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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 18:24
La Commune, Barricade rue de Charonne (Larousse)

La Commune, Barricade rue de Charonne (Larousse)

Cet essai sur la Commune, adressé aux membres européens et américains de la Première Internationale (regroupant marxistes et anarchistes), rédigé à chaud en mai 1871 figure parmi les chefs d'oeuvre du Karl Marx de la maturité.  Au moment où l'attention sur Marx écrivain et théoricien est ravivée par l'excellent film "Le jeune Karl Marx" de Raoul Peck, nous avons juger utiles d'en publier de larges extraits pour donner envie de lire cette analyse magistrale d'un événement historique présent de Marx. On peut lire dans l'analyse concrète de figures historiques déterminées une théorie de l'Etat, pensé dans son devenir historique, du politique, de la démocratie bourgeoise, des forces motrices de l'évolution historique, théorie qui conserve sa pertinence et une grande part de son actualité. Il y a aussi une analyse de la singularité de l'expérience communarde, qui, si elle ne l'épuise pas, mérite d'être lue et appréciée, surtout qu'elle lui est contemporaine.  Avec Marx, après lui, non la Commune n'est pas morte! 

 

Chapitre 3

À l'aube du 18 mars, Paris fut réveillé par ce cri de tonnerre : Vive la Commune! Qu'est-ce donc que la Commune, ce sphinx qui met l'entendement bourgeois à si dure épreuve ?

Les prolétaires de la capitale, disait le Comité central dans son manifeste du 18 mars, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que l'heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en main la direction des affaires publiques... Le prolétariat... a compris qu'il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en main ses destinées, et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir.

Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte.

Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. Celui-ci fut édifié sous le premier Empire, qui était lui-même le fruit des guerres de coalition de la vieille Europe semi-féodale contre la France moderne. Sous les régimes qui suivirent, le gouvernement, placé sous contrôle parlementaire, c'est-à-dire sous le contrôle direct des classes possédantes, ne devint pas seulement la pépinière d'énormes dettes nationales et d'impôts écrasants; avec ses irrésistibles attraits, autorité, profits, places, d'une part il devint la pomme de discorde entre les factions rivales et les aventuriers des classes dirigeantes, et d'autre part son caractère politique changea conjointement aux changements économiques de la société. Au fur et à mesure que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antagonisme de classe entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus le caractère d'un pouvoir publie organisé aux fins d'asservissement social, d'un appareil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît façon de plus en plus ouverte. La Révolution de 1830 transféra le gouvernement des propriétaires terriens aux capitalistes, des adversaires les plus éloignés des ouvriers à leurs adversaires les plus directs. Les républicains bourgeois qui, au nom de la Révolution de février, s'emparèrent du pouvoir d'État, s'en servirent pour provoquer les massacres de juin, afin de convaincre la classe ouvrière que la république « sociale », cela signifiait la république qui assurait la sujétion sociale, et afin de prouver à la masse royaliste des bourgeois et des propriétaires terriens qu'ils pouvaient en toute sécurité abandonner les soucis et les avantages financiers du gouvernement aux « républicains » bourgeois. Toutefois, après leur unique exploit héroïque de juin, il ne restait plus aux républicains bourgeois qu'à passer des premiers rangs à l'arrière-garde du « parti de l'ordre », coalition formée par toutes les fractions et factions rivales de la classe des appropriateurs dans leur antagonisme maintenant ouvertement déclaré avec les classes des producteurs. La forme adéquate de leur gouvernement en société par actions fut la « république parlementaire », avec Louis Bonaparte pour président, régime de terrorisme de classe avoué et d'outrage délibéré à la « vile multitude ». Si la république parlementaire, comme disait M. Thiers, était celle qui « les divisait [les diverses fractions de la classe dirigeante] le moins », elle accusait par contre un abîme entre cette classe et le corps entier de la société qui vivait en dehors de leurs rangs clairsemés. Leur union brisait les entraves que, sous les gouvernements précédents, leurs propres dissensions avaient encore mises au pouvoir d'État. En présence de la menace de soulèvement du prolétariat, la classe possédante unie utilisa alors le pouvoir de l'État, sans ménagement et avec ostentation comme l'engin de guerre national du capital contre le travail. Dans leur croisade permanente contre les masses productrices, ils furent forcés non seulement d'investir l'exécutif de pouvoirs de répression sans cesse accrus, mais aussi de dépouiller peu à peu leur propre forteresse parlementaire, l'Assemblée nationale, de tous ses moyens de défense contre l'exécutif. L'exécutif, en la personne de Louis Bonaparte, les chassa. Le fruit naturel de la république du « parti de l'ordre » fut le Second Empire.

L'empire, avec le coup d'État pour acte de naissance, le suffrage universel pour visa et le sabre pour sceptre, prétendait s'appuyer sur la paysannerie, cette large masse de producteurs qui n'était pas directement engagée dans la lutte du capital et du travail. Il prétendait sauver la classe ouvrière en en finissant avec le parlementarisme, et par là avec la soumission non déguisée du gouvernement aux classes possédantes. Il prétendait sauver les classes possédantes en maintenant leur suprématie économique sur la classe ouvrière; et finalement il se targuait de faire l'unité de toutes les classes en faisant revivre pour tous l'illusion mensongère de la gloire nationale. En réalité, c'était la seule forme de gouvernement possible, à une époque où la bourgeoisie avait déjà perdu, - et la classe ouvrière n'avait pas encore acquis, - la capacité de gouverner la nation. Il fut acclamé dans le monde entier comme le sauveur de la société. Sous l'empire, la société bourgeoise libérée de tous soucis politiques atteignit un développement dont elle n'avait elle-même jamais eu idée. Son industrie et son commerce atteignirent des proportions colossales; la spéculation financière célébra des orgies cosmopolites; la misère des masses faisait un contraste criant avec l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux. Le pouvoir d'État, qui semblait planer bien haut au-dessus de la société, était cependant lui-même le plus grand scandale de cette société et en même temps le foyer de toutes ses corruptions. Sa propre pourriture et celle de la société qu'il avait sauvée furent mises à nu par la baïonnette de la Prusse, elle-même avide de transférer le centre de gravité de ce régime de Paris à Berlin. Le régime impérial est la forme la plus prostituée et en même temps la forme ultime de ce pouvoir d'État, que la société bourgeoise naissante a fait naître, comme l'outil de sa propre émancipation du féodalisme, et que la société bourgeoise parvenue à son plein épanouissement avait finalement transformé en un moyen d'asservir le travail au capital.

L'antithèse directe de l'Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n'exprimait guère qu'une vague aspiration à une république qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle-même. La Commune fut la forme positive de cette république.

Paris, siège central de l'ancien pouvoir gouvernemental, et, en même temps, forteresse sociale de la classe ouvrière française, avait pris les armes contre la tentative faite par Thiers et ses ruraux pour restaurer et perpétuer cet ancien pouvoir gouvernemental que leur avait légué l'empire. Paris pouvait seulement résister parce que, du fait du siège, il s'était débarrassé de l'armée et l'avait remplacée par une garde nationale, dont la masse était constituée par des ouvriers. C'est cet état de fait qu'il s'agissait maintenant de transformer en une institution durable. Le premier décret de la Commune fut donc la suppression de l'armée permanente, et son remplacement par le peuple en armes.

La guerre civile en France - Essai de Marx sur la Commune de Paris et l'histoire politique et sociale de la France au XIXe Siècle, chapitre 3

La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. Au lieu de continuer d'être l'instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l'administration. Depuis les membres de la Commune jusqu'au bas de l'échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d'ouvrier. Les bénéfices d'usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l'État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d'être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l'administration municipale, mais toute l'initiative jusqu'alors exercée par l'État fut remise aux mains de la Commune.

Une fois abolies l'armée permanente et la police, instruments du pouvoir matériel de l'ancien gouvernement, la Commune se donna pour tâche de briser l'outil spirituel de l'oppression, le pouvoir des prêtres; elle décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants. Les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres. La totalité des établissements d'instruction furent ouverts au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l'Église et de l'État. Ainsi, non seulement l'instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l'avaient chargée.

Les fonctionnaires de la justice furent dépouillés de cette feinte indépendance qui n'avait servi qu'à masquer leur vile soumission à tous les gouvernements successifs auxquels, tour à tour, ils avaient prêté serment de fidélité, pour le violer ensuite. Comme le reste des fonctionnaires publics, magistrats et juges devaient être élus, responsables et révocables.

La Commune de Paris devait, bien entendu, servir de modèle à tous les grands centres industriels de France. Le régime de la Commune une fois établi à Paris et dans les centres secondaires, l'ancien gouvernement centralisé aurait, dans les provinces aussi, dû faire place au gouvernement des producteurs par eux-mêmes. Dans une brève esquisse d'organisation nationale que la Commune n'eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l'armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l'a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L'unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d'État qui prétendait être l'incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu'il n'en était qu'une excroissance parasitaire. Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à une autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société. Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe dirigeante devait « représenter » et fouler aux pieds le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en communes, comme le suffrage individuel sert à tout autre employeur en quête d'ouvriers, de contrôleurs et de comptables pour son affaire. Et c'est un fait bien connu que les sociétés, comme les individus, en matière d'affaires véritables, savent généralement mettre chacun à sa place et, si elles font une fois une erreur, elles savent la redresser promptement. D'autre part, rien ne pouvait être plus étranger à l'esprit de la Commune que de remplacer le suffrage universel par une investiture hiérarchique.

C'est en général le sort des formations historiques entièrement nouvelles d'être prises à tort pour la réplique de formes plus anciennes, et même éteintes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peuvent offrir une certaine ressemblance. Ainsi, dans cette nouvelle Commune, qui brise le pouvoir d'État moderne, on a voulu voir un rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord précédèrent ce pouvoir d'État, et ensuite en devinrent le fondement. - La Constitution communale a été prise à tort pour une tentative de rompre en une fédération de petits États, conforme au rêve de Montesquieu et des Girondins, cette unité des grandes nations, qui, bien qu'engendrée à l'origine par la violence, est maintenant devenue un puissant facteur de la production sociale. - L'antagonisme de la Commune et du pouvoir d'État a été pris à tort pour une forme excessive de la vieille lutte contre l'excès de centralisation. (...) La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. La classe moyenne des villes de province vit dans la Commune une tentative de restaurer la domination que cette classe avait exercée sur la campagne sous Louis-Philippe, et qui, sous Louis-Napoléon, avait été supplantée par la prétendue domination de la campagne sur les villes. En réalité, la Constitution communale aurait soumis les producteurs ruraux à la direction intellectuelle des chefs-lieux de département et leur y eût assuré des représentants naturels de leurs intérêts en la personne des ouvriers des villes. L'existence même de la Commune impliquait, comme quelque chose d'évident, l'autonomie municipale; mais elle n'était plus dorénavant un contre-poids au pouvoir d'État, désormais superflu. (...) La Commune a réalisé ce mot d'ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l'armée et le fonctionnarisme d'État. Son existence même supposait la non-existence de la monarchie qui, en Europe du moins, est le fardeau normal et l'indispensable masque de la domination de classe. Elle fournissait à la république la base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon marché », ni la « vraie république » n'étaient son but dernier; tous deux furent un résultat secondaire et allant de soi de la Commune.

La multiplicité des interprétations auxquelles la Commune a été soumise, et la multiplicité des intérêts qu'elle a exprimés montrent que c'était une forme politique tout à fait susceptible d'expansion, tandis que toutes les formes antérieures de gouvernement avaient été essentiellement répressives. Son véritable secret, le voici : c'était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail  .

 

Sans cette dernière condition, la Constitution communale eût été une impossibilité et un leurre. La domination politique du producteur ne peut coexister avec la pérennisation de son esclavage social. La Commune devait donc servir de levier pour renverser les bases économiques sur lesquelles se fonde l'existence des classes, donc, la domination de classe. Une fois le travail émancipé, tout homme devient un travailleur, et le travail productif cesse d'être l'attribut d'une classe.

C'est une chose étrange. Malgré tous les discours grandiloquents, et toute l'immense littérature des soixante dernières années sur l'émancipation des travailleurs, les ouvriers n'ont pas plutôt pris, où que ce soit, leur propre cause en main, que, sur-le-champ, on entend retentir toute la phraséologie apologétique des porte-parole de la société actuelle avec ses deux pôles, capital et esclavage salarié (le propriétaire foncier n'est plus que le commanditaire du capitaliste), comme si la société capitaliste était encore dans son plus pur état d'innocence virginale, sans qu'aient été encore développées toutes ses contradictions, sans qu'aient été encore dévoilés tous ses mensonges, sans qu'ait été encore mise à nu son infâme réalité. La Commune, s'exclament-ils, entend abolir la propriété, base de toute civilisation. Oui, messieurs, la Commune entendait abolir cette propriété de classe, qui fait du travail du grand nombre la richesse de quelques-uns. Elle visait à l'expropriation des expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une réalité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservissement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé. Mais c'est du communisme, c'est l' « impossible» communisme! Eh quoi, ceux des membres des classes dominantes qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système actuel - et ils sont nombreux - sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la production coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et une duperie; si elle doit évincer le système capitaliste; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production nationale selon un plan commun, la prenant ainsi sous son propre contrôle et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inéluctable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très « possible » communisme ?

La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas d'utopies toutes faites à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipation, et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la société actuelle en vertu de son propre développement économique, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus historiques, qui transformeront complètement les circonstances elles-mêmes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. Dans la pleine conscience de sa mission historique et avec la résolution héroïque d'être digne d'elle dans son action, la classe ouvrière peut se contenter de sourire des invectives grossières des laquais de presse et de la protection sentencieuse des doctrinaires bourgeois bien intentionnés qui débitent leurs platitudes d'ignorants et leurs marottes de sectaires, sur le ton d'oracle de l'infaillibilité scientifique.

Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains; quand de simples ouvriers, pour la première fois, osèrent toucher au privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels», les possédants, et, dans des circonstances d'une difficulté sans exemple, accomplirent leur oeuvre modestement, consciencieusement et efficacement (et l'accomplirent pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique, le professeur Huxley, est le minimum requis pour un secrétaire du conseil de l'instruction publique de Londres), le vieux monde se tordit dans des convulsions de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la République du travail, flottant sur l'Hôtel de Ville.

Et pourtant, c'était la première révolution dans laquelle la classe ouvrière était ouvertement reconnue comme la seule qui fût encore capable d'initiative sociale, même par la grande masse de la classe moyenne de Paris - boutiquiers, commerçants, négociants - les riches capitalistes étant seuls exceptés. La Commune l'avait sauvée, en réglant sagement cette cause perpétuelle de différends à l'intérieur même de la classe moyenne : la question des créanciers et des débiteurs. Cette même partie de la classe moyenne avait participé à l'écrasement de l'insurrection ouvrière en juin 1848; et elle avait été sur l'heure sacrifiée sans cérémonie à ses créanciers par l'Assemblée constituante. Mais ce n'était pas là son seul motif pour se ranger aujourd'hui aux côtés de la classe ouvrière. Cette fraction de la classe moyenne sentait qu'il n'y avait plus qu'une alternative, la Commune ou l'empire, sous quelque nom qu'il pût reparaître. L'Empire l'avait ruinée économiquement par Bon gaspillage de la richesse publique, par l'escroquerie financière en grand, qu'il avait encouragée, par l'appui qu'il avait donné à la centralisation artificiellement accélérée du capital, et à l'expropriation corrélative d'une grande partie de cette classe. Il l'avait supprimée politiquement, il l'avait scandalisée moralement par ses orgies, il avait insulté à son voltairianisme en remettant l'éducation de ses enfants aux frères ignorantins, il avait révolté son sentiment national de Français en la précipitant tête baissée dans une guerre qui ne laissait qu'une seule compensation pour les ruines qu'elle avait faites : la disparition de l'Empire. En fait, après l'exode hors de Paris de toute la haute bohème bonapartiste et capitaliste, le vrai parti de l'ordre de la classe moyenne se montra sous la forme de l' « Union républicaine » qui s'enrôla sous les couleurs de la Commune et la défendit contre les falsifications préméditées de Thiers. La reconnaissance de cette grande masse de la classe moyenne résistera-t-elle à la sévère épreuve actuelle ? Le temps seul le montrera.

La Commune avait parfaitement raison en disant aux paysans : « Notre victoire est votre seule espérance ». De tous les mensonges enfantés à Versailles et repris par l'écho des glorieux journalistes d'Europe à un sou la ligne, un des plus monstrueux fut que les ruraux de l'Assemblée nationale représentaient la paysannerie française. Qu'on imagine un peu l'amour du paysan français pour les hommes auxquels après 1815 il avait dû payer l'indemnité d'un milliard . A ses yeux, l'existence même d'un grand propriétaire foncier est déjà en soi un empiètement sur ses conquêtes de 1789. La bourgeoisie, en 1848, avait grevé son lopin de terre de la taxe additionnelle de 45 centimes par franc; mais elle l'avait fait au nom de la révolution; tandis que maintenant elle avait fomenté une guerre civile contre la révolution pour faire retomber sur les épaules du paysan le plus clair des cinq milliards d'indemnité à payer aux Prussiens. La Commune, par contre, dans une de ses premières proclamations, déclarait que les véritables auteurs de la guerre auraient aussi à en payer les frais. La Commune aurait délivré le paysan de l'impôt du sang, elle lui aurait donné un gouvernement à bon marché, aurait transformé ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. Elle l'aurait affranchi de la tyrannie du garde champêtre, du gendarme et du préfet; elle aurait mis l'instruction par le maître d'école à la place de l'abêtissement par le prêtre. Et le paysan français est, par-dessus tout, homme qui sait compter. Il aurait trouvé extrêmement raisonnable que le traitement du prêtre, au lieu d'être extorqué par le libre percepteur, ne dépendit que de la manifestation des instincts religieux des paroissiens. Tels étaient les grands bienfaits immédiats dont le gouvernement de la Commune - et celui-ci seulement - apportait la perspective à la paysannerie française. Il est donc tout à fait superflu de s'étendre ici sur les problèmes concrets plus compliqués, mais vitaux, que la Commune seule était capable et en même temps obligée de résoudre en faveur du paysan : la dette hypothécaire, qui posait comme un cauchemar sur son lopin de terre, le prolétariat rural qui grandissait chaque jour et son expropriation de cette parcelle qui s'opérait à une allure de plus en plus rapide du fait du développement même de l'agriculture moderne et de la concurrence du mode de culture capitaliste.

Le paysan français avait élu Louis Bonaparte président de la République, mais le parti de l'ordre créa le Second Empire. Ce dont en réalité le paysan français a besoin, il commença à le montrer en 1849 et 1850, en opposant son maire au préfet du gouvernement, son maître d'école au prêtre du gouvernement et sa propre personne au gendarme du gouvernement. Toutes les lois faites par le parti de l'ordre en janvier et février 1850 furent des mesures avouées de répression contre les paysans. Le paysan était bonapartiste, parce que la grande Révolution, avec tous les bénéfices qu'il en avait tirés, se personnifiait à ses yeux en Napoléon. Cette illusion, qui se dissipa rapidement sous le second Empire (et elle était par sa nature même hostile aux « ruraux »), ce préjugé du passé, comment auraient-ils résisté à la Commune en appelant aux intérêts vivants et aux besoins pressants de la paysannerie ?

Les ruraux (c'était, en fait, leur appréhension maîtresse) savaient que trois mois de libre communication entre le Paris de la Commune et les provinces amèneraient un soulèvement général des paysans; de là leur hâte anxieuse à établir un cordon de police autour de Paris comme pour arrêter la propagation de la peste bovine.

Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion audacieux de l'émancipation du travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l'armée prussienne qui avait annexé à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier.

Le second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les escrocs de tous les pays s'étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco, crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis tous les étrangers à l'honneur de mourir pour une cause immortelle. - Entre la guerre étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec l'envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d'afficher son patriotisme en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a fait d'un ouvrier allemand son ministre du Travail. - Thiers, la bourgeoisie, le second Empire avaient continuellement trompé la Pologne par de bruyantes professions de sympathie, tandis qu'en réalité ils la livraient à la Russie, dont ils faisaient la sale besogne. La Commune a fait aux fils héroïques de la Pologne l'honneur de les placer à la tête des défenseurs de Paris. Et pour marquer hautement la nouvelle ère de l'histoire qu'elle avait conscience d'inaugurer, sous les yeux des Prussiens vainqueurs d'un côté, et de l'armée de Bonaparte, conduite par des généraux bonapartistes de l'autre la Commune jeta bas ce colossal symbole de la gloire guerrière, la colonne Vendôme.

La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu'indiquer la tendance d'un gouvernement du peuple par le peuple. Telles furent l'abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers; l'interdiction, sous peine d'amende, de la pratique en usage chez les employeurs, qui consistait à réduire les salaires en prélevant des amendes sur leurs ouvriers sous de multiples prétextes, procédé par lequel l'employeur combine dans sa propre personne les rôles du législateur, du juge et du bourreau, et empoche l'argent par-dessus le marché. Une autre mesure de cet ordre fut la remise aux associations d'ouvriers, sous réserve du paiement d'une indemnité, de tous les ateliers et fabriques qui avaient fermé, que les capitalistes intéressés aient disparu ou qu'ils aient préféré suspendre le travail.

Les mesures financières de la Commune, remarquables par leur sagacité et leur modération, ne pouvaient être que celles qui sont compatibles avec la situation d'une ville assiégée. Eu égard aux vols prodigieux commis aux dépens de la ville de Paris par les grandes compagnies financières et les entrepreneurs de travaux publics sous le régime d'Haussmann, la Commune aurait eu bien davantage le droit de confisquer leurs propriétés que Louis Napoléon ne l'avait de confisquer celles de la famille d'Orléans. Les Hohenzollern et les oligarques anglais, qui, les uns et les autres, ont tiré une bonne partie de leurs biens du pillage de l'Église, furent bien entendu, grandement scandalisés par la Commune qui, elle, ne tira que 8.000 francs de la sécularisation.

Alors que le gouvernement de Versailles, dès qu'il eut recouvré un peu de courage et de force, employait les moyens les plus violents contre la Commune; alors qu'il supprimait la liberté d'opinion par toute la France, allant jusqu'à interdire les réunions des délégués des grandes villes; alors qu'il. soumettait. Versailles, et le reste de la France, à un espionnage qui surpassait de loin celui du second Empire; alors qu'il faisait brûler par ses gendarmes transformés en inquisiteurs tous les journaux imprimés à Paris et qu'il décachetait toutes les lettres venant de Paris et destinées à Paris; alors qu'à l'Assemblée nationale les essais les plus timides de placer un mot en faveur de Paris étaient noyés sous les hurlements, d'une façon inconnue même à la Chambre introuvable de 1816; étant donné la conduite sanguinaire de la guerre par les Versaillais hors de Paris et leurs tentatives de corruption et de complot dans Paris, - la Commune n'aurait-elle pas honteusement trahi sa position en affectant d'observer toutes les convenances et les apparences du libéralisme, comme en pleine paix ? Le gouvernement de la Commune eût-il été de même nature que celui de M. Thiers, il n'y aurait pas eu plus de motif de supprimer des journaux du parti de l'ordre à Paris, que de supprimer des journaux de la Commune à Versailles.

Il était irritant, certes, pour les ruraux, que dans le moment même où ils proclamaient le retour à l'Église comme le seul moyen de sauver la France, la mécréante Commune déterrât les mystères assez spéciaux du couvent de Picpus et de l'église Saint-Laurent . Et quelle satire contre M. Thiers : tandis qu'il faisait pleuvoir des grands-croix sur les généraux bonapartistes, en témoignage de leur maestria à perdre les batailles, à signer les capitulations et à rouler les cigarettes à Wilhelmshoehe, la Commune cassait et arrêtait ses généraux dès qu'ils étaient suspectés de négliger leurs devoirs, L'expulsion hors de la Commune et l'arrestation sur son ordre d'un de ses membres qui s'y était faufilé sous un faux nom et qui avait encouru à Lyon une peine de six jours d'emprisonnement pour banqueroute ,simple, n'était-ce pas une insulte délibérée jetée à la face du faussaire Jules Favre, toujours ministre des Affaires étrangères de la France, toujours en train de vendre la France à Bismarck et dictant toujours ses ordres à la Belgique, ce modèle de gouvernement ? Mais, certes, la Commune ne prétendait pas à l'infaillibilité, ce que font sans exception tous les gouvernements du type ancien. Elle publiait tous ses actes et ses paroles, elle mettait le public au courant de, toutes ses imperfections.

Dans toute révolution, il se glisse, à côté de ses représentants véritables, des hommes d'une tout autre trempe; quelques-uns sont des survivants des révolutions passées dont ils gardent le culte; ne comprenant pas le mouvement présent, ils possèdent encore une grande influence sur le peuple par leur honnêteté et leur courage reconnus, ou par la simple force de la tradition; d'autres sont de simples braillards, qui, à force de répéter depuis des années le même chapelet de déclamations stéréotypées contre le gouvernement du jour, se sont fait passer pour des révolutionnaires de la plus belle eau. Même après le 18 mars, on vit surgir quelques hommes de ce genre, et, dans quelques cas, ils parvinrent à jouer des rôles de premier plan. Dans la mesure de leur pouvoir, ils gênèrent l'action réelle de la classe ouvrière, tout comme ils ont gêné le plein développement de toute révolution antérieure. Ils sont un mal inévitable; avec le temps on s'en débarrasse; mais, précisément, le temps n'en fut pas laissé à la Commune.

Quel changement prodigieux, en vérité, que celui opéré par la Commune dans Paris! Plus la moindre trace du Paris dépravé du second Empire. Paris n'était plus le rendez-vous des propriétaires fonciers britanniques, des Irlandais par procuration, des ex-négriers et des rastaquouères d'Amérique, des ex-propriétaires de serfs russes et des boyards valaques. Plus de cadavres à la morgue, plus d'effractions nocturnes, pour ainsi dire pas de vols; en fait, pour la première fois depuis les jours de février 1848, les rues de Paris étaient sûres, et cela sans aucune espèce de police. « Nous n'entendons plus parler, disait un membre de la Commune, d'assassinats, de vols, ni d'agressions; on croirait vraiment que la police a entraîné avec elle à Versailles toute sa clientèle conservatrice ». Les cocottes avaient retrouvé la piste de leurs protecteurs, - les francs-fileurs, gardiens de la famille, de la religion et, par-dessus tout, de a propriété. A leur place, les vraies femmes de Paris avaient reparu, héroïques, nobles et dévouées, comme les femmes de l'antiquité. Un Paris qui travaillait, qui pensait, qui combattait, qui saignait, ou liant presque, tout à couver une société nouvelle, les cannibales qui étaient à ses portes, -radieux dans l'enthousiasme de son initiative historique!

En face de ce monde nouveau à Paris, voyez l'ancien monde à Versailles, - cette assemblée des vampires de tous les régimes défunts, légitimistes et orléanistes, avides de se repaître du cadavre de la nation, - avec une queue de républicains d'avant le déluge, sanctionnant par leur présence dans l'Assemblée la rébellion des négriers, s'en remettant pour maintenir leur république parlementaire à la vanité du vieux charlatan placé à la tête du gouvernement, et caricaturant 1789 en se réunissant, spectres du passé, au Jeu de Paume. C'était donc elle, cette Assemblée, la représentante de tout ce qui était mort en France, que seul ramenait à un semblant de vie l'appui des sabres des généraux de Louis Bonaparte! Paris toute vérité, Versailles tout mensonge; et ce mensonge exhalé par la bouche de Thiers !

Thiers dit à une députation des maires de Seine-et-Oise : «Vous pouvez compter sur ma parole, je n'y ai jamais manqué ». Il dit à l'Assemblée même « qu'elle était la plus librement élue et la plus libérale que la France ait jamais eue»; il dit à sa soldatesque bigarrée qu'elle était « l'admiration du monde et la plus belle armée que la France ait jamais eue »; il dit aux provinces, qu'il ne bombardait pas Paris, que c'était un mythe. « Si quelques coups de canon ont été tirés, ce n'est pas par l'armée de Versailles, mais par quelques insurgés, pour faire croire qu'ils se battent quand ils n'osent même pas se montrer». Il dit encore aux provinces que l' « artillerie de Versailles ne bombardait pas Paris, elle ne faisait que le canonner ». Il dit à l'archevêque de Paris que les prétendues exécutions et représailles ( !) attribuées aux troupes de Versailles n'étaient que fariboles. Il dit à Paris qu'il était seulement désireux « de le délivrer des hideux tyrans qui l'opprimaient », et, qu'en fait, « le Paris de la Commune n'était qu'une poignée de scélérats».

Le Paris de M. Thiers n'était pas le Paris réel de la « vile multitude », mais un Paris imaginaire, le Paris des francs fileurs, le Paris des boulevardiers et des boulevardières, le Paris riche, capitaliste, doré, paresseux, qui encombrait maintenant de ses laquais, de ses escrocs, de sa bohème littéraire et de ses cocottes, Versailles, Saint-Denis, Rueil et Saint-Germain; qui ne considérait la guerre civile que comme un agréable intermède, lorgnant la bataille en cours à travers des longues-vues, comptant les coups de canon et jurant sur son propre honneur et sur celui de ses prostituées que le spectacle était bien mieux monté qu'il l'avait jamais été à la Porte-Saint-Martin. Les hommes qui tombaient étaient réellement morts; les cris des blessés étaient des cris pour de bon; et, voyez-vous, tout cela était si intensément historique !

Tel est le Paris de M. Thiers; de même l'émigration de Coblence était la France de M. de Calonne.

https://www.marxists.org

 

La guerre civile en France - Essai de Marx sur la Commune de Paris et l'histoire politique et sociale de la France au XIXe Siècle, chapitre 3
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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 12:38
"Vacances en Bretagne": un très beau livre de François de Beaulieu aux éditions Skol Vreizh sur l'histoire sociale du tourisme et des vacances à la mer en Bretagne

Le morlaisien François de Beaulieu, ancien professeur de Lettres, est un écrivain très prolifique et toujours précieux et passionnant. 

Dernièrement, on lui doit un très beau "Dictionnaire de la nature en Bretagne" (chez Skol Vreizh, avec des dessins animaliers magnifiques de Sandra Lefrançois) à partir de chroniques qu'il a aussi publiées dans le Télégramme sur le rapport entre culture et nature, histoire et présent de la faune et de la flore bretonne, un livre sur l'ajonc en Bretagne, dans sa dimension culturelle, symbolique, économique, et naturelle, et un livre aux très belles illustrations de l'artiste Lucien Pouëdras sur les "Landes de Bretagne", leur rôle dans l'économie et la société bretonne traditionnelles.   

Un livre dont la qualité a valu une lettre d'éloge enthousiaste du prix Nobel de littérature Jean-Marie Le Clézio: 

"J’ai lu avec beaucoup de plaisir et d’intérêt le beau livre que vous avez édité qui parle de la lande bretonne, chère à mon cœur. Votre texte est magnifique et rend justice à un écosystème qui a été longtemps ignoré ou déprécié, il permet de comprendre la spécificité bretonne, son équilibre, son ingéniosité – et bien sûr donne une valeur symbolique au paysage breton, à sa poétique. J’ai bien aimé aussi les illustrations de M. Pouëdras. C’est un livre précieux, non seulement pour les Bretons d’aujourd’hui, dont je suis, mais aussi pour tous ceux qui admirent la capacité de résistance et le courage de ce peuple. De tout cœur, j’accepte que mes mots accompagnent, préfacent, soutiennent votre admirable travail.

J.-M. G. Le Clézio"

Cette fois-ci, le mois dernier, est paru chez Skol Vreizh (30€) un beau livre très attendu: "Vacances en Bretagne 1815-1965", illustré de 255 photographies et dessins, dont plus de la moitié inédit, qui proviennent souvent des collections de François de Beaulieu et de Marthe Le Clech, mais aussi de Skol Vreizh. 

Les documents sont aussi riches d'interprétations diverses que le texte est évocateur des transformations politiques et sociales et des rapports de classe de la société française, et des modifications du rapport entre la Bretagne et Paris à travers les modifications des modes de transport. 

Les mémoires individuels, les correspondances, l'histoire sociale, médicale et littéraire sont mis à contribution dans un livre très érudit mais jamais ennuyeux, qu'on lit avec le plus grand plaisir.

Plaisir de voir se réinventer devant nous l'hédonisme du voyage et de la découverte.         

Un livre à recommander à tous les amoureux de la Bretagne, de ses côtes et de son histoire.  

Le Petit Chasseur du Grand hôtel de Port-Navalo dans le Morbihan (collection Marthe Le Clech)

Le Petit Chasseur du Grand hôtel de Port-Navalo dans le Morbihan (collection Marthe Le Clech)

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15 octobre 2017 7 15 /10 /octobre /2017 06:18
Vaincre Macron - Bernard Friot, La Dispute, 100 pages, 10 euros

Vaincre Macron - Bernard Friot, La Dispute, 100 pages, 10 euros

La victoire sur Emmanuel Macron n'a aucune chance d'advenir un jour si nous demeurons sous le joug de la réforme, de nature profondément contre-révolutionnaire. Il faut, pour y parvenir, changer de paradigme, nous avertit Bernard Friot, ce qui signifie construire la révolution communiste du travail, une révolution qui - c'est là un des ressorts majeurs du livre - n'est pas à inventer, à construire de toutes pièces. Dans un affrontement de classe sans merci, les militants communistes et cégétistes ont, en 1946, posé les bases du déjà-là fondateur, sur lequel il est possible de s'appuyer aujourd'hui. Le carcan du capital est d'une violence inoüie. Il dépossède les travailleurs de toute décision sur leur propre production. Qui produit ce qui est produit, où, comment relèvent des seules décisions du capital, qui fait des travailleurs des êtres de besoins sans pouvoir économique, dont la force de travail n'est payée que pour qu'ils se maintiennent à leur poste. Vouloir la fin de cette violence passe nécessairement par l'instauration, d'une portée anthropologique proprement révolutionnaire, du statut communiste du producteur. Un statut qui s'ancre dans la copropriété d'usage de l'outil de travail supprimant la propriété lucrative, la subvention de l'investissement qui en finit avec le crédit, et le salaire à vie lié à la qualification personnelle faisant disparaître le marché du travail, le tout adossé à la socialisation salariale de la valeur économique. 

Les prémices d'une production sans capital à grande échelle existent 

La grande idée de Bernard Friot dans ce changement qui ôte à la bourgeoisie tous ses pouvoirs de nuisance économique et humaine est de démontrer que nous sommes loin de partir de zéro. Les prémisses d'une production communiste à grande échelle existent; elles concernent dès aujourd'hui environ 17 millions de personnes. Il s'agit des acquis des luttes de travailleurs organisés et, singulièrement, des militants communistes, dans l'institution anticapitaliste du travail au cours du XXe siècle, représentée par la fonction publique et le régime général de Sécurité sociale géré par les travailleurs eux-mêmes, qui s'approprient, par la cotisation, une part de la valeur économique qu'ils produisent pour l'affecter à une production sans capital. Les développements de cette idée centrale que le lecteur pourra découvrir sont particulièrement éclairants sur ce qu'une classe est capable de disputer à la bourgeoisie. 

La force de l'ambition révolutionnaire du livre de Bernard Friot croise en permanence le souci de permettre au lecteur, qui n'est pas forcément familier des concepts à l'oeuvre, de prendre toute sa place dans la compréhension des enjeux fondamentaux de cette révolution communiste du travail. C'est que "contre le vol de l'histoire populaire, sa restitution comme histoire révolutionnaire est une urgence pour que la dynamique aujourd'hui perdue puisse être retrouvée".    

Janine Reichstadt, professeure honoraire de Philosophie, 

"Le rendez-vous des livres" de L'Humanité - jeudi 12 octobre 2017 

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 08:49
Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Editions Futuropolis, 2015 - 218 pages - 24€

Benoît Collombat, les auditeurs de France Inter, les lecteurs du Monde Diplomatique, ou de l'Histoire secrète du patronat français de 1945 à nos jours le connaissent bien: un excellent journaliste d'investigation qui n'a pas peur d'affronter les pouvoirs. 

Davodeau, c'est un des dessinateurs et auteurs les plus talentueux de la nouvelle bande dessinée française, porteuse d'un sens du récit et d'une ambition très fortes, s'adressant aux adultes, avec une collaboration avec Kris sur "Un homme est mort", sa très belle série "Lulu". 

La BD cher pays de mon enfance relate une enquête de Collombat et Davodeau sur le SAC, le Service d'Action Civique. 

Il y est d'abord question de l'assassinat du juge Renaud à Lyon le 3 juillet 1975, ancien résistant passé par la justice coloniale. Ce juge à poigne, flamboyant et anti-conformiste, enquêtait sur le casse du siècle de l'hôtel des Postes de Strasbourg le 30 juin 1971 (un butin de 11 millions de francs, soit 1,8 millions d'euros) par une équipe de la pègre lyonnaise liée au Service d'Action Civique, casse qui aurait pu servir à financer l'UDR, le parti de droite gaulliste. Ou au moins les activités du SAC, son service d'ordre et sa main armée. Le juge Renaud savait qu'il était sur un gros coup, qu'il risquait sa vie, il avait rendez-vous avec un ministre qui fut son supérieur dans la Résistance et en qui il avait confiance le lendemain. Pompidou avec son ministre de l'intérieur Marcellin voulaient neutraliser le SAC. Il y avait péril en la demeure et le juge a été abattu. L'enquête et la procédure judiciaire ont été opportunément encadrées pour ne pas mettre en oeuvre les liens du grand banditisme avec la droite institutionnelle et poser la question du financement du parti gaulliste et de ses liens avec la mafia. Quand le juge Fenech reprend l'instruction sur la mort du juge Renaud, elle aboutit aussi à un non-lieu. Pourtant, les assassins présumés du juge Renaud étaient connus, le réalisateur Yves Boisset a même fait un film à St Etienne sur cette affaire très peu de temps après avec Patrick Dewaere - "Le juge Fayard", ce qui lui a valu d'être menacé, lui et ses enfants, des enfants qu'il a dû cacher en Irlande dans une ferme fortifiée de l'IRA pour qu'ils ne risquent pas d'être abattus par des truands liés au SAC. 

Le SAC, Service d'action civique, était une association de loi 1901, constituée à l'origine de gaullistes, anciens résistants pour certains, qui voulaient accompagner le retour de de Gaulle au pouvoir - le quasi coup d'Etat de 1958 - pour un Etat fort pendant la guerre d'Algérie (et pour l'Algérie française à l'époque) et face à la menace "rouge" et décolonisatrice, et qui ont ensuite surtout mené, par fidélité à de Gaulle et leurs nouvelles positions de pouvoir dans l'Etat, la guerre civile qui ne disaient pas sans nom avec l'OAS, avec des enlèvements, des tortures, des disparitions de chaque côté. Après avoir aussi mené des opérations spéciales en Angérie contre le FLN, peut-être pas étranger par exemple à la disparition de Ben Barka.

Ce véritable "état dans l'état" était dirigé par Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de De Gaulle, Monsieur Françafrique. Charles Pasqua était le n°2. Il était constitué par des anciens résistants de droite, des voyous qui voulaient se rapprocher du pouvoir pour continuer leurs affaires tranquillement, des truands liés aux jeux d'argent, à la drogue, à la prostitution, au trafic d'armes, le racket, à Marseille, en Corse, à Lyon, à Paris. Le SAC offrait ses services aux patrons au moment des conflits sociaux pour casser les grèves et les communistes, l'ennemi par excellence. Il protégeait les colleurs d'affiche de la droite, de l'UDR, puis du RPR. Il alimentait en fonds secrets les campagnes politiques du parti gaulliste. Il pouvait mener des opérations criminelles et secrètes à l'étranger pour des objectifs politiques, notamment en Afrique ou derrière le rideau de fer. 

Ni Pompidou, ni Giscard, n'étaient organiquement liés au SAC mais ils ont dû composer avec cet "état dans l'état", cette institution occulte puissante qui comptait dans ses rangs bon nombre de policiers, d'officiers des renseignements généraux, de préfets, de hauts fonctionnaires, des juges administratifs, et bien sûr des malfrats qui pour certains avaient des mandats politiques, comme Marcel Francisci, patron du parti gaulliste en Corse, conseiller général, membre du SAC, un des gros bonnets du milieu sur lequel enquêta le journaliste James Sarrazin dans "M...comme milieu", ce qui lui valut d'être menacé de mort. Ni Pompidou, ni Giscard n'allèrent au bout d'un démantèlement du SAC car, également, ils en avaient peur, l'organisation n'hésitant pas à pratiquer les attentats ciblés. C'est cet état profond qui porta l'ascension de Jacques Chirac, l'héritier. Toute une partie de l'argent du SAC et donc de la droite "gaulliste" transitait par la mafia belge, et notamment par Maurice Boucart, ancien collaborateur des nazis, mort d'un troublant accident de voiture alors que la presse d'investigation belge, plus "libre" de mettre en cause les liens entre la politique française, la police et la pègre, avait commencé à remonter la filière. Dans les années 70 et 80, beaucoup de victimes du SAC seront des membres du SAC eux-mêmes: tellement d'argent et de secrets d'Etat en jeu... 

"C'était quoi le SAC? dit le BD de Davodeau et Collombat à un moment donné (p 117)... Le SAC, c'était cette zone grise de la Ve République dont on n'aime pas vraiment se souvenir. Le temps a passé. Mais de nombreux membres du personnel politique français, d'une façon ou d'une autre, ont été formés par cette histoire et y ont gardé des attaches, plus ou moins avouées. Le gaullisme de la seconde guerre mondiale, celui de la guerre d'Algérie, celui de 1968, et ce qu'il est devenu après l'alternance de 1981 portent en eux l'histoire du sac. Et maintenant au XXI e siècle? La mémoire du gaullisme est célébrée par la "fondation Charles de Gaulle". Ses bureaux occupent l'ancien siège parisien du SAC. En 2015, son président est Jacques Godfrain qui fut, on l'a vu, trésorier du SAC. Sûrement une coïncidence."    

Pour la plupart des Français, en 1981, le SAC fait son entrée dans la lumière de la pire des manières qui soit, avec la tuerie d'Auriol, l'assassinat sauvage de Jacques Massié, chef de la section marseillaise du SAC soupçonné de vouloir se rapprocher du nouveau pouvoir socialiste, de sa femme, de son fils de 8 ans, de ses beaux-parents et d'un ami. C'en est trop, le pouvoir socialiste trouve là une justification et un encouragement pour s'attaquer à cette organisation politique mafieuse et dangereuse à travers la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire. Benoît Collombat et Etienne Davodeau, en étudiant les audiences de cette commission d'enquête, se sont d'ailleurs aperçus que les archives liés au SAC concernant les liens avec l'assassinat du juge Renaud et le casse de l'hôtel des postes de Strasbourg sont toujours inaccessibles, jusqu'en 2058, pour les chercheurs... 

L'action du SAC a aussi été importante sur le terrain de la répression du mouvement syndical et social. En 68, les hommes du SAC enlèvent et interrogent des étudiants manifestants, en les intimidant. "De véritables "milices patronales", nous rappellent Collombat et Davodeau, sont mises en place dans les entreprises afin de contrer l'influence de la CGT et de la CFDT, jugées trop "gauchistes". Il s'agit de maintenir la "paix sociale" à n'importe quel prix: surveillance des salariés, menaces, intimidations, tabassages... Ces "syndicats maison" sont soutenus par un patronat de choc qui craint un nouveau mai 68, et par des hommes de l'ombre, comme Georges Albertini, un ancien collabo, proche des milieux gaullistes, qui est à la tête d'une multitude d'officines anticommunistes. Ces milices patronales recrutent des gros bras du SAC, bien sûr, mais aussi chez les truands, chez les mercenaires, et même chez d'anciens membres de l'OAS. Tout ce petit monde se retrouve dans les usines pour faire le coup de poing. Le syndicat emblématique de ces "années SAC" est la CFT (Confédération Française du Travail) rebaptisé CSL (confédération des syndicats libres) en 1977, ce "syndicat patronal" est omniprésent dans l'industrie automobile".

Dans la BD de Collombat et Davodeau, des syndicalistes CGT de l'usine automobile de Poissy, à 30 km à l'ouest de Paris, aujourd'hui appartenant au groupe PSA, mais qui fut FORD, SIMCA, Talbot, puis Peugeot, témoignent du fait qu'au début des années 60, l'adhésion à la CGT ne pouvait qu'être clandestine - sinon, le patron, admirateur de Mussolini, employant des mouchards et des nervis infiltrés dans le personnel, faisant la promotion du syndicat patronal maison et combattant les syndicalistes de lutte, aurait viré les ouvriers. Les nervis témoigne le mécanicien ajusteur CGT Joseph Tréhel, qui fut ensuite maire de Poissy, puis conseiller régional communiste, c'était une "sorte d'unité spéciale", travaillant avec des anciens d'Indochine et des membres du SAC, qui de temps en temps quitter la boîte pour une mission spéciale: coller des affiches pour le parti gaulliste, faire le service d'ordre d'un meeting, escorter des personnalités, faire le coup de poing contre les syndicats ouvriers. Après mai 68 et les accords de Grenelle, la CGT obtient enfin le droit de distribuer des tracts devant l'usine, mais ces "nervis" anti-communistes à la solde du patron et plus ou moins mercenaires les intimident et parfois les frappent (la BD fait référence à un film documentaire, "L'agression", filmé par le réalisateur Paul Seban lors d'une distribution de tract de la CGT à l'usine automobile de Poissy, conservé au fonds audiovisuel du parti communiste), cherchent à les faire virer, enquêtent sur eux jusque dans leurs résidences privées, leurs immeubles. Peugeot finançait directement le RPR, imprimait ses tracts, et le noyau dur de la CSL, le syndicat jaune acquis aux intérêts du patron, et qui faisait le coup de poing contre les ouvriers membres de la CGT, était constitué de membres du SAC. C'était l'époque où ces syndicats patronaux faisaient appel à des sociétés d'intérim truffées de mercenaires, de gangsters, d'anciens membres de l'OAS. Où la police travaillait pour la droite et le SAC à faire les poubelles des syndicats pour les surveiller (témoignage d'un ancien responsable, de gauche, des renseignements généraux). A l'usine Peugeot de St Etienne, les directeurs du personnel, des anciens militaires, proches de l'extrême-droite, font intervenir 70 mercenaires en treillis armés de matraque et de chaînes pour briser une occupation d'usine. On est en 73. Un ancien de Framatome qui construit des centrales nucléaires racontent aussi comment les délégués du personnel CFDT (la CFDT de l'époque avait une culture de lutte et était de gauche) et CGT étaient harcelés salement par des fausses annonces, diffamations, montages avec leurs photos, par des membres du syndicat jaune liés au SAC.  

Benoît Collombat voit aussi la trace du SAC dans l'assassinat (et non le suicide) du ministre Robert Boulin le 29 octobre 1979, membre du RPR, gaulliste social, maire de Libourne, ancien résistant du réseau Navarre, adversaire politique à droite de Chirac et Peyrefitte, ce dernier membre du SAC, et son concurrent pour Matignon, lié à Chaban-Delmas. L'enquête saisie par le procureur Louis Bruno Charlet, "une barbouze judiciaire" selon un ancien flic, lié au SAC et aux services secrets, aurait été conduite de manière à éliminer tous les éléments contredisant la thèse officielle du suicide. Le procureur Charlet est mort ensuite lui aussi d'un accident de voiture. Il se serait endormi au volant...  La contre-enquête de Collombat, dont il a fait un livre autonome, est glaçante sur les complicités d'Etat, policières et judiciaires, de la dissimulation d'un assassinat. Robert Boulin a été retrouvé à genou, la tête dans un étang peu profond, mais il n'est pas mort dans cette position. Son visage portait des traces de coup que le maquillage post-mortem n'a pas réussi à dissimuler. L'assassinat est connu de plusieurs membres éminents de la droite, Chaban, Achile Peretti, le maire de Neuilly, Olivier Guichard, qui font tous bouche cousue par peur. Boulin, à qui a un proche de Focart a vendu un terrain dans le sud dans des conditions douteuses qui lui valent une campagne de presse à charge, connaît des choses sur les trafics de la Françafrique et de Focard, au service du clan Chirac: Elf, le Gabon, les malettes de billets entre Libreville et Paris, l'argent sale, les comptes en Suisse. Il peut servir la réélection de Giscard contre Chirac. Après l'assassinat, Achille Peretti, proche de Pasqua, qui a lancé la carrière de Sarkozy, essaie de faire taire la femme de Boulin, de l'acheter. Ses tentatives ont été entendues par le kiné de Boulin au domicile de Mme Boulin, et même enregistrées. Un journaliste de TF1, Jacques Collet, relance médiatiquement l'affaire Boulin en 1983 en évoquant l'hypothèse de l'assassinat - Colette Boulin lui confie l'enregistrement de la conversation avec Achile Perreti où celui-ci cherchait à faire chantage sur elle. Jacques Collet ne tarde pas à faire l'objet de pression de la part du clan chiraquien, lié à la Françafrique, et de menaces et tentatives d'intimidation. Il lâche l'affaire et part travailler comme correspondant en Jordanie. Le journaliste du Monde James Sarrazin est lui aussi menacé, suivi et intimidé alors qu'il enquête sur l'affaire Boulin. Bernard Fonfrède, assistant parlementaire de Gérard César, le député suppléant de Robert Boulin à Libourne, qui détruisit les archives de Boulin au ministère du travail avec des membres du SAC à la demande de Gérard César et témoigna sur les dossiers qu'il avait entrevus en 2003 au micro de France Inter et de Benoît Collombat fut victime d'une agression qui faillit le tuer et le plongea dans le coma suite à une intrusion chez lui. 

Pour écrire cette BD palpitante et terrible sur l'histoire secrète de la Ve République et de la droite, Benoît Collombat et Davodeau ont interrogé des policiers, des juges, des journalistes, des politiques, des syndicalistes, des militants de droite, d'extrême-droite et de gauches, des proches d'anciens responsables du SAC et des membres de la famille Boulin et de la famille Renaud, soit des deux victimes les plus connus de ces barbouzes du gaullisme.             

               

  

 

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

Jacques Foccart et Charles Pasqua, dirigeants du SAC, cet état profond de la droite gaulliste

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 06:24
"Le militaire: une histoire française". Un livre de réflexion de Claude Serfati à lire

Un sujet très important, et pourtant peut abordé......

Claude Serfati

Le militaire

Une histoire française

En France, l’armée joue un rôle essentiel depuis des siècles. Et bien que tous les États démocratiques contemporains trouvent leur origine et leur fonde­ment dans le monopole de la violence légitime, la Ve République a donné à l’institution militaire une place sans équivalent dans aucune autre démocratie et qui n’a cessé de se renforcer au cours des dernières décennies, quels que soient les partis au pouvoir.

Depuis 1991, les armées françaises ont mené sous des modalités diverses 111 opérations à l’extérieur de nos frontières, dont 25 pour la seule année 2015. L’activisme militaire serait-il une « passion fran­çaise », comme l’ont récemment suggéré les auteurs d’un rapport parlementaire ? Il est en tout cas évident que cet interventionnisme massif va bien au-delà des « guerres des présidents », que ses racines sont bien plus profondes et qu’il rend encore plus assourdissant le consensus par le silence qui submerge la société française.

Cet ouvrage souhaite fournir des éléments de réflexion à celles et ceux qui veulent comprendre les fondements du militarisme français et les raisons de son amplification au cours des dernières années. Il examine la place du militaire et de l’industrie de l’armement en France de l’époque de l’impérialisme à aujourd’hui, l’existence continuée de la Françafrique, et enfin le lien entre le regain militariste et le dispositif sécuritaire déployé sur le territoire depuis les attentats de 2015.

Claude Serfati

Claude Serfati est économiste, spécialiste de l’industrie et de l’innovation. Chercheur associé à l’Institut de Recherche économique et sociale et maître de conférence à l’Université Versailles-Saint-Quentin, il a notamment publié L’Industrie française de défense (2014) et La Mondialisation armée (2001).

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 12:08
La griffe du chien de Don Winslow: un polar politique sur les faux-semblants de la guerre américaine contre la drogue et les guerillas communistes en Amérique Centrale

Si vous avez quelques longues soirées d'hiver à occuper, courez chez votre libraire pour acheter ce très grand polar de Don Winslow qui parcourt 30 ans la guerre américaine contre la drogue en Amérique Centrale et ses faux-semblants.

Cette plongée très documentée, ultra-réaliste, et de grande ambition au coeur de la lutte de l'Etat américain contre les cartels mexicains est un chef d'oeuvre. Le livre de Don Winslow, où le cynisme froid de ces grands capitalistes que sont les organisateurs du trafic de guerre, intégrés dans les oligarchies latino-américaines, le dispute à l'extrême-violence, montre notamment comment le pouvoir américain et la CIA, du temps de Reagan et Bush notamment, à participer à l'organisation du commerce de la drogue pour financer la lutte armée des milices d'extrême-droite au service des trafiquants de drogue et des gros propriétaires terriens, contre les groupes de guérillas communistes au Nicaragua, au Chiapas, au Salvador, envoyant comme instructeurs des membres de la mafia américaine et des anciens du Vietnam reconvertis en Mercenaires, véritables tueurs n'hésitant pas à assassiner des travailleurs, paysans, syndicalistes, prêtres un peu trop rouges, comment en retour les groupes rebelles marxistes ont été obligés eux aussi d'utiliser le contrôle d'une partie du commerce de la drogue pour s'armer, les grossistes mexicains jouant alors double jeu.

Ce livre présente le Mexique en narco-Etat contrôlé par les Etats-Unis et les cartels de la drogue, où les pires criminels sont les plus grands financeurs des campagnes électorales.

Ce roman montre bien en quoi le capitalisme financier et la spéculation a en grande partie des origines criminelles et comment la violence endémique et perpétuelle en Amérique Latine, mais aussi au Proche et Moyen-Orient, procède de stratégies de prédation capitaliste et impérialiste.   

A inscrire au livre noir du Capitalisme et de la lutte anti-communiste américaine. 

On ne s'ennuie pas en lisant ce livre haletant aux personnages de roman noir bien plantés, mais on peut, en se collant à la noirceur du monde, en nourrir quelques cauchemars.

Un extrait significatif de la toile de fond politique du livre:

"Les zapatistes du Chiapas sont plus actifs que jamais, les rapports signalent que leurs rangs ont récemment grossi du fait de l'afflux de réfugiés au Guatemala voisin. Le potentiel existe donc pour une insurrection communiste qui risque de s'étendre à toute la région.

Un nouveau groupe d'insurgés de gauche, l'EPR, le Ejercito Popular Revolucionario, l'Armée Populaire de la révolution, a fait son apparition en juin dernier, lors d'un service funéraire à la mémoire des paysans de Guerrero tués par les milices d'extrême-droite. Il y a quelques semaines, l'EPR a lancé des attaques simultanées contre des postes de police à Guerrero, Tabasco, Puebla et même Mexico, tuant seize policiers et en blessant vingt-trois autres. Le Viêt-Cong a démarré plus petit que ça, songe Hobbs. A ses collègues des renseignements mexicains, il a offert son aide contre l'EPR, mais les mexicains, encore et toujours sensibles aux interférences néo-impérialistes des Yanquis, ont décliné.

Stupidement, car il suffit d'un coup d'oeil rapide sur la carte pour constater que l'insurrection communiste se propage vers le nord à partir du Chiapas, alimentée par le désastre économique après la crise du peso et les délocalisations causées par la mise en oeuvre de l'ALENA.

Le Mexique vacille au bord d'une révolution, et tout le monde le sait, sauf les Autruches des affaires étrangères... Non les Mexicains ne peuvent accepter l'aide militaire américaine que sous couvert de la guerre contre la drogue... Le syndrome du Vietnam empêche le Congrès d'allouer le moindre sou au financement de guerres déguisées contre les communistes, mais les députés accepteront sans rechigner d'ouvrir leurs coffres pour faire la guerre à la drogue...".

(p. 650-651, La Griffe du Chien - Don Winslow, Points).       

 

Don Winslow en 2015: James Ellroy, le maître du roman noir (LA Confidential, le Dalhia Noir, Brown's Requiem, Le Grand Nulle part, White Jazz) dit de ce livre qu'il s'agit du "plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Une vision grandiose de l'Enfer et de toutes les folies qui le bordent..."

Don Winslow en 2015: James Ellroy, le maître du roman noir (LA Confidential, le Dalhia Noir, Brown's Requiem, Le Grand Nulle part, White Jazz) dit de ce livre qu'il s'agit du "plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Une vision grandiose de l'Enfer et de toutes les folies qui le bordent..."

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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 05:28
Devant le phare du Minou, l'équipage de la BD : Kris, Patrick Gourlay, Bertrand Galic et Damien Cuvillie (Le Télégramme)

Devant le phare du Minou, l'équipage de la BD : Kris, Patrick Gourlay, Bertrand Galic et Damien Cuvillie (Le Télégramme)

À partir d'aujourd'hui, Le Télégramme publie « Nuit noire sur Brest ». Illustrée par Damien Cuvillier, co-écrite par Kris et Bertrand Galic, cette nouvelle bande dessinée à suivre tout l'été propose une plongée dans le Brest d'avant-guerre, sur fond d'espionnage et de guerre d'Espagne.

Dimanche 29 août 1937. Victime d'une avarie, un sous-marin républicain espagnol fait surface au milieu de la rade de Brest. Un commando franquiste va alors tenter de s'en emparer en affrontant des militants communistes et anarchistes brestois.

Inspirée de faits réels, cette histoire a, depuis longtemps, été oubliée des Brestois. En 2013, lorsque le scénariste Christophe Goret, dit Kris, découvre « Nuit franquiste sur Brest », ouvrage de Patrick Gourlay publié chez Coop Breizh, il est « effaré » de ne jamais en avoir entendu parler ». Ce passionné d'histoire se penche alors sur le sujet et voit, là, une belle occasion de rendre hommage au Brest d'avant-guerre.

La liberté de la fiction

Son acolyte, Bertrand Galic, est, comme lui, immédiatement séduit par ce récit historique aux personnages clefs « très forts ». Car entre barbouzes et espions, les protagonistes ont parfaitement su garder leurs secrets, même 80 ans après les faits. « On ne sait, à peu près, rien d'eux », précise Bertrand Galic.

Pour construire leur récit, les auteurs ont dû adapter la réalité historique, comme le personnage X10, une « taupe » infiltrée chez les barbouzes. « Personne n'a jamais su d'où venaient les fuites », ajoute Kris, qui a enquêté dans les archives locales et nationales, ainsi que dans la presse de l'époque.

Fidèles à 90 % de l'histoire originale, les auteurs ont pourtant dû s'approprier les personnages, tout comme le dessinateur Damien Cuvillier, décidé à « ne pas être prisonnier des êtres vivants mais à les faire devenir des créatures de papier ». Une liberté qui permet un clin d'oeil à notre confrère Steven Le Roy, sous les traits de Stanislas Le Roy, journaliste à la Dépêche de Brest.

À plusieurs reprises, l'illustrateur Picard a fait le déplacement dans la cité du Ponant afin de s'imprégner de l'atmosphère de la ville : sur le port ou au cours Dajot mais aussi à bord d'un sous-marin nucléaire. Une visite après laquelle le dessinateur doit repenser son dessin, « avec des cadrages plus étroits et des focales plus courtes », afin de mieux rendre l'idée d'exiguïté ». Le trio s'est également lancé sur les traces du Brest disparu, dans des lieux comme l'Hermitage, fameux dancing de la rue Colbert. Une nouvelle épreuve pour l'illustrateur, qui n'a pas pu travailler à partir de photos, trop rares, mais grâce à une maquette réalisée par l'ancien propriétaire : « Même si la boîte de nuit actuelle, le Stendhal, ne ressemble plus du tout à ce que l'on met en scène, c'était intéressant de prendre la température des lieux, se souvient Damien Cuvillier. Cela permet de rendre le climat, de raconter une époque ».

Un « James Bond anarchiste »

En vue de développer certains points qu'ils n'ont pas pu aborder dans la BD, Kris et Bertrand Galic ont invité celui qui est à l'origine de tout, Patrick Gourlay, à réaliser un dossier à la fin de l'album.

Les coauteurs se retrouveront bientôt pour un nouvel album, « Sept athlètes », dans lequel il sera à nouveau question de la guerre d'Espagne. Les deux camarades espèrent pouvoir continuer de collaborer sur au moins un album par an, en fonction de leurs agendas respectifs. « L'idée, c'est d'avoir notre barque historique, politique et sociale », résume Kris, qui imagine déjà réutiliser le personnage de X10 afin de travailler sur l'espionnage politique : « Il pourrait nous servir à raconter beaucoup de choses. Un type comme lui aurait pu participer à tous les coups tordus des années 20 et 30 en Europe ». Une sorte de « James Bond anarchiste » qui servirait « une cause plutôt que les services secrets de sa majesté »...

Sortie le 15 septembre chez Futuropolis. Illustrations de Damien Cuvillier. Adaptation et dialogues de Bertrand Galic et Kris.


© Le Télégrammehttp://www.letelegramme.fr/bretagne/bd-la-guerre-d-espagne-s-invite-a-brest-30-06-2016-11128861.php#hUpMQ8m0aWeQhW5m.99

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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 06:57

 

 

Voici venu le temps de La contre-offensive, pour reprendre la main politique, idéologique et culturelle face à l’extrême droite et, parce que l’un ne va sans l’autre, face à toutes les forces néoconservatrices, aux tenants de l’ordre établi. Ce livre propose une démarche et des arguments pour faire reculer, ici et maintenant, le Front national de Marine Le Pen, son projet et son influence idéologique sur la société française, comme sa capacité, avec le Rassemblement bleu marine, à recomposer la droite à son profit afin de parvenir au pouvoir.

Une contre-offensive donc, pour retisser les liens de solidarité entre tous les dominés, pour refonder notre pacte républicain et laïc en repensant les formes du pouvoir et c’est sans doute le plus important, pour élaborer à des millions d’intelligences, le projet d’une nouvelle société d’émancipation humaine.

Alain Hayot, universitaire, est docteur en sociologie et anthropologie. Membre de la direction du PCF dont il est le délégué national à la culture. Conseiller régional PACA, il a été un acteur important du combat victorieux contre le couple Mégret à Vitrolles.

Élu maire-adjoint en 2002, il a contribué à y rétablir la démocratie.

www.editions-arcane17.net - 9 - sortie nationale : jeudi 13 février 2014.

Contact : Gérald Briant - 06 74 45 15 97 - gerald.briant@gmail.com

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 09:48

http://www.humanite.fr/sites/default/files/imagecache/une_article_vertical/le_modele_allemand_une_imposture.jpg

 

Samedi 25 janvier, l'équipe d' »On n'arrête pas l'éco », sur France Inter, partageait ses coups de cœurs. Le modèle allemand, une imposture, de Bruno Odent, en faisait partie. Chef de la rubrique Monde à l’Humanité et germaniste, son ouvrage est un travail pédagogique utile pour tous ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de réorienter l’Union européenne.

La critique de Jean-Paul Piérot sur le livre

Qui a oublié l’argument répété ad nauseam sur les plateaux de télévision, lors des débats de la campagne de l’élection présidentielle française de 2012 ? « En Allemagne… » Berlin était devenu la nouvelle Rome de l’empire eurolibéral, avec à sa tête Angela Merkel « über alles ». Nicolas Sarkozy a usé et abusé de sa proximité affichée avec la chancelière, sans pour autant bouder son prédécesseur, le social-démocrate Gerhard Schröder, le père des réformes libérales du début des années 2000. Mais plus récemment, à Leipzig, lors de la cérémonie du 150e anniversaire de la social-démocratie allemande, François Hollande a rendu un hommage appuyé aux réformes « courageuses » de l’ancien chancelier connu sous le sobriquet de « camarade des patrons ».

Rétablir la vérité sur le « modèle » allemand s’imposait, alors que la prégnance de Berlin pèse sur le cours de la politique de l’Union européenne – le peuple grec en vit l’amère expérience – et que notre voisin oriental est à son tour dans une campagne électorale, avec le renouvellement du Bundestag, le 22 septembre prochain. Le livre de Bruno Odent répond efficacement à cette attente. L’auteur, qui dirige le service international de l’Humanité, par ailleurs germaniste, connaît bien la société allemande. Il réalise là un travail pédagogique utile au débat politique, qui s’adresse à celles et ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de réorienter l’Union européenne.

On ne peut comprendre les débats qui agitent l’Allemagne d’aujourd’hui sans revenir sur les singularités de son histoire économique et sociale depuis l’avènement du premier Reich allemand, en 1870. Paradoxalement, c’est Bismarck, l’homme fort de la Prusse puis premier chancelier du Reich, qui introduit des lois sociales jusqu’alors inexistantes pour s’opposer à la montée en puissance d’un mouvement ouvrier influencé par les idées de Marx. Cette sorte de compromis visant à garantir la paix sociale en intégrant le mouvement ouvrier se prolongera, après 1945, en Allemagne occidentale, avec la cogestion (Mitbestimmung) et une plus grande indépendance des industries vis-à-vis des marchés boursiers. Le capitalisme rhénan a obtenu d’incontestables succès – chômage faible, salaires les plus élevés d’Europe, ouvriers bien formés…

Le livre rappelle les conditions de la réunification. « C’est la première fois qu’un pays développé et tout ce qui en constitue les structures sont aussi rapidement détruits pour être remplacés quasiment du jour au lendemain par le système de l’État voisin », résume Bruno Odent. Un chiffre illustre l’ampleur du gâchis provoqué par cette annexion opérée par la force du Deutsche Mark : le nombre d’emplois industriels sur le territoire de l’ex-RDA chute de 2 millions en 1991 à 762 000 en 1993. La réunification va coûter très cher : plus de 2 000 milliards d’euros de transferts sociaux jusqu’à aujourd’hui. Lourde addition pour les salariés et retraités allemands et pour les Européens.

Le modèle rhénan sera vigoureusement attaqué par le gouvernement de Helmut Kohl puis, plus systématiquement encore, par Gerhard Schröder, chancelier social-démocrate élu en 1998 après avoir fait campagne sur le slogan du « nouveau centre ». L’ère Schröder sera marquée par une série de lois – les lois Hartz –, véritable arsenal destiné aux démontages sociaux. La plus tristement célèbre, dite « Hartz IV », réduit à un an la durée des indemnités de chômage et instaure les « jobs à 1 euro ». L’auteur dresse le bilan de la décennie Schröder-Merkel, marquée par l’extension de la pauvreté, la paupérisation des seniors, un affaiblissement marqué de la cohésion sociale, une crise démographique qui va crescendo.

L’ouvrage se conclut par une réflexion sur l’avenir d’une construction européenne mise en danger par les pressions exercées par Berlin, rattrapé par la crise, pour imposer son propre modèle. Pourtant, note l’auteur, « le besoin de construction européenne est plus fort encore aujourd’hui qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale », et de citer « les défis sociaux, la protection de l’environnement, le climat, les partages scientifiques et techniques ». Une invitation à débattre et à réfléchir aux moyens d’empêcher les eurolibéraux, et pas seulement à Berlin, de conduire l’Europe dans le mur.

 

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 06:46

Médiapart - Martine Orange

Un contrat léonin souscrit au détriment des intérêts de l’État, des soupçons de favoritisme et de corruption, une taxe qui ne répond pas aux objectifs de fiscalité écologique... La mise en place de l’écotaxe en France tourne au scandale d’État.

Qui a signé le contrat de l’écotaxe ? Au lendemain de l’annonce de la suspension de la taxe sur les transports de poids lourds annoncés par Jean-Marc Ayrault, la pression politique monte au fur et à mesure que le gouvernement révèle les termes du contrat de partenariat public-privé dans lequel il se retrouve piégé.

L’État devrait verser 800 millions d’euros de dédit à la société privée Ecomouv, chargée de la mise en place de cette taxe, si jamais il revenait sur sa décision de l’implanter dans les conditions arrêtées par le contrat.

800 millions d’euros ! La somme a sidéré l’ensemble des Français. « Il n’y a pas un scandale de l’écotaxe, il y a un scandale Ecomouv », a dénoncé Joël Giraud, député radical de gauche lors de la séance des questions d’actualité. Le sénateur PS François Rebsamen demande une commission d’enquête parlementaire pour mettre au clair les conditions d'attribution de ce partenariat public-privé. Il avoue avoir des « doutes sur la création de cette société censée collecter l’écotaxe ».

Jusqu’alors déterminée à utiliser sur tous les tons politiques le thème du ras-le-bol fiscal, prête à dauber sur le énième recul du gouvernement, la droite se tient silencieuse. C’est elle qui a imaginé, porté, choisi les modalités de la mise en œuvre de l’écotaxe, accepté les termes de la société Ecomouv. Même si le contrat a été officiellement signé le 20 octobre 2011 par le directeur des infrastructures, Dominique Bursaux, la signature a été précédée d’un accord écrit de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’environnement, Valérie Pécresse, ministre du budget, François Baroin, ministre de l’économie et des finances.

Mais, brusquement, les uns et les autres se dégagent de toute responsabilité. Tout semble s’être passé ailleurs, sans eux. « Nathalie Kosciusko-Morizet a bien signé. Mais elle ne s’en est pas occupée. Tout était déjà bouclé », assure sa porte-parole, éludant la question de savoir si elle aurait pu remettre en cause le projet. « Moi, je n’ai rien signé. Le seul texte que j’ai approuvé est le décret pour l’application de l’écotaxe, le 6 mai 2012 (le jour même du second tour de l’élection présidentielle - ndlr) », semble presque se féliciter Thierry Mariani, alors ministre des transports et normalement chargé de la gestion du dossier. Lui aussi dit qu’il n’avait aucun pouvoir de modifier les choses, « tout avait été arrêté avant ».

Tous les regards se tournent vers Jean-Louis Borloo, qui a occupé auparavant le poste de ministre de l’environnement. C’est lui qui a lancé l’écotaxe, seul résultat tangible du Grenelle de l’environnement. Très bavard au lendemain de la révolte bretonne, critiquant la mauvaise gestion gouvernementale, l’ancien ministre de l’environnement se tait désormais. Il n’a pas retourné nos appels. Quant à Dominique Bussereau, ministre des transports qui a supervisé lui aussi le lancement du projet, il a disparu des écrans radars.

Le jeu de défausse des responsables de droite traduit leur inquiétude. Les uns et les autres flairent le danger. Tout est en place pour un scandale d’État. Car il n’y a pas que les 800 millions d’euros de dédit qui sont hors norme. Des choix du contrat aux conditions d’implantation en passant par la sélection de la société, tout a été fait dans des conditions extravagantes, au détriment de l’État. Sous couvert d’écologie, le gouvernement de Nicolas Sarkozy et l’administration ont accepté des mesures exorbitantes du droit commun, allant jusqu’à revenir sur le principe républicain que seul l’État perçoit l’impôt. Chronique d’un naufrage.

Dans l’opacité du PPP

Cela n’a jamais fait l’objet d’un débat. D’emblée, il était évident pour Jean-Louis Borloo que la mise en place de l’écotaxe se ferait dans le cadre d’un partenariat public-privé. « Il y a un consensus dans la haute fonction publique sur ces contrats. Elle ne jure que par eux, avec toujours les mêmes arguments. D’abord, le privé est toujours mieux et sait toujours mieux faire. Et maintenant, l’État est ruiné. Il ne peut plus s’endetter pour mener les projets par lui-même. Désormais, tout passe par les PPP. Cela a coûté dix fois plus cher, comme l’a démontré la Cour des comptes, engagé la Nation et les finances publiques pour des décennies, et on continue. Depuis dix ans, on est ainsi en train de découper tranquillement tous les biens publics pour permettre à des privés de se constituer des rentes à vie », explique un ancien trésorier payeur général.

Dans le cadre de l’écotaxe, un autre argument est ajouté : celui de la technicité. Il faut implanter des portiques de détection, diffuser des équipements embarqués à bord des camions pour permettre de les identifier, gérer les données, percevoir la taxe. Tout cela demande des équipements, des hommes, des logiciels, des traitements de données. Qui mieux que le privé peut gérer une telle complexité s’interroge le ministre de l’écologie, qui pas un instant n’imagine faire appel à des prestataires de services au nom de l’État. Toute la charge doit être déléguée au privé.

Il y a bien un problème, malgré tout. C’est la perception de l’impôt. Depuis la Révolution, l’impôt ne peut être perçu que par l’État. Mais si le privé n’est pas assuré de mettre la main sur les recettes, jamais il n’acceptera de participer au projet. Qu’à cela ne tienne, on habillera le procédé d’un nouveau terme en novlangue : on parlera « d’externalisation de la collecte de l’impôt ». Une grande première qui sera confirmée dans les articles 269 à 283 quater du Code des douanes. Jamais l’État n’a confié au privé la perception des impôts. « C’est le grand retour des fermiers généraux », dénonce Élie Lambert, responsable de Solidaires douanes, qui redoute le précédent.

Très tôt, le syndicat s’est élevé contre les conditions obscures et léonines de ce partenariat public-privé en décortiquant avec précision tous les enjeux de ce contrat, mais sans rencontrer jusqu’à maintenant beaucoup d’audience (lire ici son analyse). « Non seulement, ce contrat tord tous les principes républicains. Mais il le fait dans des conditions désastreuses pour l’État. En exigeant 240 millions d’euros par an pour une recette estimée à 1,2 milliard d’euros, le privé a un taux de recouvrement de plus de 20 %, alors que le coût de la collecte par les services de l’État, estimé par l’OCDE, est d’à peine 1 %, un des meilleurs du monde », poursuit-il.

Soupçons de corruption

Dès le 31 mars 2009, Jean-Louis Borloo lance donc un appel d’offres pour la mise en place d’un télépéage sur l’écotaxe, dans le cadre d’un partenariat public-privé. Mais il le fait dans le cadre d’une procédure spéciale, uniquement possible pour les PPP : le dialogue compétitif. Cette procédure, dénoncée par des parlementaires dès la première loi sur les PPP en 2004, permet tous les détournements de la loi. L’État et les parties privées ne sont plus tenus par rien, ni par le code des marchés publics, ni par la loi Sapin. Les offres peuvent évoluer au gré des discussions. Une solution proposée par un candidat peut être reprise par l’autre. Officiellement, cela permet à l’État de garder la main sur toute la procédure et prendre les meilleures idées partout. Dans les faits, cela peut donner lieu à tous les tours de passe-passe.

Vinci, premier groupe de BTP et premier concessionnaire autoroutier en France, qui était très attendu, choisit de ne pas répondre à l’appel d’offres « jugé trop compliqué » selon un de ses dirigeants. Trois candidatures demeurent : celle du groupe italien autoroutier, Autostrade, au départ tout seul ; celle de Sanef, deuxième groupe autoroutier français contrôlé par l’espagnol Abertis, accompagné par Atos et Siemens ; enfin un troisième consortium est emmené par Orange. Les enjeux sont si importants qu’ils vont donner lieu à une bataille féroce.

 

Soupçons de corruption

 

Le 13 janvier 2011, Pierre Chassigneux, préfet, ancien responsable des renseignements généraux, ancien directeur de cabinet de François Mitterrand, devenu président de Sanef, écrit à Jean-Paul Faugère, directeur de cabinet du premier ministre François Fillon. Il est inquiet. Par de multiples bruits de couloirs, si fréquents dans l’administration, la même information lui revient : la proposition de Sanef qui, jusqu’alors semblait en tête, est en train d’être distancée par celle d’Autostrade. Celui-ci fait maintenant figure de favori.

Dans sa lettre, Pierre Chassigneux met en garde le directeur de cabinet sur la candidature d’Autostrade, qui n’a aucune référence en matière de télépéage à la différence de Sanef. Il le prévient aussi qu’au vu d’un certain nombre de distorsion dans l’appel d’offres, son consortium n’hésitera pas à porter le dossier devant le tribunal administratif. Son courrier est explicite : « Ajouté au risque politique évident que présente déjà l’instauration d’une taxe poids lourds, celui d’un cafouillage de mise en place dû à l’incapacité de l’opérateur choisi, additionné d’un contentieux (…)  dont le résultat ne fait aucun doute, me paraît présenter une forte accumulation de facteurs négatifs. » Il ajoute : « Le groupe est tout à fait prêt à s’incliner devant une offre concurrente jugée meilleure, à condition que les règles de fair-play et de saine concurrence soient respectées, ce qui n’est hélas ici manifestement pas le cas. »

Car le consortium emmené par Sanef a noté tous les changements intervenus depuis le dépôt des candidatures à l’appel d’offres. Le groupe italien qui était tout seul au départ s’est « francisé » en s’adjoignant le concours de la SNCF, Thalès, SFR et Steria comme partenaires très minoritaires (Autostrade détient 70 % du consortium). De plus, l’État a introduit des critères très imprécis pour évaluer les offres, comme celui de la crédibilité. Il a  aussi changé les critères du coût global de l’offre. Enfin, le consultant extérieur, Rapp Trans, chargé d’aider l’État à évaluer les candidatures, est aussi conseiller d’Autostrade dans de nombreux projets. Cela fait beaucoup de transgressions par rapport aux règles usuelles.

Mais il y a un autre fait qui alarme Pierre Chassigneux. Des rumeurs de corruption circulent autour de ce contrat. Sanef se serait vu conseiller d’appeler un grand cabinet d’avocats, rencontré dans de nombreuses autres affaires, s’il voulait l’emporter. L’ancien directeur des RG décide alors, comme cela a déjà été raconté par Charlie Hebdo et Le Point, de faire un signalement auprès du service central de prévention de la corruption.

Tous ces faits ne semblent pas retenir les pouvoirs publics. Le 14 janvier 2011, le classement des appels d’offres, signé par Nathalie Kosciusko-Morizet, est publié : Autostrade, comme l’a annoncé la rumeur, est en tête. Sans attendre les deux mois de réflexion accordés par les textes, la ministre de l’écologie choisit de retenir tout de suite l’offre du candidat italien.

Furieux, le consortium emmené par Sanef  dépose une requête en référé devant le tribunal administratif de Cergy-Pontoise pour contester l’appel d’offres. Il reprend tous les griefs qu’il a déjà relevés pour souligner la distorsion de concurrence. Une semaine après, le tribunal administratif lui donne raison sur de nombreux points, notamment le changement de la candidature d’Autostrade avec l’arrivée de la SNCF, le caractère discrétionnaire des critères, le conflit d’intérêts avec le conseil de l’État, Rapp Trans, et casse l’appel d’offres.

Dans ses attendus, le tribunal administratif souligne notamment un point intéressant, celui du prix : « L’État ne paierait pas le prix stipulé dans l’offre du candidat mais un prix qui se formerait dans des conditions qu’il ne maîtrise pas et qu’un candidat peut, le cas échéant, manipuler ; que le critère du coût global a été privé de signification par le pouvoir adjudicateur en introduisant la modification tendant à ne plus rendre comme objectif obligatoire le pourcentage d’abonnés ; qu’ainsi des soumissionnaires tels qu’Alvia (nom du consortium dirigé par Sanef) ont été défavorisés », écrivent les juges.

Sans attendre, Thierry Mariani, ministre des transports, fait appel de la décision du tribunal administratif auprès du conseil d’État, au nom du gouvernement. Le 24 juin 2011, le conseil d’État casse le jugement du tribunal administratif, déclare l’appel d’offres valable et confirme la candidature retenue d’Autostrade. Ce jour-là, selon des témoins, Jean-Paul Faugère, ancien magistrat au conseil d’État, serait venu exceptionnellement assister à la délibération.

Affaire d'Etat

Mais tout ce remue-ménage a laissé des traces. Au ministère des transports et de l’équipement comme dans les milieux du bâtiment, on n’a guère apprécié les initiatives de Pierre Chassigneux. D’autant qu’après avoir saisi la direction de la prévention de la corruption, il a aussi signalé le dossier à la brigade de la délinquance économique. Dans le monde discret du BTP, ce sont des choses qui ne se font pas. Et on le lui fait savoir. « On a fait pression sur moi pour que j’arrête. Certains sont venus me voir en me disant de tout stopper, sinon (dixit) "des gens risquaient d’aller en prison" », raconte Pierre Chassigneux aujourd’hui. Un de ses amis préfets, proche du pouvoir, lui confirmera en juillet 2011 : « C’est une affaire d’État. »

Les représailles ne tarderont pas à son encontre. Dès le printemps, le milieu du BTP décide de le rayer de la présidence de l’association des autoroutes de France qui lui était destinée. Plus tard, profitant de ce que Pierre Chassigneux est atteint par la limite d’âge, l’actionnaire principal de Sanef, l’espagnol Abertis, qui a aussi des liens étroits avec l’italien Autostrade – ils voulaient fusionner en 2007, mais la direction de la concurrence européenne s’y est opposée –, optera pour un candidat nettement moins turbulent pour le remplacer : il nommera Alain Minc.

Lorsqu’il était président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, Jérôme Cahuzac s’était intéressé aux conditions d’obtention du contrat de partenariat public-privé et avait auditionné Pierre Chassigneux. Il y fera référence lors d’un débat à l’Assemblée sur l’écotaxe le 17 juillet 2012  : « La régularité des procédures qui ont suivi l’adoption de la loi a été contestée devant les juridictions administratives. En première instance, l’appel d’offres qui avait attribué le marché à une entreprise italienne aux dépens d’une entreprise française, la société des autoroutes du Nord et de l’Est de la France, a été annulé. Le Conseil d’État a rétabli en appel la décision. Il ne m’appartient pas de juger les raisons pour lesquelles la Haute assemblée a désavoué la première instance, mais ceux qui s’intéressent à ce sujet seraient sans doute intrigués par certaines des modalités qui ont présidé à cette conclusion », déclare-t-il alors. 

Le ministère du budget, cependant, ne semble jamais s’être vraiment penché sur le sujet. Lorsque Pierre Chassigneux s’est enquis des suites données au dossier, un conseiller lui a répondu que c’était désormais dans les mains de la justice.

En juin 2011, le dossier a été transmis au parquet de Nanterre, territorialement compétent. À l’époque, ce parquet est dirigé par le juge Philippe Courroye. Depuis, il n’y a plus aucune nouvelle sur le sujet.

 

Un contrat en or

Au fur et à mesure des discussions avec l’État, le contrat de partenariat public-privé a beaucoup évolué par rapport à ce qui était envisagé au moment de l’appel d’offres. De dix ans au départ, celui-ci est passé à treize ans et trois mois. Comment ? Pourquoi ? Rien n’a été dit à ce sujet. Est-ce que cela seul ne remet pas en cause le contrat ?

Mais ce changement est tout sauf anodin : au lieu de 2,4 milliards, ce sont 3,2 milliards d’euros qui sont promis à la société Ecomouv, société formée par le consortium dirigé par Autostrade. Jamais l’État n’a signé un PPP aussi ruineux. À titre d’exemple, le contrat de PPP pour la cité judiciaire de Paris, fortement contesté lui aussi, prévoit une rétribution de 3 milliards d’euros pour Bouygues qui a gagné l’adjudication. Mais c’est sur une période de trente ans.

« Vous ne pouvez pas comparer la construction d’un bâtiment à un marché d’équipements où il faut des investissements, des remises à niveau, du personnel », objecte Thierry Mariani. Parlons-en justement des équipements, des investissements. Sous prétexte qu’il s’agit d’un contrat privé, peu de détails sont donnés. La société Ecomouv a pour mission d’assurer la surveillance de quelque 15 000 kilomètres de routes nationales. Elle affirme avoir investi 600 millions pour l’installation des portiques de télépéage, les boîtiers de géolocalisation, les logiciels. Un terrain a été acheté à Metz auprès du ministère de la défense pour installer des centres d’appels.

Mais la société va aussi bénéficier de l’aide des douaniers, comme le confirme Élie Lambert de Solidaires douanes : « Nous sommes dans une complète confusion des genres. D’un côté, cette société va percevoir l’impôt, aura le droit de mettre des amendes, ce qui est aussi du jamais vu dans l’histoire de la République. Mais de l’autre, les services de Douanes vont être requis pour poursuivre et arrêter les contrevenants. C’est-à-dire que la tâche la plus coûteuse et la plus difficile est mise à la charge du public, pour des intérêts privés. » 

Côté recettes, l’État s’est engagé à verser 20 millions par mois à la société à partir du 1er janvier 2014, quelle que soit la date de départ de l’écotaxe. « Il faut bien commencer à rembourser les investissements et les frais financiers », a expliqué Michel Cornil, vice-président du groupement au Figaro. Ecomouv n’a pas retourné nos appels.

On comprend que la société soit impatiente de réaliser très vite des rentrées d’argent. Car tout son montage financier repose sur une lévitation : une pincée de capital et une montagne de dettes. Créée le 21 octobre 2011, juste après la signature définitive du contrat, la société dominée par Autostrade – ils ont sept représentants sur dix – a constitué un capital de 30 millions d’euros. Pour un projet évalué autour de 800 millions d’euros, c’est peu. Il est étonnant que cet aspect n’ait pas attiré l’attention de l’État. Comment confier un tel projet à une société si peu solide même si elle a des actionnaires puissants derrière elle ? Que se passe-t-il si tout dérape ? Qui intervient ? On craint de connaître la réponse.

Dès la première année, compte tenu des pertes liées aux investissements de départ, elle n’avait plus que 9 millions de capital. Depuis, à notre connaissance, aucune augmentation de capital n’a été réalisée. En face, il n’y a que des dettes. Au 31 décembre 2012, la société avait déjà un endettement de 300 millions d’euros. Selon ses déclarations, celui-ci s’élève à 485 millions d’euros aujourd’hui.

L’effet de levier est donc gigantesque. Le financement est apporté par un consortium de banques emmené par le Crédit agricole, les banques italiennes Unicredit et Mediobanca, la Deutsche Bank, le Crédit lyonnais et la Caisse des dépôts. Le taux moyen est de 7,01 %. L’État, lui, emprunte à 2,7 %.

Goldman Sachs en percepteur ?

Le montage est conçu de telle sorte que la société qui va dégager une rentabilité hors norme – sur la base des versements prévus, les investissements seront remboursés en moins de trois ans – ne fera jamais de bénéfices. Enfin, officiellement. Ce qui lui permettra de ne jamais payer d’impôts. Un comble pour celui qui se veut percepteur au nom de l’État.

Un alinéa prévoit que Autostrade est libre de revendre toutes ses actions après deux ans de fonctionnement, après en avoir informé l’État qui n’a rien à dire sur le changement de contrôle, selon les statuts de la société. Là encore, pourquoi l’État a-t-il consenti une telle libéralité ? Compte tenu du dispositif, il n’est pas impossible que dans les prochaines années, Ecomouv repasse, avec fortes plus-values à la clé pour ses anciens propriétaires, dans d’autres mains attirées par cette rente perpétuelle. Un Goldman Sachs par exemple, qui prendrait ainsi un contrôle direct sur les impôts des Français. 

Curieusement, à entendre la société Ecomouv, elle n’a que des droits vis-à-vis de l’État. Il lui doit 800 millions de dédit si le contrat est cassé, 20 millions d’euros au 1er janvier 2014, même si l’écotaxe est retardée. Mais il n’est jamais évoqué ses propres engagements. Dans tout contrat, il est normalement prévu des dates de mise en exécution, des pénalités de retard ou si les recettes ne sont pas à la hauteur espérée, faute d’une mise en place satisfaisante. Dans celui d’Ecomouv, il n’en est jamais question.

Les retards pourtant sont nombreux. L’écotaxe devait être mise en place en avril 2013 en Alsace et en juillet 2013 dans toute la France. Cela n’a pas été possible. Ecomouv n’était pas prêt. Le système technique était toujours défaillant. Comment se fait-il que l’État n’invoque pas des pénalités de retard, des amendes pour manque à gagner des recettes, voire n’ait pas envisagé la mise en œuvre d'une clause de déchéance ? Faut-il croire que le contrat a été rédigé de telle sorte que l’État soit dépourvu de toute arme ? Dans ce cas, qui a accepté de telles clauses ?

Fin octobre, le système de télépéage n’a toujours pas reçu l’attestation de validation par l’administration. Cette attestation est espérée en novembre. De même, il était prévu afin que le système de perception fonctionne bien que 800 000 abonnements de télépéage soient souscrits au moment du lancement. Fin octobre, les abonnements ne dépassaient les 100 000. « La suspension de l’écotaxe décidée par Jean-Marc Ayrault est une vraie bénédiction pour Ecomouv. Car il n’est pas prêt pour entrer en service au 1er janvier. Cela lui permet de cacher ses défaillances », dit un connaisseur du dossier.

Une taxe qui n’a plus d’écologique que le nom

Il existe tant de problèmes autour de ce contrat de PPP que cela semble impossible qu’il demeure en l’état. Mais le pire est que l’écotaxe, telle qu’elle a été conçue, ne répond en rien aux objectifs d’une véritable fiscalité écologique souhaitée officiellement par l’État.

Lorsque Jean-Louis Borloo présente son projet d’écotaxe à l’Assemblée, le 17 juin 2009, le texte est adopté à une quasi-unanimité. À droite comme à gauche, chacun se félicite de cette avancée écologique. Chacun alors semble avoir compris qu’une nouvelle fiscalité écologique est en train de se mettre en place sur la base du pollueur-payeur, et que les recettes vont servir au développement des transports durables. Erreur !  Car le ministère des finances veille. L’écotaxe pour lui, ce sont des recettes nouvelles pour remplacer les 2 milliards d’euros évaporés à la suite de la perte des autoroutes, bradées au privé. Un moyen aussi de récupérer en partie la TVA sociale que le gouvernement n’a pas réussi à mettre en place.

« Quand l’Allemagne a instauré une taxe sur les transports routiers, les élus alsaciens ont vu tous les camions passer chez eux. Ils ont alors demandé l’instauration d’une taxe pour freiner les nuisances et compenser les dégâts. L’idée a soulevé l’enthousiasme. Taxer les poids lourds était une idée de financement qui circulait depuis 2000. Alors qu’il y avait des autoroutes payantes, les routes nationales restaient gratuites. Pour les camions, c’était un moyen d’échapper aux taxes. Dans l’esprit de Bercy, cette taxe devait être récupérée par les camionneurs et payée par les consommateurs. Ensuite, on habillait tout cela de vert », raconte un ancien membre de cabinet ministériel à Bercy. C’est bien cela qui s’est passé : on habillait de vert sur les routes gratuites jusqu’alors.

Lorsque le Conseil d’État approuve le 27 juillet 2011 le schéma futur de taxation du réseau routier soumis à l’écotaxe, il y a une première surprise : les autoroutes, principaux points de transit de tous les transports internationaux, n’y figurent pas. Motif avancé par les intéressés : les camions paieraient déjà la taxe au travers des péages. Dans les faits, ils ne paient rien du tout. Les sociétés privatisées d’autoroutes reversent juste une redevance d’utilisation du domaine public. Alors que la Cour des comptes dénonce l’opacité des tarifs et l’enrichissement sans cause des sociétés d’autoroutes, la redevance n’a jamais été réévaluée depuis leur privatisation : elle est de 200 millions d’euros par an pour 7,6 milliards de recettes en 2011. Le gouvernement vient de l’augmenter de 50 % pour la porter à 300 millions d’euros.

« Ne pas inclure les autoroutes, c’est donner une super-prime au privé. Tout est fait pour créer un effet d’aubaine et ramener du trafic sur les autoroutes privées, au détriment de l’État et des principes écologiques », dénonce Élie Lambert.

Mais il n’y a pas que cela qui choque dans le schéma retenu. La Bretagne, qui n’a aucune autoroute payante, se voit imposer une taxation sur l’essentiel de son réseau routier. Comme le relevait un excellent billet de blog sur le sujet, l’Aveyron, grand lieu de passage de camions s’il en est, se voit taxé en plusieurs endroits. En revanche, a pointé le député Joël Giraud, toutes les routes nationales empruntées par les camions entre la France et l’Italie, et qui sont un cauchemar pour certains villages, n’ont aucun portique de taxation. « Nous sommes dans un scandale absolu. Cette taxe qui devait servir à limiter les transports internationaux, réduire les nuisances, a été conçue et détournée de telle sorte qu’elle va en fait être payée par les seuls transporteurs locaux, tandis qu'une partie des transports internationaux en seront exemptés. Une fois de plus, le monde politique et le monde administratif tuent le pays réel », accuse Jean-Jacques Goasdoue, conseiller logistique.

La fureur des clients et des transporteurs est d’autant plus grande qu’ils se sentent totalement piégés. Dans cette période de crise, alors que la pression des clients et en particulier de la grande distribution est très forte, ils ne peuvent pas répercuter la taxe qui varie entre 3,7 % et 4,4 % en moyenne, quelle que soit la valeur de la marchandise transportée, et qui va venir s’ajouter au prix de transport. Autant dire que pour nombre d’agriculteurs et de transporteurs, c’est leur marge qui risque de disparaître dans cette taxe.

Le pire est qu’ils n’ont aucun choix. Depuis l’annonce de l’écotaxe en 2009, rien n’a été fait pour développer des transports alternatifs, mettre en place des solutions de ferroutage, de transport multi-modal. La faillite de la SNCF en ce domaine est pointée du doigt. « Nous sommes en matière de transport ferroviaire dans une situation pire qu’en 2007. Alors que le fret en Allemagne ne cesse de se développer, chez nous il régresse à vue d’œil », accuse Jean-Jacques Goasdoue. « En 2008, il y avait eu un accord entre Sarkorzy et Pepy (président de la SNCF). Le gouvernement aidait la Sncf à conforter son pôle marchandise, en regroupant le fret et les transports routiers sous l’enseigne Geodis. Geodis a été confié à Pierre Blayau. Ce président qui a déjà ruiné Moulinex dans le passé est en train de ruiner Geodis. Sous sa présidence, le fret n’a cessé de régresser. Il a supprimé le transport wagon par wagon, fermé certaines gares de triage. Il a été incapable de mettre en place une offre sur les grandes lignes, d’aider au développement du transport multi-modal », poursuit-il. 

Aucun changement ne se dessine. Les 750 millions d’euros de recettes que l’État est censé percevoir par le biais de l’écotaxe doivent normalement servir à l’amélioration des infrastructures de transport. C’est l’agence de financement des infrastructures de transports qui a la responsabilité de gérer cet argent. Une agence parfaitement inutile, a dénoncé la Cour des comptes, mais qui a tenu lieu de sinécure pour certains : Gérard Longuet puis Dominique Perben, ancien ministre des transports, en ont eu la présidence depuis sa création en 2005. C’est le maire de Caen, Philippe Duron, qui la dirige depuis novembre 2012.

Cette agence n’a aucun pouvoir de décision. Elle ne fait que verser l’argent à des projets qui ont été sélectionnés ailleurs. Dans son rapport sur le sujet, le député UMP Hervé Mariton ne cachait pas quelle serait la principale utilisation de cet argent : tout devait être fait pour conforter l’offre routière et autoroutière française. Pas étonnant que la fédération des travaux publics ait été la première à s’émouvoir de la suspension de l’écotaxe. Elle devrait être la première bénéficiaire de cette manne. Cette fédération est dominée par les grands du BTP, qui (hasard...) sont aussi, à l’exception notable de Bouygues, les grands bénéficiaires de la privatisation des autoroutes.

Pour l’avenir, Bercy a déjà un schéma tout arrêté sur le futur de l’écotaxe. « Dans l’esprit des finances, il est évident que les recettes de l’écotaxe sont appelées à augmenter. En fonction de son acceptabilité, il est possible de jouer sur différents leviers : son taux, son périmètre – on peut très bien imaginer inclure certaines départementales dans la taxe – et son assiette. Pour l’instant, la taxe est payée par les camions au-dessus de 3,5 tonnes, mais il est possible d’abaisser ce seuil, d’aller jusqu’aux fourgonnettes », dit cet ancien haut fonctionnaire des finances. Un vrai projet écologique !

 

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