à Auchan. Il faut aller jusqu’au bout de la démarche et empêcher les licenciements », martèle le syndicaliste Gérald Villeroy.
Si les Mulliez se vantent d’accorder à leurs licenciés de généreuses conditions de départ, les cousins milliardaires semblent tout de même loin de porter leurs travailleurs dans leur cœur. « Ils sont pragmatiques, ils se laissent guider par les résultats », assure le spécialiste Bertrand Gobin. Les comptes de la famille, qui ont gonflé de 27 % en six ans, ne contrediront pas leur démarche. Mais les salariés de toutes les enseignes de la dynastie Mulliez, réunis ce jeudi auprès de leurs collègues d’Auchan, sont bien déterminés à faire changer d’avis leurs richissimes patrons.
C’est au début du XXe siècle qu’a débuté l’empire des Mulliez, avec la création des filatures de Saint-Liévin, proches de Roubaix, dans le Nord, par l’arrière-arrière-grand-père Louis. L’argent gagné a été réinvesti et a donné naissance à de grandes pointures de la distribution, comme Phildar et Auchan. En 1955, les héritiers décident de fonder l’Association familiale Mulliez, pour gérer les intérêts financiers grandissants des sociétés. La règle pour y être associé, encore valable aujourd’hui : être un Mulliez de sang ou d’alliance. Si l’empire familial a des allures de success-story et que les cousins actionnaires sont érigés en héros de l’entreprenariat, l’économiste Benoît Boussemart tempère : les associés ont aussi su exploiter leurs travailleurs à coups de faibles rémunérations et de contrats précaires.
Pour faire grandir leur fortune, les propriétaires d’Auchan sont aussi devenus experts en optimisation fiscale et ont franchi la frontière. Entretien.
Marco Van Hees Député du PTB, spécialiste des questions fiscales
Marco Van Hees Cela fait des années que je travaille sur les grandes fortunes présentes en Belgique. Pour les exilés fiscaux français, c’est une destination particulièrement prisée, quasiment au même titre que la Suisse. Et les Mulliez sont le cas le plus emblématique des exilés français présents sur notre sol. Ils y vivent depuis plusieurs décennies.
Marco Van Hees Ils habitent rue Reine-Astrid, à Néchin, juste à côté de la frontière. Cette rue a même été rebaptisée « avenue des Mulliez » par les habitants du coin ! Pour la petite histoire, tous les Mulliez logent au côté pair de la rue, pour profiter de l’exposition plein Sud… En mai 2019, nous avions mené une action commune avec le PCF dans la ville, pour braquer les projecteurs sur cette situation. J’ai eu l’occasion de discuter avec le maire socialiste de la commune, il s’accommode visiblement très bien de leur présence.
Marco Van Hees Au départ, il s’agissait d’échapper à l’impôt sur la fortune (ISF) et à la taxation des plus-values financières. La suppression de l’ISF chez vous n’a pas entamé l’attractivité de notre pays pour autant : il est toujours très utile d’habiter en Belgique pour échapper à toutes sortes de taxes. Par exemple, les holdings bénéficient d’un traitement de choix : sauf exception, on ne taxe pas les plus-values sur actions, qu’elles soient détenues par des personnes physiques ou des sociétés. Nous disposons également du système des RDT, c’est-à-dire les revenus définitivement taxés, qui est une déclinaison belge du régime mère-fille : lorsqu’une société reverse des dividendes à sa maison mère, ce n’est pas taxé. Même chose pour les plus-values en cas de revente de participations. Patrick Mulliez, frère du fondateur de l’enseigne, détient une holding ici. Il y a quelques années, elle avait réalisé 373 millions d’euros de bénéfices, pour un impôt de… 2 euros ! La plupart du temps, le chiffre est de zéro.
Marco Van Hees Cela fait des années que nous réclamons la création d’un véritable impôt sur les millionnaires. À force de taper sur le clou, on a fini par convaincre les socialistes et les écolos (appartenant à la coalition au pouvoir – NDLR), de mettre la question à l’ordre du jour. Mais on voit bien que la droite veut vider cet impôt de sa substance, pour en faire une taxe placebo. Pourtant, les sommes en jeu sont considérables. D’après nos calculs, un impôt sur les grandes fortunes pourrait ramener 8 milliards d’euros, en sachant que la fortune cumulée des 1 % les plus riches atteint les 500 milliards d’euros ! La taxe étudiée par le gouvernement ne rapporterait que 150 à 350 millions d’euros, autant dire qu’il y a de la marge… Il faudrait par ailleurs des mesures en matière de taxation des grandes sociétés, avec une suppression de l’ensemble des niches fiscales. Nous avons besoin, enfin, d’une politique européenne beaucoup plus ferme avec les paradis fiscaux. L’Union européenne possède des paradis fiscaux redoutables – Luxembourg, Pays-Bas, Irlande, Malte, ou Belgique, dans une moindre mesure. Tous ces pays taxent très peu les multinationales. Il faut absolument en finir avec cette impunité.
Entretien réalisé par Cyprien Boganda
La fiscalité mise en place depuis 2017 a fait exploser les revenus du capital des 0,1 % les plus riches.
Voilà une étude qui pourrait hâter la disparition de France Stratégie au profit du nouvellement créé commissariat au Plan, confié à François Bayrou, sans doute plus fidèle au pouvoir macronien. L’organisme placé auprès du premier ministre pour « évaluer, anticiper, débattre et proposer » les politiques publiques a publié ce jeudi un rapport qui démontre, s’il fallait encore une preuve, que la politique fiscale mise en place par Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat est au service des foyers fiscaux les plus riches, qui en ont bien profité.
Examiné dans le rapport publié ce jeudi, l’effet miroir entre les réformes fiscales de 2013 (« barémisation » des prélèvements sur les revenus du capital, instaurant une plus grande progressivité de l’impôt) et de 2017 (fin de l’ISF et mise en place du prélèvement forfaitaire unique – PFU –, ou flat tax, capant les prélèvements sur les revenus du capital) fait particulièrement mal au pouvoir en place. La note démontre qu’à la forte baisse de distribution de dividendes (de 22 milliards en 2012 à 13 milliards en 2013) sous Hollande a succédé une explosion de ces versements sous Macron : + 14 milliards d’euros en 2017, + 23 milliards en 2018. Or, deux tiers de ces dividendes ont été captés par les 0,1 % des plus riches et un tiers par les 0,01 % d’ultra-riches. Avant 2017, ces plus aisés étaient certes déjà bien servis en revenus financiers, mais dans une moindre proportion : la moitié des dividendes étaient concentrés sur les 0,1 % et un « petit » quart sur les 0,01 %.
« Plusieurs éléments laissent clairement penser que la forte hausse des dividendes reçus par les ménages en 2018 est en partie causée par la réforme du PFU, même si cet effet causal n’est pas encore scientifiquement et formellement établi », indique France Stratégie. Autre élément à charge contre l’actuelle politique fiscale, le rapport « n’observe aucun effet significatif » de la flat tax « sur l’investissement de ces entreprises », tout comme aucun effet négatif significatif n’avait été établi sur l’investissement après la réforme de 2013. La transformation de l’impôt sur la fortune (ISF) en impôt sur la fortune immobilière (IFI), laissant ainsi de côté les revenus du capital financier, ainsi que la création de la flat tax, reposait pourtant sur cet argument d’investissement des plus riches dans l’économie réelle et son effet induit, le fameux ruissellement. « Les levées de fonds de capital-investissement auprès des investisseurs particuliers plafonnent depuis 2016, après une forte progression de 2010 à 2016 », note ainsi froidement France Stratégie.