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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 06:29
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)

Germaine Tillion, disparue le 19 avril 2008


Ethnologue, Germaine Tillion a participé à la création du réseau du musée de l’Homme, avant de mettre à nu les mécanismes de domination de Ravensbrück et de dénoncer la torture pendant la guerre d’Algérie.
Germaine Tillion : "Résistante instantanée le 17 juin 1940"

Par Charles Silvestre, journaliste, secrétaire des Amis de l’Humanité.

Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2010


Quand Pétain appelle à cesser le combat, le 17 juin 1940, Germaine Tillion vomit. C’est la capitulation qui lui donne la nausée. Durant l’hiver 1932-1933, elle a vu sur place, en Allemagne, ce qu’était le nazisme. La mécanique se met en place. Elle rendra visite à son maître, Marcel Mauss. Il l’a orientée vers son métier, l’ethnologie. Chez lui, elle prend de plein fouet l’ignominie : sur sa veste, il porte l’étoile jaune. Une seule image, touchant au plus fort du sensible, peut marquer un destin.
Germaine Tillion, à l’été 1940, ne sait plus très bien ce qu’est la France. La jeune femme, née le 30 mai 1907 à Allègre (Haute-Loire), est partie en 1934 dans les Aurès, étudier les systèmes de parenté chez les Chaouias. Seule, elle a planté sa tente dans le douar de Tadjemout, le plus pauvre et le plus éloigné, à quatorze heures de cheval d’un centre, Arris. L’Algérie des Chaouias deviendra sa thèse d’ethnologie. Et, plus qu’une thèse, ce sera sa méthode, qu’elle appliquera au camp de concentration de Ravensbrück, où elle est déportée le 31 janvier 1944.
Résistante instantanée, Germaine Tillion ne part pas à Londres. C’est à Paris, dans le nœud de vipères, qu’elle se met en route. Ou plutôt en chasse. Elle se retrouve avec Boris Vildé et Anatole Lewitsky, plus tard fusillés, eux aussi élèves de Marcel Mauss et qui constitueront le fameux réseau du musée de l’Homme. Le réseau est trahi. La lutte, à la vie à la mort, entre la collaboration et la Résistance, est une histoire d’héroïsmes, mais aussi de trahisons. Le 13 août 1942, Germaine Tillion est arrêtée. Elle a été donnée par un prêtre, l’abbé Alesch, qui recrutait des jeunes pour la Résistance pour mieux les livrer à la Gestapo ! Sa mère aussi, Émilie, au doux visage rayonnant, dont elle ne quittera jamais la photo des yeux dans son salon de Saint-Mandé, qui sera une gazée « cheveux blancs » dans le camp de sa fille.
À Ravensbrück, Germaine Tillion adopte une règle de résistance : « Survivre est notre ultime sabotage. » Et que fait-on pour survivre ? On s’entraide, on est caché au Revier (l’infirmerie), on prépare même, en douce, une opérette, le Verfügbar aux enfers, à l’ironie mordante pour les geôliers. Il faut imaginer ces déportées, dans la baraque, « répétant » les personnages de Titine, Lulu de Colmar, Bébé, imaginer Nénette chantant « J’irai dans un camp modèle, avec tout confort, eau, gaz, électricité… » et le chœur répondant : « Gaz surtout… ». Du camp, sortira surtout un maître ouvrage : Ravensbrück. Ni un récit, ni même un cri d’épouvante. Germaine Tillion met à nu, dans le régime concentrationnaire, le système économique – celui du profit, Himmler était le propriétaire du camp ! – les mécanismes psychologiques de la domination, de la détention. Elle en tirera des leçons pour toute la vie. Y compris quand elle aura affaire à un autre « système concentrationnaire », celui du goulag. En 1951, elle participe à une commission internationale pour auditionner les témoins des camps soviétiques. La controverse éclate alors avec des anciennes déportées communistes, notamment avec une amie tchèque qui lui a sauvé la vie. Et qui lui reprochera amèrement cette entorse à leur idéal, avant de se suicider… lors de l’entrée des troupes du pacte de Varsovie à Prague, en 1968. Germaine Tillion ne confondait pas, cependant, stalinisme et communisme, faisant l’éloge des résistantes communistes à Ravensbrück, d’une Jeannette jeune ouvrière du Nord.
Le 1er novembre 1954 éclatent les premiers coups de feu de la guerre d’Algérie. Dans les Aurès, et on est tenté de dire dans « ses » Aurès ! Années de déchirement pour l’ethnologue que Louis Massignon renvoie sur le « terrain ». Germaine Tillion va faire cette « traversée du mal », pour ainsi dire sans prendre parti, mais hostile à la guerre, jusqu’à l’indépendance de juillet 1962. Des Algériens, comme l’écrivain Jean Amrouche, lui reprocheront de ne pas être allée plus loin… Mais refuser de mettre en cause le principe même du fait colonial n’est pas s’abstenir de combattre ses crimes.
Elle découvre la « clochardisation » du peuple algérien. Elle crée des centres sociaux. La logique de la guerre coloniale broie cet idéalisme. Inspectant, avec d’autres, cette Algérie de la répression, des camps d’internement – encore des camps ! – les témoignages de sévices, les liquidations de ses propres éducateurs, l’incitent à tout faire pour arrêter « ça ». Elle rencontre même Yacef Saadi, le chef du FLN à Alger, pour proposer une trêve : arrêt des exécutions capitales de combattants FLN, d’un côté, suspension des attentats contre des civils, de l’autre. La trêve sera rompue par Paris : la guillotine reprend du « service » sous la pression de l’armée et des pieds-noirs ultras. Les deux camps aux prises ne s’y tromperont pas. Des Algériens témoigneront envers elle, le plus souvent, de leur gratitude. À l’inverse, les jusqu’au-boutistes de l’Algérie française ne lui pardonnèrent jamais : elle dut même, un jour, changer son numéro de téléphone…
Son dernier acte, si l’on peut dire, concernant la guerre d’Algérie, fut de signer, le 31 octobre 2000, un texte demandant aux autorités de la France de reconnaître et de condamner la torture pratiquée en son nom, ce qui devint l’Appel des douze. Et de se retrouver, ainsi, aux côtés d’Henri Alleg, deux personnages de l’histoire, elle l’humaniste et lui le communiste, que la guerre froide avait durement séparés, et qui avaient fait montre, chacun dans leur registre, dans les pires circonstances, d’un engagement exemplaire.
On ne peut évoquer Germaine Tillion sans parler de la complicité féminine qui a marqué sa vie. Deux d’entre elles en témoignent pour d’autres, innombrables : Anise Postel-Vinay à Ravensbrück et Nelly Forget en Algérie, arrêtée et torturée par les parachutistes français. Cette complicité qui semble indestructible, qui confère sa force à l’Association des amis de Germaine Tillion, a donné un bel ouvrage, réalisé sous la direction de Tzevan Todorov (1). Car l’enfant d’Allègre, disparue en 2007, a eu le « bon goût » de vivre cent ans et un peu plus… pour inspirer ce titre : le Siècle de Germaine Tillion. La marque, déposée, en vaut pas mal d’autres…

Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
Germaine Tillon, une très grande dame, disparue il y a neuf ans, le 19 avril 2008 (hommage de Charles Silvestre dans l'Humanité en 2010)
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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 19:00

Dans les premières lignes du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Marx reprend à son compte cette heureuse formule de Hegel selon laquelle l'histoire se répète souvent deux fois, tout en précisant: « Il a oublié d'ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

En lisant la très belle biographie d'Engels de Tristam Hunt, on a le plaisir de retrouver la farce souvent sombre de deux vies entrecroisées dans les coulisses de l'Histoire qu'elles ont contribué à nourrir d'épopées et de tragédies.   

Nous connaissions les épopées et les tragédies posthumes dont les théories de Marx et d'Engels ont livré le scénario de base, interprété ensuite très librement dans l'adversité et suivant leurs bassesses ou leurs génies particuliers par les frères ennemis de la social-démocratie allemande ou de la tradition socialiste française, ou encore Lénine, Trostky, Staline, Mao, Hô Chi Minh, Che Guevara, Castro ou Tito... Nous connaissons l'imposante statue élevée à Marx et Engels par la IIIème Internationale et ses manuels d'édification comme par les intellectuels marxistes des années 60-70 qui pour certains entreprirent follement de faire des travaux évolutifs et non dénués de contradictions et de reniements des penseurs allemands les grilles de lecture ultime de la réalité historique, politique et économique et parfois même des dogmes religieux s'imposant en matière d'acceptation de la vérité scientifique et permettant de justifier dialectiquement tous les revirements stratégiques de l'URSS.

Nous préférions retrouver la verve polémiste, la mauvaise foi, le mélange d'esprit systématique et de curiosité universelle, l'inventivité conceptuelle et la rigueur d'argumentation, d'Engels et de Marx en lisant directement leur œuvre, témoignant d'esprits inquiets et exigeants au travail.

Nous ignorions la grande part du roman truculent mais souvent pathétique et cruel que fut la vie de ces deux bourgeois bon teint, fêtards d'humeur triste trouvant leur plaisir dans la satire et la polémique, donneurs de leçons jouisseurs et orgueilleux à l'extrême, chez qui la recherche sincère de vérité scientifique et philosophique n'exclut pas une lutte plus triviale pour le pouvoir intellectuel qui en fait souvent des doctrinaires dogmatiques sans état d'âme quand il s'agit de discréditer les théories concurrentes. Difficiles de leur en avoir d'être souvent, sinon géniaux, du moins lucides et révolutionnaires dans le domaine du savoir, et de le percevoir en toute clairvoyance...   

Ces deux là ont très tôt unis leurs destinées pour se faire les condottiere d'une théorie socialiste matérialiste qui refusait la tradition utopiste, libertaire et christianisante ou idéaliste du socialisme, mettait au premier plan le rôle de l'Etat et du parti représentant l'avant-garde consciente du prolétariat, dont la libération scellerait l'émancipation de l'humanité entière enfin affranchie du joug de ses servitudes sociales et religieuses multi-séculaires, comme le montrait l'analyse scientifique des évolutions économiques et sociales du rapport entre le travail et le capital, auxquelles sera subordonnée toute possibilité de révolution réussie. Car pour Marx et Engels le socialisme fut moins un idéal à atteindre par la force d'un volontarisme politique et d'un désintéressement philanthropique hérité des idéaux universalistes des Lumières et de la Révolution que le terme prochain du développement dialectique nécessaire de l'Histoire.

 

Engels, la biographie de Tristam Hunt

 

L'historien anglais Tristam Hunt, dans cette grande et passionnante biographie de 500 pages de Engels, Engels, Le gentleman révolutionnaire, publiée il y a deux ans, nous narre avec des talents d'écriture indéniables et au travers d'une extraordinaire reconstitution du contexte politique, social et intellectuel allemand, anglais et français du XIXème siècle, la vie souvent triste et vouée à l'échec de ces deux intellectuels rhénans aux caractères bien trempés mais aux vies fort différentes malgré leur goût commun pour la révolution, la polémique, la philosophie, la boisson et la fête, qui se sont connus lors de leurs études à Berlin.

Jeunesse de Engels.

Friedrich Engels est né en 1820 dans la ville industrielle et pieuse (qu'Engels surnommera la « Sion des obscurantistes ») de l'ouest de l'Allemagne de Barmen, au nord est de Cologne, passée de 16000 habitants en 1810 à 40000 en 1840 grâce à l'installation d'une centaine d'usines de blanchiment et de filage du coton le long de la rivière Wupper transformée en cloaque empoisonné par les agents des teintureries qui lui donnent une couleur rouge sanguinolente. Son père est un industriel du textile fortuné, piétiste sourcilleux et conservateur en matière de mœurs et de politique. Dès l'âge de raison, Friedrich Engels sera un révolté, se détournant de la religion et des principes politiques de son père avec lequel il sera brouillé à peu près toute sa vie, même s'il pourra très longtemps compter sur son argent et ses relations dans le monde des affaires. Jeune homme, Engels écrira dans une lettre: « Si ce n'était à cause de ma mère qui a un beau fond d'humanité (…) et que j'aime profondément, il ne me viendrait pas un seul instant l'idée de faire la plus minime concession à ce despote fanatique qu'est mon vieux ».Très doué pour les études littéraires, Engels fut néanmoins contraint d'interrompre ses études à 17 ans pour aller rejoindre une filiale de l'entreprise paternelle spécialisée dans l'import-export installée à Brême. Il y porte une longue moustache de dandy provocant, s'y s'initie à l'escrime et aux duels, à la musique de chambre et y rencontre des étudiants romantiques et nationalistes et républicains de gauche appartenant au mouvement Jeune-Allemagne bien implanté à Berlin. Se  croyant une vocation d'écrivain romantique, ses 19 ans à peine révolus, il publie déjà à Brême un poème orientalisant « Les Bédouins » qui passera inaperçu et entreprend l'écriture d'un drame épique inspiré de la vie du héros populaire allemand Siegfried. Il se tourne aussi sous un nom d'emprunt, Friedrich Oswald, vers le journalisme pour le Telegraph für Deutschland et écrit des reportages sur les divers aspects (culturels, culinaires, politiques, économiques) de la vie de province allemande. En 1839, il passe des semaines auprès des ouvriers et des pauvres de la Rhénanie industrielle fragilisée par les mutations industrielles et en tire un témoignage authentique sur le monde prolétaire, les « Lettres de Wuppertal », occupation étonnante pour un jeune héritier industriel de 19 ans. A cette époque, il devient tout à fait athée et commence à se passionner pour la philosophie hégélienne. S'ennuyant à Brême, il rentre provisoirement à Barnem en 1841 avant de s'engager pour un an dans la 12e compagnie de la garde royale de Prusse à Berlin. A Berlin, l'apprentissage du métier des armes l'occupe bien moins cependant que la philosophie et la vie étudiante festive et intellectuellement stimulante de cette époque. Il côtoie le futur théoricien anarchiste Bakounine et le philosophe Soren Kierkegaard sur les gradins de l'amphithéâtre n°6 où Schëlling, philosophe romantique conservateur de 70 ans partisan d'une interprétation religieuse de la philosophie de la nature et de l'histoire de Hegel, se fait souvent chahuter par ses étudiants mondains et impertinents, notamment les hégéliens athées et de gauche dont fait partie Engels. Celui-ci, qui commence à se passionner pour la réinterprétation humaniste et athée de l'hégélianisme qu'offre Feuerbach, est tout aussi provocateur et excentrique qu'à Brême. Laissons Tristam Hunt raconter dans une page savoureuse ses frasques et la vie de son petit monde de bourgeois intellectuels potaches et scandaleux appelés à un brillant avenir:

« Engels fit aussi l'acquisition d'un chien, un bel épagneul baptisé avec malice Namenloser (« Sans-Nom ») qui l'accompagnait à son restaurant rhénan favori, où il le gavait de porc et de choucroute. « Il a une certaine propension à boire; le soir, lorsque je dîne au restaurant, il est toujours à mes côtés et réclame sa part, puis il va faire le tour des autres tables. » Trop farouche pour être convenablement dressé, le chien n'avait réussi à retenir qu'un seul tour. « (…) quand je lui dis: « Namenloser, regarde là-bas, un aristocrate », il devient fou de rage et lâche d'effroyables grondements en direction de la personne que je lui montre »... En dehors de ces sorties avec son grognard d'épagneul, Engels passait son temps à refaire le monde philosophique en compagnie des jeunes hégéliens autour d'un verre de bière blanche fortement alcoolisée, spécialité berlinoise... Le cénacle accueillait à plusieurs reprises, entre autres, Bruno Bauer et son frère Edgar, le philosophe de l' « Unique », Max Stirner, ainsi que Karl Köppen, historien et spécialiste du bouddhisme...et Arnold Ruge, professeur dissident à l'université de Halle... Connue sous le nom de Die Freien (« les Affranchis ») - ou de « littérateurs à bière », selon le mot de Bauer-, cette bande d'intellectuels arrogants et provocateurs bravait ostensiblement la morale, la religion et la propriété bourgeoise. Dans ses Mémoires, Stephane Born, communiste avant la lettre et typographe apprenti, évoqua ce petit monde: « Bruno Bauer, Max Stirner et le cercle d'individus tapageurs qui les entouraient, et s'étaient fait remarquer en affichant leurs liaisons avec des femmes de mœurs légères »... (p. 82).

 

La rencontre avec Marx. 

C'est au cours de ces beuveries dans les brasseries bavaroises de Berlin ou au bar à vin de la Postrasse lors desquelles cette jeunesse dorée radicale écrit des écrits anti-religieux drôlatiques et rivalise d'audace politique et théorique, que Engels fait la connaissance d'un gars de Trèves au teint halé, à la chevelure ample et folle et au poil envahissant, à la carrure d'autant plus imposante que l'homme, sérieux et très cultivé, est sûr de lui et impérieux, Karl Marx, décrit ainsi à Engels par son ami, philosophe politique socialiste de famille juive également, Moses Hess: « c'est un phénomène qui a fait une très forte impression. Attendez-vous à découvrir le plus grand, peut-être le seul philosophe vivant aujourd'hui. Lorsqu'il apparaîtra en public, tous les regards d'Allemagne se porteront sur lui (…) il allie une rigueur philosophique extrême avec un esprit mordant. Pouvez-vous imaginer Rousseau, Voltaire, d'Holbach, Lessing, Heine et Hegel combinés -bien plutôt qu'empilés- en une seule personne? Et bien c'est le portrait du docteur Marx ».

 

photo Marx 2

 

Jeunesse de Marx. 

Quel était l'origine et le parcours de Marx jusqu'ici? Né en 1818, de deux ans plus vieux que Engels, il a grandi le long d'un autre affluent du Rhin, la Moselle. Son père, Heinrich Marx, issu d'une lignée de rabbins de Trèves, était un avocat et modeste propriétaire de vignoble imprégné des idéaux des Lumières et de rationalisme progressiste. Né Heschel, il avait changé de nom et abjuré sa foi juive pour être baptisé au sein de l'église luthérienne en 1817, en partie par opportunisme, car, une fois annexée par la Prusse en 1815 après avoir été pendant plusieurs années sous domination française et napoléonienne, les juifs de Trèves et de Rhénanie se virent à nouveau brimés par un arsenal juridique discriminatoire leur interdisant l'accès à un emploi public et aux professions juridiques. « Son père, nous dit Isaiah Berlin, professeur à l'université d'Oxford, dans son Karl Marx datant de 1939, s'était aperçu que Karl, enfant difficile et étrange, était différent de ses autres fils beaucoup moins remarquables; il joignait à une intelligence aiguë et lucide un tempérament volontaire et ovstiné, un amour truculent pour l'indépendance, une retenue émotive exceptionnelle, et par dessus tout, un appétit intellectuel colossal et insatiable. L'avocat craintif dont la vie s'était écoulée sous le signe des compromis personnels et sociaux était intrigué et effrayé par l'intransigeance de son fils... » (Idées NRF, p. 48). Toutefois, autant la mère de Marx, Henrietta Philipps, appartenant à une famille de juifs hongrois installés en Hollande et fille d'un rabbin, n'eut guère droit à l'affection et aux pensées de son fils, l'âge venant, et ne s'en préoccupa beaucoup elle-même, trop conventionnelle probablement pour comprendre ce jeune révolté, autant la correspondance très fournie entre Karl et son père restera toujours chaleureuse, témoignant de l'admiration et de la bienveillance du père comme de la tendresse sincère du fils.

Le jeune Marx, brillant sujet amoureux de Homère et de Shakespeare, fut vite le protégé d'un ami de son père, le fonctionnaire progressiste et aristocrate prussien Ludwig von Westphalen, qui lui fait découvrir et se passionner pour la littérature romantique de la génération de Schiller, Goethe et Hölderlin. Ce mentor et ami dont la fréquentation laissera toujours un souvenir ébloui à Marx, traité en égal par cet homme cultivé et séduisant à qui il dédiera plus tard sa thèse de doctorat, est le père de la « plus belle demoiselle de Trèves », Jenny von Westpalen, qui « tomba amoureuse du jeune juif au poil dru, à l'esprit vivace et au fringant panache. En 1836 (à 18 ans), elle rompit ses fiançailles avec un officier et se promit à l'homme qu'elle surnommerait plus tard son « sanglier noir », son « vilain fripon » ou-c'est le sobriquet qui lui est finalement resté – son Maure (Mohr en allemand).... » avec qui elle se maria en 1843, et ce fut un mariage heureux, les deux époux restant jusqu'au bout aimants et unis dans l'adversité. Marx entra en 1835 à la faculté de droit de Bonn, avant de gagner l'université de Berlin l'année suivante.   

Adhésion au communisme de Marx et Engels

 C'est le spinoziste Moses Hess, né à Bonn en 1812 et rhénan comme Marx et Engels, initié au communisme à Paris au début des années 30 au contact des Saint-Simoniens et fouriéristes, qui convertit Marx et Engels à l'égalitarisme, à l'anti-capitalisme et à l'idée de révolution sociale fondée sur la propriété collective. Pour Hess, « dans le grand mouvement historique du socialisme en gestation... la France, l'Angleterre et l'Allemagne avaient un rôle spécifique à jouer: l'Allemagne fournirait les fondements philosophiques du communisme, la France était déjà bien engagée dans l'activisme politique et l'Angleterre en voie d'industrialisation devait servir de poudrière sociale » (Hunt).

C'est donc en tant que néo-communiste que Friedrich Engels gagne Manchester en 1842, surnommée « Cottonopolis » du fait du développement extraordinaire (de 95000 habitants en 1800, elle est passée à 310000 habitants en 1840) qu'elle dût à l'essor de l'industrie textile, pour y travailler dans l'entreprise de son père et étudier le phénomène de l'industrialisation, ses stigmates dans l'urbanisme et les relations sociales, ainsi que ses ravages sur le plan humain.

Très vite, Engels envoie des articles sur les phénomènes de crises économiques dus à la dérégulation des marchés et sur les conditions de vie du prolétariat à Marx, qui fait partie des animateurs du journal progressiste rhénan, la Rheinische Zeitung. Engels s'appuiera sur ces études de terrain, facilitées par sa liaison amoureuse avec la fille d'ouvrier teinturier irlandais Mary Burns, pour écrire et publier à 24 ans l'alarmant et parfois excessivement misérabiliste et condescendant (surtout quand il s'agit de décrire les habitudes de vie du « lupen-prolétariat » irlandais) tableau de l'humanité de cauchemar produite par l'âge industriel, La situation des classes laborieuses en Angleterre, essai passionné rédigé à son retour d'Angleterre à Barnem en 1844 qui fit forte impression sur Marx à l'époque. Dans un article fondateur écrit pour les Annales franco-allemandes, « Esquisse d'une critique de l'économie politique », Engels avait déjà conçu ce que seront les idées centrales de la future théorie marxienne et marxiste: l'idée que le capitalisme est une puissance dévorante appelée à englober toutes les activités et les espaces des hommes et à détruire les classes moyennes pour mettre face à face quelques millionnaires et des millions d'indigents; l'idée que la propriété privée est un facteur d'aliénation, de dénaturation de l'homme transformé en marchandise, atomisé et délié de ses semblables par l'égoïsme des rapports marchands dissolvant les appartenances et les valeurs traditionnelles. Avant de rentrer en Allemagne, Engels avait retrouvé Marx à Paris et c'est là qu'il s'était vraiment lié d'amitié avec lui.

 

1843-1848: Paris-Bruxelles/ Bruxelles-Paris: la maturation philosophique du "matérialisme historique".

 

Karl Marx était arrivé à Paris avec sa femme Jenny, enceinte, en octobre 1843, après la fermeture brutale de son journal, la Rheinische Zeitung, interdit par les autorités prussiennes à cause de son parti-pris anti-russe. Dans un premier temps, il devint journaliste grâce à Arnold Ruge aux Annales franco-allemandes mais celui-ci, dépité par le manque de discipline de travail et la tendance à la procrastination de Marx qui allaient se confirmer par la suite, mit bientôt fin à cette collaboration: « il n'achève rien, interrompt à tout moment ce qu'il était en train de faire pour plonger dans une mer infinie de livres », se plaignit à un confident Arnold Ruge. Très vite, Marx se mêle au milieu des ouvriers qualifiés, aux activistes et communistes de Paris. Il écrit ainsi à Feuerbach en août 1844: « Il faudrait que vous ayez assisté à une des réunions d'ouvriers français pour croire à la fraîcheur juvénile, à la noblesse qui se manifestent chez ces ouvriers éreintés... l'Histoire secrète parmi les « barbares » de notre société civilisée l'élément pratique de l'émancipation de l'homme ».

A Paris, Marx étudie Saint-Simon, Fourier, Proudhon, qui ont déjà une influence dans le développement des idées socialistes et aideront Marx à fixer, en continuité ou en rupture, ses propres idées sur le sens de l'histoire et l'avenir politique possible et souhaitable. Saint-Simon appelle de ses vœux une planification de l'économique et du social plaçant la dignité du travail, l'intérêt collectif et le progrès des sciences et des techniques au centre des préoccupations d'une classe dirigeante qui devrait selon lui être constituée d'ingénieurs et d'industriels désintéressés. Sa vision de l'histoire inspirera beaucoup Marx car, comme le rappelle Isaiah Berlin, « Saint-Simon fut le premier écrivain à affirmer que le développement des relations économiques est le facteur déterminant dans l'histoire; cette affirmation qui, par son audace à l'époque, à elle seule justifie sa célébrité, s'accompagne d'une analyse du processus historique vu comme un conflit ininterrompu entre des « classes » économiques, entre ceux qui, à n'importe quelle époque donnée, sont en possession des principales ressources économiques et ceux qui en sont privés et dépendent des possédants pour leur subsistance ». De Saint-Simon, Marx héritera l'interprétation de l'évolution humaine comme une évolution conduite par les transformations techniques et économiques et marquée par la lutte des classes, mais aussi l'optimisme historique dans le refus du volontarisme politique idéaliste, le scientisme, la valorisation dans certaines limites de l'État organisateur, facteur de rationalisation du social. Toutefois, Marx ne donnait aucun crédit à la naïveté de son socialisme paradoxal et paternaliste qui plaçait tous les espoirs d'organisation harmonieuse du social sur la mise au pouvoir d'élites éclairées par la science et issues de la profession industrielle, les capitalistes devenant alors potentiellement les sauveurs de l'humanité.

La solution « utopique » et anti-centralisatrice de l'invention de micro-communautés idéales post-capitalistes permettant d'exprimer la plénitude des potentialités humaines préconisée par le rival de Saint-Simon, Charles Fourrier, ne convainc pas plus Marx. Marx n'approuve pas non plus chez Proudhon  le refus de la révolution violente et brutale par la prise de pouvoir du prolétariat et de l'aspect nécessaire de l'antagonisme de classe: ses solutions de passage progressif à une société de mutualisme et de coopératives décentralisées ne lui semblent pas crédibles et il y voit parfois la nostalgie petite-bourgeoise et réactionnaire d'une société révolue de la corporation et de l'artisanat. En ce sens, Marx se sent sans doute plus proche à cette époque des activistes communistes Barbès et Blanqui, disciples de Babeuf, qui préconisent dans leur journal, L'homme libre, la révolution par la violence et l'abolition de la propriété privée: « Marx, analyse Isaiah Berlin, fut surtout impressionné par les capacités d'organisateur d'Auguste Blanqui et par la violence et l'audace de ses convictions; mais il le croyait aussi dénué d'idées que ses notions, sur les mesures à prendre après l'éventuel succès du coup d'État, étaient vagues. Il constata la même attitude irresponsable chez les autres partisans de la violence, dont il connaissait bien les plus remarquables: le tailleur itinérant allemand Weitling et l'exilé russe Bakounine ».

L'aristocrate et hégélien « critique » Bakounine avait quitté la Russie à peu près au même moment que Marx avait quitté l'Allemagne. A Paris pendant deux ans, puis plus tard à Bruxelles, Marx côtoya cet homme « d'un caractère généreux, extravagant, et violemment impulsif, d'une imagination riche; passionné de violence, d'immensité, de sublime, qui nourrissait une haine pour toute discipline et tout institutionnalisme..., et était dominé par un désir sauvage et débordant d'écraser l'étroite société de son temps » (Isaiah Berlin, p. 156). Bakounine, que Marx, pourtant si porté au mépris condescendant, traitait en égal car il était un orateur génial et un pourfendeur de l'injustice incroyablement entraînant et passionné, ne pouvait toutefois accepter son refus de tout socialisme d'État centralisé, sa passion pour le mouvement subversif de l'individu valant en lui-même, pour lui-même. La rivalité et l'incompatibilité de caractère entre Bakounine le flamboyant, l'ami de Proudhon, et Marx l'ombrageux, se transforma bientôt en haine, haine qui, chez Bakounine, n'empêchait pas une certaine justice du jugement même si elle se colora d'une pointe de clichés antisémites qui commençaient à se répandre à l'époque. Ainsi, dans un de ses tracts, il fit le portrait moral de Marx en ces termes:

« M.Marx est d'origine juive. Il réunit en lui toutes les qualités et les défauts de cette race douée. Nerveux, selon certains, au point d'être lâche, il est immensément malicieux, vain, et querelleur; aussi intolérant et tyrannique que Jéhovah, le Dieu de ses ancêtres, et comme lui follement vindicatif. Il ne recule devant aucun mensonge, aucune calomnie pour attaquer ceux qui provoquent sa jalousie ou sa haine, et n'hésite devant aucune intrigue sordide, s'il pense qu'elle peut servir à raffermir sa position ou augmenter son influence et sa puissance. A part ses vices, il a aussi de nombreuses vertus. Il est très intelligent et érudit. En 1840, il fut l'âme d'un cercle très remarquable d'hégéliens radicaux allemands, qui dépassaient de loin en cynisme les nihilistes russes les plus extrémistes. Peu d'hommes ont autant lu que M. Marx, ni aussi intelligemment... Comme M. Louis Blanc, il est un adorateur fanatique de l'État, au triple titre de juif, d'allemand et d'hégélien. Mais tandis que le premier emploie la rhétorique déclamatoire à la place du raisonnement, le second, comme il sied à un Allemand pondéré et savant, embellit ce principe de tous les trucs et fantaisie de la dialectique hégélienne ». (cité par Isaiah Berlin, p. 159).  

A partir de 1844, date à laquelle il devient réellement ami avec Marx, Engels est en admiration devant le génie de Marx, qui n'avait pas pourtant encore débouché sur aucune œuvre ambitieuse, et il le charge plus ou moins de s'adonner tout entier à la fondation théorique de leur point de vue communiste commun à travers la construction d'une philosophie de l'histoire et d'une théorie économique matérialistes plaçant le travail productif et les relations sociales qu'il met en œuvre à l'origine de toutes choses. De son côté, Marx, comme beaucoup d'hommes intellectuellement créatifs, est habité par un sentiment d'insécurité et de vulnérabilité face au doute, à l'indifférence ou à l'hostilité des autres. La confiance et les encouragements d'Engels le rassurent, le poussent à continuer de travail et Engels a également un esprit pragmatique qui manque parfois à Marx et lui rend un certain sens des perspectives et des réalités factuelles.

En 1845, Marx et Engels se trouvent à Bruxelles avec leurs compagnes respectives, dans des appartements voisins. Autour d'eux gravite une constellation d'émigrés socialistes allemands avec lesquels ils ont des controverses témoignant déjà d'une extraordinaire intransigeance idéologique. Ils écrivent ensemble des essais philosophiques passant inaperçus (La Sainte Famille) ou non publiés de leur vivant (comme l'Idéologie allemande) où ils règlent des comptes avec l'idéalisme philosophique d'inspiration hégélienne.

Dans ce dernier essai, ils formulent pour la première fois la thèse centrale du « matérialisme historique »: les valeurs morales, juridiques, et culturelles d'une époque résultent de ses rapports de classe spécifiques et en dernier ressort, de l'évolution des forces productives et des techniques, cette dernière évolution étant en quelque sorte le primum movens de toute l'histoire culturelle et politique des sociétés humaines. Le progrès historique n'est pas lié à une émergence héroïque de la conscience grâce à l'apparition de grands esprits inventant de nouvelles valeurs. Les transformations des valeurs et des mentalités ne sont que des expressions et des effets de l'évolution des rapports de production: « La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes (…) Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience ». Le domaine du politique, de l'État, est décrit également comme n'ayant aucune forme d'autonomie par rapport aux contradictions d'intérêt de la société civile et aux dominations d'une classe sur d'autres: l'Etat n'est rien d'autre que « la forme par laquelle les individus d'une classe dominante font valoir leurs intérêts communs ». De Hegel, Marx rejette absolument cette conception mystique et théologique de l'histoire qui en fait la réalisation de l'esprit divin à travers les différentes mutations de la conscience humaine. En revanche, il garde l'idée que le réel est fondamentalement rationnel, qu'il est le lieu qui est à penser (et non son envers idéal, pure vue de l'esprit), qu'il est caractérisé par un mouvement dialectique de création et de destruction – ou encore de passage à la limite d'un phénomène dominant une époque jusqu'à produire un basculement vers son contraire (telle que la domination mondiale du capital produisant les conditions de son dépassement) - et qu'il est habité par une temporalité historique téléologique s'orientant de manière inéluctable vers un aboutissement idéal qui justifie toutes les tragédies des étapes antérieures de l'histoire.

C'est également en 1845 que Marx découvre l'Angleterre avec Engels qui le convie à Manchester où il reprend contact avec la belle irlandaise Mary Burns tandis que Marx s'enferme lui dans la bibliothèque publique pour y étudier les classiques de l'économie politique: Stuart Mill, Adam Smith, Ricardo, Malthus... A leur retour à Bruxelles, les deux compères ne se font pas que des amis à pontifier avec arrogance dans le petit cercle des émigrés socialistes.

A cette date, Mikhaïl Bakounine vitupère dans une lettre à son ami Georg Herwegh contre « ces esthètes allemands de Bornstedt, Marx et Engels – surtout Marx- qui complotent ici leurs vieilles blagues de potaches. Vanité, malveillance, prises de bec, intolérance théorique et lâcheté matérielle, ils passent leur temps à échafauder des théories sur la vie, l'activité et la simplicité, et en pratique la vie, l'action et la simplicité leur font complètement défaut (…). Le seul mot de « bourgeois » est devenu une épithète méprisante qu'ils ressassent ad nauseam, bien qu'eux mêmes soient d'incorrigibles bourgeois jusqu'au bout des ongles ».

A la fin 1845 et en 1846, Marx continuent à tenter de s'affirmer dans la galaxie de la gauche intellectuelle radicale en s'opposant à d'autres penseurs prestigieux, tels que l'anarchiste individualiste Stirner, le socialiste anarchiste Proudhon, ou le philosophe de l'athéisme Feuerbach, qu'ils attaquent de manière assez condescendante dans des pamphlets philosophiques sans beaucoup de lecteurs.

A l'été 1846, Engels gagne Paris pour tenter d'infiltrer le milieu des ouvriers qualifiés socialistes parisiens, notamment les 60000 émigrés allemands que comptaient les faubourgs de Paris à cette époque. Engels ne se conduit toutefois pas à Paris comme un vaillant petit soldat du socialisme puritain: il s'alcoolise dans les cafés, se rend au théâtre pour y voir des comédies burlesques, fréquente avec avidité les grisettes et les prostituées (selon son ami Stephan Born) alors que l'année suivante, il condamnera le sexe tarifé qui était à cette époque une pratique courante dans son milieu comme « l'exploitation la plus concrète- car elle s'en prend directement à l'intégrité physique- du prolétariat par la bourgeoisie » (Engels cité par Tristam Hunt, p. 193). A son retour en Allemagne, Engels séduit la femme de son ami et ancien maître à penser Moses Hess, surnommé le « rabbin communiste ».

 

Un prodigieux Manifeste du parti communiste  qui sort en même temps que les révolutions européennes de 1848.   

Ces aventures galantes n'empêchent pas Engels de continuer à faire de la politique avec Marx. Ils sont tous deux du congrès international de Londres où est créée en juin 1847 la Ligue des communistes, dont Engels rédige un projet de profession de foi impliquant l'adhésion du candidat à la Ligue à un certain nombre de propositions théoriques et, une fois rentré de Londres, il voyage en France, en Belgique et en Allemagne pour défendre son texte auprès des sections locales: on trouve déjà dans son projet de profession de foi l'idée que les ouvriers doivent se détourner du nationalisme, que la révolution devra être internationale et s'appuyer sur une évolution économique préalable dans les rapports de production, qu'elle ne pourra se faire à partir des seules expériences locales basées sur le volontariat et la prise de conscience promus par les « socialistes utopiques » tels que Owen, Fourier, ou Saint Simon, qu'elle devra abolir la propriété privée.

Ce texte d'Engels appelé « Les principes du communisme », qui se présente sous la forme de questions et de réponses portant sur la signification d'un engagement communiste, est le point de départ du Manifeste du parti communiste que Marx et Engels rédigèrent à Londres puis à Bruxelles en 1847 et qui sortira des presses londoniennes de l'Association allemande pour la formation des ouvriers en février 1848, se heurtant ensuite à une « conspiration du silence ».

Lisons le biographe de Marx, Isaiah Berlin, nous décrire de manière synthétique la puissance et le contenu de ce Manifeste du parti communiste, la plus grande oeuvre issue de la collaboration intellectuelle de Marx et d'Engels:

« Ce document est d'une force dramatique prodigieuse: il constitue un monument de généralisations historiques audacieuses et frappantes, qui s'élève jusqu'à la dénonciation de l'ordre existant au nom des puissances vengeresses de l'avenir. La prose, très souvent, a la qualité lyrique d'un grand hymne révolutionnaire, dont l'effet, puissant même aujourd'hui, l'était probablement plus encore à l'époque. Cela commence par une phrase menaçante, qui révèle le ton et le dessein du Manifeste: « Un spectre se promène aujourd'hui sur l'Europe- le spectre du communisme. Toutes les forces de l'Europe se sont unies pour l'exorciser: le Pape et le Tzar, Metternich et Guizot, les radicaux français et les policiers...C'est une force réelle, reconnue par toutes les puissances européennes... » Suit une série de thèses interdépendantes brillamment développées et élaborées. La première de ces thèses est contenu dans la première phrase du premier paragraphe: « L'histoire de toute la société qui nous précède est celle de la lutte des classes ». A toutes les époques, de mémoire d'homme, l'humanité a été divisée entre exploiteur et exploité, maître et esclave, patricien et plébéien et de nos jours, prolétarien et capitaliste. De gigantesques progrès dans la découverte et l'invention ont transformé le système économique de la société moderne... Chaque stade de cette expansion est accompagné de formes politiques et culturelles qui lui sont propres. La structure de l'État moderne reflète la domination de la bourgeoisie: l'État est, en réalité, un comité destiné à gérer les affaires de la classe bourgeoise dans son ensemble. La bourgeoisie a joué, dans son temps, un rôle éminemment révolutionnaire: elle a renversé la féodalité, supprimant ainsi les anciens rapports, pittoresques et patriarcaux, qui liaient l'homme à « ses maîtres naturels ». N'est resté que le seul rapport réel entre eux: le lien de l'argent, l'intérêt dans sa nudité. Ainsi, la bourgeoisie a transformé la dignité humaine en une marchandise négociable, achetable et vendable... L'ordre bourgeois a créé le prolétariat qui est à la fois son héritier et son fossoyeur. Il a réussi à saper le pouvoir de toutes les formes d'organisation rivales- l'aristocratie, les petits artisans- mais il ne peut détruire le prolétariat puisque celui-ci est nécessaire à sa propre existence, faisant partie intégrante de son système. Le prolétariat c'est la grande armée des dépossédés, que la bourgeoisie pousse inévitablement à s'organiser, à se discipliner, par le fait même qu'elle les exploite. Plus le capitalisme devient international – et il le devient à mesure qu'il se développe- plus il élargit, plus il internationalise automatiquement l'organisation des ouvriers dont l'unité, la solidarité se renverseront tôt ou tard. Ce mouvement dialectique est inexorable, aucune puissance ne pouvant l'enrayer ni le contrôler. Aussi est-il futile de vouloir ressusciter la vieille idylle médiévale, d'élaborer des schémas utopiques ayant pour base la nostalgie du passé, comme c'est le cas des idéologues qui se font les défenseurs des paysans, artisans et petits commerçants. Le passé est révolu, les classes qui lui appartenaient ont été vaincues une fois pour toutes par la marche en avant de l'histoire... Le Manifeste se termine par ces mots célèbres: « Les travailleurs n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! »

Le gouvernement belge, qui avait jusque là fait preuve d'une tolérance considérable pour les exilés politiques, ne tarde pas, en apprenant la nouvelle importance de Marx, à l'expulser avec sa famille de Bruxelles. Le nouveau ministre radical Flocon invite alors Marx à Paris dans une lettre flatteuse.

Février 1848, c'est en effet le déclenchement d'une révolution démocratique à Paris, qui entraîne l'abdication immédiate de Louis-Philippe. Au printemps 48, en Autriche, en Sicile, en Bavière et dans une grande partie des États indépendants d'Allemagne, partout l'affirmation du sentiment national s'associe aux revendications démocratiques et sociales pour déstabiliser les pouvoirs monarchiques autoritaires à travers des manifestations et des batailles de rue.

La révolution vécue et organisée à partir de l'Allemagne.

De Paris, Marx apprend que Naples, Milan, Rome, Venise, Berlin, Vienne et Budapest prennent tour à tour les armes contre les forces de la réaction. « Chez les Allemands de Paris, raconte Isaiah Berlin, l'excitation devient fièvre. Pour soutenir les insurgés républicains une légion allemande fut formée. Le poète Georg Herwegh et un Prussien nommé Willich, ancien soldat et communiste, devaient la commander. Elle devait partir sans délai. Non mécontent, peut-être, de voir tant d'agitateurs étrangers quitter son sol, le gouvernement français les encouragea dans cette voie. Engels, qu'un tel projet séduisit beaucoup, se serait certainement enrôlé si Marx qui, lui, se montrait fort méfiant et hostile, ne l'en avait dissuadé. Marx ne voyait aucun signe de révolte généralisée dans les masses allemandes...Le débarquement soudain d'une légion d'émigrés inexpérimentés sur le sol allemand (lui) semblait un inutile gaspillage d'énergie révolutionnaire » (Karl Marx, Isaiah Berlin. p.222-223). Alors que la légion allemande va au devant de son écrasement par l'armée royale prussienne, Marx envoie ses agents de la Ligue Communiste faire de l'agitation dans les zones industrielles d'Allemagne et gagne Cologne pour participer à l'aventure d' une nouvelle Rheinische Zeintung fondée après l'interdiction du journal du même nom cinq ans auparavant par un groupe d'industriels libéraux et progressistes et de sympathisants communistes.

Marx et Engels tentent alors de ravir à Andreas Gottschalk, médecin socialiste, l'influence sur les groupes socialistes rhénans à Cologne, si déterminante en ces temps insurrectionnels. A cette époque, ils s'opposent aux projets de révolution sociale immédiate en mettant en avant le fait que l'ordre du jour est plutôt à l'alliance de classe pour l'instauration d'une vraie démocratie parlementaire, la révolution sociale réclamant pour être réussie des pré-requis économiques bien particuliers qui ne se trouvent pas encore réunis en Rhénanie.

Lors des journées de juin, c'est de Cologne que Marx et Engels s'indignent de la répression sanglante par Cavaignac et la nouvelle Assemblée Constituante à majorité conservatrice élue en avril 1848 de la révolte des faubourgs parisiens et des forces socialistes et républicaines avancées contre la fermeture des Ateliers Nationaux et le choix laissé aux « ouvriers chômeurs » de s'enrôler dans l'armée ou de regagner la province. La position de Marx et Engels à Cologne, dans une période de persécution des forces politique de gauche, est elle-même de plus en plus précaire, et ils vont être forcés de fuir, Engels d'abord le Paris nettoyé par Cavaignac. « Paris était mort, ce n'était plus Paris. Sur les boulevards, il n'y avait plus que des bourgeois et des espions de la police; les bals, les théâtres étaient désertés (…) c'était de nouveau le Paris de 1847, mais sans l'esprit, sans la vie, sans le feu et le ferment que les travailleurs apportaient alors partout » (Engels cité par Tristam Hunt, p.223)

Toutefois, Engels ne passe pas son temps en France à broyer du noir: il gagne la vallée de la Loire et multiplie les aventures galantes et les expériences culinaires et œnologiques. Quand la Rhénanie se révolte contre la Prusse début 1849, Engels est à Barnem avec ses compatriotes pour faire sa première expérience des barricades, puis il s'engage dans l'armée révolutionnaire de 13.000 hommes de l'officier prussien rebelle August von Willich, dont il devient vite l'aide de camp. Son armée est défaite par des troupes prussiennes monarchistes quatre fois plus nombreuses à Rastatt et Engels, une nouvelle fois, est contraint à nouveau de s'exiler, pour quelques mois en Suisse, avant de rejoindre l'Angleterre avec Marx, qui, résidant à Paris, était menacé par les autorités bonapartistes de bannissement « dans le Morbihan, les marais pontins (zones marécageuses du Latium, la région de Rome) de la Bretagne ». Les deux amis vivront désormais en Grande Bretagne les quatre décennies suivantes, jusqu'à leur mort.

L'exil anglais 

Interdit de séjour en Allemagne et cessant d'être entretenu par des parents qui se sentaient déshonorés par leur canaille de révolutionnaire de fils, Engels est contraint de mettre pendant 20 ans, de 1850 à 1870, en suspens ses activités de théoricien et de leader politique socialiste pour devenir, selon la formule de Jenny Marx, un « vrai seigneur du coton », un grand industriel bourgeois de Manchester, dirigeant associé de la firme « Ermen et Engels ». Il troque ainsi en surface l'habit de l'activiste aventurier contre celui du bourgeois victorien, appartenant à un club huppé, pratiquant la chasse à courre avec le gratin de l'aristocratie du nord de l'Angleterre, tout en continuant à vivre avec une authentique prolétaire, Mary Burns, et à aider financièrement les réfugiés socialistes désargentés et à entretenir l'ensemble de la famille Marx basée à Londres, avec leurs trois filles en bas âge, le dernier petit garçon, Guido, étant mort nourrisson.

« « Nous sommes tous deux associés d'une même entreprise, (où je suis celui qui) consacre son temps à la théorie et au parti », expliqua Marx pour réconforter Engels, qui avait quant à lui pour tâche d'assurer l'intendance grâce à ses revenus dans le monde des affaires » (Hunt. p.244). Marx était très mauvais gestionnaire et n'avait quasiment pas de source de revenu propre: Jenny von Westphalen était très souvent harcelée par les créanciers londoniens, boulangers, bouchers, laitiers de Soho, ainsi que par les huissiers et c'était toujours à ce que cher Friedrich, surnommé en cachette Monsieur Quittance, que l'on faisait appel en dernier ressort.

« Les deux hommes ne scellèrent jamais un accord explicite stipulant que l'activité ingrate d'Engels dans le commerce du coton financerait les travaux intellectuels de Marx, et s'en tinrent à une reconnaissance tacite que leur tandem fonctionnait ainsi... Le « cher monsieur Engels », comme Jenny l'appelait dans ses lettres, reversait une grosse moitié de ses revenus annuels à la famille Marx... pendant les vingt ans où il travailla. Mais ce n'était jamais assez. « Je t'assure que j'aurais mieux aimé me faire couper la main que de t'écrire cette lettre. Il est vraiment accablant de passer la moitié de sa vie à dépendre d'autrui » : voilà le genre de formule qu'on lit au début des lettres de Marx, qui poursuivait généralement en implorant un prêt d'urgence. Un autre courrier: « Vu les gros efforts que tu fais pour moi -en allant même au-delà de tes forces -, je répugne à t'ennuyer continuellement avec mes mauvaises nouvelles. Grâce au dernier envoi d'argent que tu m'as fait et en empruntant encore une livre, j'ai payé la facture de l'école, pour ne pas l'avoir double en janvier. Le boucher et l'épicier m'ont forcé à leur signer des traites respectivement de dix à douze livres pour le 9 janvier »... Ainsi que l'ont noté de nombreux biographes, Marx n'était pourtant pas sur la paille...Les sommes versées par Engels, jointes à ses revenus de journaliste, aux droits d'auteur de ses livres et à un reste d'héritage, lui assuraient environ deux cent livres par an: après les années de vaches maigres à Soho, sa situation financière était bien plus saine que celle de nombreuses familles de la classe moyenne. Mais Marx avait un rapport étrange à l'argent (« Je ne crois pas qu'on ait jamais écrit sur l' « Argent » en en manquant à ce point »); incorrigible, il passait de la bombance à la famine en un cycle de prodigalité et d'économies. A chaque embellie, la famille emménageait dans une nouvelle maison plus spacieuse – de Soho à Kentish Town puis Chalk Farm – avec à la clé, pour Engels, une avalanche de dépenses supplémentaires à régler. Après avoir élu domicile dans la rue coquette de Modena Villas, Marx écrivit à Engels: « Certes, j'ai un logement au-dessus de mes moyens... Mais c'est la seule solution pour que les enfants (…) puissent avoir des fréquentations et nouer des relations de nature à leur assurer un avenir (…); même si l'on se place du point de vue de la rentabilité, une installation purement prolétarienne ne serait pas de mise dans notre cas ». C'était tout le problème: Karl et Jenny Marx se souciaient davantage de présenter une façade honorable, de bien marier leurs filles et de tenir leur rang dans la société – bref, d'être bourgeois – qu'Engels, qui vivait en bohème. Jenny Marx expliqua: « Dans l'intérêt des enfants, nous avions déjà adopté une vie respectable et bien rangée. Tout s'est mis en place pour créer une existence bourgeoise, qui nous a pris au piège » (Engels, le gentleman révolutionnaire p.260-262).

Les prévenances et les services qu'Engels dispensait à Marx ne s'arrêtaient pas à des questions purement matérielles.

Marx et Engels étaient réellement des complices inséparables: ils s'écrivaient presque quotidiennement et quand Marx recevait des lettres de son ami, il pouvait lui faire des objections ou des réponses à voix haute en son absence, ainsi que l'ont raconté plus tard ses filles, comme si Friedrich était là à ses côtés. Leur amitié était si profonde qu'Engels accepta en 1851 de reconnaître l' « enfant honteux » dont Marx fit cadeau à Hélène « Lenchen » Demuth, dite « Nim », la gouvernante âgée de 28 ans de la maison, au service de la famille Von Westphalen depuis des années, que Marx séduisit lors de missions de collecte de fonds auprès de sa famille allemande de Jenny. Engels accepta de se faire passer pour le père car la réputation de sa maîtresse prolétarienne Mary Burns comptait probablement moins à leurs yeux que celle de la patricienne Jenny von Westphalen, et Marx aurait été l'objet de sarcasmes dans la communauté acariâtre et belliqueuse des réfugiés politiques de Londres qui raffolait déshonorer en éventant les scandales sexuels. Portant le même prénom que lui, le petit Freddy ne fut pas sans entacher la réputation d'Engels, et cette mauvaise réputation se doubla de celle d'être un père indigne car Engels, si généreux et aimants avec les filles de Marx et de Jenny, n'eût en revanche jamais de gestes d'affection pour ce fils adoptif qui était le « bâtard » de son ami. Freddy ne reçut pas d'éducation digne de ce nom et devint ouvrier mécanicien. Ce n'est qu'à la fin de sa vie et après la mort de Karl que Engels révéla à Tessy Marx la véritable identité de son demi-frère ignoré.

Affaires d'argent, affaires de coeur, la dépendance de Marx vis à vis d'Engels ne s'arrêtait pas là, puisque Karl passait son temps à sous-traiter l'écriture des articles qui le faisaient officiellement vivre de son travail au diligent Friedrich. Engels avait trouvé à Marx une collaboration avec la Nouvelle Encyclopédie américaine pour écrire quelques articles et un travail de commentateur politique des affaires européennes pour le journal américain de très bonne qualité New York Daily Tribune, fort de ses 200.000 lecteurs, mais comme Marx écrivait mal l'anglais, Engels, après ses journées de travail, lui traduisait ses articles de l'allemand à l'anglais ou corrigeait les lourdeurs de style et les excroissances littéraires des articles de Marx. Souvent, il faisait davantage encore et écrivait lui-même les articles signés par Marx, car son ami manifestait beaucoup de dédain et de désinvolture par rapport à la menue monnaie de l'activité journalistique, tout entier absorbé par la recherche de la pierre philosophale des lois de l'histoire et de l'économie: « Les saletés journalistiques continuelles me barbent. Cela prend un temps fou, disperse mes efforts et finalement ça ne rime à rien », écrivit un jour Marx à son ami.

Les années d'attente: de la révolution et de la parution du Kapital.

A partir du début des années 1850, Marx travaille déjà à rassembler sa documentation et à confronter ses intuitions au réel en vue de l'écriture du Capital mais le « maure » a tendance à se laisser aller à perdre des mois dans des recherches annexes et Engels, qui a une confiance absolue dans la vocation intellectuelle de son camarade mais sait qu'il a besoin d'être régulièrement remis en selle, est souvent contraint de le presser. Ainsi, en 1860, il écrit à Marx dans leur style d'arrogance caractéristique: « L'essentiel, c'est que le truc soit rédigé et paraisse; ces ânes ne remarquent sûrement pas les faiblesses qui te sautent aux yeux; et s'il survient une période agitée, quel bénéfice tireras-tu d'une interruption de ton travail avant d'avoir fini Le Capital? ».

Marx et Engels sont toujours dans une attente réelle de l'avènement d'une situation sociale réellement révolutionnaire et, d'une certaine manière, ils se désespèrent au début des années 1860 en observant la bonne santé de l'économie anglaise, liée au libre-échangisme et au nouvel essor de l'industrie textile, et l'embourgeoisement relatif des travailleurs britanniques et leur combativité déclinante. Pour eux, le renversement du capitalisme doit d'avoir venir d'un processus endogène d'auto-destruction passant par des crises continuelles et causé par la concentration du capital, l'absorption dans le circuit marchand de toutes les marges non soumises aux systèmes capitalistes (activités, populations) et l'intensification de l'exploitation réalisée pour maximiser les taux de profit sur un prolétariat d'importance numérique toujours plus grande. En attendant, toute tentative d'insurrection ou de putsch des socialistes est vouée à l'échec en l'absence de conditions socio-économiques favorables. Or, ces conditions, Marx et Engels ne les voient pas venir réellement, même si de temps en temps ils ont de faux espoirs...

Ainsi, en 1856, « la surproduction sur le marché du textile, combinée à la hausse imprévue du prix des matières premières, avait eu pour effet de ruiner la confiance dans l'industrie du coton, ce qui entraîna une ruée vers les guichets de banque et des faillites commerciales en rafales. Des États-Unis à l'Inde en passant par la Grande-Bretagne et l'Allemagne, l'économie mondiale chancelait, ébranlée par la dégringolade des cours du sucre, du café, du coton et de la soie. En octobre 1857, Engels jubilait: « Le krach américain est magnifique et il n'en est qu'au commencement (…) L'Angleterre semble aussi devoir subir le contrecoup... Tant mieux. Ça y est, le commerce est de nouveau foutu pour trois ou quatre ans, nous avons maintenant de la chance »... En dépit des pertes considérables de l'entreprise Ermen et Engels, le vétéran de la campagne de Bade (Engels) se souciait peu des difficultés commerciales, car il sentait un parfum d'insurrection dans l'air. « Cette pression chronique est nécessaire un temps pour chauffer les populations... Maintenant, notre heure arrive ». Or, au bout de deux mois de krach, le prolétariat tardait toujours à prendre conscience de sa vocation. « Pour le moment, encore peu de signes révolutionnaires: la longue période de prospérité a eu un effet terriblement démobilisateur », nota Engels d'une plume morose en décembre 1857 » (Hunt, p.265).   

L'absence de symptôme révolutionnaire véritable en Angleterre n'est pas forcément néanmoins ce qui déprime le plus  Marx, qui vit très replié sur lui-même et sur le cercle étroit de sa famille et de ces quelques intimes qu'il supporte et qui le supportent tels que Liebknecht, Wolff, Freiligrath et Engels. Alors que des patriotes romantiques comme Kossuth ou Garibaldi sont connus de tous dans les rues de Londres, Marx s'y promène incognito et si son prestige intellectuel est grand parmi les radicaux exilés, l'homme fait peur et son intransigeance comme son orgueil démesuré tendent à l'isoler grandement. « Sa dureté congénitale, écrit son biographe Isaiah Berlin, sa jalousie, son désir d'écraser tous ses rivaux augmentaient avec les années, ainsi que son antipathie pour la société dans laquelle il vivait. Ses contacts personnels avec les membres individuels de cette société devinrent plus difficiles. Porté à la querelle, il n'aimait pas les réconciliations ».

 

 

photo Marx 1Au milieu des années 1860, pendant que Marx, harcelé par les furoncles qui envahissent son entrejambe, souffre de démangeaisons terribles qui lui laissent fort peu de sérénité pour écrire Le Capital, Engels écrit des articles sur la stratégie militaire et les situations de conflits internationales dans la Pall Mall Gazette, y commençant à développer une pensée anti-colonialiste, défendant les droits à l'auto-détermination des polonais contre les Allemands, des Chinois et des Indiens contre les Britanniques, dénonçant les crimes des Français et des Belges en Algérie et au Congo. « Un peuple qui en oppresse d'autres, pouvait ainsi écrire Engels, ne peut s'émanciper lui-même. Le pouvoir dont il se sert pour opprimer les autres se retourne en définitive toujours contre lui ».

A l''hiver 1863, Engels est endeuillé par la mort de Mary Burns, sa compagne depuis 20 ans malgré son tempérament volage, victime d'une crise cardiaque ou d'une apoplexie. A la réception de la lettre affligée de son ami lui apprenant la mort de sa femme, « l'attitude de Marx à ce moment-là, raconte Tristam Hunt, fut proprement confondante. Il débuta sa lettre de condoléances par des mots convenus: « La nouvelle de la mort de Mary m'a surpris autant que consterné. Elle avait très bon cœur, beaucoup d'esprit et tenait beaucoup à toi ». Puis, après ces contorsions d'usage, il se lança dans une tirade d'un égoïsme inouï sur son propre malheur- la lourdeur des frais de scolarité, les relances de loyer - d'une plume mi-blageuse, mi-morose, totalement à côté de la plaque. « C'est effroyablement égoïste de ma part de te raconter toutes ces horreurs en un moment pareil. Mais c'est un remède homéopathique. Un clou chasse l'autre », poursuivit-il avant de terminer sa lettre par un « Salut! » enjoué. Si Marx faisait peu de cas de la mort de Mary, c'est sans doute parce que la famille Marx ne l'avait jamais acceptée comme une égale au plan social, ni une compagne digne du Général (autre surnom d'Engels). Cette indifférence dédaigneuse sidéra Engels, et l'épisode constitua le coup le plus dur porté à leur amitié. « Pour une fois, je ne t'ai pas répondu sur le champ, ce qui ne sera pas pour te surprendre: mon propre malheur et ta réaction glaciale m'en ont ôté toute envie », lâcha Engels après un silence de cinq jours. Même les « philistins de sa connaissance » - à qui il s'était employé pendant des années à dissimuler Mary – lui témoignèrent davantage de compassion et d'affection que son ami le plus cher. «  Tu as estimé, toi, le moment adéquat pour faire valoir la supériorité de ton flegme. Soit! ». Quelques jours après cependant, Engels accepta les excuses de Marx cherchant à se faire pardonner sa maladresse et son manque d'empathie et 18 mois après la mort de Mary Burns, sa jeune soeur Lizzy devint à son tour l'amante de Engels. Engels louait le « sang d'authentique prolétaire irlandaise » de cette femme bonne vivante qui aimait la bouteille, tout en expliquant non sans machisme cruel, en un hommage à son manque d'éducation, que « sa passion pour la classe dont elle était issue, passion qui était instinctive, avait pour moi une valeur sans commune mesure (…) avec tout ce dont pourraient être capables la rigidité morale et la pensée pléonastique des filles de la haute, « délicates » et « bien élevées » ».

Grâce à Lizzy, Engels, qui n'était pas par le passé dénué de préjugés racistes condescendants à l'égard des irlandais comme des slaves, se passionne désormais pour la cause nationaliste irlandaise et le sort de cette petite patrie pauvre exploitée à outrance par les anglais. On suppose même que lui et Lizzy abritèrent dans leur maison de Manchester des Féniens, indépendantistes irlandais qui commirent quelques attentats retentissants à cette époque contre des prisons et des policiers anglais. Seulement, cette montée des revendications nationalistes irlandaises, ajoutée à des rivalités et des dissensions communautaires déjà existantes, eurent pour effet de retourner une partie des ouvriers de Manchester et des grandes villes industrielles du Nord de l'Angleterre vers les tories, les conservateurs qui défendaient des intérêts de classe entièrement opposés aux leurs. Cette évolution du vote ouvrier, surdéterminé par le chauvinisme et la xénophobie, ne fut pas sans interpeller et désespérer Marx et Engels.

 

"Dans la douleur, un accouchement Capital "

Mais, « en 1868, après des années de tempête et d'orage, un port semblait en vue... Trois ans auparavant, Engels promettait à Marx: « Le jour où ton manuscrit partira à l'imprimerie, je me saoulerai à mort ». Certes, il fallut attendre encore quelques temps avant que Marx- à qui « cette merde d'économie », comme il disait, donnait tant de fil à retorde – n'ait achevé le le livre I du Capital. Mais, à sa parution, le soulagement était palpable. Le sacrifice, l'ennui et l'aride frustration des années à Manchester n'avaient pas été vains. Engels écrivait à Marx une lettre poignante: « Ce tournant que prennent les choses me fait énormément plaisir, premièrement en soi, deuxièmement pour toi personnellement et ta femme, et troisièmement parce qu'il est grand temps que tout cela s'améliore... Je n'aspire à rien d'autre qu'à me libérer de cette chiennerie de commerce qui, en gaspillant mon temps, me démoralise complètement. Tant que je suis dans ce business, je ne suis bon à rien » » (Hunt, p.315).

La contribution de Engels au livre I du Capital alla au-delà de l'aspect financier: Engels fournit à Marx les informations et la documentation sur les aspects les plus concrets du fonctionnement de l'entreprise et des affaires capitalistes et il « apporta un déluge de corrections, d'éclaircissements et de remaniements » sur les épreuves en allemand que lui envoyaient Marx. Trop de digressions, de scories littéraires, une documentation parfois défaillante, un style pamphlétaire fait de phrases rageuses et de sous-entendus acides nuisant parfois à la clarté de l'argumentation, autant de défauts que Engels signalait à son ami et tentait de corriger, lui envoyant des notes critiques parfois hallucinantes de drôlerie, comme celle-ci: « Le deuxième placard notamment porte l'empreinte assez marquée de tes furoncles »....

Surtout, après la parution du livre I du Capital, Engels utilisa « toute la panoplie moderne de manipulation médiatique et de marketing littéraire » pour envoyer des recensions flatteuses à la presse anglaise, américaine, et européenne, en mettant à chaque fois en avant les aspects du livre susceptibles d'intéresser, en fonction de leur sociologie spécifiques, les lecteurs des différents journaux.

A l'été 1869, Engels vendit ses parts dans l'entreprise à son associé, s'assurant ainsi une rente assez confortable pour la fin de ses jours, et retrouva avec une allégresse fantastique sa liberté pour s'installer à Londres et reprendre sa vie de leader politique révolutionnaire et d'intellectuel socialiste.

 

Engels prend des fonctions de direction dans la première Internationale.

 

photo Engels 2

 

« Aussitôt élu au conseil général de l'Association Internationale des travailleurs (plus connue sous le nom d'Internationale), Engels se mit au travail en coulisse pour imposer la doctrine du Capital et éliminer toute déviance idéologique. En tant que secrétaire correspondant de l'Internationale pour la Belgique, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et le Danemark, Engels fut de facto chargé de coordonner la lutte prolétarienne en Europe... « Tous les jours, le courrier apportait chez lui des journaux et des lettres dans toutes les langues européennes, et il était stupéfiant de constater qu'avec sa charge de travail, il trouver encore le temps de les éplucher, de les classer, et d'en retenir l'essentiel », se souvint Paul Lafargue. Engels avait une connaissance phénoménale des langues – du russe au portugais, en passant par le roumain (sans compter un certain nombre de dialectes régionaux comme le provençal et le catalan) – et, dans le cadre de son travail de secrétaire de l'Internationale, il mettait un point d'honneur à répondre aux courriers dans la langue de ses interlocuteurs » (Hunt, p.324-325).

 

Créée en 1864 à Saint-Martin's Hall à Londres, l'Association internationale des travailleurs (dite Première Internationale) comptait à la fin des années 1860 autour de 800.000 membres réguliers. Cette initiative avait eu pour préhistoire la rencontre, en marge de la grande Exposition de l'industrie moderne à Londres, entre une délégation d'ouvriers français censés s'intéresser aux récents progrès de l'industrie britannique, et des syndicalistes britanniques. Un certain nombre de questions furent finalement soulevées, telles que la comparaison des horaires et des salaires français et anglais, la nécessité d'empêcher les employeurs d'importer de l'étranger des ouvriers « jaunes » destinés à briser les grèves. Une autre réunion fut alors projetée dans le dessein de former une association qui ne se bornerait plus à discuter et comparer les faits; son objectif serait, pour commencer, une coopération active, politique et économique, en vue peut-être de promouvoir une révolution démocratique universelle. « L'adresse inaugurale de l'Internationale, relate Isaiah Berlin, est, après le Manifeste communiste, le document le plus remarquable du mouvement socialiste. Il tient en un peu plus de douze pages in-octavo, et commence en déclarant « … que l'émancipation de la classe ouvrière elle-même...que la sujétion économique du travailleur aux monopolisateurs des moyens de production...est à l'origine de la servitude sous toutes ses formes: misère sociale, dégradation mentale et dépendance politique. Que l'émancipation économique de la classe ouvrière est donc la fin à laquelle tous les mouvements politiques doivent être subordonnés comme moyens. Que tous les efforts pour aboutir à cette fin ont échoué jusqu'à présent faute de solidarité entre les travailleurs divisés de mille façons, faute d'un lien fraternel unissant les classes ouvrières des différents pays... ». Au départ, cette association conserve une grande hétérogénéité idéologique, regroupant des proudhoniens, des syndicalistes révolutionnaires, des blanquistes, des « socialistes utopiques » de diverses obédiences et quelques sympathisants marxistes, sectes que rassemblaient néanmoins l'idée d'une importance centrale du combat de lutte de classes et de remise en cause de la propriété privée capitaliste.

 

A la fin des années 1860 et au début des années 1870, Marx et Engels y mènent une lutte d'influence pour affaiblir l'aura des idées de l'anarchiste russe Bakounine, puis du charismatique et flambeur Ferdinand Lassale, propagateur de la pensée socialiste en Allemagne qui pensait possible un passage progressif sans révolution brutale à une économie collectiviste émancipatrice sous la houlette d'un Etat modernisé et de la généralisation des coopératives ouvrières de type proudhonien.

Fondateur de la social démocratie allemande, cet avocat de formation accepte quasiment en bloc les idées de Marx (le déterminisme économique, la lutte des classes, l'exploitation inévitable dans la société capitaliste) et en fait la base de son parti socialiste: seulement, sur les questions pratiques, il a tendance à se mettre beaucoup en avant en tant que leader providentiel attendu par le monde ouvrier et il envisage une évolution progressive du socialisme à l'intérieur de l'État prussien que Marx considère lui comme un pur instrument d'oppression de la société, comme tout état bourgeois. Surtout, Marx goûte peu  l'intelligence légère, la vanité de Lassale, son goût de la dépense ostentatoire, son énergie d'homme d'action, son autorité sur les ouvriers allemands qu'il jalouse. Quand Lassale vint habiter quelques temps chez Marx à Londres, « il exaspéra son hôte orgueilleux et susceptible en devenant le témoin de sa misère et plus encore par son bavardage joyeux, son extravagance facile. Il dépensait en cigares et en boutonnières plus que toute la famille ne dépensait pour vivre pendant une semaine. Il y eut quelques difficultés à propos d'une somme que Marx lui avait empruntée... Marx n'oublia jamais cette humiliation et après la visite de Lassale leurs rapports dégénérèrent brusquement » (Isaiah Berlin, p.276).

 

Le rêve éveillé de la Commune de Paris déboucha sur un cauchemar.

Au fil des années, le prestige et l'influence de Marx et de Engels grandissent à tel point dans l'Internationale qu'après la Commune de Paris, sous l'effet également de la très large diffusion du pamphlet de Marx La Guerre civile en France (1871), beaucoup d'observateurs attribuèrent la responsabilité des évènements à l'influence occulte du marxisme et de l'Internationale, sa courroie de distribution. En réalité, même s'ils y avaient des membres de l'Internationale actifs avant et après la chute de Napoléon III, Marx et Engels ont été surtout enthousiasmés et surpris par l'extraordinaire destin révolutionnaire et authentiquement socialiste de la révolte nationale du peuple de Paris contre le consentement à la défaite devant Bismark du gouvernement provisoire de Défense Nationale constitué après la défaite de Sedan et la chute de l'empereur. Après la désobéissance, qui scelle le déclenchement du processus révolutionnaire de la Commune, d'une partie des troupes gouvernementales envoyées à Montmartre le 18 mars 1871 pour retirer ses canons à une garde nationale de plus en plus infiltrée par la propagande révolutionnaire, Marx s'exclame mi-avril dans une lettre à Ludwig Kugelmann: «  Quelle souplesse, quelle initiative historique, quelle capacité de sacrifice chez ces Parisiens! (…) Quoi qu'il en soit, l'actuel soulèvement de Paris, même s'il succombe sous l'assaut des loups, des porcs et des sales chiens de la vieille société- est l'exploit le plus glorieux de notre parti depuis l'insurrection parisienne de juin (1848) ».

« Le 19 avril, rappelle Tristam Hunt, la Commune promulgua sa Déclaration au peuple français, qui instaurait le droit pour les citoyens de s'impliquer en permanence dans les affaires de la collectivité, la responsabilité publique des officiers et des magistrats (dont les salaires furent plafonnés), le remplacement de l'armée et de la police par la garde nationale, la liberté de conscience et le transfert des ateliers et usines abandonnés par leurs propriétaires à « l'association coopérative des ouvriers qui y étaient employés » ». Ce projet remettant en cause la délégation de pouvoir dans l'économie et la sphère politique, valorisant l'auto-gestion et la liberté individuelle garantie concrètement par la solidarité du collectif, n'a guère pris de rides et pourrait aujourd'hui encore faire figure d'utopie mobilisatrice pour la gauche la plus audacieuse.

Marx et Engels l'approuvaient sur le coup, ainsi que le moyen: la suspension provisoire de la légalité républicaine par une avant-garde consciente de prolétaires décidés à installer à titre extrêmement provisoire, pour rendre possible la révolution sociale, une certaine forme de dictature du prolétariat. Cependant, l'échec de la contre-offensive des communards sur Versailles, les divergences tactiques et idéologiques de leurs dirigeants et leur hésitation à mettre la main sur les réserves d'or de la Banque de France allait donner des armes à la brutalité de répression de la bourgeoisie conservatrice et élitiste: la Semaine sanglante, qui commença le 21 mai 1871, se solda par le massacre systématique d'une dizaine de milliers de Communards.

 

Les paradoxes du socialiste capitaliste Engels.

Défenseur des ouvriers et artisans parisiens contre l'État de classe au service des patrons et des rentiers, Engels n'en tire pas moins ses revenus et donc aussi ceux qu'il verse à la famille Marx du placement financier du produit de la vente de son entreprise textile et de sa situation d'actionnaire non négligeable de plusieurs affaires britanniques, dont plusieurs tirent l'essentiel de leurs revenus de l'exploitation de la main d'œuvre et du pillage des ressources dans les colonies. Engels possédait à sa mort, selon Tristam Hunt, un « portefeuille juteux et bien garni »: 22600 livres de l'époque, soit quelque chose comme 2,75 millions d'euros aujourd'hui. « Par chance, poursuit malicieusement le biographe, investir à la Bourse n'était pas jugé contraire à l'orthodoxie du parti: « Tu as raison de qualifier le tollé contre la Bourse de petit-bourgeois. Elle ne fait qu'orchestrer la distribution de la plus-value déjà volée aux travailleurs » expliqua t-il à Bebel dans un langage digne d'une bulle pontificale. En fait, par sa tendance à centraliser et concentrer les capitaux, la Bourse était par essence au service de la révolution, car « même l'individu le plus stupide peut constater où l'économie actuelle les fait disparaître ». Il fallait regarder au-delà de l'évidente crapulerie boursière pour saisir qu'il n'y avait aucune honte à vivre de l'exploitation des autres: « On peut sans problème être tout à la fois un spéculateur boursier et un socialiste, et par conséquent détester et mépriser la classe des spéculateurs ». Le milliardaire américain Waren Buffet serait capable aujourd'hui de tels paradoxes ou pirouettes dialectiques qui témoignent bien que le socialisme de Engels se place, non sur le plan de l'éthique mais sur un plan utilitariste qui déduit ses préconisations du réel matériel existant - où l'action doit s'insérer dans des réseaux de causalité qui ont leur objectivité propre - et qui peut sanctifier potentiellement les moyens les plus impurs de parvenir à la révolution libératrice, programmée dans des lois inéluctables de l'économie que le marxisme permet de connaître.

 

Le testament de Marx.

Dans les années 1870, Marx ne parvient pas à achever lui-même les livre II et III du Capital. Ses ennuis de santé (furoncles, ennuis hépatiques), sa mauvaise humeur chronique et sa tendance à se laisser détourner de son but initial par des recherches périphériques qui le passionnaient (comme celle relative aux communautés primitives d'Asie, qui l'occupa pendant des années) expliquent son manque d'efficacité au travail. En 1881, Marx, qu'elle nommait affectueusement son « sanglier noir », son « maure » ou son « vilain fripon », a la douleur de perdre sa femme Jenny sans assister même à ses derniers moments, car il était depuis trois semaines en soin pour combattre une bronchite convulsive et une pleurésie. Marx chercha à se divertir de sa tristesse et de la politique en essayant en même temps de se soigner dans la ville d'eau de Carlsbad et sur l'île de Wight. « Il traîna ses valises d'Alger en Suisse en passant par Monte-Carlo et la France- mais il apporta partout le mauvais temps avec lui. La bronchite devint chronique. En janvier 1883, nouveau coup de massie: sa fille Jenny Longuet mourut d'un cancer de la vessie. Terrassé, Marx rentra chez lui y finir ses jours » (Tristam Hunt, p. 367). Marx s'éteint dans son lit sans beaucoup souffrir après une hémorragie fatale le 14 mars 1883, à l'âge de 64 ans. Le 17 mars 1883, Marx est enterré avec Jenny, dans le carré des reprouvés du cimetière londonien de Highgate. En présence de 10 autres personnes seulement- dont Tussy la fille de Karl Marx, de Paul Lafargue et Charles Longuet, ses gendres, de Wilhelm Libeknecht- Engels construit déjà dans son discours au cimetière un monument pour faire valoir l'œuvre de Marx: « La mort de cet homme est une perte incommensurable pour le prolétariat militant d'Europe et des Etats-Unis, et pour la science historique...De même que Darwin a découvert la loi de l'évolution de la nature organique, Marx a découvert la loi de l'évolution de l'histoire humaine »...

Ismaël Dupont.

 

 

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17 avril 2017 1 17 /04 /avril /2017 08:00
Hommage à l'insurrection irlandaise débutée le lundi de Pâques 1916, il y a cent un an...: aux origines de la liberté de la nation irlandaise
Les ruines de la Dublin Bread Company, Lower Sackville Street (aujourd'hui O'Connell Street), après l'insurrection de Pâques.

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L'Irlande au coeur: 100 ans après la révolution des Pâques irlandaises, 35 ans après la mort de Bobby Sands, hommage à la révolution indépendantiste irlandaise (PCF Finistère)

L'Irlande était sous le joug anglais depuis le Moyen-Age, une domination prédatrice renforcée avec l'impitoyable Cromwell qui mit le pays à feu et à sang. Au XVIIe siècle, les Anglais ont commencé une politique d'implantation massive de colons à Ulster, notamment des presbytériens Ecossais. Au XVIIIe siècle, l'enseignement du gaélique est interdit par les Anglais, les terres confisquées, les paysans expropriés, les Irlandais sont en grande partie exclu de l'accès à la propriété, aux droits sociaux. Une série de révoltes sont matées violemment au XVIIe et au XVIIIe siècle. L'oppression des catholiques irlandais est particulièrement forte en Irlande du Nord. 

Le nationalisme moderne en Irlande naît avec l'avocat protestant Wolfe Tome qui fait campagne pour l'émancipation des catholiques et l'avènement d'une citoyenneté républicaine irlandaise. Wolfe Tome sympathise avec les idées de la Révolution Française, et crée à Belfast en 1991 une Société des Irlandais Unis qui s'inspire des clubs révolutionnaires et se donne pour projet l'indépendance de l'île, sous la forme d'une République. Wolfe Tome est contraint de s'exiler en France et obtient en 1796 du Directoire l'envoi d'une force d'invasion de 14 450 hommes répartis en 43 vaisseaux sous la direction du général Hoche pour tenter de soustraire à la terre irlandaise à la domination catholique. Mais cette force navale rencontre une des pires tempêtes du siècle en arrivant en vue des côtes irlandaises. Douze navires font naufrage et des milliers d'hommes périssent noyés. Ce qu'il reste de la flotte est contraint de rentrer à Brest au bout d'une semaine. 

" Une nouvelle tentative de débarquement français pour susciter une insurrection irlandaise a lieu en août 1798. Cette fois, les troupes françaises, sous le commandement du général Humbert, débarquent dans le comté de Mayo et aident les rebelles irlandais à créer une éphémère République du Connaught qui vit pendant deux semaines. Les troupes françaises sont rapatriées et les rebelles massacrés. De nouveau, en octobre 1798, une force française, accompagnée cette fois de Wolfe Tone, tente de débarquer dans le Donégal, mais se bat contre une flotte anglaise et se rend sans toucher terre. En même temps, les Irlandais Unis préparent une insurrection générale qui est déclenchée le 23 mai 1798. Déjouée à Dublin, elle est transportée à Wexford et dans les montagnes du Wicklow. Cette rébellion est animée moins par un esprit révolutionnaire et nationaliste que par des revendications matérielles - foncières et fiscales. C'est dans la région de Wexford, sur la colline de Vinegar Hill, que les rebelles sont écrasés par les forces britanniques. A la fin de l'été 1798, on compte 30 000 morts des deux côtés. Wolfe Tone est traduit en cour martiale à Dublin, condamné à mort, il préfère se la donner lui-même en se tranchant la gorge. Il meurt le 19 novembre 1798" (Alexandra Slaby, Histoire de l'Irlande de 1912 à nos jours).         

End of the Irish Invasion- the Destruction of the French Armada (gravure de James Gillray).

End of the Irish Invasion- the Destruction of the French Armada (gravure de James Gillray).

Wolfe Tone

Wolfe Tone

Thomas Davis

Thomas Davis

Au milieu du 19e siècle, le nationalisme irlandais renaît sous une forme légaliste avec le mouvement Jeune Irlande de l'avocat et poète d'origine protestante Thomas Davis - auteur de la ballade nationaliste "A nation once again" - en prônant une vision multiculturelle et multiconfessionnelle moderne de l'Irlande, la restauration de l'usage et de la dignité du gaélique, l'émancipation des citoyens irlandais par rapport à la tutelle anglaise. La génération suivante est plus révolutionnaire et radicale. Une délégation irlandaise se rend à Paris pour y soutenir la révolution de 1848 et chercher des appuis à leur cause de libération nationale mais Lamartine ne veut pas s'en mêler. Les Jeunes Irlandais de Paris ramènent toutefois le futur drapeau irlandais tricolore vert, blanc, et orange, confectionné par des Françaises émues par la cause irlandaise. 

Aux Etats-Unis, dans la diaspora irlandaise (en 1850, un quart des new-yorkais sont irlandais, en 1855, ce sera un tiers d'entre eux), le nationalisme irlandais trouve de nouveau appui avec la création de la Fenian Brotherhood, structure militaire vouée à la création d'une république irlandaise par la révolution. En 1858 est créée sur le sol irlandais à Dublin une branche locale la Fenian Brotherhood, l'Irish Revolutionay (puis Républican) Brotherhood, l'IRB.   

La radicalisation du mouvement d'affirmation nationale irlandaise trouve un argument décisive dans les causes et les conséquences de la Grande Famine (1845-1951) qui cause la mort d'un million d'Irlandais (un huitième de la population) et réduit un autre million à l'émigration. Les ravages du mildiou sont aggravés par l'expulsion encouragée par la loi par les propriétaires terriens de leurs tenanciers et par la concentration des terres pour l'élevage plutôt que pour l'agriculture nourricière. Pendant la Famine, le gouvernement britannique permet aux gros propriétaires d'exporter blé, orge, bétail. Pour aggraver la situation des survivants, on les expulse de leurs terres juste après la Famine; les plus chanceux partent, les plus démunis en sont réduits à se rendre dans des workhouses qui tiennent plus de la prison que de l'institution charitable. 

Entre 1829 et 1867, le Parlement de Londres rejette 23 projets de loi en faveur des paysans irlandais; il en vote en revanche 32 en faveur des gros propriétaires terriens et facilitant les explusions. A la suite de l'Emcumbered Estate Act de 1849, un sixième du sol irlandais passe entre les mains de 8 000 à 10 000 industriels, commerçants ou bourgeois enrichis, marchands de biens et spéculateurs qui s'empressent de hausser les rentes pour tirer profit de leurs acquisitions. 15% des propriétaires terriens, les plus gros, détiennent 97% de la surface de l'Irlande et les 750 propriétaires les plus importants possèdent la moitié de la surface de l'Irlande! Seuls 3% des agriculteurs sont propriétaires de leur terrain en 1870. 

La situation des paysans irlandais va progressivement s'améliorer de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle car les britanniques écoutent les leaders irlandais modérés ou conservateurs qui leur manifestent le caractère explosif de la situation sociale pour l'autorité anglaise. Toutefois, les villes irlandaises au carrefour des XIXe et XXe siècle ne sont guère plus prospères que les campagnes. En 1901, à Dublin, 36% des familles vivent des logements d'une pièce. La mortalité est à Dublin en 1899 presque deux fois plus élevée qu'à Londres, qui compte aussi pourtant ses quartiers misérables. En 1914, le taux de mortalité à Dublin est le plus haut des capitales européennes (27,6 pour mille) et à la cinquième place des villes du monde. 

En 1900, l'IRB est réorganisé sous la direction de Tom Clarke, qui tient un bureau de tabac à Dublin, et une nouvelle génération l'intègre. Ses revendications vont au-delà de l'autonomie parlementaire. La guerre des Boers contre les britanniques en Afrique du Sud leur sert de source d'inspiration.  

En 1905, le "Sinn Féin" (Nous seuls) est créé par le journaliste Arthur Griffith qui prône la désobéissance non violente pour l'indépendance plutôt que l'action parlementaire ou la violence. Le Sinn Féin s'engage pour le droit de vote des femmes, pour l'indépendance économique de l'Irlande. Avant 1916, le Sinn Féin n'est pas un parti révolutionnaire: il recommande simplement le boycott des institutions britanniques.

Au début du XXe siècle, alors que le gouvernement britannique serait de plus en plus prêt à accepter une autonomie législative partielle de l'Irlande, la menace séparatiste des extrémistes unionistes protestants du nord les dissuade d'aller trop loin dans cette voie.  

Avec le Parliement act de 1911, l'adoption du Home Rule qui conférerait une autonomie politique à l'Irlande est imminente, et les unionistes orangistes s'organisent en commandos paramilitaires (Ulster Volunter Force) pour résister à l'imposition du Home Rule, qui sera promulguée en 1914.

Au début de la guerre 14, le chef de file des députés irlandais modérés, John Redmond, assure la Grande-Bretagne de la loyauté totale de l'Irlande, mais déjà une partie du mouvement nationaliste, plus radicale, s'organise pour un soulèvement.   

L'IRB s'organise en organisation révolutionnaire opérationnelle avec Arthur Griffith du Sinn Féin, Patrick Pearse et James Connolly, de l'ICA (Irish Citizen Army, armée citoyenne irlandaise de 200 hommes créés d'abord pour protéger les ouvriers grévistes, mais qui participera à l'insurrection de Pâques).

Patrick Pearse est le plus nationaliste et le plus fervent partisan de la violence révolutionnaire pour l'indépendance. Il est né à Dublin en 1879 d'un père anglais mais autonomiste irlandais. C'est un passionné de mythologie celtique et de culture gaélique. Il a fondé d'ailleurs dans la banlieue de Dublin une école secondaire bilingue qui y sont consacrés et où les gagnants des concours gagnent non pas un livre mais un fusil. Il vient de fonder un journal, l'Irish Freedom, où il exalte l'usage de la force et des armes et la valeur rédemptrice du sang versé.  

James Connolly est un personnage remarquable, un révolutionnaire marxiste et militant ouvrier aux origines de l'indépendance irlandaise. Il est né en Ecosse d'immigrés irlandais et s'est installé en Irlande en mai 1896. Appelant toutes les forces vives de la nation (ouvriers et paysans) à constituer un gouvernement révolutionnaire nationaliste présidant à un Etat indépendant, condition nécessaire pour faire advenir le progrès et l'égalité économique et sociale, il est le premier à tenter de concilier désir d'auto-détermination nationale, lutte des classes et socialisme universaliste. Avec James Larkin, fils de parents irlandais installés à Liverpool, socialiste lui aussi, James Connolly organise le mouvement syndical à Belfast et à Dublin et tous deux fondent le parti travailliste irlandais en 1912. William Murphy, dirigeant du patronat, industriel et patron des tramways dublinois et de l'Irish Independent, affronte les deux James et leur mouvement syndical en licenciant tous les ouvriers qui y adhèrent, il contraint 20 000 ouvriers grévistes à Dublin à reprendre le travail et à se tenir à l'écart du syndicalisme socialiste sous la menace de la famine en janvier 1914, après une grève terrible de 3 mois, au terme de laquelle Larkin va être obligé d'émigrer aux Etats-Unis. James Connolly, écoeuré par l'ordre bourgeois et la violence de classe en contexte de domination britannique, se rapproche de l'IRB et de Patrick Pearse en pensant que l'avènement d'une république irlandaise indépendante pourrait hâter l'installation d'un socialisme irlandais. 

Les préparatifs de l'insurrection commencent en avril 1915 quand Joseph Plunckett et Roger Casement négocient l'envoi d'armes allemandes pour les révolutionnaires irlandais. Le mercredi 19 avril, après une parade aux allures de répétition générale de 1400 volontaires de l'IRB à Dublin, et de 4000 volontaires en Province, le gouvernement de Londres établit une liste de dirigeants de l'IRB, du Sinn Féin et de la Ligue gaélique à arrêter. 

Le samedi 22 avril, un bateau anglais intercepte le navire allemand qui doit livrer des armes aux révolutionnaires irlandais. Son capitaine préfère saborder le navire plutôt que de livrer des armes à l'ennemi. Les révolutionnaires n'ont pas toutes les armes requises pour lancer l'insurrection mais il est trop tard pour faire marche arrière car les préparatifs sont allés trop loin. 

La comtesse Markievicz et James Connolly décident qu'on ne peut plus arrêter l'insurrection, prévue pour le lundi de Pâques. 

La comtesse Markievicz, née Gore-Booth en 1868 dans une famille aristocratique anglo-irlandaise dans le comté de Sligo au nord-ouest de l'Irlande, s'est marié avec un comte polonais quand elle était étudiante aux Beaux-Arts à Paris. Artiste de la scène dublinoise avec lui au début du siècle, elle s'engage en politique avec la féministe révolutionnaire Maud Gonne et rejoint le Sinn Féin en 1909.    

Le lundi de Pâques 1916 au matin se tient une dernière réunion du comité révolutionnaire secret au Liberty Hall de Dublin. La proclamation de la République y est imprimée à la dernière minute sur la vieille presse de Connolly qui menace de tomber en panne. La comtesse Constance Markievicz s'empare d'un des premiers exemplaires imprimés et le déclame aux passants éberlués de Lower Abbey Street. Juste avant midi, un petit défilé se met en place, en présence de Michael Collins. Les armes (vieux fusils allemands, fusils de chasse, revolvers) pourraient tenir dans une seule carriole. Les nationalistes sont peu nombreux quand, à 150, ils prennent l'assaut de la Grande poste de Dublin et y hissent le drapeau vert, blanc, orange d'après celui que les Françaises avaient confectionné pour l'Irlande en 1848. La comtesse Markievicz a aussi prévu son drapeau: une harpe traditionnelle dorée sur fond vert, avec, brodés, les mots Irish Republic. Connolly a pour sa part choisi de déployer une banderole figurant une charrue étoilée non pas sur le bâtiment de la Poste Centrale de Dublin, mais sur l'Imperial Hôtel, propriété de son pire ennemi, le capitaliste William M. Murphy. Cet hôtel est pris d'assaut par les insurgés, de même que le magasin Clery's qui lui appartient également.  

Patrick Pearse lit la "Proclamation du Gouvernement provisoire de la République irlandaise au peuple d'Irlande" sur le pas de la poste Centrale. La République irlandaise est proclamée comme Etat indépendant et souverain, les signataires de l'appel se disent prêts à sacrifier leur vie pour la cause de sa liberté. S'ensuit un programme: la République garantit les libertés religieuse et civile, l'égalité des droits et des chances pour tous les citoyens, et s'engage à oeuvrer au bonheur et à la prospérité de toute la nation et "à chérir tous les enfants de la nation de manière égale" en oubliant les différends entretenus par "un gouvernement étranger". 

A 13h, les premiers coups de feu sont échangés, des révolutionnaires tentent de prendre d'autres bâtiments de Dublin. L'hôtel de ville est pris par l'ICA que dirige James Connolly pendant 24 heures. Le palais de justice est pris d'assaut lui aussi. La vie sociale s'arrête à Dublin. Les salaires ne sont plus versés et les banques ont fermé. Pendant une semaine, on ne voit plus la police. Mille six cent insurgés républicains, armés de fusils, de revolvers et de grenades artisanales tentent de tenir leurs positions face à six milles officiers et soldats britanniques, et à des renforts arrivant de Belfast et d'Angleterre qui bombardent la poste de Dublin et le Liberty Hall. 

Le samedi 29 avril, Pearse rend les armes pour ne pas faire couler plus de sang. A la fin de la semaine de Pâques, l'insurrection a fait plus de 500 morts (dont 300 civils) et 2500 blessés (dont 2500 civils). Les républicains se rendent avec leurs armes après avoir contourné la colonne Nelson. L'officier britannique chargé de la répression à pour ordre de faire arrêter les militants du Sinn Féin (3430 hommes et 79 femmes sont arrêtés) et exécuter les meneurs de l'insurrection.         

Patrick Pearse, Thomas Mc Donagh et Tom Clarke sont abattus dans la cour de Kimainham Gaol à l'aube du 3 mai. Willie Pearse, Edward Daly, Joseph Plunkett et Michael O'Hanrahan sont exécutés le 4 mai. John Mac Bride, héros de la guerre des Boers, est exécuté le 5 mai. Le premier ministre britannique demande à ce qu'aucune femme ne soit exécutée, ce qui permet à la comtesse Markievicz d'échapper à la peine capitale et d'être condamnée à la prison à vie. Quatre autres membres de l'ICR sont exécutés le 8 et le 9 mai. Connolly, gravement blessé, est exécuté, porté sur une chaise depuis l'hôpital. Avec l'exécution pour trahison de Roger Casement, ils sont 16 condamnés à mort dont la condamnation est exécutée, les autres peines de mort prononcées par la cour martiale sont converties en servitude pénale à vie. C'est le cas notamment des futurs dirigeants de la République indépendante, les futurs rivaux Michael Collins et Eamon de Valera

Suscitant d'abord beaucoup de perplexité et d'incompréhension voire de rejet de la part des dublinois, les insurgés de Pâques 1916, et les victimes issus de l'IRB, du Sinn Féin, et de l'ICA, vont probablement faire l'objet d'une culte aux martyrs de la liberté irlandaise contre l'oppression coloniale. L'opinion irlandaise aux Etats-Unis dénonce la répression anglaise. Les Etats-Unis vont pression sur la Grande-Bretagne. Les derniers insurgés emprisonnés sont libérés en juin 1917. Au sortir de la première guerre mondiale, le Sinn Féin devient une force politique très importante en Irlande et il emporte les législatives de décembre 1918 contre les unionistes et les autonomistes "modérés". 

L'insurrection de Pâques en ouvert la voie à la guerre pour l'Indépendance entre 1919 et 1921 et fait du nationalisme un combat populaire installé dans les attentes et les espoirs du peuple. En 1921, amputé des six comtés de l'Irlande du Nord, l'Irlande devient un Etat libre. Mais l'IRA n'acceptant pas l'accord avec l'Etat Britannique amputant l'Irlande de ses régions industrialisées au nord, une nouvelle guerre civile oppose le "gouvernement légitime" aux rebelles anti-traité, issus du Sinn Fein et de l'IRA, comme d'ailleurs certains partisans du Traité de compromis (Arthur Griffith et Michael Collins notamment, ce dernier, dirigeant nationaliste révolutionnaire de premier ordre, étant assassiné par des anti-traités), ces derniers étant victimes d'une répression brutale, cette guerre civile faisant à peu près 1500 morts.  

Ismaël Dupont, le 16 avril 2017 (article écrit en m'appuyant sur l'Histoire de l'Irlande de Alexandra Slaby aux éditions Tallandier, 2016 - 23,90€)         

  

 

James Connolly vers 1900

James Connolly vers 1900

Patrick Pearse

Patrick Pearse

Constance Markievicz, révolutionnaire irlandaise

Constance Markievicz, révolutionnaire irlandaise

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 20:18
1920-2017: le beau parcours de notre camarade Jean Nédelec, militant de l'enseignement laïque et du Parti Communiste

Un dernier hommage sera rendu à Jean Nédelec le mercredi 5 avril à 14h30 à la salle de cérémonie du Vern à Brest.

Notre camarade Jean Nédelec qui s'est éteint à 97 ans il y a trois jours est né le 1er mars 1920 dans la commune du Faou.

Quand il a six ou sept ans, ses parents quittent le Faou pour rejoindre Brest.

Son père, Alexis Nédelec, était un ancien de la Marine militaire où il avait passé 15 ans de service. Il devient ami à l'école avec un fils de cheminot communiste, Georges Bozec, futur agrégé de Lettres.C'est Georges qui l'initie à la musique, à la politique, et fortifie en lui le goût des études. Le père de Jean Nédelec, alors ouvrier à l'arsenal, est adhérent de la SFIO et de la CGT au moment du Front Populaire, quand Jean Nédelec étudie au lycée en tant que boursier (le lycée était payant et accessible à très peu de jeunes à cette époque). Il a eu comme notamment Marcel Hamon, futur député communiste des Côtes-du-Nord (de 1945 à 1951 et de 56 à 58) et maire de Plestin-les-Grèves. En 1939, Jean Nédelec devient instituteur, nommé à Plogoff. Il est mobilisé, puis, après l'armistice, il est envoyé quelques temps dans un camp en Dordogne où il fait la connaissance du futur responsable communiste et résistant breton Daniel Trellu, autre instituteur.

En janvier 1941, Jean Nédelec revient à Brest, où il retrouve en 1942 une affectation d'instituteur. Son père est arrêté par la Gestapo en 1942, puis relâché, soupçonné un temps d'être un espion et un résistant à l'arsenal pour avoir fait un dessin assis face à la rade. Son père écoute la BBC. En 1943, Jean Nédelec est muté à Landeleau. Il se marie avec Marguerite le 27 septembre 1943. Jean Nédelec entre dans un groupe de résistance en 1944 avant le débarquement. Il est ensuite envoyé en poste à Loqueffret et c'est là qu'il vit la libération de la Bretagne.

Il est à nouveau mobilisé pour protéger et surveiller des prisonniers Allemands à Erquy en mai 1945, puis envoyé en poste à Collorec comme directeur d'école. "C'est dans cette commune de Collorec, écrit-il dans ses mémoires (1920-1980, 60 ans de vie militante dans le Finistère), qu'il allait vivre sept années de combat qui ont fait de lui un militant laïque, un militant politique". Il adhère dans l'immédiate après-guerre au Parti Communiste.

Le responsable communiste, Alain Cariou, permanent à la fédération du Parti Communiste à partir de l'été 1944 (et aussi vice-président du comité départemental de Libération, à Quimper, pour le PCF) ridiculise André Monteil, député du MRP, en créant une connivence avec le public d'une réunion publique contradictoire en lui parlant et plaisantant avec lui en breton, langue que ne comprend pas Monteil.

Jean Nédelec crée l'amicale laïque de Collorec et commence à militer à la Fédération des oeuvres laïques tout en devenant ami avec un abbé progressiste, l'abbé Dolou, à qui il se plaint qu'on ait labouré le terrain de foot des jeunes laïques de l'Union sportive de Collorec en forme d'attentat clérical. Abonné de la rue Ar Falz, il organise avec Armand Kéravel, son président, la représentation du pièce de théâtre en breton à Collorec. 

Après son adhésion sous l'influence d'Alain Cariou, les 10 et 11 août 1946, Jean Nédelec assiste à neuvième conférence fédérale du Parti Communiste en présente de Jeannette Vermeesch, femme de Maurice Thorez.

Le militant communiste du centre-Finistère, Alain Cariou, proche de Charles Tillon, y est la cible de Jeannette Vermeersch, puis quatre ans plus tard à la conférence fédérale de Douarnenez de Jacques Duclos.

Jean Nédelec goûte peu les critiques infligés à Alain Cariou, les injonctions à l'auto-critique, et l'autoritarisme de certains dirigeants. C'est un militant communiste ouvert, d'esprit unitaire et sans sectarisme, critique vis-à-vis de certains réflexes politiques staliniens.

 Au début des années 50, il s'implique beaucoup au SNI- FEN/CGT et à l'Union départementale CGT. A la fin des années 50 et jusqu'en 1961, Jean Nédelec s'implique ardemment pour la Paix en Algérie. Il luttera toute sa vie pour la paix, y compris pendant la première guerre du golfe en 1991, en créant un Comité Pour la Paix à Brest. Un des grands moments de combat pour la paix pour lui a été la mobilisation autour du procès d'Henri Martin (1950-1953), qui avait dénoncé la guerre coloniale en Indochine par des distributions de tracts aux marins à Toulon en 47.  D'abord jugé à Toulon par un tribunal militaire, il est condamné à 5 ans de prison puis, après deux ans d'emprisonnement à la centrale de Melun, il est rejugé à Brest le 2 juillet 1951. A cette époque, le Parti Communiste, dont le responsable finistérien est Daniel Trellu, "ancien Colonel Chevalier de la Résistance qui n'était pas homme de demi-mesure", milite avec ardeur pour la libération d'Henri Martin et Brest est envahi par les CRS. Le tribunal de Brest confirma le jugement de Toulon mais Henri Martin fut finalement libéré le dimanche 2 août 1953. 

En 1963, Jean Nédelec se porte volontaire pour récupérer en Algérie des dossiers d'enseignants ayant servi pendant l'occupation française. Il écrit des billets politiques élogieux et optimistes sur la construction du socialisme en Algérie pour sa revue syndicale. 

Jean Nédelec participe avec passion aux travaux du Comité d'action Laïque, au côté du socialiste Charles Drapier, partisan d'une ligne très anti-cléricale qui n'est pas la ligne majoritaire, de Jean Kervizion, d'Alain Cariou et de Louis Le Roux. Il dénonce avec des camarades d'Ecole Emancipée la loi Debré adoptée en 1959 accordant des subventions aux établissements privés. 170 000 signatures contre la loi Debré sont récoltées à cette époque dans le Finistère. 

Sa première responsabilité à la Fédération des oeuvres laïques date de 1961. Il enseigne alors à l'école primaire des Quatre-Moulins à Brest, dans un cours préparatoire de 48 élèves! Il va aussi s'impliquer fortement au Patronage Laïque de Saint-Pierre et des Quatre moulins. De 1964 à 1967, il est responsable du service culturel de la F.O.L. Et de 1967 à 1979, Jean Nédelec exerce les fonctions de secrétaire général de la Fédération des Oeuvres Laïques du Finistère. 

Quand il écrit ses mémoires, en 2002, à déjà 82 ans, Jean Nédelec les conclut avec ces paroles si belles et si sages:  

"J'ai pris des responsabilités, je les ai assumées de mon mieux, conscient d'avoir été un maillon de la chaîne de solidarité qui unit entre eux les femmes et les hommes de bonne volonté, d'avoir apporté ma pierre à la construction d'un monde meilleur, d'une France Laïque, tolérante, luttant contre le racisme, pour la paix dans le monde, essayant d'établir une égalité des citoyens et des citoyennes en tous domaines, ce qui est hélas loin d'être réalisé, mais pourquoi pas...

VIVE L'UTOPIE!"

          

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 20:10
Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)
Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)
Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

Après la signature le 23 août 1939 du pacte germano-soviétique, une vague d'anti-communisme déferle sur la France, portée par la bourgeoisie, l'Etat et le gouvernement, les médias. Les organisations communistes sont dissoutes le 26 septembre. A ce moment, le PCF compte sur Brest environ 200 adhérents, mais beaucoup sont mobilisés. 

Le Parti Communiste se réorganise de manière clandestine à Brest, sous la direction de l'interrégional Auguste Havez: les groupes de trois camarades responsables de ville ou de secteur contactent les militants que la mobilisation n'a pas touchés et qui n'ont pas "lâché" le PCF pour les regrouper par groupes de trois ou quatre militants. Ces groupes n'ont pas de contact entre eux. Les camarades choisis pour former le "triangle" responsable de Brest sont Jeanne Goasguen-Cariou, Roger Chaigneau et Eugène Kerbaul. Carlo De Bortoli et Jules Lesven, responsable du secteur syndical de l'Arsenal, font parti des cadres intermédiaires.

La répression contre les syndiqués communistes à l'Arsenal bat son plein du côté des dirigeants réformistes de la CGT, unifiée depuis 1935, et de la direction. Marcel Paul, futur ministre à la Libération, secrétaire général de la Fédération des Gaziers et Electriciens CGT, élu communiste déchu, vient prêter main forte aux ouvriers communistes de l'Arsenal. Des tracts sont imprimés et distribués clandestinement à des centaines d'exemplaires par les communistes avec une ronéo artisanale. Début novembre, le premier numéro de l'Humanité clandestine donne matière à continuer leur action auprès des citoyens et ouvriers aux militants communistes brestois. Le 28 novembre, Kerbaul part pour l'armée et Jeanne Goasguen-Cariou reste seule au triangle avec Jules Lesven.  Les numéros de L'Humanité clandestines dénonçant "la guerre capitaliste" sont récupérées en gare de Brest par des femmes et distribués sous le manteau, de main en main.       

Le 30 novembre 1939, la Chambre des Députés décide la levée de l'immunité parlementaire des députés communistes qui avaient formé après l'interdiction du PCF "un groupe ouvrier et paysan". L'invasion de la Finlande le même jour va intensifier la répression contre les communistes et le climat d'anti-communisme. Déjà, tout le mois de novembre 1939, la propagande anti-communiste s'était déchaînée. 

En février 1940, les députés communistes sont envoyés devant un tribunal militaire. Ils seront condamnés à 5 ans de prison et la privation de leurs droits civiques le 3 avril - Ambroise Croizat est du lot, qui ira moisir dans un bagne en Algérie. En mars, les perquisitions et les arrestations vont bon train contre les communistes. En avril 1940, Jeanne Goasguen-Cariou et Jules Lesven, qui a remplacé Chaigneau dans le triangle de direction, protestent énergiquement de l'absence de ronéo (la leur était partie dans le sud-Finistère avec Alain Signor) pour localiser leurs tracts. 

L'armée allemande atteint Brest le 19 juin après que le 17 juin, Pétain ait appelé à la radio à cesser le combat. Début juillet, les militaires brestois ou stationnés à Brest sont appelés à régulariser leur situation auprès de l'occupant: le 5 juillet, 2000 hommes sont envoyés dans les stalags d'outre-Rhin, dont Henri Moreau, militaire de carrière et musicien du 2e Dépôt, communiste, qui se libérera et retrouvera Brest en fin d'année.

Le parti se restructure. "Tante Jeanne"- Jeanne Goasguen-Cariou, Jules Lesven, De Bortoli, Mathurin Le Gôf entreprennent de contacter un à un tous ces militants afin de restructurer l'organisation clandestine de la ville et les environs. A l'arsenal, des camarades s'interrogent: "Est-il juste d'aller travailler dans cet établissement mis totalement au service des Allemands par Pétain?". Ils en concluent qu'il faut continuer à agir politiquement auprès des ouvriers qui s'y trouvent et contre l'occupant selon les moyens et méthodes à déterminer au gré des circonstances.

Le 17 juillet est connu le contenu de l'appel à la résistance de Maurice Thorez et Jacques Duclos:

"La France encore toute sanglante, veut vivre libre et indépendante... jamais un grand peuple comme le nôtre ne sera un peuple d'esclaves... La France, au passé si glorieux, ne s'agenouillera pas devant une équipe de valets prêts à toutes les besognes... C'est dans le peuple que résident les grands espoirs de libération nationale et sociale. Et c'est autour de la classe ouvrière, ardente et généreuse... que peut se constituer le front de la liberté, de l'indépendance, de la renaissance de la France" ...

Il faudra attendre août 1940, précise Eugène Kerbaul, pour en avoir un paquet à distribuer à Brest. Et encore, ce n'était pas un gros paquet. Mais il avait été publié dans un numéro de "L'Humanité" clandestine.

En août 1940, des inscriptions sont faites sur les murs pour stigmatiser la trahison de Pétain " A bas Pétain le traître, vive Thorez". Les petits groupes qui les font sont emmenés par Lesven, Le Nédellec et des cheminots communistes. En août, les slogans de l'Humanité sont très méfiants vis-à-vis du général de Gaulle mais appellent à l'Union du peuple de France pour l'indépendance et la liberté de la France. Le 16 août, la CGT est dissoute par le traître Belin, ancien dirigeant réformiste de la CGT. Le droit de grève est supprimé à l'Arsenal en septembre 1940. Les communistes multiplient les inscriptions sur les murs, les papillons, ils cherchent à repérer des anti-fascistes dans les rangs militaires allemands.

En octobre 1940, alors que les Allemands commencent à mettre en oeuvre leurs gros travaux militaires sur Brest, un triangle de direction du bâtiment pour les opérations de résistance et de sabotage s'organise autour de Jean Goasguen, Jacob Mendrès et Germain Riou, secondé par Charles de Bortoli. La propagande contre Vichy se poursuit, s'intensifie en novembre 1940 contre les "traîtres de Vichy" et le pillage allemand. Le n°93 de L'Humanité clandestine explique:

"Le gouvernement de Vichy, c'est le gouvernement des trusts. Plus que jamais, les 200 familles sont maîtresses de l'économie et de la politique de la France, tandis que les ouvriers sont privés de tous les droits, que les chômeurs sont affamés, que les petits commerçants sont menacés de ruine et que les paysans sont traités comme au temps du servage".      

Le journal anglais "Daily Telegraph" reconnaît qu'en France:

"... le seul parti existant quoiqu'étant illégal est le Parti communiste et plus de mille de ses militants ont été arrêtés le mois dernier; ils distribuent des tracts anti-allemands qui font appel au sentiment patriotique des Français".   

En décembre, Venise Gosnat remplace Auguste Havez comme inter-régional du PCF clandestin et réside à Brest périodiquement sous un faux nom, "Pichard". Ballanger et Gosnat considèrent que Brest et Nantes à l'une et l'autre des extrémités de la Bretagne sont les villes où la force de résistance du Parti communiste est la plus importante. Fin décembre, des tracts anti-nazis en langue allemande signés du PCF parviennent à Brest. En janvier 1941, Ballanger organise l'organisation spéciale à Brest, des groupes de communistes chargés d'abord de protéger les militants dans leurs actions de propagande, qui seront bientôt chargés des sabotages et des représailles contre les soldats allemands. Le 8 février 1941, on peut lire dans L'Humanité: 

"En février 1934 le peuple de France fit échec aux fascistes, agents de l'étranger. En février 1941, ces mêmes hommes, profitant de la défaite qu'ils ont préparée, asservissent notre pays sous la protection des occupants (...)

UNISSONS-NOUS POUR LA GRANDE REVANCHE".

Preuve que l'esprit de résistance du Parti Communiste précède de loin l'invasion de l'URSS par les nazis. Un soldat allemand est jeté à l'eau dans le port de Brest à l'hiver 1941. En mars 1941, trois soldats allemands sont tués par des membres armés de l'O.S à Brest suite à une bagarre dans un café de Saint-Marc. 

Cinq militants communistes sont arrêtés en mars 1941 pour propagande subversive: Yves Jacotot du Bourg-Blanc, René Corre, Yves Labous, Louis Morvan de Brest et Jean Marc de Saint-Marc.

A la mi-mars, des jeunes de l'O.S du PCF tuent trois soldats allemands à la suite d'une bagarre. Leurs corps disparaissent dans la rade sur la suggestion de Jules Lesven.  

D'autres soldats allemands sont molestés les fin mars après le couvre-feu alors qu'ils s'apprêtaient à arrêter des militants. Le 27 mars, un tract du PCF brestois appelle à la résistance pour l'indépendance de la France pour la première fois avec une visée d'union de classe patriotique et sans lier cet objectif de libération nationale à l'objectif de révolution sociale.

En avril 1941, le préfet du Finistère, dans son rapport mensuel sur l'état d'esprit de la population, pointe l'esprit de résistance des communistes:

"Parmi les adversaires de la Rénovation nationale, on peut distinguer: 

1°) Les communistes qui sont aussi actifs qu'irréductibles. Ceux qui n'ont pas quitté le Parti après la signature du pacte germano-soviétique de 1939 doivent être considérés comme rebelles à toute propagande

2°) Les tenants de l'ancien régime (Front Populaire), ce sont les plus nombreux, ils sont guidés par l'intérêt, d'autres intoxiqués par l'idéologie. On y trouve pêle-mêle des francs-maçons, des politiciens, des membres des anciens partis qui ne peuvent s'habituer à la disparition de ceux-ci.

3°) Les gaullistes proprement dits. C'est une déviation du patriotisme. Ils oublient momentanément les anciennes querelles par haine de l'occupant. Anti-communistes, anti-maçons, beaucoup seraient sur le plan intérieur, très proches de la Révolution Nationale.

4°) Enfin un assez grand nombre d'hésitants...".    
 
Fin mars, les militants communistes brestois distribuent des tracts en langue allemande appelant à rejoindre le mouvement anti-nazi. Le tract est intitulé "Soldaten der Besatzungstruppen". Les groupes O.S du Parti Communiste continuent leurs sabotages à Kerguillo, à la S.N.C.F, et à l'arsenal (une grue abattue à l'atelier des torpilles). Une locomotive déraille au port de commerce par un coin de fer bloquant un aiguillage. Des sabotages ont lieu aussi sur des chantiers du bâtiment.

Gosnat va à Pont-de-Buis et demande à Pierre Berthelot d'y former un groupe de l'Organisation Spéciale. L'intérêt est la récupération d'explosifs à la Poudrerie. Masson, le secrétaire du syndicat de la Poudrerie de Pont-de-Buis, licencié à la suite des grèves de novembre 1938, rejoint à ce moment le Parti Communiste clandestin Brest. Charles Cadiou prend la direction des opérations clandestines de résistance communiste à l'arsenal. 

Venise Gosnat et Ballanger envoient fin mars des questionnaires aux groupes de base du Parti Communiste dans les départements bretons pour mesurer les effectifs et la structuration du Parti Communiste clandestin.

Avec le retour de ces questionnaires, on peut établir le nombre de groupes de base du Parti communiste clandestin au printemps 1941 à 300, soit environ 1200 à 1500 membres du Parti Communiste clandestin. "Il faut probablement compter, précise Eugène Kerbaul, sur un chiffre du même ordre pour les isolés et ceux que les péripéties du moment ont coupé de l'organisation".     

A Brest, "L"Huma" clandestine arrive en grandes quantités par la gare à partir d'avril 1941, en caissettes, récupérées par Yvette Richard-Castel, Jeanne Goasguen-Cariou, comme s'il s'agissait de colis ordinaires. Parallèlement, Jules Lesven et Pierre Corre ont terminé la presse nécessaire au tirage brestois de "La Bretagne ouvrière, paysanne et maritime" , le journal communiste, et l'amènent à Kerichen. C'est Kerbaul qui est chargé par Ballanger de la direction du journal. 

De terribles bombardements détruisent l'hôpital civil de Brest le 14 avril 1941 (78 morts et 200 blessés) et peu avant l'Hôtel Continental où logeait l'Etat-major de la marine allemande le 4 avril. Au port de commerce, le groupe d'Ernest Mazé fait dérailler une locomotive après avoir bloqué un aiguillage avec un caillou. Au château de Kerguillo, les suites du sabotage d'un tableau électrique incitent Eugène Kerbaul à prendre le large. Il avait été vu par une des Françaises qui travaillaient pour la Luftwaffe, dont Kerguillo allait être le siège de l'état-major pour le Nord de la Bretagne. 

Le 8 mai, Chaigneau, le chef des résistants communistes cheminots, est arrêté alors qu'il s'apprêtait à mettre le feu à un chargement militaire allemand, dans un wagon ouvert par des résistants communistes, qui n'avaient pas le temps de voler les armes et les effets. Il est arrêté avec Morvan. François Tournevache, qui avait pris la succession de Chaigneau immédiatement après son arrestation, est arrêté à son tour. On le conduit au commissariat de la place Anatole France où il retrouve Pierre Mazé, le fils d'Ernest Mazé, un autre militant arrêté alors qu'il cherchait à récupérer des plaquettes incendiaires non brûlées jetées par les bombardiers anglais. Le juge d'instruction Le Braz, qui sera abattu plus tard par un groupe de FTP, fait inculper Tournevache, poursuivi pour propagande au profit de la IIIe Internationale et action au service d'une puissance étrangère (l'URSS).

En mai, Eugène Kerbaul organise les sabotages à l'arsenal avec Jules Lesven, Le Nédellec, Pierre Corre et Mathurin Le Gôf. Des wagons prévus pour dix tonnes de fer en reçoivent vingt afin que leurs ressorts plient et que le matériel s'use très vite. De la poudre d'émeri est déposée dans les boîtes de graissage des essieux des wagons.

A la mi-mai 1941, le parti communiste diffuse un tract qui, une fois de plus, invite les travailleurs à résister à l'occupant et à Vichy dans le cadre de leurs organisations de classe en les mettant en garde contre les aspects réactionnaires des organisations se réclamant de de Gaulle. Les ouvriers sont appelés à combattre dans les organisations de Résistance qui veulent d'une libération nationale assortie de profondes réformes sociales. Ce qui ne signifie pas pour autant le refus de l'union, le parti reconnaît à la fois la pluralité de la Résistance et la nécessité de l'union dans la lutte.

"La Bretagne ouvrière, paysanne et maritime" n°3, qui sort en début mai, appelle ainsi à un:

"...véritable Front populaire de lutte qui demain fera flotter à nouveau sur notre pays et cette fois pour toujours, le grand drapeau du pain, de la liberté et de la paix, le drapeau de la France libre et indépendante", 

accompagné d'un appel aux socialistes et aux radicaux.

Dans la troisième semaine de mai 1941, Ballanger et Gosnat arrivent à Brest porteurs d'une grande nouvelle: le 15 mai, le Comité Central du Parti Communiste a lancé un appel à la formation d'un "Front National de Lutte pour le Salut et l'Indépendance de la France". Ballanger et Gosnat recommandent aux militants communistes brestois la prise de contact avec toutes les formations patriotiques qui résistent, y compris de droite.

A la fin du mois de mai, 38 membres du groupe de résistance brestois "Elie" sont arrêtés quand le réseau est démantelé à la suite d'une dénonciation. Ce groupe était à l'origine d'une violente bagarre avec des militaires allemands, provoquée le 28 avril par plusieurs ouvriers de l'arsenal, membres de ce réseau.

En juin 1941, un tract clandestin du parti communiste brestois fait connaître la grande grève résistante et revendicative de 100 000 mineurs du Nord et du Pas-de-Calais, organisée et dirigée par le Parti Communiste, entre le 28 mai et le 9 juin. L'occupant se vengera de la perte de 500 000 tonnes de charbon en fusillant 50 travailleurs et en faisant décapiter à la hache à Cologne une des femmes qui participait à la direction du mouvement, Emilienne Mopty, une communiste.

Le 22 juin, l'Allemagne commence son invasion de l'URSS. Dans un supplément au numéro de juin de "La Bretagne ouvrière, paysanne et maritime" cette nouvelle est annoncée par l'interrégion du PCF, associée à l'appel du 15 mai pour la constitution d'un Front National de Lutte pour l'Indépendance:

"BRETONS, BRETONNES, de toutes conditions, de toutes opinions, de toutes croyances, répondez "présent" à l'appel que vous lance le Parti Communiste Français. UNISSEZ-VOUS dans chaque ville et chaque village pour que la France reste la France, pour qu'elle puisse vivre LIBRE et INDEPENDANTE, délivrée du joug de l'oppression nationale qui pèse sur elle.

VIVE LE FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE!!

VIVE LA FRANCE LIBRE ET INDEPENDANTE!!"

Dans cet appel, le PCF se dit prêt:

"...à soutenir tout gouvernement français, toute organisation et tous les hommes dont les efforts seront orientés dans le sens d'une lutte véritable contre l'oppression nationale subie par la France et contre les traîtres au service de l'envahisseur".

Au mois de juillet 1941, de grandes rafles de personnes suspectes d'être communistes ont lieu partout en France et amènent les militants dans des camps de concentration gentiment baptisés "camps de séjour surveillé" ou "d'internement administratif".

A Landerneau, Lucien Kerouanton est arrêté, Henri Bénard à Brest, Fanch Paul, un sympathisant communiste, à Kérinou. Ils sont envoyés au camp de Châteaubriant, lequel ne va pas tarder à se voir préciser son véritable rôle: camp d'otages. Ils y retrouvent nombre de militants du Finistère et du Morbihan. Le docteur Jacq d'Huelgoat, Jean-Désiré Larnicol, Lucas, Marc Scouarnec, Albert Jaouen, Jean Coant, etc. Eugène Kerbaul est lui aussi arrêté, roué de coups au commissariat, et envoyé au camp de Châteaubriant. C'est la fin de l'imprimerie clandestine de Kerichen. François Prigent, ex-secrétaire de l'Union Départementale CGT, tout récemment rapatrié d'un camp de prisonniers de guerre, accepte de mettre l'Imprimerie Coopérative de la rue Kléber dont il a repris la direction au service de la presse de résistance du PCF. Il sera secondé par son ancien typographe au chômage, le communiste Albert Cadiou.

Le 14 juillet 1941, les ouvriers de l'arsenal, sous l'influence des résistants communistes, se mettent spontanément en grève dès le matin, brandissant des drapeaux français dans plusieurs ateliers. Les Allemands n'osent pas réprimer le mouvement le jour de la fête nationale et déclarent l'après-midi libérée de travail.

Les actions de résistance des militants communistes, l'invasion de l'URSS et le climat d'anti-communisme violent dans la presse et les milieux officiels, contribuent à un renouveau de l'influence communiste en milieu ouvrier. Des "Vive l'URSS", "Vive le P.C", "Vive Thorez" apparaissent sur les murs de Brest qui ne doivent rien aux militants du PCF.

Le 14 août, Vichy promulgue coup sur coup l'obligation de fidélité à Pétain et la création de tribunaux spéciaux où seront déférés les communistes. Le même jour, le haut commandement allemand annonce que l'activité communiste sera punie de mort. Le 22 août 1941, le haut commandement allemand promulgue la loi des otages: tous les Français arrêtés sont considérés comme otages et peuvent être fusillés en cas d'attentat contre l'armée allemande.

C'est à ce moment que la lutte terroriste du Parti Communiste contre l'occupant nazi va vraiment s'engager (en dehors des actes spontanés d'attentats par les O.S, comme à Brest) par des assassinats ciblés. Le futur colonel Fabien, Pierre Georges, abat ainsi un officier allemand à la station de métro Barbès à Paris le 23 août.

A Brest, depuis l'arrestation de Chaigneau et Kerbaul, ce sont Jeanne Goasguen-Cariou et Jules Lesven qui dirigent l'organisation communiste. Ils relancent un Secours Populaire clandestin avec Jean Le Nédellec, Pierre Corre, Marie Miry. Dès août 1941, les familles en difficulté recevront une aide. A l'arsenal, sur les chantiers, des quêteurs efficaces et discrets du Secours populaire reçoivent un bon accueil.

En juillet 1941, le triangle de direction brestois envisage un projet de libération des prisonniers du camp de Châteaubriant, gardé par quelques dizaines de gendarmes français. Venise Gosnat, sollicité pour accord par Jeanne Goasguen-Cariou, manifeste son opposition au projet, de crainte que les centaines de militants prisonniers venus de région parisienne ne parviennent pas à se repérer dans la campagne bretonne de nuit ni à bénéficier de caches. Néanmois, Venise Gosnat reprend l'organisation d'un projet d'évasion collective et l'infiltration des gardiens du camp de Châteaubriant.

A l'été 41, la jeunesse communiste se reconstitue avec Yves Prigent, "triangle" du Parti à l'Arsenal (et avec qui Kerautret récupère un pistolet sur un officier allemand préalablement assommé, ce sera la première arme du groupe), Guy Drogou, Jean Ansquer, André Berger.

Dans les derniers jours de septembre, à l'arsenal, Charles Cadiou, mécanien à l'usine distillatoire chargée du ravitaillement des accus de sous-marins, glisse du sel dans les cuves accompagné d'un groupe O.S qu'il dirige. Cela empêche l'apparaillage de cinq sous-marins de la Kriegsmarine. On signale aussi en cette fin septembre la distribution par un groupe de femmes communistes de tracts anti-allemands en français et de tracts anti-nazis en allemand effectuée aux abords de l'arsenal et de la pyrotechnie de Saint-Nicolas.

L'ex-secrétaire du syndicat de l'arsenal, Ernest Miry, est arrêté en octobre. L'imprimerie clandestine est rapatriée chez Henri Moreau, militaire de carrière de la Marine Nationale, communiste avec sa femme Simone. Pierre Berthelot à Pont-de-Buis fabrique aussi des tracts communistes alimentant les groupes clandestins du centre-Finistère. En octobre, Lucien Kerouanton est libéré - faute de preuves et d'aveux- du camp de Châteaubriant, et reprend du service pour le PCF à l'arsenal.   

Après les massacres de 27 militants communistes et syndicalistes à Châteaubriant le 22 octobre 1941, de 21 à Nantes, et de 50 à Bordeaux, les communistes brestois organisent une grève de protestation à l'arsenal et un dépôt de gerbe au Monument aux Morts. C'est Jean Goasguen qui porte la gerbe à déposer, sa femme Jeanne Goasguen-Cariou marche à une vingtaine de mètres derrière lui avec dans son sac le ruban où est inscrit "Aux victimes de Châteaubriant". Lesven donne l'alerte quand arrivent des policiers en civil et les militants parviennent à s'enfuir.

La grève des ouvriers de l'arsenal est organisée le 25 octobre. Des militants se laissent enfermer pendant la nuit pour coller papillons et affiches. Un soldat allemand est blessé grièvement par des militants communistes aux abords de l'arsenal.

En novembre 1941, à l'école navale, le groupe que dirige Charles de Bortoli crève les tuyauteries provoquant l'inondation des entrepôts.  

Le 22 novembre, 11 condamnations à mort sont prononcées contre les résistants du groupe "Elie", dont 3 ouvriers de l'arsenal. Ces 11 condamnés à mort seront exécutés le 10 décembre 1941 au Mont Valérien. 

Simone Bastien, dite "Monique", une jeune militante communiste champenoise envoyée dans le Finistère pour réorganiser départementalement les Jeunesses Communistes, travaille à Brest depuis le domicile de Jeanne Goasguen-Cariou.   

Suite à l'exécution des onze membres du groupe Elie condamnés à mort, un nouveau mouvement de grève de protestation est organisé à l'arsenal et le maire de Brest, Victor Le Gorgeu, qui avait déjà refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain en 1940, refuse de voter une motion de confiance au Maréchal, ce qui lui vaut la suspension de ses fonctions de maire. A l'hiver 41, Simone Moreau  prend la direction d'un groupe de "Femmes patriotes" organisé par le parti communiste.  

En janvier 42, Venise Gosnat organise à Brest un nouveau "triangle militaire" composé de Jules Lesven, Pierre Corre et Lucien Kerouanton, chargé d'organiser et de coordonner l'activité des O.S.

En janvier 42, toujours, des femmes communistes brestoises, avec notamment Marie Salou et Jeanne Goasguen-Cariou, font évader des militants républicains espagnols enfermés au fort de Montbarrey sur le lieu de travail forcé, sur la base sous-marine qu'ils creusent dans des conditions terribles. Ceux-ci reçoivent de faux papiers d'identité et sont employés dans des entreprises du bâtiment avant leur départ grâce à Jacob Mendrès et Jean Jézéquel, deux militants du Parti. On sut que parmi ces évadés, il avait 3 membres du Comité Central du PC espagnol qui rejoindront l'Espagne.

Les femmes communistes sous la direction de Marie Miry, sage-femme, de Angèle Le Nédellec, de Marie Salou, de Simone Bastien, d'Aline de Bortoli, d'Yvette Richard-Castel, organisent des soins, des manifestations pour la libération des prisonniers de guerre et contre la fin des restrictions alimentaires.

Les stations électriques de l'arsenal sont sabotées en mars sous la direction de Pierre Corre et Lucien Kerouanton. Paul Monot, parmi d'autres militants, fait parti des saboteurs.   

Le 28 avril 1942, Albert Abalain est arrêté avec des valises bourrées d'explosif qu'il a récupérées auprès de Pierre Berthelot à Pont-de-Buis. A leur tour, De Bortoli, Charles Cadiou, Mathurin Le Gôf, Yves Prigent sont arrêtés alors qu'ils devaient tenir une réunion de direction communiste chez Henri Moreau, rue André-Portail. Des policiers accompagnés de la Gestapo perquisitionnent chez les militants communistes, persuadés de l'imminence d'un sabotage accompagnant le 1er mai. Jeanne Goasguen-Cariou, Joséphine Le Roux, soeur du premier maire communiste de France, Daniel Le Flanchec, passé chez Doriot avant-guerre. 

En mai 42, Robert Ballanger quitte la direction de l'interrégion de Bretagne, pour devenir interrégional du Centre, et cède la direction à Venise Gosnat. 

Le 14 mai 1942, un des policiers français qui avait arrêté Charles Cadiou, De Bortoli, Yves Prigent et Le Gôf, cité comme témoin par le tribunal allemand devant lequel ils comparaissaient, déclare sous serment que ces hommes sont bien des terroristes. De Bortoli est celui sur lequel pèsent les plus graves menaces. Ce ressortissant italien à qui l'on avait refusé la naturalisation française, était celui qui portait la valise remplie de papier blanc destiné aux tracts clandestins. De Bortoli, devant l'acharnement montré contre lui, perd toutes ses illusions. Alors devant le tribunal, debout, il s'écrie "Vive le Parti Communiste". Il sera condamné à mort, quand ses camarades s'en tireront avec des peines de prison. Les militants sont enfermés à la prison de Potaniou. Aline de Bortoli, apprenant qu'un service allemand embauche des femmes pour effectuer des travaux ménagers, s'y présente et est embauchée, mais elle ne parvient pas à établir le contact avec son mari, trop gardé.

Le 21 mai, le tribunal spécial (français!) de Rennes condamne Jean Goasguen à trois ans de prison et sa femme Jeanne Goasguen-Cariou à deux années de prison, Jeanne Le Roux-Le Flanchec est elle condamnée à un an de prison.

Sitôt connue, la condamnation à mort de De Bortoli provoque une réunion des responsables du PCF et des FTP à Brest. Albert Abalain rédige devant ses camarades le texte d'un tract dans lequel il est publiquement demandé au policier G... de se rétracter en avouant son faux témoignage devant le tribunal militaire allemand (il avait prétendu avoir vu les militants condamnés coller des affiches appelant à la lutte contre l'occupant), en l'avertissant que s'il ne le fait pas, il sera jugé, et probablement condamné à mort par le tribunal de la Résistance de Brest.

Rien ne se passe. Le policier est condamné à mort par Albert Abalain, Pierre Corre, Eugène Lafleur, le "tribunal" désigné par le PCF et la sentence est applicable en cas d'exécution de la condamnation à mort de De Bortoli. 

En avril 42, Joseph Ropars et Albert Rolland, avec un groupe de FTP, font sauter le central téléphonique de la rue de Verdun à Saint-Marc. Albert Rannou et Jacob Mendrès parviennent à se faire embaucher à la base sous-marine pour des activités d'espionnage et de sabotage. Là ils apprendront que des réunions vont y rassembler des membres des états-majors allemand et italien. Il y a là aussi un sous-marin japonais. Ces camarades demandent des explosifs pour faire sauter l'immeuble où ces officiers doivent se réunir. Seulement, quand l'explosif arriva, la réunion était terminée depuis plusieurs jours. Alors les résistants communistes se rabattirent sur le sabotage de deux gros moteurs diesel de la base sous-marine. Les Allemands furieux arrêtèrent une trentaine d'ouvriers français qui travaillaient dans ce secteur. Rannou et Mendrès se séparèrent alors, par prudence. Quant aux ouvriers arrêtés, ils furent incarcérés et interrogés sans relâche pendant une semaine. Aucun d'entre eux ne parla.

Au début de l'été 42, Venise Gosnat nomme Pierre Corre responsable des FTP brestois, avec Pierre Berthelot comme adjoint. Henri Moreau est chargé de planquer chez lui la ronéo et le stock de papier.

En juillet 42, jusqu'au 14 juillet, les femmes communistes organisent de nouvelles manifestations de la faim de femmes à Brest contre les réquisitions et les restrictions. Des sabotages effectués par des groupes communistes sur les chantiers du bâtiment allemands dans et autour de Brest se multiplient. 

Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1942, un attentat touche le siège du parti pro-nazi M.S.R (Mouvement Social Révolutionnaire). C'est l'oeuvre d'un groupe de FTP dirigé par le Morbihannais Jean-Louis Primas, ancien des Brigades Internationales. La devanture est détruite mais la déflagration a aussi causé la perte des vitres aux alentours. Déjà un attentat avait été organisé en mai contre cette permanence de collabos par un groupe qu'animait Jean Kerautret.  Mais la bombe, identifiée, avait pu être désamorcée. La propagande orale du PCF met en parallèle l'efficacité de ces sabotages qui n'ont coûté aucune vie humaine et le bombardement du 24 juillet 1941 qui a fait plus de cents morts, dont 40 à Recouvrance pour un résultat militaire nul ou presque. Les actes de résistance commencent à être de plus en plus approuvés par les Brestois. 

Un groupe de femmes communistes emmenée avec Raymonde Vadaine, Angèle Le Nedellec, Yvette Richard-Castel et Marie Salou infiltrent l'arsenal pour servir de relais au niveau des consignes du Parti Communiste et de la propagande. Pierre Corre prend le titre de commandant des FTP de l'arsenal. Jean-Louis Primas et Louis Le Bail, deux militants communistes Morbihanais envoyés en Finistère, vont montrer un courage remarquable dans l'action directe des FTP contre les Allemands. Quand Jean-Louis Primas sera jugé par un tribunal allemand, il devra répondre de 47 inculpations pour attentats à main armée contre les troupes allemandes! 

Charles De Bortoli est exécuté le 22 août 1942 au champ de tir d'Issy-les-Moulineaux, près de la porte de Versailles. C'est Jean-Louis Primat qui doit se charger d'exécuter le policier collaborateur, mais aucun de ses coups de feu ne sera mortel pour le brigadier G. 

En août, la vitrine de la L.V..F (Ligue des Volontaires Français contre le bolchevisme) vole en éclat rue de Siam, à deux pas de la préfecture maritime occupée par la Kriegsmarine. Raymonde Vadaine, Marie Salou, Venise Gosnat, Pierre Corre, André Berger, Joseph Ropars, Albert Abalain, A. Rolland, Albert Rannou, Etienne Rolland, participent aux opérations.

Peu de temps après, le 31 août 42, Jean Kerautret, responsable des J.C brestois, et un autre J.C, Vincent Guivarc'h, se heurtent à un groupe de soldats allemands alors qu'ils étaient en opération. Ils tirent sur eux. Dans l'échange de tir, les résistants sont grièvement atteints et tombent aux mains des allemands. Ils seront fusillés le 14 octobre 1942 après avoir été abominablement torturés.   

C'est à ce moment que paraissent sur les murs des affiches menaçant de représailles les parents des résistants. Ainsi, Albert Cadiou, oncle de Jean Kerautret et membre du Parti Communiste, est arrêté par la Gestapo qui menace de fusiller son beau-frère Bourhis s'il quitte Brest. 

Le 3 septembre 1942, 3 transformateurs sautent à l'arsenal grâce à l'explosif fourni par le groupe FTP du Pont-de-Buis, composé des membres du groupe local du PCF. Ils feront eux-mêmes un sabotage important, celui du téléphérique qui dessert la poudrerie, le 5 septembre.

Peu après un groupe FTP de l'arsenal dirigé par François Joncour tente de provoquer un incendie à l'atelier de chaudronnerie et manque de peu de réussir. Albert Rannou et son groupe, Joseph Ropars, Albert Rolland, etc. tentent, eux, de faire sauter des bureaux allemands, 17 rue Jean Jaurès, et dont la vitrine affiche de grands portraits de dignitaires nazis, d'où son surnom de "Maison à Hitler"... mais le système de mise à feu ne fonctionne pas. Quelques jours plus tard le groupe a plus de chance en faisant sauter un pylône supportant une ligne de 120 000 volts. 

Le 16 septembre, Yvette Richard-Castel , solidement encadrée par des FTP, prend la parole, place de l'Harteloire dans le flot des ouvriers sortant de l'arsenal qui s'arrêtent pour écouter ses exhortations à refuser tout départ pour l'Allemagne. Car on veut déporter des ouvriers de l'arsenal, notamment, dit-on, à Hambourg. 

Les FTP à Brest en ce mois de septembre 1942 ne sont toujours composés que de communistes et de sympathisants très proches. J.L Primas et Pierre Corre mettent sur pied deux attentats, le premier contre le "Gasthaus", cercle pour officier allemands et "Maison de rendez-vous", un bordel fréquenté par les Allemands 93 rue Jean Jaurès, face à l'église Saint-Martin et qui avait déjà fait l'objet d'une tentative qui avorta en mai. La bombe est préparée au domicile tout proche d'Adolphe Le Roux et elle est déposée sur le rebord de la devanture principale par le groupe de Joseph Ropars, Adolphe Le Roux, Albert Rolland et J.P Le Rest. L'engin explose le 20 septembre à 0h30 quand à l'intérieur la soirée est des plus joyeuses. Les autorités allemandes vont nier contre toute vraisemblance qu'il y ait eu des victimes mais plusieurs ambulances sont nécessaires pour évacuer les corps qui gisent à l'intérieur. Il y eut peut-être 28 morts, Allemands et Françaises.

L'autre attentat (groupe Primas ou groupe Rannou?) a lieu au même moment et dans des conditions similaires contre l'hôtel abritant l'état-major de la Kriegsmarine. Il provoque aussi de gros dégâts et des pertes chez les Allemands, on parle de 12 officiers tués. 

Quelques jours plus tard un groupe de FTP abat un major-général allemand dans sa voiture au bord de la route entre Landerneau et Landivisiau. Nous n'avons pas eu d'autres précisions.

Les communistes constatent un glissement très net dans l'attitude de la population brestoise en faveur des actions les plus dures de la Résistance.

L'exécution du juge d'instruction Le Bras à Nantes, qui était connu à Brest pour y avoir procédé à des interrogatoires de résistants, notamment du groupe "Elie" suivie de près par l'attentat contre le brigadier G qui avait porté un faux témoignage contre Charles De Bortoli, responsable de son exécution, va entraîner une formidable activité policière dans toute la Bretagne. 

De juin à fin septembre 1942, on compte déjà 247 arrestations de communistes et de sympathisants très proches dans le seul département du Finistère. L'enquête est confiée à la SPAC (Section de Protection anticommuniste) et dure du 26 septembre 1942 à février 1943. Elle va porter des coups très durs à l'organisation communiste comme à ses FTP, notamment à Brest. Des policiers de la SPAC viennent à Brest, les policiers collaborateurs locaux leur remettent les rapports des enquêtes passées ou en cours. 

Le premier arrêté dans cette affaire est Raoul Derrien, alors qu'il vient retirer à la consigne de la gare son vélo que Primas lui renvoie après l'avoir utilisé lors d'opération dans le Morbihan, où l'engin a été repéré. A peu près à la même heure, Albert Rolland, adjoint de Pierre Corre, reçoit la visite de la police à son domicile. Il est arrêté tandis que Eugène Lafleur ("Charpentier") qui se trouve chez lui s'échappe pour être rattrapé peu de temps après par la meute des policiers et des gendarmes français qui ont investi les lieux. La police se présente au domicile de Jules Lesven, mais celui-ci a eu le temps de prendre la fuite. La police embarque sa femme, Mme Lesven, qui laisse dans l'appartement un enfant malade.  

Pendant ce temps là, à Quimper, 700 personnes, dont des notables, suivent le convoi funéraire d'André Quiniou, ancien trésorier régional des J.C., mort en prison des tortures endurées de la part de policiers, français surtout. Et une planque d'explosifs est faite au domicile de Joseph Ropars, 28, rue Richelieu.  

Dans la nuit du 1er au 2 octobre 1942, la police frappe un grand coup.  

Ils sont cette nuit-là 17 militants arrêtés répartis dans trois commissariats de la ville pour être plus tard regroupés dans une cellule du commissariat de Saint-Martin. Parmi les arrêtés, André Vadaine  qui a vu le matin Albert Rannou pour discuter d'une action projetée. 

Adolphe Le Roux, Louis Le Guen sont arrêtés. Pierre Le Corre, sur qui les policiers tirent, parvient à s'échapper. 

Les résistants communistes arrêtés sont conduits à Pontaniou. Les Allemands ont exigé que les "terroristes" soient amenés là. De là, ils sont transférés à la prison du Château, toujours à grand renfort de gendarmes. Une cinquantaine de résistants y sont détenus, communistes pour la plupart ou sympathisants très proches connus dans leurs activités militantes dans diverses organisations du Front Populaire. A la fin de ces opérations policières, le nombre total de détenus patriotes à la prison allemande du Château s'élèvera à 70 environ.

Beaucoup de ces détenus sont torturés par des policiers français. Certains abominablement tel Lafleur: pendu par les mains, il est frappé pendant cinq heures sans qu'il soit détaché une seule minute. Les policiers se relaient à la cravache en présence d'un commissaire qui encourage ses hommes. Les policiers menacent les résistants arrêtés de nuire à leurs proches, femmes et enfants. 

Joseph Ropars est arrêté dans sa "planque" de la rue de Verdun à Saint-Marc, par cinq policiers français. Albert Rolland et Albert Rannou à Saint-Marc, Louis Departout à Kerhuon sont aussi arrêtés. 

Le bilan de ces arrestations est très lourd, touchant des résistants très actifs:  

le 1er octobre 42: Albert Abalain, Marie Salou, Charles Bénard, Théo Drogou, François Joncour, Pierre Le Bec, Adolphe Le Roux, Yves Lesteven, etc. 

le 2 octobre: Yves Richard

le 3 octobre: Georges Abalain

le 4 octobre: Henri Moreau et sa femme Simone,

le 5 octobre: Armand Le Bihan. Et aussi Eugène Lafleur, Théo Salès, Yves Gourmelon, Raoul Derrien, André Vadaine, Albert Rannou, etc. 

Jean Kerautret et V. Guivarc'h sont fusillés à Morlaix le 14 octobre 1942.  

Ces arrestations massives vont gravement ralentir l'activité des FTP mais sans arriver totalement à l'éteindre. Le lundi 5 octobre, en pleine vague d'arrestations, J.L. Primas avec deux camarades, E. Rolland et J. Le Nédellec sauvent un dépôt d'armes de la Résistance. Un peu plus tard, une bombe fabriquée par Primas et déposée par Le Bail explose devant le siège de la Kommandantur. Elle avait été placée sur le rebord d'une fenêtre, rue d'Algésiras. Les autres organisations du PCF dans le Finistère sont durement touchées. Parmi celles qui ont eu des contacts avec Brest, citons: au Pont-de-Buis, Pierre Berthelot et son père, un invalide de la guerre 14-18, sont transférés en prison à Brest. A Quimper, le courageux cheminot Harré subit d'atroces tortures qui entraîneront sa mort le 13 octobre 1942, après huit jours de supplices. 

Le Parti Communiste réussit tout de même à organiser une grande manifestation devant l'arsenal contre le départ de 600 ouvriers vers Hambourg, avec Yvette Richard-Castel qui harangue la foule. Les ouvriers partent mais les wagons sont saccagés et une partie des ouvriers parvient à s'enfuir en route. Selon un rapport du préfet, 6 000 personnes participaient à cette manifestation, criant entre autres "A bas Pétain" et "Aux chiottes le vieux".

Un nouveau triangle de direction clandestine du PCF se met en place avec J.P Le Rest, Gabriel Paul, Jacob Mendrès.

Les arrestations sous l'égide de la SPAC vont se poursuivre jusqu'à fin novembre 1942. Sur les 127 personnes liés au Parti Communiste identifiés et poursuivis par la brigade anti-communiste, seuls 17 parviennent à échapper à la police.

Cela n'empêche pas les attentats FTP de se poursuivre: contre un train de permissionnaires allemands, contre des poteaux indicateurs allemands, le 19 novembre contre le Foyer de la Kriegsmarine. Le 30 novembre, une explosion retentit à 5h25 du matin contre des bureaux militaires allemands. 

Après l'échec d'une tentative d'évasion avec la complicité de Mme Poitou-Duplessis, présidente de la Croix-Rouge, qui fait parvenir des scies à métaux aux prisonniers, et de nombreux sévices infligés par les policiers, les résistants arrêtés en octobre et en novembre 42 sont envoyés à Rennes pour y être jugés, puis à Paris. 

En décembre 1942, Jean Le Nédellec, responsable départemental du Secours Populaire, est arrêté à son tour. Jean-Louis Primas et Jules Lesven sont contraints de quitter l'agglomération brestoise. Venise Gosnat, menacé d'arrestation, s'enfuit du Finistère par Morlaix et retrouve Robert Ballanger à Paris. 

La direction des FTPF à Brest est désormais assumée par Charles Vuillemin et Yves Giloux. 

Fin décembre, les FTP avec Charles Vuillemin, Louis Le Bail, J.P Le Rest, Yves Giloux, font exploser une bombe au cinéma "Eden" où beaucoup de soldats allemands se divertissaient. 

J.L Primas et Yves Giloux sont arrêtés à Nantes en janvier 1943. Jules Lesven et Pierre Corre sont arrêtés en mars, et fusillés, après avoir encore descendu un collaborateur en janvier 43 au Mans.

Eugène Kerbaul s'évade lui du camp de concentration de Voves en janvier 43. L'année 1943 va être marquée par un redoublement des activités résistantes, par un redoublement de la répression aussi. Ainsi, dans l'été 1943 les Allemands pensant terroriser les communistes vont extraire de plusieurs lieux de détention 19 communistes brestois pour les amener au Mont-Valérien où ils sont fusillés le 17 septembre. 

Voici la liste des résistants communistes brestois tombés en tout jusqu'en 1943: 

32 fusillés: Albert Abalain, Lucien Argouac'h, Alex Auvinet, André Berger, Pierre Corre, Marcel Cosquer, Charles De Bortoli, Louis Departout, Yves Giloux, Vincent Guivarc'h, Alfred Jouan, Jean Kerautret, Eugène Lafleur, Bernard Laurent, Louis Le Bail, Ernest Le Borgne,  Paul Le Gent, Louis Le Guen, Jean-Pierre Le Rest, Paul Lescop, Jules Lesven, Jean Loyen, Paul Monot, Henri Moreau, Jean-Louis Primas, Jean Quintric, Albert Rannou, Albert Rolland, Etienne Rolland, Joseph Ropars, Jean-Marie Teuroc, Charles Vuillemin

8 morts en déportation ou de la torture: Albert Cadiou, Georges Cadiou, Yves Gourmelen, Yvon Le Berre, Charles Le Bris, Jean Marc, Jean Masson, Ténénan Monot

7 tués en opérations dans les rangs des FTP: Marcel Boucher, Pierre Cariou, André Garrec, Jean-Pierre Gourlaouen, Georges Melou, Jean Nicolas, Guy Raoul. 

               

Synthèse à partir du travail d'Eugène Kerbaul, ancien résistant et membre du PCF à Brest, dans "Chronique d'une section communiste de province. Brest, janvier 1935-janvier 1943 - publié en 1992)" reprises par Ismaël Dupont

- 1er avril 2017 

Lire aussi, des articles du "Chiffon Rouge" en lien plus ou moins direct avec celui-ci: 

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Lettre de Joseph Ropars, résistant communiste brestois, écrite à sa mère et à sa soeur le jour de son exécution le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Lettre à ses parents de la prison de Rennes du résistant communiste brestois Albert Abalain, fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 (fonds d'archives ANACR 29)

Communistes de Bretagne (1921-1945)      

La Résistance et les communistes à Concarneau (à partir des notes et archives de Pierre Le Rose)  

Les déportés morlaisiens dans les camps nazis pendant la seconde guerre mondiale

Persécutions et déportations des juifs du Finistère:"Sur les traces perdues d'une famille juive en Bretagne" par Marie-Noëlle Postic Coop Breizh, 2007)       

L'audience du Parti Communiste à la libération dans le Finistère

Le Front Populaire dans le Finistère: C'était 1936, le Front Populaire vu de Bretagne

Le mouvement breton du XIXe siècle jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale: une chronologie (par Ismaël Dupont)

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2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 12:07
29 mars 1989: Assassinat de Dulcie September sur le sol français par des tueurs du régime d'apartheid d'Afrique du Sud

Le 29 Mars 1988, Dulcie September était assassinée sur le sol Français par les tueurs du régime d'apartheid de Prétoria ! Les assassins retrouvés ne seront jamais jugés en Afrique du Sud (des militaires ) et l'affaire classée en France sans que les complicités n'aient été recherchées 
Dulcie avait 52 ans , elle était la représentante en France de l'African National Congress (ANC)
Alors secrétaire général la JC des Côtes du Nord ( devenues Côtes d'Armor en 1990 ) je l'avais rencontrée à Saint Brieuc en 1987 lors d'une des nombreuses initiatives que nous avions prise ( avec d'autres organisations, partis et associations ) pour exiger la libération de Nelson Mandela 
J'en garde un souvenir ému, celui d'une combattante humble et charismatique 
Une rue porte son nom à Saint Brieuc

Pascal Fournet 

29 mars 1989: Assassinat de Dulcie September sur le sol français par des tueurs du régime d'apartheid d'Afrique du Sud
29 mars 1989: Assassinat de Dulcie September sur le sol français par des tueurs du régime d'apartheid d'Afrique du Sud
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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 13:48
"La mémoire de l'insurrection malgache se chuchote" - entretien de Rosa Moussaoui avec l’écrivain Jean-Luc Raharimanana (L'Humanité, 28 mars 2017)
« La mémoire de l’insurrection malgache se chuchote »
Entretien réalisé par Rosa Moussaoui
Mardi, 28 Mars, 2017
L'Humanite

Le soulèvement anticolonialiste de 1947 à Madagasacar et sa sanglante répression tiennent une place singulière dans l’imaginaire de l’Île rouge. Retour sur cette mémoire avec l’écrivain Jean-Luc Raharimanana.

Quelle place l'insurrection de 1947 tient-elle dans l'imaginaire malgache en général et dans votre œuvre littéraire en particulier ?

Jean-Luc Raharimanana. 2017, nous sommes soixante-dix ans après l’insurrection, mais soixante-dix ans sans réel entretien de la mémoire aussi. Entre l’imaginaire et la mémoire, il y a bien sûr une très forte relation. Une mémoire mal entretenue peut disparaître de l’imaginaire mais avant cet oubli, elle peut s’y aménager un endroit trouble et inexplicable, et c’est cet endroit sans nom qu’occupe l’insurrection de 1947 dans l’imaginaire malgache. C’est un événement souvent manipulé par les politiques, et du coup mal appréhendé par l’enseignement, les témoignages sont inégalement transmis, la réalité historique largement méconnue, voire ignorée, mais la sensation mémorielle est forte car beaucoup de familles ont été touchée par elle. Mais les paroles sortent difficilement, ce qui nous ramène à cette région trouble de l’imaginaire, où d’une réalité de tabataba, grands bruits, émeutes, désordres, la mémoire de l’insurrection se chuchote, se fragilise, confrontée à la rumeur, tsao, presque mensonge. Mais elle est sauvée du mensonge par le sacré : masy, et avec la survie de la formule Rano, rano, une formule qui transformerait les balles des colonisateurs en eau… La terre est sacrée, cette lutte fut sacrée… Aujourd’hui, même si beaucoup d’enfants ne soupçonnent pas l’origine de cette formule, beaucoup la lancent encore dans leurs jeux de guerre, ou pour conjurer le malheur face à leurs bêtises… Cet imaginaire dépend aussi des régions, car bien sûr, l’insurrection, et surtout, la répression et les arrestations ont été fortes selon les régions. Il resurgit très fort pourtant lors des grandes insurrections politiques qu’a connues le pays, notamment en 1972, en 1991, et 2002, comme une sorte de désir d’achever une révolution avortée, une révolution où nous les Malgaches n’avions pas su réellement être ensemble. Quelques auteurs ont écrit sur 47, notamment Andry Andraina avec Mitaraina ny tany (1975), et E.D. Andriamalala avec Vohitry ny Nofy, il y a eu le grand chant-poème, Antsa, de Jacques Rabemananjara, l’un des compagnons de négritude de Senghor, de Césaire et d’Alioune Diop, beaucoup de chants traditionnels parlent de 47, je pense à l’incroyable Mama Sana. Personnellement, mon imaginaire d’enfant sur l’événement a été nourri des paysages traversés par la répression, les anciennes gares toujours criblées de balles, les récits des gens sur l’atrocité des colons et des tirailleurs « sénégalais », devenus de véritables figures de terreur, des ogres en puissance, les insurgés jetés des ponts, jetés des avions, mis dans des fosses communes que personne n’était capable de situer, comme si d’un coup, tout bombement de terrain sur les collines était une potentielle fosse commune ignorée de tous, la terre même avait mal pour l’enfant que j’étais.

Vos portraits d'insurgés sont ceux non pas de héros mais de femmes et d'hommes ordinaires arrimés à l'histoire. Pourquoi ce parti pris de raconter l'histoire de l'insurrection de 1947 à partir de cheminements singuliers ?

Jean-Luc Raharimanana. Car les figures connues de l’histoire, Rabemananjara, Ravoahangy, et dans une moindre mesure Raseta, ont toujours refusé d’endosser la responsabilité de cette insurrection, l’assimilant à un complot colonial destiné à mettre à bas le parti MDRM. Et surtout, mon intuition me parlait d’une insurrection hors de contrôle des politiques, hors de contrôle de l’Etat colonial car devenue une révolte profonde de l’être colonisé, c’est-à-dire ceux qu’on appelait indigènes, ceux qu’on considérait comme des moins que rien, juste bons à civiliser, et encore…

Car je voulais aussi donner un visage, des visages à ceux qui se sont battus dans l’anonymat, qui se sont levés, touchés profondément dans leur dignité d’êtres humains.

Car bien sûr, en 2009, lorsque j’ai entamé ces portraits avec Pierrot Men, il ne restait plus beaucoup de vivants de ces « héros ». Je voulais avec Pierrot dresser des portraits qui rendraient « immortels » leurs témoignages, sortir de l’oubli ces versions de l’histoire, poser l’humain derrière un fait historique, et dénoncer de cette manière l’indécent débat sur la positivité du colonialisme, sur l’absurdité de se demander si le colonialisme a été un crime contre l’humanité ou pas. Je ne prétends pas donner une vérité historique à travers ces portraits. Je veux juste poser hors de l’oubli ces versions recueillies dans la bouche de ceux qui ont vécu d’une manière ou d’une autre 1947. Pour qu’ils ne meurent pas une seconde fois, en enterrant leurs témoignages avec eux. 

 

Vous dites du projet colonial qu'il a enterré un monde, une culture, des mythes, une poétique. Exhumer la mémoire de ces insurgés permet-il de reconstituer le souvenir de ce monde précolonial en éclats ?

Jean-Luc Raharimanana. Non. Cela n’a rien à voir. Parler de 1947 ne signifie pas avoir la nostalgie d’un monde précolonial, ou ramener le souvenir d’un monde précolonial. On parle de dignité humaine ici, on parle de justice. On parle de la reconnaissance d’un crime contre l’humanité. Des hommes et des femmes ont été massacrés effroyablement alors même que la France coloniale se proposait d’amener les Lumières dans ces pays. Je « n’exhume » pas non plus la mémoire, car cette mémoire n’est pas morte et enterrée. Elle est juste hors du champ du connu, du débattu, du transmis ou de l’enseigné. Le projet colonial a ceci de monstrueux, de minorer et d’infantiliser la culture de l’autre, je n’ose pas dire d’éradiquer, mais il y a cette tentation de l’Etat colonial de détruire tout ou partie de la culture du colonisé. La colonisation malgache a duré près de 70 ans, d’autres grands crimes ont été commis avant 1947, et je considère que ce fut aussi criminel de broyer la culture de l’autre pour mettre à la place la culture française. Pour moi, il ne sert à rien de rendre un culte à la culture précoloniale, une société avance et se transforme toujours, mais il faut avoir la connaissance de cette culture, pour savoir d’où l’on vient, comment on peut avancer, que prendre, que laisser, que développer. Oublier fait partie du choix de la mémoire, mais on ne peut pas oublier tant qu’on ne le sait pas, tant qu’on n’a pas compris et pardonné. Parler de 47 amène forcément à cette question du pardon. Nous enfants de colonisés, nous voulons que la France reconnaisse les crimes qu’elle a commis sur nos parents, nos grands-parents, car nous enfants de colonisés, nous voulons continuer à vivre sans ressentiments, avec la dignité retrouvée de nos parents, dans la pleine possession de notre histoire et de notre mémoire, pour mieux vivre avec cette France et ses propres enfants. C’est la raison profonde de ce travail que j’ai mené avec Pierrot Men, qu’on laisse derrière nous ce passé et qu’on aille de l’avant. Mais cela ne peut être possible sans partage de la mémoire. 

 

Quel rôle la littérature, la poésie peuvent-elles jouer pour perpétuer cette mémoire de l'insurrection, des luttes anticoloniales, loin des instrumentalisations politiques ?

Jean-Luc Raharimanana. Pour moi, la mémoire n’a aucun intérêt si elle ne sert pas le présent. Et ça c’est politique. D’ailleurs, je ne connais aucune mémoire qui n’a d’intérêt au présent. Car l’homme est perpétuel recommencement et la mémoire une sorte de guide, d’indice pour avancer. Pourquoi associer tout de suite le mot politique à instrumentalisation ? Êtes-vous si désespérée de la politique ? La politique n’est pas qu’instrumentalisation. L’association des deux mots dessert la politique, la vraie. L’artiste est politique. Et je l’assume. L’artiste est politique car il est l’exemple même de la singularité, de la particularité, or la politique est le fait de bien harmoniser l’ensemble des particularités, l’ensemble de la communauté. La politique doit être la porte d’entrée de la liberté car elle est la somme de chaque point de vue. Enseigner l’histoire, c’est politique, car l’histoire nous montre ce que les hommes ont fait ou ont été capables de faire, en bien comme en mal. La transmission de la mémoire, c’est politique, car on choisit ce qu’on transmet, et ce choix est une lutte permanente des uns et des autres, ou un consensus, ou une acceptation du point de vue de l’autre. Alors oui, la poésie et la littérature peuvent être des vecteurs de la mémoire. Certains diront que la poésie et la littérature doivent s’en affranchir, c’est certes liberté de s’en affranchir, mais il ne faudrait pas prêcher le contraire, sinon il faudrait jeter tout Hugo, jeter Le dormeur du val, jeter Boris Vian, jeter Tony Morrison, jeter les Lumières, et tiens, pourquoi pas jeter la sidérée et sidérante Christine Angot…

 

Bibliographie:

  • Pierrot Men & Jean-Luc Raharimanana, 1947, Portraits d’insurgés, Vent d’ailleurs, 2011.
  • Des Ruines, Vents d’ailleurs, 2012.
  • Les cauchemars du Gecko, Vents d’ailleurs 2011.
  • Le prophète et le président, NCDE, 2008.
  • Madagascar, 1947. Illustrations du Fonds Charles Ravoajanahary. Vents d’Ailleurs, 2007.
  • L’Arbre anthropophage. Gallimard/Joëlle Losfeld, 2004.
  • Le Bateau ivre: Histoires en Terre Malgache. Avec des photographies de Pascal Grimaud. Images en Manœuvres, 2003.
  • Nour, 1947. Le Serpent à Plumes, 2001.
  • Rêves sous le linceul, Le serpent à plumes, 1998.
  • Lucarne. Le Serpent à plumes, 1996.
  • Le lépreux et dix-neuf autres nouvelles. Hatier, 1992.
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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 11:36
Quand la Commune inventait droit du travail et droit au travail
JEAN-LOUIS ROBERT HISTORIEN, PRÉSIDENT D’HONNEUR DES AMIES ET AMIS DE LA COMMUNE DE PARIS-1871
VENDREDI, 18 MARS, 2016
L'HUMANITÉ
Gravure du "Monde Illustré" n° 730 du 8 avril 1871, qui représente la manifestation des parisiennes du 3 avril 1871. Elles obtiendront finalement entre autres l'égalité salariale.
Gravure du "Monde Illustré" n° 730 du 8 avril 1871, qui représente la manifestation des parisiennes du 3 avril 1871. Elles obtiendront finalement entre autres l'égalité salariale.
Photo : Gusman /Leemage

Au printemps 1871, la Commune de Paris, et plus particulièrement sa commission du Travail dirigée par Léo Frankel, a produit plusieurs décrets posant les bases d’une législation du travail en lien avec le droit au travail. L’Union des femmes a joué un rôle moteur dans ce combat.

Tous les jours, dans les médias, des « économistes » viennent nous sommer de choisir : baisser le coût du travail, réduire le droit du travail ou alors ce sera plus de chômage. Fondamentalement, cette campagne vise à opposer le droit du travail (et les droits sociaux) au droit au travail. Si les temps ont changé, il convient de rappeler certains points de l’action de la Commune qui peuvent enrichir notre débat. D’abord, la Commune n’ignorait nullement les questions du développement économique. On oublie trop souvent que la commission du Travail s’était fixée comme objectif premier de « favoriser les industries nationales et parisiennes » et de « développer le commerce international d’échange, tout en attirant à Paris les industries étrangères de façon à faire de Paris un grand centre de production ». La Commune ne se désintéressera pas des entreprises, en particulier en réglant la question des échéances et des loyers, question alors cruciale : pendant le siège, les loyers ne sont pas payés et les dettes ne sont pas réglées. La Commune dispense les locataires de payer le retard de loyers et étale largement le règlement des dettes (sans les annuler). Ces mesures vaudront un soutien durable d’une partie notable de la petite bourgeoisie parisienne à la Commune.Mais c’est fondamentalement en tenant les deux bouts, droit du travail ET droit au travail que la Commune va tenter de remettre en route l’économie de la capitale. Le chômage était en effet considérable avec la situation créée par la guerre, le siège, ou l’abandon par certains patrons « francs-fileurs » de leur atelier. Le grand décret du 16 avril réquisitionna les ateliers abandonnés pour leur « prompte mise en exploitation par l’association coopérative des travailleurs qui y sont employés ». Mais l’objectif n’était pas de répéter les Ateliers nationaux de 1848. Il s’agissait, dans une vue à long terme, de « faciliter la naissance de groupements sérieux et homogènes », socialisés et autogérés, qui confectionneront « des objets marchands ». Une enquête sera conduite pour examiner la situation des ateliers fermés ; les chambres syndicales ouvrières, légalisées par la Commune treize ans avant la loi de 1884, seront pleinement associées à la mise en œuvre du décret.

On doit mentionner ici le travail considérable conduit par l’Union des femmes : « Le travail de la femme, proclame l’Union le 11 avril, étant le plus exploité, sa réorganisation immédiate est donc de toute urgence. » L’Union des femmes fut le principal partenaire de la commission du Travail. Elle fut un des principaux moteurs de la réflexion et de l’action de la Commune dans le domaine. Ainsi l’Union élabora le projet d’association ouvrière le plus avancé.

Dans un même mouvement, la Commune instaure un vrai droit du travail. Rappelons qu’en 1871, le droit du travail est quasiment inexistant : la seule vraie loi de 1841 interdisant le travail dans les ateliers aux enfants de moins de huit ans… est à peine appliquée du fait de la faiblesse des inspections. Nous n’évoquerons ici que trois décrets qui concernaient la durée du travail, le contrôle du travail et les salaires. Celui du 20 avril est un des plus connus et des plus symboliques, qui interdisait le travail de nuit dans les boulangeries. Il souleva l’enthousiasme des ouvriers boulangers qui manifestèrent leur soutien au décret et le mécontentement de nombre de patrons boulangers qui tentèrent d’empêcher son application.

Mettre fin au tout-libéral dans le marché du travail

Le décret du 27 avril interdit les amendes et les retenues opérées par prélèvements sur les salaires. Ces prélèvements étaient une des principales armes dans les mains des patrons pour affaiblir la résistance ouvrière et constituaient une atteinte permanente à la dignité ouvrière. La Commune l’appliqua en particulier aux rétives compagnies de chemins de fer.

Dans le décret du 13 mai concernant les marchés de la Commune, les cahiers des charges des entreprises devaient indiquer « le prix minimum du travail à la journée ou à la façon à accorder aux ouvriers et ouvrières chargés de ce travail ». C’était instaurer le salaire minimum ! Mais la réflexion de Léo Frankel, le « ministre » du Travail de la Commune, va plus loin. Il constate que « si le prix de la main-d’œuvre reste comme aléa dans les marchés, c’est lui seul qui apporte le rabais ». L’État doit intervenir pour introduire « le prix minimum » à la journée et mettre fin au tout-libéral dans le marché du travail. C’est le progrès des techniques qui devient alors le seul authentique facteur de la baisse des prix des produits, permettant vente et consommation.

La crise économique actuelle est moins conjoncturelle qu’en 1871, mais l’idée que droit au travail et droit du travail vont ensemble garde toute sa modernité.

REPERES

  • 16 avril 1871 Réquisition des ateliers abandonnés par leurs propriétaires, mise en place de coopératives ouvrières.
  • 20 avril Suppression des bureaux de placement de la main-d’œuvre, monopoles florissants agissant comme des « négriers ». Remplacement par des bureaux municipaux.
  • 27 avril Interdiction des amendes et retenues opérées par prélèvements sur les salaires.

Eugène Pottier (1816-1887). Nous fêtons cette année le bicentenaire de la naissance d’Eugène Pottier, né le 4 octobre 1816. Des initiatives seront annoncées ultérieurement. Mais citons aujourd’hui ces vers extraits de l’Internationale, écrits en 1871, qui nous donnent vraiment à réfléchir sur le droit que rêvaient les communards. « L’État comprime et la loi triche/L’impôt saigne le malheureux/Nul devoir ne s’impose au riche,/Le droit du pauvre est un mot creux./C’est assez languir en tutelle,/L’égalité veut d’autres lois :/ Pas de droits sans devoirs, dit-elle,/Égaux, pas de devoirs sans droits ! »

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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 06:44
18 mars 1962: signature des accords d'Evian (Robert Clément)

Le 18 mars 1962 : signature des accords d'Evian


Après la signature des accords d’Évian, l'annonce du cessez-le-feu le 19 mars à 12 heures en Algérie fut d'abord, ici, en France, celle d'un immense soulagement. Enfin, cette guerre allait prendre fin. Depuis plusieurs années déjà, le retour de cercueils, l'arrivée de blessés avait mis fin au mythe gouvernemental de simples «opérations de maintien de l'ordre» dans «nos départements français d'Afrique du Nord».
Il n'en avait pas toujours été ainsi. Quand éclata la rébellion algérienne du 1er novembre 1954, combien dans notre pays en étaient encore aux trois départements français enseignés à l'école?
Le premier ministre de l'époque, Pierre Mendès France, son ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, affirmaient que l'Algérie était la France et que ces mouvements ne relevaient que de simples opérations de police. Seuls, alors, en tant que parti, les communistes revendiquaient le droit du peuple algérien à disposer de lui-même.
La guerre devait durer près de huit ans. Guerre sans nom mais chaque jour des hommes mouraient: combattants de l'Armée de libération nationale (ALN), soldats français tombés dans une embuscade. La guerre d'Indochine était terminée depuis juillet 1954. L'armée française ne pouvant accepter sa défaite de Diên Biên Phu criait à la trahison sans comprendre que l'ère du colonialisme avait pris fin. Mais la situation en Afrique du Nord était différente. Nous n'étions plus cette fois à des milliers de kilomètres de la métropole mais à une heure d'avion, avec un million de pieds noirs, originaires de France, d'Espagne ou d'Italie. Combien de familles françaises comptaient des leurs de cet autre côté de la Méditerranée?
Il fallut des années pour remonter ce courant colonialiste. Des hommes de progrès, dans la France de 1956, n'avançaient-ils pas l'idée que la France de 1789 était meilleure que l'Islam?
Des batailles ont eu lieu comme en témoigne un film comme celui de Bertrand Tavernier «la Guerre sans nom», rappelés se rassemblant dans une église parisienne pour marquer leur refus, soldats tirant les sonnettes d'alarme des trains pour freiner leur départ, se barricadant dans une caserne de Rouen avec le soutien des communistes de la ville, alors dirigés par Roland Leroy.
Et combien de manifestations, toujours réprimées par la police, se soldant par des heures d'emprisonnement dans les commissariats de Paris et de sa banlieue, notamment.
Manœuvres sans résultats
Une partie du peuple français crut alors que la venue du général de Gaulle au pouvoir allait achever cette guerre. «Je vous ai compris», avait-il dit aux mutins d'Alger. Mais bientôt, c'est aux combattants algériens qu'il s'adressait en en leur proposant la «paix des braves». Manœuvres de part et d'autres sans résultats. Le temps des capitulations était passé et le peuple algérien, martyrisé, exigeait l'indépendance.
Il fallut pourtant encore quatre années de guerre, quatre années de luttes. En Algérie d'abord où le peuple, enfermé dans des camps, quadrillé dans les villes, continuait d'affirmer sa confiance dans le FLN. En France où les manifestations se multipliaient.
En 1961, la manifestation pacifique des Algériens de la région parisiennne, violemment réprimée par la police du préfet Papon, marqua le soutien total de ces immigrés envers le FLN de la même façon que les manifestants et manifestantes algérois brandissant le drapeau algérien avaient montré l'échec de la politique colonialiste. Le 17 octobre, des centaines de manifestants pacifiques ont été tués, blessés, jetés dans la Seine, enfermés dans les camps avant d'être envoyés en Algérie d'où beaucoup ont disparu.
Le 8 février 1962, après une nuit terroriste des partisans du colonialisme à Paris où une petite fille fut défigurée par une charge de plastic visant le ministre gaulliste André Malraux, des milliers de Parisiens vinrent manifester à la Bastille, contre les tueurs de l'OAS et pour la paix en Algérie par la reconnaissance du droit à l'indépendance.
La police du ministre Frey et du préfet Papon chargea au métro Charonne un cortège paisible. Sur les neuf morts, huit étaient communistes et tous membres de la CGT.
Les pourparlers de paix, engagés alors à Evian, entre représentants du gouvernement français et des combattants algériens s'accélèrent. Le 18 mars, un accord était signé, le cessez-le-feu proclamé pour le 19 mars à midi. Ce jour est désormais celui de la fin de cette guerre, celui de la fin d'un cauchemar de près de huit années.

Robert Clément 

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18 mars 2017 6 18 /03 /mars /2017 08:09
Appel de Stockholm contre l'arme atomique: manifestation avec Gérard Philippe, sympathisant communiste, dans le cortège (1950)

Appel de Stockholm contre l'arme atomique: manifestation avec Gérard Philippe, sympathisant communiste, dans le cortège (1950)

18 mars 1950 : 3 millions de signatures pour l'appel de Stockholm


Lancé par le communiste Frédéric Joliot-Curie et le Mouvement mondial pour la paix, l'appel de Stockholm contre la bombe atomique recueille 3 millions de signatures en France. Le texte stipule: "Nous exigeons l'interdiction immédiate de l'arme atomique, arme d'épouvante et d'extermination des populations.[...] Nous considérons que le gouvernement qui, le premier, utiliserait contre n'importe quel pays l'arme atomique, commettrait un crime contre l'humanité et serait à traiter comme un criminel de guerre. Nous appelons tous les hommes de bonne volonté dans le monde à signer cet appel." L'appel de Stockholm sera signé par plus de 150 millions de personnes dans le mode entier.
Principaux signataires :
• Frédéric Joliot-Curie (premier signataire)
• Jorge Amado, Louis Aragon, Pierre Benoit, Marcel Carné, Marc Chagall, Dimitri Chostakovitch, Duke Ellington, Ilya Ehrenbourg,Robert Lamoureux, Thomas Mann, Yves Montand, Pablo Néruda, Noël-Noël, Pablo Picasso, Simone Signoret, Michel Simon1
• Gérard Philipe, Maurice Chevalier, Pierre Renoir, Jacques Prévert, Armand Salacrou, Henri Wallon

18 mars 1950: 3 millions de signatures pour l'appel de Stokholm contre l'armement nucléaire lancé par Joliot-Curie (Robert Clément)
Fréderic Joliot-Curie

Fréderic Joliot-Curie

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