Document politique, 5ème Congrès du PGE
Refonder l’Europe, créer de nouvelles convergences progressistes
Depuis le IVe congrès du PGE qui s’est tenu à Madrid en décembre 2013 et singulièrement depuis le début de l’année 2015, crises et ruptures se sont aggravées dans toute l'Europe, jusqu'à devenir pour l'Union européenne une crise existentielle. Les problèmes économiques et sociaux se sont aggravés. Cette période a associé un autoritarisme grandissant des politiques d'austérité et dans la dernière période des éléments de dislocation. Les forces politiques dominantes, qu’elles soient conservatrices, démocrates-chrétiennes, libérales, auxquelles il faut ajouter l’aile droite des sociaux-démocrates, qui considèrent le capitalisme comme un horizon indépassable, sont dans une impasse. Elles sont confrontées à la crise du capitalisme, au bourbier dans laquelle elles ont elles-mêmes conduit l’UE et à des divisions importantes au sein même de leurs familles politiques. L'avenir de l'Europe est plongé dans une incertitude croissante d'autant que la recomposition des rapports de force internationaux a des conséquences directes sur l’UE et sur la manière dont elle s’inscrit dans le monde.
L’ensemble de l’édifice européen craque et peut s’effondrer. La question européenne est de nouveau posée dans son ensemble, et même dans ses fondements. Les valeurs qui prétendaient fonder l'Union européenne sont de facto réduites à néant. La différence de traitement entre des pays comme la Grèce, et ceux qui peuvent se targuer du rang de puissance régionale, tels que le Royaume-Uni, montre la violence des rapports de force, entre autres institutionnels, au sein même de l’Union Européenne. Le Brexit marque un tournant dans l’histoire de l’Union Européenne. Avant même le vote, les négociations sur le Brexit ont sanctuarisé un peu plus la pratique du dumping social dans l’Union Européenne elle-même. Le fait que pour la première fois depuis 1957 un peuple décide de quitter l’Union Européenne marque la faillite de l’Europe marchande et financière. L’échec cinglant et le refus de l’UE de traiter question des migrants en appliquant les principes de solidarité et du droit international cristallisent la faillite du modèle actuel et renforcent des tendances lourdes à la dislocation de l’UE. L’impasse et l’échec de la politique de la BCE, qui injecte encore à perte 1500 milliards d’euros d’ici mars 2017 pour le seul profit des banques et des très grandes entreprises démontrent son incapacité structurelle à envisager un autre modèle économique. On nous oppose depuis des années les dogmes des traités pour refuser les changements progressistes que nous proposons. Mais aujourd'hui, la vérité est que tout est sur la table, tous les débats sont à nouveau ouverts.
Aujourd’hui, les forces du statu quo sont dépassées et celles de la réaction sont à l’offensive partout en Europe. Les courants de droite et d’extrême droite poussent en avant des solutions rétrogrades et xénophobes. La crise politique est générale. Le continent est au seuil d’un basculement qui peut conduire les peuples à se refermer sur eux-mêmes, avec tous les risques de tensions et de dislocation que cela comporte, alors que la guerre est aux portes de l’Union européenne, en Ukraine et sur les rives de la Méditerranée.
Dans ce contexte, le PGE se doit d’être plus que jamais à l’offensive pour une Europe solidaire, féministe, démocratique et coopérative. Le PGE rassemble des forces diverses, communistes, socialistes, républicaines, anticapitalistes, écologistes, féministes, écosocialistes et d’autres forces démocratiques et progressistes. En cette période de lutte de classes exacerbée, il se conçoit comme un outil au service des intérêts du plus grand nombre en Europe en défendant la perspective du socialisme démocratique pour les peuples d’Europe. La crise historique de la social-démocratie est due à l’alignement de ses directions sur le néolibéralisme et à la construction libérale de l’Union Européenne depuis les années 80. Elle peut ouvrir la voie à la construction d’une Gauche portant un projet alternatif au néolibéralisme. Le PGE veut dialoguer avec toutes les forces disponibles pour un tel projet. Conscient des enjeux, le PGE propose à l’ensemble de la gauche politique européenne, aux forces sociales et citoyennes disponibles d’ouvrir de larges espaces de débat, de larges fronts de lutte pour construire des majorités antilibérales aptes à renverser les rapports de force en faveur des peuples. L’issue des convulsions politiques et économiques n’est pas écrite. Nous voyons surgir le pire avec la poussée permanente de forces de droite extrême et d'extrême droite dans toute l'Europe. Nous voyons aussi la poussée de forces de gauche qui cherchent à ouvrir, certes dans un rapport de forces encore très défavorable, des issues progressistes, comme en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Irlande.... Dans cet affrontement aux tendances très contradictoires, les responsabilités de la Gauche européenne sont plus grandes que jamais. Il est urgent de sortir les peuples européens du dilemme mortel dans lequel les classes dirigeantes cherchent à les enfermer : ou bien l’acceptation de l’austérité sans fin et de la concurrence anti- sociale, ou bien la soumission autoritaire ou l’expulsion de la zone Euro, voire de l’UE elle-même ; ou le libre-échangisme sans barrière de la mondialisation capitaliste ou le repli sur soi. Nous refusons ce qui accentuerait encore davantage la crise par un déchaînement plus brutal encore de la mise en concurrence et de la spéculation contre les peuples, et peut même conduire à une régression civilisationnelle majeure dans toute l'Europe. Nous voulons une Europe de la solidarité et du progrès social partagé.
Ouvrir un autre possible, un autre chemin est notre ambition. Ce nouvel espoir doit prendre le chemin de profonds changements en Europe, pour refonder l’Europe, pour fonder une autre Europe et sauver les peuples de l’austérité et des replis xénophobes. Cela souligne l’urgence d’un changement des rapports de force, pas seulement dans chacun de nos pays, à fortiori dans un seul, mais progressivement dans plusieurs pays et à l'échelle de l'Europe toute entière.
I- Crise historique de la construction européenne : les éléments de rupture
1) Un contexte international aggravé
L’incapacité des classes dirigeantes à apporter des solutions durables à la crise systémique du capitalisme de 2008 est un élément structurant de la crise européenne. La gestion de la crise qui a éclaté en 2008 s’est construite en cherchant à reconstituer le modèle néo-libéral d’avant la crise en garantissant les privilèges des « 1% » et la liberté d’action des banques et des grandes entreprises. La crise a fait chuter la production, développer le chômage, avec des inégalités explosives dans chaque pays et entre pays. Le spectre d’une stagnation séculaire fait son chemin. Pire, les conditions d'une suraccumulation financière se reproduisent pour un nouveau krach financier, de plus grande ampleur, dans les années à venir.
Depuis le début des années 2000, la déréglementation financière a entrainé une flambée des prix des logements, des montants imprévisibles de crédits pour les promoteurs immobiliers et les propriétaires, ce qui a entrainé d'énormes endettements et des bulles de crédit. Les grandes villes ont connu une restructuration du centre des zones urbaines qui a mené à la gentrification, avec comme résultat un nettoyage social massif des pauvres. Autour de la ventilation financière de 2008, nous avons vu un soutien massif des sociétés financières, avec le versement de milliards dans un renflouement, endettant les Etats et combiné avec des mesures d'austérité contre la population. Les défauts de paiements et les expulsions massifs, d'abord et avant tout en Espagne, se sont répandus dans toute l'Europe. Les fonds d'investissements privés internationaux et les fonds spéculatifs de 2015 sont entrés dans le secteur européen du logement, créant ainsi les conditions pour le prochain éclatement de la crise.
La crise européenne multiforme, qui s’étend jusqu’à la Russie, s'inscrit dans les nouveaux déséquilibres mondiaux et les aggrave : les évolutions des économies américaines et chinoises sont de plus en plus divergentes et l’ensemble de l’économie mondiale s’en trouve déstabilisée. Les pays « émergents » sont également secoués : baisse du prix des matières premières, taux de change erratiques, tentations du tout-à-l’exportation. L’accumulation des dettes publiques comme privées déstabilise encore davantage l’économie. Celles-ci ont plus que doublé entre 2004 et 2015. Alors que la production industrielle a décru de 3% en 2015, la politique de la BCE est incapable de relancer l’économie de manière significative. Pire, cette politique nourrit une bulle spéculative sur les dettes publiques. Tout cela illustre l’incapacité des classes dirigeantes à concevoir une autre politique et l’impasse politique et morale dans lesquelles elles plongent l'Europe.
Trois nouveaux éléments sont apparus depuis 2013.
D'abord, la guerre est redevenue l’horizon immédiat de l’Europe. La guerre civile en Ukraine a fait plus de 10 000 morts depuis avril 2014. Elle provoque de profondes divisions en Europe qui rappellent celles de la guerre froide. Les accords de Minsk ne sont toujours pas intégralement appliqués. La Gauche Européenne exige l’application réelle des accords de Minsk par l’ensemble des parties en présence. La situation de chaos qui règne dans de vastes régions du globe, de l’Afrique au Proche et Moyen-Orient, déstabilise les rapports géopolitiques mondiaux. La dislocation d'Etats entiers comme l'Irak, la Lybie, la Syrie, sous le coup à la fois de guerres, notamment provoqués par l’impérialisme occidental, et de politiques de libéralisation à outrance, laisse le champ libre à de nouveaux totalitarismes et de nouveaux obscurantismes tels que l’« organisation de l’état islamique ». Des régions entières du globe sont aux prises avec une remise en cause barbare des principes d'égalité et de justice.
La guerre civile en Syrie est en passe de devenir le conflit le plus meurtrier depuis 1945. La guerre civile provient du fait que le mouvement démocratique et pacifique a été aux prises avec la brutale réaction du régime d’Assad, puis cette guerre civile s’est transformée en guerre régionale voire internationale indirecte, du fait de l’intervention de puissances régionales ou internationales. Le PGE soutient dans ce contexte la lutte du peuple Kurde, dont les forces sont pratiquement les seules à lutter à une échelle significative pour société démocratique, pluraliste et antipatriarcale. La Gauche Européenne défend l’urgence d’une solution pacifique et politique durable. Elle promeut l’idée d’un plan global de paix pour le Proche et le Moyen- Orient et pour la région méditerranéenne.
L’accord conclu par les grandes puissances avec l’Iran écarte, au moins provisoirement, un risque de guerre. Il enlève également aux états de la région le prétexte de se doter de l’arme nucléaire. La Gauche Européenne défend l’établissement d’une zone sans arme nucléaire ni arme de destruction massive au Proche et Moyen- Orient. Cela s’applique donc également à Israël. Le PGE défend la perspective d’un désarmement nucléaire global.
Les conflits au Proche-Orient, exacerbés par les interventions impérialistes, ont ouvert la porte à l’extrémisme et au terrorisme qui atteignent désormais le cœur de l’Europe. Les attentats terroristes sont les pires ennemis de la démocratie, à la fois par eux-mêmes et parce qu’ils sont utilisés comme prétexte pour la mise en place de politiques « anti-terroristes » qui font reculer les droits fondamentaux. De plus, ils offrent un espace à la propagande xénophobe et raciste et aux forces d’extrême-droite. Pour ces raisons, de tels phénomènes fruits d’une idéologie totalitaire doivent être combattus sans répit.
Ensuite, la crise écologique s'aggrave malgré toutes les alertes. La question n’est pas si nous allons entrer dans une crise écologique, mais comment nous construisons une issue à la crise écologique dans laquelle nous sommes entrés depuis plusieurs années. Nous savons qu’au-delà de 1,5°C de hausse par rapport à l’ère préindustrielle, le réchauffement de la basse atmosphère entraînera plus que probablement des catastrophes écologiques et sociales très difficilement réversible. La crise écologique est une conséquence de l’extension du mode de production capitaliste qui entraîne d’une part un productivisme sans limite, au détriment des ressources naturelles et d’autre part un consumérisme aliénant. Le tout se faisant au détriment des productions et des besoins sociaux qu’il serait nécessaire de développer et de satisfaire. Le monde du futur qui est à repenser est inséparable de la prise en compte du « temps long » de notre environnement naturel, des limites que la société doit être capable de se fixer dans l’exploitation des ressources naturelles, de la recherche d’un « bien vivre » qui envisage l’épanouissement humain de façon inséparable au développement d’un environnement vivable. Aujourd’hui, toute perspective socialiste est inséparable de la transition écologique, de transformation des modes de production dans le sens de la satisfaction des besoins sociaux et de la préservation de l’environnement.
Le monde est confronté à un défi de civilisation. L’élection de Donald Trump, aventurier milliardaire sans scrupule, belliciste, sexiste et raciste, soutenu par les courants ultra conservateurs et d’extrême-droite américains, à la tête de la première puissance mondiale peut annoncer une période de grande instabilité. La candidature d’Hillary Clinton ne représentait certes pas une réelle alternative, d’autant plus qu’elle était soutenue par des forces libérales et interventionnistes. Mais désormais, le basculement des Etats-Unis peut devenir le point de départ d’une nouvelle crise économique et d’une spirale de guerre. Ce résultat est le fruit des fractures sociales causées par la mondialisation capitaliste, et des sentiments de peur et de haine que la faillite de l’ordre du monde provoque.
2/ Des sociétés fracturées et mises à genoux
Les politiques d’austérité engendrent une régression sociale majeure sur le continent. Les salaires, les conventions collectives et les systèmes de répartition sont la cible permanente des politiques d'austérité. Les classes dirigeantes mettent à profit la crise pour prendre leur revanche sur les conquêtes sociales issues des luttes ouvrières du XXe siècle. Le chômage de masse, la précarité et la pauvreté défigurent toutes les sociétés européennes. Le libre-échange à l’intérieur des frontières de l’UE sans aucune harmonisation sociale favorise le dumping social, une dérégulation généralisée et l’abaissement du prix du travail. Au nom de ce chantage on casse les protections sociales, on licencie plus vite et plus facilement, on précarise, on étrangle l’activité économique. L’UE est là encore une machine qui accélère la destruction massive de l’emploi et de fabrication du chômage et de la pauvreté. Les inégalités femmes-hommes se renforcent avec la précarisation. Les inégalités femmes-hommes et la surexploitation des femmes augmentent. Les femmes sont de moins en moins protégées dans le monde du travail. Les emplois non déclarés comme aide-ménagère frappent particulièrement les femmes immigrantes. Le commerce avec les femmes migrantes et les femmes de l'Europe de l'Est comme aide domestique doit cesser. A la place, nous devons lutter pour des offres de services de garderie publique de qualité et abordable pour tous les enfants, pour que les femmes puissent participer au marché du travail sur un pied d'égalité avec les hommes, c'est à dire que les femmes devraient avoir un salaire égal à celui des hommes. Sur les questions sociales et sociétales, rien n'est fait pour harmoniser les droits vers le haut, en particulier le droit d'avoir un emploi et les droits des femmes. Cette régression des droits des femmes est fatale. Les politiques d’austérité les poussent vers le travail au noir, l’exclusion voire la prostitution.
Les remises en cause des garanties et accords collectifs régissant les rapports entre patrons et salariés s’accumulent en Europe. La quasi-totalité des pays de la zone Euro sont à une croissance infime voire nulle (0,3% de moyenne dans la zone Euro pour le 2e trimestre 2015). Cette vision fondée sur la réduction à tout prix des « coûts » (du travail, de la dépense publique, de la protection sociale) empêche toute relance saine de l’activité économique, encourage la diminution de l’investissement, entretient le chômage de masse. Un Européen sur quatre (122 millions d’habitants) est menacé de pauvreté. Les chiffres sont encore plus élevés pour les femmes, les jeunes, les enfants. Cela va jusqu’à provoquer une crise humanitaire, aggravée par le démantèlement des services publics de santé. Les services publics sont partout attaqués par le capitalisme néolibéral.
Ces politiques d'austérité et la stagnation économique qui en résulte aggrave les déséquilibres internes à l'Europe. La divergence croissante des indicateurs économiques et sociaux entre les pays d’Europe du Nord et ceux du Sud s’approfondissent. L’écart se creuse entre les pays où le taux de chômage est au plus bas, et ceux où il ne cesse d’augmenter. Une amplitude de 20 points sépare la Grèce de l’Allemagne, selon les chiffres officiels. Ce contraste est encore plus visible chez les jeunes de moins de 25 ans, pour qui les écarts vont du simple au septuple. La nouvelle génération sait qu'elle vivra globalement moins bien que ses parents. La mise en concurrence des régions et des métropoles accentue les déséquilibres territoriaux. La casse des services publics rend nos sociétés plus fragiles et de plus en plus porteuses d’exclusion. Sur ces divisions, prospèrent des idéologies dangereuses et ségrégatives.
En Europe centrale et en Europe de l’Est, les années qui ont suivi la restauration capitaliste et la transition, marquée par l’intégration européenne, n’ont pas eu les résultats escomptés. Les niveaux de vie et de salaires demeurent bien plus bas que dans les autres pays européens. Presque toutes les banques sont privatisées et la majorité d’entre elles sont entre les mains de banques occidentales. Les systèmes productifs sont démantelés, ce qui conduit au chômage de masse et à l’émigration des centaines de milliers de personnes à la recherche d’une vie meilleure. Les régions rurales sont complètement abandonnées.
L'ensemble de ces éléments souligne le risque de régression sociale majeure qui plane sur le continent. L'Union Européenne n'est ici plus un élément de régulation, mais un promoteur de politiques qui renforcent la crise et d'exacerbation de ses conséquences.
3 / La crise démocratique : les peuples bafoués, l'UE éclatée
Une fracture démocratique s'est aggravée depuis 2015 avec le traitement différencié selon les pays et selon les sujets. Les classes dirigeantes s'arc-boutent sur l’autoritarisme monétariste fiscal et financier et sur le fédéralisme autoritaire appliqué à la question budgétaire et de la dette. Les déclarations de Junker après la victoire de Syriza en janvier 2015 selon laquelle il n'y aurait "pas de choix qui va à l'encontre des traités européens" montrent que plus ce modèle échoue, plus il est porté au pinacle par les promoteurs de ces traités. L'absurdité économique du dogme des "3%" de déficit budgétaire est aujourd'hui largement reconnue, même chez les libéraux, sans que les positions des dirigeants européens soient maintenues comme un outil politique d'asservissement des peuples et des gouvernements qui cherchent à s'en extraire. Le diktat imposé à la Grèce et au gouvernement d'Alexis Tsipras et de Syriza a été précédé par un véritable coup d'état bancaire qui visait à couper les vivres au pays. Il montre la brutalité des méthodes de pression exercées par la troïka ainsi que leur mépris total pour le verdict des urnes. Les tentatives plus indirectes de déstabilisation du gouvernement portugais s'inscrivent in fine dans la même logique. Mais quand David Cameron, au nom de la Grande- Bretagne, dont la puissance économique est autrement plus grande, et le rôle dans les rapports de force internationaux autrement plus influent, exige des concessions qui vont dans le sens d'une précarisation renforcée, il est entendu.
Les gouvernements ultranationalistes, autoritaires et cléricaux qui sont arrivés au pouvoir en Europe de l’Est accentuent cette régression démocratique et le recul des droits. Ils livrent en outre une bataille de réécriture de l’histoire dans un sens réactionnaire. Les forces de gauche et les communistes sont l’objet d’attaques incessantes dans les pays d’Europe centrale et orientale. Les gouvernements ne lésinent pas sur les moyens pour discréditer et détruire les forces progressistes, afin de se maintenir au pouvoir. Depuis 2014, l’ensemble de l’appareil d’état ukrainien s’est focalisé sur la destruction du Parti communiste d’Ukraine. Les campagnes de « décommunisation » en Ukraine, en Roumanie, en Pologne, en Bulgarie et dans d’autres pays ont pour objectif d’interdire les organisations communistes et de faire disparaître les monuments et les toponymes communistes du paysage. Il est cependant possible de s’opposer par des voies légales à de tels processus, comme le montre l’exemple de la République de Moldavie et de la Hongrie. Dans de nombreux pays de l'UE, il existe une réelle réaction hostile sur le droit des femmes à disposer de leur propre corps. Il y a de fortes attaques contre les droits à l'avortement de la part des Gouvernements de droite et de l'Eglise Catholique et Orthodoxe. Les femmes se sont battues durement pour récupérer leur droit sur leur propre corps. Les Polonaises ont eu une victoire. Une interdiction totale de l'avortement a été changée en avortement sous certaines conditions. Les Polonaises continuent leurs luttes pour le droit de décider elles-mêmes de l'avortement. Le corps d'une femme est le sien et elle a le droit de décider si elle veut mettre fin à une grossesse ou non. Le Parti de la Gauche Européenne revendique le droit à l'avortement dans tous les pays européens.
Sur les questions sociales et sociétales, rien n'est fait pour harmoniser par le haut les droits, en particulier le droit du travail et les droits des femmes. La régression des droits des femmes à disposer de leur corps et les violences machistes à leur encontre ne sont nullement sanctionnées par l'UE. Quand un pays décide unilatéralement de fermer ses frontières et de ne pas respecter les règles européennes sur les migrants, il n'encourt pas les foudres de Bruxelles. Huit pays ont aujourd'hui fermé leur frontière, et l'Union européenne laisse faire.
Le Brexit a donné une nouvelle dimension à la crise. Le résultat du Brexit doit être accepté comme un fait. Le choc du Brexit révèle l'ampleur du rejet de l'intégration néolibérale de l'UE. Il met en évidence la profondeur des lignes de fractures territoriales et sociales, suite à plus de trente ans d'austérité et de mondialisation capitaliste. C'était une protestation sociale. Cependant, l'extrême droite a exploité la protestation. La stratégie de la droite a déchainé les forces de la xénophobie. Le nouveau Gouvernement Britannique cherche à être encore plus à droite que le précédent, en combinant une austérité encore plus brutale avec une plus grande stigmatisation des travailleurs immigrés, de la démocratie et de la direction politique dans toute l'UE. Prenant en compte les conséquences réelles qui émergeront du Brexit, ce processus devra être soumis à une évaluation et une décision démocratiques. Pour la gauche au Royaume-Uni, le combat pour maintenir la liberté de circulation, les droits humains et la protection des postes de travail est d’une actualité brulante et pourrait former la base d’un changement radical dans la démocratie et dans la direction politique a travers l’UE. Le PGE soutient le droit des personnes d'Irlande du Nord et d'Ecosse, qui ont voté contre le Brexit, de voir leur souhait respecté au sujet du Brexit. Cela soulève aussi une question pour la Gauche et pour sa capacité à avancer avec une alternative pour les peuples d'Europe.
4 / Le continent au seuil d'un basculement idéologique
La crise politique se généralise en Europe. Les gouvernements sortants sont presque systématiquement sanctionnés lors des échéances électorales. Des chocs politiques rapides et contradictoires polarisent le débat public européen. La montée des sentiments xénophobes et nationalistes pose un défi existentiel à la gauche en Europe. Le continent est menacé par un basculement idéologique d'ampleur. Dans différents pays, selon différentes formes, des forces d'extrême-droite et des populismes droitiers cherchent à imposer leurs thèmes de prédilection. La désorientation, le désespoir, la peur face aux évolutions internationales leur offrent une importante caisse de résonance. Le discours "protecteur" voire "social" de l'extrême-droite, qui s'inscrit dans une ancienne tradition de ce courant remontant aux fascismes européens, est utilisé afin d'assurer leur marche au pouvoir et de marginaliser la gauche et le mouvement ouvrier.
La ligne politique de certains gouvernements légitime leur discours et en font des forces de recours, comme en Slovaquie. Un bloc autoritaire est au pouvoir dans plusieurs capitales européennes : à Varsovie, à Budapest, à Bratislava. Les évolutions des gouvernements Baltes s'inscrivent dans la même logique.
Lors du troisième tour de l'élection présidentielle en Autriche, le candidat de l'extrême droite nationaliste allemand du Parti de la liberté, a été battu par un large front allant des forces critiques de la société civile aux représentants des partis traditionnels. C'est un grand succès, mais le danger n'est pas écarté, parce que les causes sociales et politiques de la montée de l'extrême droite existent toujours. Les poussées de l'extrême- droite en Allemagne sont un phénomène inconnu depuis 1945. En France, le FN se place au cœur du jeu politique et affiche ses ambitions pour les élections générales de 2017. En Belgique, un parti nationaliste flamand proche de l’extrême-droite siège au gouvernement. Même dans les pays Scandinaves, auparavant réputé pour leur humanisme et leur solidarité, l'extrême droite a connu un développement dangereux. Il y a, depuis longtemps, un parti fort d'extrême droite au Danemark, le Parti Populaire Danois, qui a réussi à mettre en œuvre la politique d'immigration la plus xénophobe jamais vue. En Norvège, Suède et Finlande, il y a également de fort partis de droite, et le parti Suédois "Démocrates Suédois" a même ses origines dans le mouvement néo-nazi. Enfin, l’essor de Aube Dorée en Grèce après 2012 a permis à ce gang criminel néonazi d’acquérir une représentation dans les institutions locales, nationales et Européenne, en dépit du fait qu’une large partie de sa direction est en procès pour meurtre et possession illégale d’armes, etc.
En Europe centrale et en Europe de l’Est, l’essor du nationalisme, du néo-fascisme et de la xénophobie profite de l’appauvrissement de la population et de la crise démocratique. En Ukraine, dans les Pays Baltes et dans d’autres pays d’Europe orientale, l’extrême-droite est en situation de participer, sous une forme ou sous une autre, à des solutions de pouvoir. La dénonciation des « ennemis de l’intérieur » connaît un impact important dans les populations. La crise économique et le chômage provoquent le renforcement de la haine contre les migrants et les Roms, devenus boucs émissaires.
En Turquie, Erdogan utilise le régime de l’été d’urgence comme un instrument pour détruire violement la démocratie, écraser les libertés, museler les médias, réduire les pouvoirs de l’opposition, lever l’immunité parlementaire, emprisonner les Députés du HDP et mener une guerre meurtrière contre la population Kurde du Pays.
Mais cette évolution idéologique est en bute à d'importants contre-points qui font que ce basculement vers une régression historique du continent ne s'est pas encore produite. Les peuples se mobilisent contre la corruption des classes dirigeantes et contre le blocage politique de certains pays. Le renversement du Gouvernement Roumain en novembre 2015 et les manifestations massives en République de Moldavie contre la corruption en sont des signes. En Europe de l'Ouest et surtout en Grèce, le mouvement de solidarité envers les migrants montre que l'esprit d'accueil demeure vivace en Europe et qu'il ne s'agit pas d'un "luxe" de pays riches. Ce mouvement de solidarité est un frein et un pôle de résistance contre le basculement des sociétés vers la xénophobie.
5 / La question des migrants comme catalyseur de la crise historique de l'Union Européenne
Le mélange d'impuissance et d'abjection avec lequel l'Union Européenne et la plupart des gouvernements ont réagi face à l'afflux des migrants révèle l'ampleur de la crise de l'Union Européenne et de ses principes. Cette crise oblige en même temps l'Europe à se reposer autrement la question de son avenir.
La crise des migrants recouvre une crise systémique. Il s'agit d'un phénomène massif et structurel qui est la conséquence de la dégradation rapide de la situation internationale et des politiques qui l'ont provoquée, parmi lesquels figurent les propres politiques de l'UE et de ses Etats. On estime que d'ici 2050, s’il n’y a pas de changement politique, 200 millions de migrants vont fuir les guerres, la crise économique, la dislocation des états, le chaos qui s'abat sur de vastes régions en Afrique et au Proche et Moyen-Orient, ainsi que les effets de la crise climatique. L'Union Européenne en porte une part importante de responsabilité. La conclusion d'accords bilatéraux de libre-échange a encouragé le démantèlement des services publics et, par conséquent, des politiques publiques dans nombre d'états africains. La participation de certains états européens aux guerres dans ces régions est également à porter au passif du bilan de l'UE. La crise des migrants signe la crise des rapports de l'UE au monde.
En outre, le fait que 1 million de réfugiés suscite tant de turbulences dans une construction politique qui regroupe 510 millions d'habitants souligne l'ampleur de la crise de l'UE. La situation humanitaire des réfugiés est un scandale international. La tentation d'utiliser les réfugiés comme outil de dumping social renforce les sentiments de repli voire de xénophobie dans les populations. La situation des femmes et des jeunes est particulièrement grave. Ils sont la cible privilégiée de violences, y compris sexuelles, et de la surexploitation au travail. La création de dispositifs spécifiques de protection, de protections juridiques et de personnel spécialisé est nécessaire.
Les pires relents de l'histoire se font sentir dans les mesures prises par un certain nombre de gouvernements : les gouvernements des états du groupe de Visegrad, le gouvernement danois. Les déclarations de Manuel Valls lors de la conférence de sécurité de Munich en février 2016 et celles, pires encore, du ministre de l'intérieur belge montrent que les pays d'Europe occidentale ne sont pas épargnés par l'ignominie.
Cette crise est l’occasion une fois de plus d’imposer un chantage à la Grèce, qui se retrouve seule pour gérer l'arrivée des migrants en Europe, alors que ce pays est l'un des seuls à avoir mis à disposition un grand nombre de places d'accueil. Il faut aussi saluer le courant de solidarité qui traverse la société grecque et qui permet de faire face à une situation très complexe, sans que cela ne profite à l'extrême-droite.
L'accord entre l'Union Européenne et la Turquie, condamné par les associations humanitaires, est un blanc- 6
seing insupportable donné au pouvoir d'Erdogan alors même que sa politique est un des facteurs de la crise au Proche et Moyen-orient, et qu'il déploie une répression féroce contre la population kurde, les démocrates turcs, la liberté de la presse. Il confirme la volonté des dirigeants européens de fermer les portes d'entrée de l'Europe aux populations fuyant la guerre, les violences et la misère. La quasi-totalité des chefs d'Etats ont tout accepté, trop heureux de se dégager de leurs responsabilités d'accueil et d'asile de populations en détresse.
La gestion de la crise des réfugiés par l’UE est une autre preuve solide de la banqueroute politique et morale du projet d’intégration européenne néolibéral. Les dirigeants de l’UE demeurent silencieux au lieu d’appliquer les sanctions contre les Etats-membres qui violent unilatéralement l’accord pour la relocalisation en sécurité et proportionnée des réfugiés qui arrivent et restent bloqués en Grèce et en Italie.
Conclusion : une nouvelle période historique
Au total, l’Union européenne et l'Europe toute entière entrent dans une nouvelle période historique. Après la période des deux blocs et du Marché Commun conclu originellement entre six pays, le Traité de l’Acte unique et les traités qui s’en sont suivis ont érigé la concurrence au rang d’un droit supérieur dans l’Union. Cela s’est accompagné d’une mise en concurrence des systèmes sociaux et de démantèlement des conquêtes sociales les plus avancées. Depuis quelques années, cet édifice bâti dans les années 1980 et 1990 se lézarde. Il traverse une grave crise de légitimité et le projet qui le sous-tend est aujourd’hui minoritaire parmi les peuples d’Europe. Une nouvelle période historique s'ouvre qui voit l’UE travaillée contradictoirement et parallèlement par le renforcement du fédéralisme autoritaire et des éléments de dislocation. Le continent européen se trouve donc bien à un tournant : soit les valeurs réactionnaires d’un bloc droitier combinées à un autoritarisme fiscal vont l’emporter, soit un nouveau bloc politique et social en faveur des intérêts des peuples réussit à émerger en Europe.
Si rien n’est fait, le dilemme pour les peuples est terrible : soit l’ensemble de l’édifice déraille sans que personne, en premier lieu parmi les classes dirigeantes, n’y soit préparé ; soit le continent continue de s’enfoncer dans l'austérité et le chômage de masse, et dans la fermeture des frontières.
Ce basculement n’est pas irrémédiable. Les peuples n’ont pas capitulé, bien au contraire. Des forces politiques, sociales et citoyennes existent pour refuser ce dilemme. C’est vers l’ensemble de ces forces que le PGE se tourne pour leur proposer de formuler une offre politique nouvelle au service d'une union des peuples souverains et solidaires d’Europe.