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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 16:23
Conférence-débat organisée le jeudi 22 janvier à la Salamandre par l'ACAT sur le film "L'évangile de la révolution"
L'ACAT a le plaisir de vous convier plus particulièrement à participer à la projection du film "L'Evangile de la Révolution" qui sera projeté à la Salamandre ce Jeudi 22 Janvier à 20h30.
 
(C'est la dernière manifestation entrant dans le programme de FESTISOL. )
 
Ce film a été soutenu par l'ACAT France et rejoint nos luttes et actions en faveur des populations qui se battent aujourd'hui encore pour la protection de leurs terres indigènes
 

Jeudi 22 janvier : Rencontre avec François-Xavier Drouet, réalisateur de “L’évangile de la Révolution”

Le Jeudi 22 Janvier, le cinéma La Salamandre à l'honneur d'accueillir François-Xavier Drouet, réalisateur, pour participer à un échange à l’issue de la projection de son documentaire, "L'Évangile de la Révolution", dans le cadre du Festisol.

L'ACAT Morlaix (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) sera également présente pour participer à la discussion.

François-Xavier Drouet, né en 1980, a suivi le master de réalisation documentaire de Lussas, en Ardèche, après des études en sciences sociales. Fasciné par l'histoire politique de l'Amérique Latine, il y voyage depuis ses 20 ans.

SYNOPSIS

Le souffle révolutionnaire qu’a connu l’Amérique latine au XX siècle doit beaucoup à la participation de millions de chrétiens, engagés dans les luttes politiques au nom de leur foi. Portés par la théologie de la libération, ils ont défié les régimes militaires et les oligarchies au péril de leur vie. À rebours de l’idée de la religion comme opium du peuple, le film part à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont cru voir dans la révolution l’avènement du Royaume de Dieu, sur la terre plutôt qu’au ciel.

Jeudi 22 janvier

20h30 - Début du film

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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 20:06
Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Algérie, une guerre sans gloire, Le Passager clandestin, 14€

Attention: ce livre issu d'une enquête journalistique de longue durée, magnifiquement écrit, profondément bouleversant, est de la dynamite!
 
Les éditions « Le Passager clandestin », ont réédité en 2025, dans une version réactualisée, cet essai déflagrateur de Florence Beaugé, journaliste au journal Le Monde dans les années 2000, couvrant le Maghreb, « Algérie, une guerre sans gloire », un essai racontant cinq ans d’enquêtes sur la torture et les viols systématisés commis par l’armée française avec le soutien et la complicité de l’état-major et du personnel politique (y compris socialiste : Mollet, Mitterrand, Max Lejeune, Lacoste).
Ce livre, initialement publié chez Calmann-Levy en 2005, extrêmement bien écrit, bien construit, avec un sens de la narration, du portrait, est un vrai coup de poing, un révélateur de la face sombre de la République et de l’Armée, du déchaînement de violence, de racisme, et de perversité qui a accompagné le travail de répression contre les rebelles et le terrorisme dans nos guerres coloniales, singulièrement la guerre d’Algérie.

C’est tellement dur, énorme, que ça explique très bien que ce passé ne passe pas, que la mauvaise conscience ou l’entêtement à nier ou justifier l’inacceptable produise encore dans notre société, transmis aux descendants, un sentiment profond de phobie anti-algérienne, un racisme anti- « arabes » héritier à la fois du système colonial et de la violence extrême de ces 8 ans de guerre coloniale.

Pourtant Florence Beaugé est une journaliste très méticuleuse, cultivée, fine et subtile dans son approche refusant le manichéisme mais attachée à l’élucidation des faits et circonstances, qui s’attire facilement la sympathie et la confiance de généraux français, tout le contraire d’une pasionaria…

 

Florence Beaugé y raconte comment après avoir fait la connaissance de Louisette Ighilahriz, peu de temps après avoir été employée au monde, en 2000, après 3 ans de collaboration avec "Le Monde" Diplomatique, elle va obtenir après des semaines d’approche un récit circonstancié des tortures et viols subis par Louisette, kabyle engagée comme sa famille avec le FLN (sa sœur aussi est torturée et violée, et sa mère et son père torturés) impliquant aussi bien les généraux Massu et Bigeard, donneurs d’ordre et témoins, que le capitaine Graziani, le tortionnaire et l’exécuteur des « viols », tué ensuite au combat pendant la guerre d’Algérie. Florence Beaugé promit à Louisette de se mettre en recherche de Richaud, le médecin militaire de la 10e division parachutiste qui l’a sortie de cette affaire pendant la bataille d’Alger.
Le témoignage bouleversant de Louisette Ighilahriz dans le journal Le Monde, à la Une du journal, le 19 juin 2000, va faire l’effet d’une déflagration, provoquant l’ire des anciens galonnés.
Cela sera le point de départ d'une période de retour du refoulé sur la guerre d'Algérie.
C’est un des premiers témoignages paru sur le viol par des soldats français de femmes algériennes. La honte du viol en Algérie retentit autant sur la victime que sur les bourreaux, ce pourquoi les femmes victimes se sont presque tout le temps tues. Mais ce silence tue lui aussi, étouffe et dévore de l’intérieur.
Il ne va pas durer, le témoignage de Louisette dans Le Monde va ouvrir le couvercle de la marmite des traumas et culpabilités, et plusieurs anciens soldats d’Algérie, appelés ou volontaires, vont ensuite soulager leur conscience quarante ans après les faits pour dévoiler le caractère tristement ordinaire du viol contre les femmes algériennes. Dans les mechtas isolées par les compagnies de Paras ou d’appelés engagés en milieu hostile, le viol est banal depuis la répression de la Toussaint 54, et surtout depuis 55, jusqu’à l’opération Challe. Et pendant ce qu’on appelle à tort la « Bataille d’Alger », en réalité plutôt la terreur coloniale sur Alger musulman, neuf femmes sur dix arrêtés aux dires de Gisèle Halimi, autrice avec Simone de Beauvoir du célèbre livre "Djamila Boupacha" (Gallimard, 1962) qui fut l'avocate de plusieurs d'entre elles, mais que souvent elles ne disent pas à la barre dans les tribunaux militaires, la totalité de leurs sévices, ont été violées quand elles été soumises à un interrogatoire, la plupart du temps sans pouvoir le dire ensuite à personne, et en vivant ce crime subi dans la honte. "Pour Gisèle Halimi, relate Florence Beaugé (p.224), les viols commis dans les campagnes avaient pour objectif "le défoulement de ma soldatesque". Dans les PC des compagnies, en revanche, l'objectif était plutôt "l'anéantissement de la personne". Gisèle Halimi rejoint ainsi le point de vue exprimé par Raphaëlle Branche dans sa thèse, à savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir. "Ça commençait par des insultes et des obscénités. Pour se défouler, les tortionnaires lançaient aux femmes en pleine figure: "Salope, putain, ça te fait jouir d'aller dans le maquis avec tes moudjahidine?" Et puis ça continuait par la gégène et la baignoire. Et là, quand la femme était ruisselante, hagarde, anéantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d'injures. Après ce premier stade d'excitation, les tortionnaires passaient au second: le viol partouze, chacun son tour".   
 
Edwy Plenel, qui n’avait pas contrôlé la publication, est furieux après la publication de témoignage de Louisette Ighilahriz, et oblige sa journaliste, Florence Beaugé, a obtenir en contrepartie la version de Massu et de Bigeard. Et là, surprise, Massu regrette, affirmant bien tard, 40 ans après les faits, et à l’encontre de ses affirmations immédiatement postérieures à la guerre d’Algérie (La vraie bataille d’Alger, 1971), que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre » et confirme une grande partie de la plausibilité de ce qu’a vécu Louisette, même s’il dit ne pas s’en souvenir … Lui le chef de la répression contre-terroriste pendant la bataille d’Alger, à partir de janvier 1957, l’organisateur des tortures et des disparitions, exécutions extra-judiciaires. Bigeard, lui, le héros de la Résistance, et d’Indochine, adulé par ses hommes, aimant son côté casse-cou et franc du collier, qui fut secrétaire d’état de Giscard d’Estaing en 1975, lui refuse de s’exprimer sur son implication personnelle et s’enferme dans les mensonges et le cynisme.
C’est Germaine Tillion, ancienne résistante déportée à Ravensbruck, sociologue, spécialiste qui fera sortir Louisette Ighilahriz de prison à la fin de la guerre d’Algérie.
 
Florence Beaugé va aussi aider Mohamed Garne, qui témoigne dans l'Envoyé Spécial, avec Louisette et Annick Castel, à faire connaître son histoire terrible, lui qui est devenu "français" par le crime, le viol de sa mère, une jeune fille de la campagne de 15 ans, séquestrée pendant des semaines par des soldats qui la violeront à tour de rôle.
Louisette Ighilahriz témoignera avec Florence Beaugé à la fête de l'Humanité à La Courneuve le samedi 16 septembre 2000, l'Humanité, sous l'impulsion de Charles Silvestre, ayant joué un rôle tout à fait déterminant pour porter ce retour de mémoire sur les crimes de l'armée française en Algérie, en faisant tout pour que "ce brusque réveil de mémoire se prolonge et que la parole des anciens appelés se libère".
 
C'est lors de ce débat à l'agora de l'Humanité que Mohamed Garne, sympathisant communiste, racontera pour la première fois en public son histoire, de manière spontanée, lui l'écorché vif né d'un viol en août 1959 au camp de détention de Theniet El-Had, à 160 km au sud-ouest d'Alger, séparé de sa mère Khéïra, restée vivre dans le cimetière de Sidi Yahia, dans un trou au milieu de deux tombes, profondement destabilisée psychologiquement par le trauma des viols subis à 15 ans, et devenue "la louve". Selon les informations qu'a pu recueillir Mohamed Garne, entre 30 et 50 soldats français auraient violé sa mère algérienne. Florence Beaugé publiera son histoire dans "Le Monde" le 9 novembre 2000. La soeur de Louisette, Ouardïa, avait quatorze ans elle aussi quand elle fut violée et torturée par les parachutistes, sous les yeux de sa mère.
Florence Beaugé témoigne que Louisette Ighilahriz éprouvait, "comme beaucoup d'algériens, de la gratitude envers les communistes, qui ont dénoncé très tôt le caractère colonial de la guerre d'Algérie et les exactions commises sur le terrain: "Je leur dois bien cette petite visite et mon témoignage", a t-elle estimé".
Florence Beaugé témoigne aussi que beaucoup des appelés qui témoignent auprès d'elle après 2000 des crimes de guerre qu'ils ont commis en Algérie, ou plus fréquemment dont ils ont été témoin (viols, tortures) sont soit communistes, soit proches du PCF, soit passés par un temps de formation et de militantisme au Parti communiste. Tous ont été brisés, profondément traumatisés par cette guerre, vivant dans la honte de ce qu'ils ont vu et participer à faire, à couvrir, ou de ce qu'ils ont subi dans l'impuissance.
Au lendemain du témoignage de Louisette Ighilahriz à la fête de l'Huma, Charles Silvestre, lui-même ancien appelé d'Algérie, devenu communiste dans le refus de cette guerre, convainc l'Humanité de partir en campagne, de se mettre au service d'une démarche de vérité et de mémoire sur la guerre d'Algérie sans a priori partisan, réunissant douze grands témoins de la guerre d'Algérie, douze autorités morales dont beaucoup ont été membres du comité Maurice Audin en 1957 au lendemain de la disparition du jeune universitaire communiste: Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Germaine Tillion, Josette Audin, la veuve de Maurice, Madeleine Reberioux, Laurent Schwartz, mathématicien, l'un des signataires de l'appel des 121 sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie (6 septembre 1960), Jean-Pierre Vernant, compagnon de route du PCF, figure de la Résistance, Simone de Bollardière, la veuve du général qui démissionna pour dénoncer la systématicité de la torture, Gisèle Halimi et Nicole Dreyfus, engagés pendant la guerre d'Algérie dans la défense des militants du FLN et du Parti communiste algérien menacés de la guillotine, notamment dans la période où Mitterrand étaient ministres de l'intérieur, puis de la justice., et enfin Alban Liechti, le rappelé jeune communiste insoumis, refusant de combattre dans une guerre colonialiste, et condamné au bagne, et Noël Favrelière, qui préféra déserter avec son prisonnier plutôt que de se rendre complice d'une "corvée de bois". Cet appel est un appel à témoignage, il dit que derrière les mots rassurants de "maintien de l'ordre", de "pacification", la guerre d'Algérie, ce fut les déplacements massifs de la population algérienne (deux millions de personnes sur huit millions), la torture, les viols et exécutions sommaires extra-judiciaires, les villages incendiés, le napalm, les meurtres préventifs, etc. Au début des années 2000, dans le sillage du travail de Florence Beaugé et de cet appel paru dans ses colonnes, L'Humanité sera le fer de lance d'un travail militant pour que la vérité éclate sur les crimes de la guerre d'Algérie, dont furent témoin une partie des un million sept cent mille appelés de la guerre d'Algérie (voire deux millions), sur fond de peur, de conditionnement et de ressentiment militaire (après la défaite de la guerre d'Indochine), d'ignorance et de racisme colonial.
 
Florence Beaugé raconte combien les élites françaises pouvaient être mal à l'aise avec le retour en visibilité de ces cadavres cachés dans le placard, tels Jean-Marie Le Pen, qui torturait à domicile dans la Casbah pendant les 6 mois de son service volontaire de député combattant chez les services de contre-terrorisme de la division parachutiste, qui fut responsable de plusieurs dizaines de morts ou de disparition au moins, et qui laissa son couteau des jeunesses hitlériennes dans une maison de la Casbah, couteau que Florence Beaugé ramena en France dans des conditions rocambolesques, quand Le Pen lui intenta un procès en diffamation, qu'il perdit. Tel Mitterrand, l'homme de l'Algérie Française et du refus de grâce aux condamnés à mort, qui ferma les yeux sur la répression et les crimes de guerre dès 1954, ou plutôt qui les cautionna.
Tel Maurice Schmitt, un des généraux les plus haut gradés de France, chef d'état-major de 1987 à 1991 (pendant la première guerre du Golfe), son chef d'état major, qui dirigeait lui-même les interrogatoires et les tortures de dizaines d'algériens et algériennes FLN ou suspects, ou membres de leurs familles, dont plusieurs femmes violées, à l'école Sarouy, à l'été 1957 pendant la bataille d'Alger, comme Ourida Meddad, qui s'est défenestrée pour fuir l'enfer des tortures quotidiennes, nue à la merci des tortionnaires, à 19 ans. Ce général Schmitt osera qualifier de "tissu d'affabulations" le témoignage de Louisette Ighilahriz dans l'émission de télévision "Culture et dépendances" du sinistre Franz-Olivier Giesbert, sur France 3, preuve du cynisme sans égal de ces militaires qui mettent leur honneur à mentir et justifier l'innommable.
Maurice Schmitt et Jean-Marie Le Pen porteront plainte contre Florence Beaugé, pas le général Aussaresses, ancien adjoint de Massu, normalien érudit, spécialiste de la littérature grecque et latine, ancien résistant, SAS avec les services britanniques, brave de la seconde guerre mondiale, personnage étrange, bravache et cynique, sans regrets mais sans tricherie, homme des basses besognes en responsabilité de l'escadron de la mort de l'armée française pendant la bataille d'Alger, qui parlera, là où les autres cadres de l'armée se taisent, et payera pour tout le monde, lui, l'assassin de Larbi Ben M'Hidi, héros et martyr de l'indépendance algérienne,  et probablement de Maurice Audin. A l'époque où Florence Beauge le rencontre il a un flirt (toxique) avec Christine Deviers Joncour, impliquée avec Loïc Le Floch Prigent et Roland Dumas dans l'affaire Elf ... 
 
Florence Beaugé va tomber sur le poignard nazi avec la signature de Le Pen en mai 2002, en retrouvant Mohamed Cherif Moulay, son "propriétaire", qui l'avait récupéré dans sa maison de la Casbah et caché après une nuit de torture et de violence à son domicile pendant la bataille d'Alger.  A l'époque c'était un enfant de 10 ans, et son père venait d'être assassiné par les paras après avoir été bastonné et torturé à l'eau. Jean-Marie Le Pen n'a fait qu'un bref séjour en Algérie (de janvier à fin mars 1957), mais il y a laissé des souvenirs d'une grande violence, son nom étant associé aux mots "torture" et "corvée de bois". A l'époque, il est déjà député, benjamin de l'Assemblée nationale, élu à l'âge de 28 ans en 1956. Volontaire pour l'Algérie il est intégré au 1er Régiment étranger de parachutistes (REP), attaché à la 10e Division Parachutiste, avec le grade de lieutenant. Basé à la villa des Roses, sur les hauteurs de El-Biar, où il va torturer, Le Pen est affecté aux tâches "antiterroristes". Il quittera Alger après avoir été décoré de la Croix de la valeur militaire par le général Massu. Le Pen a torturé à l'électricité, à l'eau, au chalumeau, il mettait les prisonniers nus, les faisait bastonner, et à ordonner des exécutions sommaires. 
Quand Le Pen portera plainte contre Florence Beaugé, Henri Alleg et Pierre Vidal Naquet viendront plaider pour la vérité des propos de la journaliste. "Alleg, à l'intelligence et à la force de conviction hors du commun. Vidal-Naquet, à qui il suffit de prendre la parole pour faire autorité. Je regarde, incrédule, ces deux "Justes". Il y a trois ans, je ne connaissais pas leurs noms. Aujourd'hui, ils sont là, à mes côtés. Avec émotion, j'entends l'un puis l'autre défendre et saluer mon travail. A la fin de sa déposition, Henri Alleg ajoute même ces mots: "Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l'Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne". Le 26 juin 2003, Florence Beaugé est relaxée et Jean-Marie Le Pen débouté de sa plainte en diffamation.  
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30 décembre 2025 2 30 /12 /décembre /2025 10:46
Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Goražde, Joe Sacco - Rackham, 37€ - 2014, 250 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010,  33€, 424 pages

Gaza 1956. En marge de l'histoire - Joe Sacco. Futuropolis, 2010, 33€, 424 pages

Je viens de lire coup sur coup deux bandes dessinées d'une grande profondeur et intensité émotionnelle de Joe Sacco que je conseille chaleureusement aux lecteurs de Chiffon Rouge. 

La BD du réel est une "arme de compréhension massive" pouvait-on lire dans un article de L'Humanité consacrée aux 20 ans de l'excellente maison d'édition Futuropolis qui publie Emmanuel Lepage, Baudouin, Etienne Davodeau, et Joe Sacco entre autres. Le terme pour ce dernier n'est certes pas galvaudé.   

Joe Sacco, de nationalité états-unienne, est né le sur l'île de Malte. Il a vécu en Australie et aux Etats-Unis à partir de 12 ans, à Los Angeles sur la côte ouest, avant de faire ses études dans l'Oregon. Il est considéré comme un des grands noms de la BD d'auteur et le père de la BD-reportage consistant à réaliser un reportage journalistique sous forme de bandes dessinées. Il a travaillé beaucoup sur la Palestine, sur le conflit en Yougoslavie, sur les populations indiennes du Canada, les dégâts du nationalisme hindou du BJP en Inde, la répression des migrants africains, la bataille de la Somme de la Première Guerre Mondiale. Il s'est aussi beaucoup intéressé à ses débuts à la guerre du Golfe et à la guerre du Vietnam.  

Joe Sacco expose en ce moment et jusqu'au 10 janvier au profit des enfants de Gaza et de l'UNICEF des originaux à la galerie Martel de Paris avec l'auteur de Maus, Art Spiegelman:  : « L’anéantissement de Gaza nous a tous les deux plongés dans le désespoir », a confié Joe Sacco à l'Humanité. Le pionnier du journalisme en BD a couvert l’histoire de la colonisation israélienne depuis ses premiers reportages compilés dans le recueil Palestine (1993-1995). « Une partie de moi aimerait arrêter de dessiner la violence, mais Gaza m’oblige à y faire face et m’empêche de dormir », poursuit-il. Co-auteur d'un travail à deux mains sur Gaza avec un descendant de déporté juif polonais survivant à Auschwitz, Art Spiegelman, il nous montre le visage d'artistes américains qui font honneur à une autre vision, universaliste, inventive et originale, critique et généreuse, ouverte sur la complexité du monde et les vaincus de l'histoir, de la culture états-unienne. 

Les bandes dessinées de Joe Sacco, en noir et blanc, avec des dossiers documentaires avec des textes, des photos, des interviews, sont longues et touffues, à visée journalistique et documentaire, d'une richesse esthétique, humaine et historique inouïe, mais aussi avec une présence de l'artiste à et dans son sujet, et une présentation de la genèse du projet de BD et de son évolution au sein du récit, avec ses anecdotes, ses personnages secondaires et burlesques. 

Goražde

Issu du travail sur le terrain entrepris par Joe Sacco entre 1995 et 1996, Goražde est le récit passionné et rigoureux du calvaire de la ville et de ses habitants pendant la guerre civile qui a ravagé l'est de la Bosnie de 1992 à 1995. Pendant les quatre mois passés là-bas, sur plusieurs années, avec des aller-retours entre Sarajevo "la médiatique" et "Goražde", l'enclave bosniaque orientale en zone nationaliste serbe nettoyée de sa présence musulmane selon des logiques d'épuration ethnique existant aussi dans les autres camps, Joe Sacco a recueilli les témoignages des survivants et observé leurs conditions de vie pour réaliser ce qui peut être défini comme l'un des ouvrages majeurs traitant de cet épisode tragique de l'histoire contemporaine. La rigueur journalistique de Sacco, son souci constant de séparer les témoignages recueillis de ses propres opinions, les digressions minutieusement documentées sur le déroulement de la guerre en ex-Yougoslavie, sa maîtrise du langage de la bande dessinée en font un modèle de « reportage en bande dessinée ». Joe Sacco associe "l'inimaginable" de la relation, dans des témoignages douloureux, de processus génocidaires en acte, comme ces bosniaques que des miliciens serbes égorgent en série sur un pont enjambant la Drina, avant de les jeter dans la rivière, ou les massacres de Sébrenica, les mutilations des bosniaques dans des quartiers de Goražde conquis par les serbes, l'incendie de leurs maisons, le trivial des flirts avec les filles de Goražde dont la préoccupation au sortir de la famine - geste de coquetterie féminine et de dignité humaine - est de se procurer un jean 501 authentique à Sarajevo grâce au journaliste qui peut passer la route bleue des crêtes contrôlée par les extrémistes serbes, et les rappels historiques des horreurs de la seconde guerre mondiale, accomplies par les nazis croates Oustachis, mais aussi par des bosniaques ralliés ou des serbes "Tchetniks", partisans nationalistes, opposés à la résistance populaire communiste de Tito (on oublie souvent que la Yougoslavie a perdu 1 million de compatriotes pendant la seconde guerre mondiale, et déjà vécu 50 ans avant la guerre de Yougoslavie, des processus de guerre civile sectaire, et d'épuration ethnique, voire de visées génocidaires).  La bande dessinée est thématisée, alterne des moments de grande humanité, d'humour, de beauté aussi avec la candeur d'un soldat chantant à tue-tête des tubes américains, avec des moments d'horreur. 

 

C'est le cas aussi dans "Gaza 1956. En marge de l'histoire"

Quinze ans après la publication de son premier livre, Palestine une nation occupée, Joe Sacco y retourne dans la bande de Gaza, en proie aux destructions de maisons, assassinats ciblés, arrestations, bombardements israéliens, entre novembre 2002 et mai 2003, pour enquêter sur des massacres de la population palestinienne par l'armée israélienne, soutenue par la France et la Grande-Bretagne pendant la guerre de Suez, en 1956, alors que Gaza était sous protectorat égyptien. Des massacres de civils à Khan Younes et à Rafah qui évoquent dans leur horreur et leur aspect de négation absolue de la dignité humaine ce que l'armée israélienne et le gouvernement d'Israël infligent aujourd'hui aux Gazaouis. L'aspect documentaire de la BD est passionnant par rapport à cet épisode oublié de la guerre de Suez mais aussi parce qu'il montre du quotidien des Gazaouis soumis à la violence et à l'arbitraire quotidiens de la colonisation et de l'occupation israélienne au début des années 2000. Un livre qui construit comme "Goražde" une réflexion complexe sur la mémoire et l'histoire, la subjectivité des récits et le lien à la vérité historique, sur les caractères fragmentaires, reconstruits, occultés de la mémoire traumatique. C'est aussi un récit qui dévoile les racines lointaines du ressentiment que peuvent avoir les Palestiniens, tout particulièrement à Gaza qui a toujours fait l'objet d'un traitement particulier et particulièrement brutal et déshumanisant de la part d'Israël, du fait de leur dépossession et humiliations et des crimes commis contre leurs aïeux, mais qui révèle aussi leur formidable résilience et esprit de survie et de résistance.   

Ismaël Dupont, 30.12.2025 

https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/-/joe-sacco-la-bd-on-y-entre-aisement-on-pense-que-cest-facile-cest-en-cela-que-cest-subversif

En juin 2014, Joe Sacco répondait à l'Humanité: 

« ME CONCENTER SUR LE COMPORTEMENT DES INDIVIDUS DANS LE CADRE DE GROUPES, EN TANT QUE MASSE, ME PERMET DE MONTRER UN CONFLIT SOUS PLUSIEURS ANGLES. »

Qu’est-ce qui préside au choix de vos lieux de reportage, qui sont pour la plupart des lieux de violence, de guerre ?
 
Joe Sacco: 
"Les raisons sont spécifiques à chaque lieu. Concernant la Palestine, j’ai grandi, en Australie puis aux États-Unis, en pensant que les Palestiniens étaient des terroristes, et cela m’a pris du temps pour comprendre que l’histoire était plus vaste et plus complexe. Quand j’ai réalisé que les journaux américains, avec leur style « objectif », avaient produit en moi cette façon de voir les choses, je me suis senti insulté. En constatant que l’on n’entendait jamais de voix palestiniennes dans les médias américains, je me suis senti obligé d’y aller, pour écouter les Palestiniens et présenter ce qu’ils avaient à dire. Rendre compte de la complexité de la réalité. Pour la Bosnie, étant né en Europe (à Malte – NDLR), j’étais horrifié de ce qu’il s’y passait, le nettoyage ethnique, les massacres de masse… Et c’était intéressant aussi de voir comment la communauté internationale traitait cela : comme un problème humanitaire, alors que c’était un problème politique. Concernant l’Irak, cela correspondait à la nouvelle réalité : les États-Unis voulaient remodeler le monde. En tant que journaliste, je voulais être au plus près du bout de la lance, voir la « pointe » de ce qui était en train de se produire."
 
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24 décembre 2025 3 24 /12 /décembre /2025 08:34
L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38 - actuellement en salle

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens »

Doublement primé à Cannes, le quatrième long métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho suit, dans le Brésil dictatorial de 1977, le parcours clandestin de Marcelo, pourchassé par des policiers corrompus.

Michaël Mélinard - L'Humanité, 16 décembre 2025 

Kleber Mendonça Filho, cinéaste de la mémoire et de l’oubli, a fait de Recife, capitale du Pernambouc, le cœur battant de son cinéma. Cette région mal aimée de l’élite brésilienne occupe le cadre comme pour contrer la ligne de démarcation tracée entre le nord et le sud du pays par l’un des personnages maléfiques de l’Agent secret, son nouveau long métrage. Avec un tel titre, le réalisateur brouille les pistes. Au film d’espionnage envisagé, il préfère un polar métaphorique et fantastique, une chasse à l’homme remplie d’ambivalence carnavalesque, mêlant fête et mort dans le Brésil de 1977.

Le héros porte un nom d’emprunt, Marcelo (Wagner Moura). Caché dans une communauté de réfugiés, il fuit un passé mystérieux qui ne passe pas pour des poursuivants à la fois flics et voyous. En même temps, il cherche ses origines, sur les traces de sa mère inconnue, et tente de s’inventer un futur en retissant les liens avec son jeune fils, jusque-là élevé par ses grands-parents.

Comme en témoigne une séquence d’ouverture impressionnante dans une station-service, Kleber Mendonça Filho filme un Brésil gangrené par la corruption. Ici règnent l’impunité des puissants et les vérités alternatives relayées par une presse que ne renierait pas Jair Bolsonaro. Kleber Mendonça Filho n’a certes pas décroché la Palme d’or. Son Agent secret est néanmoins l’autre grand vainqueur du dernier Festival de Cannes, d’où il est reparti avec le prix du meilleur réalisateur et celui du meilleur acteur, attribué au lumineux Wagner Moura.

Votre film se situe essentiellement dans le Brésil de 1977, mais certaines thématiques, comme la violence et la corruption de la police ou la justice de classe, semblent renvoyer à une époque plus contemporaine. Que raconte votre film du Brésil d’aujourd’hui ?

Kleber Mendonça Filho

cinéaste

Le temps piège les gens. C’est très cohérent avec la manière des Brésiliens de faire avec la dictature. Ils préfèrent ne plus y penser parce qu’ils trouvent l’idée déplaisante, préfèrent parler du futur ou de choses plus agréables. On m’a souvent dit que l’Agent secret était un film sur la mémoire.

Je suis de plus en plus convaincu qu’il parle d’oubli et d’amnésie. La présidente Dilma Rousseff, injustement destituée en 2016 et torturée dans les années 1970, a mis en place un comité « vérité et réconciliation ». Quand Bolsonaro est arrivé au pouvoir, il s’est empressé de le supprimer en ajoutant une de ses citations inoubliables : « Seuls les chiens cherchent les os. »

Le cinéma est un fantastique outil pour la mémoire. Notre pays regorge de poésie, de beauté mais aussi de laideur et de tensions. Il aurait été incohérent avec ce film qui se déroule en 1977 d’ignorer ce contexte historique.

En achevant Portraits fantômes, un film d’archives, j’ai compris qu’en s’étant nourri de nombreuses images du passé, il constituait une nouvelle archive. Observer cette période est important car nous avons récemment assisté au retour d’une certaine nostalgie de la dictature, un sentiment que je pensais révolu. C’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens.

Comment expliquez-vous l’omniprésence du cinéma populaire dans vos films ?

La culture, la littérature, la musique, le cinéma font partie de notre vie. La création artistique mondiale trace des empreintes du temps avec les personnes croisées, connues, appréciées ou aimées mais aussi avec la culture qui a marqué notre vie.

Quand j’étais petit, dans les années 1970, les salles de cinéma étaient nombreuses dans le centre-ville. Ils étaient comme des repères géographiques et culturels. J’ai découvert la Malédiction (de Richard Donner, 1976 – NDLR), dont un extrait figure dans l’Agent secret, bien avant de voir véritablement le film, grâce à son affiche ou aux photos exposées devant le cinéma. J’avais peur de regarder ces supports hyperspectaculaires de la Malédiction et des Dents de la mer (de Steven Spielberg, 1976 – NDLR).

Le générique indique que le film a généré 1 200 emplois directs et indirects. Cette indication répond-elle aux attaques contre le cinéma dans votre pays ?

Il est incroyable que des gens ne comprennent toujours pas que la culture est un élément de l’économie. Non seulement des gens sont employés pour la recherche, la préproduction, la production, la postproduction ou la distribution mais en plus, leur travail permet à d’autres personnes de se nourrir. Ce message à la fin du film a un effet éducatif.

L’Agent secret a été distribué dans 94 pays. Il a été vu par 900 000 personnes au Brésil et a généré beaucoup de choses positives. Le soutien public à la production culturelle au Brésil est inscrit dans notre Constitution, ce qui est une excellente chose. Il est à nouveau soutenu par Lula et le gouvernement, qui ont compris que le cinéma était une chose importante pour l’image du pays.

Pourquoi utilisez-vous le flash-back et le flashforward ?

Sans l’inclusion du présent, le film serait presque plat, en 2D. Lorsque la perspective du futur nourrit le passé ou que ce passé s’imprègne du présent, le film passe en quelque sorte en 3D. Si notre conversation trouve une place dans les archives, elle aura dans quarante-huit ans une valeur singulière, très différente de la date de publication de cet entretien. Il s’y ajoutera le poids du temps et de l’histoire.

Cela peut paraître cérébral mais j’essaie surtout d’amplifier la résonance de l’histoire. On peut être très impliqué dans le Brésil de 1977 et s’apercevoir après coup qu’il ne représente qu’une parenthèse dans le temps. Des personnes sont mortes et la vie a continué. C’est triste, mais c’est aussi la manière dont le monde fonctionne.

Une historienne par laquelle nous découvrons un pan de la vie de Marcelo décide, contre l’avis de son université, de conserver des archives. En quoi ces actes de résistance permettent à votre pays de lutter contre le révisionnisme ?

Il est très important de ne pas seulement considérer l’histoire comme un beau tableau du passé mais de réfléchir à ce qu’elle signifie, à ce que nous pouvons et devons en faire. C’était déjà ce dont parlait Walter Salles dans son très beau film Je suis toujours là et ce dont parle l’Agent secret.

 

Kleber Mendonça Filho, réalisateur de « l’Agent secret » : « La nostalgie de la dictature, c’était inimaginable pour moi et beaucoup de Brésiliens » - Interview du réalisateur primé à Cannes par Michaël Melinard dans L'Humanité du 16 décembre 2025
« L’Agent secret », de Kleber Mendonça Filho, faux film d’espionnage et véritable œuvre de mémoire

Pour sa troisième participation à la compétition, le Brésilien Kleber Mendonça Filho revisite une nouvelle fois la ville de Recife. Cette fois, il situe son récit dans les années 1970 avec un homme contraint de se cacher.

Michaël Mélinard  18 mai 2025 - L'Humanité

Depuis les Bruits de Recife (2012), son premier long métrage, Kleber Mendonça Filho reconstitue l’histoire de sa ville natale du nord du Brésil. Ces récits ont à voir avec les violences sociale et politique, la corruption, et se déploient souvent sur plusieurs époques dans une atmosphère sensuelle qui lorgne volontiers le cinéma fantastique.

Déjà Aquarius (2016), porté par l’immense Sonia Braga, effectuait des allers-retours entre 1980 et les années 2010 pour dresser le portrait d’une femme en rémission d’un cancer. Bacurau (2019) s’inscrivait dans un futur proche pour évoquer un village éponyme disparaissant des cartes quelques jours après la mort de sa matriarche. Dans un geste similaire, l’Agent secret, son quatrième long métrage de fiction, explore la mémoire douloureuse de son pays à l’instar de Je suis toujours là (2024) de son compatriote Walter Salles.

Un drame historique et social

Un travail délicat à accomplir après la présidence révisionniste de Jair Bolsonaro dans un pays où une loi d’amnistie offre une immunité aux tortionnaires de la dictature militaire (1964-1985). Mais de politique, il n’est pas directement question dans l’Agent secret. Si son titre peut laisser croire à un film d’espionnage, c’est plutôt dans le drame historique social qu’il se situe.

En 1977, dans une station-service, un cadavre recouvert d’un carton gît au sol. Un homme intrigué arrête sa Coccinelle jaune. Le pompiste lui explique que le trépassé, abattu par son collègue, n’a eu que ce qu’il méritait. Comme par miracle arrive une voiture de police. Mais les agents snobent la dépouille pour contrôler Marcelo (Wagner Moura), le quidam venu prendre de l’essence. Un début de voyage en Absurdie. La suite explique l’attitude policière. Tout est en règle et pourtant, l’un des représentants de la loi invite Marcelo à faire un don. Il s’en tire en lui donnant des cigarettes. Bienvenue dans le système de corruption.

Ce n’est que le début mais déjà, le cinéaste impose sa patte avec une image vintage en Cinémascope et un arrière-plan surexposé. Marcelo devient le ciment d’une histoire où les fils du récit ne se dénouent que sur le tard. Tout juste comprend-on rapidement qu’il est père de famille, veuf, et doit vivre sous une fausse identité pour échapper à ses poursuivants.

Comme un paradoxe, sa couverture professionnelle passe par un centre de délivrance de papiers d’identité où il a obtenu un poste dans l’espoir de retrouver des traces de sa mère. Mais il fait surtout la rencontre d’Euclides (Roberio Diogenes), un flic ripou et vulgaire qui s’amuse en lisant le lourd bilan (91 morts) du carnaval.

Le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression

De retour pour la troisième fois en compétition à Cannes, deux ans après avoir présenté en séance spéciale Portraits fantômes, un documentaire en forme d’essai cinématographique sur l’architecture et les cinémas de Recife, le cinéaste brésilien s’épanouit dans un cinéma de la digression. Un parti pris qui donne certes un récit parfois foutraque mais lui permet de brasser large. Et c’est heureux tant il a à dire sur sa ville et ses habitants.

Dans un rapport ambivalent à Recife, il mêle charme, inégalités sociales, mépris de classe – telle la séquence où une notable, responsable de la mort de la fille de sa bonne, est reçue avec tous les égards par les policiers pendant que son employée se voit violemment refuser l’entrée –, liens avec l’Afrique – représentés par deux réfugiés angolais – et la richesse des relations entre les générations.

On peut certes regretter certaines intrusions maladroites du fantastique dont le kitsch assumé ne fonctionne pas toujours. Si la présence d’un drôle de chat à deux têtes convainc, une jambe coupée tout droit sortie d’un mauvais remake des Dents de la mer donnant des coups à des couples en pleins ébats est moins heureuse.

Mais avant tout, il y a la mémoire contrariée et effacée, matérialisée par la disparition des mères biologiques (celle du héros et de son fils). En dépit de ces absences et de tous les fantômes du passé, Mendonça Filho se veut optimiste. Car il y a l’art populaire avec le cinéma (vécu dans la nostalgie avec des bobines, un projectionniste et des films comme l’Exorciste, Shining et ceux de Belmondo), le sexe qui se pratique à la vue de tous, dans les parcs, les salles obscures et même sur le lieu de travail et le carnaval, moment où tout semble permis. Comme si, même dans la dictature, la fête et la jouissance devenaient face à la violence d’un système des actes de résistance et des pulsions de vie.

L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, Brésil, 2 h 38

 

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7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 12:41
Programme des mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix en 2026
Programme des mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix en 2026
PCF Pays de Morlaix - Programme des conférences débat des Mardis de l'éducation populaire - 2026. Premières dates posées:  

2 Petite Rue Callac 29600 MORLAIX – tel : 02 98 88 30 35

Mel : pcf-morlaix@wanadoo.fr             Blog : http://le-chiffon-rouge-pcf-morlaix.over-blog.com/

 

 

LES MARDIS DE L’EDUCATION POPULAIRE

 

La prochaine conférence des « Mardis de l’Education Populaire » se tiendra le mardi 27 Janvier 2026 à 18h au local du PCF 2 petite rue de Callac. 

Le thème :  Les refus de la Guerre d’Algérie .
Elle sera animée par Tramor QUEMENEUR, historien spécialiste de la guerre d'Algérie, élève de Benjamin Stora, conseiller mémoire de l'Algérie auprès de la présidence de la République, Chargé de cours en histoire contemporaine, Membre du Conseil d'orientation du Musée national d'histoire de l'immigration

 

 le mardi 17 Février 2026 avec Greg OXLEY. 
La poussée du nationalisme populiste d’extrême droite en Europe et aux USA. 

 

le mardi 31 mars 2026 avec Morgane LE GUYADER, anthropologue
Les luttes sociales et démocratiques en Amérique Latine avec l’exemple de la Colombie et de son président de gauche depuis 2022 Gustavo Petro

 

Ensuite encore, le mardi 14 avril fort probablement, on recevra Alain RUSCIO, historien spécialiste de la décolonisation, de la guerre d'Algérie et de la guerre d'Indochine, sur la guerre d’Algérie, pour parler de l'Algérie et de son histoire coloniale. 
 
D'autres conférences sont en préparation pour mai et juin: Franck MARSAL est professeur de mathématiques et militant communiste, auteur d'un livre sur la Chine (Quand la France s'éveillera à la Chine), Pierre Barbancey... 
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6 décembre 2025 6 06 /12 /décembre /2025 07:12
Théo Serfaty, sur les traces de son grand-père Abraham, le « Mandela marocain » (L'Humanité, 1er décembre 2025)

Théo Serfaty, petit-fils du militant communiste Abraham Serfaty, juif marocain opposé à Hassan II, s’est replongé dans l’histoire de son grand-père, dont il vient de faire rééditer Écrits sur la Palestine.

L'Humanité - Publié le 1 décembre 2025 

Aurélien Soucheyre

On peut avoir un grand-père surnommé le « Mandela marocain » sans prendre immédiatement la mesure du symbole. « À mes yeux, il était surtout quelqu’un de chaleureux qui me faisait sauter sur ses genoux. Je savais qu’il avait fait de la prison, mais je ne savais pas trop pourquoi », raconte Théo Serfaty.

Ce grand-père, Abraham Serfaty, communiste, juif marocain, antisioniste, adversaire résolu du roi Hassan II, a passé dix-sept ans en prison, avant d’être libéré grâce à la mobilisation internationale, en 1991. « Je suis né juste avant son expulsion en France. Quand on est enfant, on trouve tout normal. Je pensais que c’était son métier de faire des conférences. Je voyais qu’il était souvent nommé citoyen d’honneur de villes communistes, mais pour moi ça n’avait rien de surprenant », poursuit Théo.

Et c’est dans cette même apparence de normalité que Théo voit ensuite son grand-père être autorisé à rentrer au Maroc, Mohammed VI dépêchant un avion pour le rapatrier. « Sur place, il y a des attroupements autour de nous, je vois des gens essayer de lui baiser la main. Le roi lui offre une magnifique villa face à la mer où on passe des vacances inoubliables, avant que mon grand-père décide de refuser la villa et de la rendre. »

Des engagements politiques qui ont pesé sur la famille Serfaty

Rien de plus banal… Abraham meurt en 2010, à 84 ans. Théo en a 19. Le parcours de son grand-père est salué : son combat pour l’indépendance du Maroc, qui lui vaut d’être emprisonné par la France dès 1950.

Puis sa participation au nouvel État marocain, après l’indépendance, en tant que directeur de cabinet du ministre de l’Économie et directeur général des mines. Abraham Serfaty aurait pu rester membre de la caste dirigeante toute sa vie.

« Sauf qu’il était communiste. Il voulait la justice sociale et la propriété collective des richesses. Il s’est opposé frontalement à la trahison des dirigeants africains contre leurs peuples. Il était persuadé que les pays du Sud sortant de la colonisation avaient tous les moyens pour retrouver leur pleine souveraineté », résume Théo.

Abraham Serfaty soutient la grève des mineurs de Khouribga, est révoqué de ses fonctions, fonde le mouvement marxiste-léniniste Ila Al Amane, avant de plonger dans la clandestinité. Ses frères sont persécutés, sa sœur torturée à mort. « Cela fait partie du lourd poids que ses engagements ont fait peser sur la famille », murmure Théo. Abraham est lui-même arrêté, torturé, condamné à la réclusion à perpétuité.

« Je me politise par la fête »

Mais en 2010, Théo n’a pas encore tout ça à l’esprit. « Je pense à faire la fête. Et je me politise par la fête. » En 2014, il fonde une association avec des copains qui trouvent que les fêtes sont « nulles, commerciales, pas chaleureuses, trop chères ». Ils organisent alors de grandes soirées de plus en plus politiques et investissent des tiers-lieux. Arrive le combat contre la loi El Khomri et Théo devient membre de la commission musique de Nuit debout.

Il travaille pour le festival L’Boulevard à Casablanca, écrit un mémoire sur les festivals et la politique, ce qui l’amène en 2017 à atterrir à… la Fête de l’Humanité ! « Je suis tombé amoureux de cette Fête, de ses gens, ses militants, son rôle, son histoire, ses combats… » avoue l’actuel responsable de l’accueil et de la programmation de la Fête.

Un rendez-vous populaire où son grand-père avait été accueilli sous les applaudissements, en 1991. « Je n’ai pas pris le même chemin que lui, mais je suis arrivé au même endroit », sourit Théo, désormais mû par un devoir de mémoire. « Peu à peu, j’ai senti un poids sur mes épaules. Je voyais les amis de mon grand-père mourir les uns après les autres. Je me suis mis à organiser une bibliographie, à numériser ses archives… »

La réédition d’« Écrits sur la Palestine » comme évidence

Survient alors le 7 octobre 2023, avec les attaques terroristes du Hamas contre Israël qui ont fait 1 200 morts, et la réplique génocidaire israélienne, avec des bombardements pendant plus de deux ans sur Gaza et au moins 70 000 morts.

Rééditer Écrits sur la Palestine d’Abraham Serfaty devient pour Théo une évidence. « Il était à la fois juif, arabe, athée, communiste, antisioniste, anticolonialiste, antiraciste et adversaire de l’antisémitisme. Il voyait venir la dérive suprémaciste des dirigeants israéliens. Il estimait que le Hamas était le pire ennemi de la Palestine. Il défendait la paix, à long terme avec un seul État, et à court terme avec deux États selon les accords d’Oslo. »

Le livre vient de paraître aux éditions Syllepse. Théo a encore d’autres écrits à publier. Et, qui sait, d’autres ancêtres sur lesquels enquêter. « Je suis hispano-marocain par mon père, et franco-russe par ma mère. Son nom de famille est Rimski-Korsakov. Cette branche de la famille est liée au célèbre compositeur. Ils ont fui la Révolution russe. » Mais, chez Théo Serfaty, le Marocain rouge semble bien avoir pris l’avantage sur le Russe blanc.

Écrits sur la Palestine. Éditions Syllepse 256 pages. 19 €.

« La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes » : qui était Abraham Serfaty, militant de la paix communiste, arabe, juif et antisioniste

Théo Serfaty - L'Humanité 24 octobre 2025 

Abraham Serfaty a milité toute sa vie pour un Maroc démocratique et une Palestine libre. Enfermé dans les geôles d’Hassan II, condamné à l’exil, le révolutionnaire marocain a payé cher ses engagements contre l’oppression et le colonialisme. Retour sur le parcours et les idées d’une figure majeure du mouvement arabe d’émancipation, décédé le 18 novembre 2010.

Il était de celles et ceux qui ne se taisaient pas. Ni les années de prison, d’isolement, de clandestinité, de torture ou d’exil n’auront réussi à le briser ou à lui enlever son amour indéfectible pour la justice et la liberté. Abraham Serfaty a consacré sa vie à œuvrer pour ces valeurs fondamentales. En premier lieu, au Maroc, qu’il a essayé d’accompagner, avec nombre de ses camarades, du protectorat à l’indépendance, de la monarchie à la démocratie.

Cela lui a valu, entre autres, dix-sept ans de prison et une vie de lutte. Et dans un second temps, pour la Palestine, qu’il a souhaitée de tout son être voir libérée avant sa mort. Comme il le disait lui-même : « Nous tous, juifs antisionistes dans le monde, nous devons effectivement contribuer à l’œuvre révolutionnaire contre l’État sioniste (…) pour déraciner les formes d’oppression millénaire qui trouvent leur apogée dans l’agonie impérialiste. » « La nation ne se fonde pas sur des mythes racistes… Être arabe juif, c’est être juif parce qu’arabe et arabe parce qu’arabe juif ».1

Abraham Serfaty était viscéralement attaché à l’union entre les peuples. Il écrivait dans « la Mémoire de l’Autre » : « Je ne comprenais pas et je refusais en mon for intérieur cette structure raciste de castes – c’est cela, avant tout, qui a fondé l’engagement de ma vie ».2 Tout au long de sa vie, il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs juifs et juives arabes en Israël comme en Palestine, tout comme il n’aura eu de cesse d’essayer de s’adresser à ses frères et sœurs marocains ou sahraouis. Il aura payé le prix fort pour cet idéal d’union au-delà des frontières, des idéologies et des logiques libérales. Il ne se nourrissait d’aucune haine mais d’un amour profond pour les peuples, pour la justice et pour la dignité humaine. Il était internationaliste et révolutionnaire et n’avait pour seule boussole que l’autodétermination des peuples et la lutte contre toute forme d’impérialisme.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain

Il naît en janvier 1926 à Casablanca sous le protectorat français dans une famille juive tangéroise. Abraham s’engage à 18 ans, dès 1944, au sein du Parti communiste marocain. Il poursuit cet engagement tout au long de ses études en France jusqu’à son diplôme de l’École des mines en 1949, puis il revient au Maroc afin de lutter pour l’indépendance de son pays. C’est ce combat qui lui vaut un premier emprisonnement en 1950. À la suite des émeutes de 1952 à Casablanca, il est expulsé en France, en résidence surveillée, sous prétexte qu’il serait brésilien, son grand-père ayant mené quelques aventures entrepreneuriales sur les rives de l’Amazonie.

Après l’indépendance de 1956, il prend des responsabilités dans les nouvelles institutions de l’État marocain, au cabinet du ministre de l’Économie, Abderrahim Bouabid, en tant que directeur de cabinet, puis en tant que directeur général des Mines et de la Géologie. Il en profitera pour diriger l’élaboration du statut législatif du mineur qui était, pour l’époque, très avancée et permettait, en théorie, aux syndicats d’exercer directement un contrôle auprès des entreprises minières.

À la suite de ce séjour ministériel, il prend la direction de l’Office chérifien des phosphates (OCP) en tant que directeur technique. Ainsi, il participera à la planification, au développement et à l’automatisation de tout un pan de l’industrie marocaine. L’OCP est spécialisé dans l’extraction, la transformation et la commercialisation du phosphate et de ses dérivés. Cette industrie représente aujourd’hui presque 10 % du PIB marocain.3 Mais très vite, en 1968, il prend fait et cause pour les ouvriers en grève de Khouribga, ce qui lui vaut un renvoi sur mesure disciplinaire. Il enseigne ensuite à l’école Mohammadia des ingénieurs et à l’école des Mines de Rabat.

Pressentant l’impasse du stalinisme vers laquelle les partis communistes à travers le monde se dirigent, et plus spécifiquement le Parti communiste marocain, il rejoint en 1968 l’équipe éditoriale de la revue culturelle et littéraire « Souffles ». Là où les révoltes populaires de 1965 ont apporté une nouvelle façon d’entrevoir les lignes de fracture entre la monarchie absolue et la soi-disant opposition, « Souffles » (Anfas) apporte un nouvel outil théorique à la contestation permettant d’agréger une jeunesse radicalisée et une partie de la gauche désillusionnée des promesses post-indépendance.

Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II

Abraham Serfaty liait lutte des classes et combat culturel pour l’autonomie des peuples. Il était convaincu que tout processus révolutionnaire implique de revenir aux principes, aux valeurs et aux fondements de chaque civilisation que l’impérialisme a bouleversés. C’est ainsi que dès 1969, « Souffles » prend un tournant plus politique. Au troisième trimestre 1969, pour son quinzième numéro, la revue publie un numéro spécial sur la Palestine – « Pour la révolution palestinienne » – mais également de nombreux articles sur la décolonisation en Afrique, le Sahara occidental et le système capitaliste mondialisé.

En 1970, il rompt officiellement avec le Parti communiste marocain et fonde Ila Al Amame (En avant), organisation marxiste-léniniste que rejoignent de nombreux jeunes avides de démocratie. Arrêté en février 1972 par le régime d’Hassan II, il sera libéré quelques semaines plus tard à la suite de nombreuses manifestations dans les rues des grandes villes marocaines, en particulier Casablanca, où les jeunes scandent « Liberté pour Serfaty ! ».

Malheureusement, cette liberté ne sera que de courte durée. Quelques jours plus tard, il échappe à une nouvelle arrestation qui le fera entrer dans la clandestinité pendant presque trois ans. Entre-temps, c’est sa sœur, Evelyne, qui paiera de sa vie la dignité et le silence qu’elle aura opposé à la police alors qu’elle était torturée pour lui faire dire où se trouvait son frère. Où il était, personne ne le sait vraiment. Il aurait fait quelques allers-retours entre la France et le Maroc, aidé des camarades internationaux. Mais, surtout, il a rencontré et été caché par Christine Daure, future Christine Daure-Serfaty. Professeur de français et militante infatigable des droits de l’homme et des prisonniers politiques marocains avec laquelle il se mariera et finira sa vie.

Abraham Serfaty est finalement de nouveau arrêté le 10 novembre 1974. Pendant quatorze mois, il est détenu à l’isolement au bagne de Derb Moulay Cherif, les yeux bandés, les mains liées, soumis à la torture. Jusqu’en janvier 1976, personne ne sait où il se trouve. En janvier 1977, c’est le procès des 139 frontistes : il est condamné à la réclusion à perpétuité pour « complot visant à renverser la monarchie » et « atteinte à la sûreté de l’État ». À la fin du procès, il s’exclame : « Vive la République sahraouie ! Vive la République marocaine ! Et vive l’union du Maroc et du Sahara ! ». Un cri qu’il considère comme l’honneur de sa vie et qui lui vaudra à nouveau deux ans d’isolement. 

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen »

La même année, en plein procès, son premier livre, « Lutte antisioniste et révolution arabe », est publié aux éditions des Quatre-Vents. C’est un condensé d’études, de textes publiés dans « Souffles » et dans « Tsédek » 4 de 1967 à 1972. Un premier apport théorique qu’il approfondira en prison de 1981 à 1985. Ces textes composent la grande majorité de l’œuvre qui vient d’être rééditée chez Syllepse. Abraham Serfaty y affirme son opposition à un récit homogène et unilatéral sur la nation juive : « Il n’y a pas de peuple israélien mais un conglomérat artificiel de populations. » Il s’attache à montrer un sionisme qui, pour lui, véhicule une idéologie raciste, colonialiste et impérialiste.

Pour le militant, le sionisme « est contraire à toutes les traditions et aux acquis du judaïsme européen » et « à toute la glorieuse histoire, plus que millénaire du judaïsme arabe et méditerranéen ». Là où le judaïsme arabe est universaliste, tolérant et enraciné dans la civilisation musulmane, le sionisme est nationaliste et défend une idéologie matérialiste de la nation tout en imposant une idéologie raciale d’origine européenne. C’est ainsi qu’il qualifie le sionisme comme « la négation du judaïsme arabe ».

La perspective révolutionnaire est donc pour lui la seule qui permettra d’articuler les judéités et les arabités dans un même épanouissement. Mais cela implique « un processus révolutionnaire exigeant (…) qui ne peut rester limité au peuple palestinien. L’interpénétration du sionisme et des intérêts vitaux de l’impérialisme au Moyen-Orient et dans la Méditerranée contraint à l’interpénétration de la révolution palestinienne et de la révolution arabe, elle-même partie intégrante de la révolution mondiale ». 

Ces « Écrits de prison sur la Palestine » forment le premier livre qu’il publie dans son nouvel exil en France, le 13 septembre 1992, après presque dix-huit ans d’emprisonnement et une intense campagne internationale pour sa libération. Après la sortie de prison de Nelson Mandela, il était le plus vieux prisonnier politique d’Afrique. Il paie sa liberté au prix de sa nationalité et cet exil forcé l’amène à se battre ardemment pour retrouver sa patrie. Au gré des livres, de 1992 à 1998, sa voix se fait l’écho de critiques sévères à l’égard de la monarchie : « Dans les prisons du roi – Écrits de Kenitra sur le Maroc » publié chez Messidor/Éditions Sociales en 1992, « la Mémoire de l’autre » publié chez Stock en 1993, « le Maroc, du noir au gris » publié chez Syllepse, déjà, en 1998.

En 1999, à la mort d’Hassan II, le roi Mohammed VI l’invite à revenir dans son pays, à retrouver les siens, à retrouver sa terre, son passeport et son identité. Il s’engage alors, et à nouveau, dans le processus démocratique qui se relance au Maroc, de 2000 à 2005. Il est conseiller spécial auprès de la direction de l’Onarep (Office national de recherche et d’exploitations pétrolières) mais très vite, il s’éloigne et prend ses distances, à nouveau. Il meurt à 84 ans, le 18 novembre 2010, à Marrakech, au terme d’une vie vouée à la défense d’« un monde plus juste », comme il me l’a dédicacé sur la page de garde de l’un de ses livres. 

Collection : « Des paroles en actes »  Auteur-e : Abraham Serfaty  Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

Collection : « Des paroles en actes » Auteur-e : Abraham Serfaty Parution : octobre 2025 Pages : 280 Format : 150 x 210 ISBN : 979-10-399-0310-3

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 06:30
Erik Marchand: les obsèques se dérouleront vendredi à Poullaouen (Le Télégramme, 20 novembre 2025)
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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 19:49
Obsèques de notre camarade Erik Marchand à Poullaouen le vendredi 21 novembre, salle Amzer Zo à 14h30
Après son décès le 30 octobre 2025 en Roumanie, à l'âge de 70 ans, nous aurons l'occasion de dire un dernier adieu à Erik Marchand, adhérent du PCF, et très grand musicien et chanteur, spécialiste des musiques traditionnelles et populaires, de la musique bretonne hybridée avec de nombreux métissages, et de lui rendre un dernier hommage lors de ses obsèques le vendredi 21 novembre à 14h30 à Poullaouen, salle Amzer Zo. 
 
 
Hommage à Erik Marchand, un monument de la musique bretonne

L'Humanité

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16 novembre 2025 7 16 /11 /novembre /2025 17:27
« Ce régime veut effrayer et laisser croire qu’il est impossible de réaliser un tel film » : avec « les Aigles de la République », le cinéaste en exil Tarik Saleh conclut sa trilogie sur Le Caire (L'Humanité, 11 novembre 2025)
« Ce régime veut effrayer et laisser croire qu’il est impossible de réaliser un tel film » : avec « les Aigles de la République », le cinéaste en exil Tarik Saleh conclut sa trilogie sur Le Caire

Les Aigles de la République clôt la trilogie cairote du cinéaste suédo-égyptien Tarik Saleh. On y retrouve son acteur fétiche Fares Fares en star du cinéma égyptien contraint d’incarner, dans un biopic boursouflé, le président Al Sissi.

Michaël Mélinard

Dernier volet de la trilogie du Caire de Tarik Saleh (Le Caire confidentiel, la Conspiration du Caire), les Aigles de la République poursuit l’exploration des structures de pouvoir dans la capitale égyptienne. Cette fois, l’acteur fétiche du cinéaste, Fares Fares, incarne George Fahmy, la star de cinéma la plus populaire d’Égypte.

Les autorités tissent une toile pour le contraindre à incarner Al Sissi, le président du pays, dans un biopic hagiographique. Peu importe leurs différences physiques, le dirigeant veut un interprète à sa mesure. Mais en pactisant avec le régime, George se retrouve pris dans un engrenage qui met sa vie et celle de ses proches en danger.

Dans un thriller politique implacable, le cinéaste suédo-égyptien convoque des personnages troubles, des femmes fortes, écrasées par la violence des hommes et les oripeaux d’une dictature qui tente de masquer sa médiocrité dans le clinquant et l’éclat du cinéma.

Que permet ce mélange entre des éléments du cinéma égyptien des années 1950 et 1960 et le monde contemporain ?

Tarik Saleh

Réalisateur

Il y a trois réponses différentes. La première concerne la temporalité. Au Caire – le conquérant en arabe – la cohabitation entre le passé, le présent et le futur est compliquée. Même un pharaon ou Al Sissi, qui représentent l’équivalent d’un clignement d’œil dans l’histoire de l’Égypte, doivent se plier aux règles de la ville.

 

Moubarak a cru pouvoir mettre Le Caire à sa botte. Il a dû s’en aller. La trilogie évoque ces hommes qui pensaient soumettre la ville. La deuxième est liée au fait que je n’ai pas mis les pieds en Égypte, où je suis persona non grata depuis dix ans. L’Égypte est un souvenir qui s’éloigne, une photo qui se brouille.

Mes films sont la mémoire d’un endroit : une porte, un coin de rue, le son produit par une radio. J’essaie de recréer une réalité parallèle. Ces films sont ma vision très personnelle du Caire. Mais elle est plus réelle que la télévision ou les films égyptiens qui ne sont que propagande ou soap operas. La troisième tient à la nostalgie de ces acteurs qui se prennent pour Marlon Brando ou imitent des figures légendaires comme Cary Grant.

Que signifie être un cinéaste en exil ?

Ne pas pouvoir retourner en Égypte, que j’adore, est l’une des plus grandes déceptions de ma vie. Je m’imagine souvent y entrer clandestinement avec un faux passeport même si j’ai promis à ma femme de ne pas le faire. Je suis né en Suède mais je ne me sens pas 100 % suédois. Et je ne me sens pas 100 % égyptien non plus.

Mais, au Caire ou à Alexandrie où j’ai fait mes études universitaires, j’ai l’impression de rentrer à la maison. En Suède ou en Europe, les personnes de couleur sont constamment interrogées sur leurs origines. J’appartiens à un entre-deux, à une troisième voie dans laquelle je me sens à ma place.

J’ai davantage de points communs avec un cinéaste d’Iran, de Norvège ou de Russie qu’avec Al Sissi ou un abruti suédois même si nous partageons les mêmes langues et cultures. Mais l’exil est extrêmement douloureux. Parfois les gens interrogent ma légitimité à raconter des histoires égyptiennes. Ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir. Parce que je suis libre de montrer Al Sissi et de décrire une élite privilégiée.

« J’aimerais dire que cela n’arrive qu’en Égypte mais, aux États-Unis, Trump surveille Hollywood »

Au-delà de l’Égypte, de quelles relations de pouvoir entre l’art et l’industrie parle le film ?

Depuis sa prise de pouvoir, Al Sissi a la main sur l’industrie audiovisuelle. L’Égypte a longtemps pu profiter du milliard d’arabophones pour asseoir sa position dominante du Maroc à l’Irak. Mais elle recule. Qui s’intéresse à Al-Ikhtiyar, une série télévisée sur Al Sissi, incarné par un acteur grand et chevelu ?

J’aimerais dire que cela n’arrive qu’en Égypte mais, aux États-Unis, Trump surveille Hollywood. Larry Ellison qu’on appelle « le président de l’ombre » vient d’acheter Paramount et vise maintenant Warner Bros. Toute cette puissance se consolide autour d’un leader qui n’accepte pas d’être critiqué.

L’Europe va-t-elle s’en inspirer ? La population doit se rappeler qu’historiquement, l’art a été à 99 % une manifestation du pouvoir : une pyramide construite pour un pharaon divin, la chapelle Sixtine pour prouver l’existence de Dieu et affirmer que le pape est son représentant sur terre.

L’art libre équivaut à un îlot. Je reste néanmoins très optimiste parce que les gens ont une relation privée avec les histoires, la peinture, la musique. Les artistes se faufilent, apportent de l’humanité, de la liberté, des rêves et des aspirations.

Que risque l’équipe du film pour sa participation à ce film critique sur Al Sissi ?

Nous ne le savons pas encore. Mais ce régime veut effrayer, laisser croire qu’il est impossible de réaliser un tel film. Je suis très transparent avec mes collaborateurs. Je leur explique mes intentions pour qu’ils prennent leur décision en leur âme et conscience. Ils ont été très courageux. La majeure partie de l’équipe veut défier ce régime.

Mais ce qui nous inquiète le plus, c’est le soutien à Al Sissi des leaders européens et états-uniens qui l’ont couvert de récompenses. Que leur a-t-il promis en échange ? La fermeture de Rafah pour que le génocide puisse se poursuivre ou celle de la frontière afin qu’aucun Africain ne puisse rejoindre l’Europe ?

Une chose est sûre, il n’a rien fait pour sa population. Je ne suis pas un cinéaste politique mais je suis conscient que ce que je fais a des conséquences politiques. Mais le plus important réside dans la révolution en germe avec la génération Z en Afrique. Ils vont renverser ces leaders. Et l’Europe devrait se demander ce qu’elle lui dira quand cette génération aura renversé ces tyrans.

Les gens n’ont pas de travail, pas le minimum nécessaire et on les humilie, on leur tire dessus dès qu’ils protestent. Je viens d’un pays où Greta Thunberg est partie rejoindre une zone de guerre en bateau. Elle ne veut pas voyager en avion privé ou aller au concert de Beyoncé. On ne peut pas arrêter cette nouvelle génération.

Les Aigles de la République, de Tarik Saleh, Suède, France, Danemark, 2 h 9. En salle le 12 novembre.

« Ce régime veut effrayer et laisser croire qu’il est impossible de réaliser un tel film » : avec « les Aigles de la République », le cinéaste en exil Tarik Saleh conclut sa trilogie sur Le Caire (L'Humanité, 11 novembre 2025)
 Les Aigles de la République » de Tarik Saleh, la dictature égyptienne mise en abyme

Un célèbre acteur égyptien est contraint d’incarner le maréchal putschiste dans un film à sa gloire. Le troisième long métrage du cinéaste suédois Tarik Saleh mêle critique du pouvoir militaire et hommage au cinéma des années 1950-1960. Passionnant.

Sophie Joubert - L'Humanité

Le cru 2025 du Festival de Cannes est décidément très politique. Qu’il s’agisse de Deux procureurs, de Sergei Loznitsa, plongée kafkaïenne dans l’arbitraire stalinien, d’Eddington, d’Ari Aster, charge farcesque contre les suprémacistes blancs et les complotistes qui ont fait le lit de Trump 2, ou de l’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, sur la mémoire des disparus sous la dictature brésilienne, la compétition prend le réel à bras-le-corps sans pour autant oublier la forme et les questions de cinéma.

Preuve en est la sélection des Aigles de la République, troisième long métrage du Suédois (de père égyptien) Tarik Saleh. Cette critique sans détour du régime du maréchal Sissi, au pouvoir depuis le coup d’État militaire de juillet 2013, est d’abord un hommage aux mythiques studios du pays, haut-lieu du cinéma dans les années 1950-1960. Celles et ceux qui ont aimé Le Caire confidentiel (2017) et la Conspiration du Caire (2022) ne seront pas dépaysés, ce nouvel opus formant avec les deux précédents une trilogie noire qui ne dit pas son nom.

S’il se passe aujourd’hui, le film noue un dialogue avec l’âge d’or du cinéma égyptien mais aussi hollywoodien et la trajectoire des cinéastes juifs qui ont fui l’Allemagne nazie. Dès le somptueux générique, des affiches peintes sur la façade d’un studio d’où sort le personnage principal comme s’il traversait l’écran, Tarik Saleh joue sur la mise en abyme. À travers le prisme du cinéma et le tournage d’un nanar de propagande à la gloire du dictateur, il questionne le rapport à la vérité et au mensonge, la relation de l’artiste avec le pouvoir et l’argent.

Flambeur, menteur, incarnation d’une masculinité à l’ancienne

Surnommé le « pharaon de l’écran », George Fahmy (l’impeccable Fares Fares, comédien fétiche de Tarik Saleh) est une vedette populaire des studios du Caire. Séparé de sa femme, Marianne, la mère de son fils, il entretient une liaison avec Donya (Lyna Khoudri), une aspirante actrice sans talent qui pourrait être sa fille. Flambeur, menteur, incarnation d’une masculinité à l’ancienne, il vit une existence libre en prenant soin de sauver les apparences.

Convoqué par le bureau de la censure (représenté par un trio de femmes voilées), qui voit d’un mauvais œil son appartenance à la minorité copte et sa consommation d’alcool, il est presque simultanément approché par l’éminence grise du dictateur, le Docteur Mansour.

 

La demande est claire et ne souffre aucun refus : l’acteur devra incarner le maréchal Sissi dans un film qui retrace son coup d’État contre l’ancien président Morsi, la « révolution » dans la langue de bois du régime. Catapulté dans les cercles rapprochés du pouvoir, les fameux Aigles de la République, l’acteur rencontre la magnétique Suzanne (Zineb Triki, vue dans le Bureau des légendes), dont il tombe amoureux malgré le danger.

Entre film noir et comédie qui vire au tragique, Tarik Saleh met en place une mécanique qui s’enfonce dans les rouages de la dictature militaire, représentée comme un théâtre d’ombres, un décor de cinéma dont les coulisses sont filmées en plongée pour mieux en révéler les faiblesses. Si Al Sissi est essentiellement présent de biais, par les affiches de propagande et ses prises de parole à la télévision, la terreur, elle, est bien réelle. À mesure que le piège se referme sur George, qui a passé un pacte faustien avec le Dr Mansour, le seul civil de la bande et marionnettiste de l’opération, ses proches sont intimidés, enlevés, torturés.

L’esthétique très travaillée du cinéaste

Tourné en Turquie (Tarik Saleh a été expulsé d’Égypte en 2015), le film s’appuie sur des décors et des costumes soignés qui font davantage référence à un présent fantasmé qu’à la réalité du pays. On retrouve dans les Aigles de la République l’esthétique très travaillée du cinéaste. Des virées nocturnes façon polar rappellent celles du chauffeur de taxi du Caire confidentiel. Sa façon de filmer l’institution, ici l’armée, ses codes et son décorum fait écho à son regard sur les religieux dans la Conspiration du Caire.

Jusqu’à la référence à l’assassinat de Sadate, le 6 octobre 1981, rejoué lors d’une extraordinaire scène de parade militaire. Si l’histoire est centrée sur un héros masculin aux manières aussi vintage que ses chemises, les personnages féminins existent vraiment, interrogeant avec un humour subtil une virilité adossée au nationalisme.

Comme dans ce dîner où la femme lettrée du ministre castre littéralement un cuistre qui affirme que Shakespeare était arabe en lui clouant le bec. Quant au peuple, dont le pouvoir fait bien peu de cas, il est représenté par un groupe de vieillards qui parient sur les courses de chevaux dans la rue en écoutant la radio, loin des studios de cinéma.

Les Aigles de la République, de Tarik Saleh, Suède-France-Danemark, 2 h 9

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13 novembre 2025 4 13 /11 /novembre /2025 06:32
Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €

Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €

Je viens de terminer "Les morts de Raoul Villain" d'Amos Reichman, aux éditions Seuil (livre de la rentrée littéraire publié en septembre 2025), une enquête et historique et littéraire sur Raoul Villain, l'assassin de Jaurès, dont le meurtre, au Café du Croissant, motivé par l'idéologie nationaliste d'extrême-droite, la passion pour Jeanne d'Arc et la revanche d'un "esprit faible" considérant avec Action Française et une grande partie de la droite et de la presse de l'époque Jaurès comme un "traître" parce qu'il voulait la Paix, fut le vrai commencement de cette grande boucherie de la Première Guerre mondiale.
 
Un sujet qui ne pouvait que m'intéresser, car j'ai une admiration immense pour Jaurès et j'ai travaillé un an sur sa vie et son œuvre (philosophique, historique, politique, journalistique) pour mon sujet de mémoire de maîtrise de philosophie à Rennes 2. 
 
Ce récit, complexe, élégant, érudit, extrêmement bien écrit, avec des aller-retours temporels, est vraiment très stimulant et intéressant, une gageure quand on prend pour objet une personnalité grise, faible et antipathique, l'assassin sans relief d'une des plus belles figures d'humanité. On y trouve la préhistoire de l'assassinat, l'enfermement à l'asile de la mère de Raoul Villain, Marie-Adèle Collery, les années de formation laborieuses de Raoul Villain, qui échoue dans à peu près tout ce qu'il entreprend, à Reims, dont il fréquente la cathédrale et la statue de Jeanne d'Arc assidûment, puis à Paris, où il devient surveillant au lycée Stanislas (tiens donc, encore lui, une vraie pépinière pour la bourgeoisie réactionnaire!).
 
Amos Reichman imagine dans un récit halluciné les derniers jours avant l'exécution de l'acte prémédité de l'assassinat du directeur de l'Humanité et grand dirigeant socialiste et pacifiste. Toute proportion gardée, on est un peu dans le roman "Crime et châtiment" de Dostoïevski à suivre Raskolnikov avant l'assassinat de sa logeuse.
 
Amos Reichman tente d'imaginer les derniers instants avant le passage à l'acte irréparable. Et c'est crédible. Raoul Villain au nom prédestiné passera la guerre en prison, lui le médiocre va-t-en guerre qui évitera ainsi la mort au "champ d'honneur" et d'affronter la peur du combat, il sera acquitté en mars 1919 dans le contexte politique d'une chambre "bleu horizon" et dans un procès absolument scandaleux où il est défendu par l'avocat, politique et polémiste Alexandre Zévaès, longtemps proche de Jaurès, doublement traître, qui en 1941 commettra un appel à la collaboration avec l'occupant nazi intitulé "Un apôtre du rapprochement franco-allemand, Jean Jaurès". L'argument central de la défense de Villain: son "cerveau débile"... Lui qui en 1926 dans un lettre qu'il adresse à une banque parisienne pour y être embauché continue à se présenter comme l'auteur du "châtiment de Jaurès en pleine action de trahison". C'est vrai que ce ne sont pas les génies qui font l'histoire, ça se saurait! Suite à son acquittement, Raoul Villain, même sous un faux nom, sera régulièrement reconnu, menacé par les militants ouvriers, socialistes et communistes, et devra vivre dans l'errance et la clandestinité, jusqu'au bord de la Baltique, et en Autriche, vivant avec les subsides de son père, bourgeois noceur, huissier, qui le méprise mais ne l'abandonne pas pour autant. Il retourne à la Santé (et oui, la prison de Sarkozy, un autre miraculé de l'histoire judiciaire) pour trafic de monnaie pendant quelques semaines (il voulait faire du profit pour partir en Amérique), puis on le retrouve au Maroc en 1932 (sa passion des hommes forts, et de la France triomphante, s'accompagnait bien de l'attrait pour l'idéal colonial), puis à Barcelone et enfin aux Baléares. C'est aux Baléares, en plein début de la guerre civile espagnole, dans un village où il côtoie Walter Benjamin, fuyant le nazisme, et le petit-fils de Paul Gauguin, au milieu des ruines carthaginoises, qu'il est lui aussi assassiné par des milices républicaines, sans doute d'obédience anarchiste, qu'ils l'avaient probablement identifié comme l'assassin de Jaurès, même s'il avait repris le nom de sa grand-mere espagnole, Alba.
Il y vivait reclus, misanthrope, égoïste et vain, avec ses chimères, et sa chapelle privée dédiée à Jeanne d'Arc. "On peut fuir sa patrie, mais ce n'est pas pour cela que l'on parviendra à s'évader de soi-même", écrivait Horace, repris par Walter Benjamin. Ce jugement lucide sur l'exil s'applique aussi au Rémois Raoul Villain.
 
Un meurtre beaucoup moins retentissant contre lequel le gouvernement français va tout de même élever des protestations contre le gouvernement Républicain espagnol, sous la plume du secrétaire des affaires étrangères, M. Léger, futur écrivain sous le nom de Saint John Perse, la France qui abandonne la République espagnole à l'assaut militaire fasciste des partisans de Franco. Jusqu'à présent Raoul Villain, qui fut un temps la coqueluche des cercles bourgeois réactionnaires de Reims dans les années 20, n'a jamais été réhabilité officiellement... ça viendra peut-être, si on voit ce qui se passe aujourd'hui autour de la réhabilitation du fascisme en Italie avec Méloni et ses soutiens, ou de l'OAS dans les mairies d'extrême-droite du sud de la France. Rien de commun en tout cas pour ses obsèques et sa mémoire que l'hommage qui fut rendu à Jaurès: "Le 21 novembre 1924, les cendres de Jean Jaurès quittent le cimetière d'Albi pour le Panthéon. Un train spécial a été affrété, qui s'arrête dans plusieurs villes de France, pour autant d'hommages. Arrivé à Paris, à la gare d'Orsay, son cercueil est porté à l'Assemblée nationale, où il est solennellement veillé par une partie de la famille et de ses amis, des députés et des sénateurs, une délégation de mineurs de Carmaux. Ce sont des images que l'on retrouvera soixante années plus tard, rue des Boutiques-Obscures, à Rome, quand des ouvriers de toute l'Italie entoureront le corps d'Enrico Berlinguer, au siège du Parti communiste. Des millions d'inconsolables lui diront le lendemain adieu en la basilique Saint-Jean-de-Latran. Comme le peuple français saluant en 1924 la mémoire de Jean Jaurès, les Italiens pleureront alors un possible vécu mais non avenu, une époque d'espoir désormais perdue". (Amos Reichman)
Amos Reichman, est un jeune auteur, 35 ans. Il est né en 1990 à Paris. Il est historien, enseignant à Sciences-Po et haut fonctionnaire. Ancien élève de l’ENS de Lyon, de l’ENA et de l’université Columbia (États-Unis), il est agrégé d’histoire. Il est déjà l'auteur d'un récit sur la vie de Jacques Schiffrin, le fondateur de la Pléiade, préfacé par Robert O.Paxton, historien de Vichy et de la collaboration.
 
Son deuxième roman - parler d'enquête littéraire serait plus juste, l'auteur s'étant déplacé sur les lieux, se mettant en scène dans son enquête et parlant de ces lieux aujourd'hui, et ayant également fourni un travail de documentation et d'archives très important - est vraiment passionnant, même s'il est parfois éprouvant moralement, tant l'univers mental de Villain est triste, asphyxiant, et l'histoire déjà connue... En tout cas, Amos Reichman nous emmène dans cette sorte d'arrière-cuisine de l'histoire dont les odeurs pas trop ragoûtantes nous expliquent la suite.
 
"D’où, je crois, l’importance de « regarder du côté de Raoul Villain ». Parce que se souvenir, ici, d’une vie d’hier qui en dit long sur notre temps, reste l’arme la plus précieuse pour éviter la reproduction du pire, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, où nous en sommes, ce qui nous précède et nous fait face."
(Amos Reichman, interviewé par Jean-Philippe Cazier: https://diacritik.com)
 
Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €
 
Ismaël Dupont
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