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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 06:31

 

Avec 65 500 exploitations disparues depuis dix ans, c’est l’équivalent d’une usine de 6 500 salariés qui ferme chaque année. Reportage auprès de producteurs laitiers, les plus touchés par la crise.

Dans la stabulation où subsiste encore un peu de paille, on n’entend plus le bruit métallique des cornadis qui claquent quand les chèvres y passent la tête pour attraper le fourrage que Thierry (1) leur donnait chaque jour. Depuis 2016, l’agriculteur a été contraint de vendre ses animaux, faute de pouvoir dégager un revenu suffisant de la vente du lait. « Pourtant, le lait de chèvre est payé plus cher que le lait de vache. La coopérative m’en donnait 50 centimes d’euro le litre au lieu de 30. » Ça n’a pas suffi. Les coûts de production, qui montent en flèche, ont dépassé le produit de la vente. Après s’être installé en 1996 à la suite de ses parents, c’est à contrecœur que Thierry a dû vendre ses bêtes. « J’aimais mon métier », lâche-t-il le cœur plus serré qu’il ne veut le laisser paraître. Sans forcément s’en rendre compte, noyé dans le travail quotidien rythmé par la traite deux fois par jour, les choses vont vite. Un tracteur qui tombe en panne au mauvais moment oblige à prendre une entreprise de travaux agricoles pour travailler les champs. Puis il faut bien effectuer les réparations. À 70 euros de l’heure pour faire intervenir un mécanicien d’une concession de matériel agricole, les exploitants accusent souvent le coup. Petit à petit, les factures s’accumulent sans que le prix payé après le passage du camion de la laiterie suffise. Pour beaucoup, c’est alors la spirale de l’endettement. « Les types au plus mal, comme moi, cumulent des crédits qui servent uniquement à rembourser leurs dettes », témoigne Christophe Le Monnier, dans son livre Le jour où on a vendu nos vaches (2), coécrit avec son épouse Ludivine Le Monnier. « Aujourd’hui, c’est un céréalier qui a repris les 76 hectares que j’exploitais ! » lance Thierry, qui va de ferme en chantier du bâtiment pour gagner sa vie. Son fils, qui suit des études d’agriculture, n’envisage pas de se lancer dans l’élevage.

Quelques kilomètres plus loin, dans le département voisin d’Indre-et-Loire, Jean-Paul Potier, en Gaec (groupement agricole d’exploitation en commun) avec son cousin, rentre de la stabulation. Une panne électronique a enrayé le bon fonctionnement de leur robot de traite et les vaches piétinent devant le portillon. « Le robot est fini de payer, mais il faudrait investir pour le renouveler », témoigne-t-il. Ce n’est pas ce qui arrivera.

si le lait est payé 325 euros les 1 000 litres, le compte n’y est pas

Dans quelques mois, les deux associés se préparent à arrêter leur élevage de vaches. C’est en 2005 qu’ils avaient décidé d’installer un robot de traite. Une machine mise en place au cœur de la stabulation où déambulent et s’alimentent les vaches et qui évite d’avoir à traire les ruminants matin et soir. « À cette époque, le lait était plus rentable et on avait davantage de visibilité sur l’avenir », se souvient l’agriculteur. Aujourd’hui, si le lait est payé 325 euros les 1 000 litres, le compte n’y est pas. Et ce n’est pas l’annonce du relèvement de 10 % du seuil de revente à perte qui est de nature à rassurer l’exploitant : « Qui peut croire qu’augmenter les prix du Ricard et du Nutella va permettre aux paysans d’être mieux rémunérés de leur travail ? Ce sont toujours les grandes surfaces et l’industrie qui font leurs prix. » Jean-Paul égrène les coûts de production qui ont tous augmenté. Le fioul pour faire tourner les tracteurs, les engrais, les produits phytosanitaires, « il faut y ajouter les primes de la PAC qui ont diminué de 25 % et le relèvement de certaines taxes », ajoute-t-il. Et il ne faut pas compter sur les veaux mâles vendus à l’engraissement pour venir combler la trésorerie. « Une bête de 15 jours est à peine vendue 80 euros. Quand on paye une insémination 50 euros, il y a un problème… » relève l’agriculteur, qui se souvient que les petits mâles noir et blanc étaient payés 120 euros, il n’y a encore pas si longtemps. Jean-Paul Potier a pourtant étudié les scénarios possibles : « Si on renouvelle le robot, il faut réinvestir par ailleurs. Comme notre secteur est désormais en zone vulnérable, on devrait aménager une nouvelle fosse à lisier, ainsi qu’une fumière couverte. Mais les prix payés ne nous permettent pas de nous lancer dans de tels investissements. » Et d’ajouter : « Pour les financer, il faudrait doubler la production de lait. Je suis déjà à 500 000 litres avec 50 vaches (basé sur les quotas disparus en 2015 – ndlr). Mais pour doubler la production, il faudrait deux robots, deux hangars, etc. À quelques années de la retraite, ce n’est pas sérieux de se lancer là-dedans. »

Pourtant, Jean-Paul fait partie de ceux qui se sont battus pour que le travail des éleveurs laitiers soit mieux rémunéré. En 2010, avec l’Association des producteurs de lait indépendants (Apli), il s’organise avec d’autres éleveurs de son territoire pour dénoncer l’immobilisme du syndicat majoritaire (FNSEA), dont il a claqué la porte à l’âge de 25 ans, face à la crise qui touche déjà la production laitière. « On s’est battus pour réguler le marché et pour établir un office européen du lait », se souvient Jean-Paul, qui s’est donné sans compter dans cette bataille, arpentant les routes et écumant les réunions. Aujourd’hui, l’éleveur ne regrette pas son combat, même s’il n’a pas abouti, mais n’a sa carte dans aucun syndicat agricole. À la veille de voir partir ses vaches, il compte les fermes qui en élèvent encore dans son entourage. « À Saint-Flovier, il ne restera que deux éleveurs laitiers une fois que j’aurai arrêté, alors qu’il y en avait au moins sept, il y a quinze ans. » Avant que les meuglements ne s’éloignent dans les dernières bétaillères qui emporteront son troupeau, Jean-Paul ne cache pas son ressentiment à l’égard de ce système qu’il n’a pas choisi et qui l’a contraint à prendre cette décision. Pourtant, il est persuadé que les agriculteurs peuvent être autre chose que de simples fournisseurs de matières premières. « Du minerai », même. C’est ainsi que la filière laitière perçoit le lait que les éleveurs produisent, explique Nicolas Girod, secrétaire national de la Confédération paysanne et lui-même producteur de comté dans le Jura. Il fait remarquer que, si de nombreux éleveurs disparaissent, la production totale ne diminue pas. « Elle se concentre entre les mains d’un nombre d’actifs de plus en plus petit, qui ont des exploitations de plus en plus grandes. »

« Il s’agit d’un hold-up sur la valeur ajoutée »

Sans connaître son confrère d’Indre-et-Loire, il fait ce même constat, en employant presque les mêmes mots : « Entre l’amont et l’aval, les agriculteurs font vivre beaucoup de monde autour d’eux, alors qu’eux et leur famille ont souvent du mal à se dégager un revenu. Il s’agit d’un hold-up sur la valeur ajoutée qu’ils créent. » Comme Jean-Paul Potier, qui décrit des coopératives laitières dans lesquelles les éleveurs ont perdu la main, Nicolas Girod dénonce des structures géantes qui font pression sur les prix à la production « au lieu de faire du marketing ou de chercher des débouchés ». Pour s’en sortir, il prône le modèle des fruitières de comté où il est coopérateur. Des structures à taille humaine, où le produit est valorisé sous appellation d’origine protégée (AOP) et où les volumes sont régulés : « Pour y parvenir, il faudra que la PAC soit orientée différemment. Plutôt que de faire des cahiers des charges au minimum, sous le prétexte de n’exclure personne, il faut que la PAC permette de changer les pratiques pour avoir un cahier des charges exigeant. Les consommateurs s’y retrouveraient car ils auraient des produits de qualité, et les paysans seraient fiers de fournir un produit de qualité qui soit bien rémunéré. » Mais, pour y parvenir, prévient l’agriculteur, « il faudra que les politiques arrêtent de se faire guider par les pouvoirs économiques ». Dans les fermes, si les coups sont parfois durs, on se dit toujours que « demain, il fera jour ».

(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé. (2) Le jour où on a vendu nos vaches. Ludivine et Christophe Le Monnier. Éditions Flammarion, 300 pages, 19 euros.

 

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 06:27

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 06:21

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 06:19

 

Mathilde Basset était infirmière en Ehpad, Anne-Sophie Pelletier est auxiliaire de vie. Toutes deux, « dégoûtées, attristées », racontent et alertent sur le sort que la société réserve aux aînés et à ceux qui prennent soin d’eux.

Elle parle de Juan les yeux embués de chagrin, encore aujourd’hui. Lorsque Anne-Sophie Pelletier fait sa connaissance, elle a quitté son poste confortable de direction d’établissements hôteliers et recommencé sa vie professionnelle pour devenir aide à domicile chez les personnes âgées. Elle devait intervenir chez Juan une heure, chaque matin. Aider au lever, préparation du petit déjeuner et ménage. La fiche de poste n’en disait pas plus. Le vieil homme vivait dans un taudis. Très vite, il lui demanda de partager avec lui son café et ses tartines et lui raconta sa vie, moitié en espagnol, moitié en français. Il avait fui la dictature de Franco. Il avait été mécanicien et travaillé dur toute sa vie. Une fois partie, elle l’imaginait seul toute la journée, dans son gros fauteuil, devant la télévision. Son état se dégradait de jour en jour. Il était grand temps de réclamer un certificat d’aggravation d’état de santé afin de financer un lit médicalisé. « J’ai dû attendre trois semaines. Juan est mort quelques jours avant. Il était mon urgence, un être humain en souffrance. Aux yeux de l’administration, un simple numéro de dossier. » Elle a de la colère dans la voix. La faute à l’État, dit-elle. Qui ne sait pas, ne veut pas mettre les moyens humains nécessaires. Et qui, au final, a abandonné Juan. Anne-Sophie Pelletier raconte cette histoire, et bien d’autres, dans un livre empli d’engagements, de colère et surtout d’humanité, « Ehpad, une honte française », sorti le 28 janvier aux éditions Plon.

La décision s’impose comme une évidence un soir, durant le dîner, après la mort de sa grand-mère tant chérie : à 43 ans, Anne-Sophie Pelletier décide de changer radicalement de métier pour se consacrer aux aînés, à domicile puis en Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). « Je me suis lancée dans le grand bain, sans aucune formation, sans jamais avoir vu une personne âgée nue. » Son tout premier contrat la mènera chez Georgette, 94 ans. Elle reste à son chevet en attendant l’infirmière pour la toilette. « Elle n’enleva même pas son manteau, dit à peine bonjour, remplit la bassine et débuta la toilette. Elle déshabilla Georgette, à vrai dire sans grande délicatesse. Elle commença par lui laver le torse ; Georgette était seins nus. J’étais gênée. Son regard dans le mien, je n’osais imaginer ce qu’elle vivait. Sa pudeur était sacrifiée sur l’autel de l’efficacité, du temps à ne pas perdre », écrit Anne-Sophie Pelletier. Rentrée chez elle, elle pleure, longtemps. Elle avait compris ce matin-là que « la société refusait de prendre ses anciens en compte, elle préférait les cacher ».

Non-assistance à personne en danger

Aide à domicile puis auxiliaire de vie pour une association en Camargue, et à l’Ehpad des Opalines à Foucherans (Jura), elle prend très vite conscience de ce manque d’humanité dans la prise en charge des aînés. « Non seulement l’État ne remplit pas son devoir, mais il y a aussi non-assistance à personne en danger. Il laisse le champ libre aux associations d’aide à domicile, qui se frottent les mains devant ce juteux marché qui leur tend les bras. » Elle raconte comment Fantine a dû quitter sa chambre du jour au lendemain : la direction de l’Ehpad privé à but lucratif lui avait fait croire à un concours de tricot, sinon, elle ne serait jamais partie. Les soignants n’avaient pas été informés de cette décision. Tout avait été organisé en petit comité. « Si vous n’avez plus les moyens de payer, on vous vire, on vous place là où c’est moins cher. Ici, pas de trêve hivernale pour les expulsions ! » Anne-Sophie Pelletier tempête. « Après cette mascarade, je n’oublierai jamais que je travaille pour des actionnaires, pas pour des philanthropes. » Dans les maisons de retraite, elle est confrontée à une course permanente contre la montre. Les soignants enchaînent les chambres sans respecter le rythme des personnes. Au suivant ! Les douches ? Pas toujours le temps. Elle dénonce les « 3F » : « Figure, fesses, fauteuil. » Trois lettres qui symbolisent ce que les soignants sont contraints de faire. « Sans le vouloir, nous sommes acteurs de la régression des aînés. »

La jeune infirmière en Ehpad, Mathilde Basset, témoigne dans son livre « J’ai rendu mon uniforme », sorti le 23 janvier aux Éditions du Rocher, des mêmes cadences, insoutenables, dangereuses souvent. « Lorsqu’on est seule pour quatre-vingt-dix-neuf résidents, on a à peine cinq minutes à consacrer par personne. On en devient délétère. Quand on doit surveiller une femme qui est en train de faire un œdème aigu du poumon et qu’en même temps on distribue les médicaments sans regarder la prescription car il faut gagner du temps, on peut faire des bêtises… » Dans son ouvrage, elle raconte les difficultés d’une profession à bout de forces, des équipes en sous-effectif chronique dont la formation ne correspond pas à la réalité de leur quotidien, entre distribution de pilules et soins à la chaîne, avec le sentiment, tenace, de bâcler le travail et de totalement négliger la relation humaine.

La 400e fortune de france

Fraîchement sortie de sa formation, Mathilde Basset se voit peu à peu devenir « stressée, stressante et maltraitante ». Elle fulmine. « Expliquer qu’il faut soigner toujours plus de personnes avec de moins en moins de moyens, cela se nomme des injonctions contradictoires. C’est juste pas possible ! » Elle porte le douloureux souvenir de ces résidents, réveillés dès 7 heures le matin parce qu’il y en a dix-sept autres à voir derrière. « On adapte le résident à l’organisation des soins alors qu’il faudrait faire le contraire ! De quel droit décide-t-on de bafouer les habitudes et la dignité des personnes sous prétexte qu’elles se retrouvent en collectivité ? » Elle se voit encore s’enfermer dans les toilettes d’un couloir et pleurer à chaudes larmes « pour essayer de supporter un peu la pression », avant de reprendre le service les yeux rougis.

Mathilde Basset et Anne-Sophie Pelletier passeront par les mêmes chemins : l’épuisement, le sentiment d’impuissance, les larmes – beaucoup de larmes –, la colère et l’engagement. Le 27 décembre 2017, Mathilde Basset rentre chez elle plus démoralisée que jamais. La boule au ventre, elle décide de quitter son service et elle lance sur Facebook un cri de colère, une bouteille à la mer. Elle dénonce le manque de moyens, décrit l’épuisement des soignants, la souffrance des personnes âgées dans ce qui est devenu une véritable usine. « Je me suis aperçue que je n’étais pas seule. Très vite, 20 000 personnes avaient partagé ma lettre. » Elle écrit alors à la ministre de la Santé, comme un exutoire, sans espoir d’un quelconque retour. « J’ai peur, Madame la ministre. Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser, promet des heures bien sombres au “système de santé”. Venez voir, rien qu’une fois. Moi, je rends mon uniforme, dégoûtée, attristée. » Une lettre qui restera sans réponse. Mais qui aura un écho retentissant.

Anne-Sophie Pelletier choisira, elle, de mener le combat par la grève. « Les burn-out se multipliaient dans l’équipe, les pleurs, les boules au ventre en arrivant au travail – notre quotidien. Il était temps de faire entendre nos voix, nous ne pouvions décemment plus être ces soignants qui souffraient », écrit-elle. Une réunion de crise est mise en place. Viennent sur la table les salaires des aides-soignantes diplômées, en moyenne à 1 250 euros pour onze heures de travail par jour. Le manque d’effectifs criant… « Nous n’avons pas les moyens de prendre des intérimaires ! » assène la direction de l’Ehpad des Opalines. « Pas les moyens ? Nos actionnaires sont la quatre centième fortune de France et vous n’avez pas les moyens ? » rétorque le personnel. « La précarité féminine est très présente dans ces métiers, rappelle Anne-Sophie Pelletier. Il y a cette conscience collective qui dit que, comme les femmes savent s’occuper des enfants – c’est dans leurs gènes –, elles peuvent donc très bien aussi s’occuper des personnes âgées. Eh bien non ! Si nous ne sommes pas formées, on s’accidente, on se tue. Le métier de soignant compte plus d’accidents du travail que ceux du bâtiment. »

Seniors : une richesse, pas un coût

Aux Opalines, le mot est lâché. La grève est décidée. Cent dix-sept jours où l’auxiliaire de vie va « manger, dormir, vivre grève ». Elle adhère à la CGT, devient la porte-parole emblématique du conflit social. La presse s’empare de l’affaire. « L’Humanité » d’abord, puis « le Monde », puis toute la presse nationale. « Je crois que le thème que l’on défendait – la prise en charge de nos aînés – a touché tout le monde. » Le deuxième livre d’Anne-Sophie Pelletier portera uniquement sur cette lutte. « Ce sera un message d’espoir, pour dire que, oui, l’exemple des Opalines prouve qu’il est possible de l’emporter, même dans un village. Ce combat, nous l’avons commencé à 12 et, au final, nous étions des milliers. » Grâce à la solidarité citoyenne et au soutien des syndicats, aucun des grévistes n’aura perdu un centime de salaire. Depuis, les conditions de travail et de vie dans les Ehpad sont connues de tous.

Pourtant, la victoire a un goût amer. Car, finalement, « rien n’a changé », écrit-elle. « Sur le terrain, les soignants sont en souffrance, les familles cadenassées dans leur parole, et l’État dans une logique illogique avec recours à des groupes privés, dont beaucoup n’ont comme mot d’ordre que la rentabilité. » Mathilde Basset l’affirme : la priorité absolue passe par l’augmentation des effectifs. Aujourd’hui infirmière en psychiatrie, elle a rendu son uniforme en Ehpad par souci d’honnêteté professionnelle. « Je ne voulais pas cautionner ce fonctionnement, qu’un tel travail soit admis. » Anne-Sophie Pelletier, elle, a choisi d’entrer en politique : elle est candidate aux élections européennes sur la liste de la France insoumise. Elle compte porter haut et fort l’idée que la vieillesse doit être considérée comme une richesse, une transmission des valeurs et non comme un handicap. « Aujourd’hui, l’Union européenne prône dans ses traités l’ouverture à la concurrence de nos services publics, on le voit avec La Poste, la SNCF… Des sujets de société régaliens ne doivent pas entrer dans le champ de la privatisation. La vieillesse en fait partie. » En modifiant les lois, en s’engageant en politique, sa résistance commence.

 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 06:17

 

Alors que 2018 a été la quatrième année la plus chaude depuis l’époque préindustrielle juste après 2016, année record, suivie de 2015 et 2011, le feu ravage la Nouvelle Zélande en ce moment tandis qu’en Australie des pluies torrentielles succèdent à une longue période de sécheresse et entraînent la mort de centaines de milliers de bovins et de moutons, après que le manque d’eau ait tué des millions de poissons. Mais, trois ans après la conférence de Paris sur le climat, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter dans le monde comme en France.

Tôt ce matin, une dépêche d’agence nous indiquait, qu’en Nouvelle Zélande, un départ de feu venait de brûler plus de 2.300 hectares de forêt en quelques heures et qu’il allait probablement durer encore pendant des semaines en raison de la sécheresse extrême de la végétation dans le nord de l’île du sud. « La chaleur est très forte et il reste encore beaucoup de zones qui n’ont pas brûlé. Ces feux mobiliseront des pompiers jusqu’au mois de mars. Les habitants qui rentrent chez eux doivent comprendre qu’ils doivent être prêts à évacuer à nouveau si les conditions changent », déclarait un responsable régional de la Protection civile.

Voilà juste dix jours nous faisions état des nouvelles en provenance d’Australie. Elles nous informaient sur un taux de mortalité effrayant des poissons de rivière en raison d’une sécheresse prolongée qui a fait baisser le niveau des cours d‘eaux tandis que la prolifération des algues faisait parallèlement baisser la teneur de l’eau en oxygène. Les informations fournies par le ministère australien de l’Agriculture, suite à la mort de plus d’un million de poissons d’eau douce, se résumaient dans cette phrase : « Nous nous attendons à de nouveaux décès de poissons dans le fleuve Darling car nous avons relevé la présence d’un grand nombre de poissons en détresse».

On évoquait alors la situation du « bassin Murray-Darling, région agricole clé, s’étend sur plusieurs Etats et recouvre des milliers de kilomètres. « Les températures doivent augmenter durant les prochains jours et aucune pluie n’est à l’horizon si bien qu’il y a un risque de nouveaux décès de poissons dans les jours et les semaines à venir » indiquait la dépêche, citant des responsables politiques désemparés devant le désastre en cours. 

 

Avec la pluie se sont les vaches et les brebis qui meurent 

 

La pluie est arrivée quelques jours plus tard. On ne sait si elle a facilité la survie des poissons dans les eaux boueuses débordant subitement sur les champs et les prairies. Mais elle a provoqué la noyade de milliers de bovins et d’ovins, privant aussi de nourriture des centaines de milliers d’autres sur des terres inondées. « Nous nous attendons à des centaines de milliers de bêtes mortes déclarait » le Premier ministre australien Scott Morisson le 8 février devant des journalistes australiens. 

Les précipitations les plus importantes ont touché l’Etat du Queensland, soumis à un déluge la semaine dernière. Certaines zones ont reçu l’équivalent d’une année de pluie en quelques heures. A Townsville, des vues garées dans les rues avaient de l’eau jusqu'au toit tandis que des crocodiles avaient investi certains quartiers de la ville.

Ces phénomènes climatiques extrêmes aux Antipodes intervenaient tandis que l’Organisation météorologique mondiale (OMM) confirmait le 6 février que l’année 2018 a été la quatrième année la plus chaude derrière 2016, puis 2015 et 2017 ex aequo, depuis les premiers relevés effectués de températures effectués en 1850. C’est dans les zones habituellement les plus froides que les hausses de températures sont les plus rapides. Alors que la température moyenne de l’année 2016 a été supérieure de 1,2°C à celle de la période préindustrielle, le Groenland enregistre un réchauffement de 3°C en un siècle. Cette information nous montre que le pire est à venir avec la fonte accélérée des glaces et la montée du niveau des océans. 

 

En France, l’année 2018 a la plus chaude en moyenne annuelle la plus élevée depuis que l’on effectue des relevés de température. Cela donne + 1,4°C au dessus de la moyenne de référence devant l’année 2014 avec + 1,2°C et 2011 avec +1,1°C. Ainsi, en dépit de son été caniculaire, l’année 2003 n’a pas été la plus chaude en France depuis ce début de XXIème siècle.

 

Trois ans après la Cop 21, les émissions de CO2 augmentent encore 

 

Qu’en sera-t-il du climat dans le monde d’ici 2050 année pour laquelle la COP 21 de Paris s’est donnée pour objectif de capter autant que carbone qu’il e ns sera émis au niveau planétaire ? L’Australie brûle beaucoup de charbon pour produire de l’électricité et veut continuer d’en exporter. Les Etats Unis visent le même objectif avec une exploitation optimale du pétrole et du gaz de schiste. En France, l’irruption du mouvement des « gilets jaunes » sur les ronds-points a montré que la politique de métropolisation des activités dans les grandes villes et dans leur proche périphérie avait pour conséquence le renchérissement permanent de l’habitat en accession à la propriété comme en location dans ces grandes villes dont décideurs nationaux comme les élus locaux veulent faire des pôles de compétitivité. Comme cette politique éloigne toujours le lieu de résidence des salariés de leur lieu de travail, l’usage de la voiture individuelle sur de longues distances est devenu le quotidien incontournable d’un nombre croissant de personnes avec un coût de plus en plus élevé. Ainsi, selon un sondage BVA-Orange-RTL publié ce lundi matin, 40% des personnes interrogées disent ne pas avoir la moindre alternative à l’utilisation de la voiture pour leurs déplacements quotidiens.

Dans un discours que lui avait préparé la Fondation Nicolas Hulot, Jacques Chirac, à l’époque président de la République, déclarait le 2 septembre2002 au Sommet de la Terre à Johannesburg devant Nelson Mandela : «Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée ne parvient pas à se reconstituer et nous refusons de l’admettre… ». La nature est plus mutilée que jamais et les décideurs des grands pays capitalistes continuent de regarder ailleurs. Comme l’ont fait Nicolas Sarkozy, François Hollande et maintenant Emmanuel Macron après Jacques Chirac !

 

 

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16 février 2019 6 16 /02 /février /2019 06:14

 

Rappel de quelques éléments souvent oubliés sur l’exode vers la frontière française de plus de 450.000 Républicains espagnols, vaincus par le fascisme, mais pas détruits.

Au milieu des célébrations, commémorations (nombreuses) d’une défaite : la « Retirada », il convient de souligner que cette victoire du fascisme en Espagne fut délibérément organisée par une sorte de « front antirépublicain » très large. Pour ce front, non désigné comme tel, l’ennemi reste les communistes, l’URSS, les révolutionnaires et la « révolution sociale »... que l’URSS ne souhait pas en Espagne.

 

La fin des années 1930, très convulsive, produit en Europe une sorte de climat de psychose, notamment anti-étrangers. Georges Bonnet, ministre français des Affaires Etrangères du gouvernement du « radical » Daladier, collabore à Paris ouvertement avec le représentant de Franco, Quiñones de León, avant même la fin du conflit... Le gouvernement français se précipite d’ailleurs pour reconnaître le « gouvernement putschiste de Burgos » et son chef, Franco, le 27 février 1939 (Accords Bérard-Jordana), avec l’Angleterre, et bloquera en France notamment le dernier envoi d’armes soviétiques aux Républicains espagnols. Daladier « offrira » à Franco l’or de la République, déposé à Mont-de-Marsan, qu’il avait précédemment refusé aux gouvernements républicains pourtant légitimes.

 

Et si toute cette Guerre, suivie de la Deuxième mondiale, ne fut « qu’une immense erreur d’intentions et de réalités » ? s’interrogeait le journaliste espagnol Eduardo Haro Tecglen. Une lettre de Roosevelt du 8 novembre 1942 s’adresse à Franco en ces termes : « L’Espagne n’a rien à craindre des Etats-Unis, mon Général, je suis votre ami sincère ».

 

Winston Churchill, quant à lui, avait pris les devants, en déclarant le 14 août 1938 au journal « La Nation » de Buenos Aires  : « Franco a entièrement raison, parce qu’il aime sa patrie. Franco défend en outre l’Europe du péril communiste. (...) Mais je préfère le triomphe des autres, parce que Franco peut être un bouleversement, ou une menace pour les intérêts britanniques, alors que les autres non ». Et Franco admirait beaucoup Churchill... Sans compter qu’une haine viscérale de l’URSS rapprochait la plupart des protagonistes.

 

Le 6 janvier 1938, Juan Negrín, chef socialiste du dernier gouvernement républicain, adressa un télégramme à Roosevelt, dans lequel il écrivait : « L’histoire sera inexorable envers tous les hommes d’Etat qui ont fermé les yeux face aux évidences ». La guerre d’Espagne, c’est l’histoire de classes, d’une « trahison ». La République s’était attaquée, timidement, aux inégalités structurelles de l’Espagne, aux déséquilibres, aux injustices d’un système de classe aux relents féodaux.

 

La fin de la Guerre Espagne sous forme de coup d’Etat (le 5 mars 1939) contre le dernier gouvernement républicain, présidé par Juan Negrín, considéré aujourd’hui par de nombreux historiens comme un homme d’Etat particulièrement avisé, et la plus fantasmée que réelle « hégémonie communiste » précipitèrent la défaite totale, le chaos, et rendirent impossible l’évacuation de milliers de Républicains qui continuaient le combat dans la « poche » de la zone centre (Valence, Alicante, etc.). Negrín, après avoir passé la frontière française fin janvier, comme tous, était retourné en Espagne, dans la zone centrale, pour tenter d’éviter le pire, et sauver le plus grand nombre de vies. Des milliers d’hommes et de femmes y refusaient encore d’admettre la défaite. Cela s’avéra impossible ; les bateaux français et anglais, les « bateaux de la liberté », restèrent, en France comme en Angleterre, à quai, ou bien encore au loin, au large.

 

Les promoteurs de ce coup d’Etat de la « junte » du Colonel Sigismundo Casado pensaient obtenir de Franco une « paix des braves », notamment en donnant comme gage l’emprisonnement à Madrid des dizaines de communistes. Franco exigea de Casado, et des autres, une « reddition inconditionnelle ».

 

Le 10 janvier 1939, le ministre de Negrín, Alvarez del Vayo, à la tribune de la Société des Nations, déclarait, s’adressant aux Anglais, aux Français, aux Américains : « Le jour viendra où vous vous souviendrez de nos avertissements, et vous comprendrez... »

 

Il faut rappeler que la « Retirada », le 28 janvier 1939, ne fut pas la fin de la guerre. Franco proclama pompeusement sa « victoire » le premier avril 1939. Ce dernier reçut un télégramme du Pape Pie XII : « Nous adressons nos sincères remerciements à Votre Excellence pour la victoire de l’Espagne catholique ».

 

La répression franquiste qui marqua la Guerre d’Espagne fut organisée, méthodiquement planifiée, avec l’appui des autorités civiles et militaires, de la Guardia civil et avec la bénédiction active de l’Eglise. Franco voulait l’anéantissement de toute opposition, l’écrasement définitif du prolétariat espagnol des campagnes et des villes. Il fallait donc « nettoyer, purifier le pays », des expressions que l’on retrouve aujourd’hui dans la bouche de Bolsonaro.

 

Les Républicains espagnols réfugiés en France seront placés par le « pays des Droits de l’Homme » au cœur des processus d’exclusion et de répression de la Troisième République, et au cœur du Statut « d’indésirables » (à partir du printemps 1938, de nombreuses lois, décrets, sont imprégnés de l’esprit sécuritaire, raciste et xénophobe, anti-classe ouvrière). Un esprit de « Croisade », de « guerre froide » (qui pourtant ne commencera officiellement qu’en 1948) soufflait également sur une partie de la France ; les classes dominantes voulaient une revanche, en France comme en Espagne, sur les Fronts populaires.

 

Pour les antifascistes espagnols exilés en France, dont 10% environ d’entre eux résistèrent, il s’agissait pour eux d’un même combat antifasciste, et leurs guerrilleros furent parmi les premiers à prendre les armes, à verser leur sang, contre le fascisme, essentiellement par internationalisme.

 

Nous rappelons tous ces faits, parce que la Guerre d’Espagne est souvent l’objet d’une insupportable réécriture. Les commémorations ne sauraient se limiter à de l’émotionnel ; il convient de leur donner le contenu politique qu’elles méritent, et exigent.

 

 

 

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 07:52

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 07:44
COMMENT LES DIRECTIVES DE LIBERALISATION ASSASSINENT NOS SERVICES PUBLICS (Groupe GUE/NGL au parlement européen, groupe dont le PCF est membre)
COMMENT LES DIRECTIVES DE LIBERALISATION ASSASSINENT NOS SERVICES PUBLICS (Groupe GUE/NGL au parlement européen, groupe dont le PCF est membre)
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COMMENT LES DIRECTIVES DE LIBERALISATION ASSASSINENT NOS SERVICES PUBLICS (Groupe GUE/NGL au parlement européen, groupe dont le PCF est membre)
COMMENT LES DIRECTIVES DE LIBERALISATION ASSASSINENT NOS SERVICES PUBLICS (Groupe GUE/NGL au parlement européen, groupe dont le PCF est membre)
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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 06:54

Sous l'impulsion des député.e.s Européens Marie Pierre Vieu, Marie Christine Vergiat une enquête a été menée sur les services publics en Europe. 

 

L'étude fait la démonstration concrète que l’Union européenne n’est pas une main invisible insaisissable mais qu'elle est le fruit d’un processus politique, tant parlementaire que gouvernemental, avec, à la manœuvre, les chefs d’Etat des 27 pays-membres. Notre impératif, à gauche, c'est qu'elle devienne un terrain citoyen et de revendications. La mise en place du processus de libéralisation auquel on est confronté actuellement est donc du ressort de la responsabilité politique des gouvernements !

Et l’étude le démontre parfaitement même si, dans chaque pays, l’application des directives européennes peut se faire de manière différente. Ainsi le quatrième paquet ferroviaire – c’est-à-dire la quatrième étape des directives européennes sur le rail - est l’une des raisons principales du démantèlement de l’entité SNCF. Mais il faut aussi savoir nuancer cette responsabilité car ces directives ne signifiaient pas automatiquement, comme l’a fait la France au printemps dernier, la casse du statut des cheminots. La responsabilité de l’Europe est pour une grande part, celle des nations qui constituent l’Europe.

 

Ensuite, ce qui ressort aussi de l’étude, c'est que la libéralisation des services publics aboutit à l’inverse de l’efficacité affichée. Elle creuse les inégalités territoriales et aggrave les injustices sociales. Dans le même temps, elle ne favorise pas du tout la transition écologique – voire crée encore plus de pollution. A ce titre, le domaine des transports est emblématique : moins de fret, c’est ainsi plus de camions sur les routes et donc nécessairement une accélération de l’émission des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique. A cela, il faut ajouter que, contrairement à ce que la doxa médiatique voudrait nous faire croire, la libéralisation ne fait pas baisser les tarifs. En réalité, c’est même le contraire dans la mesure où les entreprises privées finissent souvent pas se mettre d’accord et faussent de facto la concurrence.

 

De plus, l’étude aboutit à la conclusion que la réponse n’est pas dans le tout monopole, ni dans la domination d’oligopoles, détenus par une petit nombre de grandes entreprises au bénéfice des actionnaires comme c’est le cas aujourd’hui dans le gaz et l’électricité. Les services publics doivent se construire à partir du terrain, dans une démarche globale qui intègre les dimensions sociale, écologique, démocratique. Il est une évidence pour moi qu’il y a des secteurs nationaux à préserver voire à renationaliser. Mais la question est tout autant celle des pouvoirs aux salariés et aux acteurs sociaux, aux élus locaux et citoyens pour s’assurer que ce sont bien des politiques publiques qui sont menées. Les services publics ne sont pas des réalités statiques, figées. Ils doivent accompagner des mouvements de vie mais toujours avec pour fonction de redistribuer les richesses et d’assurer l’égalité. Ainsi, sur la base de mon expérience de terrain et de la réforme de la Politique Agricole Commune, je me dis que l’on pourrait aujourd’hui poser la question d’un service public de l’alimentation.

 

Enfin, cet audit donne des arguments, des outils et surtout des débouchés pour résister et faire grandir des alternatives en territoire au recul des services publics. Que chacun-e s’en empare comme il l’entend !

 

Et pour retrouver l'étude, c'est par ici : http://mariepierrevieu.fr/audit-comment-ils-assassinent-nos-services-publics/

 

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 06:51

 

Les autorités françaises restent totalement mobilisées au côté du régime saoudien dans sa guerre au Yémen, malgré des efforts permanents pour dissimuler les conditions concrètes d’un soutien qui se manifeste au-delà des seules ventes d’armes. Revue de détail de ce jeu trouble.

Pas de keffieh, pas de tunique traditionnelle mais des costumes bien coupés ; le groupe se fond sans difficulté dans la masse des personnels qui passent quotidiennement les contrôles d’entrée de l’École militaire. Un détail pourrait toutefois distinguer les sept officiers qui composent l’équipe des autres arrivants matinaux : avant de rejoindre leur salle de cours, ceux-ci ont quitté l’hôtel de luxe qui leur sert de pension pendant leur séjour en France.

Ils appartiennent à la Royal Saudi Air Force (RSAF), composante aérienne des forces armées du royaume saoudien qui ne lésine pas sur la dépense. En octobre et novembre 2018, ces stagiaires ont suivi une formation poussée d’analyste-image. Le cursus est adossé à des modules standard élaborés avec la Direction du renseignement militaire : analyses techniques (localisation), télédétection optique (imagerie infrarouge, mais aussi reconnaissance et interprétation de la situation de sites), exercices de synthèse et mises en condition opérationnelle.

Ce programme qui a fait l’objet d’une autorisation administrative en bonne et due forme est évidemment confidentiel puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de développer les capacités de ciblage d’experts de la RSAF, engagée depuis 2015 au Yémen dans une sanglante guerre aérienne contre les territoires contrôlés par les rebelles houthis.

Mais de bons esprits expliqueront que ce perfectionnement peut aussi permettre de limiter les « bavures » à répétition, comme le 9 août dernier où la frappe d’un bus tua au moins vingt-neuf écoliers dans la province de Saada… La formation s’inscrit dans un plan pluriannuel de coopération que Florence Parly, la ministre des armées, a renforcé en signant, le 8 juillet, un nouvel accord technique sur les échanges bilatéraux d’informations classifiées. Ce qui inclut, outre la lutte antiterroriste, le travail sur l’imagerie spatiale fournie aux armées saoudiennes aussi bien par les satellites du Pentagone que par ceux de son ministère.

La dynamique a prospéré sous le quinquennat Hollande. L’existence d’une filière « d’assistance » aux combats terrestres, composée d’anciens légionnaires, avec un feu vert tacite de l’Élysée, est même évoquée par des sources dignes de foi. Sans pouvoir être confirmée… La présidence Macron qui ignore, en la matière, toute rupture avec « l’ancien monde » a perpétué l’engagement sans faille des autorités nationales.

Et pour cause. Paris y voit un moyen de contourner la tutelle exercée sur les dirigeants saoudiens par la puissance américaine. Le président français devra cependant attendre le second semestre 2019 pour vérifier les effets de sa complaisance avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane (MBS), puisque le voyage officiel qu’il devait effectuer à Riyad en fin d’année a finalement été repoussé.

Ce raisonnement vaut aujourd’hui pour le ravitaillement en vol des appareils de la RSAF. Début novembre, la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite a demandé aux États-Unis de cesser leur assistance à ses avions, notamment dans les raids d’appui aux forces qui tentent de reprendre le port de Hodeïda aux rebelles qui le contrôlent depuis 2014. De ce fait, les pilotes de F-15, d’Eurofighter et de Tornado saoudiens devraient être approvisionnés à l’avenir par l’un des six A-330 MRTT d’Airbus livrés à Riyad depuis février 2013. En outre, cet ajustement place le groupe industriel européen en bonne position pour vendre deux appareils supplémentaires ainsi que des A-400M de transport. Ce qui aurait pesé dans les récentes tensions entre Donald Trump et Manuel Macron.

Aucun responsable n’évoque les conséquences pratiques. Mais, au vu des compétences requises sur certains segments de la chaîne opérationnelle mise en œuvre en pareil cas, la participation d’experts européens doit être envisagée au titre du « service après-vente » des MRTT. Et ce que ceux-ci soient des spécialistes civils ou qu’ils soient issus des armées de l’air des pays membres du consortium Airbus, à commencer par la France.

Le soutien de Paris à la guerre sans fin voulue par MBS s’exerce donc pleinement sur ces segments stratégiques puisque, pour une armée moderne, la formation tactique, la fourniture de renseignements et l’assistance technique comptent tout autant que les ventes d’armes. Le régime du « secret défense » permet d’éviter tout questionnement à ce sujet.

À défaut, opposants et ONG investis dans le « Riyad bashing » ciblent les plus classiques livraisons d’armements soumises à des règlements internationaux. Leur objectif : tenter d’obtenir une suspension de la fourniture d’équipements qui peuvent être engagés au Yémen, même si aucun embargo ne vise Riyad. En tout cas, pour répondre au malaise provoqué par la tournure prise par le conflit, la rhétorique de la ministre Parly ne suffit plus – comme sur France Inter le 9 janvier dernier lorsqu’elle affirmait que la France avait livré des armes « qui n’étaient pas censées être utilisées » ! Depuis quelque temps, l’exécutif a ainsi fini par décider que certaines licences seraient examinées en fonction de l’évolution du conflit.

La Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG) a ainsi tout récemment repoussé un dossier de vente d’obus de 155 mm. Décision qui n’a fait l’objet d’aucune annonce. Il s’agissait, semble-t-il, de « recompléter » les stocks de munitions de batteries de canons tractés TRF1 et surtout d’automoteurs d’artillerie Caesar de Nexter. Cet engin acquis à plus de 130 exemplaires est en dotation depuis 2010 dans les unités de la Garde nationale, tout particulièrement celles qui sont positionnées à la frontière entre le royaume et le Yémen. Officiellement, ceux-ci ne font l’objet d’aucun emploi offensif contre les Houthis. En réalité, ces matériels d’une portée supérieure à 40 km ont été largement utilisés contre les forces rebelles positionnées sur le front nord, notamment autour des villes de Saada et de Dammaj. En outre, les personnels qui les utilisent s’appuient sur des relevés cartographiques et du renseignement de terrain. Ce qui implique de recourir à des mini-drones de reconnaissance, comme les Tracker (Airbus Defense) et les Spy’Ranger (Thales) également proposés à l’état-major saoudien. Un marché sur lequel les Italiens de Leonardo ont, eux, placé plusieurs dizaines de drones Selex ES.

Les obus de 155 mm – vendus entre 2 000 et 3 000 euros l’unité – sont produits par Nexter dans son usine de La Chapelle-Saint-Ursin près de Bourges. Par deux fois au moins au début des années 2017 puis 2018, alors que les conseillers des ministres des affaires étrangères et de la défense se divisaient sur l’opportunité de prises de commandes et de livraison, l’Élysée avait tranché favorablement. Ce n’était donc plus le cas cet automne.

La décision des autorités allemandes, annoncée en mai par le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, de suspendre toute licence d’exportation de matériels de guerre vers l’Arabie saoudite explique pour partie le revirement. Alors que le « couple franco-allemand » est mobilisé pour développer des capacités communes de défense européenne, il était inopportun d’ouvrir un contentieux avec le gouvernement Merkel. Des pièces d’origine allemande sont en effet utilisées dans ces obus, que les élus du Bundestag peuvent désormais refuser de voir livrer à Riyad. Notamment, des composants de Junhans Mitrotec servant au système de correction de trajectoire « Spacido » utile dans les premières secondes d’un tir.

Cette contrainte nouvelle n’inquiète toutefois pas vraiment des industriels comme Nexter, désormais associé à l’allemand KMW dans la holding KNDS, ou Arquus (ex-Renault Trucks Defense), même si certains de leurs engins (les VBCI, et les PVP par exemple) intègrent des pièces d’origine allemande, notamment pour leurs boîtes de vitesses. D’ailleurs, en espérant que les blocages politico-administratifs ne seront que passagers, les prospections de leurs équipes commerciales n’ont pas été suspendues.

L’enjeu est d’importance alors que de nouvelles gammes de matériels inscrites dans la nouvelle loi de programmation militaire nationale peuvent être désormais proposées à l’export. En l’occurrence des blindés de reconnaissance et de combat Jaguar, des véhicules de combat légers Griffon, des nouveaux véhicules blindés multi-rôles (VBMR), ainsi que des véhicules blindés d’aide à l’engagement (VBAE). Leur vente à l’étranger permettra de rentabiliser les investissements consentis pour lancer leurs productions en série. En la matière, avec ses achats compulsifs, Riyad reste le client idéal : le budget de la défense saoudien devrait en effet passer de 32 à 48 milliards d’euros d’ici 2020 pour permettre au régime d’être à la hauteur de ses ambitions régionales.

« Nous avons acté de plusieurs sujets qui suscitent beaucoup de sensibilités »

Cette trajectoire explique qu’en 2016 et 2017, les livraisons à Riyad se sont respectivement élevées à 1 085 et 1 381 millions d’euros. Avec une enveloppe de 764 millions d’euros en 2016, le niveau des prises de commandes validées par la CIEEMG a lui aussi progressé par rapport à la moyenne des livraisons réalisées depuis 2011 (552,3 millions d’euros par an, mais à peine 10 % des dépenses du pays auprès des États-Unis…). La baisse relative observée en 2017 (626 millions d’euros de livraison) est, quant à elle, liée à la création d’une nouvelle structure centralisée de contrôle des achats, la Saudi Arabian Military Industry (SAMI), qui permet désormais à MBS – et à ses proches – de contrôler directement toutes les procédures d’achat militaires. Cela conduit aujourd’hui le PDG de Thales, Patrice Caine, à travailler en direct avec le prince héritier pour tenter de renouveler, en 2019, le parc de la défense sol-air de courte portée du royaume, avec notamment des radars de défense GM200 et GM400 ainsi que les systèmes de commandement de l’ensemble.

Principale source d’informations ouvertes dans ce domaine, le rapport 2018 au Parlement sur les exportations d’armement de la France ne dresse que des bilans généraux adossés à la nomenclature des 23 « military lists » consignées par l’Union européenne. Pour autant, une lecture attentive permet d’en extraire quelques données significatives et de les confronter à d’autres sources. Cela vaut, par exemple, pour les deux « licences spatiales » accordées en 2017, d’une valeur globale de 137 millions d’euros, qui permettent la fourniture d’imageries militaires, de logiciels d’interprétation et des formations évoquées plus haut. Sur le même registre, on lit que l’Arabie saoudite a été cette même année le plus gros pays client de la France en fusils de précision (520 au total). Difficile, là aussi, de ne pas faire la relation avec l’engagement de forces spéciales saoudiennes au Yémen.

Pour 2018, les chiffres semblent repartir à la hausse grâce notamment à deux contrats traités lors de la visite de trois jours de Mohammed ben Salmane à Paris en avril. L’un (évalué à 550 millions d’euros) assure la vente de trente-neuf patrouilleurs HSI 32 du chantier naval de Cherbourg CMN détenu par Iskandar Safa, selon La Tribune, quinze de ces navires devant être fabriqués à Dammam par le groupe saoudien Zamil, partenaire de CMN. L’autre contrat porte sur la vente de canons tractés LG1 Nexter de 105 mm. Conclu au terme d’une longue négociation entre officiels des deux pays, celui-là reste tenu secret. Et pour cause : ces engins sont conçus pour des unités à vocation de déploiement rapide, avec un emploi possible au Yémen donc. « En matière de défense, nous avons acté de plusieurs convergences et de plusieurs sujets qui suscitent parfois des commentaires ou beaucoup de sensibilité », s’était contenté de dire Emmanuel Macron, dans son style inimitable, lors de la conférence de presse conjointe organisée à l’Élysée, le 11 avril.

À défaut d’un « marché du siècle » à gérer, les livraisons en cours s’organisent principalement depuis deux ans autour du Saudi Fransi Military Contract (SFMC), dont la première tranche établie à hauteur de 600 millions d’euros a commencé à être réglée fin 2016 aux industriels par le ministère des finances du royaume. La mise en œuvre de cette tranche est supervisée par l’office français d’exportation (ODAS). En matière d’armement terrestre, des missiles sol-air très courte portée Mistral figuraient sur la shopping-list, ainsi qu’une centaine de véhicules Sherpa et de transports de troupes VAB Mk3 (produits par Arquus, par ailleurs fournisseur des véhicules Bastion Patsas aux forces spéciales du royaume). Une seconde tranche d’un montant égal doit en principe suivre, actuellement discutée entre la DGA et ses interlocuteurs saoudiens ; les négociateurs de cette liste complémentaire tablent notamment sur le transfert de vingt-cinq autres canons Caesar de nouvelle génération pour la Garde nationale, sur des hélicoptères Cougar, sur des drones SDTI Sperwer et sur de nouveaux patrouilleurs maritimes.

Ces matériels, financés par Riyad, devaient à l’origine équiper l’armée libanaise par l’entremise d’un contrat validé en 2015 et appelé DONAS. Cela, avant que Mohammed ben Salmane ne se ravise un an plus tard et décide finalement d’équiper ses propres forces en faisant adapter ces armements à leurs besoins spécifiques (climatisation renforcée, postes de communication, etc.). Rétrospectivement, après l’épisode de la prise en otage du premier ministre libanais Saad Hariri en novembre 2017, on comprend mieux ce revirement : c’était la première pression exercée par MBS sur le dirigeant libanais accusé de soutenir trop mollement sa politique régionale guerrière. Pour faciliter cette bascule, les dirigeants français sont allés loin. Selon nos sources, Paris aurait par exemple accepté en 2017 que l’Arabie saoudite réexporte certains des matériels commandés : ainsi, l’utilisateur final d’une partie du parc des transports de troupes VAB Mk3 serait en réalité l’armée égyptienne à laquelle les djihadistes infligent de grosses pertes au Sinaï.

Les conditions d’adaptation du contrat au client saoudien laissent aussi quelque doute. Selon des sources diplomatiques, les lourdes procédures administratives préalables aux réunions décisionnaires de la CIEEMG ont été « aménagées pour éviter les pertes de temps ». Cela, entre février 2016, date de l’annulation des fournitures au Liban et de la décision de MBS de les récupérer à son profit, et le mois de décembre 2016, date des premiers paiements des matériels. Avec l’accord de François Hollande, son ministre de la défense Jean-Yves Le Drian s’est de facto contenté d’apporter trois avenants techniques au contrat initial DONAS destiné Liban. Dans ce parcours administratif accéléré, le ministère de la défense a largement profité de l’effacement du nouveau venu au Quai d’Orsay, Jean-Marc Ayrault, qui avait succédé à Laurent Fabius le 11 février 2016. Avec son directeur de cabinet Laurent Pic, un spécialiste des affaires européennes, celui-ci aurait accepté sans renâcler les arrangements voulus par son collègue de la défense.

 

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