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2 octobre 2025 4 02 /10 /octobre /2025 06:07
Contes populaires de Palestine à la bibliothèque de Douarnenez le jeudi 16 octobre à 18h

CONTES POPULAIRES DE PALESTINE.
On a tendance à l’oublier… mais le peuple palestinien est un peuple instruit, dans lequel les familles attachent une grande importance à l’éducation des enfants. Plus de 95% des enfants reçoivent une scolarité de base, malgré le contexte de guerre qu’ils subissent.
C’est aussi un peuple avec une culture très riche, que les habitants se transmettent de générations en générations, de déplacements en déplacements, faisant vivre la mémoire collective. C’est une manière de résister contre l’occupation, contre l’effacement des Palestiniens… Amal Kadheefa nous a affirmé que l’éducation, la culture, le sport, sont des moyens de résistance, des outils de résilience qui permettent de pousser les limites des camps des réfugiés.
Fidaa Ataya, conteuse palestinienne de Cisjordanie, utilise elle aussi l’art comme moyen de résister aux colons et à l’armée israéliens qui se sont emparés du paysage de son enfance. A l’invitation du comité de jumelage Douarnenez/Rashidiyé, elle sera à la Médiathèque de Douarnenez le 16 octobre à 18h, en compagnie d’une autre conteuse, Praline Gay-Para, bien connue à Douarnenez, qui nous a enchanté.e.s dernièrement au Festival de cinéma.

Monique Prevost Guerer

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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 05:17
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943
Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943

C'est ce vendredi 26 septembre à l'Autre Rive à Berrien à 19: le journal magnifique et profond journal d'Etty Hillesum interprétée par Else Lejamtel avec la mise en scène de Jessica Walker.

Café librairie L'autre rive à Berrien ce vendredi 26 septembre-  Une lumière dans la nuit - Une adaptation du magnifique journal d'Etty Hillesum (Une vie bouleversée), intellectuelle et diariste juive hollandaise déportée à Auschwitz en 1943

De 1941 à 1943, à Amsterdam, une jeune femme juive de vingt-sept ans tient un journal. Le résultat : un document extraordinaire, tant par la qualité littéraire que par la foi qui en émane. Une foi indéfectible en l'homme alors qu'il accomplit ses plus noirs méfaits. Partie le 7 septembre 1943 du camp de transit de Westerbork, d'où elle envoie d'admirables lettres à ses amis, Etty Hillesum meurt à Auschwitz le 30 novembre de la même année.

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26 septembre 2025 5 26 /09 /septembre /2025 05:00
La mort est en train de changer, de Dominique Eddé, Les liens qui libèrent, 112 pages, 10 euros.

La mort est en train de changer, de Dominique Eddé, Les liens qui libèrent, 112 pages, 10 euros.

« Tout ce sur quoi repose l’humanité est à terre à Gaza » : entretien avec l’écrivaine libanaise Dominique Eddé

L’intellectuelle et écrivaine libanaise Dominique Eddé publie « La mort est en train de changer », un ouvrage percutant qui bouscule, aide à penser et à agir au moment où l’horreur culmine en Palestine.

Latifa Madani - L'Humanité, 26 septembre 2025 

Elle a écrit cet essai « comme on tente de se frayer un chemin dans un paysage dévasté » et elle ne veut pas « laisser la colère l’emporter sur le goût de l’autre et l’envie de paix ». Avec La mort est en train de changer, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé livre un texte bouleversant et salutaire, une réflexion d’une justesse et d’une lucidité édifiantes.

Sa recherche, assure-t-elle, se situe en dehors du débat que la majorité des médias propose. À la fois au plus près et au-delà de la tragédie de Gaza, elle porte sur la menace de désintégration de l’être. La romancière et essayiste relève que « plus les frontières tombent, plus les murs se redressent » et s’indigne : « Comment parler de réveil des consciences quand le réveil arrive après l’irréparable ? » Face au délitement en cours, conclut-elle, c’est notre responsabilité collective en tant qu’espèce qui est engagée.

À propos du titre de votre ouvrage, depuis la tragédie de Gaza, qu’est-ce qui est en train de changer dans la mort ?

Dominique Eddé

 

L’entreprise d’extermination à Gaza est inédite en ce sens qu’elle est aussi méthodique et brutale que foutraque. Il y a chez ce pouvoir israélien une telle rage, une telle impatience à faire place nette et à en finir avec les Palestiniens, que même leur mort ne lui suffit pas. Ce qu’il veut, c’est qu’ils n’aient jamais existé.

Ceci dit, le titre de ce livre ne se rapporte pas seulement à Gaza. Il se rapporte à un effondrement général. La mort n’existe pas en dehors de la vie. Ce qui change dans la mort, c’est ce qui change dans la vie. Or, la vie – qu’il s’agisse de la nature, des animaux ou des êtres humains que nous sommes – est de plus en plus infiltrée par des pouvoirs qui agissent sans elle. À commencer par celui de l’intelligence artificielle qui gagne en puissance à une vitesse de bolide et qui, par définition, ne connaît ni la vie ni la mort.

Les moyens de la destruction écologique et de la guerre combinent désormais un redoutable mélange d’abstraction et d’insensibilité, dû à la technologie, et d’archaïsme, dû aux hommes qui en décident. L’addition des deux crée un choc physique et mental que nous commençons à peine à appréhender.

Pouvez-vous nous en donner un exemple ?

Lorsque, au Liban, en septembre 2024, les services de renseignements israéliens ont réussi à faire exploser à distance et au même instant des milliers de téléphones portables dans les mains ou les poches de membres ou proches du Hezbollah, il s’est passé quelque chose d’inédit et de glaçant dans le passage de la vie à la mort.

On a vu des corps exploser alors qu’ils étaient occupés aux tâches les plus banales du quotidien. L’un en train d’acheter des boîtes de conserve dans un supermarché, l’autre au volant d’une voiture. La cécité ou la mort ont été données, en un fragment de seconde, comme dans un jeu vidéo.

Atteindre un tel degré de précision, d’intrusion dans l’intimité, de confusion en termes de valeurs, de critères… tout cela à la fois, c’est vertigineux. C’est notre rapport à la réalité tout entière qui a pris un énorme coup ce jour-là. À Gaza, ce coup est porté, jour après jour, depuis deux ans, à son degré maximal.

La mort est distribuée n’importe comment. Quand un enfant amputé ne meurt pas sous une bombe, il meurt de ses blessures et quand il ne meurt pas de ses blessures, il meurt de faim. Je dis, à un moment donné dans ce livre, que la mort s’est liquéfiée, qu’elle a infiltré le langage.

Vous écrivez : « De point final qu’elle était, la mort s’est muée en point-virgule, en virgule… elle est entrée là où elle était censée se borner à conclure »…

Oui. Elle est entrée dans le temps comme l’humidité pénètre les murs. Les progrès scientifiques l’accélèrent d’un côté, la ralentissent de l’autre. Et pendant ce temps, des milliardaires dépensent des fortunes à essayer de l’anéantir.

Est-ce cela que vous voulez dire lorsque vous écrivez : « Nous ne vivons pas un changement d’époque, nous vivons un changement de temps » ?

En effet. Une époque, c’est une période historique déterminée. Or, nous vivons actuellement un temps indéterminé dans lequel le passé, le présent et l’avenir sont sens dessus dessous. Notre espèce est actuellement à la merci de ses pulsions les plus primaires. Le désir d’immortalité et le désir d’extermination se disputent le temps.

Vous avez comme pensé en silence un certain temps. Qu’est-ce qui vous a conduite à briser ce silence et à parler, à « penser à voix haute » ?

La suffocation. Et, plus prosaïquement, la proposition réitérée de l’éditeur Henri Trubert. Mais pas seulement. J’ai eu le sentiment, en vieillissant, que ma colère n’était pas synonyme de haine. Qu’elle pouvait même être quelque chose contre la haine. Et donc être utile.

L’humanisme, l’altérité et la perte de l’être sont au centre de vos réflexions. En quoi l’horreur qui se déroule à Gaza est-elle la défaite de l’humanité, comme l’indique le sous-titre de votre essai ?

Tout ce sur quoi repose l’humanité est à terre à Gaza. Lorsqu’en octobre 2023, le ministre israélien de la Défense a traité les Palestiniens « d’animaux humains », il annonçait clairement qu’il les traiterait comme tels.

Cette déclaration, madame von der Leyen, présidente de la Commission européenne, n’y avait rien trouvé à redire. Le pouvoir américain non plus bien sûr. La voie était ouverte. Le cauchemar a dépassé tout ce que l’on pouvait redouter. Sachant que le cauchemar ne date pas de ce jour funeste du 7 octobre. Il est infligé sous une forme méthodique et lancinante depuis des décennies dans les territoires occupés.

Cela veut-il dire qu’il peut y avoir d’autres Gaza ? Que nul n’est à l’abri ?

À partir du moment où plus aucun levier du droit international ne fonctionne, pourquoi échapperait-on à la loi du plus fort, à la loi de la jungle ? Il n’est pas un jour, depuis le prétendu cessez-le-feu signé par Israël et le gouvernement libanais, il y a près d’un an, où l’armée israélienne ne bombarde le sud du Liban.

L’abdication de l’Europe – bastion supposé de la démocratie – a constitué une catastrophe dont on ne mesure pas encore les conséquences. À partir du moment où la loi de l’argent l’a emporté sur toutes les autres, la politique internationale est devenue synonyme de tractation financière.

La guerre au Soudan serait-elle aussi sanglante si elle n’était le champ de bataille d’une ruée vers l’or ? Avec pour exploitant intermédiaire, les Émirats arabes unis qui, soit dit au passage, sont devenus les grands alliés d’Israël. Alliés sur quelle base ? Le désir de faire la paix ? Non, bien sûr. Le désir d’avoir la paix ! Autrement dit : d’accroître indéfiniment le profit à un minimum de frais.

Peut-on dire que le verrou de l’accusation d’antisémitisme est en train de sauter aujourd’hui, alors même que le droit d’Israël à se défendre a pris la tournure ainsi que vous l’écrivez d’un « droit à tout détruire » ?

Oui et non. Regardez. Même Emmanuel Macron en fait les frais aujourd’hui. Il est accusé depuis peu par Netanyahou de favoriser l’antisémitisme en prônant la création d’un État palestinien. Il n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour défendre l’équation lapidaire, soufflée par les avocats aveuglés d’Israël : antisionisme = antisémitisme. Le terrorisme intellectuel a beau tourner au grotesque, il opère, il intimide, il fait des dégâts pour tous.

En plus de la mort, il y a l’avilissement, l’humiliation de la souffrance à laquelle vous consacrez un chapitre de votre essai. Quel sort, quel avenir désormais pour les Palestiniens ? Un État où, comment, sans territoire ?

L’avilissement de la souffrance est une expression que j’emprunte à Kafka. C’est ce qu’il y a de pire. C’est ce qui affecte notre capacité humaine à transformer la douleur en quelque chose d’autre. Que vont pouvoir faire les Palestiniens du mal sans nom qu’on leur a infligé depuis 1948 ? Sans doute le meilleur et le pire.

Le meilleur consistera notamment à développer une pensée critique sur le fonctionnement de la résistance à l’occupation, à la faire aller de pair avec une bataille sans concession sur le droit. Sachant, quand je dis « le droit », qu’une pleine justice ne sera jamais rendue au peuple palestinien, compte tenu de l’échelle de la dépossession.

Il faut toujours se demander, quand on s’enferme dans le déni, si l’on n’est pas en train de reproduire le comportement de l’ennemi.

Le Hamas n’est certes pas responsable du génocide programmé par le pouvoir israélien. Il n’est pas moins responsable du massacre du 7 octobre et d’erreurs monumentales commises au fil des ans. Il faut toujours se demander, quand on s’enferme dans le déni, si l’on n’est pas en train de reproduire le comportement de l’ennemi.

L’islamisation du pouvoir politique est à mes yeux la plus mauvaise riposte qui soit à la judaïsation du pouvoir israélien. Le pire scénario étant évidemment l’enfermement dans la haine, le désir de vengeance. Je ne sais pas quel sera l’avenir. Je sais seulement qu’il n’aura de sens dans cette partie du monde que s’il place, à terme, l’identité citoyenne au-dessus de l’identité confessionnelle. Cela a beau relever du bon sens élémentaire, nous en sommes loin. Les constructeurs de ponts devront déployer des efforts de titans.

Vous relevez un « phénomène inédit gravissime : l’accouplement de la conscience et de l’algorithme ».

Nous savons tous que le calcul automatique à grande vitesse est un outil aussi utile que dangereux. Que d’esprits cèdent déjà à la tentation de livrer la liberté de leur conscience à l’efficacité de la machine. La conscience réclame du temps et même de l’hésitation : elle se construit lentement, au même titre que la pensée.

Elle passe par le corps, elle négocie avec soi, avec l’autre, avec le désir, le plaisir, la souffrance. Tout ce avec quoi l’algorithme n’a pas à traiter. À moins d’un très fort retour de la conscience sur la scène du politique, il suffit désormais d’un rien pour que la machine l’écrase.

Vous convoquez souvent Kafka, vous adressant à lui. Pourquoi ?

Il est l’auteur de la conscience par excellence. Celui pour qui elle n’est jamais au bout de ses peines. Il est venu à mon secours dans cet essai, au même titre que Dostoïevski, par la porte qui consiste à questionner les réponses. À ne pas se satisfaire de ce que l’on a trouvé. Je dirais même à s’en méfier.

Si différents soient ces deux écrivains, ils nous mettent en garde contre certains travers de l’intellectualisme. Je veux dire quand la défense d’une thèse l’emporte sur le mouvement et l’ambivalence du propos.

En savoir plus sur Dominique Eddé

Romancière et essayiste libanaise, Dominique Eddé est également enseignante et traductrice. Historienne de formation, elle a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels le Palais Mawal (Albin Michel, 2024), Kamal Jann (Albin Michel, 2012), Edward Said : le roman de sa pensée (la Fabrique, 2017), Pourquoi il fait si sombre ? (le Seuil, 1998).

La mort est en train de changer, de Dominique Eddé, Les liens qui libèrent, 112 pages, 10 euros.

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21 septembre 2025 7 21 /09 /septembre /2025 08:01
Sepideh Farsi, cinéaste iranienne : « L’empathie avec le peuple palestinien a été silenciée et réprimée » - L'Humanité, interview de Michaël Mélinard, 19 septembre 2025
Sepideh Farsi, cinéaste iranienne : « L’empathie avec le peuple palestinien a été silenciée et réprimée »
 
La cinéaste iranienne Sepideh Farsi signe avec « Put Your Soul on Your Hand and Walk » un documentaire saisissant et un témoignage bouleversant sur Gaza, avec la complicité de Fatma Hassouna, une photographe gazaouie. Un film que ne verra jamais la jeune femme de 24 ans, morte avec six membres de sa famille dans le bombardement ciblé de sa maison.
 
L'Humanité, Culture et savoir, le 19 septembre 2025
Michaël Mélinard
 
Que faire face à l’horreur à Gaza ? La cinéaste iranienne Sepideh Farsi a voulu aller sur place. Une tentative d’entrée avortée ne l’a pas découragée. À défaut de pouvoir mettre les pieds dans l’enclave palestinienne, elle a trouvé en Fatma Hassouna, une photographe gazaouie de 24 ans1, un témoin et une interlocutrice de premier choix.
Elle a mis en scène leurs rencontres à distance, par appel vidéo interposé, dans le puissant Put Your Soul on Your Hand and Walk, un long métrage documentaire sélectionné au Festival de Cannes par l’Acid. Sepideh Farsi espérait voir Fatma arpenter la Croisette avec elle. La jeune Palestinienne a été tuée avec six membres de sa famille le 16 avril par un bombardement israélien qui la ciblait.
 
Quel a été votre parcours avant d’arriver en France ?
 
Sepideh Farsi
Cinéaste iranienne
Je suis née à Téhéran. J’ai 13-14 ans au moment de la révolution, une période assez extraordinaire qui n’a pas beaucoup duré. Nous lisions beaucoup de romans, de pièces de théâtres et des essais interdits sous le chah, puis autorisés et de nouveau interdits ou censurés dans une version tronquée dès que le fameux « printemps de liberté » s’est terminé. Je découvre le cinéma à 16 ans dans le cadre d’un cours de photographie.
C’est déjà la révolution culturelle, les universités ferment, les films sont interdits, les bouquins commencent à manquer avec des purges dans les bibliothèques. En automne 1981, je suis arrêtée parce que j’ai caché à la maison une fille de mon lycée qui était recherchée. Mes parents étaient d’accord sans savoir que c’était aussi risqué. J’ai fait presque un an de prison jusqu’en 1982. J’ai été privée de mes droits civiques et je ne suis pas retournée au lycée parce qu’il fallait que je fasse avant acte de rédemption.
J’ai étudié seule puis j’ai passé le bac. J’ai eu le concours d’entrée à l’université mais je n’ai pas été admise après l’enquête de moralité qui existe toujours en Iran. J’ai quitté le pays après avoir été admise à l’université de San Francisco pour y mener des études scientifiques. Le régime m’a accordé le passeport par erreur alors qu’il m’avait interdit de quitter le pays. À l’époque, les dossiers n’étaient pas encore informatisés. Je suis venue en France pour aller aux États-Unis. Mais à Paris, le visa américain m’a été refusé. La question était : je rentre en Iran ou je reste à Paris ? J’ai choisi de rester. J’ai appris le français, j’ai fait une licence de maths et je suis devenue prof tout en voulant faire du cinéma. En parallèle, j’ai tenté la Fémis, la Villa Médicis. Finalement, rien ne s’est concrétisé. J’ai appris sur le tas. J’ai commencé à écrire, à faire des courts puis des longs métrages.
Comment votre histoire personnelle a-t-elle influé sur votre désir de documenter la situation des Palestiniens à Gaza ?
Quand le 7 Octobre est arrivé, il y a eu le choc initial dû aux attaques du Hamas. Mais très vite, la campagne militaire israélienne s’est transformée en nettoyage ethnique, puis en génocide. Le siège de Gaza s’est renforcé. Cela fait un moment qu’on sait qu’on en arriverait là. Les premiers mois, le récit médiatique s’est fait en l’absence de voix palestiniennes.
À ce moment, j’étais en tournée pour la Sirène, mon précédent film qui parle d’Abadan, une ville assiégée par les Irakiens. Je ne pouvais plus continuer à voyager sans réagir. Je cherchais la réponse à une question qui était devenue une obsession pour moi : comment vivent les Palestiniens à Gaza sous les bombes et le siège israélien ? L’absence de réaction de la communauté internationale à ce problème qui n’a pas commencé le 7 Octobre, mais en 1948, voire avant, m’a décidée à me rapprocher de la zone de conflit.
 
***
 
Sepideh Farsi en quelques dates
 
1965 : Naissance à Téhéran.
1984 : Arrivée à Paris.
2009 : Sortie de Téhéran sans autorisation, un documentaire tourné au téléphone portable lors de son dernier voyage en Iran.
2015 : Dans Red Rose, elle filme une histoire d’amour pendant la « vague verte » et brise le tabou de la nudité.
2023 : la Sirène, son premier film d’animation, évoque une ville pétrolière iranienne assiégée par l’armée irakienne pendant la guerre qui a opposé les deux pays (1980-1988).
 
***
 
Je suis allée au Caire en pensant entrer à Gaza par Rafah. Mais il était déjà trop tard. Je filmais les réfugiés palestiniens qui venaient de quitter Gaza puisque, jusqu’à fin mars-début avril de l’année dernière, ceux qui en avaient les moyens pouvaient, moyennant 8 000 dollars, quitter Gaza et arriver en Égypte avec un visa de quarante jours. Mais je voulais vraiment une voix de l’intérieur, quelqu’un encore à Gaza. Un jeune homme m’a parlé de son amie Fatma Hassouna, une photographe très active, douée, énergique. Il nous a mises en contact. C’est de cette manière que démarre, le 24 avril 2024, le premier entretien vidéo du film.
 
Comment présenteriez-vous Fatma Hassouna ?
 
C’est une personne d’une aura extraordinaire, très solaire. Elle avait 24 ans quand je l’ai connue. Elle avait obtenu une licence en audiovisuel à l’université de Gaza. Elle se sentait investie d’une mission, comme beaucoup d’autres Palestiniens qui, en l’absence de journalistes étrangers, font tout, au risque de leur vie, pour documenter la guerre, les destructions et l’occupation. Sans eux, nous n’aurions pas d’images.
C’est la volonté absolue du gouvernement israélien. La situation médiatique de Gaza m’a beaucoup préoccupée. Les premiers mois post-7 Octobre, les journalistes palestiniens n’étaient pas pris au sérieux, leurs récits étaient mis en doute, minimisés. Il a fallu un moment avant que des médias autres qu’Al Jazeera, qui collabore avec les journalistes palestiniens, cessent de douter de leur professionnalisme ou de les assimiler à des pro-Hamas. Fatem – je l’appelais ainsi comme ses proches – n’était pas une journaliste au sens strict du terme.
Ce qui la caractérisait, c’était son regard. Il était important pour moi d’avoir d’un côté ses photos de Gaza, qu’elle a accepté de m’envoyer, et des vidéos assez longues que je lui ai demandé de faire. Au début, elle avait du mal à filmer les gens qui étaient trop conscients de la caméra. Pendant plusieurs mois, je lui ai expliqué comment se mettre en situation pour que les gens acceptent la caméra. Quand vers la fin de l’été 2024, j’ai reçu un travelling très long où l’on voit le degré de destruction, je savais que j’avais la fin du film.
 
À défaut de pouvoir mettre les pieds dans l’enclave palestinienne, Sepideh Farsi a trouvé en Fatma Hassouna, une photographe gazaouie de 24 ans, un témoin et une interlocutrice de premier choix
 
Que racontent les images de Fatem à Gaza ?
 
Elle photographiait la vie et la destruction, la dignité des Palestiniens devant leurs maisons en ruine et l’innocence de l’enfance. Je ne sais pas si c’était réfléchi mais elle était très consciente que les couleurs avaient disparu de ses photos. Elle l’attribuait à l’avancement de la vague de destruction, au fait que le noir et le gris prenaient le dessus sur la couleur.
Il y a des choses qu’elle faisait instinctivement dans un corpus différent des autres photographes de Gaza qui captent davantage des moments de deuil, de colère ou de révolte, ou montrent les corps déchiquetés et les cadavres. Elle a très peu fait ce type d’images. J’ai eu l’impression de voir un paysage postapocalyptique et en même temps, des gens avec une pulsion de vie. Elle prenait acte de ce qu’elle appelait un génocide depuis le début. Le monde a mis beaucoup de temps avant d’adopter cette terminologie, mais cela me stupéfie que certains en discutent encore.
Je lui ai dit que j’étais sceptique mais d’une certaine façon, je comprends ce qu’elle voulait dire. Ce conflit cristallise beaucoup de choses de manière de plus en plus flagrante : une lutte anticoloniale, anti-impérialiste, anticapitaliste, pour le droit à l’autodétermination. La présence palestinienne sur les terres de la Palestine historique est beaucoup plus ancienne que beaucoup d’autres États aujourd’hui reconnus comme totalement légitimes.
Aux Palestiniens par contre, on ne le reconnaît jamais. La façon dont l’empathie avec le peuple palestinien a été silenciée et réprimée en Europe et aux États-Unis depuis deux ans est antidémocratique. La rattacher à de l’antisémitisme est une déformation politique vraiment dangereuse. II faut lutter contre l’antisémitisme et le racisme, mais il faut laisser les gens exprimer leur indignation lorsqu’ils sont révoltés par le fait qu’Israël tue des civils et des enfants.
Paul Laverty, le scénariste de Ken Loach, a été arrêté et accusé de terrorisme pour le port d’un tee-shirt arborant un slogan pro-palestinien. C’est absurde. Le fait que Fatma Hassouna, protagoniste d’un film présenté au Festival de Cannes, soit éliminée par une attaque ciblée de l’armée israélienne avec toute sa famille au lendemain de l’annonce de la sélection du film est une dérive absolument dangereuse. Ça n’est jamais arrivé dans l’histoire du cinéma mondial.
On a mis des semaines avant d’avoir 400 signatures par des personnalités du cinéma mondial, dans une pétition qui demandait de casser le silence sur le génocide. On aurait dû avoir des annulations de festivals, des prises de position. Awdah, qui faisait partie de l’équipe de No Other Land, a été tué par un colon israélien il y a quelques semaines, après qu’Hamdan Ballal, l’un des coréalisateurs, a été kidnappé et torturé dans une prison israélienne alors que leur film a obtenu un Oscar.
 
Quel autre oscarisé a été kidnappé ailleurs qu’en Palestine ? Où a-t-on vu autant de journalistes ciblés ? Ce sont des choses inédites et extrêmement graves. Si ce conflit était arrêté avec une vraie solution politique, ça mettrait fin à beaucoup de tensions dans le monde. En ce sens, je suis d’accord avec Fatma.
Comment considérez-vous la question de la reconnaissance de la Palestine par la France le 23 septembre prochain ?
C’est important, même si c’est tard. Si la reconnaissance a lieu, d’autres choses doivent faire partie du paquet parce qu’un État sans pouvoir et sans monnaie n’a pas de sens. Il faut aussi donner les moyens à cet État palestinien d’exister. À quoi rime un État palestinien qui fonctionne avec des shekels israéliens ?
L’Europe doit se repositionner et montrer son unité face à ce qui est en cours au Moyen-Orient. On en est loin mais il est important, face aux États-Unis en général, surtout face à Donald Trump, et même face à la Russie, de montrer que les pays européens arrivent à avoir une vision politique commune. C’est ce qui donnerait un sens à la Communauté européenne.
 
Comment avez-vous vécu cette guerre de douze jours où votre pays a été bombardé par Israël ?
 
Très mal. Je le dis en tant que dissidente du régime iranien. Je me bats contre le régime mais en l’occurrence, l’Iran n’avait pas attaqué Israël. Le concept de « guerre préventive » n’existe pas dans le droit international. Et les attaques israéliennes et américaines en sont une violation. Cette brève guerre a fait beaucoup de mal parce que même si le régime a été fragilisé militairement, il en a profité d’un point de vue politique en décuplant la répression à l’intérieur.
Des centaines de milliers de migrants afghans ont été expulsés. Les exécutions des dissidents ont repris. Les peines de mort ont été confirmées par la Cour suprême d’Iran. C’est gravissime. Le discours disant qu’on allait nous débarrasser du régime était de la poudre aux yeux. Seule une frange de l’ultradroite iranienne et des monarchistes a donné dans ce panneau. C’est totalement contre-productif, criminel, et ça n’a fait que renforcer le régime et le pouvoir de Khamenei en Iran. On est bien plus mal aujourd’hui qu’on ne l’était avant le 12 juin, malheureusement.
 
Put Your Soul on Your Hand and Walk, de Sepideh Farsi, 1h50, en salle le 24 septembre 2025.
Les Yeux de Gaza, Fatma Hassouna, éd. Textuel, 144 pages, 29 euros ↩︎
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17 septembre 2025 3 17 /09 /septembre /2025 12:49
« Le génocide à Gaza n’est pas celui de Netanyahou, c’est notre génocide à tous » : récit d'une défaite morale par Nadav Lapid - interview dans L'Humanité du 11 septembre 2025
« Le génocide à Gaza n’est pas celui de Netanyahou, c’est notre génocide à tous » : récit d'une défaite morale par Nadav Lapid

Israélien exilé à Paris, Nadav Lapid décrit, dans le sidérant « Oui », la défaite morale de la société israélienne à l’heure du génocide à Gaza. Il présentais le film à la Fête de l’Humanité ce dimanche.

Propos recueillis par Samuel Gleyze-Esteban

11 septembre 2025 - L'Humanité 

Il y a des plans dans Oui où Nadav Lapid brouille la façade des immeubles de Tel-Aviv du bout d’une caméra au poing tremblante. D’autres à l’arrière-plan duquel apparaît le paysage de Gaza en fumée.

Rarement donc aura-t-on vu film aussi contrarié que celui-ci, tourné en Israël au beau milieu d’un génocide, par un exilé revenu agacer son pays comme le retour du refoulé.

Oui est une fiction délirante, exubérante, où une tête peut soudain se transformer en écran, mais c’est aussi un instantané crucial de la société israélienne d’aujourd’hui, saisie de l’intérieur dans son déni, son obsession de vengeance, son aveuglement volontaire.

« Tu es face à un soleil du mal », raconte le réalisateur, tout juste cinquante ans, dans un français qu’il a perfectionné depuis les quelques années qu’il est installé à Paris. « Et tu te demandes : quelle est la place du cinéma ? ».

En Israël, le film n’a pas encore trouvé de distributeur, mais il a été montré au festival de Jérusalem. Comment a-t-il été accueilli ?

Nadav Lapid

Réalisateur

Avant la projection au festival de Jérusalem, deux ministres avaient sommé le festival de déprogrammer le film en disant qu’il méprisait la souffrance des Israéliens et qu’il était au service du Hamas. Il y a quelques jours, la ministre de la Culture s’est jointe à eux en affirmant qu’elle était offusquée par le film et que les Israéliens ne voulaient pas voir cela.

Pendant la projection à Jérusalem, quelques personnes ont crié au scandale, et au cours du débat qui a suivi, un couple a demandé au gardien à l’entrée de m’arrêter. Malgré cela, cette projection a été un moment incroyable. Je lis beaucoup d’articles qui qualifient le film de « brûlot », de « parodie » ou de « satire », etc., mais je pense que pour les Israéliens, c’est du néoréalisme. Quand ils voient le film, ils savent qu’il n’y a pas un millimètre de distance entre eux et ce qu’il y a sur l’écran. C’est extrêmement fort.

Avez-vous l’espoir que cela puisse changer les mentalités ?

J’espère le film va suffisamment secouer les âmes pour faire jaillir quelque chose du refoulé. La société israélienne est profondément malade, et le fait que le monde ne sanctionne pas Israël, que le pays profite d’une telle impunité est une chose affreuse, tout d’abord pour ceux qui en souffrent, les Gazaouis, mais aussi pour les Israéliens, encouragés à cultiver une perversité et une vision complètement tordue de la réalité, dans laquelle ils sont les victimes et seule leur souffrance compte.

Le problème en Israël, ce n’est pas Netanyahou, ce sont les Israéliens. Et Netanyahou est juste un symptôme, si ce n’est pas lui, ce sera un autre. Mais je suis cinéaste, pas médecin…

Ce qu’il se joue à Gaza est aussi un conflit d’images. D’un côté, il y a des images de corps démembrés qui sont accusées d’être des montages, et de l’autre, les visualisations comme celle de la Trump Riviera, pures spéculations dont les promoteurs espèrent qu’elles deviennent vraies. Le film met aussi en scène cette tension : on y voit par exemple un immeuble jaillir du sol comme un champignon au gré d’un effet spécial ostentatoire.

Oui n’est pas une enquête sur la réalité, mais plutôt une enquête sur des âmes individuelles dans un collectif qui est le peuple. Plus que jamais, on crée des mythologies et des légendes qui, en retour, façonnent notre monde. Je pense que 99,9 % des Israéliens sont convaincus que le 7 octobre, les hommes du Hamas ont éventré une femme enceinte, ont pris le fœtus et l’ont jeté à la poubelle.

Même si beaucoup de journaux qui ont enquêté se sont rendu compte qu’il s’agissait d’images d’un cartel mexicain, cela ne change rien : aujourd’hui, pour les Israéliens, ce sont des éventreurs de femmes enceintes que l’on est en train de massacrer à Gaza. Nous sommes dans un moment où la fiction domine, mais paradoxalement, la fiction a perdu puisqu’elle est systématiquement prise pour un document.

Était-il difficile de monter une équipe en Israël ?

Ça s’est avéré très compliqué. Beaucoup de techniciens ont refusé de travailler sur ce projet. Cela ne m’était jamais arrivé, mais là, c’était un phénomène massif. Cela ne veut pas dire que ceux qui ont accepté étaient tous d’accord politiquement avec le film.

Le père du chef électricien avec qui je travaille depuis longtemps, un homme de 80 ans qui manifestait toujours contre ce qui se passait à Gaza, a été kidnappé et tué en octobre. Son frère et la copine de son frère ont été tués. Il y avait des membres de l’équipe dont les enfants étaient soldats à Gaza. Tous n’étaient pas forcément en accord politique avec le film, mais tous étaient en accord avec le caractère crucial du cinéma à ce moment-là.

À un moment du film, vous décidez de filmer Gaza sous les bombes…

Il était évident que le film porterait sur l’aveuglement, sur le fait de voir ou ne pas voir, et la vue de Gaza fonctionnait à ce titre comme une sorte de force magnétique. Nous avons filmé Gaza depuis une colline surnommée « la colline de l’amour », où les soldats ont l’habitude de se rendre pour faire l’amour avec leurs copines, à 600 mètres de la frontière — c’est macabre, mais c’est vrai.

Cet emplacement donnait vraiment ce sentiment de voir Gaza sans y être présent. Comme il s’agit d’une zone militaire interdite, nous y sommes montés façon guérilla, sans autorisation, avec l’équipe la plus réduite possible. Au bout de trois minutes, mon assistant, resté en bas, m’appelle pour m’annoncer que l’armée est arrivée.

C’est la scène la plus importante, je me dis que le film est foutu. Puis trente, quarante minutes passent. Je le rappelle, et il me dit : « tu ne vas pas y croire ». Il s’est avéré que l’officier était un mec de vingt ans passionné de cinéma. Quand l’équipe lui a dit que nous tournions un film, il a commencé à poser plein de questions.

À un moment, il a posé la plus grande question du cinéma : « comment sait-on où il faut poser la caméra ? » Celle que se posaient les jeunes Rivette et Godard en 1958. Tous les collègues qui étaient présents ont commencé à donner leur avis. Un policier est arrivé, mais le soldat lui a dit de partir, et nous a laissés continuer. C’est un mec qui a tué beaucoup de gens. Je me demande si un jour il deviendra réalisateur.


En restant de ce côté de la frontière, vous assumez de filmer le mal de l’intérieur. De l’autre côté, des films comme « From ground zero » de Rashid Masharawi, compilation de courts-métrages réalisés par des Gazaouis sous les bombes, montrent un autre point de vue. Vous l’avez vu ?

Je n’ai pas vu le film de Rashid Masharawi, mais j’espère qu’il existera 50 millions de films faits par des Palestiniens, par des Gazaouis, qui raconteront ce qui s’est passé dans toutes les formes qu’ils choisiront. Moi, je suis Israélien, et je ne peux que faire des films de l’autre côté.

J’ai toujours rêvé d’un film qui n’existe pas, le film d’un Fritz Lang qui serait retourné en Allemagne en 1941 et qui aurait tourné à Berlin, à Munich, chez les faiseurs du mal. Si Lang avait filmé une famille à Munich à l’époque, cela aurait d’emblée généré une ambiguïté.

Filmer un couple à Tel Aviv au milieu de la guerre à Gaza est aussi un acte ambigu. La question que les gens doivent se poser, c’est de savoir si des films pareils doivent exister ou non. Mais s’ils existent, l’ambiguïté ontologique existera. Dès le moment où tu mets ta caméra à Tel Aviv et que tu commences à filmer quelque chose, le cinéma subvertit d’une certaine manière les propos trop clairs, et je pense que c’est pour le mieux. C’est pour cela qu’il a été inventé. Je ne parle pas de relativisme moral, mais d’une épaisseur que le cinéma peut amener.

« Oui » a été financé à 10 % par le Fonds du cinéma israélien (Israel Film Fund). Que représente ce fonds ?

En Israël, il y a deux fonds dédiés au cinéma : le Fonds du cinéma israélien et la fondation Rabinovitch. La fondation Rabinovitch a financé mes trois premiers longs métrages, mais s’est ensuite beaucoup rapprochée du régime. Ils ont fini par poser dans leurs contrats toutes sortes d’obligations politiques : que les films ne mettent pas en doute l’existence d’Israël, qu’ils ne méprisent pas l’hymne… Ils n’auraient jamais financé Oui.

L’autre fonds est un fonds indépendant dirigé par l’ancienne directrice du festival du Jérusalem, Noa Regev, une femme courageuse, qui ne travaille pas pour le gouvernement et qui a décidé, avec trois autres personnes, que notre film devait être réalisé. En cela, le Fonds du cinéma israélien était beaucoup plus courageux que Canal +, par exemple. Ces gens, et surtout cette femme, ont pris un très grand risque en finançant le film, et peut-être qu’ils paieront pour cela.

Quel regard portez-vous sur les dernières manifestations en Israël ?

Il faut le dire clairement : le mouvement anti-guerre en Israël n’existe pas, c’est une légende. Il y a un grand débat au sein de la société israélienne par rapport à la question des otages, qui a évidemment sa place, il y a des pour et contre Netanyahou, mais il n’y a pas de mouvement anti-guerre.

La vie en Israël se déroule normalement, les étudiants font leur service de réserve puis retournent à l’université pour étudier la philosophie de la morale alors que le pays commet un génocide. Au-delà même de ce que le pays est en train de commettre, cette absence d’opposition, le fait qu’il n’y ait pas de grève d’étudiants, que les hôpitaux continuent de fonctionner alors qu’à Gaza il n’y a même plus d’hôpitaux, c’est ça la plus grande souillure sur la société israélienne.

En Israël, il existe un principe très profond selon lequel le sang des Israéliens vaut mille fois plus que celui des autres. L’état des choses est tel, et c’est affreux. Paradoxalement, Israël, pour des Juifs, reste une démocratie. De ce point de vue, il vaut mieux vivre à Tel Aviv qu’à Téhéran. Mais il y a une conséquence à cela : le génocide à Gaza n’est pas le génocide de Netanyahou, c’est notre génocide à tous.

Cette maladie morale dont vous parlez, pensez-vous que l’on puisse en guérir ?

J’ai longtemps misé sur la pression internationale, parce que le mal est trop profond pour être guéri de l’intérieur. Alors, lorsque je vois une réunion de chefs d’État européens incapables d’infliger la moindre sanction sur Israël, je me demande : quelqu’un comme Macron n’a-t-il pas peur d’être jugé par l’histoire comme un collaborateur du génocide à Gaza ? Ne comprend-il pas que la responsabilité est sur ses épaules ?

Je n’aime pas sentir le surplomb moral du reste du monde vis-à-vis des Israéliens. En fait, je ne crois pas que les Israéliens sont fondamentalement mauvais. Aujourd’hui, ils sont en train de commettre le pire, mais hier, c’étaient les Français qui faisaient le pire en Algérie. Et la France est désormais complice de ce qui est en train de se passer à Gaza.

Pour ce qui est du cinéma, toute la Nouvelle Vague a été créée pendant la guerre d’Algérie, mais est-ce que cela veut dire que Truffaut, lorsqu’il a fait Les 400 Coups, était un narcissique qui ignorait les atrocités commises par ses compatriotes ? En tant qu’Israélien, je ne supporte pas l’idée de devoir surmonter un test de moralité affligé de la part des spectateurs français, par exemple, pour leur prouver que je suis OK. Je ne sens pas de dette morale envers les Français. Je ne leur dois rien, sauf faire un bon film.

Oui de Nadav Lapid, France, Allemagne, Israël, Chypre, 2 h 30.

Avant-première le 14 septembre à 18 heures à l’espace Jack Ralite de la Fête de l’Humanité

« Le génocide à Gaza n’est pas celui de Netanyahou, c’est notre génocide à tous » : récit d'une défaite morale par Nadav Lapid - interview dans L'Humanité du 11 septembre 2025
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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 06:50
QUAND PASSENT LES CIGOGNES -Dimanche 31 août, à 17h, salle des fêtes de St Rivoal - avec le Mouvement de la Paix

Dimanche 31 août, à 17h, salle des fêtes de St Rivoal,

le comité finistérien du Mouvement de la paix, en
partenariat avec le P'tit Seize, vous invite à voir ou revoir
 
QUAND PASSENT LES CIGOGNES
un film de Mikhaïl Kalatozov réalisé en 1957 palme d'or au Festival de Cannes 1958.
PRIX LIBRE
Le film sera suivi d'un débat.
Synopsis:
Moscou, 1941. Veronika et Boris sont éperdument amoureux.
Mais lorsque l’Allemagne envahit la Russie, Boris s’engage et
part sur le front. Mark, son cousin, évite l’enrôlement et reste
auprès de Veronika qu’il convoite. Sans nouvelle de son fiancé,
dans le chaos de la guerre, la jeune femme succombe aux
avances de Mark.
Espérant retrouver Boris, elle s’engage comme infirmière dans
un hôpital de Sibérie.
« Quand passent les cigognes » parvient à prendre aux tripes
et à faire ressentir à la fois l’horreur de la guerre, la veulerie
d’un cousin amoureux et lâche mais aussi la force intérieure
puis extérieure de Veronika, la figure centrale du film
 
Amitié Pacifique 
 le bureau du Mouvement de la Paix Finistère 
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14 août 2025 4 14 /08 /août /2025 08:02
Yoko Tsuno incarne un archétype rare dans la BD franco-belge. © Creative commons

Yoko Tsuno incarne un archétype rare dans la BD franco-belge. © Creative commons

« Je me lève avec Yoko, je m’endors avec Yoko. » À 91 ans, Roger Leloup continue de vivre au quotidien avec sa « fille de papier », qu’il a créée il y a cinquante-six ans. Auparavant, le dessinateur louait son crayonné au père de la BD européenne pour illustrer d’objets techniques les Tintin ou les décors architecturaux des albums Alix de Jacques Martin. Lorsque l’assistant demande en 1969 à Hergé de lui « redonner sa liberté » pour créer ses propres histoires, Georges Remi (de son vrai nom) lui assure qu’il ne lui a « jamais prise ». Mais il ne peut s’empêcher d’ajouter : « Faites attention, une femme dans la BD, ça n’a jamais marché. » Les 31 albums de Yoko Tsuno, électronicienne le démentent chaque jour.

Paru tout d’abord dans le journal Spirou, le personnage de Yoko détonne. Sur les 50 pages du magazine, la place est largement occupée par des héros masculins (Lucky Luke, Boule et Bill, Gaston Lagaffe…), excepté Natacha l’hôtesse de l’air hypersexualisée. Yoko, elle, ne minaude pas, ne porte jamais de décolleté plongeant ni de talons hauts, mais plutôt des combinaisons fermées jusqu’au cou. Elle manie les puces électroniques puis l’informatique avec brio et sait reconnaître un accélérateur de particules quand elle tombe dessus par hasard.

L’électronicienne tire à l’arc, maîtrise les arts martiaux et sait répliquer de manière cinglante à une remarque sexiste. Ces traits de caractère ont séduit toute une génération de gamines nées dans les années 1970-1980, que l’héroïne sino-japonaise a beaucoup marquées. Dès la parution de la première histoire, dans laquelle Yoko partage la vedette avec deux acolytes masculins, son personnage est plébiscité par les lecteurs. « Ça a tout bousculé », s’en amuse aujourd’hui Roger Leloup.

Loin des clichés genrés, une héroïne célibataire et scientifique, non sexualisée

« Ma première histoire avait un ton comique, un peu caricatural. Un courrier m’a fait changer de style, et j’ai stabilisé mon dessin vers le 7e album. Je n’ai jamais eu une approche sexuelle de Yoko. C’était comme une amie avec qui j’aurais aimé discuter, que je respectais. Et d’ailleurs on me parle souvent d’elle comme si elle existait ! »

Élevée par sa mère et ses tantes, alors que son père est prisonnier de guerre, Roger Leloup a voulu créer une sœur, une complice. Yoko partage ses passions de geek : l’auteur possède plusieurs titres de champions de modélisme, son héroïne pilote des avions, des fusées, une machine à remonter le temps. Inconsciemment, le scénariste s’attaque à l’un des plus gros clichés de l’éducation, dont les biais genrés empêchent de nombreuses filles de rêver à des carrières scientifiques. Aujourd’hui encore, elles ne représentent que 28 % des étudiants en sciences fondamentales et leurs applications.

Yoko Tsuno manie le laser, étudie le sang synthétique, recrée des typhons artificiellement. L’aventurière parcourt la planète et l’espace, sans esprit colonialiste de conquête, plus courageuse que ses deux confrères et copains, prudents ou pleutres. Elle mène la danse, décide, impose : un modèle féministe qui n’a pas d’équivalent à l’époque dans la bande dessinée franco-belge. Sans pour autant s’attribuer des caractéristiques virilistes.

Une autre représentation de la figure héroïque

« Elle maîtrise l’autodéfense, l’aïkido, qui est un art qui utilise la force de l’adversaire », insiste son créateur. Jamais dominante, empathique, toujours prête à accueillir l’ex-ennemi dans son camp, cette protagoniste propose une autre représentation de la figure héroïque. Elle ne regarde pas les victimes de haut, lie des liens quasi familiaux avec des aliens et des androïdes, sans hiérarchie de valeur. L’auteur développera d’ailleurs plus amplement son caractère et ses origines dans un roman l’Écume de l’aube (Casterman, 1991).

Jamais cantonnée à un rôle strictement féminin, Yoko deviendra mère d’adoption fortuitement, au bout du seizième album, sans pour autant se retrouver derrière les fourneaux ou entamer une romance mièvre. Rien n’altère sa passion pour les périples audacieux. Les injonctions classiques à la sexualité sont ici ignorées.

« Lui dire au revoir, mais pourquoi ? » s’étonne Roger Leloup quand on le lui demande alors qu’il travaille à un trente-deuxième opus édité fidèlement chez Dupuis. « Elle marche bien ! Ce n’est pas une question d’argent, mais elle m’a apporté un nom dans la BD. J’ai travaillé quinze ans chez Hergé, qui a fait Tintin. Moi c’est Yoko. Tant que le lecteur la réclame… Dans le prochain album, je détricote l’histoire de l’intelligence artificielle… » Tant que celle-ci ne s’empare pas de notre super-héroïne…

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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 06:00
Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki

Elle a rencontré Frantz Fanon, dont on fête le centenaire de la naissance, travaillé et milité avec lui en Algérie. La psychiatre et psychanalyste livre ici un témoignage précieux d’une page d’histoire qui n’a pas fini de s’écrire et fait écho aux jeunes générations.

Latifa Madani L'Humanité 17 juillet 2025 

Née dans une famille juive algérienne, Alice Cherki s’est engagée dans les années 1950 en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Elle a exercé comme interne dans le service de Frantz Fanon, à l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Une expérience déterminante dans sa vie personnelle et professionnelle.

La psychiatre et psychanalyste a notamment publié Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000) ou encore la Frontière invisible, violences de l’immigration (Crépuscules, 2007). À la veille du centenaire de la naissance de l’auteur des Damnés de la terre, elle a bien voulu accorder un entretien à l’Humanité.

Comment et pourquoi avez-vous rejoint, à la fin de l’année 1954, le service de Frantz Fanon à l’hôpital de Blida-Joinville ?

ll y a eu cette fameuse conférence sur la peur et l’angoisse de Fanon qui venait d’arriver en Algérie organisée par l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale (Ajaas). J’ai fait partie des étudiants qui devaient assurer le service d’ordre et déjà, ce jour-là, devant la violence des Européens que l’on appellera plus tard pieds-Noirs, nous étions sidérés.

Comme chez beaucoup de jeunes de notre âge, cette violence a laissé une trace très forte. Frantz Fanon, lui, nous avait tous beaucoup impressionnés. Un de mes amis lui a fait savoir que je souhaitais travailler avec lui. Huit jours après, j’apprends qu’il avait répondu : qu’elle vienne à Blida.

 

Nous connaissions mal son travail à ce moment-là. Ils étaient très peu à avoir lu Peau noire, masques blancs (1952), une œuvre majeure. Ces propos résonnèrent pour tous les jeunes que nous étions, pour qui ni le marxisme de l’époque prônant la libération de la classe ouvrière avant toute autre libération, ni l’existentialisme ne répondaient à ce que nous vivions de la situation coloniale.

Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale non seulement sur chaque individu colonisé, mais sur toute une société. Et nous étions très peu à avoir lu son article sur « le Syndrome nord-africain », paru en 1951 dans les Temps modernes.

Pouvez-vous expliquer ce qu’est le syndrome nord-africain ?

C’est le lien entre privations, déshumanisation et troubles psychiques. Fanon, le Martiniquais, savait ce qu’était le racisme. Il avait fait ses études à Lyon et avait eu en consultation des ouvriers immigrés maghrébins, notamment algériens, qui vivaient dans des foyers. Ils étaient sans famille, sans droits, on peut dire qu’ils étaient sans passé et sans avenir. Ils souffraient de ce que les médecins appelaient la « coulchite », le fait d’avoir mal partout.

Les médecins voulaient que leurs patients leur indiquent précisément l’organe où ils avaient mal. Ils ne réalisaient pas que la souffrance allait au-delà d’un simple organe, que nous étions en présence d’une sorte de désespérance humaine, d’une souffrance psychique totale. Dans son article retentissant, Fanon expliquait le regard colonial des psychiatres sur les ouvriers nord-africains et plus particulièrement algériens.

À son arrivée en Algérie en 1953, il reçoit en pleine face cette réalité : la colonie de peuplement dans toute sa rigueur et les thèses du docteur Maurice Porot faisant des « indigènes musulmans », comme ils étaient appelés, des individus dominés non par le cortex mais par le sous-cortex, impliquant toutes sortes de tares : paresseux, violents, incapables de raisonnements et j’en passe.

Qu’avez-vous vu et observé lorsque vous êtes arrivée dans l’établissement psychiatrique ?

Fanon avait en charge le service des femmes européennes et des hommes « indigènes musulmans ». Ces deux services étaient en pleine mutation. On venait tout juste de supprimer les camisoles de force. Charles Géronimi, qui est devenu mon époux plus tard, m’a raconté qu’on attachait des hommes aux arbres pour les calmer. Il y avait encore l’uniforme, on mettait les tuberculeux et les schizophrènes dans des caves avec de la paillasse, on leur jetait la nourriture par une lucarne. Les infirmiers psy étaient des gardiens plus que des soignants.

Dans le service des femmes, il y avait déjà les ateliers de couture, de peinture, etc. Chez les hommes, c’était plus compliqué. Mais Fanon y est arrivé. C’était une petite révolution. Il avait le souci de les sortir de l’aliénation en tenant compte de leurs référents culturels et historiques. Il avait fait rouvrir la petite mosquée qui servait de grenier à foin. Il a fait installer un café maure, des jeux de dominos et amené des musiciens chaâbis. Et, surtout, il a créé une école d’infirmiers. Ils étaient engagés soit au Parti communiste soit au MTLD de Messali Hadj.

En quoi ce qu’a fait Frantz Fanon était-il révolutionnaire ?

Je n’ai pas oublié cette anecdote. Un jour, alors que Fanon approche vers lui, un infirmier cherche à dissimuler le bout de pain qu’il est en train de manger. Fanon lui dit mais pourquoi le cacher, au contraire, partagez-le avec un de vos malades. Pour cet infirmier, ce fut une révélation, il se mit à admirer son chef de service et racontait souvent cette histoire.

Fanon était contre les lobotomies, très en vogue à l’époque. Il les empêchait systématiquement là où il le pouvait. Lorsqu’il fallait recourir aux électrochocs, car il n’y avait pas d’autre alternative, il fallait être auprès du patient et lui parler à son réveil.

Tout cela était à des milliers de kilomètres de la pratique asilaire de l’hôpital de l’époque. Oui, c’était une petite révolution au grand dam des conformistes et conservateurs. Et puis, j’ai découvert comment Frantz Fanon a appliqué la social-thérapie que lui avait enseignée à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère son professeur et mentor, François Tosquelles, un antifranquiste et précurseur de la psychothérapie institutionnelle.

Pouvez-vous expliquer en quoi consiste la social-thérapie ?

La social-thérapie consiste à avoir des liens non hiérarchisés entre soignants et malades, réaliser avec eux plusieurs activités de toutes sortes, théâtre, musique, jeux, etc., qui leur permettent, par exemple, de restituer des souvenirs enfouis, de retrouver le fil de leur histoire, de leurs traumatismes et de leurs délires.

L’institution devient soignante, les malades des pensionnaires, ils participent aux activités thérapeutiques. L’institution est pensée, conçue, dans sa globalité comme un élément thérapeutique actif. Fanon y a trouvé une alternative théorique et idéologique aux logiques mortifères de l’asile.

Le service du docteur Fanon a aussi servi à la cause des indépendantistes algériens. Vous vous êtes ainsi retrouvée en phase avec vos convictions ?

Oui, j’en ai peu parlé. Mon expérience traumatique durant la Seconde Guerre mondiale, alors que j’étais petite fille, m’a fait ouvrir les yeux sur la société dans laquelle je vivais. J’avais été expulsée de l’école parce que juive lorsque le régime de Vichy a abrogé le décret Crémieux qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français.

Je disais avoir été victime de « racisme biologique », moi qui ne savais rien du « signifiant » juif. Ainsi s’inscrit un traumatisme, à savoir ne pas avoir de mots pour représenter ce qui se passe. Il y a un lien entre son expérience personnelle et son regard sur la société qui l’entoure.

Assez vite j’ai relié mon cas aux autres cas de marginalisation et de déshumanisation, principalement celui de la condition de colonisé. J’ai observé très tôt la ségrégation coloniale : des espaces réservés aux Européens et d’autres à ce qu’on appelait alors les Arabes ou les musulmans. Même à l’université, il y avait cette partition.

Votre expérience à l’hôpital de Blida-Joinville a-t-elle été aussi déterminante dans votre engagement personnel que dans votre parcours professionnel ?

Étudiante, j’étais déjà engagée, notamment avec l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale, Ajaas. Je distribuais des tracts, fournissais des médicaments à des jeunes militants. Après novembre 1954, l’année 1955 marque un tournant.

Les maquis sont déjà constitués, notamment dans la wilaya 4, où de nombreux jeunes d’Alger, garçons et filles, sont montés. J’en ai connu qui ont rejoint le maquis. Et puis, tous mes amis, dont Daniel Timsit, Jacques Azoulay, Albert Smadja, étaient aux Jeunesses communistes. J’étais déjà dans ce bain. J’ai acquis la conviction que l’indépendance de l’Algérie était nécessaire et inéluctable, c’était une évidence, un constat du réel.

À l’hôpital de Blida, le service de Fanon recevait, soignait et cachait des résistants. Ils venaient de nuit clandestinement. Je me souviens de l’un d’entre eux qui était malade d’avoir tué. C’est à la demande des maquis, qui ont besoin de confier certains jeunes à un psychiatre, que le groupe Amitiés algériennes a pris contact avec Fanon. Ils avaient eu des échos de sa révolution à l’hôpital psychiatrique.

Leur demande d’aide a concerné, dans un premier temps, la fourniture de médicaments. Après, il s’agissait de recevoir des maquisards pour les soigner psychiquement, ensuite on recevait aussi des blessés. L’accueil s’est ensuite fait également dans un service de jour que Fanon avait réussi à créer. Il avait même invité le professeur Porot à l’inauguration. Pourtant, la situation était explosive, elle le sera encore plus en 1956.

Quel était le contexte politique à ce moment-là ?

En 1955, Fanon comme beaucoup d’entre nous, est dans l’attente et l’espoir de l’issue de négociations secrètes. Mais il y eut le départ de Pierre Mendès France et l’arrivée, en février 1956 à Alger, de Guy Mollet, accueilli par des tomates, puis celle du général Lacoste. Le vote des pouvoirs spéciaux a bouleversé le paysage et fini par anéantir l’espoir d’une solution pacifique.

Pour beaucoup d’entre nous, l’engagement devint de plus en plus évident. L’hôpital psychiatrique, dénommé « le nid des fellaghas », va connaître une succession de perquisitions et d’arrestations. Charles Géronimi et moi-même décidons de partir avant d’être arrêtés.

Nous tenons jusqu’en janvier 1957, alors que Fanon a déjà envoyé sa lettre de démission et a été expulsé. Nous nous retrouvons en Tunisie. Fanon rejoint le FLN et adhère à la plateforme de la Soummam, qui configurait le projet de société de l’Algérie indépendante.

Qu’avez-vous tiré et retenu personnellement d’une telle expérience ?

Mon expérience a été une rencontre avec ce à quoi j’aspirais. J’ai expérimenté le soin psychiatrique lié à l’action militante : l’aide concrète aux combattants algériens et les soins aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques dus à la guerre. D’où mon intérêt à la psychanalyse des grands traumatismes des guerres mondiales et des colonisations et aux enjeux psychiques des silences de l’histoire, de l’exil et de la transmission.

Mon parcours professionnel a concerné surtout les descendants, sur deux et trois générations, des violences et guerres coloniales, de part et d’autre de la Méditerranée et plus particulièrement d’Algérie. Cette histoire les a tous marqués côté français et côté algérien. On n’en a pas fini avec elle.

En tout cas, une chose est sûre, l’Algérie s’est inscrite dans mes traces. D’ailleurs, je m’identifie facilement aux femmes algériennes qui viennent me parler. Arrivée en France, on me regardait comme « la belle exotique ».

Fanon a été très important pour les jeunes que vous étiez. Aujourd’hui, en 2025, à l’heure de son centenaire, on observe un vif intérêt de la jeunesse pour Fanon. Cela se traduit dans la musique, au cinéma, dans la recherche. Comment expliquez-vous une telle résonance ?

Sa vision, son œuvre, ses écrits, son action sont des références. Le militant politique, le révolutionnaire, le clinicien, a mis au cœur de sa pensée et de son action la quête de solutions pour sortir de l’aliénation et créer des repères pour advenir comme être humain.

Il laisse un message fort : à savoir que l’aliénation concerne non seulement une société, mais aussi chaque individu. Son maître mot était la libération de l’homme sur tous les plans, individuel et collectif. Toutes les libérations étaient liées : celle de l’aliéné, des femmes, du peuple.

Je me permets de vous citer cette phrase extraite de la lettre de démission qu’il adressa, fin 1956, au ministre résidant, le gouverneur général de l’Algérie, Robert Lacoste. : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. »

Anticolonialisme : Il aurait eu 100 ans aujourd’hui, « Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale », raconte son élève, Alice Cherki
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13 août 2025 3 13 /08 /août /2025 06:00
La petite fille d’Hiroshima – Poème de Nazim Hikmet
La petite fille d’Hiroshima – Poème de Nazim Hikmet

Il y a 80 ans l’horreur d’Hiroshima et NagaszakiLe poème « Hiroshima Child » (La petite fille), écrit par le poète communiste turc Nazim Hikmet en 1956, fait référence à l’horreur des crimes les plus barbares du 20ème siècle – le largage de la bombe atomique par les impérialistes américains à Hiroshima et Nagasaki, respectivement les 6 et 9 août 1945. L’objectif réel de ce crime impérialiste était d’intimider les peuples, d’envoyer un « message » à l’Union soviétique et au mouvement communiste naissant, car la Seconde Guerre mondiale était en fait déjà terminée et l’utilisation d’armes nucléaires n’a joué aucun rôle dans son issue. Plus de 300 000 personnes sont mortes à cause des bombes et des millions ont été affectées par la radioactivité dans les années qui ont suivi. La « petite fille » d’Hiroshima parle d’une fillette de 7 ans qui a péri pendant l’holocauste nucléaire. De nombreux chanteurs et musiciens du monde entier ont interprété ce poème dans différentes versions.

La petite fille d’Hiroshima

Je viens et me tiens à chaque porte
Mais personne ne peut entendre mon pas silencieux
Je frappe et pourtant je reste invisible
Car je suis morte, car je suis morte

Je n’ai que sept ans, mais je suis morte
A Hiroshima, il y a longtemps
J’ai sept ans aujourd’hui comme j’avais sept ans alors
Quand les enfants meurent, ils ne grandissent pas.

Mes cheveux ont été brûlés par les flammes tourbillonnantes.
Mes yeux se sont assombris, mes yeux sont devenus aveugles
La mort est venue et a réduit mes os en poussière
Et celle-ci a été dispersée par le vent.

Je n’ai pas besoin de fruits, je n’ai pas besoin de riz
Je n’ai pas besoin de sucreries ni même de pain
Je ne demande rien pour moi.
Car je suis morte, car je suis morte.

Tout ce dont j’ai besoin, c’est de la paix.
Vous vous battez aujourd’hui, vous vous battez aujourd’hui
Pour que les enfants de ce monde
puissent vivre, grandir, rire et jouer.

Nazim Hikmet

 

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12 août 2025 2 12 /08 /août /2025 09:07
Karol Beffa, compositeur : « Erik Satie a toujours été du côté des pauvres et des humbles »
Karol Beffa, compositeur : « Erik Satie a toujours été du côté des pauvres et des humbles »

Décédé il y a cent ans, Erik Satie a laissé une trace durable dans la mémoire populaire tout en séduisant les avant-gardes. Le compositeur Karol Beffa a potassé les écrits du musicien excentrique et engagé dans la vie politique de son temps pour faire émerger la figure d’un homme aux multiples paradoxes.

Un « hypocrite », « lâche », « médiocre », « illuminé » « membre du parti communiste alcoolique ». C’est par ce déluge de fiel qu’un conseiller municipal FN avait, en 2016, cru judicieux de s’opposer à la célébration par la ville d’Arcueil de la mémoire d’Erik Satie, son illustre concitoyen.

En crachant sa haine, l’élu benêt réhabilitait sans le vouloir la charge subversive du compositeur, pianiste de cabaret montmartrois, ami et complice de Claude Debussy, dandy loufoque et fauché aux éternels parapluie et chapeau melon, effectivement adhérent de la SFIO à la mort de Jaurès, puis de la SFIC au congrès de Tours, compositeur courtisé sur le tard qui a légué quelques mélodies parmi les plus célèbres du répertoire classique.

Un homme de paradoxe, drôle et caractériel, tendre et caustique, engagé et mondain dont on célèbre cette année les cent ans de la disparition et que Karol Beffa, compositeur et maître de conférences en musicologie à l’École normale supérieure, a tenté de cerner dans Erik Satie de A à Z, un musicien à la plume fantasque (Flammarion), abécédaire qui se penche sur les multiples et truculents écrits du musicien.

Pourquoi avoir choisi d’appréhender Erik Satie par ses écrits ?

Dans les années 1970, la grande spécialiste de Satie, Ornella Volta, avait réuni des écrits dans un livre épuisé depuis longtemps. Depuis, Fayard a édité une correspondance presque complète et j’ai pensé qu’il y avait quelques passages bons à prendre. J’ai donc opéré une sélection.

 

C’est une plume avec une forme d’élégance. Il est à la fois poète, critique, auteur d’aphorismes, épistolier savoureux, adepte de lettres d’injures comme de lettres très touchantes qui nous font découvrir la misère dans laquelle il a vécu. Et il m’a semblé que le personnage pouvait assez bien s’appréhender par ce biais-là, avec sa part de mauvaise foi, son côté bougon.

Que disent ses écrits du personnage, de l’artiste ?

Il a ce côté irascible, mais, en même temps, touchant et révolté. Il s’indigne de beaucoup de choses et souvent à juste titre. Avec, je crois, quelques paradoxes. Par exemple, on n’a pas vraiment compris si la « musique d’ameublement » qu’il revendique est une critique de la société de consommation. Elle l’est en partie, mais il se sert aussi de la société de consommation pour inventer un nouveau registre artistique.

Qu’entendait-il par « musique d’ameublement » ?

Il a imaginé des concerts où le public était censé venir, non pas pour écouter la musique, mais pour déambuler ici et là. Des concerts qui avaient tout du happening, avant qu’il ne soit en vogue. Ça n’a pas toujours marché parce que les auditeurs très dociles écoutaient religieusement, alors qu’on leur disait de surtout parler et de faire du bruit. Il y a là un aspect politique. Il s’érige contre une certaine forme de standardisation et de consumérisme.

Ce qui est mis en évidence à la lettre D de votre abécédaire avec le néologisme Dufayêlisation qu’employait Satie, du nom des grands magasins Dufayel à Paris, alors parmi les plus grands du monde…

Exactement. Là, il s’agit de grande consommation et de la dimension assez monstrueuse qu’elle prend à cette époque. Satie y est sensible. C’est d’ailleurs une dimension assez étonnante chez lui. Par certains côtés, il adore le progrès, il a foi en l’avenir, est technophile.

Et, par d’autres, il est assez conservateur, il aime les vieilles pierres, les choses anciennes, avec un confort plutôt archaïsant. Il n’est pas à un paradoxe près. Mais sa critique de la standardisation d’un point de vue artistique est assez visionnaire quand on pense à ce qu’écrira Adorno quelques dizaines d’années plus tard.

Ses écrits dessinent-ils aussi un engagement politique ?

Une chose est certaine, c’est qu’il a toujours été du côté des pauvres, des humbles, des faibles. Et il s’oppose presque toujours aux puissants, aux établis, à l’institution. Mais il se présente trois fois à l’Institut (à l’Académie des beaux-arts, NDLR). Il est d’ailleurs extrêmement déçu que cette candidature soit considérée comme un canular. Et il a quand même accepté les Palmes académiques.

À la fin de sa vie, il est ravi qu’une partie de la grande bourgeoisie et surtout de l’aristocratie s’intéresse à lui et veuille lui passer commande. C’est un peu sa revanche quasi posthume. Il va dans ces réceptions de la haute société habillé avec son éternel tailleur un peu limé, tout en restant du côté des humbles.

Il a bien connu Tristan Tzara, fréquenté la librairie d’Adrienne Monnier, refuge de Breton, Soupault et Aragon, puis frayé avec eux. Pourrait-on dire de Satie qu’il est l’un des rares exemples, si ce n’est le seul, de musicien surréaliste ?

Pourquoi le surréalisme est si peu associé à la musique ? C’est une vraie question. Peut-être parce qu’il va plutôt décrypter, via l’inconscient, le rôle du langage. Or les musiciens entretiennent un rapport ambigu au langage, la musique lui étant une forme de substitut.

Mais oui, c’est un des rares musiciens dont la musique amène, prophétise ou peut être parfaitement en phase avec le surréalisme et le dadaïsme.

Il a été adopté par des avant-gardes, notamment par le compositeur John Cage et l’école minimaliste, autant que par un large public. Ce paradoxe n’est-il qu’apparent ?

Il a été très en avance sur certaines choses, par exemple sur la question du théâtre musical qu’il anticipe assez bien, avec ce goût pour le happening, ou en postulant qu’il n’y a pas de distinction entre l’art et la vie. Une des thèses que vont reprendre à la fois le groupe Fluxus, et un peu avant John Cage, qui établit avec lui une filiation.

Puis, il y a ce goût pour le ressassement, pour la répétition qui n’est pas seulement de l’ordre de la bouffonnerie ou du canular. C’est ancré chez lui et ça va donner naissance au minimalisme, à la musique répétitive. Mais la télévision, le cinéma, les séries, le théâtre aussi ont volontiers utilisé sa musique dans des circonstances très variées.

Ce qui fait que bien des gens connaissent Satie sans le savoir à travers les Gymnopédies ou les Gnossiennes. Il fait partie des rares compositeurs que des gens qui connaissent à peine la musique classique repèrent, parce que sa musique a tendance à transcender les distinctions et les catégories.

 

Lire aussi: COMMUNIST’ART - Erik Satie

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