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Les cahiers de santé publique et de protection sociale : Refonder le système de soins et de santé une incantation, tant que l’essentiel reste occulté ! (Omar BRIXI – Fondation Gabriel PERI)
L’auteur procède à une analyse du système de soins qu’il distingue du système de santé. Il plaide pour un changement d’approche qui ne soit pas basé uniquement sur la question des moyens financiers. Il propose 5 directions ou chantiers : renverser la pyramide des services de soins, contrôler la spirale des surconsommations, tous les médicaments ne sont pas utiles, l’équipe médicosociale de proximité comme meilleur spécialiste, et l’implication des concernés : une condition et exigence démocratique.
Réformer, refonder, renforcer « nos hôpitaux, voire nos systèmes de santé »… Confondant allégrement soins et santé, de telles déclarations et engagements reviennent régulièrement dans les agendas politiques, ici et ailleurs. Surtout pendant ou après chaque situation de « crises ». Sous la pression évidemment des événements et de leurs poids dans l’opinion et les médias. Nos vécus lors de cette pandémie liée au Covid 19 ont encore aiguisé ces incontournables exigences. On se rappelle les engagements d’un président français, solennel, nous promettant d’en faire un bien commun malgré ses vétos par la suite sur la levée du monopole sur les brevets et technologies autour des vaccins, pour en faire un bien partagé[1].
Les flots médiatiques ne peuvent nous faire oublier les cris de « faillite du système de soins » en Tunisie ou la course des citoyens affolés en Algérie pour secourir leurs proches, lors de la vague meurtrière de l’été dernier suite à l’accélération brutale de la circulation du variant Delta du Sars Covid-2[2]. Les scènes de panique et de solidarité au Sénégal n’ont pas échappé aux yeux curieux du reste du reste du monde. Plus récemment, les scènes et les alertes sur le débordement des services d’urgence hospitaliers publics en France ont de nouveau envahi nos écrans. Des promesses de changements ne sont pas seulement proclamées en France, pays aux ressources appréciables, mais aussi dans la plupart des pays aux marges plus étroites, particulièrement ceux de la sphère francophone.
Réactions salutaires en ces circonstances ou vaines incantations quand on sait les déceptions en France après le Ségur de la santé[3], ou plus récemment la teneur du programme sommaire affiché par le président réélu. Réactions exemplaires en Tunisie où les plus convaincus du nécessaire redressement, au sein des institutions comme au sein de la société, avaient déjà lancé une vaste consultation, le dialogue sociétal sur la santé, recueillant les avis et propositions des citoyens[4], et élaboré un document porteur d’une vision et de stratégies de santé au profit de tous[5]. Réactions redondantes en Algérie où, à coup d’assises nationales et d’un énième plan, le pays est engagé in fine dans la réalisation d’un grand ensemble hospitalier dans la capitale[6]. Les résultats ou leurs projections débouchent toujours sur les mêmes logiques : un peu plus de moyens aux hôpitaux, bâtir, équiper, numériser et courir après des effectifs pillés aux autres[7] ou pousser à la privatisation.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Les raisons sont anciennes. Je les ai décrites dans Blouses Blanches colère noire. Les cliniques privées et les médecins libéraux participaient à leur prise en charge. Beaucoup ont fermé, les contraintes liées à une tarification insuffisante les en ont détournés. Cinq millions de Français n’ont plus de médecin traitant et affluent aux urgences pour le moindre bobo. La quasi-gratuité fait le reste. La complémentarité public/privé a été détruite depuis 1996. Les cliniques regroupées dans des chaines ne sont plus intéressées par les urgences à cause d’une tarification en moyenne quatre fois inférieure pour les actes non-programmés par rapport à l’hôpital. Elles s’orientent vers les soins les plus rentables pour ne pas disparaitre. En conséquence, les urgences affluaient de plus en plus à l’hôpital, leur nombre avait doublé en 10 ans. Il a dépassé en 2019 le chiffre effarant de plus de 25 000 000 passages. Les cliniques de taille humaine qui les assurent ont disparu, étouffées par les normes et les agences de santé. Compte tenu d’un numerus clausus trop serré, les médecins ne sont plus assez nombreux en ville pour assurer les urgences. Le rôle des médecins de ville est pourtant fondamental. L’avalanche de normes et la sous rémunération des actes les en ont détournés. Le défaut de formation participe à cette crise car les médecins généralistes ne sont plus formés à la petite chirurgie, comme les sutures, et ne veulent plus garder ouvert des cabinets le soir pour accueillir les urgences pour des consultations non-programmées et mal rémunérées. La réorganisation des services hospitaliers et leur modernisation n’ont pas été entreprises. Il n’y a eu aucune réorganisation des services d’urgences et trop peu d’adaptations des locaux. Les directeurs étaient trop heureux de la manne financière qu’elles rapportaient, soit plus de 5 milliards d’euros par an. En effet, une urgence aussi bénigne soit-elle rapporte plus de 200 euros à chaque passage. Elles ont quasiment disparu avec la pandémie, ce qui démontre les abus. Pourtant des solutions existent. Un premier pas sera fait avec le PLFS de 2021 en exigeant un reste à charge d’un peu moins de 20 euros pour toute urgence non suivie d’hospitalisation et en révisant la tarification en ville des soins non programmés. Ce n’est pas à l’hôpital, avec la création des bed managers (ou gestionnaire de lits) que viendra le salut[8].
Comme on le constate, même quand il y a une volonté, des ressources disponibles, ou la formulation d’une vision et de stratégies, les rapports de forces et d’intérêts, les contextes socioéconomiques, les imaginaires formatés, n’autorisent ni de réelles avancées ni des débats sur le fond. Nous nous heurtons à des résistances et à des difficultés multiples et répétées, comme face à des murs invisibles, de fait infranchissable.
Pourquoi et sur quoi buttons-nous ?
Ces limites sont-elles conjoncturelles ou structurelles, spécifiques à chaque pays ou communes ? Sont-elles surmontables ? Nécessités de plus de ressources ? Ou faut-il changer d’approche ?
Rappelons brièvement, pour la clarté des concepts, quelques savoirs acquis
On est de plus en plus d’accord sur le fait que le système de soins ne se confond pas avec le système de santé, même si des interrelations les relient fortement.
Ces notions, de base, sont connues depuis la déclaration d’Alma Atta en 1978 et la stratégie des soins de santé primaires[9] définie et prônée par une OMS multilatérale. Ressasser ces composantes peut apparaitre comme une litanie. Cela nous permet d’apprécier à la fois, les progrès accomplis, peu ou prou, dans nos pays. Mais aussi les reculs et les retournements enregistrés depuis maintenant plus de 4 décennies autour de ces conditions fondamentales ! C’est dire sur le fond, la persistance voire l’aggravation des inégalités de santé pour ne cibler que celles du fait du système de soins et de santé.
Rappeler ces distinctions et ces « bréviaires » de la santé publique nous obligent à reconnaitre les aspects politiques d’une approche pertinente de toute politique de soins : qui veut-on soigner et protéger, comment et à quelle hauteur ? Mais aussi d’une approche de santé publique, forcément multidimensionnelle et multisectorielle, si on en a une vision conséquente et globale. Où, dans nos pays, a-t-on vu une conception et une planification de santé comme on parle aujourd’hui en France et à juste titre, d’une planification écologique.
La charte d’Ottawa avait pourtant engagé les pays dit riches dès les années 1986, comme la déclaration d’Alma Ata avait engagé les pays du Sud, dés 1978. Les travaux et publications au Québec ont pourtant grandement vulgarisé dès les années fin1980, les contenus et démarches de la planification sanitaire[10]. La politique de soin engage tout au moins un secteur et quelques institutions dédiées. Une politique de promotion de la santé engage tous les secteurs c’est-à-dire le pays au plus haut niveau. On voit bien les différences de périmètres et d’ambitions et toute persistance dans la confusion soins/santé aboutit de fait à un manque de clarté et de vision politique. On doit et on peut réformer un système de soins, de façon plus ou moins pertinente. La dimension de « création de milieux favorables à la santé », pilier d’une approche de promotion de la santé, telle que prônée par la Charte d’Ottawa[11], suppose une approche globale. Forcément éminemment politique. Les approches écologiques nous ouvrent, aujourd’hui, un nouvel horizon.
Dans cet écrit, nous aborderons essentiellement les conditions d’une refonte d’un système de soins dans les pays partageant la même culture de santé. Même si les questions des déterminants en santé intéressent et mobilisent de plus en plus en faveur d’une approche touchant à nos conditions environnementales, de vie et de travail.
De quoi souffrent nos systèmes de soins ?
La doxa dominante tourne autour de la question des ressources (humaines, matérielles et technologiques. Ce n’est pas faux quand on sait les niveaux inégaux de dépenses consacrées aux soins. Surtout en ces temps où la gestion de la pandémie a ouvert des vannes de financements insoupçonnées, et plus gravement les milliards consacrés, de nouveau, à la course aux armements, ici et là. Mais, un argument bien connu : l’accessibilité et l’efficacité des systèmes de soins ne sont pas corrélées aux pourcentages des dépenses de santé par rapport aux richesses d’un pays. Les USA, avec plus de 17% de son PIB, consacré aux dépenses de santé en 20018 et aux inégalités connues en matière d’accès aux soins, en savent quelque chose[12].
Un autre argument tout aussi familier : il faut plus de moyens, vu les politiques de réductions, en France et les faibles ressources, comme en Tunisie ou au Sénégal, par exemple. Là aussi, ceci est bien vérifiable. Encore faut il regarder de plus près leurs répartitions, leurs usages et surtout leurs principaux bénéficiaires[13]. En fait la logique des moyens mobilisés ou à accroitre traverse depuis l’après-guerre nos raisonnements et choix. A juste titre, tout au moins en partie quand on regarde les systèmes bien dotés comparativement à ceux des pays aux ressources amputées ou limitées. Les progrès en matière d’espérance de vie, de santé maternelle et infantile, de soins en fin de vie dans nos différents pays en témoignent[14]. Comme on réalise encore mieux les conséquences des abondons et des réorientations de nos systèmes. On en sait aussi un peu plus ce que le complexe médico industriel a réussi à en faire, dans le meilleur et dans le pire. Même là où les ressources dédiées aux soins et les investissements croissants, leurs impacts restent relativement limités. L’efficience n’est pas toujours aux rendez-vous de nos efforts. Et les inégalités de santé sont toujours là sans compter les inégalités sociales dans leurs rapports dialectiques.
C’est pour cela, que nous pensons, au vu de tous les travaux documentés, que la logique des moyens ne suffit pas, à elle seule, à assurer la pertinence de nos systèmes de soins. Que la pertinence n’est pas corrélée aux seules sommes injectées. Ce constat est bien connu par les économistes en tous domaines.
Changer d’approche : des directions, décisives à nos yeux
Dans les pays dits développés, comme en France, la logique des moyens a connu un essor remarquable avec les accords historiques noués durant la Résistance et après-guerre. La rente coloniale, une partie des retombées de l’industrialisation et la solvabilisation d’une protection sociale arrachée de haute lutte, ont soutenu la poursuite de cette logique. Dans les pays du Nord et d’autres contrées, sous d’autres influences, un autre modèle a prévalu. De l’Angleterre, avec son NHS aux pays scandinaves et anglo-saxons aux orientations sociales- démocrates, d’autres logiques ont été choisies et mises en œuvre. Avec des résultats plus probants ou identiques. L’OMS, dans ses fondements et moments les plus engagés, a mis au point depuis les années 1970, des concepts et des stratégies que les pays du Sud ont éprouvés avant les retournements des fameux programmes d’ajustements prônés par le FMI et la BM. Ils sont toujours d’actualité et mon ami et collègue Tunisien, le Dr Abdelwahed Abassi, pionnier de cette approche, ne cesse de les revendiquer à travers l’exigence du « revenir à nos fondamentaux ». Nostalgique ou lucide ?
D’où nos 5 directions ou chantiers :
* renverser la pyramide des services de soins,
* contrôler la spirale des surconsommations,
* tous les médicaments ne sont pas utiles,
* l’équipe médicosociale de proximité : le meilleur spécialiste,
* l’implication des concernés : une condition et exigence démocratique.
On se contentera de les citer, pour ne pas charger cet écrit et d’en renvoyer les argumentaires et références dans les travaux cités ci-dessous.
Cette proposition imagée nous a été longuement répétée par notre maitre et regretté, le Pr Pierre Chaulet. A coup de schémas et de flèches, il n’arrêtait pas de nous démontrer ce que d’autres travaux ont repris[15]. La pyramide des services est à l’envers, il faut la renverser, disait-il. Si plus de 80 % des pathologies, des recours et des demandes relèvent des services ambulatoires, il est urgent d’organiser prioritairement ces services utiles à la majorité des patients et citoyens. D’où la base de la pyramide. Les 20 % de soins complexes pour une faible partie des patients et malades, nécessitant une hospitalisation, relèveraient des établissements dédiés, en moins grand nombre. D’où la pointe de la pyramide. Des services de base ( postes de santé, centres de santé, polycliniques, maternités ici, des maisons médicales, de santé et cabinets de groupes là-bas), pour accueillir en tous temps et tous lieux tout le monde.
L’Algérie, la Tunisie et le Maroc, tout particulièrement, disposent aujourd’hui encore de ce réseau public maillant tout le territoire. Ils ont été, des années 1960 à 1990, les principaux contributeurs décisifs à la prise en charge des citoyens enfin reconnus après les indépendances, et aux reculs significatifs de la mortalité et de la morbidité. Délaissées en grande partie, depuis la mise en œuvre des « réformes à la FMI et à la BM », ces structures de proximité sont devenues aujourd’hui des« centres dépourvus pour les démunis… Les plus débrouillards ou introduits s’ingéniant et s’épuisant à les contourner pour engorger les services d‘urgences et hospitaliers »[16]. Étonnement, nous entendons les mêmes constats du directeur général de l’assistance publique des hôpitaux de Paris ou l’urgentiste débordé de l’hôpital de Cherbourg. En France et aujourd’hui ! Evidemment dans des proportions relatives aux contextes de ces pays. Mais n’y a-t-il pas en commun un modèle, fondé sur des politiques qui ont misé sur le tout hôpital, poussé à la privatisation au niveau des services ambulatoires au nom de prises en charges de pointe comme en France ou « modernes » dans les pays moins dotés. Mais soumis aux mêmes enseignants, experts et autres préconisations de bailleurs dits désintéressés ?
Les crises notamment de l’hôpital public, itératives et résistantes à toute réforme, ne sont-elles pas la résultante d’un engorgement du 3ème palier par défaut des premières lignes ? Jusqu’à quand l’hôpital, notamment public restera-t-il le lieu de tous les recours, des 1ers soins aux soins ultimes ? D’où la nécessaire réhabilitation des soins essentiels de 1ère ligne.
L’hôpital public ne peut être à l’aise dans ses fonctions que soulagé de la pression des soins et des urgences de premier recours. En aval de cette 1ère ligne, le renforcement du réseau hospitalier est effectivement plus qu’urgent. Non pas seulement avec plus de moyens mais avec une nouvelle logique de statut et de fonctionnement. Cela impose de rompre avec la T2A et les concepts et vocables du ‘‘Lean management’’ et du tout virtuel. Avec en appui des établissements privés repositionnés sur la base d’un conventionnement de missions de service public.
L’offre de soins n’a pas besoin de plus de soins et d’examens, mais au contraire de soins appropriés et de maîtrise des logiques de surdiagnostics et de surprescriptions. Les surmédicalisation/sous médicalisation sont dommageables et ruineux pour nos systèmes de protection sociale solidaires. Confère pour développement sur cette thématique nos travaux, colloques et publications du collectif http://surmedicalisation.fr/
L’ouverture d’un véritable chantier non pas seulement sur les contours d’un pôle public du médicament mais dans sa principale mission : promouvoir et négocier une liste prioritaire (ou nomenclature) des médicaments jugés essentielscomme en Suède et les pays qui ont suivi les préconisations de l’OMS.
La valorisation prioritaire et significative des professions paramédicales dont principalement les infirmier(e)s et aide-soignant(e)s et des médecins généralistes au sein d’équipes pluri-professionnelle de proximité. Les centres de santé et maisons médicales deviendraient ainsi les portes d’entrée et de régulation des autres niveaux de soins. Intégrés au sein d’un réseau revalorisé, un nouvel élan peut être donné à la de PMI, à la santé scolaire, à la médecine du travail et aux Maisons des adolescents. La promotion du salariat et d’autres formes d’exercice en équipe. La main mise moyenâgeuse de l’ambulatoire par « la médecine libérale à tarif libre» et l’exercice en solo depuis les années 1927/1947, ne peut être une fatalité.
L’implication des citoyens, des patients et des malades peut s’entendre à différents niveaux et sous diverses formes. Regardons tout au moins : l’écoute, la prise en compte et les droits. L’écoute passe par la disponibilité, intellectuelle et pratique, des soignants à savoir prendre le temps pour entendre, décrypter et composer avec les patients quant à leurs vécus, savoirs, ressources et marges de choix. Or c’est ce temps, cette formation et cette posture qui leur manquent le plus. La prise en compte de leurs conditions de vie et de travail et avant tout de leurs représentations, émotions, préjugés et croyances, est centrale dans les conditions de l’acceptabilité et la faisabilité de toute offre de soins et de prévention.
Leurs droits sont multiples et fondamentaux. Ils s’imposent de plus en plus dans les sociétés où les citoyens les ont arrachés. Ils restent à conquérir dans les sociétés où ces droits sont étouffés. Outre le respect de toute personne, le droit à intervenir auprès des soignants et au sein des services de santé et peser sur les politiques et les choix de soins et de santé reste à parachever ou à conquérir. La crise liée à la dernière pandémie a montré à quel point les droits des malades, la voix des associations, les cadres de concertations (commission, comité, conférences de santé et autres), ont été ignorés ou tout au moins peu pris en compte. En France, il a suffi de quelques mois pour balayer des années d’efforts et de petits pas en matière de démocratie sanitaire ou en santé. La loi sur les droits des malades a été occultée. Dans les pays du Maghreb, l’état de crise et d’urgence ont encore plus écrasé le long chemin vers la conquête des droits fondamentaux.
En conclusion
Comme on le note, refondre ou même reformer nos systèmes de soins et de santé, passe par plusieurs conditions. La première est conditionnée par le poids des opinions, des urnes, et des groupes de pression pour que le décideurs soient « sous pression » d’une commande sociale. Cet axe est au prix du temps d’expériences cumulées et de longs efforts. La deuxième dépend des capacités des lanceurs d’alertes et personnes indépendantes, d’institutions d’intérêt public, un tant soit peu vigilantes et de textes à force de lois, pour traquer et dénouer la nature des liens d’intérêts entre décideurs, experts et prescripteurs avec les profits et les profiteurs.
La troisième suppose un effort intellectuel et politique pour apprendre la nature et la force des modèles, ou des paradigmes et des processus de reproductions. Une approche hospitalo- centrée, emportée par la logique des soins à tout prix, et infiltrée par des liens d’intérêts dictés par le marché et les lois du profit est un modèle. Il a été façonné pour ce qui concerne la France après-guerre. Le CHU en aura été in fine la chapelle ardente et la matrice reproductive. La période coloniale a vu naturellement son extension dans les « anciennes colonies françaises », pour un peu de meilleur et beaucoup de pire. Une partie de nos élites, la densité des liens humains et marchands, ainsi que les démarcheurs et intermédiaires de toute sortes l’on installe et entretenu. La courte période des années post indépendance -1960/1990- leur ayant échappé, ont permis les trois décennies d’adoption d’un autre modèle, celui prôné par l’OMS, à côté de la persistance du modèle hérité. Depuis nos errements et égarements n’ont pas cessé.
Plus grave ici, comme là-bas, on ne se permet ni de penser ce modèle, ni encore moins de le repenser. L’autonomie, les indépendances, surtout de pensée, se débattent et se conquièrent. Comme d’ailleurs les défis autour du climat et de l’avenir de nos enfants.
[1] cf nos écrits dut ce sujet sur le site des www.descolibrisensanté.fr
[2] – Omar Brixi, Les pays du Maghreb face à la pandémie : épargnés ou encore plus éprouvés ? Les Possibles, Revue du conseil scientifique d’Attac, 11 juin 202
– Omar Brixi, Les trois pays du Maghreb central face à la pandémie: rattrapés après avoir été épargnés ? Les Cahiers de santé Publique et de Protection sociale, 23 septembre 2021.
L’auteur avec ses contributeurs remet ici en cause les premières appréciations émises lors de la première vague, qui voulaient que les pays du Sud étaient protégés de l’épidémie de Covid 19. Aujourd’hui ces pays se retrouvent face au virus, seuls et avec des faibles ressources. Il n’y a pas d’autres choix que de se battre sur tous les fronts.
[3] François Béguin, « Ségur de la santé : sept semaines pour « refonder » le système de soins français », le 25 mai 2020, Le Monde.
[4] Pour une meilleure santé en Tunisie – Le dialogue sociétal ; http://www.hiwarsaha.tn ›09/ 2014
[5] La sécurité sanitaire à l’horizon 2025: vision et manœuvre : https://www.kas.de › 28/ 02/ 2022
[6] L’Algérie réalisera un hôpital moderne en partenariat avec l’Allemagne et le Qatar 28 févr. 2022
[7] Hôpitaux français : 1200 médecins algériens autorisés à exercer ; https://www.visa-algerie.com › hopitaux-francais-1200-…5 févr. 2022. Plus de 7% des médecins exerçant en France sont Tunisiens ; https://www. espacemanager.com › plus-de-7-des-medec…17 juin 2021.
[8] Bernard Kron, La crise des urgences s’étend dans les hôpitaux français, Contrepoints Santé 20 05 2022
[9] Conférence internationale sur les soins de santé primaires, Alma–Ata (URSS), 6–12 septembre 1978. Publications – Déclaration d’Alma-Ata, 1978 – OMS/Europe ; https://www.euro.who.int › declaration-of-alma-ata,-1978
[10] Par l’aboutissement final du processus de planification sanitaire, les auteurs entendent surtout l’atteinte d’objectifs de santé. Raynald Pineault et Carole Daveluy, La planification de la santé. Montréal 03 09 2008 …https://www.pimido.com › … ›
[11] Promotion de la santé, Charte d’OTTAWA. La première Conférence internationale pour la promotion de la santé, réunie à Ottawa, a adopté le 21 novembre 1986 la présente “Charte” en vue de contribuer à la réalisation de l’objectif de la Santé pour tous d’ici à l’an 2000 et au-delà.
[12] En 2018, avec une DCSi représentant 17,8 % du produit intérieur brut (PIB), les États-Unis sont de loin en tête des pays de l’OCDE (graphique 1). Près de six points derrière, la Suisse dépense 11,9 % de son PIB pour la santé, devant l’Allemagne (11,5 %), et la France (11,3 %).
[13] 9 Comparaisons internationales de la dépense courante de …https://drees.solidarites-sante.gouv.fr › sites › files Les dépenses de santé en 2019 > édition 2020 > DREES. Comparaisons internationales de la dépense courante de santé et du reste à charge
[14] Omar Brixi, La Promotion de la santé sous les cieux du Maghreb. Document de travail à partir d’une publication dans le cadre d’un ouvrage collectif dirigé par l’EHESP Rennes. 03 02 2017.
[15] Redéfinir la première ligne de soins pour mieux la former ; https://www.maisonmedicale.org › … ›
La première ligne de soins a un problème d’identité. Très concrètement, elle voit ses prérogatives grignotées par les secondes lignes tandis que ses …
[16] Itinéraires Thérapeutiques en Tunisie, Enquête nationale qualitative, 2017-2018, O Brixi § S Kallel. Vécus et pratiques en soins de santé de base ; Sous et Surmédicalisation relèvent des mêmes logiques, http://surmedicalisation.fr › uploads › 2020/03.
Majorité En conviant les caméras au Conseil des ministres, Emmanuel Macron s’est offert une séquence de communication, que le chef de l’État affectionne tant, sur le thème de la prise de conscience des périls de l’époque. Mais les annonces, elles, font petit bras.
D’habitude, les journalistes ne sont conviés au Conseil des ministres qu’après sa tenue, lors d’une traditionnelle conférence de presse. Pour sa rentrée gouvernementale, ce mercredi 24 août, Emmanuel Macron a invité les caméras de télévision à filmer et diffuser son propos liminaire. Un plan de communication qui n’a même pas la politesse de cacher ses grosses ficelles. L’heure est grave, le ton est solennel, Emmanuel Macron s’adresse à la nation à travers ses ministres : « Au fond, nous vivons la fin de l’abondance, la fin des évidences et la fin – pour ceux qui en ont encore – d’une forme d’insouciance. (…) C’est la fin des produits qui nous paraissaient perpétuellement disponibles, (…) la rareté réapparaît, comme avec l’eau. » Reconnaissons au chef de l’État l’art de la rime, mais la déclaration sonnerait plus juste si elle ne donnait pas l’impression qu’il découvrait là la Lune, et si cela ne faisait pas quarante ans que les scientifiques alertent sur l’impossibilité d’une consommation infinie dans un monde aux ressources limitées. Sans compter que « pour de nombreux Français, les temps sont durs, les sacrifices sont déjà là », a rappelé le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez.
Elle aurait l’air moins fausse, aussi, si elle avait été suivie d’effet. Mais Olivier Véran fait vite déchanter. Évoquant les catastrophes estivales (incendies, sécheresse), le porte-parole du gouvernement a appelé à « l’unité de la nation » après ce qu’il nomme « l’été d’après le changement climatique, de la prise de conscience totale » (là encore, comme si l’on découvrait l’écologie en 2022). Mais encore, du concret ? L’exécutif annonce deux plans : un pour replanter les forêts qui ont brûlé, un pour « sécuriser les approvisionnements en énergie ». Et un projet de loi, attendu en septembre, pour accélérer la production d’énergie et réduire la demande de la France, entre autres, de gaz russe. « Nous ne pourrons pas indéfiniment geler les prix », a ajouté Olivier Véran au sujet du bouclier tarifaire que le gouvernement entend toutefois maintenir jusqu’au début de 2023. Quant à des mesures plus strictes face aux gros pollueurs, aucun espoir : si le ministre Clément Beaune a proposé, la semaine dernière, « d’encadrer l’usage de jets privés » (en réponse à l’écologiste Julien Bayou qui souhaite leur interdiction), il a été « recadré » par le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu. Selon Olivier Véran, la question n’a même pas été abordée lors du Conseil : « Chacun doit faire attention à sa consommation d’énergie », s’est-il contenté de répondre.
L’heure n’est donc pas tant à l’action qu’à la « consultation », nouvelle marotte de la Macronie en cette rentrée. Accusée lors du précédent quinquennat de gouvernance verticale et autoritaire, la majorité, désormais relative et avec une marge de manœuvre réduite, assure avoir changé. Le Conseil national de la refondation, réunissant partis, syndicats et élus locaux, commencera le 8 septembre. Mais les vieux réflexes ne sont pas totalement oubliés. Un recours au 49-3 est envisagé pour le vote de la loi de finances 2022-2023, si les débats autour du budget s’enlisent au Parlement. Car, en Macronie, le problème, c’est surtout la fin de l’abondance de députés.
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15 juillet 2022 Nasser Mansouri-Guilani Actualité, Articles, La crise... et les moyens de la conjurer, n°814-815 (mai-juin 2022)
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Nasser Mansouri-Guilani
Entre juin 2021 et juin 2022, les prix ont augmenté de 8,6 % dans l’Union européenne et de 5,8 % en France. Ces « taux moyens » masquent le réel fardeau pour les travailleurs salariés, retraités, privés d’emploi. Ainsi, en France, le coût de l’énergie, qui représente environ 10 % des dépenses des ménages, a augmenté de 28 % sur cette même période.
Alimentée par la pandémie de Coronavirus, puis la guerre en Ukraine, la hausse des prix s’explique fondamentalement par les mécanismes de fonctionnement de l’économie capitaliste, caractérisée à présent par une financiarisation à outrance.
La hausse des prix réduit le pouvoir d’achat et durcit les conditions de vie, particulièrement celles des travailleurs. En effet, la baisse du pouvoir d’achat constitue le premier sujet de préoccupation des travailleurs en France. Mais la hausse des prix affecte aussi l’activité économique et l’emploi.
Le problème n’est pas propre à la France et devient universel. En particulier, les régions les plus pauvres du monde souffrent de plus en plus à la fois d’une hausse des prix et d’une pénurie de denrées alimentaires. À tel point que la plupart d’entre eux est confrontée au problème de l’insécurité alimentaire. Comme le constate la Banque mondiale : « Avant même la survenue de la pandémie de COVID-19, qui a fait chuter les revenus et désorganisé les chaînes d’approvisionnement, la sous-alimentation chronique et aiguë était en augmentation… L’impact de la guerre en Ukraine ajoute des risques qui menacent la sécurité alimentaire… ce qui pourrait plonger des millions de personnes supplémentaires dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë » (Banque mondiale, Le point sur la sécurité alimentaire, mai 2022).
Patronat et libéraux veulent faire supporter le coût de la hausse des prix par les travailleurs
Le discours libéral dominant présente la hausse des prix comme un « phénomène exogène », quelque chose qui serait venu de l’extérieur du système. Ils attribuent ainsi la hausse des prix à la pandémie, puis à la guerre en Ukraine.
Certes, ces événements sont lourds de conséquences, et ceci non uniquement en termes de prix. Mais de tels propos visent à camoufler le fait que les difficultés viennent du mode de développement capitaliste, de la soif insatiable du profit et des politiques libérales et leurs effets néfastes sur l’emploi, les salaires, les conditions de travail et de vie des travailleurs et sur l’environnement.
On nous dit qu’après trois décennies de prix bas, nous entrons dans une phase de la hausse des prix. Ainsi, le ministre de l’Economie affirme qu’il va falloir désormais s’y habituer, ne serait-ce que du fait de la transition écologique (France Inter, 1er juin 2022). Parallèlement, pour habituer les citoyens à la hausse des prix, certains responsables et observateurs politiques font le lien avec la guerre en Ukraine, prévoyant que celle-ci sera de longue durée.
Une telle présentation vise en fait à enjoliver les politiques libérales appliquées en France depuis un demi-siècle, à l’instar des autres pays capitalistes. Elle est critiquable car ces prix bas avaient, ont, comme contreparties une « déflation salariale » et, parallèlement, une « inflation financière ».
Expression de la solution capitaliste à la crise structurelle du capitalisme, le couple « déflation salariale / inflation financière » constitue aussi une caractéristique essentielle de la financiarisation de l’économie.
Sans entrer dans les détails, nous passerons ici en revue les conséquences de cette combinaison « déflation salariale / inflation financière » au travers des mouvements conjoncturels de l’économie française du demi-siècle passé.
Au cours des années 1970, on assiste à une coïncidence de faiblesse de l’activité économique (stagnation) et de hausse régulière des prix (inflation). La notion de « stagflation » rend compte de cette configuration.
Le remède, de ceux qu’il est à présent convenu d’appeler « les libéraux », à cette crise fut de dévaloriser le travail. C’est la fameuse « désinflation compétitive » qui constitue, depuis, l’alpha et l’omega des politiques économiques et de gestion des entreprises. Cette logique libérale a également présidé les choix politiques au niveau de la construction européenne.
Cette politique a certes permis de réduire l’inflation, mais à quel prix ?
En effet, l’une des conséquences les plus importantes et les plus structurantes de cette combinaison « déflation salariale / inflation financière » est un partage des fruits du travail aux dépens des travailleurs — qui créent les richesses par leur labeur — et au profit des détenteurs de capitaux. Cette déformation se réalise par deux mécanismes simultanés :
2. inversement, hausse des prélèvements opérés par le capital sur cette même valeur ajoutée.
Ces prélèvements prennent plusieurs formes : dividendes et bénéfices versés aux actionnaires et propriétaires, intérêts versés aux créanciers, rachat d’actions, rente foncière… La notion de « coût du capital » fait référence à cet ensemble. On peut donc dire que l’une des conséquences de la combinaison déflation salariale / inflation financière est bien la hausse du coût du capital.
En effet, l’accumulation du capital en général et particulièrement celle du capital financier nécessité de mobilier une part de plus en plus importante de la valeur ajoutée pour « rémunérer » ce capital. Ce qui veut dire qu’il en restera moins pour les travailleurs en termes absolu (salaire net) et relatif (affaiblissement de la protection sociale du fait de l’insuffisance relative des recettes de la Sécurité sociale et de l’État au regard des besoins à satisfaire).
En termes de comptabilité nationale, le concept de « taux de marge » (excédent brut d’exploitation) est une expression de ces prélèvements réalisés au profit du capital.
Le graphique 2 retrace l’évolution du taux de marge des entreprises sur la longue durée. On constate une hausse vertigineuse au cours des années 1980 qui coïncide avec les débuts de la mise en place de la politique de désinflation compétitive, puis une hausse depuis une petite dizaine d’années en lien avec la multiplication des « cadeaux » accordés aux entreprises notamment dans le cadre de la politique dite d’« économie de l’offre », promue particulièrement par Emmanuel Macron, conseiller du président Hollande devenu plus tard ministre de l’Économie puis président de la République.
Dans la vie quotidienne, ces prélèvements se traduisent dans le prix des biens et services. On mesure et la pression qu’ont subie les travailleurs, autrement dit le degré d’exploitation et l’ampleur de la déflation salariale tout au long de ces années, car en même temps que ces prélèvements — qui, rappelons-le, constituent une partie du prix des biens et services — augmentaient, ces prix, eux-mêmes, n’augmentaient guère.
Ce constat est important pour le débat actuel autour de la hausse des prix et les moyens d’y faire face. Il confirme que contrairement à ce que prétendent les libéraux et le patronat, la hausse des prix ne s’explique pas par celle des salaires. Elle s’explique, de façon structurelle, par le coût exorbitant, et croissant, du capital. Même si, comme cela a été évoqué plus haut, elle s’explique aussi, de façon conjoncturelle, par la pandémie et surtout par la guerre en Ukraine.
La conclusion logique qu’on peut tirer de ce constat est que pour faire face à la hausse des prix, il faut remettre en cause le sacro-saint principe libéral qui consiste à tout faire pour veiller à la rentabilité du capital ; principe connu aussi sous le vocable de « théorie de ruissellement », revêtu également par M. Macron sous la formule des « premiers de cordée ».
La combinaison déflation salariale / inflation financière a également d’autres conséquences de portée économique, sociale et environnementale :
Cette configuration produit aussi des fragilités économiques et financières se manifestant (outre la faiblesse chronique de l’activité économique, le chômage massif et de longue durée et le développement de la précarité) par une répétition des crises foncières d’ampleur plus ou moins importante, qui s’avèrent lourdes de conséquences pour les travailleurs.
Le piège du débat technicien sur la stagflation
Depuis quelques mois, on assiste à une combinaison de la hausse des prix et du ralentissement de l’activité économique. Comme cela a été évoqué plus haut, les responsables politiques et le patronat attribuent ces évolutions à la pandémie puis à la guerre en Ukraine qui ont engendré des difficultés d’approvisionnement de matières premières, d’énergie et de certains produits. D’où la résurgence du débat sur la stagflation.
Il importe de souligner qu’avant même ces événements, une nouvelle crise économique et financière se profilait à l’horizon, précisément à cause de la déflation salariale et de son corollaire, la financiarisation de l’économie.
Ces responsables politiques et le patronat évoquent la stagflation pour justifier la déflation salariale et revendre leurs vieilles recettes : empêcher la hausse des salaires, soi-disant pour éviter la spirale « hausse des salaires-hausse des prix » ; améliorer la rentabilité du capital et le taux de marge des entreprises ; restreindre les services publics et la protection sociale ; et pour certains, augmenter les taux d’intérêt et réduire l’offre de monnaie.
À vrai dire, le débat technicien sur la stagflation interdit de débattre du vrai sujet qui est la combinaison « déflation salariale/inflation financière » et des thèmes fondamentaux comme la part des profits dans les prix et celle de la spéculation dans la hausse récente de ceux-ci, l’usage des centaines de milliards d’euros d’aides accordées par l’État ou injectés par la Banque centrale européenne (BCE), les effets néfastes de la financiarisation, la mainmise des actionnaires et des financiers sur les entreprises.
Pour les travailleurs, l’enjeu n’est pas de savoir si on entre en stagflation et qu’elles en seront l’ampleur et la durée. L’enjeu est bien de sortir de la déflation salariale.
Spéculateurs et actionnaires des grands groupes sont les gagnants de la hausse actuelle des prix
Sur un fond de phénomènes structurels (par exemple, le réchauffement climatique) qui affectent la disponibilité des ressources et des produits, et sur la base des « coûts de production » (qui, rappelons-le encore, incluent aussi les profits des entreprises), à un moment donné le prix dépend de la rencontre entre l’offre et la demande. Les moments de tension, comme c’est le cas actuellement, perturbent cette rencontre et sont propices à la spéculation (acheter aujourd’hui pour revendre plus cher demain).
La Russie et l’Ukraine sont parmi les plus gros fournisseurs de denrées alimentaires et d’engrais. Leur production n’a pas diminué du jour au lendemain, suite au déclenchement de la guerre. Pourtant les prix de ces produits ont grimpé. La raison en est que, profitant de la guerre, les « fonds spéculatifs » — qui ne sont parfois que les filiales des banques, des compagnies d’assurances et d’autres institutions financières — ont acheté pour revendre plus cher.
Ainsi, entre avril 2021 et 2022, au niveau mondial le prix des produits alimentaires a augmenté de 30 %, celui des céréales de 34 %, de l’huile végétale de 46 %, des produits laitiers de 23,5 %, du sucre de 22 % et de la viande de 17 % (source : FAO). En mai 2022, le prix des produits agricoles a grimpé de 42 % par rapport à janvier 2021, celui du maïs et du blé de 55 % et 91 % respectivement (source : Banque mondiale).
C’est la même chose en ce qui concerne le pétrole. D’après l’Opep, la guerre en Ukraine a « suscité des inquiétudes quant à une perturbation de l’approvisionnement à court terme … Les fonds spéculatifs et autres gestionnaires de fonds ont augmenté leurs positions en prévision d’une hausse des prix du pétrole. »
Les graphiques 3 et 4 illustrent bien le caractère spéculatif de la hausse des prix.
Ces évolutions expliquent aussi, partiellement, la hausse des bénéfices des grands groupes. Ainsi, grâce à la hausse des prix de l’énergie, TotalEnergies a engrangé au premier trimestre 2022 un bénéfice net de 4,9 milliards de dollars, et cela malgré les dépréciations liées à la Russie (source : Le Figaro, 28 avril 2022).
Pour la paix, la stabilité et le progrès social
Le prolongement de la guerre en Ukraine affectera les conditions de production et par conséquent l’offre de certaines matières premières, de denrées alimentaires et plus généralement de produits.
Or, comme le souligne une note réalisée par les ONG Attac et Oxfam : « Avant même cette guerre, l’insécurité alimentaire dans le monde était en effet en hausse pour la sixième année consécutive : en 2020, 2,4 milliards de personnes en souffraient, que ce soit en Europe (10 % de la population touchée) ou ailleurs. »
Selon le Fonds monétaire international (FMI), « la situation des pays fragiles ou touchés par un conflit est particulièrement préoccupante, car leurs réserves stratégiques couvrent moins de 2,5 mois de consommation intérieure nette. Globalement, les hausses des prix alimentaires et les risques de pénuries de blé pénalisent davantage les pauvres, qui consacrent une part supérieure de leurs dépenses à l’alimentation. Ce contexte accentuera la pauvreté et les inégalités mais aussi les risques de troubles sociaux. »
Trois mois après le déclenchement de la guerre en Ukraine, force est de reconnaître que chaque jour de conflit engendre des souffrances pour le peuple ukrainien, première victime de cette guerre abominable, et aussi pour les autres peuples. Dans l’intérêt de tous les peuples, il est donc indispensable d’explorer toutes les voies diplomatiques pour y mettre fin le plus vite possible, car la fuite en avant dans la guerre aggrave la situation et ne profite qu’aux spéculateurs et aux fabricants et marchands d’armes.
L’enjeu est d’autant plus grand que cette guerre sert d’alibi pour une dérive dans la militarisation à travers le monde. L’Union européenne n’y échappe pas. Ainsi, l’Allemagne budgétise des dizaines de milliards d’euros à cette fin, particulièrement pour l’achat des avions de combat américains. Et en France, le président de la République nouvellement réélu ordonne une nouvelle loi de programmation militaire.
Au-delà de la guerre en Ukraine et ses effets dévastateurs, la situation actuelle pose un ensemble de questions qui, en dernière analyse, ont trait au droit de tous les peuples au progrès social et au mode de développement ; elle met aussi en exergue la nocivité des politiques libérales appliquées en France, en Europe et dans le reste du monde.
Le fait que les « pays les moins avancés » dépendent largement des importations de denrées alimentaires témoigne du caractère néfaste des « programmes d’ajustement structurel » imposés par le FMI et la Banque mondiale avec le soutien des grandes puissances, parmi lesquelles l’Union européenne. Il témoigne aussi de l’absolue nécessité de transformer la politique d’aide au développement pour en faire un levier de véritables coopérations permettant, entre autres, de développer des services publics de qualité et de promouvoir une agriculture diversifiée et autonome assurant la sécurité et la souveraineté alimentaires.
De la même manière, le fait que les fonds spéculatifs et les grands groupes profitent de cette situation pour enrichir leurs actionnaires prouve la nécessité d’un contrôle public et social de leurs activités. Il s’agit notamment des droits d’intervention des salariés et leurs représentants sur les choix stratégiques de ces entreprises. L’enjeu est d’appliquer les critères sociaux et environnementaux et de repousser l’exigence de rentabilité financière, ce qui permettrait d’alléger la pression sur les travailleurs et, entre autres, réduire les coûts et par conséquent les prix à la consommation.
Dans la mesure où les institutions financières et les groupes énergétiques se rangent parmi les grands gagnants de cette situation, la question d’une ré-appropriation publique et sociale de ces institutions se pose également, car leur privatisation a contribué à cette situation et n’a profité qu’aux actionnaires.
Enfin, et non la moindre des choses, face à la hausse des prix, le soutien du pouvoir d’achat des travailleurs est fondamental. Il est erroné de croire qu’on pourra y arriver par des mesures ponctuelles comme les primes et les chèques. Des mesures telles que l’encadrement des prix des produits et services de première nécessité ou encore la taxation des bénéfices des groupes obtenus grâce à la spéculation sont nécessaires. Plus fondamental encore, il est indispensable d’augmenter les salaires pour sortir de la déflation salariale et de la trappe à bas salaires car, comme cela a été souligné plus haut, contrairement à ce que disent les libéraux et les patrons, ce qui handicape notre économie, ce n’est pas le prétendu coût élevé du travail, mais bien le coût exorbitant et croissant du capital.
Graphique 1
Indices des prix à la consommation
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Après vingt-deux ans passés en Seine-Saint-Denis, cet événement musical et politique majeur, grand rendez-vous politique de rentrée de la gauche, organisé par les communistes depuis plus de 90 ans, va poser ses valises sur l’ancienne base aérienne 217, au Plessis-Pâté, dans l’Essonne, les 9, 10 et 11 septembre. Fini l’aire des Vents, une nouvelle ère s’ouvre.
"Le train : un service public, efficace pour les breton.ne.s et pour le climat "
Animé par Gladys Grelaud, Conseillère régionale PCF, de Bretagne
Dimanche 11 Septembre à 11h, Espace – débats Bretagne:
T2A : "Rendre le soin aux soignants..."
- Hamama Bourabaa – Fondatrice et présidente de l'association “Rendre le soin aux soignants”
- Jean-Marie Fessler – Docteur en économie de santé - Président du conseil scientifique de l'Institut Montparnasse – Docteur en éthique médicale – Ancien directeur d'hôpital et des établissements de soins de la MGEN
- Fabien Cohen – Commission santé / protection sociale du PCF – Membre du Comité national du PCF
Animé par Christiane Caro, Atelier Citoyen Santé Bretagne,PCF "
Si la base 217 peut paraître lointaine, elle n’est pas moins accessible en transports en commun que ne l’était l’aire des Vents. « Entre l’entrée de la Fête et la station de Brétigny sur la ligne C, la distance est la même que celle qui séparait le RER du Bourget du site de La Courneuve, approximativement 3 kilomètres », indique le directeur de la Fête.
En outre, des navettes assureront la liaison durant tout le week-end entre les gares des RER C et D (cette dernière étant un peu plus éloignée) et la Fête. « Et nous avons travaillé avec la SNCF et les collectivités pour adapter le plan de transport, afin de s’assurer que le site sera accessible, poursuit le responsable. Une vingtaine de trains supplémentaires seront ainsi rajoutés ce week-end-là. » Le lieu proposera également davantage de places de parking sur site, à proximité du cœur de Fête.
Pour ceux qui souhaiteraient dormir sur place, ce sera bien évidemment possible. Le camping, qui existait déjà sur l’aire des Vents, sera là-bas proposé avec de nouveaux services : locations de tipis, de tentes, de matelas, de draps. Un coin famille sera également proposé. Une importante zone sera dédiée aux camping-cars, au prix de 20 euros les trois jours.
Informations diverses:
https://www.facebook.com/FetedelHumanite
https://fete.humanite.fr/
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Deux événements concomitants, intimement liés, ont marqué la semaine passée. Le premier est le sinistre anniversaire de la reprise du pouvoir en Afghanistan par les talibans. Depuis un an, ils y font régner la terreur et contribuent à amplifier une pauvreté absolue. Ils cultivent la haine contre la culture et l’émancipation. Ils emprisonnent physiquement, psychologiquement, socialement les femmes et les jeunes filles jusque dans la geôle vestimentaire, grillagée, barbare et féodale, qu’ils leur imposent. Le deuxième événement s’est déroulé à New York. Alors que l’écrivain Salman Rushdie s’apprêtait à tenir une conférence sur l’une des plus belles créations humaines, la littérature, il a été victime d’une tentative d’assassinat au couteau. À cette heure, selon les informations provenant de son entourage, ses jours ne semblent plus en danger, mais il semble que Salman Rushdie aura de nombreuses séquelles de cette attaque sauvage. Nous lui souhaitons le meilleur rétablissement possible.
Ces deux événements relèvent de la même absurde logique de l’islamisme intégriste. Celui-là même dont des millions de musulmans sont les victimes au quotidien. Dans les deux cas, c’est la culture, le savoir, l’éducation, l’imaginaire qu’on tue. Dans les deux cas, c’est au nom d’un dieu, la négation de l’être humain et la glorification de la mort.
À Kaboul, une manifestation de femmes devant le ministère de l’Éducation nationale pour le droit au travail et à la santé a été violemment dispersée en à peine quelques minutes.
Les gardiens du temple djihadiste les ont pourchassées, les ont battues à coups de crosse. À New York, un même bras armé par le fanatisme et l’obscurantisme poignardait le grand écrivain.
Ces coups de poignard sont de nouvelles entailles contre la liberté de penser, d’écrire, de publier, de parler. Les mêmes poignards de haine ont ôté la vie à Samuel Paty, au père Jacques Hamel et à Daniel Pearl. Le même fanatisme a tué nos amis de Charlie Hebdo.
Ces crimes sont l’expression barbare de la négation de l’être humain, de son rapport aux autres, de sa volonté et sa liberté de s’informer, de comprendre, de s’exprimer, d’aimer.
Celui qui, à New York, a brandi ce poignard pour le plonger dans la chair de Salman Rushdie n’a jamais lu aucun de ses livres. Encore moins, Les versets sataniques qui ont servi depuis une trentaine d’années à déclencher une série de manifestations et d’assassinats de traducteurs, d’éditeurs, de journalistes.
La première manifestation contre cet ouvrage a eu lieu le 12 février 1989 au Pakistan. Elle était organisée par ceux-là mêmes qui aujourd’hui constituent le mouvement islamique des talibans en Afghanistan. Ceux auxquels les États-Unis ont fait place nette il y a un an, dans une fuite honteuse, abandonnant les Afghans à leur funeste sort.
C’est en découvrant cette manifestation que l’ayatollah Khomeiny condamnait à mort Salman Rushdie et appelait à le tuer. Non pas que le livre lui ait déplu : il ne l’a pas lu. Sa fatwa n’avait pour seul objectif que de redorer son blason au moment où son étoile pâlissait. Rien à voir donc avec le contenu du livre lui-même, mais tout à voir avec une lutte politique au sein de l’Iran et plus largement d’une lutte politique au sein de l’islam politique. La dénonciation des Versets sataniques était pour lui le moyen de tenter de se transformer en chef de l’Orient islamique. C’est au nom de son projet personnel que les services de l’État iranien pourchassent Rushdie de par le monde tout en appelant les faibles d’esprit, les criminels, les obscurantistes à exécuter sa sentence. Est-ce que le meurtrier de la semaine dernière a agi avec ce décret religieux en tête ? Il semblerait que oui.
On ne peut que regretter qu’à l’époque un cordon politique protecteur n’ait pas été érigé autour de Salman Rushdie et de son œuvre. Tant de chefs d’État, de personnalités de différentes obédiences, de responsables religieux jusqu’au Vatican, d’écrivains et d’intellectuels ont trop banalisé cette abominable sentence, cet appel au meurtre en soutenant l’idée qu’il s’agissait d’un blasphème.
Blasphème ? De la part d’un ami de l’islam, celui de son enfance indienne qu’il défendait. « Cette pensée musulmane large d’esprit », disait ce défenseur du Coran qu’il souhaite voir interprété au vent frais des Lumières. Un islam vivant, donc ouvert aux interrogations, argumentations voire controverses. C’est cette ouverture qui parcourt la riche œuvre de Salman Rushdie. Que le chef d’une théocratie puisse condamner ainsi à mort un homme, citoyen britannique, né en Inde sans soulever de protestations défie les universelles valeurs.
Au-delà de la censure, il s’agissait d’une violation de la légalité internationale, un acte de banditisme d’État. Un acte de terrorisme d’État. Ce que le sectarisme, l’obscurantisme condamnait ce n’était pas simplement une opinion, ni seulement la liberté d’expression, mais une œuvre. Une œuvre romanesque. Un roman qui mêle fictions et pensées critiques, en reprenant le travail intellectuel de grands chercheurs musulmans. Les versets sataniques ne sont pas une énonciation et encore moins une dénonciation, mais une fiction d’où jaillit plusieurs voix narratives, un tissage et un détricotage de contradictions, un travail d’angles aigus, pointus pour décrypter, soulever la réalité, celle que l’auteur a vécu avec l’émigration.
Loin d’être lointaine ou exotique, l’auteur à partir de son expérience fait sentir combien l’immigration bouleverse les vies, agite les contradictions de ce monde. Les versets sataniques font mesurer la richesse de la diversité humaine, la pluralité des cultures qu’elle insuffle, ses entrelacements, ses chocs aussi.
Ce roman fait ré-émerger l’histoire profonde. Celle de l’empire arabo-musulman dont les interdits mortifères ont précipité la chute entre le 11e et le 13e siècle. En reprenant ce travail d’intellectuels musulmans du Moyen-Âge, par l’écriture d’une fiction, Salman Rushdie nous fait comprendre que le monde musulman n’est ni un bloc uniforme ni figé dans la pierre. Son roman projette le vieux et souvent douloureux conflit qui depuis des siècles met en tension la littérature et la religion, la littérature et les affaires politiques. Rien donc à voir avec un quelconque blasphème ! L’œuvre de Salman Rushdie est souvent une mise en abîme, une mise en perspective des questions liées à l’identité. Qu’il s’agisse de l’identité nationale, de l’identité ethnique, de l’identité religieuse bref ce qui fait le miel de tous les fondamentalistes et extrémistes réactionnaires. Les adeptes de la fatwa décrétée contre Rushdie se recrutent dans ces cercles où l’ignorance et l’obscurantisme sont les deux mamelles de la bêtise humaine.
Ce même obscurantisme qui niait, il n’y a pas si longtemps les dérèglements climatiques, celui professé dans des cercles des droites extrêmes contre l’histoire ou la science ou encore ceux qui remettent en cause le droit à l’avortement et veulent perpétuer la soumission des femmes à un ordre patriarcal.
Nous souhaitons que Salman Rushdie s’en sorte au mieux, et qu’il puisse continuer à écrire, à créer, à parler. Nous souhaitons la plus grande solidarité combative aux côtés des Afghanes, les travailleuses, les intellectuels, les sportives en Afghanistan pour qu’elles puissent se libérer de leurs cages.
Marie-George Buffet, qui a été une excellente ministre des Sports, avec l’association qu’elle a créée, a depuis longtemps pris le parti de permettre aux sportives afghanes de pratiquer et concourir librement. Qu’elle puisse être entendue et soutenue, afin que les sportives afghanes puissent participer aux Jeux Olympiques à Paris en 2024.
Il ne faut pas qu’après nos larmes, à peine séchées, vienne à nouveau l’oubli.
La vigilance s’impose. Cela fait trente-trois ans maintenant que Salman Rushdie, infatigable éveilleur des consciences, est la cible d’une fatwa exigeant sa mise à mort.
Son combat, le combat pour la liberté, n’est jamais gagné. Il doit sans cesse occupé les esprits justes et forts.
C’est le combat pour la culture, pour la liberté d’écrire, de créer. C’est le combat pour la liberté de la presse et le droit des journalistes de faire leur travail qui doit être partout respecté.
Faut-il que ces ennemis de la liberté, qui pourchassent Salman Rushdie ou Talisma Nasreen, Ousmane Diarra, ou Nudem Durak et tant d’autres depuis si longtemps et martyrisent les femmes, soient à ce point, si dépourvus, si faibles d’esprit pour avoir ainsi peur de mots, de phrases, d’un livre, de la culture, de la création et de la littérature ?
La solidarité avec les Afghanes comme avec les Iraniennes, les Gazaouis, les Pakistanaises, les Irakiennes, les Kurdes et tant d’autres doit vivre et se développer. C’est le combat pour l’émancipation des femmes, d’apprendre, de travailler, de créer. Celui pour leur droit à disposer de leur corps, d’aimer librement, de donner naissance ou non.
Dans les deux cas, des actes forts sont nécessaires.
Les femmes afghanes pourraient, par exemple, recevoir le prix Sakharov du Parlement européen et être présentées à la candidature pour le prix Nobel de la paix.
Salman Rushdie pourrait être présenté pour le prix Nobel de littérature. Symbolique ? Peut-être ! Mais si fort que ces distinctions seraient partie intégrante d’un nécessaire rapport de forces pour protéger toutes celles et ceux qui vivent en permanence sous la menace et promouvoir la liberté. Nul ne peut être étranger au combat pour leur liberté, pour la liberté.
YVON HUET
CONTRIBUTION AU DÉBAT DES COMMUNISTES AU SEIN DU PCF
Des mots pour une alternative
Pour que l'amour soit plus fort que la haine, à l’instar des bons conseils de Salman Rushdie, il faut redonner un sens aux mots qu'on utilise parfois à tort et à travers sans trop savoir d'où ils viennent et où ils vont. La décennie que nous venons de vivre a vu certains mots gonfler au point d'exploser, d'autres disparaître dans l'autocensure, d'autres encore mélanger les genres au point de ne plus savoir ce qu'ils veulent vraiment dire. Derrière tout cela, une énorme crise de société dont les règles sont régies par un jeune système âgé de quelque deux cents ans, le capitalisme, ressenti comme très vieux mais en fait très jeune au niveau de l’histoire humaine. Il fixe le terrain de jeu des guerres qui s'étendent, cristallise les incompréhensions et les défiances dont les mots sont les vecteurs.
Pertes de repères
Pour étayer ce que j'exprime, je renvoie au port de l'étoile jaune par des jeunes, voire moins jeunes, mobilisés dans des manifestations dites « anti-vax » lors de la crise sanitaire. Un signe assez grossier du mélange des genres et de la négation de la mémoire historique. Au niveau de la communication politique, on atteint souvent le sommet de la manipulation qui mène à une sorte d’appel incantatoire au "tribunal populaire" contre ceux qui ne sont pas dans les cordes de la pensée dominante d’un moment de la révolte virtuelle érigée en grand soir permanent ou de son contraire, le dit « raisonnable » qui s’arrange de la fatalité de l’existant. Le vent de la perte des repères, conforté par cette crise savamment entretenue des mots, est particulièrement fort notamment depuis que les témoins de la Seconde Guerre mondiale ont presque tous disparu, mais aussi depuis que la révolution informationnelle a bouleversé le mode de communication traditionnel dans un sens totalement orienté par les GAFAS (Google, Apple, Facebook et Amazon).
Éclairage de l’objectif
L’accumulation des raisons de cette situation pourrait nous faire croire qu’on ne peut rien y faire. Il ne faut pourtant pas se laisser impressionner et aller à l'essentiel dans le cadre de la lutte que nous menons pour la justice sociale. L’objectif, comme l’a si simplement dit Victor Hugo qui, n’en doutons pas, n’était pas un léniniste, est l’éradication de la pauvreté, qu’elle soit physique ou mentale, et la mise au pas des profiteurs qui, entre autres, font la pluie et le beau temps des terminologies.
Mots brouillés
L'exemple du mot "fascisme" employé à la volée est symptomatique de l’ambiance. On a oublié ce qu’il génère réellement pour ne s’attaquer qu’à la forme actuelle de l’exercice du pouvoir qui en fait n’est que le résultat de l’autoritarisme d’un exécutif surdimensionné en tant que réponse des libéraux à la crise du capitalisme. Que dire du mot socialisme et son corollaire le communisme ? Ils sont employés à toutes les sauces, plutôt aigres, voire empoisonnées, dans un fracas de confusions dont le but est de susciter la réaction ultime, « Plus jamais ça », à partir de l’expérience avortée de l’Union soviétique, le but n’étant pas d’analyser ce qui n’avait pas marché mais de tirer à vue sur tout ce qui pourrait désormais remettre en cause un monde capitaliste qui a pu prendre sa revanche et le fait payer aux peuples au prix fort. Là aussi, l’origine des mots est occultée pour ne présenter que la pâle copie d’un idéal dont l’origine est en fait identique à l’éclosion du capitalisme et qui motive encore, sous des formes nouvelles, le corps militant les partis d’une gauche qui se veulent alternatifs. A partir de ces exemples, on peut constater une radicalisation diabolisant le sens des mots. Elle tend à figer les divisions et le rejet, donc toutes formes de clanismes.
On pourrait faire un glossaire de toutes les évolutions de l'expression qui enflamment les discussions des réseaux sociaux. Elles font aussi apparaître une tendance à un ordre moral sous-jacent fondé sur les frustrations générées par cette société capitaliste (j’insiste) qui fait payer ses crises et enferme les consciences dans de multiples voies de garage où l’envie d’en découdre et la détestation aboutissent à des limites que savent gérer les idéologues de la diaspora capitaliste.
Résultat ? La majorité se replie sur le mode survie et quitte la scène de l’activité citoyenne pendant que qu’une minorité se paye majoritairement des déchirements de façade fondés sur les leurres de la délégation de pouvoir et du providentiel. Reste une conscience collective à gauche qui se réveille certes mais qui peine à tracer son chemin, elle-même en partie déstabilisée par la perte des repères.
Se former pour respirer et gagner
Pour sortir de cette chausse trappe récurrente, il faut privilégier l’école de la formation qui conforte l’école de la vie. Il faut prendre son temps dans la réflexion et privilégier les efforts de celles et ceux qui croient à juste titre aux bienfaits de la science quand elle est mise au service de l'humain. Sans compter l’importance à redonner un sens aux mots en expliquant ce qu'ils ont voulu dire dans leur source historique sans craindre l’évolution naturelle des terminologies, sous réserve qu’elles ne soient pas utilisées, comme le mot écologie, pour cacher la misère et les ravages provoqués par le capitalisme financiarisé.
Dans ce contexte, la réflexion fondée sur l'investigation sérieuse* – qui ne contredit pas la nécessité d’une activation la plus importante possible du mouvement social – n’a jamais été si nécessaire qu’aujourd’hui. La relance d’une vie intellectuelle sortie des pratiques de l’élitisme doit permettre de sortir du feu de paille des colères pour entrer dans un processus qu’il faut savoir appeler par son nom, révolutionnaire (encore un mot souvent censuré), parce que remettant en cause la logique d’un ordre établi fondé sur la soumission, n’ayons pas peur non plus de ce mot qui ne mérite aucune capture sectaire. Au même titre que les Droit de l’Homme et du Citoyen si bien défendus par la revue de la LDH, Droits &libertés, qui répond toujours très justement et sur le fond à bien des sujets qui fâchent.
N’oublions pas non plus les nombreuses revues de la CGT, qu’elles soient confédérales ou fédérales, qui activent les réseaux de la réflexion syndicale en redonnant pour l’essentiel, du sens aux objectifs souhaitables pour le mouvement social, avec, cerise sur le gâteau, un excellent travail de mémoire réalisé par l’IHS (Institut d’Histoire sociale) ainsi que ses déclinaisons régionales et départementales.
Les nombreux outils de communication de la pensée alternative peuvent servir de socle à une formation citoyenne des militants, voire, plus largement, de ceux qui préfèrent la curiosité à la « philo de comptoir » qui se résume souvent à des tweets rageurs et réducteurs que les historiens auront bien du mal à répertorier parce qu’ils seront défraîchis le lendemain de leur apparition comme les lucioles d’un printemps inachevé.
Ce ne sont pas des « Bibles » mais des outils de référence qui doivent permettre à chacune et chacun de penser par soi-même, donc de ne jamais craquer devant la pression de la pensée dominante, libérale autant que brutale dans ses exigences, agissant comme un rouleau compresseur et sachant tirer à ses intérêts les contradictions d’une société dans laquelle elle a su individualiser l’essentiel des réflexes, dans le travail comme dans le mode de vie, en isolant chacune et chacun d’entre nous dans un environnement souvent peu propice au débat collectif.
La tâche est donc difficile parce qu’à contre-courant de l’existant, mais aussi passionnante, parce qu’elle met en évidence la nécessité de savoir rêver sans perdre les pédales du réel qu’il faut regarder en face sans en être paralysé pour autant. Dans ce sens, les mots que nous utilisons pour exprimer des concepts correspondant soit à la réalité soit à l’espoir alternatif en construction doivent tendre à un retour de repères collectifs significatifs, faute de quoi les conditions durables d’un changement de société permettant aux citoyens de s’épanouir en toute liberté ne seront pas atteints, même en cas d’alternance à gauche.
En poussant plus loin le bouchon à titre d’exercice, faisons le tour de deux mots, alternatif et radical. L’utilisation du mot alternatif définit bien le sens d’une rupture pour une libération des forces sociales, avec le pari d’une pérennisation d’un changement de société, avec cette exigence de mettre le monde du travail au cœur des décisions et des préoccupations. L’utilisation du mot radical exclut de fait toute prise en compte de la diversité des options offertes dans le processus alternatif, dans le temps comme dans le contenu. Elle est donc source de soumission et/ou de simple témoignage face à un pouvoir centralisé. La démarche alternative, au contraire, permet la liberté du choix et de son rythme. En cela, elle garantit la liberté de conscience et le débat collectif qui lui donne un cadre, et ce n’est pas rien, quand on sait ce qu’ont donné les réductions pyramidales et ce qu’elles donnent encore aujourd’hui.
En cela, nous rejoignons la courageuse leçon humaniste de Salman Rushdie tout en suivant les enseignements d’un marxisme qui n’a d’intérêt que pour se libérer des chaînes d’une société moribonde qu’il faut remettre en cause sans pour autant rejeter tout ce qui a été fait de bon et sérieux grâce à la créativité du monde du travail.
Reste l’utilisation du mot dépassement. Je le trouve bien faible en regard des exigences même s’il est rempli de bonnes intentions. Mais c’est une autre histoire qui peut être facilement dépassée par un débat de fond sérieux autant que fraternel intégrant l’humour en tant qu’exigence d’une pensée révolutionnaire qui se doit d’être gaie autant que respectueuse d’une diversité riche de promesses dans mon parti, le PCF.
Yvon Huet
(*) Concernant la réflexion et sa méthode la gauche alternative, sous réserve de mise à jour, dont les communistes particulièrement actifs, a de multiples outils. En voici une liste non exhaustive :
– Progressiste ;
Et tant d’autres déclinaisons sectorielles dont :
– Terre Mer (Agriculture, pêche, forêt) ;