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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 08:00
15 janvier 1919, assassinat de Karl Liebnecht et Rosa Luxemburg (Yves Moreau- L'Humanité, 1995)
15 janvier 1919, assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg

(lu sur la page Facebook de Robert Clément) 


Ainsi que je le rappelais sur cette page, la semaine sanglante s’est déroulée à Berlin du 5 au 13 janvier 1919. Le 15 janvier Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient arrêtés et assassinés.

Yves Moreau, alors responsable de la rubrique internationale à l’Humanité, écrivait un article, sous le titre « Ecrits révélateurs du meurtrier de Liebknecht et Rosa Luxemburg », que le journal publia le 17 janvier 1995.

Je vous propose de le relire !
 

« Le 15 janvier 1919, à Berlin, l'assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg portait un dernier coup mortel aux soulèvements révolutionnaires qui, depuis plusieurs semaines, embrasaient l'Allemagne. Des documents inconnus jusqu'ici, et qui viennent d'être publiés, précisent les conditions dans lesquelles le double crime a été perpétré.
L'HOMME qui prit les dernières dispositions en vue du meurtre de Karl et de Rosa, un certain commandant Waldemar Pabst, siégeait alors à l'hôtel Eden, à Berlin, où était installé l'état-major de la division de cavalerie de la garde. Des extraits des Mémoires qu'il avait entrepris d'écrire sont maintenant révélés. La rédaction de cette autobiographie resta inachevée, Pabst étant mort en 1970, à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Dans les fragments connus aujourd'hui (1), Waldemar Pabst rapporte qu'il avait agi sur l'injonction directe du personnage qui, en janvier 1919, commandait les troupes gouvernementales allemandes, le dirigeant social-démocrate Gustav Noske.
S'adressant à Pabst, Noske lui avait en effet clairement demandé d'intervenir contre Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. «Il faut que quelqu'un mette enfin ces fauteurs de troubles hors d'état de nuire», s'était-il écrié.

Waldemar Pabst fit alors appréhender Karl et Rosa. Ils lui furent livrés à l'hôtel Eden. Pabst écrit: «Je me retirai dans mon bureau pour réfléchir à la façon de les exécuter. Qu'il faille les tuer, ni M. Noske ni moi-même n'en avions le moindre doute».

Pabst appela Noske au téléphone pour le consulter. «S'il vous plaît, donnez-moi des ordres m'indiquant comment procéder.»
«Comment?» répondit Noske. «Ce n'est pas mon affaire. C'est au général (probablement von Lüttwitz) de le dire; ce sont ses prisonniers».
Selon un autre témoignage (2), Pabst aurait objecté qu'il n'obtiendrait rien de von Lüttwitz. Et Noske aurait conclu: «Alors, à vous de prendre la responsabilité de ce qu'il faut faire».
Un second document, inédit jusqu'ici, est une lettre que Waldemar Pabst avait écrite à l'éditeur Heinrich Seewald, qui était intéressé à l'éventuelle publication des Mémoires du commandant. On y lit: «Si j'ouvre la bouche après m'être tu pendant cinquante ans, ça va faire un raffut destructeur pour le parti social-démocrate.»
Dès leur arrivée à l'hôtel Eden, Karl et Rosa y avaient été accueillis par des hurlements injurieux et par des brutalités. Des coups de crosse de fusil avaient blessé Karl au visage et il saignait abondamment.
Deux commandos d'exécution
Après sa communication téléphonique avec Gustav Noske, Pabst rassembla parmi ses hommes deux commandos de tueurs. Liebknecht fut remis entre les mains du premier que commandait le lieutenant Pflugk-Hartung. Le second, qui était aux ordres du lieutenant Vogel, prit en charge Rosa. A quelques minutes d'intervalle, deux voitures enlevèrent les deux prisonniers et se dirigèrent vers le bois du Tiergarten.
La première s'arrêta bientôt. Karl fut sommé d'en descendre. Il fut abattu d'une balle dans la nuque. Son corps fut ensuite transporté à la morgue, où on le fit admettre sous la mention: «Cadavre d'un inconnu».
Quant à Rosa, dès le départ de l'hôtel Eden, un coup de feu lui perfora la tempe. Au pont de Lichtenstein, elle fut jetée dans le Landwehrkanal. Son corps ne fut repêché que plusieurs mois plus tard, et l'autopsie ne permit pas de dire si les brutalités, le coup de feu ou la noyade furent la cause du décès.
Les assassins ne furent pratiquement pas inquiétés. Six d'entre eux eurent seulement à comparaître devant un tribunal composé d'officiers prussiens qui acceptèrent sans difficulté la version selon laquelle Karl Liebknecht aurait été tué «au cours d'une tentative de fuite», et Rosa, victime d'un «septième homme» inconnu.
Gustav Noske qui, entre-temps avait été nommé ministre de la Reichswehr, n'avait plus rien à redouter d'une «enquête» ainsi bâclée.
Le chien sanguinaire
Qu'il ait fallu mettre au compte de Noske l'effroyable répression opposée à la révolution allemande de 1918, nul n'en pouvait douter. Il avait déclaré lui-même à l'époque: «Il faut que quelqu'un soit le chien sanguinaire, et je n'ai pas peur de cette responsabilité.»
Le dernier article de Karl Liebknecht, écrit quelques heures avant sa mort et intitulé «Malgré tout», accusait d'ailleurs explicitement Noske. Karl écrivait: «La bourgeoisie française a fourni les bourreaux de 1848 et de 1871. La bourgeoisie allemande n'a pas à se salir les mains; les sociaux-démocrates accomplissent sa sale besogne; son Cavaignac, son Gallifet s'appelle Noske.»
Les nouveaux documents rendus publics établissent sans aucun doute possible que Noske aura été l'instigateur direct du meurtre de Karl et de Rosa. Un crime déterminant pour l'orientation politique ultérieure de l'Allemagne et les effroyables tragédies qui devaient en résulter dans le monde ».
 

(1) Publiés par l'hebdomadaire allemand «Stern» du 12 janvier 1995.
(2) Rapporté dans un livre de Klaus Gietinger, «Eine Leiche im Landwehrkanal», paru en janvier 1993, aux éditions L. Dekaton, à Mayence.
 

YVES MOREAU

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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 06:20
Une "histoire mondiale de la France" par Patrick Boucheron: contre toutes les assignations à résidence et les assignations identitaires (entretien de l'Humanité, 10 janvier 2017)
Patrick Boucheron : « Il faut réinventer une manière de mener la bataille d’idées »
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR STÉPHANE SAHUC ET LUCIE FOUGERON
MARDI, 10 JANVIER, 2017
HUMANITÉ DIMANCHE

 

L’«Histoire mondiale de la France » paraît le 12 janvier aux éditions du Seuil, sous la direction de Patrick Boucheron, médiéviste, dont la leçon inaugurale au Collège de France, « Ce que peut l’histoire », fin 2015, avait eu un écho inhabituel pour cette institution. Avec 122 autres auteurs, ils se sont donné pour programme d’« écrire une histoire de France accessible et ouverte », un livre enthousiasmant qui réconcilie l’art du récit et l’exigence critique. Entretien.

Qui a dit que nos ancêtres étaient les Gaulois ? Qu’il fallait retrouver les racines chrétiennes de la France ? Restaurer notre « récit national » ? Etc., etc. L’histoire et son enseignement sont encore et encore convoqués à la barre d’un débat public crispé sur l’identité nationale, comme ultime rempart contre les divers maux de la société française. Entretien avec Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France

HD. Pourquoi une histoire « mondiale » de la France et pas une simple histoire de France ?
Patrick Boucheron. Le monde étant notre souci, notre travail, notre effort permanent, c’est notre histoire dans son ensemble qui devient mondiale. Ce livre ne propose rien d’autre qu’une histoire de France telle que la mondialisation de notre regard l’a transformée. Elle ne se réduit pas à l’histoire de la France mondiale, une histoire impériale, des conquêtes ou des influences. C’est juste une histoire transnationale : une histoire longue de la France qui ne peut se réduire au prisme national.

HD. Les chapitres sont ouverts par des dates : pourquoi ce choix également surprenant d’une présentation chronologique de cette histoire ?
P. B. Nous savons ce que la chronologie fait manquer, en particulier en surévaluant l’histoire politique par rapport à l’histoire économique et sociale. Notre geste éditorial consiste à raconter l’histoire par dates précisément pour l’arracher à la nostalgie et à la facilité du légendaire patriotique. On peut parler de l’an 800 et du couronnement de Charlemagne sans en faire une histoire étriquée et réactionnaire. Entre ceux qui s’abandonnent au récit entraînant du roman national et ceux qui font profession de déconstruire cette entreprise idéologique, les premiers seront les plus facilement entendus. Voilà pourquoi il est nécessaire de réinvestir la forteresse de l’histoire exemplaire. On ne peut plus se contenter aujourd’hui d’opposer à ces récits simplificateurs et mensongers le démenti de la déconstruction des discours, sur l’air lassant du « c’était plus compliqué que cela ». Mais à partir de cette pensée critique qui est notre seule méthode, il convient de relancer un récit qui soit également entraînant tout en étant scientifiquement rigoureux. Abandonner la narration serait inconséquent car on connaît son efficacité.
 
HD. Comment avez-vous retenu les 146 dates qui composent le livre ? Certaines sont des classiques, comme 987 ou 1515, quand d’autres sont plus déroutantes, voire inconnues…
P. B. C’est une chronologie qui propose des moments et des séquences mais n’a pas l’ambition de repériodiser l’histoire. Nous ne prétendons nullement proposer un contre-récit, encore moins un anti-manuel. La date est un moyen puissant de donner à voir l’histoire mais qui n’en saisit pas tout. C’est cette faiblesse de la chronologie qui nous permet d’intercaler des dates plus surprenantes ou des dates factices comme « 1105, mort de Rachi », ou « 2008, mort d’Aimé Césaire » : elles ne sont pas des événements en soi, mais permettent de raconter une histoire. Rachi, rabbin de Troyes, est peut-être le premier écrivain français. Aimé Césaire met en jeu le rapport de la France avec la diversité, la francophonie… Autour d’une date, les auteurs nouent une intrigue théorique. C’est pour cela que le trait est souvent très large : pour raconter l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) et l’histoire de l’empire du français, on commence au XIIIe siècle et on termine au référendum de Maastricht…
 
HD. Cet ouvrage est-il aussi une réponse au traitement de l’histoire dans les mass media, de la réédition du Lavisse « augmenté et complété » par Dimitri Casali en passant par les émissions de Stéphane Bern ?
P. B. La réédition « complétée » d’Ernest Lavisse est une escroquerie intellectuelle et éditoriale. Il faut donc organiser la résistance face à ce type d’offensive idéologique, car ce sont aussi des impostures. Je suis moins inquiet du succès de Stéphane Bern ou de Lorànt Deutsch. L’histoire éditoriale récente montre que l’écart a toujours été important entre une histoire savante popularisée et une histoire populaire de très grand public. Au moment où Georges Duby et Emmanuel Le Roy Ladurie vendaient beaucoup de livres, André Castelot et Alain Decaux en vendaient bien davantage. Ce qui ne doit pas décourager les historiens de sortir de leur zone de confort pour aller chercher d’autres lectorats.
 
HD. La première date est 34 000 avant notre ère : pourquoi ?
P. B. Elle correspond à notre volonté de neutraliser la question des origines. C’est un tic journalistique que de prétendre traiter tous les problèmes « De l’Antiquité à nos jours » ou pire « Des origines à nos jours ». Ce n’est pas parce que je suis médiéviste qu’il me faut être un militant des généalogies reculées. Prenons un exemple : si l’on travaille sur la vague actuelle de terrorisme islamiste, on peut légitimement se poser la question de savoir s’il trouve son point de départ dans les années 1990 avec le GIA et les conséquences de la guerre civile algérienne. Mais si l’on croit pouvoir le faire remonter au temps des croisades et de la secte des « assassins » dans la Syrie du XIIIe siècle, on tombe dans le piège idéologique commun à tous les fondamentalismes identitaires qui exaltent l’origine pour nier l’histoire. Les origines de la France, ce n’est pas Clovis, ni saint Louis. Une des manières de déjouer le piège est de dire : dans les frontières de la France, quelle est la plus ancienne attestation archéologique de présence humaine ? Il semble que ce soit la grotte Chauvet. On commence donc avec la préhistoire.
 
HD. Est-ce que ce besoin de défendre l’histoire montre que la bataille idéologique autour de cette discipline s’est renforcée et va encore s’intensifier avec la campagne présidentielle ?
P. B. L’histoire n’est pas un art d’acclamation ou de détestation mais un savoir critique sur le monde. Or, cette évidence que l’on croyait acquise rencontre tant d’adversaires aujourd’hui qu’il est bon de la défendre à nouveau. Il a été surprenant de voir resurgir intactes des questions qui nous semblaient réglées depuis longtemps. Le sentiment d’être sur le reculoir peut être décourageant. Mais il faut trouver les moyens de se remettre dans le sens du jeu, comme disent les rugbymen – et pas seulement dans le domaine de l’histoire…
 
HD. Cela ne va-t-il pas de pair avec un discours très « âge d’or de la IIIe République » : retour de l’uniforme à l’école, présentation par certains candidats, particulièrement à droite, de la colonisation comme une œuvre de civilisation ?
P. B. On constate effectivement une tendance générale à ce que l’on appelle aujourd’hui la « post-vérité » : plus que le mensonge, c’est l’indifférence au déni du réel. Mais c’est la même chose sur les chiffres de l’immigration, sur la question climatique… Et malheureusement cela ne vient pas que de la droite. Une partie de la gauche et même de la gauche radicale se perd dans cette pratique d’une histoire qui exalte et simplifie, au mépris de la complexité du réel : ce n’est pas le même tri que celui fait par la droite, mais c’est tout de même un tri.
 
HD. Cette cristallisation du débat politique sur l’histoire est-elle quelque chose de nouveau ?
P. B. Dans « les Origines de la France », Sylvain Venayre (1) montre que la question des origines et de l’identité enfle au XIXe siècle puis perd de son intensité dans les années 1920, avant de connaître un regain dans les années 1930 puis de s’effacer à nouveau… avant de resurgir aujourd’hui. Pourtant cette question des origines de la France est réglée sur le plan scientifique dès le début des années 1960. Ce retour de flamme ne repose donc sur rien de scientifique. Peut-être avons-nous été inconséquents de nous cantonner dans un procès en récusation. À partir du moment où on nous pose cette question, et de manière obsessionnelle, il faut lui apporter une réponse. Ne pas le faire devient trop dangereux. Nous sommes dans un moment paradoxal où l’histoire est convoquée comme science auxiliaire d’un discours idéologique, ce qui la transforme en fausse science.
 
HD. Dans votre « Ouverture », vous revendiquez l’héritage de Michelet…
P. B. Le Michelet qui nous intéresse, celui qui écrit : « Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France », se dit fils de la Révolution française, écrit une histoire en totale rupture avec ce qui se faisait avant lui, et aboutit à une fusion lyrique entre son moi et la France. Il l’a fait une fois, pourquoi le recommencer ? Relire Michelet, c’est se vacciner contre ses vils imitateurs. Il y a au fond deux manières de comprendre le lyrisme micheletien. La France est un pays qui, comme tout autre, ne peut s’expliquer uniquement par lui-même : on fera donc une histoire mondiale de la France. Mais en même temps, à certains moments de son histoire, on peut avoir le sentiment que la France n’est pas tout à fait un pays comme les autres et a une capacité à mobiliser émotionnellement quelque chose comme l’universel. Dans la plupart des pays du monde, l’enseignement de l’histoire est strictement national, et ne cesse de l’être qu’au moment d’aborder la Révolution française. Et là aussi c’est micheletien : cette histoire mondiale de la France relève le pari de l’universel que portent les Lumières et la Révolution. Remarquons que l’on est aujourd’hui dans un moment très intéressant : la Révolution française semble historiquement un thème pour demain, moins peut-être du point de vue de l’écriture de l’histoire, comme c’était le cas lors du grand débat Soboul-Vovelle-Furet, que parce qu’elle est énergiquement réinvestie par la littérature (le « 14 Juillet » d’Éric Vuillard), le théâtre (Joël Pommerat et sa pièce « Ça ira, fin de Louis »)… 
 
HD. à ce sujet, une entrée est consacrée à « 1989 : la Révolution est terminée »… Est-ce à dire que la tentative de « tuer » la Révolution française aurait échoué ?
P. B. Dans notre ouvrage, la dernière séquence, qui va de 1989 à 2015, est intitulée « Aujourd’hui en France » : cela ne veut rien dire de précis, sinon que nous touchons à la limite de notre capacité historienne à la lucidité politique. Il ne s’agit pas de dire que l’histoire du temps présent n’existe pas, il s’agit juste de remarquer que nous entrons dans une période incertaine où ce que nous vivons ne peut pas encore être qualifié. Cet événement en cours a commencé en 1989 et nul ne sait sur quoi il débouchera. Voilà pourquoi l’image que nous avons choisie pour l’illustrer est celle de Jessye Norman chantant « la Marseillaise » lors de la cérémonie du bicentenaire de 1789. Cette parade du publicitaire Jean-Paul Goude, qui a été tellement insultée, était peut-être une réponse à la question de l’identité française, avec la mise en scène des « tribus planétaires »… Il s’est passé là quelque chose de déterminant dans notre rapport à l’identité nationale. Et celle-ci était à l’époque un thème de gauche ! Dans son ouvrage « Dire la France », Vincent Martigny (2) montre que le thème de l’identité française naît à la fin des années 1970, plutôt à gauche, intègre les cultures minoritaires, est fondé sur l’anti-américanisme, et est repris par Jack Lang comme grand thème de sa politique pour inspirer « l’exception culturelle » : l’identité française est alors culturellement définie par sa diversité. Puis, en 1985, cela bascule : le thème est repris par la droite, la gauche s’en dessaisit. Et l’ouvrage de Braudel, « l’Identité de la France », est pris dans ce basculement : au moment où il paraît, il est mort, et le thème est passé à droite et devient une critique de la diversité… On pourrait faire cette histoire en racontant les commémorations : 1987, le millénaire capétien, « la création de la France » ; 1996, le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis, avec Jean-Paul II… Ce que peut l’histoire, c’est organiser, contre la falsification par les discours politiques, un rappel à l’ordre du réel, qui est celui de la complexité historique.
 
HD. Vous allez rencontrer des écoliers pour parler avec eux de « Comment se révolter »… Ce n’est pas courant pour un professeur du Collège de France…
P. B. J’essaie de parler à tous les publics ! Ce sujet – les révoltes médiévales – m’est venu du contraste entre la manière dont on parle du Moyen Âge à l’école – la seigneurie, la féodalité, une sorte d’enfance de l’obéissance, une vision incroyablement normative – et les rayons jeunesse des bibliothèques municipales où l’on trouve « Robin des Bois », « Ivanhoé », des histoires d’enfants qui se révoltent, de gens en rupture de ban. Le Moyen Âge est plutôt une période énergique, créative, encourageante. Or, l’histoire ne vaut que si elle devient un art de l’émancipation. La première de ces conférences a eu lieu en janvier 2016, dans une ambiance très lourde, et j’ai essayé de raconter aux enfants qu’on se sort toujours de n’importe quelle situation, qu’il y a toujours une fin, pas forcément celle qu’on attend, et que ceux qui disent que l’on est condamné à toujours reproduire les mêmes haines ont tort.
 
HD. Dans votre leçon inaugurale au Collège de France, le 17 décembre 2015, vous disiez d’ailleurs : « Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard… »
P. B. Oui, parce que c’est un sentiment que ma génération – je suis né en 1965 – a pu avoir, de vivre à l’ombre de « la » Génération, celle qui a vécu les grandes choses… C’est après que j’ai compris qu’eux-mêmes étaient dans la répétition, la reprise, peut-être même la parodie : ils refaisaient la geste de la Résistance… Il ne faut pas s’étonner d’une forme de désenchantement, à ce moment-là, et du sentiment que les choses importantes étaient derrière nous. Ce qui est absurde car nous avons vécu des événements considérables depuis 1989. La seule chose dont mon fils de 19 ans est persuadé, comme tant d’autres de son âge, est qu’il vivra plus mal que son père, une croyance aussi solidement ancrée que l’était celle de mon propre père, persuadé de vivre mieux que le sien. Le monde va à sa perte : voilà ce qui apparaît à mon fils comme une évidence, presque une fatalité. Le défi qui est devant la gauche est celui de réarmer l’idée de progrès. On voit comment il a été compromis, par ceux qui le contrarient, par ceux qui le critiquent, et de quel prix et de quelles compromissions on l’a payé. Il faut réinventer une manière d’y croire à nouveau et de mener la bataille d’idées.
 
HD. Ne vous semble-t-il pas que l’histoire « vue d’en bas », celle des vaincus, des opprimés ou des oubliés, ou encore des imprévus, parvient à dépasser les cercles militants de l’histoire critique ?
P. B. En effet, et ma génération s’est peut-être enfermée dans une sorte de « chic intellectuel », une conception un peu « artiste » de l’histoire, de son écriture, inévitablement élitiste dans son allure et dans ses sujets. Quand j’étais étudiant en histoire à la Sorbonne, lieu légitime par excellence, les sujets les plus courus en histoire médiévale portaient sur les révoltés, les marginaux, les prostituées… Aujourd’hui, il n’y en a plus que pour l’histoire de l’Église, des intellectuels, des dominants. Ma génération a sans doute une responsabilité : elle n’a pas vu que cette histoire se poursuivait dans un cadre « militant », par exemple sur la Première Guerre mondiale, poursuivant quelque chose que nous avions délaissé. Maintenant il faut s’en ressaisir. On voit bien que l’histoire des mémoires coloniales, par exemple, s’est développée dans les bas-côtés de l’histoire universitaire légitime – elle n’avait pas vraiment droit de cité dans « les Lieux de mémoire » de Pierre Nora. Aujourd’hui, quelle est l’histoire militante qui se développe de manière véhémente sans doute, approximative peut-être, mais énergique, et qui pour cela mérite d’être considérée ? Où est notre angle mort ? Si on n’y prend pas garde, les hiérarchies symboliques des positions académiques calquent les hiérarchies des sujets et de leur dignité supposée.
 
HD. Vous avez été nommé il y a un an professeur au Collège de France, et, en particulier depuis votre leçon inaugurale, « Ce que peut l’histoire », vous êtes sorti d’une certaine ombre médiatique. Comment vivez-vous cela ?
P. B. Je mentirais si je disais que je n’ai pas souhaité l’écho donné à cette leçon. Cette notoriété nouvelle m’a par exemple permis de participer activement à l’organisation au Collège de France du colloque de rentrée sur « Migrations, réfugiés, exils », un thème en plein dans l’actualité, ce qui était une réponse. La question est de savoir quel projet d’influence on a…
(1) « Les Origines de la France. Quand les historiens racontaient la nation », de S. Venayre. Éd. du Seuil, 2013.
(2) « Dire la France », de V. Martigny. Presses de Sciences-Po, 2016.
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9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 06:34
Hommage à Danièle Casanova par Robert Clément

Danielle Casanova, née le 9 janvier 1909, elle meurt à Auschwitz le 9 mai 1943.
 

« Dernière lettre de Danielle Casanova depuis le fort de Romainville avant le départ pour Auschwitz »


Demain, 5 heures lever, 6 heures fouille, puis départ en Allemagne.
Nous sommes 231 femmes, des jeunes, des vieilles, des malades et même des infirmes. La tenue de toutes est magnifique, et notre belle Marseillaise a retenti plus d’une fois.
Nous ne baisserons jamais la tête ; nous ne vivons que pour la lutte. Les temps que nous vivons sont grandioses.
Je vous dis au revoir ; j’embrasse tous ceux que j’aime. N’ayez jamais le cœur serré en pensant à moi.
Je suis heureuse de cette joie que donne la haute conscience de n’avoir jamais failli et de sentir dans mes veines un sang impétueux et jeune.
Notre belle France sera libre et notre idéal triomphera »
Lors de la dissolution du Parti communiste, Danielle passe dans la clandestinité pour mener le combat dès 1939 contre l’occupant nazi. Elle fut, avec Albert Ouzoulias à l’origine des « Bataillons de la jeunesse ». Consciente des risques encourus, elle adapte son organisation aux conditions de la vie illégale. Elle s’occupe de l’édition clandestine de l’Avant-Garde et d’autres publications, assure la liaison entre la direction illégale du PC et les intellectuels influents. Quelques jours avant l’arrivée des Allemands à Paris Danielle quitte la capitale avec Georgette Cadras-Laffitte. sauvant ainsi les archives du parti et rentre dès juillet à Paris . En octobre 41 avec l’aide de Josette Cothias, elle édite une « Humanité des femmes » Fin janvier 41 Danielle lance le n° 1 du bulletin « le trait d’union des familles de P.G » qui paraîtra jusqu’en 1944. Danielle est au cœur du mouvement de protestation contre l’occupant et la politique de Vichy. La direction du PC l’avait également chargée de rassembler les intellectuels patriotes, nouvelles activités qui la conduiront directement à l’arrestation. Danielle a été arrêtée le lendemain de sa rencontre avec Josette Cothias près du Pont Mirabeau le 15 février 1942, victime d’un « coup de filet » préparé de longue date. Elle reste au Dépôt de la Préfecture de Police jusqu’au 23 mars. Elle y a retrouvé des amies : Maï Politzer, M.C Vaillant-Couturier. Le 23 mars elles quittent le Dépôt pour la prison de la Santé. Elles y resteront 5 mois ½ souffrant de la faim et de la présence de la mort. Le 9 juin 1942 les femmes sont emmenées rue des Saussaies pour interrogatoire par la « Gestapo Incarcérée à Romainville elle devient la rédactrice en chef du « Patriote de Romainville rédigé par des patriotes de toutes opinions écrit et recopié à la main. Le 21 janvier 1943, presqu’un an après son arrestation, Danielle est déportée. Le convoi arrive à Auschwitz-Birkenau , elles sont 230. C’est le convoi des otages, des veuves, convoi-symbole des femmes de la résistance, elles avaient entre 17 et 69ans. 119 communistes ou proches du parti 12 appartenaient à des réseaux gaullistes, 51 arrêtées pour actes de résistance. A leur arrivée au camp le jour se lève à peine, sous l’œil médusé des SS les Françaises passent la porte du camp en chantant à tue-tête. La dentiste en fonction venait de mourir du typhus Danielle la remplace. Elle se trouve ainsi dans une situation exceptionnelle, elle distribue à ses camarades les plus démunies nourriture et lainages, et des médicaments volés. Elle a presque immédiatement établi le contact avec l’organisation clandestine. Et grâce à la complicité de Malhova (interprète slovaque) et la communiste Gerda Schneider elle trouve la filière internationale de la résistance.. Début mai 1943 des tracts dénonçant l’horreur d’Auschwitz circulent en France. Danielle connaît le block 26 où sont parquées ses camarades. Elle y va le soir soigner les malades console encourage. Les camarades meurent les unes après les autres .vaincues par le typhus.( Sur les 49 rescapées du convoi seules 3 réussirent à échapper au typhus Le 1er mai 1943 prise d’une violente fièvre, elle ne reconnaissait personne. Puis la fièvre est retombée, signe fatal. Le 9 mai 1943 Danielle n’est plus, elle est tombée sans avoir jamais cessé de croire dans la vie nouvelle.

 

Danielle Casanova et Maria de Perreti, deux figures de la résistance honorées à Ajaccio le 9 mai 2015

Danielle Casanova: l'hommage de Maurice Ulrich, L'Humanité - 19 juillet 2010

 

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 08:30
Bertolt Brecht, né le 10 février 1898 à Augsbourg, en Bavière et mort le 14 août 1956 à Berlin-Est, est un dramaturge, metteur en scène, critique théâtral, écrivain auteur de romans et récits en prose et poète allemand du XXᵉ siècle. Communiste, il s'exila et fut déchu de sa nationalité pendant la période nazie.

Bertolt Brecht, né le 10 février 1898 à Augsbourg, en Bavière et mort le 14 août 1956 à Berlin-Est, est un dramaturge, metteur en scène, critique théâtral, écrivain auteur de romans et récits en prose et poète allemand du XXᵉ siècle. Communiste, il s'exila et fut déchu de sa nationalité pendant la période nazie.

ELOGE DE LA DIALECTIQUE

L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr.
Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans.
La force affirme: les choses resteront ce qu’elles sont.
Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent,
Et sur tous les marchés l’exploitation proclame: c’est maintenant que je commence.
Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant :
Ce que nous voulons ne viendra jamais.

Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais!
Ce qui est assuré n’est pas sûr.
Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.
Quand ceux qui règnent auront parlé,
Ceux sur qui ils régnaient parleront.
Qui donc ose dire: jamais ?
De qui dépend que l’oppression demeure? De nous.
De qui dépend qu’elle soit brisée? De nous.
Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse!
Celui qui est perdu, qu’il lutte !
Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir?
Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs
Et jamais devient: aujourd’hui.

(Bertolt Brecht - traduction Maurice Regnaut) 

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 06:15
Charlotte Delbo en 1950

Charlotte Delbo en 1950

Charlotte Delbo : l’écriture comme ultime moyen de résistance
VIOLAINE GELLY
VENDREDI, 20 DÉCEMBRE, 2013
L'HUMANITÉ

Résistante communiste, Charlotte Delbo est arrêtée en 1942. Déportée en 1943, elle fait partie du seul convoi de femmes politiques à avoir été envoyé à Auschwitz. Par l’écriture, Charlotte Delbo témoignera sa vie durant de la solidarité qui a permis aux déportées de tenir et pour certaines de survivre.

À l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, la France redécouvre la figure et les œuvres de Charlotte Delbo, grande voix féminine sur la déportation. Une biographie, des colloques, partout des lectures et des mises en scène de ses pièces de théâtre, redonnent vie à cette écrivaine oubliée.

« Ô vous qui savez

Saviez-vous que les pierres du chemin

[ne pleurent pas

qu’il n’y a qu’un mot pour l’épouvante

qu’un mot pour l’angoisse ?

Saviez-vous que la souffrance

[n’a pas de limite

l’horreur de frontière ?

Le saviez-vous ?

Vous qui savez. »

Elle a trente-trois ans, la jeune femme qui écrit ces vers, au printemps de 1946. Elle est hospitalisée en Suisse, dans une clinique, pour soigner un corps meurtri par vingt-sept mois de déportation, un cœur abîmé et une âme mal en point. Après la lutte contre l’occupant nazi dans la résistance française, l’emprisonnement, la déportation à Auschwitz-Birkenau, la libération, elle s’est écroulée. Vaincue par toutes ces morts dont elle n’a pas pu faire le deuil, cette mort qu’elle a frôlée de tellement près et dont elle ne comprend pas qu’elle ne l’ait pas emportée, comme elle a pris l’homme qu’elle aimait, ses compagnes de combat, ses amies de camp. Alors pour repousser les ombres, elle écrit. Elle écrit comme on pleure, elle écrit comme on vomit. Et puis, elle enferme ce manuscrit dans un tiroir, puis dans un carton. Aucun de nous ne reviendra, ainsi qu’elle l’a nommé en empruntant des vers de Guillaume Apollinaire, l’un des textes les plus forts, les plus puissants de la littérature concentrationnaire, disparaît pour vingt ans.

Charlotte Delbo est née en 1913, d’une famille d’immigrés italiens, fille d’ouvrier. Elle arrête l’école à l’âge de seize ans et devient sténodactylo. Nous sommes au début des années 1930 en France. Membre des Jeunesses communistes, elle assiste aux cours de l’Université ouvrière, ouverte par le PCF pour ses jeunes cadres. Là, la jeune femme tombe amoureuse. Georges Dudach a dirigé, avec Paul Nizan, le journal des JC, les Cahiers de la Jeunesse. Delbo y fait des critiques de littérature et de théâtre. À cette occasion, en 1937, elle est amenée à interviewer Louis Jouvet, la grande star du cinéma et du théâtre français d’avant-guerre. Entre le monstre sacré et la jeune femme, une surprenante amitié va se nouer qui se conclut par une embauche de Charlotte au Théâtre de l’Athénée.

Au début de la guerre, Delbo suit la troupe de l’Athénée et Jouvet en tournée en Amérique latine. Puis, seule, en désaccord avec son « patron », retraverse l’océan Atlantique pour retrouver son mari et la clandestinité. Ils rejoignent tous les deux le réseau Politzer. Et, en mars 1942, tombent avec lui, en compagnie de Georges et Maï Politzer, Danielle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Georges Dudach est fusillé le 23 avril 1942. Après le fort de Romainville, Charlotte Delbo et ses compagnes sont déportées, le 23 janvier 1943, à Auschwitz. Elles sont 230. Cinq mois plus tard, la faim, le typhus, le froid et les travaux forcés en auront tué 180. Puis elles sont transférées à Ravensbrück. En avril 1945, elles seront 49 à revenir.

Au retour, à Paris, l’état de santé de Delbo nécessite une longue convalescence en Suisse. C’est là qu’elle écrit Aucun de nous ne reviendra, avant de l’enfermer dans un tiroir pour juger de l’épreuve du temps sur son manuscrit. Elle travaillera à l’ONU, puis au CNRS. Mais le combat et l’écriture la rattrapent. Aux Éditions de Minuit, elle publie les Belles Lettres, une anthologie de missives écrites par des opposants à la guerre d’Algérie. Puis, elle publie enfin Aucun de nous ne reviendra, suivi des deux autres tomes de sa trilogie Auschwitz et après. Avec le récit des biographies des 230 femmes du Convoi du 24 janvier, elle rend hommage à ses sœurs de souffrance et assume le rôle qu’elles lui avaient fixé : témoigner. Ses mots, son ton sans pathos, sa précision dans les descriptions, son implacable talent. Avec la parution de ces livres, un verrou saute chez Delbo. Elle ne cessera plus d’écrire, textes, chroniques, poèmes, pièces de théâtre. L’écriture comme ultime moyen de résistance, l’écriture comme acte politique.

Alors que le cancer du poumon qui rattrape cette grande fumeuse la prive lentement de ses forces, Delbo écrit et témoigne jusqu’au bout. Elle enchaîne les conférences, notamment aux États-Unis où son œuvre ne cesse de susciter des thèses et ses pièces d’être montées. Alors qu’elle est ignorée en France. Au Pavillon français d’Auschwitz, des cinq portraits symboles de la déportation française, elle est la seule non juive. Un hommage posthume. Ses derniers mots, sur son lit d’hôpital, sont pour sa meilleure amie : « Tu leur diras, toi, que j’ai eu une belle vie. »

la singularité d’un témoignage  Née en 1913 et décédée en 1985, Charlotte Delbo a mêlé sa vie à celle d’un siècle. Son œuvre 
se décline sur deux versants. Le premier est celui de ses récits. Contre la guerre d’Algérie : 
les Belles Lettres (Minuit, 1961). Sur les camps : le Convoi du 24 janvier (Minuit, 1965), Mesure de nos jours. Auschwitz et après (Minuit, 1970-1971), la Mémoire et les Jours (Berg International, 1985), Spectres, mes compagnons (Berg International, 1995). Le deuxième versant est celui de son théâtre : la Théorie et la Pratique (Anthropos, 1969), la Sentence (P.-J. Oswald, 1969), Qui rapportera ces paroles ? (P.-J. Oswald, 1974), Maria Lusitania & le Coup d’État (P.-J. Oswald, 1975), la Ligne de démarcation & la Capitulation (P.-J. Oswald, 1977), Ceux qui avaient choisi (les Provinciales, 2011).

 

Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre de Charlotte Delbo : Charlotte Delbo, par Violaine Gelly et Paul Gradvohl, 
Éditions Fayard, 2013, 324 pages, 19 euros.

Un site : www.charlottedelbo.org. En partenariat avec Citéphilo :http://www.citephilo.org/manif/charlotte-delbo-fayard.

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7 janvier 2017 6 07 /01 /janvier /2017 08:26
Il y a deux ans, rassemblements solidaires à Morlaix pour les valeurs de Liberté, Egalité, Fraternité après les massacres de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher (photos du rassemblement de Pierre-Yvon Boisnard)


Nous sommes  le 07 janvier 2017
https://www.flickr.com/photos/pyb29/sets/72157650231648742

 

« Charlie ». Il y deux ans, Morlaix se rassemblait

Quelques heures après les terribles attentats de Charlie Hebdo, les rassemblements spontanés avaient réuni plusieurs milliers de personnes, un peu partout, en France. À Morlaix, en ce mercredi 7 janvier 2015 de sinistre mémoire, 400 personnes s'étaient retrouvées devant la mairie en fin de journée, avec gravité. Tous ensemble, afin de faire front face à la barbarie et pour plaider en faveur de la liberté d'information. Quatre jours plus tard, à l'appel de plusieurs associations et organisations, ce sont plus de 10.000 personnes qui avaient défilé dans le centre-ville de la Cité du viaduc avec pour leitmotiv : « liberté, égalité, fraternité ».
http://www.letelegramme.fr/finistere/morlaix/charlie-il-y-a-un-an-morlaix-se-rassemblait-07-01-2016-10911172.php

Charlie Hebdo rassemblement Mairie de Morlaix 07.01.15
https://www.flickr.com/photos/pyb29/sets/72157649766892858

Morlaix Charlie Hebdo 11 janvier 2015
https://www.flickr.com/photos/pyb29/albums/72157650231648742

Charlie Hebdo : Riposte cuturelle à Morlaix dimanche 18 janvier 2015
https://www.flickr.com/photos/pyb29/albums/72157649959278438

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 12:00
Hommage de l'ADECR Alpes-Maritimes à Louis Fiori, à l'homme, au résistant, à l'élu communiste

Une autre image de Nice que les Medecin, Estrosi et consorts!

Hommage de l’ADECR des Alpes-Maritimes à Louis Fiori, à l’Homme, au Résistant, à l’élu communiste

mercredi 4 janvier 2017

Louis Fiori ancien Président de l’ADECR 06 nous a quitté.

Pour des générations de militants, d’écoliers, il a représenté un idéal à suivre. Car Loulou, au delà de son engagement de toute une vie était avant tout un Homme respecté de tous.

Comme instituteur tout d’abord à Saorge, Fontan, au Broc, à Nice St. Philippe, puis
comme directeur d’école à St. Pierre d’Arène et à la Bornala.

En janvier 1943 âgé de 17 ans il entre en Réssitance dans un groupe de FTPF du Lycée de Nice. Il participe avec un groupe Combat-ORA au combat de La Clapière dans le secteur de Carros pour lequel il recevra la Croix de Guerre avec citation. En septembre 1944 il s’engage pour la durée de la guerre au Bataillon 22/15 puis au sein du 3e RIA avec lesquls il combat dans le mentonnais et à Saint-Martin de Vésubie.

En novembre 1946 il adhère au Parti Communiste Français, dont il restera membre jusqu’à ce jour, après avoir de longues années été membre de sa direction départementale.

Dès 1948 il milite syndicalement. En 1960 il devient secrétaire du Comité départemental d’Action Laïque et anime les luttes contre les Lois Debré et Barangé.

Il est conseiller municipal du Broc de 1953 à 1965, puis de Carros de 1965 à 1977.

Mais c’est par son activité à Nice où il mènera de 1978 à 1995, avec Charles Caressa, un combat sans concession en Conseil Municipal contre Jacques Médecin qu’il restera dans l’histoire du Comté.

Il sera Conseiller Général du 9e Canton de Nice de 1973 à 1982, puis Conseiller Régional de 1986 à 1998.

Il était depuis 2006 vice-président de l’Association azuréenne des amis du Musée de la Résistance Nationale.

L’ADECR rend hommage à sa mémoire et s’associe au deuil de sa famille.

L’ADECR demande qu’une rue de Nice porte désormais son nom.

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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 08:02
Tirailleurs sénégalais: la patrie bien peu reconnaissante (L'Humanité, 30 décembre 2016)
Tirailleurs sénégalais. La patrie bien peu reconnaissante
ADRIEN ROUCHALEOU
VENDREDI, 30 DÉCEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ

La France ne s’est pas montrée jusqu’ici à la hauteur du sacrifice de ces milliers de soldats africains.

Mardi 20 décembre, François Hollande recevait en visite officielle le président sénégalais, Macky Sall. Sans doute à la recherche d’un geste de courtoisie diplomatique, un conseiller lui aura alors déniché une pétition en ligne ayant déjà reçu plus de 60 000 signatures pour exiger la naturalisation de ces anciens combattants pour la France que l’on appelle « tirailleurs sénégalais ». Lancée par une élue socialiste de Bondy, Aïssata Seck, elle-même descendante de tirailleur, la pétition compte les signatures de parlementaires, d’artistes, d’intellectuels… La belle aubaine : François Hollande profitera de la visite de son homologue de Dakar pour annoncer dans sa grande magnanimité avoir « demandé au ministre de l’Intérieur de s’assurer que les dossiers de naturalisation des tirailleurs sénégalais qui en font la demande soient examinés avec rapidité et bienveillance ».

Pourtant, les tirailleurs sénégalais n’étaient pas tous… sénégalais. « Ils avaient ce nom générique de tirailleurs sénégalais car le Sénégal était à l’époque la capitale de l’Empire colonial français en Afrique », nous rappelle Karfa Diallo, fondateur et directeur de l’association Mémoires et Partages, militant bien connu des Bordelais pour être celui qui a poussé sa ville à reconnaître son passé négrier, et fils de tirailleur. Ils pouvaient en fait venir aussi bien du Bénin, de Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), de Côte d’Ivoire, du Mali ou même de Madagascar. Le Sénégal n’était pour beaucoup que le lieu de leur recrutement et de leur expédition vers les guerres mondiales.

Au front, ce sont les premières lignes, les régiments suicides

Cet enrôlement pouvait avoir plusieurs modalités. Karfa Diallo nous les rappelle : « La France ayant définitivement aboli l’esclavage en 1848, celui-ci perdurait tout de même en Afrique. Les Français ont mis en place des “villages de liberté”. Des villages dans lesquels on promettait aux esclaves qui s’enfuyaient des domaines où ils étaient maintenus en esclavage et se réfugiaient dans ces “villages liberté” qu’ils seraient affranchis. Mais, en échange, beaucoup d’entre eux sont enrôlés et envoyés à la guerre. » D’autres doivent leur enrôlement à Blaise Diagne, premier député africain à l’Assemblée nationale, député du Sénégal durant la Première Guerre mondiale, qui considérait que les indigènes payaient ainsi « l’impôt du sang » en échange des « bienfaits » que la puissance coloniale leur accordait. Diagne deviendra plus tard sous-secrétaire d’État aux Colonies dans les gouvernements de Pierre Laval. L’histoire des tirailleurs sénégalais s’étend ainsi de la guerre de 1870 contre la Prusse aux guerres coloniales d’Indochine, d’Algérie et de Madagascar, en passant par la Première Guerre mondiale durant laquelle leur emploi est systématisé et la Seconde où leur nombre explose. Au front, ce sont les premières lignes, les régiments suicides. « N’ayant pas la même couleur de peau, n’ayant pas les mêmes présomptions d’intelligence ou même d’humanité, n’ayant pas les mêmes formations, l’armée les envoyait là où il fallait prendre le plus de risque possible », résume Karfa Diallo.

Mais, hors des champs de bataille, les tirailleurs sénégalais ne sont pas mieux traités par la puissance coloniale. Deux histoires le démontrent. Celle, d’abord, de la plus grande catastrophe maritime française. En 1920, un navire, l’Afrique, quitte Bordeaux pour le Sénégal avec à son bord 600 passagers, parmi lesquels autour de 200 tirailleurs sénégalais qui reviennent de la guerre. Ils ont réussi à échapper à la mort dans l’enfer des tranchées et rentrent chez eux. Sauf qu’au large des Sables-d’Olonne, le bateau fait naufrage ; 178 tirailleurs y perdent la vie. Il y aura des controverses juridiques pour l’indemnisation des familles. Mais finalement seuls les passagers blancs seront indemnisés. Les tirailleurs passent par pertes et profits. Aujourd’hui, Karfa Diallo milite pour que ces « corps qui gisent encore au fond de l’océan sans aucune forme de reconnaissance soient enfin reconnus morts pour la France ».

L’autre événement survient à Thiaroye, un camp dans la périphérie de Dakar. C’est là qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale des tirailleurs, anciens prisonniers de guerre, avaient été ramenés, principalement pour « blanchir » l’image des troupes françaises en métropole. Les soldats africains réclament le paiement de leur solde promise depuis des mois. Le commandement refuse. Une mutinerie éclate le 1er décembre 1944. L’armée française commet un massacre. Le premier bilan officiel fait état de 35 morts, bilan porté à 70 un peu plus tard. C’est pourtant le premier chiffre que reconnaît encore aujourd’hui François Hollande. De cette histoire, Ousmane Sembène tirera son film Camp de Thiaroye, en 1988.

Une fois démobilisés, peu de tirailleurs restaient dans l’Hexagone. Tant mieux pour l’État qui voit là la possibilité de s’exonérer de payer à ses anciens soldats la juste indemnisation à laquelle ils ont pourtant droit. « L’État français ne s’est jamais manifesté pour leur permettre de faire valoir ces droits, dénonce Karfa Diallo. Pour en bénéficier, il fallait en faire la demande. Et pour en faire la demande, il fallait être en métropole. » Seuls ceux qui pouvaient se permettre de venir en France et qui savaient s’y retrouver dans le dédale administratif ont finalement pu percevoir leur dû. Karfa Diallo a reçu l’engagement pris par François Hollande avec « circonspection et prudence ». « Cinq mois avant son départ, il y a cette promesse, dans un flou total, sans périmètre défini, sans qu’aucun texte ne soit voté », constate-t-il dubitatif. Mais sa détermination n’est pas remise en cause. « Avant que François Hollande ne quitte le pouvoir, nous allons recenser toutes les personnes concernées. Elles ne sont plus qu’un petit millier. Et avec des avocats, nous allons déposer leurs dossiers. » Voila pour le dossier indemnisation. Mais il restera un autre travail à accomplir : donner aux tirailleurs leur juste place dans l’histoire de la France.

Lire aussi: 

Comment les autorités françaises ont spolié, humilié, massacré les tirailleurs Sénégalais parqués à Morlaix à l'automne 1944.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:58
Congrès de Tours, nuit du 29 au 30 décembre 1920: il y a 96 ans naissait le Parti Communiste par l'adhésion d'une majorité de délégués socialistes à la IIIe Internationale. Aragon magnifie ce que fut l'héroïsme et l'ardeur religieuse de l'engagement communiste

Article lu sur la Page Facebook de Robert Clément, toujours aussi intéressante: 

 

« Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1920, les 370 délégués du Congrès socialiste de Tours enregistrèrent 3 252 mandats sur 4 671 favorables à l’adhésion à l’Internationale communiste créée l’année précédente. Ils décidèrent ce jour-là de faire entrer dans l’histoire ce qui allait devenir le Parti communiste français.

 

Quatre-vingt-seize ans plus tard - et ce n’est pas rien, tant furent grands les tourments du XXe siècle - l’histoire du PCF continue.

Elle continue, parce qu’en entrant dans le XXIe siècle - autant dire dans un autre monde - elle se met au défi de recommencer d’une autre manière.

 

Aragon

Aragon

Alors bon anniversaire aux communistes et pour l’occasion, rappelons-nous de ce qu’a écrit Aragon après-guerre dans son livre : " L'homme communiste "

 

« Mais qui ne voit que le communiste est de nos jours l’héritier, le représentant de toute grandeur humaine, de tout esprit de sacrifice, de tout héroïsme français ?

Le chrétien, lui, je veux dire le chrétien qui agit comme il est écrit, qui vit et meurt suivant les principes proclamés du christianisme, le fait croyant, au-delà de la mort, à un autre monde, à une punition et à une récompense.

Dirai-je que pour moi cela ne le diminue pas à mes yeux, car ce qui m’importe c’est la pureté, la beauté, le désintéressement en ce monde-ci… cependant, songez que le communiste, lui, n’attend vraiment rien pour lui-même.
S’il donne sa vie, comme soixante-quinze mille des nôtres l’ont fait devant les fusils des pelotons d’exécution allemands, et de bien d’autres manières, sa récompense est que les siens, que les Français, les hommes de son peuple, de sa nation, grâce à ce sacrifice, seront un tout petit peu plus près du bonheur que s’il n’avait pas accepté le martyre.

La récompense pour le communiste est affaire de l’espèce humaine et non de l’individu.

La croyance au progrès, au progrès indéfini et infini de l’homme, en la montée de l’humanité vers un soleil que, lui, ne verra point mais dont il aura préparé obscurément l’aurore, voilà ce qui anime et soutient le communiste, voilà l’idéal du communiste.

Entre cet idéal et l’idéal chrétien, il est sûr que moi j’ai choisi. Mais cela ne m’empêche pas de rendre hommage à ces chrétiens qui se conduisent sur cette terre, comme un communiste considère bel et bien qu’on se conduise. Je m’étonne souvent du peu de réciproque, du peu de charité chrétienne de certains catholiques devant la vie et la mort des communistes.
Il faut parler de la vie et de la mort des communistes.

C’est peu de concéder que l’homme communiste n’est pas l’homme au couteau entre les dents !

On se fait, hors des rangs communistes, une idée un peu simple de ce qui amène un homme à être communiste. Le plus généralement, les gens pensent que c’est par une manière de fatalité qu’on le devient, entraînement de milieu, de classe même, ou simplement par basse envie de ceux qui vivent mieux, jalousie de ceux qui possèdent… remarquez qu’on peut envier les autres, leurs biens, sans devenir communiste : c’est même là ce qui entraîne plus généralement les hommes au jeu, à la spéculation ou à l’escroquerie. Et les joueurs, les gens de Bourse et les escrocs sont rarement communistes [...]

L’homme communiste… il était un ouvrier comme un autre, celui-là, avec une femme, des enfants, travaillant, gagnant après tout sa vie, en 1936, quand au-delà des Pyrénées s’éleva l’appel tragique du peuple espagnol… et on a vu ces métallos, ces mineurs, ces simples comptables, des gens des Ptt, des cheminots… tout quitter, du jour au lendemain, tout donner et se battre. Pendant que les hommes qui aujourd’hui font les philosophes se demandaient si vraiment Mussolini et Hitler avaient envoyé des soldats en Espagne, et si nous devions nous mêler de cette histoire…

L’homme communiste qui a compris que défendre Madrid, c’était défendre Paris, comment était-il devenu communiste ? Par basse envie, par entraînement de milieu ? Ah, ce n’est pas un sujet d’ironie après ces terribles années, terribles pour les communistes dès 1939, quand ils furent jetés en prison, pourchassés, condamnés par ceux qui portaient comme eux le nom de français… ce n’est pas un sujet d’ironie, après ces années où même les anticommunistes forcenés n’oseraient pas publiquement dire que c’est pour des raisons basses, d’entraînement ou d’envie, que tant de communistes ont tout à la France donné !

Peut-être devient-on communiste, sans doute devient-on communiste, pour des raisons de classe. Et l’aveu en est sanglant aux lèvres de ceux qui sont les responsables de la solidarité ouvrière contre l’égoïsme bourgeois. Mais ces raisons de classe, à une époque où monte du meilleur de l’humanité, cette force pure, la force du travail producteur, ces raisons de classe, les partagent ceux qui sont nés ouvriers, et ceux qui du sein de la bourgeoisie où le hasard les a fait naître, reconnaissent dans la classe ouvrière la porteuse de l’avenir humain… et je vous le dis, oui, ce sont des raisons de classe qui font qu’un Langevin, un Joliot-Curie, un Picasso, un
Éluard deviennent des communistes. Mais ces raisons de classe, que les anticommunistes ne les invoquent pas trop haut ! Elles sont l’honneur des communistes. Un Langevin, un Joliot-Curie, un Picasso, un Éluard, il n’y a pas besoin de demander si c’est l’envie ou l’entraînement qui les a faits communistes.

L'homme communiste, ouvrier, paysan, intellectuel, c'est l'homme qui a une fois vu si clairement le monde qu'il ne peut pas l'oublier, et que rien pour lui désormais ne vaut plus que cette clarté là, pas même ses intérêts immédiats, pas même sa propre vie.

L'homme communiste, c'est celui qui met l'homme au-dessus de lui-même. 

L'homme communiste, c'est celui qui ne demande rien, mais qui veut tout pour l'homme. 

Oui il envie mille choses, le bonheur, la santé, la sécurité, mais pour tous, et au prix de sa santé, de son bonheur, de sa sécurité, de son existence. Si tel n'est pas l'homme communiste, expliquez-moi Valentin Feldman.  Il était esthéticien, disciple de Victor Basch, professeur.

On rapporte de lui deux mots. Comme on hésitait, c'était aux premières heures de la résistance, à le charger de tâches humbles et dangereuses, à porter des explosifs par exemple, il répondit à celui qui représentait pour lui son parti: Vous pouvez tout me demander. Et devant le peloton d'exécution allemand, il cria: Imbéciles, c'est pour vous que je meurs!

Voilà l'homme communiste.  

Expliquez-moi le philosophe Georges Politzer, donnant toute sa vie aux tâches de la documentation économique, sacrifiant son œuvre à son parti, avant de tomber fusillé par les nazis au mont Valérien ?
Et Paul Vaillant-Couturier, qui a sacrifié à une vie épuisante dont il est mort avant l’âge, son œuvre d’écrivain ? Voilà l’homme communiste. »

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:32
Conflit social à la fabrique de galoches de Rosporden - 1937 (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Conflit social à la fabrique de galoches de Rosporden - 1937 (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Manifestation du Front Populaire à Concarneau (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Manifestation du Front Populaire à Concarneau (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Un ouvrage collectif passionnant sur le Front Populaire en Bretagne, C'était 1936: le Front Populaire vu de Bretagne (sous la direction d'Erwan Le Gall et François Prigent, Editions Goater, 20€) vient de sortir.

On y trouve plusieurs articles, particulièrement ceux de Jean-Paul Sénéchal ("Front contre blocs: Luttes hégémoniques dans le Finistère au moment du Front Populaire") et celui de Christian Bougeard ("Le Front Populaire en Bretagne, une mise en perspective"), mais aussi ceux d'Alain Le Moigne ("La grève du 30 novembre 1938 à Brest ou la fin des illusions") et de Alban Barbain-Villeger ("Un mai de combat! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936") qui permettent de planter le décor du Front Populaire dans le Finistère, sa culture sociale et politique, sans adversaires, son contexte d'apparition en marquant les forces en présence, ses limites, les évolutions, les spécificités départementales.

Les années qui précèdent le Front Populaire dans le Finistère sont marquées par une faible mobilisation sociale du peuple de gauche, puisque en dehors des conflits sociaux des ports entre 1924 et 1927, il n'y a pas eu, signale Jean-Paul Sénéchal, depuis 1920, de fortes mobilisations ouvrières.

"Paradoxalement, écrit Jean-Paul Sénéchal, c'est la société la plus traditionnelle qui tient le haut du pavé. Le peuple qui descend dans la rue ne le fait pas derrière un drapeau rouge. Les manifestants sont des hommes qui marchent en rangs par six derrière Mgr Duparc ou Hervé Budes de Guébriant. Le Finistère de ces années-là est un Finistère de combat en réaction aux changements profonds qui bouleversent la société. La litanie des manifestations, à la tête desquelles se retrouve toujours un triumvirat alliant l'Eglise, les agrariens et les droites, reflète l'expression politique de ce bloc rural hégémonique" (C'était le Front Populaire, p.57). 

L'office central de Landerneau de Hervé Bides de Guébriant syndique les paysans sous l'égide de gros patrons conservateurs, des notables et du clergé. Il revendiquera en 1937 44 000 adhérents. L'office central de Landerneau abritera pendant la guerre une section du PSF, le Parti Social Français d'extrême-droite. 

Le Léon est quadrillé par la puissance FNC, Fédération Nationale Catholique, et la Ligue de défense et d'action catholique (LDAC) qui en est une émanation et qui revendique 42 000 membres en 1932. Pour la seule année 1937, les conférenciers de la LDAC ont tenu 480 réunions: c'est une force d'influence politico-religieuse considérable dans le monde rural.  

Dorgères, animateur au côté d'Hervé Budes de Guébriant d'une grande manifestation agrarienne qui rassemble 20 000 personnes le 29 janvier 1933 à Quimper, crée le mouvement insurrectionnel rural de droite des "Chemises Vertes", mouvement à tendance fasciste affirmée. Christian Bougeard écrit dans son introduction à C'était 1936 : 

"La modération traditionnelle des notables est battue en brèche par une certaine radicalisation politique d'abord incarnée dans les campagnes de l'Ouest, bientôt dans tout le pays, par Henri d'Halluin, dit Dorgères qui a pris l'Ille-et-Vilaine pour rampe de lancement. Depuis 1929, s'appuyant sur l'évêché et un journal agricole, Dorgères développe des comités de défense paysanne n'hésitant pas à faire le coup de poing contre les militants paysans de gauche dans les meetings ou des interventions contre des vente-saisies de fermes. En 1935, il fonde à Rosporden (Finistère) les Chemises Vertes, un mouvement pour le moins fascisant, qui bénéficie de l'appui des leaders agrariens et corporatistes des syndicats agricoles dont Hervé Budes de Guébriant, le dirigeant de l'Office central de Landerneau. L'activisme et l'antiparlementarisme virulent de Dorgères, nourris des nombreux scandales politico-financiers de la période, servent les intérêts d'élites rurales conservatrices qui ont perdu le pouvoir politique (députation, conseils généraux, la plupart des mairies sauf en Loire-Inférieure) mais tentent de conserver leur hégémonie économique et sociale sur un monde rural durement impacté par la crise" (p.22).   

A Bannalec, le congrès de fondation des Chemises Vertes rassemblent 11 000 paysans. Tanguy Prigent, à l'opposé, mène un véritable combat anti-fasciste dans les campagnes du Trégor.    

Dorgères (photo site Roscoff. quotidien.eu)

Dorgères (photo site Roscoff. quotidien.eu)

Tract en faveur de Dorgères (archives départementales du Morbihan) - C'était 1936, éditions Goater, p.23

Tract en faveur de Dorgères (archives départementales du Morbihan) - C'était 1936, éditions Goater, p.23

Le bloc de droite est majoritaire dans le Finistère, surtout dans le monde rural, même s'il n'est pas homogène, certains députés de droite catholique du Bloc national s'étant rapproché du Cartel des Gauches comme Charles Daniélou, ou d'autres se rapprochant d'un centrisme chrétien-démocrate comme le député de Brest-Landerneau Paul Simon, loin des outrances des ultra-traditionnalistes et anti-démocrates d'Action Française.

Le Finistère compte aussi dans les villes des élus radicaux comme Victor Le Gorgeu à Brest ou Pierre Mazé à Morlaix qui ne seront pas forcément favorables au Front Populaire.  

Le tournant du 6 février 1934

Les émeutes des Ligues nationalistes et d'extrême-droite à Paris réprimées par le gouvernement Daladier vont faire naître un regain de tension politique dans le Finistère, comme ailleurs, avec une droite attaquant violemment le gouvernement, et une gauche (SFIO, CGT, Ligue des Droits de l'Homme, PCF et CGTU) se mobilisant fortement contre le danger fasciste.

"Plusieurs personnes, écrit Christian Bougeard en reprenant les résultats de recherches de la thèse de Jean-Paul Sénéchal, se mobilisent dans les villes finistériennes du 8 au 11 février et descendent dans la rue (2500 à Brest, 12 000 à Concarneau, 1000 à Pont-L'Abbé, 1000 à Quimper, 400 à Morlaix, 700 à Pont de Buis)".  " Au nom de la défense de la République et de l'antifascisme, les Bretons, surtout les ouvriers, les employés et les petits fonctionnaires participent à la riposte organisée dans 346 villes de France: meetings, manifestations (248). Dans plusieurs villes, le PCF fait partie des rassemblements unitaires avant même l'appel à la grève de la CGT et la manifestation parisienne du 12 février. A la base, les responsables des organisations de gauche et d'extrême-gauche organisent la riposte en commun, souvent pour la première fois depuis 1920, sauf en Ille-et-Vilaine et à Rennes où PCF et CGTU d'un côté, SFIO et CGT de l'autre, manifestent séparément. Si la grève du 12 est inégalement suivie (4000 grévistes à Brest, 2000 à Morlaix selon la police), de grandes manifestations unitaires de milliers de personnes sont signalées partout: les chiffres discutables des sources militantes sont supérieurs à ceux des journées précédentes (de 6000 à 12 000 personnes à Brest, 20 000 à Nantes avec des incidents, 15 000 à Saint Nazaire...). Quoiqu'il en soit, la défense de la République repose sur une vraie base populaire" (C'était 1936, p. 26).     En Ille-et-Vilaine, seulement, les cortèges se font séparément entre SFIO et PCF, CGT et CGTU (communiste). 

La grève du 12 février 1934 mobilise assez fortement: 4000 grévistes à Brest, 2000 à Morlaix. La manifestation à Brest réunit entre 6000 et 12000 personnes. 

Dans huit villes du Finistère se mettent en place tout au long de l'année 1934 des comités de vigilance antifasciste fonctionnant "comme des cartels d'organisations politiques et syndicales" (Christian Bougeard): à Carhaix, Brest, Morlaix, Elliant, Pont L'Abbé, Concarneau, Lesconil, Quimper. "Au départ, ils s'appuient souvent, à l'image du Finistère, sur des comités de défense laïque qui modifient leurs statuts lors du congrès du 15 avril 1934 pour y accueillir les militants antifascistes en ajoutant "la défense des libertés républicaines et le maintien du régime démocratique".

Dès le printemps 1934, les militants de la SFIO et du PCF se rapprochent lors de réunions publiques. "Des socialistes, comme le secrétaire fédéral du Finistère, Guy Le Normand, et des militants syndicalistes paysans et socialistes (Tanguy Prigent, Philippe Le Maux) tiennent un discours de lutte des classes contre les dorgétistes et les grands agrariens qui cherchent à accroître leur hégémonie sur les campagnes à la faveur de la crise et des difficultés de la IIIe République.... Ce discours est bien accueilli par des communistes comme Pierre Guéguin à Concarneau, Paul Valière à Brest, Francis Marzin dans les Côtes-du-Nord".

Paysans communistes et socialistes dans le Trégor sont rassemblés dans la CGPT, la confédération générale des paysans travailleurs, mais Tanguy Prigent mène aussi une action de classe constructive avec le syndicat paysan socialiste de la CNP (Confédération nationale paysanne) qu'il crée en Bretagne en 1933-1934 avant d'être élu conseiller général de Lanmeur en octobre 1934 (invalidé car il n'avait pas 25 ans, réélu en 1935 en devenant maire de sa commune).

Un des premiers meetings communs anti-fascistes de France réunissant le PCF et la SFIO a lieu à Morlaix le 15 avril 1934, avec les députés Robert Jardel (SFIO) et Jean-Marie Clamanus (PCF).

Le 1er mai 1934, à Nantes, CGT et CGTU tiennent un meeting commun eux aussi, confortant les aspirations à l'unité exprimées à la base, et se traduisant les années plus tôt dans une action conjointe lors d'un certain nombre de mouvements sociaux, par exemple lots de la longue grève de la chaussure à Fougères en 1932.

Le PCF fait une proposition d'unité d'action à la SFIO à la mi-juillet 1934, un pacte est signé entre les deux partis le 27 juillet 1934. En octobre 1934, Maurice Thorez et Marcel Cachin proposent à Edouard Daladier, le leader à cette époque de l'aile gauche du parti radical-socialiste, une large alliance des gauches. "Au cours d'un meeting à Doulon, écrit Christian Bougeard, quartier populaire de Nantes, le 24 octobre 1934, Maurice Thorez lance officiellement l'idée d'un "Front Populaire de la liberté, du travail et de la paix" en appelant les "travailleurs radicaux" à le rejoindre. Après la signature du pacte d'unité d'action, militants de la SFIO et diu PCF commémorent ensemble le 20e anniversaire de l'assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet" (p.31). 700 personnes manifestent à Brest. Le rapprochement entre communistes et socialistes se fait aussi dans des organisations parallèles comme le Secours Rouge International qui vient soutenir les réfugiés républicains espagnols, ou des comités de chômeurs. 

En octobre 1934, des candidats communistes se désistent pour la première fois pour des candidats socialistes aux élections cantonales. A Concarneau, le processus unitaire va plus loin, avec un candidat commun aux communistes et aux socialistes, Pierre Guéguin, qui devient le seul et le premier conseiller général communiste élu en Bretagne avant 1945. 

Dans le Finistère, le Rassemblement populaire entre SFIO, PCF, Parti radical-socialiste, est célébré par 5000 manifestants à Brest le matin du 14 juillet, 3000 manifestants à Châteaulin en présence du communiste Pierre Guéguin et surtout du vieux sénateur radical-socialiste Georges Le Bail, ancien député du pays bigouden (1906-1928), qui prononce une "harangue enflammée" selon la police. Ce 14 juillet 1935, en Bretagne comme dans le reste de la France, le Front Populaire est vraiment acté.

En mai 1935, les élections municipales ne rendent pas possibles une progression de la gauche. Les socialistes gardent les communes de Landerneau (Jean-Louis Rolland), Lambézellec (Michel Hervé), Pont-L'Abbé. Le PCF gagne les communes de Concarneau, Beuzec-Conq, Le Guilvinec, Tréffiagat, mais perd Pouldavid. Daniel Le Flanchec est réélu à Douarnenez mais il s'oppose de plus en plus à la ligne du PCF. A Brest, le radical Victor Le Gorgeu, hostile au Front Populaire, est réélu avec les voix de la droite contre les socialistes. 

Le 4 août 1935, Tanguy Prigent organise chez lui la "Commune rouge de Saint-Jean-du-Doigt" avec les leaders politiques et syndicaux de la région. 

Christian Bougeard raconte le climat de conflictualité sociale accrue dans le Finistère dans lequel s'enracine ces débuts du Front Populaire.  

"Le Front populaire se développe en 1935 en particulier contre les ligues, la politique déflationniste, et surtout grâce aux luttes des salariés contre les "décrets-lois" du gouvernement de Pierre Laval. La mobilisation contre une première baisse de 4% des salaires des 6000 ouvriers de l'arsenal et des fonctionnaires prend une tournure dramatique à Brest, comme à Toulon, pendant l'été 1935. A Brest, 3000 personnes défilent le 19 juillet; ils sont 5000 le 23 et 6000 le 1er août. La colère ouvrière se transforme en véritable soulèvement à partir du 5 août, jour de la paie en baisse. Le lendemain, un millier de militaires en armes occupent l'Arsenal, lock-outé. A la suite d'un meeting intersyndical, bagarres et attaques de bâtiments militaires se développent pendant trois jours dans la cité du Ponant où des barricades sont édifiées dans un climat insurrectionnel. Malgré les appels au calme, les leaders syndicats CGT, CGTU et anarcho-syndicalistes sont débordés par une population qui réagit à la violente répression exercée sur l'ordre des autorités et de la Marine. Au matin du 6, l'ouvrier de l'arsenal Joseph Baraër a été tué à coup de crosse de fusil; dans la nuit du 7 au 8, Jean-Yves Le Deuffic, un ouvrier du bâtiment, est mortellement blessé, et le 10 le métallurgiste Pierre Gautron est abattu par un sous-officier. Ces affrontements se soldent par plusieurs centaines de blessés et de nombreuses arrestations. La sévère répression judiciaire renforce la solidarité militante et forge le Front populaire dans le sang".  

La réunification des deux CGT rivales, CGT socialiste et réformiste, et CGTU communiste, s'opère sur le terrain à la fin 1935 au Congrès départemental de Brest. En 1935, dans le Finistère, les effectifs de la CGT sont de 6200 à 6500 adhérents, ceux de la CGTU de 1000 adhérents (d'après les travaux d'Antoine Prost, cités par Christian Bougeard).

En 1936, 27 comités du Front Populaire existent dans le Finistère. Un rassemblement anti-fasciste se déroulera à Pleyben en février 1937 rassemblant 6000 à 10000 militants contre la tenue d'un rassemblement de la droite en présence des futurs leaders de la collaboration Xavier Vallat et Philippe Henriot.     

Le 26 avril 1936, les Partis de gauche partent séparément à la bataille des législatives en Bretagne tandis que la droite est le plus souvent unie. Comme sur le plan national, beaucoup de députés radicaux ne prennent pas clairement position pour le Front Populaire, ou s'en démarquent. Ils se maintiennent au second tour contre les candidats de gauche, socialistes ou communistes (Pierre Guéguin, opposé au candidat de la droite dure Hervé Nader dans la circonscription de Quimper I). Le Parti radical recule en Bretagne. Le PCF double ses voix par rapport à 1932, avec 4,1% des voix en moyenne dans la région. Tanguy Prigent est élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix 1 à 26 ans contre le radical Pierre Mazé. 

Dans "La Ballade des Salopards/ La Paysannerie en fête" (Le Breton socialiste, 9 mai 1936), un certain Mazoche magnifie le combat électoral entre le paysan socialiste Tanguy Prigent et le notable centriste Pierre Mazé:

"(à) Morlaix première;

Y a p'us rien à faire!

Tous les bons docteurs,

Et les sénateurs,

Se heurtent à la dent

Des durs paysans!"*

* Cité par Alban Barbain-Villéger dans l'article "Un mai de combat! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936".  

Des députés très à droite sont aussi élus dans le Finistère pendant la période du Front Populaire, comme Hervé Nader et Jean Crouan, proches du PSF, le Parti Social Français du colonel de La Rocque. 

Consécutives à la victoire du gouvernement du Front populaire de Léon Blum, les grèves réapparaissent dans le Finistère alors qu'elles avaient quasiment disparu dans les années 30 comme l'a montré Jean-Paul Sénéchal: 11 en 1931, 2 en 1932, une en 1933, 6 en 1934.

Avant même les grèves de l'usine Bréguet du Havre et de l'usine Latécoere de Toulouse, le Pays bigouden est touché par une grève générale du bâtiment. "Cette grève, écrit Jean-Paul Sénéchal, annonce le mouvement de fond à venir. 120 ouvriers de multiples entreprises fondent un syndicat le 5 avril pour appuyer une demande d'augmentation de salaire. Au bout d'un mois, la grève est déclenchée et pendant 4 jours les chantiers sont bloqués. Les ouvriers manifestent dans les rues du Guilvinec (municipalité communiste), drapeau rouge en tête en réclamant du pain. Les patrons finissent par céder le 9 mai. Cette première grève, offensive et victorieuse, est symptomatique de la politisation en cours" (p.63).

Mais la grande vague de grève va éclater après les accords de Matignon après le 7-8 juin 1936 pour obtenir leur application au plus vite. "Les grèves qui démarrent à Rosporden (13 ouvriers du bâtiment) le 9 juin, écrit Christian Bougeard, se poursuivent pendant près de quatre mois jusqu'au 28 septembre (30 ouvriers tailleurs de Quimper) lors de conflits en général de courte durée. Elles gagnent d'abord le Finistère sud (conserveries, metallurgie), puis Brest (27 grèves en juin, 1005 grévistes le 19), Morlaix, Douarnenez (conserveries) à la mi-juillet. A Brest, la grève dure 10 jours chez les dockers, 20 jours dans une compagnie de transport et 21 jours dans les tramways. A Concarneau, les conserveries et la métallurgie sont touchées le 12 juin. Dans le Finistère, les occupations d'usine sont limitées (20 sur 70) dont trois à Brest, en particulier l'usine à gaz. Compte tenu de la structure industrielle et de l'emploi, les principaux secteurs touchés sont le bâtiment (38,78%), la métallurgie (15,26%), la conserverie (12,81%), les ports et les docks (10,19%). Brest détient la palme des journées de travail perdues (16 180) devant Morlaix (3 405) et Concarneau (1 752)" (p. 46). Le taux d'occupation des usines est de 28,6% dans le Finistère, contre 51% en Ille-et-Vilaine. Les occupations ne durent que un à neuf jours.

Fin juin 1936, la grève touchait la ville de Morlaix presque intégralement et se diffusait à Saint-Pol-de-Léon. 

Dans les secteurs du bâtiment, de la boulangerie, des brasseries, des transports, de la distribution d'électricité, du commerce, les patrons préfèrent négocier vite plutôt que de voir commencer ou se prolonger la grève alors que les travailleurs salariés sont en position de force.     

Les effectifs syndicaux de la CGT unifiée triplent dans le Finistère de 1936 à 1938. 28 500 cartes sont remises à l'issue du bel été du Front Populaire, contre 6 500 adhérents avant la fusion de la CGT et de la CGTU. La CFTC et les syndicats satellites du PSF essaient de contenir cet essor du syndicalisme marxiste en Bretagne et dans le Finistère. La hiérarchie catholique pousse même à la syndicalisation pour faire contrepoids aux progrès de la CGT et éviter un éloignement du monde ouvrier et urbain de l'Eglise. 

Les effectifs de la SFIO augmentent fortement de 1935 à 1937 dans le Finistère; de 564 adhérents en 1935 à 1565 en 1938, et en Bretagne de 4269 adhérents à 9537 (chiffres donnés par Christian Bougeard). Sur la même période, de 1935 à 1937, les effectifs des adhérents du PCF en Bretagne passent de 1400 à près de 6000 adhérents. "La gauche marxiste se renforce en Bretagne avant que l'annonce de la "pause" des réformes par Léon Blum, puis des divisions internes de la coalition (sur l'intervention en Espagne) ne viennent enrayer un processus d'engagement militant encore limité dans une région catholique et rurale". "En dépit des divisions, villes et communes de Bretagne accueillent et prennent en charge des milliers de réfugiés espagnols, notamment des Basques et des Asturiens, lors des deux vagues de 1937 et 1939".      

Dans le Finistère, selon Jean-Paul Sénéchal, avec 550 adhérents en 1935, 1200 en 1936, 1800 en 1937, 2000 en 1938, à la fin de la période du Front Populaire  "le PCF dépasse la SFIO en nombre de cartes et consolide son implantation en créant des cellules spécifiques dans les différents milieux professionnels. A Brest, le parti compte 4 cellules d'entreprise et une cellule paysanne sur les 13 de la ville. Même constat pour les Jeunesses communistes qui apparaissent très rapidement et se développent en privilégiant les loisirs". 

"Le PCF bénéficie d'un apport considérable en adhérents. Contrairement aux socialistes, les communistes se retrouvent au premier rang des grévistes à partir de juin 1936. Pratiquant un langage unitaire très offensif, le PCF tente, avec la politique de la "main tendue", de faire oeuvre de syncrétisme. Son développement est fulgurant" (Jean-Paul Sénéchal).  

L'évolution des effectifs du PCF en Bretagne de 1935 à 1938 (tableau de Christian Bougeard d'après des sources communistes):

 

 

Décembre 1935

Décembre 1936

Septembre 1937

Décembre 1938

Côtes du Nord

?

1800

1600

725

Finistère

650

1925

1800

 

Morbihan

 

 

250

 

Ille et Vilaine (avec la Mayenne)

280

650

650

793 ou 900

Loire-Inférieure

285

1325

1621

1100

Bretagne

 

5700

5921

 

France

86 902

288 436

328 547

318 549

Parallèlement, la droite dure nationaliste anti-Front Populaire en Bretagne est également très forte: 12 000 adhérents pour le PSF dans le Finistère. "Le 6 août 1939, alors que le Front Populaire a disparu depuis plusieurs mois, La Rocque déplace encore 32 000 personnes lors d'une fête à Clohars-Fouesnant (sud Finistère)".   

     

   

     

 

  

Manifestation des ouvriers de l'arsenal de Brest en août 1935 devant l'hôtel des Postes, place Anatole France

Manifestation des ouvriers de l'arsenal de Brest en août 1935 devant l'hôtel des Postes, place Anatole France

Emeutes de Brest en août 1935

Emeutes de Brest en août 1935

Pierre Guéguin, premier conseiller général communiste élu en Bretagne en 1934, puis maire communiste et du Front Populaire à Concarneau

Pierre Guéguin, premier conseiller général communiste élu en Bretagne en 1934, puis maire communiste et du Front Populaire à Concarneau

Tanguy Prigent, leader syndicaliste paysan socialiste, élu Conseiller Général de Lanmeur en 1934 avant d'avoir l'âge requis, puis élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix contre un sortant radical hostile au Front Populaire, Pierre Mazé

Tanguy Prigent, leader syndicaliste paysan socialiste, élu Conseiller Général de Lanmeur en 1934 avant d'avoir l'âge requis, puis élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix contre un sortant radical hostile au Front Populaire, Pierre Mazé

En 1937-1938, le rapport de force s'inverse même si dès le mois de janvier 1937, de nombreuses corporations demandent des augmentations des salaires, le mois d'octobre 1937 dépassant le record de grèves dans le Finistère des années 1919-1920, selon Jean-Paul Sénéchal, avec 88 031 journées de grève, principalement dans le bâtiment et les travaux publics, la grève étant en recul dans les autres branches.

Mais "les employeurs n'hésitent plus à réprimer en licenciant les ouvriers au cours des grèves. De plus, la CGT a accepté que les différents puissent se régler dans le cadre de l'arbitrage mis en place par la loi du 31 décembre 1936. Cette loi balise la résolution des conflits en en prévoyant trois degrés d'arbitrage. La conciliation qui doit se conclure en 4 jours cède la place, en cas d'échec, à l'arbitrage puis au surarbitrage conduit par un arbitre choisi dans les grands corps de l'Etat en dernier recours. Cette loi devient un véritable piège pour les revendications: aucune sanction n'est prévue en cas de blocage patronal. Les conflits traînent donc sur des mois et si les salariés se laissent aller à la grève, celle-ci est déclarée illégale par l'employeur ou l'autorité de l'Etat".

Un conflit dans le bâtiment à Brest qui dure plus de 8 mois débouche sur une victoire, avec la signature d'une convention collective. A Quimper, les patrons du bâtiment cèdent aussi une augmentation de salaire de 9%.

Les ouvriers de l'arsenal, satisfaits de l'annulation des décrets loi réduisant de 15% leurs salaires, de la mise en place des congés payés et des 40 heures, ne manifestent pas et ne font pas grève du temps du gouvernement du Front Populaire, pas plus que les enseignants, qui soutiennent majoritairement le gouvernement et ne veulent pas le gêner.

"L'année 1938, écrit Jean-Paul Sénéchal, se traduit par un effondrement du nombre de grèves. Les employeurs s'attaquent aux nouvelles libertés syndicales en visant les militants et essayent de reprendre ce qui a été acquis lors de la première vague de grèves. Seul mouvement remarquable; 1764 ouvrières et ouvriers des conserveries de Concarneau font grève en juin pendant trois jours et reçoivent tous une lettre de licenciement. Le licenciement est levé en échange d'une reprise du travail et de l'attente d'une décision surarbitrale. Un cycle s'achève, miné à la fois par une fermeté patronale retrouvée, des procédures de négociation asphyxiantes et une situation internationale qui commence à peser très lourd" (p. 76).

Le 30 novembre 1938, la grève générale déclenchée par la CGT contre la remise en cause des 40 heures annoncée par le président du conseil Daladier, est un baroud d'honneur et un échec relatif.

Les jours suivants, les journaux régionaux réactionnaires titrent avec morgue et plaisir sur la mort du Front Populaire. Mais à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, il y a eu 85,7% de grévistes tout de même (sur 570 employés), aux Poudreries de Pont-de-Buis, 81,8% de grévistes (sur 1100 employés)... 

Le gouvernement "use de tous les moyens de coercition de l'Etat en déployant la troupe, aux portes des arsenaux, dans les gares, et en réquisitionnant l'ensemble des agents de l'Etat, des communes, du département et des hôpitaux" (p.76). 2500 à 3000 ouvriers de l'arsenal sont sanctionnés par une mise à pied. Trois syndicalistes de l'arsenal, dirigeants de la CGT, sont révoqués. Le gouvernement voulait "décapiter la CGT".  

Les acquis sociaux, à l'exception symbolique des congés payés, seront dilués ou supprimés par la volonté de revanche sociale de la bourgeoisie exprimée en 1938, 1939, pendant l'Occupation, avant que les espoirs et pouvoirs découverts de 1936 ne débouchent sur un renouveau des conquêtes sociales à la Libération, suite au discrédit du Patronat et de la droite, à l'explosion de la popularité du Parti Communiste.       

Le Front Populaire dans le Finistère: C'était 1936, le Front Populaire vu de Bretagne

La table des matières de l'indispensable C'était 1936. Le Front populaire vu de Bretagne sous la direction d'Erwan Le Gall et de François prigent (Editions Goater, 2016, 20€)  envoyée par Jean-Paul Sénéchal, qui donne toute la mesure de la richesse de contenu de ce livre d'histoire à offrir pendant les fêtes: 

 

Introduction : Pourquoi le Front populaire en 2016 ? 

Par Erwan Le Gall et François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

Espaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12

Le Front Populaire en Bretagne, une mise en perspective 

Par Christian Bougeard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

Front contre blocs : Luttes hégémoniques dans le Finistère au moment du Front populaire 

Par Jean-Paul Sénéchal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56

Le Morbihan contre le Front Populaire ? 

Par Yves-Marie Evanno . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78

Conflits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102

Les luttes sociales sur la côte d’Emeraude au temps du Front populaire 

Par Daniel Bouffort . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  108

Un mai de combat ! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936 

Par Alban Bargain-Villéger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .132

La grève du 30 novembre 1938 à Brest ou la fin des illusions 

Par Alain Le Moigne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152

Le lin de colère au pays de Saint Yves. Les luttes sociales dans les teillages de lin du Trégor (octobre 1936-mars 1937) 

Par Alain Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .176

Milieux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202

Les luttes antifascistes dans les Côtes-du-Nord (1932-1936). A la recherche de l’unité, mouvement Amsterdam-Pleyel et comités paysans 

Par François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 206

Bretagne et congés payés. 1936, l’invention d’un nouveau marché touristique ? 

Par Johan Vincent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  236

Unis comme au Front (populaire) ? Les anciens combattants d’Ille-et-Vilaine et le scrutin du printemps 1936 

Par Erwan Le Gall . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  256

Les Bretons de Saint-Denis : acteurs du Front populaire contre Jacques Doriot 

Par Thomas Perrono . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .286

Conclusion : Nouvelles perspectives pour le moment 1936 

Par Erwan Le Gall et François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . 309

Orientations bibliographiques . . . . . . . . . . . . . . . . 325

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