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5 mai 2026 2 05 /05 /mai /2026 18:55
« Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré » : le récit de l'écrivaine Dominique Eddé - L'Humanité, entretien avec Joseph Andras, 3 mai 2026
« Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré » : le récit de l'écrivaine Dominique Eddé

Les attaques israéliennes contre le Liban se poursuivent, malgré le cessez-le-feu conclu le 17 avril. Dix jours plus tôt, le président Trump menaçait d’anéantir « une civilisation entière » dans le cadre de la guerre opposant les États-Unis à la République islamique d’Iran. L’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice de « La Mort est en train de changer » (2025), a répondu pour l’Humanité aux questions de l’écrivain Joseph Andras.

 

« Depuis février dernier, l’acharnement israélien sur le terrain est si impitoyable, si cruel, si sauvage, la relation du Hezbollah avec le pouvoir iranien si fusionnelle… Il n’y a plus où aller dans les têtes », confie l’écrivaine libanaise Dominique Eddé.

 

Au Moyen-Orient, tout paraît boucher l’horizon. Le Liban, l’Iran et la Palestine sont à feu et à sang. Les puissances impérialistes israélo-étasuniennes ravagent de nouveau la région. L’État théocratique iranien, responsable en janvier de l’extermination d’un énième soulèvement populaire, s’affiche en défenseur de la justice.

Dans l’ombre des pouvoirs constitués, les peuples n’en finissent pas de souffrir. Tout au long de ces dernières semaines et jusqu’aux premiers jours du mois de mai, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé, autrice d’essais et de romans depuis les années 1980, a répondu aux questions de l’écrivain français Joseph Andras.

Vous vivez à Beyrouth. Mais comment vivez-vous ? Je veux dire en votre cœur.

Dominique Eddé

 

Comment appeler ce poids qui écrase et ne pèse rien sur une balance ? C’est un peu comme s’il fallait vivre désormais à l’intérieur de soi dans un feu sans flamme, en présence de dizaines de villages rasés, réduits à de la terre brûlée.

Apprendre les ravages, jour après jour, dans l’impuissance intégrale… Gérer la colère à défaut de la calmer. Le dégoût. Ne plus réussir à communiquer avec des proches qui ont besoin de clarté et d’avis tranchés là où je ne vois, pour ma part, que des zones grises et une averse d’horreurs. Essayer malgré tout. Et en même temps… autre chose. Car le printemps a commencé. Alors j’essaie de ne pas louper le début des rosiers. La chaleur de l’amitié, de l’épreuve partagée.

« Beyrouth était en ruine et la Palestine abîmée » : peut-être allez-vous reconnaître cette phrase. Elle est de vous. Elle a plus de vingt ans. On la trouve dans votre roman Cerf-volant. Le Liban est aujourd’hui sous les bombes et la Palestine est déchiquetée. Sans rien dire de l’Iran. Comment vit-on, collectivement, dans ces mots qui semblent ne plus pouvoir que se répéter ?

Ici, au Liban, les ponts ont sauté au sens propre et figuré. Tous les liens sont attaqués, comme je vous le disais. Partout : sur le terrain, dans les raisonnements, les sentiments, jusque dans les mémoires. À 100 mètres de distance cohabitent le jour et la nuit. Des tentes de déplacés sont dressées en enfilades au pied des grands hôtels. Des maisons de luxe sont transformées tantôt en forteresses, tantôt en abris.

L’empathie et la méfiance se disputent les regards. Les gens ne savent plus comment écouter ni comment se raconter. Comment se taire. Tous les avis sont dans l’air. Et tous à vif. Il y a celui ou celle qui veut encore s’identifier à la « résistance héroïque » du Hezbollah et oublier que ce parti ultra-armé a confisqué la vie politique du pays, développé une structure mono-confessionnelle, messianique, financée par l’Iran et le trafic de la drogue, largement impliquée dans la guerre criminelle d’Assad contre son peuple.

Il y a par ailleurs celui ou celle qui hurlait hier encore sa colère contre les agissements génocidaires de Tsahal à Gaza et qui veut croire, brusquement, que ce pouvoir incendiaire, suprémaciste, ouvertement annexionniste, œuvre à leur libération. Il y a bien sûr des avis plus nuancés d’un bout à l’autre de l’échiquier, mais la nuance, qui est par définition l’un des outils de la lucidité, est devenue une cause de souffrance pour tous : pour qui la réclame et pour qui n’en veut pas.

Elle est vécue comme une agression par ceux qui ont besoin d’appartenir à un camp. Beaucoup ont besoin de haïr pour tenir, ou d’optimisme infondé. Les deux pouvant aller de pair. Presque tous ont un besoin démesuré de Dieu. Il s’agit dans tous les cas de ne plus savoir quoi faire de soi sans soupape, sans secours. L’illusion et la haine créent du lien d’un côté, en le cassant de l’autre.

« L’humiliation est générale. La fatigue est telle que même les haines craquent. L’énergie va à l’essentiel : à survivre. »

Ce syndrome est planétaire mais il est phénoménal au Liban, en raison de la petitesse du pays, de son extrême densité démographique, du nombre incalculable d’équations quasi insolubles qui menacent son existence et, du fait même, celle de chaque individu. Les Libanais sont épuisés d’encaisser les catastrophes et de rebondir, à chaque fois, pour rien, pour moins que rien. La répétition infernale du même mal en pire a fini par dévitaliser les imaginations. Par appauvrir le langage. Or s’il est un pays qui excelle en termes d’imagination et d’expression verbale, c’est bien le Liban.

Mais depuis février dernier, l’acharnement israélien sur le terrain est si impitoyable, si cruel, si sauvage, la relation du Hezbollah avec le pouvoir iranien si fusionnelle… Il n’y a plus où aller dans les têtes. L’humiliation est générale. La fatigue est telle que même les haines craquent. L’énergie va à l’essentiel : à survivre. Dans la plus grande des misères, dans l’extravagance, dans la solidarité, la délation, le racisme, la générosité… Dans tout ce qui fait qu’un roman de Dostoïevski raconte mieux la situation qu’un traité de sciences politiques.

On dénombre à ce jour au Liban, depuis le 2 mars, 2 167 personnes tuées et 7 061 autres blessés par l’État israélien. Mais, nous le savons, les chiffres sont sans âmes. « On a reçu beaucoup d’enfants, éventrés et éviscérés, amputés ou avec des traumatismes crâniens. Et aussi, beaucoup de femmes. Certains meurent sur la route », a récemment confié un de vos compatriotes, médecin, au Monde. Voici là, atrocement, quelques âmes. L’écrivain peut-il tenter de les dire, de les honorer, de les porter plus nettes que les chiffres, ces âmes, ou est-ce trop attendre de lui ?

Je ne sais pas. C’est beaucoup attendre et c’est parfois possible… J’ai découvert hier le film La maison est noire de la grande poétesse et cinéaste iranienne, Forrough Farrokhzad. Je le regardais après avoir vu l’horreur que vous évoquez : les images des corps brûlés, des enfants déchiquetés. Avec en mémoire l’horreur quotidienne à Gaza et 50 ans de sauvagerie au Liban, en Syrie, dans la région.

Ce court métrage en noir et blanc sur une léproserie située près de Tabriz couvrait tout le champ de cette douleur, sans la raconter ou à peine. Avec des images et des mots d’une sobriété inouïe qui étaient à la hauteur – plus exactement, à la profondeur – de cette souffrance innommable.

Il y a des pages dans la littérature du monde entier qui accèdent à ce degré de justesse. Ce film, datant des années 1960, me disait mieux que les nouvelles, ce qui se passait à ma porte aujourd’hui. À travers les visages mangés par la maladie, les pieds sans doigts, les bras sans mains, j’ai vu le regard qui se posait sur cette souffrance. Et ce regard m’a emmenée au plus près et au plus nu de l’être. Là où les mots et les images ont le plus grand mal à se rendre. Bien sûr, dans le cas de la maladie, il ne se trouve pas la cruauté humaine que cause la guerre.

Reste cette même question du choix des mots face à l’indicible. De toutes les pages que j’ai écrites, la plus dure à faire exister était dans Pourquoi il fait si sombre ? C’est celle d’un massacre auquel j’ai assisté dans la plus totale impuissance lors de la guerre civile. Un groupe de miliciens chrétiens avait immobilisé le trafic dans une rue où je me trouvais. L’un d’eux avait braqué son arme sur la voiture qui se trouvait devant la mienne tandis qu’un autre vérifiait les cartes d’identité.

Ils avaient décidé de tuer des musulmans. Ils en ont sorti trois – peut-être quatre, je ne sais plus – et les ont plaqués contre un mur. J’ai ouvert la fenêtre et poussé un énorme cri les suppliant d’arrêter. Un troisième homme s’est précipité vers moi et m’a ordonné de me taire en braquant son arme sur mon cou. « Si tu continues à crier je te tue. » Ils ont massacré les hommes en cognant leurs têtes contre les murs.

« Avec cette dernière guerre, je suis vaincue. Je me borne à écouter le bruit des bombes. »

J’étais condamnée à la lâcheté. J’ai murmuré : « Au moins tirez, ne faites pas durer. » Leur souffrance à eux durant les minutes de leur agonie, je n’ai pas su, pas même osé l’écrire. Lors des bombardements israéliens de 2024, je me suis rendue dans un hôpital, au service des brûlés. J’ai cherché désespérément les mots qui diraient le regard de la fillette au corps bandé, celui de son père, de sa mère n’osant la toucher. Avec cette dernière guerre, je suis vaincue. Je me borne à écouter le bruit des bombes. À imaginer le reste.

J’allais vous parler de ce livre. Le titre reprend sa dernière phrase : « [D] is-moi pourquoi il fait si sombre ? » Vous l’avez publié en 1999. Nous devons toujours essayer de répondre à cette question pour ne pas laisser la sombreur tout saturer à jamais. Je vous pose donc votre propre question.

La lumière, quand il fait sombre, peut être magique du fait même qu’elle est faible. Elle tient à peu de chose et ce « peu » tient à notre capacité d’aimer. Au choix de ne pas se borner à la seule échelle de soi. Quand une montagne de souffrance est gravie par l’envie et la force de lui trouver un sens, elle n’est déjà plus la même. Elle produit soudain de l’horizon alors qu’elle n’était qu’un mur.

Un peu comme une chose est doublée par son ombre. Et dans cette ombre, la douleur demeure mais autrement. Elle fond dans le paysage. Elle donne brusquement accès à une beauté dont elle était coupée. Ce peut être le rire d’un enfant se jetant dans vos bras. Et ce peut être l’arrivée d’un sourire sur un visage à l’agonie. Dans un cas comme dans l’autre la vie est toute nue, tout entière, pleine du mystère qui en fait la magie. Elle rejoint le silence, le désert, la musique.

Les lumières du noir confondent les surfaces : elles éclairent les détails comme les profondeurs. Elles remuent au plein sens du terme. Et dans l’épreuve – car c’en est une – la conscience de la mort agit, avec plus ou moins de cruauté, par vagues. Elle ne résout pas la peur, elle l’embarque. Alors la vie devient océanique, unique, anonyme. C’est elle que défend la grande résistance politique. C’est d’elle qu’elle naît. Quand la volonté du courage n’est pas vaincue…

Je crois que je m’attendais à une réponse qui contiendrait des mots comme « Israël », « Netanyahou », « impérialisme » ou « Trump ». Et puis pas du tout. Vous me parlez de silence et de beauté. C’est sans doute ce qui différencie une interview d’une discussion : cette dernière offre encore une place au langage inattendu.

Je comprends votre étonnement. J’ai répondu « à côté » pour éviter les automatismes de langage qui guettent quand on se plie à un certain vocabulaire. Pour sortir les mots du trou. J’essaie d’affronter l’effroi sans céder au cri, sans non plus me censurer. L’armée israélienne est en train de briser méthodiquement les existences. Elle a brûlé au phosphore blanc les terres du Sud, réduit en poussière des dizaines de villages, envahi un dixième du territoire, bombardé des convois de secouristes, massacré les journalistes comme à Gaza. 21, au jour d’aujourd’hui…

Elle a jeté sur les routes plus d’un million de personnes, détruit la banlieue sud de Beyrouth, largué sans préavis 100 bombes en l’espace de 10 minutes en plein centre de la capitale le mercredi 8 avril… Des centaines de vies, dont des dizaines d’enfants, sont parties en fumée. Et en cet instant, l’armée dite « la plus éthique du monde » par les professionnels de l’imposture, poursuit son entreprise de démolition en dépit du cessez-le-feu. L’addition est écrasante pour un pays surpeuplé de 10 452 kilomètres carrés.

Les gouvernants israéliens ne font pas que bombarder : ils gèrent le Liban en cour de prison. Ils occupent le ciel à temps plein, envoient leurs drones à nos fenêtres, minutent les temps de pause, dictent les entrées, les sorties, s’amusent de voir les prisonniers se haïr, prêts à s’entretuer… Les prisonniers étant l’ensemble des Libanais. Tout laisse penser que c’est aussi ce qu’ils souhaitent à l’Iran : le chaos. La division.

« Les gouvernants israéliens ne font pas que bombarder : ils gèrent le Liban en cour de prison. Ils occupent le ciel à temps plein. »

Ils nous commandent comme O’Brien commande et torture Winston sous la plume d’Orwell dans 1984. Mais, pour revenir à votre question, je vous dirais que j’ai eu besoin de commencer par tester des mots qui résistent aux quatre que vous évoquez : « Netanyahou », « Trump », « Israël », « impérialisme ». Je sais qu’il va tout de même falloir en passer par eux, et s’en servir. Je suis prête.

Dans votre dernier livre, La Mort est en train de changer, vous évoquez le caractère « unique » de la « tragédie israélo-palestinienne », et confiez qu’elle vous a convoquée, depuis vos 20 ans, « au-delà du raisonnable ». Que serait aujourd’hui une saisie politique raisonnée de ce drame ? Disons une raison juste et pratique.

Il est rarement dit que la tragédie israélo-palestinienne a coûté un prix exorbitant au Liban. Au sortir d’un entretien télévisé, parfaitement raté, avec la rabbine Delphine Horvilleur, j’ai été soufflée de l’entendre me dire : « Mais vous n’êtes pas palestinienne. À quel titre parlez-vous de la Palestine ? » Je me suis bornée à répliquer : « Savez-vous combien il y a de réfugiés palestiniens au Liban ? »

Ma réponse, qui avait le mérite de l’efficacité, m’avait donné le sentiment pénible de m’être laissée piéger par un raisonnement communautaire. Comme s’il fallait être physiquement concerné par un sujet pour en parler. Comme si ce conflit n’avait pas un caractère universel. Comme s’il était interdit à un sinologue de parler de la Chine ou à une philosophe juive américaine de traiter du totalitarisme soviétique…

Et, surtout, comme s’il était parfaitement normal qu’un Juif australien débarque du jour au lendemain « chez lui » en Israël tandis que des centaines de milliers de Palestiniens ont été sommés d’en partir, et le sont encore. C’est dire, à travers un échange avorté et anecdotique, à quel point cette « tragédie » est source de postures défensives, de confusion mentale. À quel point elle aveugle.

Ceci étant dit, je reviens au cas spécifique du Liban. N’était-ce Israël, n’était-ce la présence de plus de 500 000 Palestiniens dans le pays, la guerre de 15 ans, déclenchée en 1975, n’aurait pas eu lieu. Pas plus que le Hezbollah n’aurait eu le terrifiant pouvoir politique et armé qui est le sien depuis l’invasion israélienne de 1982.

La disproportion entre ce petit pays surchargé et le poids écrasant des puissances ennemies que sont Israël et les États-Unis, d’un côté, et l’Iran, de l’autre, dit bien à l’heure qu’il est l’insondable montant d’humiliation et d’impuissance infligé par le plus fort au plus faible. Mais elle dit aussi, 78 ans après la création de l’État d’Israël, que le recours à la force, si constant et massif soit-il, ne résout rien.

On peut détruire des vies : on ne peut pas détruire le temps des vies. Car la mémoire survit aux morts. Pas plus que l’on ne peut traiter une psychose par la chirurgie ou une dépression par l’injonction. Le caractère intraitable de ce conflit provient notamment du fait qu’il est ancré à l’origine dans des temporalités incompatibles.

Il est le résultat d’une agression brutale du temps de l’histoire des uns par le temps de l’imaginaire des autres qui est, par définition, sans bornes ; il va et vient d’un extrême à l’autre, du temps récent de la Shoah au temps millénaire des origines de la judéité – ces deux derniers n’ayant aucun espace géographique en commun.

« Il s’est agi, dans le cas d’Israël, de la greffe d’un pays rêvé aux quatre coins du monde sur une terre habitée : la Palestine. »

Nous avons donc encaissé dans cette partie du monde un énorme carambolage du temps dans le temps. Un peu comme si une tonne de jours tombait d’un coup sur une fin d’après-midi. Alors que c’est en général le temps de l’histoire et de la géographie qui produisent ensemble, un siècle après l’autre, celui de l’imaginaire et de la culture, il s’est passé l’inverse.

Il s’est agi, dans le cas d’Israël, de la greffe d’un pays rêvé aux quatre coins du monde sur une terre habitée : la Palestine. Faute de soins, c’est-à-dire de décisions vitales, douloureuses, la greffe de cet organe étranger n’a pas pris et elle s’est infectée. Au lieu de renoncer à la colonisation, à l’annexion, à l’occupation, à l’épuration ethnique, le « rêve sioniste » s’est entêté à figer le temps, à nier l’injustice qu’il a imposée puis creusée.

Il a livré le kibboutz au ghetto. L’utopie a tourné au cauchemar. Si bien qu’Israël en est aujourd’hui au point où son écrasante supériorité militaire ne lui rapporte que des victoires sans avenir. Car outre le degré inimaginable de souffrance qu’il inflige au peuple palestinien, il se condamne à se détruire en détruisant, il domine le temps court et perd son sens sur le temps long. Il dégénère.

Si bien que l’interdiction qui est faite aujourd’hui à quiconque essaie de repenser le sionisme relève de ce dispositif suicidaire. Ce que vous appelez une « saisie raisonnée de ce drame » consiste à s’appuyer sur une réalité désormais incontestable : la société israélienne est pour près d’un quart non juive.

Et sous le coup de la colonisation, la société palestinienne de Cisjordanie est envahie par une population juive pour un presque même quart. Autrement dit il ne peut plus y avoir d’issue, à terme, pour les uns comme pour les autres, qui ne soit mixte. À moins d’expulser jusqu’au dernier non juif de part et d’autre… Il faut lire Omer Bartov à ce sujet. Il en vient à conclure « qu’Israël ne peut pas exister comme un État normal dans le cadre de l’idéologie sioniste ».

Je songe à ce qu’Edward Saïd, à qui vous avez consacré un livre, avait écrit en 1999 : ou bien un État démocratique commun, binational, ou bien « la guerre continue »…

Oui, l’histoire a donné raison à Edward Saïd, qui a vu et refusé l’impasse des solutions bancales. Par ailleurs, il ne perdait pas une occasion de se réclamer de la laïcité, qu’il nommait en anglais « secularism ». La cohabitation des populations et l’égalité citoyenne qu’il préconisait sont le seul projet qui vaille pour Israël, la Palestine, la région tout entière.

Cette ouverture ne peut se traduire dans les faits tant que l’on entretient le déni à coups de bombes, tant que 1948 demeure une date intouchable, tant que l’injustice n’a pas été nommée, reconnue, tant que l’on est sous la coupe d’individus tels que Netanyahou, Ben Gvir, Trump, Hegseth et autres psychopathes… Mais aussi, tant que Jérusalem n’est pas neutralisée, rendue aux trois religions monothéistes et – au passage – à ceux qui s’en dispensent.

Sur ce plan, l’Europe a un rôle crucial à jouer. À peu d’exceptions près, elle est pour l’heure en panne intégrale de lucidité, de courage et d’imagination. Reste le noyau dur : l’invasion du politique par le religieux. Une nouvelle approche de la question de Jérusalem pourrait contribuer à la désamorcer. Il ne faut pas oublier qu’Al Qods – Jérusalem – est l’un des emblèmes obsessionnels de tous les mouvements islamistes. C’est dire si je ne vois, pour ma part, de solution qu’à très long terme. De pouvoir y penser n’est pas encore une consolation, mais c’est, en soi, une éclaircie.

Vous avez utilisé le mot « nuance ». Il existe un usage médiatique dominant de la nuance, qui entend faire taire les paroles fermes, jugées « extrémistes » ou « manichéennes ». Et, simultanément, dans le champ militant, anti-impérialiste, il existe une sommation de serrer les rangs. Ne pas finasser, quand « le Nord » frappe « le Sud ». Donc choisir haut et fort un pouvoir : Saddam Hussein ou les Bush ; Sinouar ou Smotrich ; Khamenei ou Trump. Que répondez-vous à ceux qui estiment que la troisième voie – que vous appelleriez « humaniste » et que je serais tenté d’appeler « égalitaire » – est un luxe, une inconséquence et une lâcheté politiques ?

Je suis très consciente d’agacer ceux qui veulent « serrer les rangs » sans chipoter – sans « faire dans la nuance » comme on dit – face, notamment à un ennemi aussi puissant et redoutable que le couple israélo-américain. Pour eux, le péril intégriste est secondaire. Pour moi, non. Mettre en cause l’intégrisme islamique et le messianisme sioniste, c’est s’en prendre à un même phénomène.

On ne combat pas un racisme en en laissant filer un autre ! Ceci étant dit, je ne renvoie certainement pas dos à dos les Israéliens et le Hezbollah dans ce qui se passe aujourd’hui. Les Israéliens envahissent le pays avec une rage indescriptible de tout détruire, de tout réduire à néant. Les combattants du Hezbollah sont chez eux, sur leur terre. Ici aussi la nuance s’impose, et elle est de taille ! Il m’importe par-dessus tout de dégager les vies et les mémoires des chapes idéologiques et communautaires.

« Mettre en cause l’intégrisme islamique et le messianisme sioniste, c’est s’en prendre à un même phénomène. »

Ma boussole est depuis toujours du côté des solitaires. Cela constitue un pas, certes insuffisant, mais un pas quand même, vers la troisième voie dont vous parlez. L’humanisme a pour vocation d’être égalitaire : c’est un mouvement, ce n’est pas une station d’arrivée. Je suis trop consciente de l’étoffe dont est faite notre espèce pour en concevoir une quelconque forme idéale.

Disons que je travaille, depuis toujours, le dos tourné au pouvoir. Les noms que vous citez l’incarnent sous son jour le plus morbide. Je ne veux pas avoir à choisir. De mon point de vue, la nuance n’affaiblit pas la critique, je dirais même qu’elle la renforce. Elle la crédibilise. Qu’est-ce que c’est que la nuance ? C’est de la précision. C’est donc de la fermeté, contrairement à ceux qui veulent croire qu’elle contribue à épargner « l’ennemi ».

S’il se trouve que nous assistons aujourd’hui, un peu partout, à cette figure déprimante de la tenaille – un manche en conflit avec l’autre et les deux réunis appliqués à étrangler les peuples –, cela veut dire que c’est le sujet du moment. Il est ingrat, difficile, presque intraitable, mais nous n’avons pas le choix. Il faut en passer par ce goulot d’étranglement si l’on veut dégager de l’horizon pour plus tard.

Ce qui se passe en Palestine, au Soudan, au Liban ou en Iran n’est pas comparable, mais il est tout de même un point très commun à ces cas de figure : c’est le caractère suicidaire de l’option militaire. Les vieux outils sont périmés. Il va falloir d’immenses réserves d’imagination pour les remplacer. L’imagination naîtra peut-être de la rencontre insolite de l’artisanat, de l’écologie et de la technologie.

Alors la question ne se posera plus sous la forme d’un choix piégé ou d’une double négation – ni, ni –, mais d’une addition positive. Nous n’y sommes pas, malheureusement. Encore que, dans certains pays, en Turquie notamment, les rues sont régulièrement bondées de manifestants qui refusent la brutalité de l’ordre établi.

Césaire disait : « L’oreille collée au sol, j’entends passer demain. » Ce n’est pas mon cas pour l’instant. J’entends surtout le bruit des drones. Mais il ne m’empêche pas de persister dans le refus d’abdiquer. Ce refus implique une nouvelle forme de radicalité : une rupture fondamentale, fondée sur la réfutation des règles du jeu. Il implique le deuil des alliés dits « objectifs » et le renoncement à demain en faveur d’un temps qui se situe très au-delà de son propre temps de vie.

 

 

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2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 12:50
1936: une formidable démocratisation de la culture: Guillaume Roubaud Quashie, Jean Vigreux, Serge Wolikow (L'Humanité, 30 avril 2026)
1936: une formidable démocratisation de la culture: Guillaume Roubaud Quashie, Jean Vigreux, Serge Wolikow (L'Humanité, 30 avril 2026)
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9 avril 2026 4 09 /04 /avril /2026 05:21
« Le Cas Bugeaud » de Colette Zytnicki : le bourreau de l’Algérie « continue pour certains à droite d’incarner la France coloniale avec ses prétendus bienfaits »

À travers « le Cas Bugeaud », l’historienne Colette Zytnicki revient aux racines d’une colonisation parmi les plus sanglantes et met en lumière le parcours de ce chef militaire français, figure de la IIIe République et bourreau exemplaire, responsable des crimes de masse en Algérie.

Publié le 3 avril 2026

Nicolas Mathey

Il est le cas d’une mémoire coloniale brutale, encensée puis déboulonnée. Le maréchal Bugeaud (1784-1849) commanda la conquête militaire française en Algérie dans les années 1840, à coups de massacre, d’enfumade et d’expropriation. Figure de l’ordre honnie des oppositions républicaines, qui contestèrent ses méthodes, il est pourtant devenu un symbole de la IIIRépublique.

L’historienne Colette Zytnicki resitue son parcours d’homme girouette de l’extrême centre et plaide pour que l’histoire des premiers temps de la colonisation soit faite conjointement par les historiens des deux côtés de la Méditerranée, en expliquant le rôle de ce maréchal plutôt qu’en l’occultant.

Quel est le parcours de Thomas Robert Bugeaud ?

Colette Zytnicki

Professeur émérite de l’université Toulouse Jean-Jaurès, l’historienne a notamment mené des études sur le tourisme au Maghreb pendant la période coloniale et les débuts de la colonisation française en Algérie.

C’est un personnage qui illustre assez bien le destin des enfants de la petite noblesse française à la fin du XVIIIe siècle. Il est né en 1784 d’une famille originaire de Dordogne, et son histoire familiale est bousculée par la Révolution. Comme Guizot, Bugeaud en a conçu une solide aversion pour cet événement. Il s’engage à 20 ans, en 1804, dans les « vélites » de l’armée de Napoléon, lequel donnait le grade de sous-lieutenant à quiconque disposait de revenus annuels relativement importants, tout en disant détester la guerre…

Il participe à la bataille d’Austerlitz, est blessé en Pologne, puis est envoyé en Espagne, où il rencontre un autre type de guerre, la guérilla. Il en sort colonel et, en 1814, se rallie à Louis XVIII puis retourne à Napoléon lors des Cent-Jours et tente de revenir à Louis XVIII à nouveau, en vain.

 

Il est selon vous en cela « une girouette » de la Restauration, puis un pilier de la monarchie de Juillet. Il est un homme du milieu, et même de « l’extrême centre », pour citer l’expression de Pierre Serna, que vous reprenez…

Bugeaud fait en effet partie de ces gens prêts à s’allier aux régimes successifs tout en se définissant lui-même au centre : il détestait les républicains et les révolutionnaires mais aussi les royalistes légitimistes. Bugeaud, c’est l’homme du maintien de l’ordre à tout prix.

Il entend se situer en un centre politique à mi-chemin entre les ultras et les légitimistes d’un côté, et les révolutionnaires et les républicains de l’autre. L’un de ses derniers écrits est d’ailleurs une sorte de vade-mecum visant à s’opposer aux révoltes urbaines en France qui s’intitule « la Guerre des rues et des maisons ».

Dans les années 1820 a été publié un dictionnaire des girouettes qui se moque de ces changements de bord politique, lesquels en fait étaient très fréquents. Bugeaud n’est en effet pas le seul à avoir eu cette attitude bien décrite par l’historien Pierre SernaC’était une manière de s’adapter à des environnements politiques brutaux. Il n’en reste pas moins que le gouvernement de Louis XVIII ne lui pardonnera pas son dernier revirement de 1815. Il est jusqu’à la monarchie de Juillet et les années 1830 un « demi-solde ». Il se replie sur ses terres en Dordogne et devient un gentleman-farmer qui s’occupe de la modernisation de son domaine.

En 1834, on le découvre « massacreur » de civils lors d’une émeute parisienne.

En 1830 il est un soutien du régime de Louis-Philippe. Nommé maréchal de camp, il se met au service du régime et devient ensuite le geôlier de la duchesse du Berry (qui avait tenté un soulèvement légitimiste), ce pourquoi les légitimistes lui voueront une grande haine. Sous les ordres d’Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur, Bugeaud devient dans l’opinion le massacreur de la rue Transnonain, à Paris, celui qui conduit les troupes chargées de réprimer les émotions populaires.

Le 14 avril 1834, lors d’un soulèvement républicain, sont massacrés des habitants d’un immeuble considérés comme des émeutiers. La célèbre caricature de Daumier montrant un homme en chemise de nuit assassiné dans son lit popularise l’événement. Bugeaud était donc détesté des républicains et des socialistes.

Bugeaud, c’est l’homme haï des deux bords, qui tient des discours-fleuves provocants à l’Assemblée, qui ferraille tous azimuts. Il fascine Thiers par sa connaissance de l’art militaire. S’il semble que Louis-Philippe ne lui ait pas été très favorable, Bugeaud était très utile au régime, et c’est pour cela qu’il est missionné en Algérie par Thiers et Guizot.

Il est donc envoyé en Algérie une première fois en 1836, alors que la présence française est contestée.

Bugeaud est envoyé pour vaincre les résistances de l’émir Abd el-Kader, qui ne se rendit qu’en 1847. La première mission de Bugeaud en 1836 est limitée : il est chargé de débloquer l’armée française acculée sur la côte non loin d’Oran. Il y parvient en quelques semaines. Puis il retourne en Algérie en 1837, mandaté par le gouvernement pour signer une paix avec Abd el-Kader. Ce sera le traité de la Tafna, qui met fin provisoirement aux combats, mais qui définit mal les frontières entre les deux parties.

Ce traité est ensuite entaché par un procès pour corruption d’un officier, procès qui révèle les méthodes peu conventionnelles de Bugeaud et de son entourage dans sa manière d’administrer l’armée. Lors de son troisième séjour en Algérie, Bugeaud est gouverneur général, de 1841 à 1847. Son rôle était non seulement de commander l’armée mais aussi d’administrer le pays. Mais, ce qui l’intéresse le plus, c’est de mener la guerre.

En 1844 et 1845, c’est le temps des enfumades et de la stratégie de la terreur. Cette répression sans limites préfigure-t-elle le Code de l’indigénat, qui sera mis en place en 1881 ?

La question des enfumades est liée aux razzias. Déjà pratiquées dans les années 1830 par l’armée française, ces razzias avaient pour objectif de couper l’armée d’Abd el-Kader de ses soutiens populaires : les soldats de Bugeaud fondaient sur des villages, brûlaient les récoltes, arrachaient des arbres… pour amener les populations à se soumettre. En 1844 et 1845, à l’ouest d’Alger ce sont des populations entières, les Sbéhas, puis les Ouled Riah qui ont été acculées dans des grottes, puis enfumées… Bugeaud aurait dit « Enfumez-les ».

es enfumades avaient à ses yeux pour objectif de semer la terreur et de forcer la soumission. Quelques jours après la dernière enfumade, la nouvelle parvient en France et provoque un tollé dans la presse. Le président du Conseil et ministre de la Guerre le maréchal Soult a dû rendre des comptes à l’Assemblée. Certains lycéens de Louis-le-Grand protestent. Ces critiques ne ciblaient pas la colonisation, mais étaient une dénonciation des méthodes brutales de Bugeaud.

« Par le glaive et par la charrue » : la devise de Bugeaud a-t-elle guidé sa politique de colonisation agricole militaire en Algérie ?

Bugeaud entendait s’appuyer sur une colonisation plus militaire que civile, en n’hésitant pas à pratiquer extorsions et déplacements de populations… Au XIXe siècle, ce qu’on appelait colonisation agricole passait par l’acquisition de terres mais surtout par l’expropriation ou la mise en séquestre des terres des Algériens et « leur mise en valeur » par des colons venus de France ou d’Europe.

Bugeaud avait une vision particulière : l’armée devait selon lui être le fer de lance de la colonisation agricole, alors que l’administration et le gouvernement parisiens comptaient plutôt envoyer du continent les plus pauvres pour exploiter les terres spoliées.

Que faire du « cas Bugeaud » ? Comment est-on passé des statues et de la légende sous la IIIRépublique aux déboulonnages actuels ?

Dès les années 1840, « le régime du sabre » a été critiqué. Les grands colons et leurs soutiens en France exigeaient une administration plus souple, calquée sur l’administration française dans l’Hexagone, qui leur donnerait plus de droits… Bugeaud y était opposé. Sa mémoire s’est perpétuée après sa mort, en 1849. Il a été considéré comme l’image même du grand conquérant. Puis son étoile a pali au fur et à mesure que l’on a opéré un retour plus critique sur la colonisation. Se pose aujourd’hui la question de savoir que faire de sa mémoire dans nos villes.

L’avenue parisienne n’a été débaptisée qu’en octobre 2024, et sa statue à Périgueux s’accompagne depuis 2023 d’un texte explicatif, « pour regarder l’histoire en face, sans la réécrire ». En tant qu’historienne et citoyenne, je suis tout à fait d’accord avec cette démarche d’expliquer, de contextualiser, sans masquer ni occulter. Cette démarche pédagogique est plus facile à réaliser avec des statues qu’avec des noms de rues. À Périgueux, le torchon brûle encore car en Dordogne Bugeaud passe également pour l’un des modernisateurs de l’agriculture.

Les atrocités perpétrées par Bugeaud dans les années 1840 sont-elles comparables aux crimes nazis ?

Il y a eu en effet des crimes de guerre en Algérie. Peut-on pour autant comparer cela avec une politique d’éradication et d’extermination telle qu’elle a été menée par les nazis en particulier dans l’est de l’Europe ? Mais Bugeaud c’est un passé qui ne passe pas. C’est quelqu’un qui a été installé dans notre Panthéon national. Il était dans les manuels d’histoire et était chanté dans les classes de la IIIe République. Après une période de latence et de silence, nous sommes dans une ère nouvelle, celle de la relecture critique du passé colonial.

Aujourd’hui, Bugeaud continue pour certains à droite d’incarner la France coloniale, avec ses prétendus bienfaits, alors que pour la gauche il reste l’homme de la répression antirévolutionnaire et des enfumades. En Algérie, la mémoire des enfumades est très présente. On visite la grotte où périrent les Ouled Riah, à Nekmaria. La figure de Bugeaud reste aussi présente dans les familles algériennes. Comme le raconte l’humoriste Fellag, quand il refusait d’aller au lit, sa mère disait d’une voix menaçante : « Va te coucher tout de suite, sinon Bitchouh viendra te manger tout cru. » Bitchouh, c’est le nom donné à Bugeaud…

Que faire alors de la mémoire de la colonisation ?

Les relations entre les deux pays sont importantes, puisqu’on compte plus de 10 millions de personnes qui en France ont des liens étroits avec l’Algérie… Sans esprit polémique, il faut faire l’histoire pleine et entière de la colonisation française en Algérie, de pair avec nos collègues de l’autre côté de la Méditerranée. C’est une histoire partagée. J’ai travaillé en ce sens des années avec un historien tunisien.

Il faut mener cette histoire ensemble, historiens français et historiens algériens, ce qui passe par un libre accès aux archives des deux côtés. S’il y a beaucoup de jeunes chercheurs français, on en trouve aussi en Algérie. Notons en particulier que nombre de ceux-là travaillent sur la période précoloniale, puisque les archives ottomanes ont été récupérées en Algérie.

Le Cas Bugeaud, de Colette Zytnicki, Tallandier, 336 pages, 22,90 euros

 

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29 mars 2026 7 29 /03 /mars /2026 09:12
Opération Monaco au cinéma La Salamandre le mardi 7 avril à 20h30 en présence du réalisateur Dušan Trančík: Etienne Manac'h et la guerre froide en Slovaquie
Opération Monaco au cinéma La Salamandre le mardi 7 avril à 20h30 en présence du réalisateur Dušan Trančík: Etienne Manac'h et la guerre froide en Slovaquie
Opération Monaco au cinéma La Salamandre
En présence du réalisateur et de la fille d'Etienne Manac'h
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Dans les années 1950, les services secrets tchécoslovaques montent un complot contre le consulat français à Bratislava. Une plongée captivante dans les rouages des procès staliniens.
Ce mardi 7 avril, La Salamandre a le plaisir d'inviter Dušan Trančík, réalisateur de « Opération Monaco », pour une discussion à l'issue de la projection de son docu-fiction. Bérénice Manac'h, la fille de Etienne Manac'h (diplomate présent dans le film) sera également présente dans le cadre de cette rencontre.
Cinéma La Salamandre, Manufacture des Tabacs, 39 quai du Léon à Morlaix
mardi 7 avril à 20h30
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18 février 2026 3 18 /02 /février /2026 10:45
L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026
L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026
L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026
L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026
L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026

Ce mardi 17 février 2026, au local du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac, 45 personnes pour la conférence-debat de Greg Oxley sur l'extrême-droite aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe dans le cadre des Mardis de l'Éducation Populaire du PCF Morlaix.

Un échange passionnant sur le moment Trump, les résistances humanistes et de gauche, la chasse aux migrants des milices racistes de l'ICE, soutenues, armées et financées par le gouvernement, la corruption institutionnalisée par Trump et son clan, la menace du parti Reform de Nigel Farage, raciste et antisémite patenté, au Royaume-Uni, la psychologie électorale et l'état d'esprit qui préside au vote en faveur des partis nationalistes, populistes, autoritaires, d'extrême-droite, les alternatives au fascisme.

Merci à Greg Oxley pour la qualité de son propos, solidement instruit par une connaissance approfondie de l'actualité américaine et britannique, extrêmement enrichissant et stimulant, et à tous les participants de cette conférence-debat.

Photos de Patrick Gambache

L'extrême-droite aux Etats-Unis et en Europe - Une conférence très stimulante et éclairante de Greg Oxley pour les Mardis de l'éducation populaire du PCF Morlaix ce 17 février 2026
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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 15:25
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
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Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
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Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur
Guerre d'Algérie, colonisation, histoire et mémoires: un mardi de l'éducation populaire exceptionnel avec l'historien Tramor Quemeneur

La France face à son histoire... au miroir de l'Algérie.  

Des millions de français ont un lien avec l'Algérie, de près ou de loin. Cette guerre terrible de décolonisation de 8 ans a fait 28 000 morts côté français, au moins 400 000 à 500 000 côté algérien.   

Ce mardi 27 janvier 2026, nous avons vécu une passionnante et précieuse conférence sur la conquête et la guerre d'Algérie, le choix de l'insoumission et du refus, la mémoire de cette guerre, de l'historien Tramor Quemeneur, président pour la partie française de la commission mixte d'historiens franco-algérienne, pour le premier des Mardis de l'Éducation Populaire de l'année 2026.

Le local du PCF était bien rempli avec plus de 40 participants à cette conférence- débat (malgré une publicité minimaliste de la presse). Avec pondération, sens de la nuance, sans langue de bois, l'historien Tramor Quemeneur, auteur d'une thèse remarquée sous la direction de Benjamin Stora sur l'insoumission pendant la guerre d'Algérie, nous a éclairés sur les enjeux mémoriels autour de la conquête et de la guerre de l'Algérie. 

Cette conférence s'est prolongée au bout d'une heure et demi d'intervention très complète de Tramor Quemeneur, l'enfant du pays, dont c'était la première conférence à Morlaix sur son sujet de thèse et de spécialité historique, lui qui a écrit déjà pas loin de 10 livres, dont le plus connu s'est vendu à 55 000 exemplaires (Algérie, 1954-1962: Lettres, carnets, et récits des Français et des Algériens dans la guerre, aux éditions Les Arènes, écrit avec Benjamin Stora), par une heure de questions et de témoignages jusqu'à 20h30, avec notamment le témoignage de Michel Marzin qui s'engagea avec courage comme appelé du contingent contre le putsch des officiers ultras jusqu'au-boutistes de l'Algérie française, mais aussi le témoignage de plusieurs autres participants sur les traumas, les relations franco algériennes, le rôle et les mots d'ordre du PCF et du Parti communiste algérien à l'époque par rapport à la paix et l'indépendance, l'état de l'opinion pendant la guerre d'Algérie, les conséquences et prolongements politiques pour le gauche et le droite française, le rôle de l'enseignement de l'histoire de la guerre d'Algérie, de sa place dans les programmes scolaires, de séries générales, technologiques, et professionnelles, la désagrégation de notre relation à l'Algérie, les passions politiques qu'elle suscite, elle et la mémoire de cette sale guerre, etc.

Un immense merci à Tramor Quemeneur et tous les participants de ce beau et précieux moment d'éducation populaire et d'éclaircissement comme d'approfondissement d'une question douloureuse qui continue de travailler la mémoire collective.

Merci à Pierre-Yvon Boisnard pour ses photos et son diaporama! 

Merci à Jean-Yves Quemeneur son oncle, et à Anne Guillou de nous avoir mis en relation avec Tramor Quemeneur. 

Prochaines conférences des Mardis de l'éducation populaire: 

- le mardi 17 février, 18h: Greg Oxley sur la poussée de l'extrême-droite, du nationalisme et de l'autoritarisme dans le monde, notamment en occident et dans les pays anglo-saxons

- le mardi 31 mars, 18h: Morgane Le Guyader sur la Colombie du président Petro et l'expérience politique de la gauche dans ce pays 

Mardi de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix avec Tramor Quéméneur le 27 janvier 2026. Diaporama Pierre-Yvon Boisnard

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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 15:23
31 mars 2026, 18h: Démocratie et luttes sociales en Colombie: conférence des Mardis de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix animée par Morgane Le Guyader
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27 janvier 2026 2 27 /01 /janvier /2026 06:41
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
Mardi de l'éducation populaire du PCF Pays de Morlaix 
 
" la Guerre d'Algérie: l'engrenage de la violence, le refus de la guerre, la mémoire et l'empreinte"
 
Mardi 27 janvier à 18h au local du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac
 
avec Tramor Quemeneur, historien spécialiste de la guerre d'Algérie, de l'Algérie coloniale et de l'insoumission
 
 Tramor Quemeneur est le secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens (pour la partie française), travaillant pour la présidence de la République. 
 
Il est l'auteur d'une thèse remarquée en 2007 sous la direction de Benjamin Stora : Une guerre sans "non"? Insoumissions, refus d'obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d'Algérie (1954-1962)
 
Tramor Quemeneur est aussi l'auteur de nombreux ouvrages: parmi lesquels le "Dictionnaire de la guerre d'Algérie", "Vivre en Algérie. Du XIXe au XXe siècle", "La guerre d'Algérie en direct", de "Algérie : 1954-1962 - lettres, carnets et récits des français et des algériens dans la guerre". 
Mardi 27 janvier, 18h: La Guerre d'Algérie: Mardi de l'éducation populaire avec l'historien Tramor Quemeneur,  Secrétaire général de la commission mixte franco-algérienne d'historiens
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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:45
L'évangile de la révolution: un excellent film sur l'influence du christianisme d'émancipation porté par la théologie de la libération dans les luttes sociales et révolutionnaires en Amérique Latine, par François Xavier Drouet
L'évangile de la révolution: un excellent film sur l'influence du christianisme d'émancipation porté par la théologie de la libération dans les luttes sociales et révolutionnaires en Amérique Latine, par François Xavier Drouet
Un grand merci à l'ACAT, au Festisol, et à la Salamandre de nous avoir fait découvrir ce jeudi 22 janvier à Morlaix "L'évangile de la révolution" en présence du réalisateur François Xavier Drouet, un film soutenu aussi bien par l'ACAT, le CCFD- Terre solidaire, que par les amis de l'Huma, et les amis du Monde Diplomatique.
Ce film d'une grande profondeur, alternant interviews et images d'archives, revisite les mouvements révolutionnaires des années 60, 70, 80, soutenus par une partie de l'Eglise, et notamment de nombreux prêtres, moines et évêques, et surtout des communautés chrétiennes de base, chrétiennes et marxistes, en Amérique latine, du Salvador au Nicaragua, en passant par le Mexique et le Brésil, là où tout a commencé. Des luttes émancipatrices contre des dictatures de droite et d'extrême-droite ardemment soutenues et armées par les États-Unis pour faire face au péril communiste et rouge dans le cadre du plan "Condor" qui s'est traduit par des dizaines de milliers d'exécutions, d'enlèvements, de tortures, d'assassinats de prêtres, de religieuses, de communautés chrétiennes pendant des messes. Il montre l'engagement de certains religieux, y compris d'origine européenne, dans les guerillas populaires pour protéger le peuple contre le terrorisme des oligarchies et de leurs dictatures. Ce film est une leçon de courage et d'humanité, il montre la force de l'unité et de l'organisation des humbles en Amérique Latine, notamment avec Lula pendant les grandes grèves de Sao Paolo qui ont fait tombé la dictature brésilienne. La théologie de la libération, violemment combattue par le pape Jean-Paul II, ardemment anti-communiste qui a réformé l'église pour marginaliser les marxistes, reposait sur l'idée que les pauvres ne sont pas objets de charité et de bonne conscience pour les riches, mais le parti pris de Dieu, et des acteurs de leur libération. Donner à celui qui a faim d'accord, mais surtout empêcher que des gens aient faim quand d'autres vivent dans l'opulence. Les chrétiens se réclamant de la théologie de la libération n'opposaient pas salut terrestre et salut céleste, ils vivaient pour que la vie humaine ait de la valeur ici et maintenant, toutes les vies, notamment celles des pauvres, reprenant le message initial des Évangiles, et son approche égalitaire. Cette affirmation est à l'origine du mouvement des sans terre au Brésil, de la lutte des indiens marxistes du Chiapas, et sans doute un des points de départ de l'altermondialisme même si la violence de la répression et de l'effort de marginalisation de la théologie de la libération au sein de l'église ont ouvert la voie au retour des régimes d'extrême-droite en Amérique Latine, appuyées sur des églises évangélistes intégrées à l'idéologie capitaliste et états-unienne. Ce film avec des images d'archive incroyables est foisonnant d'enseignements et nous donne des clefs à la fois sur la construction d'une réponse collective d'émancipation populaire, le lien entre le national, le religieux, et l'idéal révolutionnaire, et sur les raisons du reflux de l'espérance révolutionnaire. Il donne aussi la parole à des chrétiennes et des chrétiens d'une intelligence, d'une dignité et d'une force morale exceptionnelle, qui ont lutté avec le peuple et pour lui, contre le pouvoir et la morgue de l'argent et des régimes oligarchiques hérités de la colonisation, de l'esclavage, de siècles d'exploitation capitaliste.
 
Ismaël Dupont 
 
« L’Évangile de la Révolution » : sur les traces de la théologie de la libération

Du Salvador au Mexique, le documentariste François-Xavier Drouet promène sa caméra sur les traces des révolutions latino-américaines inachevées, dans lesquelles la théologie de la libération a joué un grand rôle.

Cyprien Caddeo, L'Humanité, 2 septembre 2025

Le voyage de François-Xavier Drouet tient du pèlerinage. Le documentariste français, âgé de 46 ans, arpente l’Amérique latine depuis les années 1990, mais livre ici son premier film sur ce continent marqué par de fraîches révolutions. Du Salvador au Mexique, en passant par le Brésil et le Nicaragua, il s’agit d’en restituer les traces, de constater les impasses, les échecs.

De reconnecter surtout avec une spécificité locale : la théologie de la libération. Karl Marx a beau avoir déclaré que la religion est l’opium du peuple, les soulèvements sud-américains se sont faits avec le christianisme, et en son nom.

Drouet opte donc pour une approche didactique appréciable pour ceux qui ne connaîtraient rien à ce continent politique, intellectuel et spirituel. Le documentaire alterne entre images d’archives et témoignages sur place. C’est une histoire d’enthousiasme révolutionnaire et de répression sanglante.

Au Salvador, un prêtre belge raconte ses années de maquis avec le Front Farabundo Marti de libération nationale et explique comment les guérilleros ont résolu – ou plutôt enjambé – l’équation insoluble suivante : concilier exigence de non-violence et lutte armée. À El Mozote, on exhume encore les corps des 988 paysans tués par la contre-révolution financée par les États-Unis, en 1981.

Une Église dans l’Église

Au Brésil, on convoque un vieux sermon de Helder Camara et cette phrase : « Quand je donne à manger aux pauvres, on me qualifie de saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on me traite de communiste. » Des suiveurs du célèbre évêque témoignent de leur excommunication pour avoir poursuivi ce travail doctrinal. Au Mexique, Drouet retrouve des vétérans zapatistes du Chiapas, où perdurent les rêves d’auto-organisation.

 

Dans le sillage de la révolution cubaine de 1959 et de Vatican II, les tenants de la théologie de la libération ont formé une Église dans l’Église. Ces croyants révolutionnaires, qui se réfèrent au « Dieu des pauvres » et au message du Christ plutôt que sa traduction dévoyée par les élites pontificales, ont fâché le Vatican. Jésus n’était-il pas précisément une figure d’opposition à une puissance impériale, Rome, dont l’Église a désormais fait son siège ? C’est ce que défendent les témoins interrogés par Drouet.

’Évangile de la révolution consacre par ailleurs une longue séquence à un moment historique pour l’Amérique centrale, très largement méconnu sous nos latitudes : la visite en 1983 de Jean-Paul II au Nicaragua, alors gouverné par les révolutionnaires sandinistes.

Le souverain pontife refuse de bénir les ministres « mauvais chrétiens » et accuse tout un peuple abasourdi « d’affaiblir l’unité de l’église » en préférant la doctrine marxiste au christianisme. En partie hué, Karol Wojtyla devra prendre ses mules papales à son cou et écourter sa visite. Ce jour-là, le Saint-Siège perd une bataille, mais le documentaire nous rappelle, amer, qu’il finira par gagner la guerre.

L’Évangile de la Révolution, de François-Xavier Drouet, France-Belgique, 1 h 55

Le précieux héritage d’un christianisme de libération

Née en Amérique latine, la théologie de la libération entendait faire des pauvres et des exclus les acteurs de leur émancipation. Une lecture marxiste du message de Jésus qui s’attirera, hélas, les foudres des forces réactionnaires.

Rosa Moussaoui, 24 décembre2022

Peut-être faut-il rechercher les sources de ce profond mouvement d’émancipation parmi les premières voix qui s’élevèrent contre la traite esclavagiste. Celles, par exemple, quelques décennies avant les premières lueurs des Lumières, de deux moines capucins : le Jurassien Épiphane de Moirans et l’Aragonais Francisco José de Jaca. Dans le XVIIe siècle finissant, tous deux plaidèrent avec ferveur auprès de la cour espagnole et de la cour pontificale pour la liberté des Noirs. L’un était établi à la Martinique, l’autre à Caracas. Partout sur les rives de l’Atlantique et des Caraïbes, ils jetèrent l’anathème sur le commerce des êtres humains, soufflèrent sur les braises des révoltes, jusqu’à susciter l’ire des propriétaires d’esclaves, des gouverneurs coloniaux et de la hiérarchie ecclésiastique.

L’Église des pauvres

Au mitan du siècle dernier, c’est dans la filiation de ces religieux insurgés contre l’esclavage et les ignominies du colonialisme que s’inscrivirent les jeunes prêtres latino-américains initiés au marxisme à l’occasion de séjours d’études en Europe. Cette génération fit émerger au sein du clergé, sur ce continent défiguré par la misère, traversé par l’onde de choc de la révolution cubaine, une nouvelle élite sensible au sort des opprimés, mue par un profond désir d’égalité, de justice et de transformation sociale. Leur christianisme de libération se cristallisa lors de la deuxième conférence générale de l’épiscopat latino-américain qu’ouvrit à Medellin, le 24 août 1968, le pape Paul VI. Là surgit cette « Église des pauvres » au diapason des souffrances du peuple, prête à faire front contre les régimes autoritaires. Prête, aussi, à reconnaître la légitimité de la voie insurrectionnelle. Les fonts baptismaux de la théologie de la libération étaient posés ; celle-ci encouragera l’émergence d’une praxis pastorale donnant corps à une Église populaire aux marges des hiérarchies officielles ; elle portera des religieux vers le compagnonnage avec les mouvements révolutionnaires, jusqu’à la prise d’armes pour certains. De quoi faire écumer le Vatican comme les États-Unis, parrains de dictatures fantoches décidées à éradiquer à tout prix toute forme de subversion. La théologie de la libération paiera un lourd tribut à cette répression féroce, jusqu’au martyr pour certaines figures.

Dès 1978, l’accession de Jean-Paul II au pontificat avait engagé la hiérarchie de l’Église catholique dans cette même croisade anticommuniste : Karol Wojtyla s’est employé à réduire au silence le christianisme de libération, quitte à laisser la voie libre aux églises évangéliques. « Finalement, ils ont aidé l’oppression, remarquait le théologien brésilien Leonardo Boff dans les colonnes de l’Humanité en 2005. Si l’Église n’écoute pas le cri des opprimés, elle perd les pauvres. Et si elle perd les pauvres, peut-on dire qu’elle s’inscrit dans l’héritage de Jésus, le libérateur ? » Ce cri des opprimés, au terme d’une ère d’ostracisme et de bannissement, de représailles et de chasse aux sorcières, des prêtres et des fidèles catholiques l’accueillent encore malgré tout, du Chiapas aux barrios de Caracas, des favelas de Rio de Janeiro jusqu’aux plantations de l’Arauca en Colombie. Et ce cri dit, encore, un irrépressible désir de libération.

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:18
Un moment à ne pas manquer avec Azadî à Dialogues Morlaix le mercredi 28 janvier à 18h

Un moment à ne pas manquer avec Azadî !

Alors qu’elle peine à trouver en France un juste écho, son livre montre combien la lutte des Kurdes pour la préservation de leur langue, de leur culture et de leurs droits offre un exemple de résilience révolutionnaire et un horizon de paix décoloniale.
Un ouvrage essentiel !

Azadî est issu d’une famille kurde alévie arrivée en France dans les années 1990.
Il est militant décolonial et collabore au média Paroles d’Honneur.

***

et ici :
  Entretien avec Azadi sur nouveau livre chez La Fabrique 
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