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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 08:54
L'audiovisuel public est en grave danger (Laurent Mauduit, Médiapart, 27 décembre 2017)
L’audiovisuel public est en grave danger
 PAR 

Emmanuel Macron veut une réforme de l’audiovisuel public. Ce projet pourrait créer une holding rassemblant toutes les entreprises, ce qui renforcerait la mainmise du pouvoir. Le chef de l’État se méfie des journalistes et va jusqu’à s’afficher avec Cyril Hanouna, sanctionné pour homophobie et sexisme.

 

Depuis plusieurs jours, c’est la question dont se délectent tous les journalistes médias : recevant le lundi 4 décembre les députés de la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron leur a-t-il bel et bien confié qu’à ses yeux l’audiovisuel public était « la honte de la République », comme l’ont rapporté peu après L’Express ou encore Télérama ? Ou bien faut-il donner quelque crédit au démenti de l’Élysée, assurant qu’on a prêté au chef de l’État des propos qu’il n’avait pas tenus ? Avouons-le : comme nous n’avons pas assisté à l’échange, nous n’avons pas de certitude quant à l’exactitude du verbatim placé dans la bouche du président de la République. Et, au demeurant, l’interrogation paraît parfaitement secondaire.

Car quand bien même Emmanuel Macron aurait prononcé ces mots qui ont indigné beaucoup de journalistes de France Télévisions ou de Radio France (voir ici la réaction du SNJ de Radio France), le compliment pourrait lui être retourné. Si « honte » il y a, elle peut être imputée à de nombreux acteurs. Au PDG de Radio France, Mathieu Gallet, comme à la dirigeante de France Télévisions, Delphine Ernotte ; au président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), Olivier Schrameck, et aux membres de cette instance, qui ont installé ces deux PDG dans leur fonction et qui sont à l’origine de ce désastre de l’audiovisuel public ; à la haute fonction publique de Bercy, qui ne s’est jamais intéressée au dossier de l’audiovisuel public autrement que pour lui faire rendre gorge, et l’étrangler financièrement ; mais tout autant au chef de l’État, qui a apporté de nombreuses preuves – pas plus tard encore que dimanche 17 décembre, lors de son entretien tout en connivence sur France 2 avec Laurent Delahousse –, qu’il entendait maintenir l’insupportable lien de subordination que le pouvoir présidentialiste a toujours fait peser depuis les débuts de la Ve République sur l’audiovisuel public, au mépris des droits des citoyens à disposer d’une information libre et honnête, cette relation de servitude qui déshonore le journalisme et anémie notre démocratie

Une « honte » ! Assumons donc le mot à sa place, puisque de toute évidence Emmanuel Macron ne le revendique pas et surtout puisqu’il est bien mal placé pour mener cette charge, sauf à dresser un réquisitoire contre lui-même. Et cherchons à comprendre pourquoi l’audiovisuel public traverse une crise aussi grave.

Cet audit est d’autant plus impérieux qu’Emmanuel Macron au moins n’a pas caché qu’il préparait une grande réforme de l’audiovisuel public. Lors de ce même entretien sur France 2, le 17 décembre, il a en effet évoqué un possible « big-bang » pour le début de 2018 : il a annoncé le lancement imminent d’un grand travail de réflexion autour de l’audiovisuel public « structuré dans son architecture sur le monde d’avant ». C’est,« pour l’État, de très loin le premier budget de la culture » ; « il y a de l’argent mais est-ce qu’on le met au bon endroit et, surtout, est-ce l’organisation collective la plus pertinente ? », a-t-il déclaré.

En réalité, l’audiovisuel public soulève une cascade de questions : pourquoi se porte-t-il si mal ? Que prépare secrètement la puissance publique ? Et quels devraient être les ressorts d’une refondation démocratique de l’audiovisuel public ?

1. Le bilan calamiteux de Delphine Ernotte

Il y a d’abord un constat : comme Mediapart l’avait révélé en mai 2015 (lire France Télévisions : la désignation de la PDG entachée d’irrégularités) la désignation par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) de Delphine Ernotte au poste de présidente de France Télévisions (FTV) a été en son temps entachée de nombreuses et graves irrégularités. Une instruction judiciaire est d’ailleurs toujours en cours à ce sujet. Et la nouvelle promue, loin de s’appliquer à faire oublier ce sulfureux épisode, a depuis multiplié les faux pas. Tant et si bien que du début de son mandat jusqu’à aujourd’hui, elle a constamment alimenté un procès en illégitimité.

Que l’on se souvienne de ce que nous avions à l’époque révélé. Lors de la procédure de nomination organisée par le CSA, nous avions mis au jour d’invraisemblables intrigues organisées dans les coulisses du pouvoir pour biaiser la décision de l’autorité supposée indépendante et pour avantager Delphine Ernotte. Issue du groupe Orange, cette dernière a ainsi bénéficié de l’appui confidentiel de David Kessler, qui lui aussi avait le même groupe Orange comme port d’attache, mais qui peu avant officiait à l’Élysée comme conseiller de François Hollande pour les médias et la communication. En clair, après avoir conseillé le chef de l’État pour choisir Olivier Schrameck comme nouveau président du CSA, David Kessler s’est mis au service de Delphine Ernotte, pour que le CSA la désigne comme présidente de France Télévisions. Le système de la barbichette…

L’Élysée a tiré en cachette les ficelles d’une nomination qui pourtant était supposée impartiale, et ne devait dépendre que du seul CSA, sans intervention ou pression extérieure. Si à l’époque, Delphine Ernotte a ainsi pris le dénommé Denis Pingaud, pour piloter la communication de sa candidature, c’est que ce dernier avait un lien direct avec l’Élysée, par l’intermédiaire du nouveau conseiller en communication de François Hollande, Gaspard Gantzer. Par la suite, les deux amis n’ont même pas pris la peine de cacher qu’ils faisaient équipe : sans la moindre gêne, ils ont depuis créé ensemble une agence de communication baptisée « 2017 ».

Au même moment, Delphine Ernotte a aussi bénéficié des conseils secrets d’un autre cadre dirigeant d’Orange, Xavier Couture. Pis que cela ! Comme nous l’avions également révélé, ce dernier s’était initialement mis au service d’un autre candidat, Didier Quillot, mais avait en cours de compétition changé de patron et s’était rallié à Delphine Ernotte, lui faisant vraisemblablement profiter de sa connaissance du programme élaboré par Didier Quillot. Tant et si bien que l’on a pu découvrir de fortes ressemblances entre les programmes des deux candidats.

 

Et pour finir, c’est le vote du CSA lui-même qui est apparu l’objet de pressions. Bref, Delphine Ernotte l’a emporté au terme d’une procédure viciée, indigne d’une grande démocratie. Emmanuel Macron n’ignore sans doute rien de toutes ces opaques péripéties, puisqu’il a longtemps officié aux côtés de Gaspard Gantzer, qui a été l’un de ses camarades de promotion à l’Élysée, et auquel son parti LREM a voulu donner une investiture aux dernières législatives, ce que Gaspard Gantzer a accepté, avant de jeter l’éponge.

Les ménages de Michel Field

Or, par la suite, Delphine Ernotte n’a effectivement rien fait pour faire oublier cette tache originelle. Elle a, au contraire, multiplié les faux pas. Elle s’y est pris de telle manière qu’elle est même paradoxalement parvenue à faire oublier – ou du moins à reléguer au second plan – le bilan tout aussi désastreux de son homologue de Radio France, Mathieu Gallet qui, par sa politique d’austérité, son arrogance ou sa folie des grandeurs, est parvenu à la même époque à dresser toute la Maison ronde contre lui, dans une lon D’abord, Delphine Ernotte a pris comme bras droit à France Télévisions le même Xavier Couture, dont les états de service, dans le passé, comme PDG de Canal+ étaient pourtant peu glorieux, et qui venait tout juste de trahir le candidat avec lequel il faisait équipe, Didier Quillot. En somme, les deux personnalités qui, en 2015, ont pris le pouvoir à France Télévisions avaient l’une comme l’autre le signe distinctif d’avoir été portées à leur fonction par le fait de sombres intrigues et non par la reconnaissance de leur qualité ou expérience professionnelle.

Puis, c’est un autre choix qui a ébranlé France Télévisions, celui de Michel Field, d’abord comme directeur de France 5, puis très vite, comme directeur de l’information pour l’ensemble des rédactions du groupe. Sans doute Delphine Ernotte ne pouvait-elle pas mieux manifester le peu de respect qu’elle avait pour l’information indépendante et de qualité. Car, dans le passé, l’intéressé s’était déjà distingué dans des conditions qui auraient dû le disqualifier pour une telle fonction. De 2005 à 2007, il a par exemple présenté l’émission « Politiquement Show » sur LCI, avec Patrick Buisson, l’ancien dirigeant du journal d’extrême droite Minute, qui devient à cette même époque le conseiller de l’ombre de Nicolas Sarkozy – émission qu’a aussi animée dans le passé David Pujadas, avec le même chroniqueur d’extrême droite.

Dans le passé, on l’a aussi vu animer des meetings de l’UMP (l’ancêtre du parti Les Républicains), ou même des spots publicitaires, par exemple au profit du géant de la grande distribution Casino (voir la vidéo ci-dessous), ce que prohibent formellement toutes les chartes déontologiques des journalistes (voir par exemple l’article 9 de la charte la plus connue, celle de Munich

Comment un tel personnage a-t-il pu être installé comme patron de l’information sur l’ensemble des chaînes du groupe France Télévisions ? Ce simple choix de Delphine Ernotte a lancé le coup d’envoi de la chronique d’un désastre annoncé. Il est aussitôt devenu clair qu’à l’heure où une dizaine de milliardaires ont pris possession de la quasi-totalité de la presse française, dans des logiques de connivence ou d’influence, l’audiovisuel français, et au moins l’un de ses deux principaux piliers, France Télévisions, serait moins que jamais un lieu sanctuarisé où les journalistes pourraient travailler librement, et où les citoyens pourraient trouver une information honnête et de qualité.

La suite des événements l’a naturellement démontré : avec Michel Field à leur tête, les rédactions de France Télévisions sont allées de crise en crise, malmenées par une direction dont les logiques n’avaient pas grand-chose à voir avec le droit de savoir des citoyens.

Contesté par les journalistes de la maison, et par les syndicats, sur fond d’un mouvement de grève suscité par la fusion des rédactions de France 2 et France 3, Michel Field affiche ainsi le mépris qu’il a pour ceux qu’il dirige : « Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre », assène-t-il avec vulgarité, en avril 2016.

Nouvelle polémique à peine quelques semaines plus tard : dans l’insupportable logique présidentialiste, qui fait du chef de l’État le véritable patron de France Télévisions, sinon même le rédacteur en chef des émissions les plus importantes, France 2 est sommé d’organiser une émission spéciale « Dialogues citoyens », construite tout exprès pour redorer le blason d’un président de la République de plus en plus discrédité. Et cette émission de complaisance au profit de François Hollande, c’est encore une fois Michel Field qui en est la principale cheville ouvrière. Résultat de ces faux pas : une première motion de défiance est ratifiée par 65 % des votants contre Michel Field, que Delphine Ernotte décide pourtant de maintenir à son poste.

À l’époque, tout continue donc de travers. Avec, en bout de course, une nouvelle crise ouverte, qui éclate en septembre 2016, quand Michel Field décide de déprogrammer une enquête sur l’affaire Bygmalion que la journaliste Élise Lucet doit présenter dans le cadre de l’émission « Envoyé spécial » sur France 2. Motif invoqué par le directeur de l’info de France Télé : en pleine campagne des primaires des Républicains, l’audiovisuel public ne peut pas se permettre de faire des révélations embarrassantes sur l’un des candidats, en l’occurrence Nicolas Sarkozy. L’affaire tourne à l’esclandre public, car la journaliste fait, elle, valoir que le droit à l’information des téléspectateurs ne saurait être dépendant des agendas ou des intérêts de dirigeants politiques, quels qu’ils soient.

En cet automne 2016, France Télévisions apparaît alors en pleine lumière : on peut y discerner que l’information est constamment sous tutelle, mais que quelques journalistes de la grande maison constituent des poches de résistance. Et pour une fois, ce sont les logiques de l’information indépendante qui l’emportent : l’enquête sur Bygmalion est normalement diffusée le 29 septembre 2016. Pour mémoire, revoici ce passionnant documentaire, qui a recueilli les confidences inédites de Franck Attal, ex-cadre de la société Bygmalion, lequel a organisé les 44 meetings du président-candidat Nicolas Sarkozy en 2012 :

L’histoire est donc écrite : discrédité à l’extérieur, désavoué en interne, Michel Field démissionne finalement en mai 2017, alors qu’une nouvelle motion de défiance contre lui est en préparation. Mais la suite de l’histoire n’en reste pas moins accablante. Car au lieu de tirer enfin les enseignements de toutes ces turbulences dont elle est la première responsable, Delphine Ernotte continue par la suite à vouloir remettre au pas les journalistes de France Télévisions. Et puisque la manière confuse et complaisante de Michel Field n’est plus possible, elle opte à l’automne 2017 pour la voie austéritaire.

Dans le cadre du plan d’économie de 50 millions d’euros que le gouvernement lui a demandé de mettre au point pour 2018, elle fait en effet vite comprendre que les deux émissions phares de France 2, « Envoyé spécial » et « Complément d’enquête », paieront un lourd tribut. Avec à la clef combien de suppressions de postes ? La présidente de FTV se garde de le préciser, mais la rédaction comprend que si tous les CDD de ces deux émissions devaient être supprimés, il ne resterait plus que cinq journalistes en CDI à la première émission et seulement deux à la seconde. Autant dire que les deux émissions sont condamnées.

 

Les colères des personnels contre les projets de fusion

Et le syndicat ajoute : « Quoi qu’on pense de la motion de défiance [contre Delphine Ernotte], elle met en lumière une crise de France Télévisions qui remonte à loin. Le premier choc historique est la décision de Nicolas Sarkozy de supprimer la pub en 2008 sans compensation dynamique et pérenne. L’entreprise ne s’est jamais remise de cette fragilisation de son modèle économique. Cette politique de déstabilisation s’est poursuivie avec le gouvernement Hollande. En 2012, Rémy Pflimlin annonce un plan drastique de 200 millions d’euros d’économies et 650 suppressions d’emplois. En fin de quinquennat Hollande, Delphine Ernotte, nouvellement nommée, s’engage dans son contrat d’objectifs et de moyens signé avec l’État à supprimer 500 emplois supplémentaires d’ici 2020 (dont 171 l’an prochain). C’est ce que nous subissons tous. Et comme si ça ne suffisait pas, Emmanuel Macron taille encore dans le budget. Une diminution brutale de 80 millions d’euros pour tout l’audiovisuel public, dont 50 millions d’euros rien que pour France Télévisions. »

À la crise de l’information vient donc se cumuler une crise budgétaire, organisée par le pouvoir, avec à la clef des suppressions de postes, des regroupements et fusions de rédactions. Et ce qui est vrai à France Télévisions l’est tout autant à Radio France. Témoin, le dernier communiqué commun du SNJ et du SNJ-CGT (il est consultable ici), qui ont réagi avec colère, le 23 décembre, à l’arrivée d’une transfuge de TF1, Catherine Nayl, à la tête de l’information de France Inter :

« Le choix de celle qui était directrice de la rédaction de TF1 jusqu’en octobre dernier est finalement assez logique puisque la direction de Radio France ne croit plus qu’aux recrutements externes, malgré les succès d’audience que connaît la rédaction de France Inter, grâce notamment à ses journalistes et aux responsables issus de ses rangs […]. Mais on imagine que le choix d’une personnalité extérieure est surtout lié aux projets de Laurent Guimier et de Mathieu Gallet de fusionner les rédactions. Une décision qui videra très vite le poste de directeur de la rédaction de tout son sens et qui pourrait surprendre Catherine Nayl, si on ne lui a pas expliqué… Car, et c’est là l'information la plus importante, une nouvelle étape vers la fin des rédactions a également été annoncée vendredi soir. Conformément au projet stratégique 2018 de Radio France, présenté mercredi en CCE et vendredi en CA, qui prévoit “la mise en place de nouveaux services communs à toutes les chaînes, Laurent Guimier a annoncé que Jean-Marc Four allait prendre la tête de ce qui sera “la Direction de l’information internationale de Radio France” et qui a vocation à remplacer les services étrangers de France Inter, France Culture et France Info. » 

Et les deux syndicats de journalistes ajoutent : « Des fusions en interne qui précèdent celles que la Tutelle veut nous imposer. Le nouveau poste de Jean-Marc Four est d’ailleurs taillé en ce sens puisque – selon le texto qui annonce sa nomination – il “participera aux travaux engagés avec les autres entreprises en matière d’information internationale, dans le contexte actuel de réflexion autour de l’avenir de l’audiovisuel public”. On démonte Radio France brique par brique malgré – ou à cause – des succès de ses chaînes. La concurrence doit se frotter les mains ce soir. »

« On démonte Radio France brique par brique » : la formule, qui pourrait tout autant s’appliquer à France Télévisions, résume de fait parfaitement le souhait de la puissance publique, relayée par les deux PDG des deux entreprises publiques. À un détail près, qui est décisif : c’est que dans le même temps, dans ce vaste projet de démantèlement ou de reprise en main – on ne sait pas bien comment le qualifier –, l’Élysée a vraisemblablement le projet de créer une structure de tête, qui vienne à l’avenir chapeauter l’ensemble du secteur de l’audiovisuel public. Sans doute ne serait-ce pas le retour à l’ex-ORTF, mais, à tout le moins, l’idée chemine d’une holding qui pourrait coiffer tout à la fois France Télévisions, Radio France et les autres entreprises publiques du secteur.

Ce projet de holding, évoqué par Emmanuel Macron quand il était candidat à l’élection présidentielle, c’est Le Monde, le 13 novembre, qui a révélé qu’il cheminait plus que jamais, en rendant public un document secret de travail du ministère de la culture. Lequel document envisage bel et bien, selon le quotidien, « de regrouper France Télévisions, Radio France et les autres sociétés du secteur au sein d’une structure commune, une “holding”, mais aussi de supprimer France Ô, la chaîne des outre-mer, ou de cantonner les médias jeunesse France 4 et la radio Le Mouv’ à une diffusion seulement numérique ». Peu avant, le ministre du budget, Gérald Darmanin, avait de son côté évoqué une possible fusion, en région, de France 3 (groupe France Télévisions) et de France Bleu (groupe Radio France).

De quoi conduire au plus près la politique d’austérité voulue par le pouvoir et renforcer la tutelle de la puissance publique sur des entreprises réputées pourtant indépendantes. Au risque d’aggraver encore un peu plus toutes les dérives que nous venons d’évoquer…

Le grand Meccano qui se prépare pourrait encore aller au-delà, puisque dans le cadre de cette holding qui pourrait voir le jour, un sénateur LREM, André Gattolin (ici un entretien de lui sur la chaîne Public Sénat), a déposé une proposition de loi pour modifier le mode de nomination des dirigeants de l’audiovisuel public. Son texte prévoit que les dirigeants ne soient plus nommés par le CSA mais par les conseils d’administration de chaque société, c’est-à-dire France Télévisions, Radio France et France Médias Monde (RFI et France 24). Et les personnalités civiles siégeant dans ces conseils seraient nommées… par le premier ministre, avec l’accord du Parlement.

De quoi, là encore, verrouiller encore un peu plus le système. On se croirait bel et bien revenu au temps de l’ORTF, quand le président de la République, Georges Pompidou, le 2 juillet 1970, revendiquait le système de tutelle qui pesait sur les journalistes, en lâchant sa phrase passée à la postérité : « Être journaliste à l’ORTF, ça n’est pas la même chose que d’être journaliste ailleurs. L’ORTF, qu’on le veuille ou non, c’est la voix de la France. » (C’est à écouter dans la vidéo ci-dessous, à partir de 7 min 20 s)

4. La crise éthique dont personne ne parle

À toutes les crises que traverse l’audiovisuel public sans doute faut-il en ajouter encore une autre, dont on parle moins, voir pas du tout, mais qu’il faut aussi prendre en compte : la crise éthique. Pendant longtemps, l’audiovisuel public a été conçu comme un lieu sanctuarisé où certaines dérives, constatées dans le secteur privé, n’avaient pas leur place : la porosité, par exemple, avec les idées racistes ou xénophobes, véhiculées par l’extrême droite. Et puis, progressivement, la porosité s’est installée…

Les règles mortifères d’une monarchie (assez peu) républicaine

Du coup, c’est à nouveau la colère qui monte dans la rédaction. Et les membres des deux émissions menacées le font savoir à Delphine Ernotte, dans une lettre ouverte qu’ils lui adressent un peu avant la fin du mois de novembre 2017 : « Une rédaction des magazines de service public, c’est la possibilité de pouvoir enquêter sur Bygmalion sans être censuré, d’envoyer une équipe en Érythrée sans être accusé de sous-traiter le risque, de dévoiler les dessous de la communication d’Emmanuel Macron sans payer les mécontentements du Château […], d’être la seule rédaction suffisamment indépendante pour pouvoir enquêter sur Vincent Bolloré et de remporter ainsi le prestigieux prix Albert-Londres. »

L’épilogue de l’histoire est toujours le même : une nouvelle motion de défiance est encore votée, mais cette fois elle vise directement Delphine Ernotte. Les journalistes des rédactions nationales approuvent le 12 décembre 2017 à une majorité écrasante, soit 84 % des votants, une motion de défiance à l’encontre de la présidente, à l’initiative des Sociétés des journalistes (SDJ) du groupe public.

2. Le mépris pour l’information libre

Le constat qui saute aux yeux est que l’information est le cadet des soucis des responsables publics – la bonne information est visiblement celle qui est sous tutelle – et que les questions de gestion et d’économies budgétaires sont les seules qui comptent.

De ce mépris pour l’information, on trouve des indices permanents, du quinquennat de François Hollande jusqu’à celui d’Emmanuel Macron. En somme, avec l’un comme avec l’autre, les règles mortifères de la monarchie (assez peu) républicaine, selon lesquelles l’audiovisuel public doit être sous la coupe de l’Élysée, perdurent.

On en a vu, plus haut, une première indication : l’un comme l’autre ont fait en sorte que des émissions sur mesure leur soient consacrées : il y a donc eu (entre autres…) le 14 avril 2016 cette émission « Dialogues citoyens », toute en connivence, organisée par France 2, pour François Hollande ; et, sur le même modèle flagorneur, il y a eu le 17 décembre dernier cet entretien, également sur France 2, avec Emmanuel Macron, conduit par Laurent Delahousse, sur un registre que mon collègue de Mediapart, Hubert Huertas a résumé dans cet article : Macron, interview debout, journalisme couché.

Pour la petite histoire – mais c’est évidemment hautement révélateur et tout à fait inquiétant –, la prestation télévisuelle d’Emmanuel Macron a été saluée par une ribambelle de députés de la majorité présidentielle. Comme l’ont relevé par un tweetplusieurs journalistes, dont ma consœur de Mediapart Ellen Salvi, il s’est même trouvé deux députés LREM, Céline Calvez et Pascal Bois, pour applaudir exactement de la même façon, au mot près, l’émission de leur champion :

Si c’est à ce type d’information passée à la moulinette du pouvoir que doit conduire pour le service public la grande réflexion annoncée par le chef de l’État, il y a, de fait, de quoi s’inquiéter. D’autant que, pour ce qui le concerne, Emmanuel Macron ne manque jamais une occasion pour dire tout le mal qu’il pense des journalistes, dès que ceux-ci le forcent à s’écarter des logiques de communication qu’il a lui-même tracées.

En revanche, il a aussi affiché sans la moindre gêne son soutien à ce que l’univers télévisuel a produit de pire : l’émission populiste « Touche pas à mon poste » animée par Cyril Hanouna sur la chaîne C8. Le 21 décembre, on a ainsi pu assister à une scène proprement surréaliste sur la chaîne du milliardaire Vincent Bolloré. L’animateur a appelé en direct au téléphone Emmanuel Macron pendant son émission, pour lui souhaiter bon anniversaire. Et le chef de l’État, qui avait déjà manifesté sa sympathie envers l’animateur pendant la campagne présidentielle, s’est prêté au jeu.

L’animateur Cyril Hanouna est celui qui a été le plus souvent sanctionné pour des manquements graves par le CSA. À lui tout seul, il a focalisé la moitié des plaintes reçues en 2017 par le gendarme de l’audiovisuel. Le 26 juillet 2017, le CSA a même infligé à la chaîne C8 une amende record de 3 millions d’euros, à la suite d’une émission diffusée le 18 mai, au cours de laquelle l’animateur s’était livré à un canular homophobe. Peu avant, en juin, le même CSA avait infligé une interdiction de publicité pendant trois semaines à l’émission de Cyril Hanouna, pour avoir diffusé à la fin de 2016 deux séquences, l’une portant atteinte au respect de la personne humaine, l’autre contrevenant aux règles prohibant le sexisme.

Résumons. Le 4 décembre, devant des députés, Emmanuel Macron stigmatise l’audiovisuel public, qu’il présente comme « la honte de la République ». SelonL’Express, il fustige « la mauvaise gestion, le gaspillage, la médiocrité des programmes et des contenus, les relations malsaines entre l’audiovisuel et ses partenaires extérieurs (animateurs, producteurs, etc.) » Et à peine quelques jours plus tard, le 21 décembre, le même Emmanuel Macron s’affiche avec cet animateur sanctionné pour homophobie et sexisme.

Autre exemple : le chef de l’État a accordé un entretien stupéfiant de connivence au pure player Konbini.fr, lors de son déplacement le 23 décembre, lors de la soirée de Noël organisée à Niamey avec les soldats français engagés au Niger. Les images se passent de commentaires ! Elles ont été aussi retweetées par le compte Twitter du parti présidentiel La République en marche, qui y a sans doute vu la forme de journalisme obséquieux qu’il appelait de ses vœux à l’avenir. Précision : la vidéo ci-dessous peut être visionnée sur tous les navigateurs, sauf sur Firefox.

L’ancien journaliste de Challenges, Bruno Roger-Petit, qui s’est illustré dans le passé par ses articles en faveur de François Hollande d’abord, puis d’Emmanuel Macron, et que ce dernier a appelé à ses côtés à l’Élysée, s’est lui aussi empressé de retweeté l’entretien.

Précision utile, qui révèle un total mélange des genres : Ariane Vincent, l'auteure de l'interview d'Emmanuel Macron au Niger, est à la fois journaliste, directrice de la communication de Konbini... et ancienne responsable de la communication du PS et de François Hollande. On n'est jamais mieux servi que par de bons communicants, n'est-ce pas?

C’est dire si la télévision de demain dont rêve le chef de l’État peut légitimement susciter de l’inquiétude. Sinon même de l’effroi…

3. L’austérité pour seul horizon

Si elle ne se soucie guère du droit à l’information des citoyens, la puissance publique, d’un quinquennat à l’autre, semble en revanche avoir une obsession : imposer à l’audiovisuel public une cure radicale d’austérité. Dans un tract récent (on peut le télécharger ici (pdf, 1 B)), le syndicat CGT de France Télévisions, résume la colère qui chemine parmi les différentes catégories de personnel : « On se souvient de ce qui a mis le feu aux poudres : des annonces d’économies avec la suppression de 66 ETP[équivalents temps pleins] dans les rédactions nationales (dont 10 dans les magazines), des rumeurs sur la suppression du « Soir 3 » week-end et sur la réduction du nombre de magazines mensuels. Après une première mobilisation, la fréquence des magazines a été maintenue et la suppression des ETP a été divisée par deux dans les rédactions nationales et ramenée à trois dans les magazines. Les économies sont toujours là… mais elles se feront ailleurs ou sont reportées. »

Donner aux rédactions des droits moraux

Un premier exemple, celui d’Éric Zemmour. Propagandiste de la haine, xénophobe déclaré, pamphlétaire de la droite radicale, il a longtemps eu son rond de serviette au sein même du service public, comme chroniqueur de « On n’est pas couché », l’émission de France 2 animée par Laurent Ruquier. Cette participation s’est certes déroulée avant que le chroniqueur ne soit condamné à plusieurs reprises pour « provocation à la haine raciale », une première fois le 18 février 2011, ou encore une autre fois le 17 décembre 2015.

Mais, pendant longtemps, même après la première condamnation, le sulfureux gourou de la fachosphère a continué d’avoir ses entrées non seulement dans les radios privées (RTL, tout particulièrement), mais aussi dans le service public : par exemple le 6 octobre 2014, sur France Inter, à l’occasion d’un entretien avec la journaliste Léa Salamé

Mais il existe des exemples encore beaucoup plus récents de cette porosité de l’audiovisuel public. Celui, notamment, d’Alain Finkielkraut. On se souvient en effet de sa détestable sortie, pas plus tard que le 10 décembre 2017, sur la radio RCJ : « Le petit peuple des petits Blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et il était seul. […] Les non-souchiens brillaient par leur absence. » Peu après, le journaliste Claude Askolovitch a dit, dans un billet remarqué sur Slate, ce qu’il pensait de cette formule nauséabonde sur les « non-souchiens » : « Il pense ainsi, Alain Finkielkraut, que le réel n’est qu’une césure ethnique. Ne le penserait-il pas qu’il en serait resté à son antienne sur les valeurs. Il n’aurait été “que” réactionnaire. Mais il fallait que sorte, non pas malgré lui, mais au plus profond de ce qu’il pense, la guerre des races qu’il redoute mais à laquelle il travaille. »

On peut dire les choses avec plus de brutalité : de néoréactionnaire, Alain Finkielkraut est devenu tout bonnement raciste. Ce que confirment d’autres déclarations innombrables, marquées par une obsession islamophobe. 

Or, avec l’émission « Répliques », dont il est le producteur et animateur depuis 1985, Alain Finkielkraut est l’une des figures de France Culture. Preuve d’une mithridatisation de l’audiovisuel public, au moins partielle…

5. Les pistes d’une véritable refondation

Ce qu’il y a de très inquiétant dans la politique conduite par le gouvernement sous l’impulsion de l’Élysée, c’est que le pouvoir veut préparer une révolution de l’audiovisuel public, mais sans tenir le moindre compte des pistes innombrables de refondation qui sont en débat, notamment dans les milieux attachés à l’indépendance de la presse. En somme, c’est une réforme radicale et autoritaire qui est en préparation.

Car des pistes nombreuses existent, en effet, tout particulièrement pour refonder l’audiovisuel public.

Une première piste : les deux principaux syndicats de journalistes, le SNJ et le SNJ-CGT, comme de nombreuses Sociétés de journalistes (SDJ), défendent de longue date l’idée que les rédactions devraient enfin disposer d’un statut juridique, leur conférant des droits moraux. En clair, le droit, garanti par la loi, de pouvoir approuver par un vote le choix du directeur de leur rédaction, proposé par les actionnaires ; et puis le droit aussi de révoquer ce même directeur de la rédaction, en cas de faute commise par lui, mettant en cause le droit de savoir des citoyens.

Or, cette garantie d’indépendance, si un jour elle était gravée dans le marbre de la loi, il serait impérieux qu’elle profite aux rédactions de la presse privée, mais tout autant aux rédactions de l’audiovisuel public. De sorte que les journalistes sachent qu’ils n’ont de comptes à rendre sur la qualité et l’honnêteté de leur travail qu’aux téléspectateurs, et pas à l’Élysée ou à Matignon. Ce qui aurait pour effet de mettre immédiatement un terme aux émissions de complaisance qui fleurissent d’un quinquennat à l’autre ; ou aux promotions dont les logiques ne répondent pas à des critères professionnels. À titre d’illustration, les rédactions de France Télévisions auraient dû avoir le droit de voter pour refuser la nomination de Michel Field, en arguant du fait élémentaire qu’il avait par le passé contrevenu aux règles éthiques de la profession…

Dans le même esprit, toujours pour couper le cordon entre le pouvoir et l’audiovisuel public, il serait tout aussi urgent de revoir la procédure de nomination des PDG des entreprises publiques concernées. Car au cours des quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, deux procédures distinctes ont été utilisées, qui se sont avérées aussi détestables l’une que l’autre.

Sous le premier quinquennat, c’est le chef de l’État lui-même qui nommait les PDG de l’audiovisuel public. Et cela a eu les conséquences désastreuses que l’on sait : Nicolas Sarkozy a placé des proches à tous les postes clés. Contestant cette procédure, François Hollande a, lui, décidé que les nominations concernées relèveraient de nouveau de la compétence du CSA. Mais comme le président de cette autorité est nommé par le chef de l’État, cela a conduit au même résultat : au terme d’embrouilles opaques, c’est finalement, comme on l’a vu, la candidate de l’Élysée qui a été choisie pour la présidente de FTV. Pis que cela ! Le nouveau pouvoir concédé au CSA de procéder à la nomination des présidents de l’audiovisuel public s’est accompagné d’une scandaleuse régression démocratique : les projets des candidats aux postes de PDG ont été tenus secrets ; et les auditions des candidats par le collège du CSA se sont déroulées à huis clos. 

Alors que c’est évidemment l’inverse qui devrait se passer : les citoyens, qui paient la redevance audiovisuelle, devraient pouvoir avoir accès aux programmes défendus pas les différents candidats ; les professionnels et les syndicats du secteur devraient être consultés sur les projets d’avenir ; et le départage des candidats devrait avoir lieu de manière publique, par exemple sous l’autorité des élus de la nation. Ce qui permettrait de sortir du système actuel, avec le CSA pour arbitre ; lequel CSA, avec à sa tête Olivier Schrameck, s’est totalement discrédité au cours des dernières années en portant Mathieu Gallet puis Delphine Ernotte aux présidences de Radio France et de France Télévisions. Autant dire qu’il est en grande partie responsable du naufrage de ces deux présidences…

Cette refondation de l’audiovisuel public devrait-elle aller encore au-delà ? Force est de constater que la privatisation de TF1 en 1987 – qui a été menée à bien au prétexte que les nouveaux actionnaires veilleraient sous peine de sanction à respecter la règle… du mieux-disant culturel ! – a dynamité tout le secteur audiovisuel, et a eu pour effet que les règles de l’audimat et de l’audience se sont imposées à la plupart des acteurs du secteur, privés comme publics, au mépris dès règles de la pertinence et de la qualité.

 

Pis que cela ! La puissance publique a continué à offrir gratuitement des fréquences audiovisuelles à des acteurs privés – fréquences qui sont des ressources rares et des biens publics –, sans jamais user de la sanction ultime que devrait être le retrait de fréquence, en cas de manquements graves. C’est grâce à cette tolérance que Vincent Bolloré a pu faire violence aux rédactions de Canal+ ou de I-Télé (rebaptisée CNews), ou que Pascal Houzelot a pu faire fortune avec sa chaîne Numéro 23. Dans l’équilibre public/privé, comme dans les règles qui encadrent l’audiovisuel, un gouvernement progressiste pourrait donc être autrement audacieux.

Bref, dans le débat public, il arrive fréquemment que soient évoquées des réformes pour la presse écrite : pour endiguer les dérives que l’on a constatées avec le rachat de quasiment toute la presse par une poignée de milliardaires ; ou, dans le cadre de la révolution numérique, pour aider à l’émergence d’une presse jeune, libre et indépendante, renouant avec la grande ambition du Conseil national de la Résistance :« Rétablir la liberté de la presse, son honneur et son indépendance… »

Mais pourquoi l’audiovisuel public échapperait-il à cette grande ambition républicaine ? C’est précisément pour cela, à l’origine, qu’il a été conçu : pour qu’il existe au moins un lieu à l’abri des puissances d’argent, un lieu sanctuarisé. Pour l’instant, on en est bien loin. Emmanuel Macron semble même vouloir aller dans le sens exactement opposé…

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 06:23

 

 

À en croire E.Macron et le gouvernement, après une « liberté » donnée au patronat via la casse du code du travail, la réforme sur l'assurance chômage devait « rééquilibrer » les choses, avec davantage de « sécurité » pour les salariés. Tartuferie comme en témoigne le contenu  du document provenant du Ministère  du travail, révélé par le Canard Enchaîné. Rédigée par un ancien cadre du Medef, aujourd'hui installé dans le fauteuil de la direction de cabinet de la Ministère du travail, cette note annonce un très sévère durcissement des sanctions contre les chômeurs qui devront par ailleurs remplir un « rapport d'activité mensuel ». Pierre Gattaz avait sonné la charge en octobre dernier en proposant ce contrôle. 

Liberté et impunité pour les « premiers de cordées » et, « en même temps », contrôle, sanctions, tri et relégation sociale pour les plus fragiles. Voilà le vrai visage du macronisme qui n'est en rien une politique équilibrée, bienveillante, pragmatique...mais une offensive inédite des forces de l'argent contre nos valeurs républicaines et le progrès social.

Faut-il rappeler qu'un chômeur sur deux n'est pas indemnisé et que cette indemnisation est un droit obtenu via les cotisations sociales ? Faut-il préciser qu'une récente enquête de Pôle emploi a fait rendre gorge à ceux qui stigmatisaient les chômeurs accusés de ne pas chercher de travail. 

Avec de telles recommandations, le contrôle et la sanction des chômeurs - qui existent déjà -  si durement renforcés seraient un basculement dans une société de la défiance et du rejet vis à vis de celles et ceux qui ne trouveraient pas leur place dans la France Start-up de Macron. Après les Gad, les costards, ceux qui foutent le bordel ou qui n'aiment pas les réformes...tout cela fait sens.

Les chômeurs n'ont pas besoin d'un contrôle renforcé mais d'un service public de l'emploi avec des moyens supplémentaires, d'une véritable sécurisation de l'emploi et de la formation, de contrats de travail permettant de se projeter dans la vie, de salaires décents. Les combats pour des droits élargis, pour  une égalité réelle, pour la dignité des salariés comme des migrants, sont et seront essentiels pour, dans les prochains mois, faire grandir en force et en crédibilité une alternative de progrès au pouvoir actuel. Il y a urgence car E.Macron et ses alliés, eux, n'attendent pas

 

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 06:21

 

« Nous avons une grande tradition française : celle de l'agenda caché, ou des trahisons successives », a déclaré Emmanuel Macron, hier, dans le quotidien espagnol El Mundo. Le document sur le contrôle des chômeurs, dévoilé cette semaine par le Canard enchaîné, va prolonger cette histoire : de la flexisécurité ne reste déjà que la flexibilité, et la protection promise aux salariés après le saccage du Code du travail s'est évanouie. Doublement des sanctions, obligation de remplir un rapport mensuel d'activité, surveillance renforcée, radiations même au cas où deux formations ou petits boulots seraient refusés... L'auteur de cette note confidentielle, Antoine Foucher, un ancien du Medef, ne s'est pas creusé la tête. Il a puisé dans le stock de propositions de son ancien patron, Pierre Gattaz.

L'objectif de cette mise en examen des chômeurs répond à l'objectif de dégonfler les statistiques du chômage. Mais elle vise plus fondamentalement à contraindre les privés d'emploi à accepter n'importe quel poste, à s'engager sur un véritable toboggan social, à admettre la précarité comme un nouveau mode d'existence. Déjà, un chômeur sur deux n'est pas indemnisé. Le paradoxe tient en ce que ce formidable ébranlement des conditions de vie et de travail vise avant tout à la conservation des privilèges des plus hautes fortunes, à la pérennisation de profits gigantesques, à la perpétuation de la domination politique des nantis. Cette contradiction constitue l'espace dans lequel le nouveau pouvoir peut se mouvoir et qui prend à contre-pied les syndicalistes et les progressistes. L'émancipation du travail doit devenir un objectif commun pour que, selon le mot de Jaurès, l'emploi cesse d'être traité « comme une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré ».

 

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 06:18

Entre le 20 octobre et le 20 novembre 1947, la commission des Activités anti-américaines auditionne onze réalisateurs, scénaristes et producteurs d'Hollywood. L'accusation n'a qu'un seul but : prouver l'appartenance de ces hommes au Parti communiste américain et l'infiltration communiste dans les studios. Les Dix d'Hollywood invoquent pour leur défense le 1er amendement de la Constitution. Un comité de soutien emmené par John Huston, Humphrey Bogart, Lauren Bacall ou Groucho Marx est créé. Mais l'Amérique a basculé dans la guerre froide. Condamnés, emprisonnés, les Dix sont interdits de travail. L'Humanité publie des extraits des auditions, souvent musclées, de ces hommes qui signèrent les plus beaux films d'Hollywood.

 

Alvah Bessie  a signé les scénarii du film Du sang sur la neige, de Raoul Walsh, ou encore celui de la Caravane des évadés, de Lewis R. Foster. Bettmann Archive

 

Audition d'Alvah Bessie

 

" M. BESSIE M. le président, j'ai moi aussi une déclaration que je souhaiterais lire devant cette commission, si vous voulez bien l'examiner, à moins que vous préfériez que je la lise ? (...)

LE PRÉSIDENT M. Bessie, bien que nous doutions de la pertinence de votre déclaration pour l'enquête, cela sera très évident quand vous la lirez.

M. BESSIE J'aimerais toujours avoir la permission de la lire.

LE PRÉSIDENT Juste une minute. Malgré tout le comité est prêt à vous laisser lire la déclaration. Nous nous demandons simplement, pour gagner du temps, si vous ne pouvez lire que les premiers paragraphes et ensuite, nous la verserons au procès-verbal, comme nous l'avons fait avec celle de M. Maltz.

M. BESSIE Je crois comprendre que le 1er amendement à notre Constitution interdit expressément au Congrès d'adopter une loi qui compromet la liberté de parole ou d'opinion. Et je crois comprendre que les commissions du Congrès sont constituées par le Congrès dans le but exprès d'enquêter sur une question qui pourrait conduire à un processus législatif au Congrès.

Maintenant, soit la Constitution et sa Déclaration des droits signifient ce qu'elles disent, soit elles ne signifient pas ce qu'elles disent. Soit le 1er amendement lie le Congrès et tous les corps législatifs de notre gouvernement, soit il ne veut rien dire du tout. Je ne peux pas suivre cette soi-disant commission dans sa croyance implicite selon laquelle la Déclaration des droits signifie ce que cet organe choisit de lui faire dire, ou n'est applicable qu'à ceux dont les opinions s'accordent avec celles de cette commission.

Ce sont les deux premiers paragraphes. Maintenant, les deux derniers paragraphes.

En venant me chercher chez moi, cet organe espère aussi raviver les braises de la guerre qui s'est déroulée en Espagne de 1938 à 1939. Cet organe, dans toutes ses manifestations précédentes, a déclaré qu'il jugeait le soutien à la République espagnole subversif, anti-américain et d'inspiration communiste. Ce mensonge a été engendré à l'origine par Hitler et Franco, et la majorité du peuple américain ­ en fait, la majorité des gens du monde ­ ne l'a jamais cru. Et je tiens, à ce stade, à ce qu'il soit inscrit ceci au procès-verbal : non seulement j'ai soutenu la République espagnole, mais combattre comme volontaire dans les rangs des Brigades internationales tout au long de l'année 1938 fut pour moi un privilège et le plus grand honneur qui m'ait été donné. Je continuerai à soutenir la République espagnole jusqu'à ce que les Espagnols, dans leur grandeur et leur force, destituent Francisco Franco et tous ses partisans et rétablissent le gouvernement légal que Franco et son armée de nazis et de fascistes italiens ont renversé.

La compréhension qui m'a conduit à combattre en Espagne pour cette République, et mon expérience de cette guerre m'apprennent que cette commission est engagée dans des activités exactement identiques à celles engagées par des commissions anti-espagnoles, des commissions anti-allemandes et des commissions anti-italiennes l'ayant précédée dans tous les pays qui ont finalement succombé au fascisme.

Jamais je n'aiderai ni n'encouragerai une telle commission dans sa tentative patente de favoriser ce genre d'intimidation et de terreur, qui est le précurseur inévitable d'un régime fasciste. Et je réitère donc ma conviction que cet organe n'a aucune autorité légale pour fouiller l'esprit ou les activités d'un Américain qui croit, comme je le fais, dans la Constitution, et qui est prêt à tout moment à se battre pour la préserver ­ comme je me suis battu pour la préserver en Espagne... "

 

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 06:14

 

L'annonce du président américain Donald Trump, le 6 décembre dernier, de reconnaître unilatéralement Jérusalem comme capitale d'Israël a pour objectif de mettre un point final à tout espoir d'une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens, fondée sur l'application des résolutions de l'ONU d'une solution à deux États et un processus de négociations sous égide multilatérale.

 

Ce 18 décembre les États-Unis ont opposé leur veto au Conseil de sécurité à une résolution condamnant leur reconnaissance unilatérale du 6 décembre mais c'est à la pression d'un très large mouvement de solidarité populaire internationale pour une solution politique pacifique respectueuse des droits humains et du droit international qu'ils seront contraints de reculer.


Pour cela, il faut signer et faire signer autour de soi la pétition électronique : www.2peuples2etats.fr adressée dans un premier temps à Emmanuel Macron pour que notre pays donne ce signal en reconnaissant sans plus attendre l’État de Palestine dans les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale

 

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 06:51

 

Emmanuel Macron a, paraît-il, une qualité extraordinaire : il fait ce qu'il a dit qu'il ferait. On nous l'a répété à longueur de média en cette fin d'année. Ce don serait tellement hors du commun qu'il se passerait de la moindre preuve, le regain de popularité du chef de l'État dans les enquêtes d'opinion suffisant à en constater l'évidence. Subtilement, un glissement s'opère ainsi au profit du président et de la majorité les plus mal élus de la Ve République : la légitimité d'une politique ne se mesurerait plus à son approbation par les Français, mais au seul fait d'avoir été prétendument annoncée avant l'élection.

On pourrait aussi demander leur avis à ceux qui font les frais de ces soi-disant « promesses » tenues, par exemple en interrogeant les salarié-e-s de chez Pimkie. Deux cents d'entre elles et eux pourraient être remercié-e-s l'an prochain par la famille Mulliez, les fondateurs d'Auchan, qui pointent au quatrième rang des fortunes de France. Ces milliardaires propriétaires de la marque de vêtements auraient toutes les raisons de dire « merci Macron », puisque les ordonnances leur donnent la possibilité d'éviter les tracasseries d'un plan social en cas de licenciements économiques pour leur préférer la voie de la « rupture conventionnelle collective », sans obligation de reclassement ni indemnités supralégales. Or, non seulement de telles régressions sociales n'ont jamais été évoquées pendant la campagne ­ le contenu des ordonnances ayant été caché puis nié par ses auteurs une fois le texte dévoilé dans la presse une semaine avant les législatives ­, mais Emmanuel Macron avait aussi indiqué que son projet de rendre le licenciement moins coûteux avait pour objectif de « lever les freins à l'embauche en CDI »... On voit ce qu'il en est dans le cas de Pimkie.

Le chef de l'État ne joue pas plus franc-jeu que ses prédécesseurs. Être journaliste et affirmer le contraire sans sourciller est problématique dans une démocratie malade du soupçon de connivence du pouvoir et des « médias »

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 06:44

Serge PAUGAM  - Sociologue, directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS

 

« Ces élites sont persuadées d'être porteuses d'une supériorité morale, à préserver de toute contamination. »

« En France, les riches recourent, en la dévoyant, à l'idée du mérite comme justification des privilèges. »

 

« Ce que les riches pensent des pauvres » : cet intitulé, faussement anodin, recouvre une vaste et novatrice enquête sociologique. Dans le contexte de la concentration croissante des richesses et de l'aggravation des inégalités, toujours plus documentées, les travaux sur la pauvreté et les études menées sur les catégories supérieures ne s'étaient pas encore croisés. C'est à l'exploration de ce lien qu'est consacrée l'enquête comparative menée par les sociologues Serge Paugam, Bruno Cousin, Camila Giorgetti et Jules Naudet. Ils ont interrogé les riches qui vivent dans les beaux quartiers de trois métropoles ­ en France, au Brésil et en Inde ­ pour analyser leur perception des pauvres et des inégalités. Et, partant, leur vision de la société en régimes démocratiques, à l'heure de la globalisation. Entretien avec l'un des coauteurs, Serge Paugam.

 

HD. Pourquoi aujourd’hui consacrer une enquête sociologique à « ce que les riches pensent des pauvres », et la mener à Paris, Sao Polo et Delhi ?

Serge PAUGAM. Dans de nombreuses métropoles, on constate une augmentation de la ségrégation spatiale du fait de la concentration de la richesse dans certains espaces : les riches vivent dans des territoires de plus en plus repliés sur eux-mêmes, coupés des autres couches de la population. Au-delà d’un processus d’agrégation affinitaire déjà bien renseigné, cela ne correspondrait-il pas aussi à une attitude de distanciation des catégories les plus défavorisées, aboutissant à une ségrégation discriminante ? Nous avons alors choisi d’explorer le rapport à l’altérité dans ces quartiers. En nous demandant aussi si perdurait l’identification, montrée par Louis Chevalier, des « classes laborieuses » à des « classes dangereuses » par l’élite bourgeoise de la France du XIXème siècle, et qui fondait leur mise à distance. Pour cela étudier, non seulement la métropole parisienne, mais aussi des métropoles de pays émergents, où les inégalités sont encore plus fortes, est intéressant : la richesse y est très concentrée, la globalisation les conduit à une certaine uniformisation, ce sont des métropoles mondiales et elles connaissent des flux importants de migrations.

 

HD. Quelle vision des pauvres les riches de ces trois mégapoles ont-ils en partage ?

Serge PAUGAM. A partir des entretiens qui ont été menés, la méthode comparative a permis d’observer, sur la base de ce qui est récurrent chez les riches des quartiers les plus exclusifs, comment se construit le processus de stigmatisation des pauvres et de leur discrimination. A partir des questions sur le choix du quartier, la façon dont elles y vivent, etc., ces personnes ont en fait abordé d’elles-mêmes ce qui les distingue de ceux qui vivent dans les autres quartiers et, à partir de là, la représentation qu’elles ont des pauvres.

Apparaît tout d’abord la production d’une « frontière morale » : les interviewés sont persuadés d’être porteur d’une supériorité morale, à préserver de toute contamination pouvant venir du contact avec les autres couches sociales qui sont donc à mettre à distance. Leur quartier auto ségrégué constitue cette protection. Ainsi, quand la Mairie de Paris a décidé d’implanter un centre d’hébergement pour SDF et de refugiés aux lisières du 16ème arrondissement, cette angoisse du contact a violement ressurgi.

Second élément récurrent : la répulsion physique. Elle est d’abord liée à l’insécurité : à Sao Polo et à Delhi, cette angoisse sécuritaire conduit à vivre dans des condominiums ultra-sécurisés interdisant toute intrusion, à craindre les déplacements en voiture et à sélectionner les lieux où se rendre. Si les riches parisiens éprouvent également ce sentiment d’insécurité, il reste toutefois moins intense. La répulsion renvoie aussi à la peur d’être contaminé par le contact du corps du pauvre, porteur de maladies, etc. A Sao Polo et à Delhi, ces riches ne prennent pas les transports en commun, ne touchent pas le mobilier dans les lieux publics … Ils expriment un profond dégoût à l’égard des pauvres, de leur apparence, etc., et n’évoquent jamais la possibilité de politiques pour changer les conditions de vie dans les bidonvilles.

En France, on n’est pas à ce niveau de répulsion, mais la racialisation est frappante chez ces élites pourtant dotées d’un art du contrôle social. La menace est celle des pauvres venus d’ailleurs, soupçonnés de manquement « culturel » aux savoirs élémentaires d’hygiène : les Roms, les réfugiés, … La saleté des quartiers est associée à un comportement jugé non civilisé de « certains » types de population.

 

HD. Dans ces situations d’inégalités criantes, comment la représentation des pauvres qu’ont ces riches s’articule-t-elle avec leur perception d’eux-mêmes ?

Serge PAUGAM. Cela les amène au besoin de justifier leurs privilèges, qui passe par la justification du sort des autres, et donc des écarts. On remarque alors deux tendances. Les pauvres sont perçus comme n’ayant d’autre destin du fait de différences d’aptitudes  quasi génétiques, et ce ne sont pas les programmes sociaux qui pourront changer leur sort. C’est la naturalisation de la pauvreté et des inégalités qui est une évidence pour les interviewés à Delhi : les classes inférieures constituent une humanité différente.

En France, les riches tiennent compte de l’imprégnation des principes républicains, de ce qu’ont pu apporter la société salariale et les programmes sociaux au bien être de la population. Mais, s’ils reconnaissent les déterminismes sociaux, ils recourent, en la dévoyant, à l’idée du mérite comme justification des privilèges : les riches sont riches car ils ont … plus de mérite que les autres, faisant fi de ce qui relève  largement d’inégalités sociales. Le terme « injustice » n’est jamais prononcé.

HD. Peut-on voir dans ces entretiens l’empreinte du discours néolibéral globalisé ?

Serge PAUGAM. Dans les trois métropoles, reviennent les mérites vantés par le néolibéralisme : prise d’initiatives et de risques, responsabilité individuelle à laquelle est liée la valorisation du mérite, au détriment de la responsabilité sociale. A ceux qui ne réussissent pas, on attribue des comportements paresseux, un incapacité à faire les bons choix, etc. A Delhi et à Sao Polo, ces arguments s’ajoutent à ceux de la naturalisation : ils sont compatibles. On assiste ainsi à une convergence idéologique néolibérale. Je constate d’ailleurs dans la société française la richesse est de plus en plus valorisée comme idéal de réalisation de soi. Le problème de ce discours décomplexé est qu’il s’accompagne très souvent d’un mépris à l’égard des pauvres et d’une justification idéologique de leurs échecs ou de leurs malheurs.

 

HD. Les résultats de votre enquêtent interroge frontalement la notion de solidarité… Quelles conséquences en tirez-vous ?

Serge PAUGAM. Dans les pays très inégalitaires les riches s’organisent entre eux, les pauvres survivent entre eux, les liens s’expriment en termes des services des seconds par les premiers. La comparaison entre ces trois métropoles montre que, dans une société salariale comme la nôtre, où il y a eu des conquêtes sociales, où on a appris que la solidarité nationale est un effort de chacun pour faire face aux aléas de la vie à travers des systèmes de protection au profit de l’ensemble du corps social, les risques de fragmentation sociale sont de plus en plus visibles. Ce qui faisait tenir ensemble les individus au sein d’une société démocratique et ouvert à tous s’affaiblit au profit de solidarités à l’intérieur de groupes restreints. C’est tout à la fois la mixité sociale, la notion d’espace public, la confiance mutuelle qui risquent d’être emportées par ce processus. Cette logique d’entre-soi progresse et est terriblement menaçante, elle interroge le potentiel de cohésion de nos sociétés. C’est ce que montre l’écart entre le besoin de se considérer comme des citoyens solidaires les uns des autres et cette réalité que nous dévoilons – là  réside la dimension critique du travail sociologique – et analysons.

 « LE REGARD DES RICHES SUR LES PAUVRES SIGNALE UN DANGER POUR NOS SOCIETES » (L’HUMANITE DIMANCHE – JEUDI 21 DECEMBRE 2017 – LUCIE FOUGERON)

DE SERGE PAUGAM, BRUNO COUSIN, CAMILA GIORGETTI, JULES NAUDET, ÉDITIONS DU SEUIL, 2017, 352 PAGES, 23 EUROS.

Si les inégalités sont désormais reconnues comme « risque mondial » jusque dans les plus hautes sphères de décideurs ­ à l'instar du Forum de Davos en 2017 ­, apprendre la façon dont les élites les envisagent vraiment est un questionnement original. Cette enquête sociologique en est une première étude, fructueuse.

Fondée sur une démarche scientifique ­ dont la méthodologie est précisément exposée, rappelant utilement ce qu'est le travail sociologique ­, elle aboutit, à partir d'entretiens approfondis menés dans trois métropoles mondiales, à établir des invariants dans les perceptions de la pauvreté qu'ont les riches, refusant la mixité résidentielle, défendant âprement la frontière de classe. À l'heure du néolibéralisme globalisé, leur convergence idéologique dans la justification des inégalités vient percuter le principe de solidarité au coeur de la citoyenneté dans les sociétés démocratiques.

Ces entretiens et leur analyse dévoilent une réalité qui tend à progresser dans nos sociétés et à les menacer. Aux acteurs du débat public de s'en saisir.

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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 06:41

Entre le 20 octobre et 20 novembre 1947, la commission des Activités anti-américaines auditionne onze réalisateurs, scénaristes et producteurs d'Hollywood. L'accusation n'a qu'un seul but : prouver l'appartenance de ces hommes au Parti communiste américain et l'infiltration communiste dans les studios. Condamnés, emprisonnés, les Dix sont interdits de travail. L'Humanité publie des extraits des auditions, souvent musclées, de ces hommes qui signèrent les plus beaux films d'Hollywood...

 

Après la Cité sans voiles de Jules Dassin en 1948, le nom du scénariste Albert Maltz disparaît des génériques jusqu'en 1970, année de la sortie de Sierra torride de Don Siegle. 

 

Audition d'Albert Maltz

 

M. MALTZ M. le président, j'aimerais avoir le privilège de faire une déclaration, s'il vous plaît.

LE PRÉSIDENT Avez-vous une déclaration préparée ?

M. MALTZ J'ai une déclaration préparée.

LE PRÉSIDENT Pouvons-nous la voir, s'il vous plaît ? (Après une pause.)

LE PRÉSIDENT M. Maltz, la commission vous permet à l'unanimité de lire la déclaration.

M. MALTZ Je vous remercie. Je suis un Américain etje crois qu'il n'y a pas de mot plus fier dans le vocabulaire d'un homme. Je suis romancier et scénariste et j'ai produit un corpus de travail au cours des quinze dernières années. Comme n'importe quel autre écrivain, ce que j'ai écrit vient du tissu total de ma vie ­ ma naissance dans ce pays, nos écoles et nos jeux, notre atmosphère de liberté, notre tradition d'information, de critique, de discussion, de tolérance. Quoi que je sois, l'Amérique m'a fait. Et moi, à mon tour, je n'ai pas de loyauté plus grande que celle que j'ai envers ce pays, pour le bien-être économique et social de son peuple, pour la perpétuation et le développement de son mode de vie démocratique.

Maintenant, à l'âge de 39 ans, j'ai reçu l'ordre de comparaître devant la commission des Activités anti-américaines. (...) Qu'est-ce que cette commission veut détruire de moi ? Mes écrits ? (...) Voilà donc le travail pour lequel cette commission demande que je sois inscrit sur une liste noire dans l'industrie cinématographique ­ et demain aussi, si la voie est ouverte, dans les domaines de la presse et de l'édition.

Par une censure froide, sinon par la législation, je ne dois pas être autorisé à écrire. Cette censure s'arrêtera-t-elle avec moi ? Ou avec d'autres désormais désignés pour cible ? S'il faut approuver les idées de cette commission pour se préserver de l'étiquette anti-américaine, alors qui est finalement à l'abri de cette commission à l'exception des membres du Ku Klux Klan ?

Pourquoi la commission cherche-t-elle maintenant à me détruire et à en détruire d'autres ? À cause de nos idées, incontestablement. En 1801, lorsqu'il était président des États-Unis, Thomas Jefferson écrivait : « L'opinion, et le juste maintien de celle-ci, ne sera jamais un crime selon moi ; elle ne portera jamais préjudice à l'individu. »

Mais il y a quelques années, au cours de l'une des audiences de cette commission, le député J. Parnell Thomas a dit, et je cite le compte rendu officiel : « Je veux juste dire ceci maintenant, qu'il semble que le New Deal travaille main dans la main avec le Parti communiste. Le New Deal est soit pour le Parti communiste, soit dans les mains du Parti communiste. »

Très bien, alors, voilà l'autre raison pour laquelle d'autres et moi-même sommes tenus de comparaître devant cette commission ­ nos idées. Comme beaucoup d'Américains, j'ai soutenu le New Deal. Comme beaucoup d'Américains, j'ai soutenu le projet de loi anti-lynchage, les contrôles du service de l'administration des prix, les logements d'urgence pour les vétérans, la loi sur les pratiques d'emploi équitables. J'ai signé des pétitions pour ces mesures, j'ai adhéré à des organisations qui les ont défendues, qui ont contribué financièrement, qui ont parfois parlé à partir de plates-formes publiques, et je continuerai à le faire. Je prendrai ma philosophie chez Thomas Payne, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, et je ne me laisserai pas intimider ni donner des ordres par des hommes qui voient dans le Ku Klux Klan une institution américaine acceptable.

J'affirme en outre que, sur de nombreuses questions d'intérêt public, mes opinions en tant que citoyen n'ont pas toujours été en accord avec les opinions de la majorité. Elles ne le sont pas davantage aujourd'hui, mes opinions n'ont jamais été, non plus, fixes ni immuables ; bien ou mal, je réclame mon droit de penser librement et de parler librement, d'adhérer au Parti républicain, au Parti communiste, au Parti démocrate ou au parti de la Prohibition ; de publier ce que je veux ; de fixer mon esprit ou de changer d'avis, sans dictée de qui que ce soit ; de formuler toute critique qui, selon moi, convient à telle personnalité publique ou à telle politique ; de rejoindre toutes les organisations que je veux, quoi qu'en pensent certains législateurs. Je conteste surtout à cette commission le droit d'enquêter sur mes convictions politiques ou religieuses, de quelque manière que ce soit, et j'affirme que non seulement la conduite de cette commission, mais son existence même sont une subversion de la Déclaration des droits.

 

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 07:05

 

Faut-il le dire, au lendemain de Noël, l'Humanité et ses lecteurs se sentent plus proches de l'homélie du pape François que des circulaires du ministre de l'Intérieur français et de la loi antimigrants que diligente Emmanuel Macron... « Dans les pas de Joseph et de Marie, se cachent de nombreux pas », a expliqué le souverain pontife, « nous voyons les traces de familles entières qui, aujourd'hui, se voient obligées de partir ». Et il a évoqué « les traces de millions de personnes qui ne choisissent pas de s'en aller mais qui sont obligées de se séparer de leurs proches, sont expulsées de leur terre ». Et de préciser : « Dans beaucoup de cas, ce départ est chargé d'espérance, chargé d'avenir ; dans beaucoup d'autres, ce départ a un seul nom : la survie. Survivre aux Hérode de l'heure qui, pour imposer leur pouvoir et accroître leurs richesses, n'ont aucun problème à verser du sang innocent. »

Ces mots ont de la force, quand, dans les neiges des Alpes, des réfugiés, politiques ou économiques, sont traqués par des policiers, quand ceux qui les secourent ou leur ouvrent leurs portes sont poursuivis devant des tribunaux, quand un régime veut transformer les associations en auxiliaires. De bonnes paroles sur l'aide au développement ne suffisent pas ; des actes urgents doivent bousculer la violence de l'ordre du monde.

Nous aurons encore demain des désaccords avec le pape lorsque nous défendrons le droit des femmes à disposer de leur corps ou celui de chaque être de vivre la sexualité de son choix. Mais qu'on les trouve dans une crèche de Bethléem ou au cœur des solidarités populaires les raisons de se dresser, les points de vue communs peuvent devenir des rencontres. Alors que des Noëls profanes ou chrétiens sont célébrés, celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas peuvent se retrouver dans le devoir que Jaurès fixait à tous : Aller « où la vérité souffrait, où l'humanité criait ».

 

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 07:03

 

Entre le 20 octobre et 20 novembre 1947, la commission des Activités anti-américaines auditionne onze réalisateurs, scénaristes et producteurs d'Hollywood. L'accusation n'a qu'un seul but : prouver l'appartenance de ces hommes au Parti communiste américain et l'infiltration communiste dans les studios. Les Dix d'Hollywood invoquent pour leur défense le 1er amendement de la Constitution. Un comité de soutien emmené par John Huton, Humphrey Bogart, Lauren Bacall et Groucho Marx est créé. Mais l'Amérique a basculé dans la guerre froide. Condamnés, emprisonnés, les Dix sont interdits de travail. L'Humanité publie des extraits des auditions, souvent musclées, de ces hommes qui signèrent les plus beaux films d'Hollywood.

 

Audition de Dalton Trumbo

 

" M. STRIPLING M. Trumbo, je vais vous poser différentes questions, toutes auxquelles on peut répondre par oui ou non. Si vous voulez donner une explication après avoir fait cette réponse, je suis sûr que la commission sera d'accord. Toutefois, afin de mener cette audience de manière ordonnée, il est nécessaire que vous soyez réceptif à la question, sans faire un discours en réponse à chaque question.

M. TRUMBO Je comprends, M. Stripling. Votre travail est de poser des questions et le mien est d'y répondre. Je répondrai oui ou non, s'il me plaît de répondre ainsi. Je répondrai avec mes propres mots. Seul un crétin ou un esclave peut répondre par oui ou non.

LE PRÉSIDENT La présidence est d'accord avec votre argument selon lequel vous n'avez pas besoin de répondre par oui ou non aux questions. Allez-y, M. Stripling.

M. TRUMBO Puis-je... s'il plaît à la présidence, je ne vais pas faire un discours. J'ai seulement des témoignages de personnes responsables concernant la nature de mon travail. J'ai ici vingt documents dont je souhaite qu'ils soient inclus dans le procès-verbal afin que l'on sache quel est mon travail et ce que la commission pourrait chercher à dissimuler au peuple américain dans le futur.

LE PRÉSIDENT Ne faites pas une telle déclaration. Ce n'est pas correct. (...)

M. STRIPLING M. Trumbo, je vais répéter la question : êtes-vous membre de la Guilde des scénaristes ?

M. TRUMBO M. Stripling, le droit des travailleurs américains à des listes de membres secrètes et inviolables a été conquis dans ce pays au prix fort du sang et de la famine. Ces droits sont devenus une tradition américaine. Par la Voix de l'Amérique (station de radio de propagande internationale ­ NDT) nous avons diffusé au monde entier l'affirmation de la liberté de nos travailleurs.

LE PRÉSIDENT Répondez-vous à la question ou faites-vous un autre discours ?

M. TRUMBO Monsieur, je réponds vraiment à la question.

LE PRÉSIDENT Bien, quelle était la question,M. Stripling ?

M. STRIPLING J'ai demandé à M. Trumbo s'il était membre de la Guilde des scénaristes.

M. TRUMBO Vous m'avez posé une question qui vous permettrait de traîner ici tout syndiqué des États-Unis pour qu'il s'identifie comme membre d'un syndicat, de le soumettre à l'avenir à l'intimidation et à la coercition. Ceci, je crois, est une question inconstitutionnelle.

LE PRÉSIDENT Faites-vous un autre discours, ou cela est-il la réponse ?

M. TRUMBO Ceci est ma réponse.

LE PRÉSIDENT Maintenant la question est, M. Trumbo : êtes-vous membre de la Guilde des scénaristes ?

M. TRUMBO M. le président, je ne considérerais pas comme une honte d'être membre d'un syndicat. (...) Mais les syndicats ont droit au secret pour leurs listes de membres.

LE PRÉSIDENT Je reviens à la question : êtes-vous membre de la Guilde des scénaristes ?

M. TRUMBO M. le président, cette question est conçu edans un but particulier. Premièrement... (Le président tape du marteau.)

M. TRUMBO ... Premièrement, il s'agit de m'identifier avec la Guilde des scénaristes ; deuxièmement, il s'agit de chercher à m'identifier avec le Parti communiste et, par là, de détruire cette guilde...

LE PRÉSIDENT (tape du marteau). Refusez-vous de répondre à la question ?

M. TRUMBO Je ne refuserai de répondre à aucune de vos questions, Monsieur.

M. STRIPLING Juste un moment. J'ai quelques autres questions, M. Trumbo, que je voudrais vous poser. Êtes-vous ou n’avez-vous jamais été un membre du Parti communiste ?

M. TRUMBO Je comprends qu'on a donné aux journalistes une prétendue carte du Parti communiste m'appartenant... Est-ce vrai ?

M. STRIPLING Ceci n'est pas vrai.

LE PRÉSIDENT Êtes-vous ou n'avez-vous jamais été membre du Parti communiste ?

M. TRUMBO Je crois que j'ai le droit d'être confronté à n'importe quelle preuve en appui de la question. J'aimerais voir ce que vous avez.

LE PRÉSIDENT Oh, bien, vous le pouvez ! Vous le pourrez, très bientôt. (Rires et applaudissements.) (Le président tape du marteau.)

M. TRUMBO Ceci est le commencement...(Le président tape du marteau.)

M. TRUMBO... D'un camp de concentration américain.

LE PRÉSIDENT Ceci est une tactique typiquement communiste. Ceci est une tactique typiquement communiste (tapant du marteau). (Applaudissements.) "

TRADUCTION MICHEL MULLER

 

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