Elle a rencontré Frantz Fanon, dont on fête le centenaire de la naissance, travaillé et milité avec lui en Algérie. La psychiatre et psychanalyste livre ici un témoignage précieux d’une page d’histoire qui n’a pas fini de s’écrire et fait écho aux jeunes générations.
Latifa Madani L'Humanité 17 juillet 2025
Née dans une famille juive algérienne, Alice Cherki s’est engagée dans les années 1950 en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Elle a exercé comme interne dans le service de Frantz Fanon, à l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Une expérience déterminante dans sa vie personnelle et professionnelle.
La psychiatre et psychanalyste a notamment publié Frantz Fanon, portrait (Seuil, 2000) ou encore la Frontière invisible, violences de l’immigration (Crépuscules, 2007). À la veille du centenaire de la naissance de l’auteur des Damnés de la terre, elle a bien voulu accorder un entretien à l’Humanité.
Comment et pourquoi avez-vous rejoint, à la fin de l’année 1954, le service de Frantz Fanon à l’hôpital de Blida-Joinville ?
ll y a eu cette fameuse conférence sur la peur et l’angoisse de Fanon qui venait d’arriver en Algérie organisée par l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale (Ajaas). J’ai fait partie des étudiants qui devaient assurer le service d’ordre et déjà, ce jour-là, devant la violence des Européens que l’on appellera plus tard pieds-Noirs, nous étions sidérés.
Comme chez beaucoup de jeunes de notre âge, cette violence a laissé une trace très forte. Frantz Fanon, lui, nous avait tous beaucoup impressionnés. Un de mes amis lui a fait savoir que je souhaitais travailler avec lui. Huit jours après, j’apprends qu’il avait répondu : qu’elle vienne à Blida.
Nous connaissions mal son travail à ce moment-là. Ils étaient très peu à avoir lu Peau noire, masques blancs (1952), une œuvre majeure. Ces propos résonnèrent pour tous les jeunes que nous étions, pour qui ni le marxisme de l’époque prônant la libération de la classe ouvrière avant toute autre libération, ni l’existentialisme ne répondaient à ce que nous vivions de la situation coloniale.
Les propos de Fanon répondaient à notre expérience des effets de l’oppression coloniale non seulement sur chaque individu colonisé, mais sur toute une société. Et nous étions très peu à avoir lu son article sur « le Syndrome nord-africain », paru en 1951 dans les Temps modernes.
Pouvez-vous expliquer ce qu’est le syndrome nord-africain ?
C’est le lien entre privations, déshumanisation et troubles psychiques. Fanon, le Martiniquais, savait ce qu’était le racisme. Il avait fait ses études à Lyon et avait eu en consultation des ouvriers immigrés maghrébins, notamment algériens, qui vivaient dans des foyers. Ils étaient sans famille, sans droits, on peut dire qu’ils étaient sans passé et sans avenir. Ils souffraient de ce que les médecins appelaient la « coulchite », le fait d’avoir mal partout.
Les médecins voulaient que leurs patients leur indiquent précisément l’organe où ils avaient mal. Ils ne réalisaient pas que la souffrance allait au-delà d’un simple organe, que nous étions en présence d’une sorte de désespérance humaine, d’une souffrance psychique totale. Dans son article retentissant, Fanon expliquait le regard colonial des psychiatres sur les ouvriers nord-africains et plus particulièrement algériens.
À son arrivée en Algérie en 1953, il reçoit en pleine face cette réalité : la colonie de peuplement dans toute sa rigueur et les thèses du docteur Maurice Porot faisant des « indigènes musulmans », comme ils étaient appelés, des individus dominés non par le cortex mais par le sous-cortex, impliquant toutes sortes de tares : paresseux, violents, incapables de raisonnements et j’en passe.
Qu’avez-vous vu et observé lorsque vous êtes arrivée dans l’établissement psychiatrique ?
Fanon avait en charge le service des femmes européennes et des hommes « indigènes musulmans ». Ces deux services étaient en pleine mutation. On venait tout juste de supprimer les camisoles de force. Charles Géronimi, qui est devenu mon époux plus tard, m’a raconté qu’on attachait des hommes aux arbres pour les calmer. Il y avait encore l’uniforme, on mettait les tuberculeux et les schizophrènes dans des caves avec de la paillasse, on leur jetait la nourriture par une lucarne. Les infirmiers psy étaient des gardiens plus que des soignants.
Dans le service des femmes, il y avait déjà les ateliers de couture, de peinture, etc. Chez les hommes, c’était plus compliqué. Mais Fanon y est arrivé. C’était une petite révolution. Il avait le souci de les sortir de l’aliénation en tenant compte de leurs référents culturels et historiques. Il avait fait rouvrir la petite mosquée qui servait de grenier à foin. Il a fait installer un café maure, des jeux de dominos et amené des musiciens chaâbis. Et, surtout, il a créé une école d’infirmiers. Ils étaient engagés soit au Parti communiste soit au MTLD de Messali Hadj.
En quoi ce qu’a fait Frantz Fanon était-il révolutionnaire ?
Je n’ai pas oublié cette anecdote. Un jour, alors que Fanon approche vers lui, un infirmier cherche à dissimuler le bout de pain qu’il est en train de manger. Fanon lui dit mais pourquoi le cacher, au contraire, partagez-le avec un de vos malades. Pour cet infirmier, ce fut une révélation, il se mit à admirer son chef de service et racontait souvent cette histoire.
Fanon était contre les lobotomies, très en vogue à l’époque. Il les empêchait systématiquement là où il le pouvait. Lorsqu’il fallait recourir aux électrochocs, car il n’y avait pas d’autre alternative, il fallait être auprès du patient et lui parler à son réveil.
Tout cela était à des milliers de kilomètres de la pratique asilaire de l’hôpital de l’époque. Oui, c’était une petite révolution au grand dam des conformistes et conservateurs. Et puis, j’ai découvert comment Frantz Fanon a appliqué la social-thérapie que lui avait enseignée à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère son professeur et mentor, François Tosquelles, un antifranquiste et précurseur de la psychothérapie institutionnelle.
Pouvez-vous expliquer en quoi consiste la social-thérapie ?
La social-thérapie consiste à avoir des liens non hiérarchisés entre soignants et malades, réaliser avec eux plusieurs activités de toutes sortes, théâtre, musique, jeux, etc., qui leur permettent, par exemple, de restituer des souvenirs enfouis, de retrouver le fil de leur histoire, de leurs traumatismes et de leurs délires.
L’institution devient soignante, les malades des pensionnaires, ils participent aux activités thérapeutiques. L’institution est pensée, conçue, dans sa globalité comme un élément thérapeutique actif. Fanon y a trouvé une alternative théorique et idéologique aux logiques mortifères de l’asile.
Le service du docteur Fanon a aussi servi à la cause des indépendantistes algériens. Vous vous êtes ainsi retrouvée en phase avec vos convictions ?
Oui, j’en ai peu parlé. Mon expérience traumatique durant la Seconde Guerre mondiale, alors que j’étais petite fille, m’a fait ouvrir les yeux sur la société dans laquelle je vivais. J’avais été expulsée de l’école parce que juive lorsque le régime de Vichy a abrogé le décret Crémieux qui faisait des juifs d’Algérie des citoyens français.
Je disais avoir été victime de « racisme biologique », moi qui ne savais rien du « signifiant » juif. Ainsi s’inscrit un traumatisme, à savoir ne pas avoir de mots pour représenter ce qui se passe. Il y a un lien entre son expérience personnelle et son regard sur la société qui l’entoure.
Assez vite j’ai relié mon cas aux autres cas de marginalisation et de déshumanisation, principalement celui de la condition de colonisé. J’ai observé très tôt la ségrégation coloniale : des espaces réservés aux Européens et d’autres à ce qu’on appelait alors les Arabes ou les musulmans. Même à l’université, il y avait cette partition.
Votre expérience à l’hôpital de Blida-Joinville a-t-elle été aussi déterminante dans votre engagement personnel que dans votre parcours professionnel ?
Étudiante, j’étais déjà engagée, notamment avec l’Association de la jeunesse algérienne pour l’action sociale, Ajaas. Je distribuais des tracts, fournissais des médicaments à des jeunes militants. Après novembre 1954, l’année 1955 marque un tournant.
Les maquis sont déjà constitués, notamment dans la wilaya 4, où de nombreux jeunes d’Alger, garçons et filles, sont montés. J’en ai connu qui ont rejoint le maquis. Et puis, tous mes amis, dont Daniel Timsit, Jacques Azoulay, Albert Smadja, étaient aux Jeunesses communistes. J’étais déjà dans ce bain. J’ai acquis la conviction que l’indépendance de l’Algérie était nécessaire et inéluctable, c’était une évidence, un constat du réel.
À l’hôpital de Blida, le service de Fanon recevait, soignait et cachait des résistants. Ils venaient de nuit clandestinement. Je me souviens de l’un d’entre eux qui était malade d’avoir tué. C’est à la demande des maquis, qui ont besoin de confier certains jeunes à un psychiatre, que le groupe Amitiés algériennes a pris contact avec Fanon. Ils avaient eu des échos de sa révolution à l’hôpital psychiatrique.
Leur demande d’aide a concerné, dans un premier temps, la fourniture de médicaments. Après, il s’agissait de recevoir des maquisards pour les soigner psychiquement, ensuite on recevait aussi des blessés. L’accueil s’est ensuite fait également dans un service de jour que Fanon avait réussi à créer. Il avait même invité le professeur Porot à l’inauguration. Pourtant, la situation était explosive, elle le sera encore plus en 1956.
Quel était le contexte politique à ce moment-là ?
En 1955, Fanon comme beaucoup d’entre nous, est dans l’attente et l’espoir de l’issue de négociations secrètes. Mais il y eut le départ de Pierre Mendès France et l’arrivée, en février 1956 à Alger, de Guy Mollet, accueilli par des tomates, puis celle du général Lacoste. Le vote des pouvoirs spéciaux a bouleversé le paysage et fini par anéantir l’espoir d’une solution pacifique.
Pour beaucoup d’entre nous, l’engagement devint de plus en plus évident. L’hôpital psychiatrique, dénommé « le nid des fellaghas », va connaître une succession de perquisitions et d’arrestations. Charles Géronimi et moi-même décidons de partir avant d’être arrêtés.
Nous tenons jusqu’en janvier 1957, alors que Fanon a déjà envoyé sa lettre de démission et a été expulsé. Nous nous retrouvons en Tunisie. Fanon rejoint le FLN et adhère à la plateforme de la Soummam, qui configurait le projet de société de l’Algérie indépendante.
Qu’avez-vous tiré et retenu personnellement d’une telle expérience ?
Mon expérience a été une rencontre avec ce à quoi j’aspirais. J’ai expérimenté le soin psychiatrique lié à l’action militante : l’aide concrète aux combattants algériens et les soins aux personnes souffrant de problèmes psychiatriques dus à la guerre. D’où mon intérêt à la psychanalyse des grands traumatismes des guerres mondiales et des colonisations et aux enjeux psychiques des silences de l’histoire, de l’exil et de la transmission.
Mon parcours professionnel a concerné surtout les descendants, sur deux et trois générations, des violences et guerres coloniales, de part et d’autre de la Méditerranée et plus particulièrement d’Algérie. Cette histoire les a tous marqués côté français et côté algérien. On n’en a pas fini avec elle.
En tout cas, une chose est sûre, l’Algérie s’est inscrite dans mes traces. D’ailleurs, je m’identifie facilement aux femmes algériennes qui viennent me parler. Arrivée en France, on me regardait comme « la belle exotique ».
Fanon a été très important pour les jeunes que vous étiez. Aujourd’hui, en 2025, à l’heure de son centenaire, on observe un vif intérêt de la jeunesse pour Fanon. Cela se traduit dans la musique, au cinéma, dans la recherche. Comment expliquez-vous une telle résonance ?
Sa vision, son œuvre, ses écrits, son action sont des références. Le militant politique, le révolutionnaire, le clinicien, a mis au cœur de sa pensée et de son action la quête de solutions pour sortir de l’aliénation et créer des repères pour advenir comme être humain.
Il laisse un message fort : à savoir que l’aliénation concerne non seulement une société, mais aussi chaque individu. Son maître mot était la libération de l’homme sur tous les plans, individuel et collectif. Toutes les libérations étaient liées : celle de l’aliéné, des femmes, du peuple.
Je me permets de vous citer cette phrase extraite de la lettre de démission qu’il adressa, fin 1956, au ministre résidant, le gouverneur général de l’Algérie, Robert Lacoste. : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique. »