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17 octobre 2023 2 17 /10 /octobre /2023 11:51
Le livre - Les Tsiganes et la Seconde Guerre mondiale. Regards sur le Finistère- sera disponible lundi prochain 16 octobre dans les librairies.

Le livre - Les Tsiganes et la Seconde Guerre mondiale. Regards sur le Finistère- sera disponible lundi prochain 16 octobre dans les librairies.

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4 septembre 2023 1 04 /09 /septembre /2023 11:09
CHILI  11 septembre 1973 - 11 septembre 2023 de la dictature à la résistance - à Brasparts, du 9 au 11 septembre 2023, projection de films
Méharées présente
C'est avec grand plaisir que Méharées organise un week-end de projections de films autour du Chili...
 
esperando que la memoria pueda fortalecer nuestra conciencia y acción !
en espérant que la mémoire puisse fortifier notre conscience et action !
 
Alain Mahé et Emanuela Nelli
pour Méharées
 
CHILI 
11 septembre 1973 - 11 septembre 2023
de la dictature à la résistance
les 9 -10- 11 septembre 2023
à la salle des fêtes de Brasparts
 
Synopsis des Films 

Mari Chi Weu - Dix Fois nous vaincrons
de Stéphane Goxe et Christophe Coello, 2001 . Production : L' Art ou Cochon - Les Films Buenaventura

En pleine résurgence des mouvements indigènes dans cette Amérique dite «latine », les Indiens Mapuches du Chili se lèvent encore pour réclamer la reconnaissance de leurs droits et pour récupérer une partie de leur territoire ancestral.
Dépossédés de leurs terres au moyen de la violence par l'État chilien, victimes d'une forte discrimination sociale et raciale, les Mapuche mènent aujourd'hui un combat direct et frontal contre les multinationales du bois, propriétaires dans le Sud du pays d'immenses territoires revendiqués par les indigènes.
Tourné au cœur des communautés en conflit, ce documentaire témoigne de la lutte d'un peuple directement menacé dans son existence par une logique économique encourageant le pillage des ressources naturelles et indifférentes aux réalités humaines.

Las piedras no se mueven solas - Seules, les pierres ne bougent pas
d’Emanuela Nelli, d'après une idée de Mauricio Araya, 2009.

Distribution : Le Monde Diplomatique (Chili); Archives du Musée de la Mémoire, Santiago du Chili
Depuis les collines de Playa Ancha (Valparaiso), des hommes et femmes nous racontent l'histoire de leur lutte frontale contre la dictature dans les années 80 jusqu’au plébiscite de 1988. Des ouvriers, des étudiants, des femmes ont vécu une jeunesse de résistance, entre rêves de liberté et répression militaire. Ils nous disent l'histoire d'une génération : mémoire vive d’une lutte toujours d’actualité.

Film Ultimo Round
d’Emanuela Nelli, 2019

Que du vivant, matière brute, poétique, enthousiasme généreux, croisement de voix, images, situations.
Une aventure entre 2005 et 2011: Valparaiso (Chili), Wallmapu (Terre Mapuche), dictature, répression, lutte, parole, danse, musique, dessin. Cependant que le groupe 'Ultimo Round' interrogeant l'amnésie chilienne, s'emploie à faire résonner les conditions contemporaines de la résistance, 'Film Ultimo Round' retrace dans la durée cette longue quête formelle au sein de laquelle, en tant qu'objet filmique, il tente lui aussi d'exister.
Avec entre autres: Monique Markowicz, Carmen Castillo, John Berger, Elicura Chihuailaf, David Aniñir.

Somos Caos - Nous sommes le chaos
de Pilù , 2020

Un ensemble de 5 documents audiovisuels réalisés à partir de mots, d’images et de sons enregistrés entre février et mars 2020 à Valparaíso et La Cruz (Chili) pendant la période de révolte sociale chilienne débutée le 18 octobre 2019
Diverses personnes nous parlent de la manipulation des médias de communication, des abus des institutions politiques et économiques, les violations des droits de l’homme et de la nature, les conditions des droits des genres et des formes d'organisation et de résistance. Seraient-elles des problématiques si lointaines?

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16 août 2023 3 16 /08 /août /2023 07:00
A lire: Une initiation - Rwanda (1994-2016), par l'historien Stéphane Audouin-Rouzeau

Stéphane Audouin-Rouzeau est connu pour être un historien important de la Guerre 14-18. Il dirige le Centre international de recherche de l'Historial de la Grande guerre Péronne, dans la Somme, un musée qu'il a contribué à penser au cœur des lieux de mémoire d'une bataille de tranchées effroyable qui fit près de 1,5 millions de morts en quelques mois. Il a dirigé l'excellente Encyclopédie de la Grande Guerre avec Jean-Jacques Becker (publiée en poche chez Fleurus en deux tomes). Pratiquant une histoire s'intéressant aux représentations et motivations des acteurs, et partant d'elles, il travaille spécifiquement sur la guerre vécue par le soldat et les civils sur les zones de combat, sur les pratiques concrètes du combat et de la mise à mort, sur les actes de cruauté dans la guerre, et les affects et sentiments animant soldats et civils pendant la guerre. Une de ses thèses connues et alimentant la controverse de la communauté historienne est celle de l'existence d'un consentement à la violence extrême dans les sociétés de la première guerre mondiale, effet de la propagande mais aussi du patriotisme ou du sentiment national, de la volonté de revanche, et d'autres facteurs propres à la psychologie du combat militaire.  Cet historien du fait guerrier a travaillé sur le deuil des "veuves de guerre", mères, filles, sœurs de soldats, sur le viol de guerre, sur la guerre vécue par les enfants. Il a publié au Seuil un très beau texte sur la guerre de ses grands-parents, et les traces qu'elle a eu dans l'histoire familiale et sa propre éducation: "Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014)". Tout dernièrement, il publie un passionnant livre d'entretien avec l'historien Hervé Mazurel, "La part d'ombre. Le risque oublié de la guerre", où il expose la genèse, l'évolution et les intentions de son travail historique, centré sur la guerre, un fait culturel et humain majeur dont la société française s'est éloigné psychologiquement depuis la fin de la guerre d'Algérie, jusqu'à ne plus forcément avec les clefs pour le comprendre alors que c'est le quotidien de nombreux peuples du monde encore aujourd'hui. Stéphane Audouin-Rouzeau y écrit notamment à propos de l'approche historienne de la guerre: 

" De longue, de très longue date, les pratiques de la violence se sont vues délaissées: celles qui se déploient sur les champs de bataille comme celles dont sont victimes les populations désarmées. Oui, ce qui fait défaut à toute une tradition d'histoire de la guerre - et donc, souvent, à toute une histoire de la guerre "traditionnelle", telle qu'elle s'énonce parfois encore, c'est la présence de ceux qui combattent, tout comme de ceux qui ne combattent pas. Manquent leurs corps, leur psyché, leurs gestuelles, leur manière de se conduire et d'agir dans l'univers de la violence produit par ce temps spécifique, irréductible à tout autre, que créé inéluctablement le fait guerrier".

Stéphane Audouin-Rouzeau alimente de nouvelles perspectives sur l'histoire à se livrant à une forme de travail anthropologique sur la guerre auquel nous ramène notamment les rites de la violence extrême, déshumanisante, contre l'ennemi.

En 2008, Stéphane Audouin-Rouzeau, après trois décennies d'un parcours de recherche sur les violences d'une guerre mondiale matricielle pour comprendre le XXe siècle, est "saisi", presque malgré lui, par un "nouvel objet", qu'il découvre tardivement et qui le transforme en même temps qu'il le bouleverse: le génocide dont ont été victimes les tutsis du Rwanda (entre 800 000 et 1 million de morts en 4 mois, d'avril à juillet 1994).

Un génocide organisé et préparé par les ultras du parti au pouvoir depuis plusieurs mois, un génocide préparé aussi par des décennies de violences et de discours racistes  (des persécutions contre les tutsis avaient déjà eu lieu avec des massacres en 1959, 1962, 1963, 1992) nourris par le colonialisme belge et français, mais aussi un génocide de "voisins", où les coupables de meurtres et atrocités sont presque aussi nombreux que les victimes. Au moment où ce génocide est advenu, après le 7 avril 1994 et l'explosion du président Habyarimana, au moment de la guerre en ex-Yougoslavie et en Bosnie, Stéphane Audouin Rouzeau, comme beaucoup de Français, n'a pas saisi l'ampleur et la signification de ce qui se passait. Il estime même qu'il a été au fond quasi indifférent à ce qui était interprété comme des violences relavant d'un fond de haine interethnique ancestrale.   

C'est en suivant une doctorante à une semaine commémorative du génocide au Rwanda en avril 2008, 14 ans après le génocide, que Stéphane Audouin Rouzeau va vraiment découvrir ce génocide et ce qu'il représente vraiment, mais aussi le poids des responsabilités politiques françaises et internationales dans le processus génocidaire, et l'ampleur de la désinformation dont les citoyens français ont été victimes à l'époque. Cette découverte du génocide rwandais va amener cet historien pour la première fois à s'engager publiquement, comme citoyen, en rappelant des responsabilités politiques et militaires françaises, en dénonçant les discours de déni (ceux des cercles mitterrandiens, notamment, Védrine au premier chef, mais aussi de la droite qui gouvernait dans un gouvernement de cohabitation avec le président - Juppé, Balladur- et d'une partie de l'état-major impliqué dans le soutien militaire au pouvoir hutu, devenu génocidaire) et la nécessité de les reconnaître aujourd'hui, et en témoignant au procès de génocidaires en s'appuyant sur la somme de connaissances accumulées sur le génocide et ses responsabilités.

Dans "Une initiation", Stéphane Audouin-Rouzeau pose des questions plus qu'il n'assène des réponses définitives. Des questions sur le pourquoi de son propre aveuglement et de celui de la société française et de la communauté internationale en général. Sur la nature exacte des responsabilités de François Mitterrand et de ses cellules de politique africaine, sur l'implication, avant le génocide et contre le FPR tutsi de Paul Kagamé, de l'armée française auprès des officiers hutus qui vont participer au génocide d'avril à juillet, sur les buts et les crimes de non assistance à personnes en danger de l'opération turquoise. "Une initiation" nous confronte aux questions les plus radicales sur l'état d'esprit des hutus génocidaires pendant les massacres, les tortures, les viols. Et sur le trauma et le travail de reconstruction des victimes rescapées et de l'ensemble d'une société confrontée à un épisode d'extrême-violence subie et pratiquée. Par petites touches, portraits et témoignages de survivants, Stéphane Audoin-Rouzeau nous laisse entrevoir l'abominable comme les lueurs d'espoir de rescapés parvenant à revivre avec ça malgré tout.

Stéphane Audoin-Rouzeau ne cherche pas à charger la barque déjà bien pesante des responsabilités françaises mais il expose néanmoins quelques vérités factuelles incontestables aujourd'hui:

"il est désormais généralement admis que la France s'est compromise avec un régime qui préparait un massacre de masse dont elle ne pouvait ignorer les signes précurseurs, que l'aide militaire apportée dans la guerre contre le FPR à dater du 1er octobre 1990 - aide dont le principe était d'ailleurs hautement discutable - a dépassé largement cette dimension stratégique pour contribuer à l'armement et l'entraînement de forces dirigées contre l'ennemi intérieur tutsi (une population civile désarmée, en fait), que la diplomatie française a fermé les yeux sur les massacres de grande ampleur qui, depuis le début de la guerre en 1990, visaient périodiquement les Tutsi du pays. Il est non moins certain que, lors du grand exode vers le Zaïre qui a suivi la défaite des Forces armées rwandaises (FAR) au mois de juillet, les forces de Turquoise ont laissé passer tous les responsables du génocide sans chercher à les arrêter; il semble même avéré que la France a continué de les ravitailler dans les camps zaïrois sur lesquels ils avaient la main. Il est enfin assez clair qu'entre 1990 et 1994, les plus hauts responsables de l’État - François Mitterrand au premier chef, ainsi que son entourage immédiat à l’Élysée - portent une part de responsabilité déterminante dans de tels errements, prolongés avec obstination: des documents dont on peut avoir connaissance émane en tout cas une impression accablante de myopie politique et d'inconscience". Quant à l'opération Turquoise, déclenchée sur la base de la résolution 929 du Conseil de Sécurité des Nations Unies, datée du 22 juin 1994, soit après la mort de l'immense majorité des tutsis massacrés pendant le génocide, elle devait se traduire par la création d'une zone humanitaire sûre au sud-ouest du Rwanda, mais elle a abandonné des rescapés tutsis à d'autres massacres (à Biserero du 27 au 30 juin), elle a pu protéger la fuite de génocidaires hutus, et, toujours dans une forme de co-belligérance voulue par la France mais pas dans le mandat de l'ONU,  s'avérer au moins au début, jusqu'au 30 juin, principalement dirigée contre la progression du FPR, qui va s'emparer de Kigali le 4 juillet 1994. De témoignages parlent même de viols pratiqués par des soldats français, de manière isolée ou en petits groupes, sur des rescapées tutsies.  

Dans ce livre, la lumière de la raison et l'effort de compréhension se heurte en permanence à son opposé - l'expérience (imaginée, déduite, à demi racontée par des témoins, car en grande partie non transmissible, ce qu'il y a de plus barbare et horrible chez l'homme - sans chercher à se voiler la face. 

La modestie et l'humanité de l'approche de Stéphane Audoin-Rouzeau qui met l'expérience et la parole des rescapés au centre du récit, et raconte le génocide en même temps que le déplacement, les contradictions et la fabrique de la mémoire, ses aspects politiques, sont à noter dans ce livre utile et nécessaire, dont des cartes et une chronologie très bien faites en annexe aident à mieux comprendre l'enchaînement monstrueux du génocide.   

Ismaël Dupont

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16 août 2023 3 16 /08 /août /2023 06:00
Elsa Triolet et sa soeur Lili Brik au Moulin de St Arnoult © Maison TRIOLET-ARAGON

Elsa Triolet et sa soeur Lili Brik au Moulin de St Arnoult © Maison TRIOLET-ARAGON

Lili Brik et Elsa Triolet : chronique culturelle entre la France et la Russie

Les sœurs Kagan, Lili Brik et Elsa Triolet, correspondront durant cinquante ans. Le départ de la seconde, qui quitte Moscou pour la France en 1920, donnera lieu à une conversation passionnée relatant des rencontres et des événements historiques jusqu’à leur mort.

Mardi 25 juillet 2023 - L'Humanité

Sur un demi-siècle, une conversation intime va se nouer entre les deux sœurs Kagan. Une correspondance qui s’étend de 1921 à 1970 avec une centaine de lettres échangées entre Lili Brik et Elsa Triolet, où défilent l’histoire et leurs destins croisés personnels. « Une conversation passionnée entre deux pays : la France et la Russie », raconte le poète et traducteur Léon Robel (1).

Cette correspondance débute lors du départ d’Elsa, qui quitte Moscou en 1920 pour Paris puis Tahiti après son mariage avec André Triolet, un officier français en mission en Russie. Les premières lettres datent de 1921, après qu’Elsa se sépare de son mari. Mais les documents retrouvés sur la période 1921 à 1928 sont rares. Il est vrai que les deux sœurs se voient souvent à cette époque, se retrouvant à Berlin, Londres ou Moscou.

Les sœurs proches des révolutionnaires russes côtoient l’avant-garde : Pasternak, Malevitch, Rodtchenko, Chostakovitch 

Lili, née en 1891, et Ella (le prénom de naissance d’Elsa), en 1896, sont les filles d’un couple de juifs russes de Moscou. Leur père, Youri Kagan, avocat, défend les juifs victimes de l’antisémitisme virulent de l’époque tsariste : pogroms, numerus clausus. Leur mère, Elena Berman, est pianiste. Les deux sœurs ont été élevées dans un milieu aisé où l’on parlait plusieurs langues, dont l’allemand et le français. Les arts et la culture font partie intégrante de leur vie.

Avant le départ d’Elsa pour la France, les sœurs proches des révolutionnaires russes côtoient l’avant-garde : Pasternak, Malevitch, Rodtchenko, Chostakovitch, Eisenstein. C’est à cette époque qu’Elsa présente Maïakovski à sa sœur Lili, dont il deviendra l’amant.

Leur correspondance devient plus volumineuse à partir de 1928, année de la rencontre entre Elsa et Louis Aragon. Et surtout à partir de 1930, année du suicide de Maïakovski. La lettre de Lili à Elsa au lendemain du drame est lapidaire : « Ma petite Elsa, je t’écrirai de Moscou au sujet de tout. Tout de suite je ne comprends absolument rien. Combien c’est insupportable ! »

Une lettre au couple « Elsaragocha »

Bien qu’éloignées, elles traversent ensemble le XX e siècle, témoignent de la vie littéraire et culturelle, de leurs engagements politiques, échangent leurs sentiments sur leur vie quotidienne, leur santé, leur couple, leurs amis. Lili livre à sa sœur la méthode pour réussir des blinis. Elsa lui envoie des colis de robes et de chaussures.

Certaines lettres témoignent d’événements clés, comme la demande de Lili auprès de Joseph Staline, au 1er janvier 1936, « avec quelques précautions de langage », de permettre la publication des œuvres de Maïakovski. Léon Robel note que lors des grandes purges de 1937-1938, Lili doit sa survie au fait que Staline avait souligné dans un document : « Ne pas toucher à la femme de Maïakovski ». Maxime Gorki et Vladimir Maïakovski étaient « les deux piliers du réalisme socialiste » (1).

Une carte postale du 2 octobre 1940 arrive ­miraculeusement à Moscou avec un tampon des occupants allemands. Elsa annonce qu’elle et Louis sont en vie, mais « sans adresse fixe », le couple étant entré dans la Résistance . Un silence qui dure jusqu’au 21 novembre 1944, date de la première lettre de Lili après la guerre. Elle est apportée début 1945 à Paris par un proche, Jean-Richard Bloch, destinée au couple « Elsaragocha ». Lili surnommait son illustre beau-frère du diminutif affectueux « Aragocha ».

Lili Brik, qui annonce le décès de leur mère, se réjouit en même temps d’avoir appris « par la radio française que vous étiez tous les deux des héros ». En réponse, le 1er février 1945, Elsa ­envoie une longue missive qui constitue un véritable document historique sur leur clandes­tinité. Elle y raconte leur lutte durant l’Occupation.

Inlassablement, Lili Brik fait découvrir au couple français les nouveaux talents soviétiques

Le 3 juillet, Elsa annonce à sa sœur avoir reçu le prix Goncourt, la première femme à l’obtenir­, pour Le premier accroc coûte deux cents francs. À cette époque, le couple est auréolé de gloire. Lili supervise les traductions en russe des œuvres de sa sœur et d’Aragon pour publication en URSS. Elsa, dans les années 1960, va déployer toute son énergie pour faire éditer une anthologie de la poésie russe et sollicite l’aide de Lili et Vassia Katanian, son nouveau mari.

Toutes deux continuent de s’écrire, comme en 1968 sur les événements en France et sur l’invasion de la Tchécoslovaquie. Aragon la qualifie de « Biafra de l’esprit », ce qui lui vaudra de vives attaques dans la presse soviétique. Le 7 novembre, Lili le soutient ouvertement : « Fais comme tu le juges bon. Nous n’en serons qu’heureux. Nous avons été des idiots assez longtemps. Ça suffit comme ça ! » écrit-elle. Inlassablement, Lili Brik fait découvrir au couple français les nouveaux talents soviétiques, dont Soljenitsyne avec Une journée d’Ivan Denissovitch. Elle prend également sous sa protection le réalisateur Sergueï Paradjanov.

Elsa, malade, s’ouvre à son aînée le 1er avril 1970 : « J’ai envie de me séparer de moi-même, de me dire : fiche-moi la paix, à la fin ! » Le 7 mai, Lili lui répond : « Il est impossible que nous ne nous voyions plus JAMAIS ». Le 16 juin 1970, Elsa Triolet décède. De retour en URSS, après avoir assisté aux obsèques d’Elsa, Lili est désemparée. Quelques années plus tard, en 1978, elle se suicide, à l’âge de 87 ans. 

Lili Brik à Elsa Triolet : « Si tu peux, envoie-moi les journaux »

« 23 juillet, Mes chers Elsa, Aragocha, j’ai su que tu avais le prix le jour même par Liouba (1) qui m’a téléphoné. Ehrenbourg avait par hasard tourné le bouton de la radio. As-tu reçu notre télégramme de félicitations ? Ton livre est une merveille ! Il y a longtemps que je n’avais rien lu de meilleur ! Très fort, tout au bout, la Vie privée. Il fallait te donner le prix rien que pour ça. Quelle sorte de prix est-ce donc que le prix Goncourt ? (…) Écris-moi, de grâce, en détail, et, si tu peux, envoie-moi les journaux. Ça m’intéresse bien de voir l’allure que tout cela avait. Merci pour les cadeaux. Mais en aucun cas ne m’envoyez plus rien. Genia et moi sommes parfumées et Vassia tout entier en cravate neuve. (…) Ne manquez pas de m’écrire ce dont vous avez le plus besoin : des bas ? des chaussettes ? du savon ? du sucre ? encore quelque chose ? du café ? du thé ? (…) Votre Lili »

Elsa Triolet à Lili Brik : « M’est tombé du ciel le prix Goncourt ! »

« Le 3 juillet (1945), Ma petite Lili, Vassia, Genia, Nadia, j’ai reçu hier vos lettres, le caviar, les cadeaux et le même jour m’est tombé du ciel le prix Goncourt ! J’ai eu le prix pour mon dernier livre le Premier Accroc. Dès hier je t’ai envoyé par l’intermédiaire du journal un télégramme. Toute la journée j’ai été photographiée, “interviewée” et j’ai dû parler à la radio. Et si par hasard vous m’aviez entendue ?

Aujourd’hui, dans tous les journaux sans exception, il y a en première page ma tronche (...) ! Hier soir nos amis les plus chers sont venus dîner, nous avons mangé tout le caviar avec un enthousiasme unanime et d’autant plus qu’actuellement on a tellement serré la vis aux restaurants que ce n’est pas bien gras ! Aragocha a même cessé de parler tellement il est content, moi aussi bien entendu je suis contente, d’autant plus que cela est très utile pour nous et qu’il y a tant d’amis qui se réjouissent avec nous. (…) ELSA »

(1) Préface de Correspondance,­ consacré aux échanges épistolaires entre ces « deux femmes d’exception ». (1) La femme d’Ilya Ehrenbourg (écrivain et journaliste soviétique, 1891-1967). NDLR : Ces deux lettres sont extraites de l’ouvrage Lili Brik-Elsa Triolet. Correspondance, 1921-1970, Gallimard.
Lili Brik et Elsa Triolet : chronique culturelle entre la France et la Russie - Patrick Kamenka, L'Humanité, 25 juillet 2023
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15 août 2023 2 15 /08 /août /2023 06:00
René Char et Albert Camus (à droite) ont partagé une amitié de 15 ans, douce comme les promenades baignées de lumière que les deux hommes partageaient dans la campagne du Luberon, cette terre où « des flots de silence rebondissent sur la campagne »

René Char et Albert Camus (à droite) ont partagé une amitié de 15 ans, douce comme les promenades baignées de lumière que les deux hommes partageaient dans la campagne du Luberon, cette terre où « des flots de silence rebondissent sur la campagne »

René Char et Albert Camus : une amitié incandescente 

Baignée des lumières du Midi, l’amitié entre le poète René Char et le romancier Albert Camus s’est nourrie d’une correspondance affectueuse et dense, d’une sincérité désarmante, interrompue seulement par la mort brutale de Camus, le 4 janvier 1960.

Mercredi 2 août 2023 - L'Humanité

Ce fut, depuis le frémissement des premiers mots échangés, une amitié incandescente, d’une rare intensité, sans brouilles ni rancunes, sans ombre aucune. La « fraternité profonde » unissant Albert Camus et René Char s’est forgée au sortir de la guerre, quand le premier, qui dirigeait alors la collection « Espoir » chez Gallimard, publia en 1946 les Feuillets d’Hypnos, bouleversants fragments rapportés du maquis des Basses-Alpes par le poète, engagé dans l’Armée secrète sous le nom de capitaine Alexandre.

Sans se connaître encore, les deux hommes s’estiment : la complicité née de la Résistance les porte l’un vers l’autre ; avant-guerre, Char vilipendait avec les surréalistes l’exposition coloniale, quand Camus s’indignait dans les colonnes d’ Alger républicain de la condition faite aux indigènes ; tous deux se tiennent « sur la corde raide, glissant sur la lame de l’épée », quand l’époque, pensent-ils, est à la démesure.

Leur rencontre apaise la blessure laissée par la perte de deux frères d’armes

Leur rencontre a la force d’une évidence, la clarté d’une certitude. Elle apaise la blessure laissée par la perte de deux frères d’armes, poètes eux aussi : René Leynaud, fusillé par les nazis, dont Camus confie qu’il lui « manque obscurément » ; Roger Bernard, exécuté à Céreste sous les yeux de Char, qui, à la Libération avait fait publier de lui un recueil sous le titre Ma faim noire déjà.

Dans la clandestinité, l’Étranger était tombé entre les mains de Char. Il n’y avait guère prêté attention. Il devait s’en expliquer bien plus tard dans Naissance et jour levant d’une amitié, des réminiscences qui viennent clore la Postérité du soleil, publiée après la disparition de Camus : « J’avais eu peu de loisir pour le lire. Période où toute vraie lecture ne pouvait avoir lieu que dans la ligne où l’événement la fixait. J’avais parcouru le livre. Je ne peux pas dire qu’il m’avait causé une profonde impression… »

Au temps de la rencontre, Caligula suscite au contraire son « accord total » et il tiendra la Peste pour « un très grand livre » : « Les enfants vont pouvoir à nouveau grandir, les chimères respirer. (…) Notre temps a bien besoin de vous ». En écho, le romancier et dramaturge voit dans Char « le seul poète aujourd’hui qui ait osé défendre la beauté, le dire explicitement, prouver qu’on peut se battre pour elle en même temps que pour le pain quotidien ».

Premières lueurs d’une correspondance affectueuse, généreuse et dense, d’une sincérité désarmante, débordant la reconnaissance artistique et l’admiration mutuelle pour l’œuvre, interrompue seulement par la mort brutale de Camus, le 4 janvier 1960.

Dans le deuil, Char, profondément ébranlé, se retourne sur cette amitié d’une quinzaine d’années, douce comme les promenades baignées de lumière que les deux hommes partageaient dans la campagne du Luberon, cette terre où « des flots de silence rebondissent sur la campagne ». Il pleure un frère : « Un frère choisi par moi et non un frère donné par une mère aveugle. »

Cette amitié tient du paysage : celui de ces montagnes « pleines de vents cassés et d’obscure tristesse »

Leur correspondance est comme un cocon qui tient lieu de refuge à deux solitudes. D’emblée, elle se fait intime, des tracas d’intendance ou de santé jusqu’aux amours effilochées, des connivences politiques aux anciens amis qu’ils brocardent –  « Lugubre Breton ! ».

Ils s’y livrent, mettent leurs cœurs à nu, se disent crûment ce qu’il leur en coûte d’écrire, de créer. Leurs mots sont empreints de solidarité et d’attention, de confiance et de chaleur, parfois lestés de ­l’anxieuse attente entre les retrouvailles, dans le Midi ou à Paris dont ils vilipendent les intelligences vulgaires et les « lâches complaisances ».

Cette amitié tient du paysage : celui de ces montagnes « pleines de vents cassés et d’obscure tristesse », Luberon, Alpilles, Ventoux, qui entourent la plaine de L’Isle-sur-la-Sorgue où vit Char. Là où l’été a une belle vieillesse, où les hommes sont « forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux », les deux écrivains ont défriché un arrière-pays commun : une terre et des êtres « aux soleils jumeaux qui prolongeaient avec plus de verdure, de coloris et d’humidité, la terre d’Algérie à laquelle il était si attaché », écrira Char, à propos de son ami.

René Char et Albert Camus : une amitié incandescente  (Rosa Moussaoui, L'Humanité, 2 août 2023)
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14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 06:00
Rosa Luxemburg et Sonja Liebknecht : les lettres de prison - L'Humanité, Bruno Odent, 4 août 2023
Rosa Luxemburg et Sonja Liebknecht : les lettres de prison

Incarcérée en Silésie pour son opposition aux impérialismes, Rosa Luxembourg la future cofondatrice du Parti communiste allemand résiste et s’évade par l’écriture. Les lettres qu’elle envoie à sa meilleure amie sont aussi surprenantes qu’émouvantes.

Publié le Vendredi 4 août 2023

Entre 1914 et 1919, c’est derrière les barreaux que Rosa Luxemburg aura passé, quasiment sans discontinuer, les dernières années de sa vie. Enfermée en Silésie dans la prison de Wronki (près de Posten, aujourd’hui Poznan), puis à Breslau (Wroclaw), la cofondatrice – avec Karl Liebknecht – du parti communiste allemand, usera de l’écriture comme d’un moyen de s’échapper pour poursuivre envers et contre tout son combat contre l’impérialisme et la guerre.

Elle y produit une extraordinaire somme d’articles, de réflexions et d’analyses, publiés souvent au nez et à la barbe de ses geôliers. Cette détermination politique intacte, elle l’associera à une activité épistolaire intense avec des proches, des amis, seules fenêtres sur le monde extérieur. Sophie (alias Sonja) Liebknecht, seconde épouse de Karl, sera l’une des principales destinataires d’échanges épistolaires émouvants et d’une extraordinaire qualité littéraire.

À la croisée d’un rendez-­vous avec l’histoire ni manqué ni prématuré

Avec Sonja, devenue sa meilleure amie, Rosa Luxemburg entretient, de longue date, une relation où elle sait pouvoir se confier sur tout, y compris son enthousiasme pour la beauté de la nature, des choses et des êtres, son goût si exigeant des textes. Les affinités de Soniouchka, la Russe, et de Rosa, issue d’une famille juive de Silésie, passent par les territoires polonais, sous contrôle des empires russe puis allemand.

Des missives de Sonja Liebknecht déclenchent une réaction intense chez Rosa Luxemburg dont il ne reste malheureusement aucune trace aujourd’hui. Ce qui nous a obligés à procéder à sens unique, en laissant deviner derrière les mots de la révolutionnaire allemande la personnalité de Sonja Liebknecht, cette jeune historienne de l’art qui trouvera refuge en Union soviétique après l’assassinat de son mari, en janvier 1919.

Les deux femmes et leur destin tragique sont à la croisée d’un rendez-­vous avec l’histoire ni manqué ni prématuré, mais assassiné, avec la complicité établie des dirigeants d’une gauche allemande déjà très recentrée, en train d’accéder au pouvoir sur les ruines du second Empire allemand (1).

L’une des deux lettres de prison adressées à Sonja, dont nous avons choisi de publier des extraits, constitue l’un des messages anti-guerre les plus forts laissés par la dirigeante internationaliste. Même s’il n’est jamais explicite. Même si le conflit mondial n’y est jamais évoqué directement.

La prisonnière savait que sa missive devait franchir le barrage de la Kommandantur (l’administration pénitentiaire), où elle aurait à subir la censure. Elle choisit donc de se projeter dans les yeux d’un buffle blessé qu’elle a vu entrer dans la cour de la prison : un sommet d’habileté littéraire, sans doute l’un des textes les plus beaux, les plus poignants contre l’horreur de la grande boucherie de 1914-1918.

Dans une précédente missive, dont nous avons sélectionné ici quelques passages, Rosa Luxemburg tente de consoler son amie, qui vient à l’évidence de lui écrire combien lui pèse l’absence de Karl (Liebknecht), emprisonné depuis mai 1916. Elle-même, affectée physiquement par la détention et surtout la trahison des dirigeants sociaux-démocrates (2), est alors d’autant plus déprimée qu’elle vient d’apprendre la mort sur le front de son jeune amant, Hans Diefenbach.

Un hymne à la vie et à l’amour

Elle qui s’est donné comme ligne de conduite de survivre en devenant attentive au moindre de ces petits détails du vivant, qu’ils prennent la forme d’un insecte, d’un oiseau, d’un nuage, d’où réussit à émerger « même en cabane », dit-elle, la splendeur du monde, conseille à sa chère Soniouchka de ne surtout pas se laisser engloutir et lui adresse un extraordinaire hymne à la vie et à l’amour.

Libérée début novembre 1918 alors que le soulèvement spartakiste bat son plein et que l’empereur Guillaume II a enfin abdiqué, elle se rend à Berlin, y prend la parole avec Karl Liebknecht. Elle se plonge sans relâche dans le lancement du journal Die Rote Fahne, le drapeau rouge du mouvement révolutionnaire.

Le dirigeant du SPD Friedrich Ebert, devenu chancelier, se rapproche alors du général Wilhelm Groener, chef de file des Corps francs, ces militaires non encore totalement démobilisés et toujours puissamment armés dont il ­entend se servir pour mater la révolution. L’ambiance à Berlin devient irrespirable.

« On veut créer une atmosphère de pogrom et poignarder le mouvement spartakiste avant qu’il n’ait eu la possibilité de faire connaître sa politique et ses objectifs aux masses ! » s’insurge Rosa Luxemburg. Quelques jours plus tard, le 15 janvier 1919, elle sera assommée puis criblée de balles par l’un des officiers de ces Corps francs, avant que son cadavre ne soit jeté dans un canal. Liebknecht connaît un sort analogue. Le Parti communiste allemand (KPD), qu’ils venaient ensemble de porter sur les fonts baptismaux, n’avait pas trois semaines.

 

Rosa Luxemburg à Sonja Liebknecht : « Je voudrais encore vous plonger dans toute l’ivresse du bonheur de vivre »

Icon QuoteBreslau, 24.11.[19]17

Ma chère petite Sonitchka,

Ô comme je vous comprends lorsque chaque belle mélodie, chaque fleur, chaque journée de printemps, chaque nuit de lune éveille en vous la nostalgie et le désir de ce qu’il y a de plus beau dans ce que le monde a à offrir. Et comme je comprends que vous soyez amoureuse “de l’amour” !

Pour moi, l’amour a été (ou est ?…) toujours plus important, plus sacré que l’objet qui l’éveille. Parce qu’il permet de voir le monde comme un conte de fées scintillant, parce qu’il fait sortir de l’être humain ce qu’il a de plus noble et de plus beau, parce qu’il rehausse ce qui est le plus commun et le plus humble et le sertit de brillants et parce qu’il permet de vivre dans l’ivresse, dans l’extase…

Mais, petite Sonitchka, vous êtes jeune et vous devez vivre encore vraiment. Il n’y a que ces quelques maudites années à passer, mais, après, tout doit changer, d’une manière ou d’une autre. Vous ne devez pas, vous n’avez pas le droit de clore d’ores et déjà la facture, c’est ridicule. Je voudrais encore vous plonger dans toute l’ivresse du bonheur de vivre et je défendrai fermement votre droit à cela. »

Icon Quote Breslau, 22.12.1917

Ah ! ma petite Sonia,

j’ai éprouvé ici une douleur aiguë. Dans la cour où je me promène arrivent tous les jours des véhicules militaires bondés de sacs, de vieilles vareuses de soldats et de chemises souvent tachées de sang… On les décharge ici avant de les répartir dans les cellules où les prisonnières les raccommodent, puis on les recharge sur la voiture pour les livrer à l’armée. Il y a quelques jours arriva un de ces véhicules tiré non par des chevaux, mais par des buffles (…).

Ils sont originaires de Roumanie et constituent un butin de guerre (…). Le soldat qui les accompagnait, un type brutal, se mit à les frapper (…).

Sonitchka, chez le buffle l’épaisseur du cuir est devenu proverbiale, et pourtant la peau avait éclaté. Pendant qu’on les déchargeait, celui qui saignait regardait droit devant lui avec, sur son visage sombre et ses yeux noirs et doux, un air d’enfant en pleurs. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on vient de punir durement et qui ne sait pour quel motif… J’étais devant lui, l’animal me regardait, les larmes coulaient de mes yeux, c’étaient ses larmes.

Oh ! mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous deux, aussi hébétés l’un que l’autre, et notre peine, notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être (…). »

Rosa Luxemburg et Sonja Liebknecht : les lettres de prison - L'Humanité, Bruno Odent, 4 août 2023
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13 août 2023 7 13 /08 /août /2023 08:11
Rimbaud par Ernest Pignon Ernest

Rimbaud par Ernest Pignon Ernest

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine : Une saison en enfer, je t’aime moi non plus

La relation entre Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, deux des plus grands poètes de la littérature française, fut autant passionnée que tumultueuse, dans une période de l’Histoire qui ne l’était pas moins, marquée par la Commune de Paris.

Publié le
Mercredi 9 août 2023

Début septembre 1871. « Venez chère grande âme, on vous attend à Paris. »  Arthur Rimbaud, depuis Charleville, a déjà écrit à deux reprises à Paul Verlaine. Il n’a pas 17 ans. Il lui exprime son admiration et joint à son envoi plusieurs de ses poèmes. Les Effarés, Accroupissements, le Cœur volé, les Assis… Il lui envoie une seconde lettre quelques jours après : « J’ai fait le projet de faire un grand poème et je ne peux travailler à Charleville. Je suis empêché de venir à Paris étant sans ressources. Ma mère est veuve et extrêmement dévote »…

Paul Verlaine lui a envoyé une première réponse, assez énigmatique : « J’ai comme un relent de votre lycanthropie (…) vous êtes prodigieusement armé en guerre. » La lycanthropie est l’aptitude à se transformer en loup-garou les nuits de pleine lune. Le jeune poète est déjà allé à Paris, en vagabond, du 19 avril au 3 mai. La Commune n’est pas encore tombée, mais sa chute lui inspirera les Mains de Jeanne-Marie, en hommage aux femmes de la Commune enchaînées , « Elles ont pâli, merveilleuses, au grand soleil d’amour chargé, sur le bronze des mitrailleuses à travers Paris insurgé ». De retour à Charleville, il parle à son ancien professeur Georges Izambard des colères folles qui le poussent vers « la bataille de Paris où tant de travailleurs meurent encore tandis que je vous écris »…

Paul Verlaine, qui l’appelle à venir à Paris, est son aîné de dix ans et déjà un poète reconnu. Il s’est marié quelques mois plus tôt avec Mathilde Mauté, 17 ans, d’une famille aisée et cultivée. Louise Michel est une intime, présente à la cérémonie. La jeune femme est rapidement enceinte. Verlaine est nommé au bureau de presse de la Commune où il rédige ses communiqués. C’est dans cette famille qu’arrive Rimbaud, génial mais mal dégrossi. Bien qu’il n’y reste qu’une vingtaine de jours, il est déjà devenu un sujet de conflit dans le couple dont le bébé, Georges, naît le 30 octobre. Verlaine est souvent ivre, violent. Dès la mi-novembre, la nature de ses relations avec Rimbaud, qui repart cependant quelque temps à Charleville, semble avérée.

Les retrouvailles 

Le 2 avril, Verlaine, qui pense avoir renoué avec Mathilde après une séparation, écrit à Rimbaud. « C’est ça, aime-moi, protège et donne confiance (…) Mais quand diable commencerons-nous ce chemin de croix, – hein ? » Réponse de Rimbaud : « Quand vous me verrez positivement manger de la merde, alors seulement vous ne trouverez plus que je coûte cher à nourrir. » Verlaine : « Ne jamais te croire lâché par moi. » En mai, il prépare son retour à Paris : « Dès ton retour m’empoigner de suite. » Il écrit « prudences ! » avant de lui donner des conseils, « faire en sorte, au moins quelque temps d’être moins terrible d’aspect qu’avant : linge, cirage, peignage, petites mines »…

Il espère apaiser le climat avec sa femme. Mais quelques jours après son ­retour, Mathilde comprend, le couple éclate de nouveau. Début juillet, les deux poètes partent ensemble. En septembre, ils sont à Londres où ils retrouvent les communards en exil. Ils se séparent à deux reprises, Rimbaud retournant en France, mais leur relation reste au beau. Verlaine, le 18 mai : « Frérot, j’ai bien des choses à te dire (…) tu seras content de ta vieille truie (…) je suis ton old cunt ever open ou opened, je n’ai pas là mes verbes irréguliers. » C’est cru. On peut au choix traduire cunt par con, chatte, salope…

Verlaine tire sur Rimbaud et le blesse

Mais en juillet, le ton change. Verlaine veut retrouver Mathilde et leur fils. « Tu dois au fond comprendre, enfin, qu’il me fallait absolument partir, que cette vie violente et toute de scènes sans motif que ta fantaisie ne pouvait m’aller foutre plus. Seulement, comme je t’aimais intensément (Honni soit qui mal y pense), je tiens aussi à te confirmer que si d’ici à trois jours je ne suis pas avec ma femme, dans des conditions parfaites, je me brûle la gueule (…) nous ne nous reverrons plus en tout cas. » Rimbaud, qui lui a envoyé une lettre presque en même temps, lui demande à l’évidence d’oublier une scène – « Oui, c’est moi qui ai eu tort. » À la réception, le lendemain, de la lettre de rupture, il ironise : « Quant à claquer je te connais, tu vas donc, en attendant ta femme et ta mort te démener, errer, ennuyer des gens (…) crois-tu que ta vie sera plus agréable avec d’autres que moi : Réfléchis-y ! - Ah ! Certes non ! »

Le 7 juillet, il lui écrit encore. « Sois sûr de moi, j’aurai très bon caractère. À toi. Je t’attends. Rimb. » Trois jours plus tard, à Bruxelles, c’est Verlaine qui tire sur lui et le blesse. Il sera condamné à deux ans de prison pour son acte et pour pédérastie, quand bien même Rimbaud a retiré sa plainte.

À sa sortie de prison, en janvier 1875, il revoit brièvement Rimbaud qui lui aurait alors remis le manuscrit des Illuminations. En décembre de la même année, il lui adresse une longue lettre qui sera la dernière : « Je te voudrais tant éclairé, réfléchissant. Ce m’est un si grand chagrin de te voir en des voies idiotes, toi si intelligent »

Au Harar, le patron de l’entreprise où Rimbaud travaille à partir de 1880 a eu vent de qui était son employé. Quand il l’interroge sur sa vie parisienne, il répond : « J’ai assez connu ces oiseaux-là. » Il écrit à sa mère qu’il voudrait gagner assez d’argent pour rentrer au pays et trouver une gentille fille qui voudrait bien l’épouser. Il meurt de la gangrène à Marseille, le 10 novembre 1891. Il a dit à sa sœur Isabelle, qui est venue près de lui : « J’irai sous la terre et toi tu marcheras dans le soleil. » Verlaine, alcoolique, presque clochardisé, finit ses jours avec sa compagne Eugénie Krantz pour qui il écrit certains de ses poèmes les plus sensibles. Il meurt le 8 janvier 1896 avec le titre de Prince des poètes décerné par ses pairs. Son dernier poème, Mort, paraît ce même mois : « Les armes ont tu leurs ordres en attendant de vibrer à nouveau dans des mains admirables »… 

Les grandes correspondances 

« Rimbaud, 4 juillet 1873

Reviens, reviens, cher ami, seul ami, reviens. Je te jure que je serai bon. Si j’étais maussade avec toi, c’est une plaisanterie où je me suis entêté, je m’en repens plus qu’on ne peut dire. Reviens, ce sera bien oublié. Quel malheur que tu aies cru à cette plaisanterie. Voilà deux jours que je ne cesse de pleurer. Reviens. Sois courageux cher ami. Rien n’est perdu. Tu n’as qu’à refaire le voyage. Nous revivrons ici bien courageusement, patiemment. Ah je t’en supplie. C’est ton bien d’ailleurs. Reviens, tu retrouveras toutes tes affaires. J’espère que tu sais bien à présent qu’il n’y avait rien de vrai dans notre discussion. L’affreux moment ! Mais toi, quand je te faisais signe de quitter le bateau, pourquoi ne venais-tu pas ? Nous avons vécu deux ans ensemble pour arriver à cette heure-là ! Que vas-tu faire. Si tu ne veux pas revenir ici, veux-tu que j’aille te trouver où tu es ? (…) Sois courageux. Réponds-moi vite. Je ne puis rester ici plus longtemps. N’écoute que ton bon cœur. Vite, dis si je dois te rejoindre. À toi toute la vie. »

« Verlaine, mai 1872

Cher Rimbe bien gentil, je t’accuse réception du crédit sollicité et accordé, avec mille grâces, et (je suis follement heureux d’en être presque sûr) sans remise cette fois. Donc à samedi, vers 7 heures toujours n’est-ce pas ? D’ailleurs, avoir marge, et moi envoyer sous en temps opportun.

En attendant, toutes lettres martyriques chez ma mère, toutes lettres touchant les revoir, prudences, etc... chez M. L. Forain, 17, quai d’Anjou, Hôtel Lauzun, Paris, Seine (pr M. P Verlaine).

Demain, j’espère pouvoir te dire qu’enfin j’ai l’Emploi (secrétaire d’assurances).

Pas vu Gavroche hier bien que rendez-vous. Je t’écris ceci au Cluny (3 heures), en l’attendant. Nous manigançons contre quelqu’un que tu sauras de badines vinginces. Dès ton retour, pour peu que ça puisse t’amuser, auront lieu des choses tigresques. Il s’agit d’un monsieur qui n’a pas été sans influence dans tes 3 mois d’Ardennes et mes 6 mois de merde. Tu verras, quoi. »

Arthur Rimbaud et Paul Verlaine : Une saison en enfer, je t’aime moi non plus - Maurice Ulrich, L'Humanité, 9 août 2023
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13 août 2023 7 13 /08 /août /2023 08:04
Sixto Rodriguez, "Sugar Man", mort d'un chanteur ressuscité - Florian Le Du, L'Humanité, 10 août 2023
Rodriguez, mort d’un chanteur ressuscité

Disparition Célèbre en Afrique du Sud dans les années 1970-1980 et égérie de la lutte contre l’apartheid, l’artiste américain, décédé mardi, à 81 ans, l'ignorait. Histoire d’un Sugar Man, Oscar du meilleur documentaire en 2013.

Publié le
Jeudi 10 août 2023

Star sans le savoir, icône de l’anti­apartheid ignorant tout de sa popularité, le chanteur américain Sixto Rodriguez s’est éteint, mardi, à l’âge de 81 ans. Sans un improbable destin, il serait mort dans l’anonymat. Car sa carrière n’a failli durer que deux ans. Deux albums, en 1970 et 1971, formidables recueils de chansons engagées et poétiques, rythmées par sa guitare psychédélique. Mais deux échecs cuisants. Mi-décembre 1971, peu après avoir enregistré le titre Cause, dans lequel il pleure le sort d’un ouvrier qui « perd son travail deux semaines avant Noël », il est viré de sa maison de disques. Fin de carrière.

Mais pendant que Rodriguez reprend un travail dans une usine de Detroit, quelques centaines de ses disques invendus partent dans un conteneur vers l’Australie et l’Afrique du Sud. Mystérieusement, ces exemplaires passent de main en main, se copient et deviennent cultes. La légende de Sugar Man veut même qu’il ait vendu en Afrique du Sud plus de disques qu’Elvis. Là-bas, les jeunes Blancs opposés au régime de l’apartheid s’arrachent les protest songs de Rodriguez. En tête, le titre The Establishment Blues, brûlot contre l’Amérique de Nixon, son uniformisme et son information contrôlée, qui donne à ces Sud-Africains la rage et la légitimité de protester contre leur propre société. Dans ses textes, Rodriguez y raconte la pauvreté de Detroit, les injustices sociales, la brutalité policière, la solitude de l’ouvrier, le racisme. D’où l’écho puissant qui résonne à 13000 kilomètres de lui. Les chansons sociales de Rodriguez, qu’elles parlent de politique ou de drogue, comme l’emblématique Sugar Man, sont censurées. Renforçant le culte autour d’un artiste dont ils ne savaient rien, qu’ils imaginaient mort.

Dans les années 1980, Rodriguez prend conscience de son succès en Australie – au moins aussi grand puisque son premier album, Cold Fact, est quintuple disque de platine. Mais l’Afrique du Sud, coupée du monde, l’ignore. Deux fans se mettent alors en tête de le retrouver. Ils tombent sur un simple citoyen américain, modeste et touchant. Le fils d’un Mexicain immigré et d’une Amérindienne qui n’avait pas le pedigree ni les codes pour réussir. L’histoire de cette quête est immortalisée au cinéma en 2012 dans le documentaire oscarisé Sugar Man, qui le révèle définitivement au monde entier. À plus de 70 ans, Rodriguez se met alors à remplir les salles aux États-Unis, en France, au Japon. Avant que sa voix ne s’éteigne progressivement, donnant lieu à des concerts poussifs musicalement mais émouvants. Une tournée trop tardive mais lui offrant le succès que son génie de musicien et de parolier méritait.

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12 août 2023 6 12 /08 /août /2023 08:28
Fernand Iveton et Hélène Ksiazek

Fernand Iveton et Hélène Ksiazek

La mer à Bab-el-Oued face au cimetière chrétien Saint Eugène Alger, où est enterré Fernand Iveton

La mer à Bab-el-Oued face au cimetière chrétien Saint Eugène Alger, où est enterré Fernand Iveton

Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957
Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957

« Ce matin ils ont osé

Ils ont osé vous assassiner

C’était un matin clair

Aussi doux que les autres

Où vous aviez envie de vivre et de chanter

Vivre était votre droit

Vous l’avez refusé

Pour que par votre sang d’autres soient libérés. »

Ce poème bouleversant est d'Annie Steiner, membre du réseau FLN d’Alger, condamné à cinq ans de réclusion et emprisonné en même temps que Iveton. Il a été écrit le soir de l'exécution de Fernand Iveton, 30 ans, et de deux camarades indépendantistes algériens condamnés à mort. C'est le 11 février 1957.

Née le 7 février 1928 à Marengo, la famille d'Annie Steiner était originaire de Florence (Italie). Le papa directeur d’hôpital. La maman enseignante. Une famille aisée qui lui permit de faire des études supérieures. Diplômée de droit, mariée à l’architecte suisse Rudolf Steiner, elle s’engage à 20 ans dans la Résistance algérienne. Européenne d’origine, elle a combattu pour l’indépendance de son pays, l’Algérie. Arrêtée en 1956, elle fera six prisons : Barberousse, Maison Carrée, Blida, la Petite Roquette à Paris, Rennes et Pau. Cette héroïne est restée d’une grande simplicité et d’une grande gentillesse. De sa cellule dans la prison de Barberousse, elle assista au supplice de Fernand Iveton, Ahmed Lakhnèche et de Mohamed Ouenouri.

Guillotiné le 11 février 1957, Fernand Iveton est le seul Européen exécuté par la justice de l’État français pendant la guerre d'Algérie. France-Soir, pour commenter son décès, le qualifiera de "tueur", et Paris-Presse de "terroriste".

Deux jours après sa décapitation, un de ses avocats, communiste algérien comme Iveton, Albert Smadja, sera arrêté et transféré au camp de Lodi afin de "faire taire ceux qui peuvent dénoncer la répression, entrer en contact avec les militants arrêtés, soutenir leurs familles, leurs proches, se mettre au travers de l'accusation dans les procès" (voir le Camp de Lodi par Nathalie Funès): il ne sera libéré que deux ans plus tard.

Plaisante justice qu'une guerre coloniale borde...

L'écrivain Joseph Andras, né en 1984, a publié en 2016 un premier roman centré sur les derniers mois de la vie de l'ouvrier et militant communiste algérien Fernand Iveton et son amour avec Hélène Ksiazek. Ce livre au si beau titre, "De nos frères blessés", est court (145 pages aux éditions Barzakh, il est aussi publié chez Actes Sud et il a obtenu le Goncourt du Premier roman) est intense, profondément émouvant, touchant des vérités politiques, humaines et littéraires. C'est comme l'écrit son éditeur à juste titre "un texte habité, un fulgurant exercice d'admiration dans les angles morts du récit national". Si le roman relate l’interrogatoire, la détention, le procès d’Iveton, il évoque également l’enfance de Fernand dans son pays, l’Algérie, et s’attarde sur sa rencontre avec sa compagne, Hélène Ksiazek, une jeune femme fille née en Pologne, rencontrée à Paris mais ayant passé sa jeunesse dans un village de la Marne, qui le suivit en Algérie.  Car avant d’être le héros ou le terroriste que l’opinion publique verra en lui, Fernand fut simplement un homme, un idéaliste qui aima sa terre, sa femme, ses amis, la vie – et la liberté, qu’il espéra pour tous les frères humains.

Joseph Andras s'est beaucoup appuyé sur sa documentation sur le travail de Jean-Luc Enaudi, dans un livre préfacé par Pierre Vidal Naquet: Pour l’exemple, l’affaire Fernand Iveton : enquête (L'Harmattan, 1986).

En 2020, Hélier Cisterne a adapté ce livre au cinéma avec Vincent Lacoste et Vicky Krieps, réalisant un film poignant et intense lui aussi.

En vacances en Algérie cet été, je suis allé me recueillir sur la tombe de Fernand Iveton au cimetière Saint-Eugène de Bologhine, et sur celle de son ami communiste du quartier Clos-Salembier, Henri Maillot, tué après le combat et alors qu'il était désarmé par l'armée française quelques mois plus tôt dans le maquis, à 24 ans (Henri, arrêté vivant par les soldats du 504 BT dans son maquis: après l'avoir battu, on lui dit qu'il pouvait s'en aller, il savait qu'il n'en était rien, il marcha à reculons et hurla "Vive le Parti communiste", avant d'être abattu par une rafale... Son cadavre fut transporté en ville sur le capot d'un engin blindé, les cheveux teints au henné, de faux papiers en poche), tombe qui se trouve au magnifique cimetière chrétien d'El Madania (ex-Bru) au-dessus du quartier de Belcourt (Belouizad). J'étais avec notre camarade Aouicha Beckhti, que notre amie et camarade Christine Prunaud, ex-sénatrice communiste des Côtes d'Armor, grande amie de l'Algérie, m'a donné la chance de connaître, comme d'autres militant.e.s communistes, de gauche, féministes, de son réseau d'ami.e.s algérien.ne.s. Aouicha est une ancienne militante du PAGS (Parti communiste algérien), avocate très connue, défenseuse des droits des femmes, du progrès humain, des idéaux internationalistes et communistes, et de la laïcité, avec qui nous avons aussi rendu hommage à Juliette et Georges Acampora, décédés il y a quelques années, et dont les tombes sont également au cimetière "européen" de Saint-Eugène (Georges, qui fut capitaine des pompiers de Bab-el-Oued (également condamné à mort pendant la guerre d'Algerie même si la peine n'a pas été exécutée). Georges et Juliette Acampora furent des amis proches et des camarades de lutte d'Iveton. Avec Aouicha Bechkti nous avons été aussi devant l'ancienne prison Barberousse au dessus de la Casbah où Iveton a été guillotiné avec ses camarades de lutte algérien: Mohamed Ben Ziane Lakhnèche et Ali Ben Khiar Ouennour.

Le responsable du cimetière, fils de résistant algérien condamné à mort lui aussi, nous montra la plaque avec la photo d'Iveton et celle de ses grands-parents qu'il avait rapatrié dans son bureau.
 

 
Photo de Fernand Iveton sur sa tombe au cimetière Saint Eugène de Bologhine

Photo de Fernand Iveton sur sa tombe au cimetière Saint Eugène de Bologhine

Photos des grands-parents de Fernand Iveton sur sa tombe

Photos des grands-parents de Fernand Iveton sur sa tombe

Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957
Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957
Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957
Histoires d'Algérie - Fernand Iveton: militant communiste algérien décapité pour l'exemple en février 1957

Un témoin raconta, lors d'une cérémonie d'hommage à Fernand Iveton organisé par les communistes algériens au cimetière Saint Eugène de Bologhine:

Fernand Iveton & Hélène Ksiazek / Juliette & Georgio Accompora… Le pull de Fernand
" Il avait froid le camarade en ce début du mois de février 1957 dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Barberousse à ALGER ! Sa femme (Juliette) est venue te voir, car c’était ton jour de parloir Juliette, afin de lui transmettre à travers Georgio ,son compagnon de cellule, un pull qui puisse le tenir au chaud…
À la porte de la prison voulant faire la chaîne pour voir ton amour GEORGIO, les femmes présentes sur les lieux t’avaient alors demandée de ne pas rentrer ce jour-là !
Étonnée et angoissée tu avais foncé vers la porte et là on t’informa que FERNAND IVETON a été guillotiné à l’aube, avec ses compagnons Mohamed OUENNOURI et MOHAMED LAKHNECHE.
La terre avait tremblé sous tes pieds, et tu avais éclaté en sanglots, alors les femmes t’avaient dit : "Surtout pas devant eux ! Ne pleure pas devant "l’isstiaamar", le colonialisme..."
Ils les ont guillotinés à l’aube !..
En sanglots tu te présentas au parloir devant GEORGIO qui te répéta la même chose «Ne pleure pas, veux-tu faire plaisir aux gardiens ? Ressaisis toi, oui, à l’aube ils ont exécuté Fernand Iveton et les deux frères ! Surtout ne pleure pas !"
Le couffin a été remis et le pull d’IVETON c’est GEORGIO qui l’a mis jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’il tombe en lambeaux ! ... "
Fernand, dont le père, fils de l'assistance publique, était militant communiste et syndicaliste lui aussi, employé aux Gaz d'Algérie, révoqué par le régime de Vichy, tandis que sa mère, Incarnation, était d'origine espagnole, était ouvrier tourneur à l’usine à gaz du Hamma de l'EGA à Alger où il était délégué syndical affilié à la CGT puis à l'Union générale des syndicats algériens (UGSA). En 1955, il adhère au Parti communiste algérien interdit, le PCA, qui a majoritairement suivi la voie de la défense du combat pour l'indépendance au moyen de la lutte clandestine et armée, et d'un rapprochement avec le FLN, après maints débats internes, la voie du terrorisme n'étant pas celle privilégiée par les communistes, encore moins quand il s'attaque aux civils. Il y milite au côté aux côtés notamment d'Abdelkader Guerroudj, Georges Acampora, Yahia Briki, Félix Colozzi,  Mohamed Hachelaf, et bien d'autres. Le 1er juillet 1956, il adhère au FLN, à titre individuel, avec nombre de ses camarades, tout en restant bien sûr communiste. 
Il se propose, en , pour réaliser un sabotage à l'aide d'une bombe dans l’usine à gaz du Hamma où il travaille. C'est Jacqueline Guerroudj qui lui remet la bombe fabriquée par Abderrahmane Taleb. Iveton ne veut faire que des dégâts matériels et la bombe doit exploser après le départ des employés de l'usine à gaz, dans une remise où Iveton l'a placée.

L’objectif est un sabotage purement matériel qui a pour but de provoquer une panne d'électricité à Alger et Iveton prend des précautions afin que l'explosion n'occasionne pas de victime. Il a demandé que la bombe soit réglée pour exploser après le départ des ouvriers, en fonction de quoi un premier réglage a été prévu pour 18h30. Iveton a jugé que la marge est insuffisante, au cas où des ouvriers s’attarderaient pour des raisons imprévisibles, et il a demandé que la bombe soit réglée pour exploser à 19 h30.

Iveton est repéré par un contremaître de l'usine, Oriol, qui se méfie de lui et l'a vu entrer dans le local avec son sac de plage et en ressortir les mains vides. Oriol prévient son chef, Carrio, et ils pénètrent tous les deux dans le local désaffecté où ils entendent le bruit de la minuterie de la bombe. Iveton est arrêté à 16 h 20. La bombe est désamorcée par les militaires. Il n'y a ni dégâts, ni victimes.

Du 14 au , Fernand Iveton est torturé au commissariat central d'Alger au moyen de décharges électriques sur le corps et du supplice de l'eau. Les policiers ayant trouvé sur lui un papier (écrit par Abderrahmane Taleb) donnant des indications sur l'heure d'explosion des deux bombes veulent lui faire avouer de toute urgence les noms de ses complices — dont il ignore l'identité —, afin de retrouver la deuxième bombe. N'en pouvant plus, Iveton donne les noms de deux autres membres de son groupe, qui, informés de son arrestation, ont en principe eu le temps de prendre la fuite.

En vertu des pouvoirs spéciaux, il est jugé par un tribunal militaire et il est condamné à mort pour « tentative de destruction d'édifice à l'aide d'explosifs », le , à l'issue d'une journée d'audience. C'est le président Roynard, rouage de la machine repressive de l'Etat français, qui lui lit son acte de condamnation à mort.

Joseph Andras décrit bien l'atmosphère de haine qui a entouré ce procès "spécial" et "expéditif": l'attentat du Milk Bar de la rue d'Isly venait d'avoir lieu, les colons européens étaient sur les dents, et réclamaient la mort du "traître".

Au président du tribunal qui lui lit l'acte d'accusation et qui lui signifie qu'il encourt la peine de mort, sauf à pouvoir invoquer des circonstances atténuantes, Iveton déclare, c'est cité par Joseph Andras dans De nos frères blessés:

"Oui je suis un militant communiste. J'ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n'étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. Il n'est pas juste, aurait-on dit, que les Français se tiennent en dehors de la lutte. J'aime la France, j'aime beaucoup la France, j'aime énormément la France, mais ce que je n'aime pas, ce sont les colonialistes. C'est pourquoi j'ai accepté."

Sifflets et exclamations dans le public. Le président lui demande s'il comptait au sein de sa cellule militante agir par tous les moyens.

Fernand Iveton répond: "Pas tous. Il y a plusieurs formes de passage à l'action. Dans l'esprit de notre groupe, il n'était pas question de détruire par tous les moyens; il n'était pas question d'attentat à la vie d'un individu. Nous étions décidés à attirer l'attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu'il y ait plus de bonheur social sur cette terre d'Algérie"

On fait état de ses liens d'amitié avec le "traître" Henri Maillot, militant communiste qui a transporté un camion d'armes volées alors qu'il était aspirant intégré dans un bataillon de l'armée française afin d'armer la rebellion. Le président lui demande s'il avait songé aux dégâts que sa bombe eût pu commettre si elle n'avait pas été découverte à temps. Iveton répond: 

"Elle n'aurait fait tomber qu'une ou deux cloisons. Je n'aurais jamais accepté, même sous la contrainte, de faire une action qui puisse entraîner la mort. Je suis sincère dans mes idées politiques et je pensais que mon action pouvait prouver que tous les Européens d'Algérie ne sont pas anti-Arabes, parce qu'il y a ce fossé qui se creuse de plus en plus"

Le pourvoi d'Iveton devant le tribunal de cassation militaire est rejeté le .

N'ayant pas tué, Iveton croit à sa grâce plaidée par l'avocat communiste de la CGT Joë Nordmann (agent de liaison du PC clandestin pendant la Résistance) qui s'est joint aux avocats commis d'office, Albert Smadja (communiste également) et Charles Laînné (chrétien libéral). Mais son recours est refusé le par le président de la République, René Coty après avis défavorable du garde des Sceaux de l’époque, François Mitterrand et du président du Conseil, Guy Mollet, deux socialistes responsables de l'escalade répressive en Algérie. Il est guillotiné le , à 5h10, dans la cour de la prison de Barberousse à Alger par le bourreau d'Alger, Maurice Meysonnier, assisté de son fils, Fernand Meyssonnier. Le bourreau sera exécuté par le FLN par la suite. Avec lui, deux militants nationalistes, Mohamed Ben Ziane Lakhnèche et Ali Ben Khiar Ouennouri, dits « Ali Chaflala » et « P’tit Maroc », sont également décapités.

Fernand Iveton est le seul "européen" (lui se considérait avant tout "algérien") parmi les 198 prisonniers politiques guillotinés par la guerre d'Algérie. Me Albert Smadja, son avocat commis d'office, témoin de l'exécution, rapporte qu'avant de mourir Fernand Iveton déclara :

" La vie d’un homme, la mienne, compte peu. Ce qui compte, c’est l’Algérie, son avenir. Et l’Algérie sera libre demain. Je suis persuadé que l'amitié entre Français et Algériens se ressoudera. "

Ismaël Dupont - 12 août 2023

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11 août 2023 5 11 /08 /août /2023 09:58
Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au coeur
Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au coeur
Abderrahmane Djelfaoui a écrit en 2016 un très beau livre sensible et poétique, érudit et passionné, publié à Alger aux éditions Casbah Éditions, sur Anna Gréki: "Anna Gréki, Les mots d'amour, les mots de guerre".
 
Militante communiste, Anna Gréki s'engage dans le combat pour l'indépendance algérienne qu'elle soutient avant même le début de la guerre d'Algérie.
 
Ce poème dur et splendide évoque ses semaines de tortures, ceux que les paras lui infligent Villa Sesini, au bout du boulevard Bru, sur les hauteurs d'Alger, et celles qu'on inflige à ses camarades. Elle a été arrêtée en mars 1957 à 26 ans, en pleine répression militaire féroce de la bataille d'Alger (3000 disparus, des dizaines de milliers de torturés par les paras et l'Armée française), cinq semaines après la décapitation de Fernand Iveton, le voisin et l'ami du jeune Henri Maillot, communiste lui aussi, tué les armes à la main pour défendre la liberté de l'Algérie.  
 
Avec la rage au cœur - Anna Gréki (1931-1966)
 
Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur
C'est ma manière d'avoir du cœur à revendre
C'est ma manière d'avoir raison des douleurs
C'est ma manière de faire flamber des cendres
A force de coups de cœur à force de rage
La seule façon loyale qui me ménage
Une route réfléchie au bord du naufrage
Avec son pesant d'or de joie et de détresse
Ces lèvres de ta bouche ma double richesse
A fond de cale à fleur de peau à l'abordage
Ma science se déroule comme des cordages
Judicieux où l'acier brûle ces méduses
Secrètes que j'ai draguées au fin fond du large
Là où le ciel aigu coupe au rasoir la terre
Là où les hommes nus n'ont plus besoin d'excuses
Pour rire déployés sous un ciel tortionnaire
Ils m'ont dit des paroles à rentrer sous terre
Mais je n'en tairai rien car il y a mieux à faire
Que de fermer les yeux quand on ouvre son ventre
Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur
Avec la rage au cœur aimer comme on se bat
Je suis impitoyable comme un cerveau neuf
Qui sait se satisfaire de ses certitudes
Dans la main que je prends je ne vois que la main
Dont la poignée ne vaut pas plus cher que la mienne
C'est bien suffisant pour que j'en aie gratitude
De quel droit exiger par exemple du jasmin
Qu'il soit plus que parfum étoile plus que fleur
De quel droit exiger que le corps qui m'étreint
Plante en moi sa douceur à jamais à jamais
Et que je te sois chère parce que je t'aimais
Plus souvent qu'a mon tour parce que je suis jeune
Je jette l'ancre dans ma mémoire et j'ai peur
Quand de mes amis l'ombre me descend au cœur
Quand de mes amis absents je vois le visage
Qui s'ouvre à la place de mes yeux - je suis jeune
Ce qui n'est pas une excuse mais un devoir
Exigeant un devoir poignant à ne pas croire
Qu'il fasse si doux ce soir au bord de la plage
Prise au défaut de ton épaule - à ne pas croire...
Dressée comme un roseau dans ma langue les cris
De mes amis coupent la quiétude meurtrie
Pour toujours - dans ma langue et dans tous les replis
De la nuit luisante - je ne sais plus aimer
Qu'avec cette plaie au cœur qu'avec cette plaie
Dans ma mémoire rassemblée comme un filet
Grenade désamorcée la nuit lourde roule
Sous ses lauriers-roses là où la mer fermente
Avec des odeurs de goudron chaud dans la houle
Je pense aux amis morts sans qu'on les ait aimés
Eux que l'on a jugés avant de les entendre
Je pense aux amis qui furent assassinés
A cause de l'amour qu'ils savaient prodiguer
Je ne sais plus aimer qu'avec la rage au cœur
A la saignée des bras les oiseaux viennent boire"
 
Nul ne sait, du fond de sa cellule, comme Anna Gréki évoquer l'irréalité ordinaire de la guerre d'Algérie:
 
"... C'est la guerre
Le ciel mousseux d'hélicoptères
Saute à la dynamite
La terre chaude jaillit et glisse
En coulée de miel
Le long des éclats de faïence bleue
Du ciel blanc
Les bruits d'hélices
Ont remplacé les bruits d'abeilles...
Les Aurès frémissent
Sous la caresse
Des postes émetteurs clandestons
Le souffle de la liberté
Se propageant par ondes électriques
Vibre comme le pelage orageux d'un fauve
Ivre d'un oxygène soudain..."
 

Colette Grégoire, dite Anna Gréki, est née le 14 mars 1931 à Batna région rurale continentale où ses parents étaient instituteurs, à 60 km de là, à Menéa, un petit village menant à l'oasis de Biskra. Son père est de gauche modéré, républicain, radical-socialiste. Ses parents sont volontaires pour aller enseigner dans les Aurès et son enfance sera éblouie par son amitié avec les Berbères des Aurès et ces paysages.

"... Aucune des maisons n'avait besoin de porte

Puisque les visages s'ouvraient dans les visages

Et les voisins épars simplement voisinaient

La nuit n'existait pas puisque l'on y dormait...

Mon enfance et les délices

Naquirent là

A Menaâ - commune mixte Arris

Et mes passions après vingt ans

Sont les fruits de leurs prédilections

Du temps où les oiseaux tombés des nids

Tombaient aussi des mains de Nedjaï

Jusqu'au fond de mes yeux chaouïa"

Elle est élevée au milieu d'une communauté berbère chaoui et se trouve très tôt confrontée à la misère des algériens.
Elle passe son enfance à Menaâ et effectue ses études primaires à Collo, secondaires à Skikda (Philippeville) et Annaba.
Elle prépare sa licence de lettres en Métropole.
Poursuivant ses études de lettres modernes à la Sorbonne, elle fait connaissance de l’étudiant Ahmed Inal, originaire de Tlemcen et membre du Parti communiste algérien.
En 1955, elle interrompt ses études et rentre en Algérie avec lui pour participer activement au combat pour l’indépendance et enseigne comme institutrice.
Ahmed Inal, né le 24 juillet 1931, professeur au collège de Slane, l'amoureux de Colette Grégoire, est tué par l’armée française le 20 octobre 1956 dans les maquis de Tlemcen, à Slissen : « Vivant plus que vivant au cœur de ma mémoire et de mon cœur … » a écrit Anna dans l’un des poèmes dédiés à sa mémoire.
 
Anna Gréki lui dédiera cinq poèmes bouleversants, dont celui-ci:
 
Pour Ahmed Inal
 
(...) Vivant plus que vivant
Tu es l'eau pure où je me baigne
Dans la Ville des ources
Que je ne connais pas
Et je cherche à jamais tes lèvres
Baiser secret et son pistil
Vivant plus que vivant
Avec ton corps qui brille
Aux quatre coins de la douleur
Éparpillé déchiqueté torturé
Saignant sur la terre orange
Où nous sommes nés"
 
Pour Ahmed Ilal
 
"(...)Tout est un ordre
L'or bleu de tes veines dans mes regards
à la cime des montagnes couveuses
dans l'air dur patient comme un lézard
je suis le chemin droit des nébuleuses
dans les bois qui se dévorent
Tu marches dans mes yeux pour que je me repose
et la fatigue nue se blesse à ton silence
Tu fais chanter la terre enfouie dans ma mémoire
quand de la poitrine je découpe l'espace
millénaire. En partant j'implante ta présence
l'ancre de ta bonté au plus profond des haines
C'est droit d'asile dans ton cœur et je dispose
de toi comme on ouvre ses veines"
 
("Enracinement", Algérie Capitale Alger) 
 
Devenue à son tour, par conviction, institutrice à Annaba (Bône) puis à Alger, elle milite au Parti Communiste algérien.
 
Membre actif des "Combattants de la Libération", elle sera arrêtée par les parachutistes de Massu en 1957, elle est torturée puis emprisonnée à la prison civile d'Alger, transférée au camp de transit de Beni Messous en 1958, et ensuite expulsée d'Algérie (sans doute parce qu'elle était française).
 
Colette, dure sa longue détention à la villa Sesini puis à la prison Barberousse au-dessus de la Casbah et de Bab-el-Oued à Alger, ne sera que l'une des quarante femmes entassées dans le dortoir 3 du quartier des femmes.
 
Il y a les militantes communistes, dont: 
 
- Eliette Loup, 23 ans, fille d'un riche colon de Birtouta, dans la Mitidja, étudiante en économie et travaillant pour la rédaction du journal communiste destiné aux appelés du contingent, arrêtée le 2 avril 1957 par les paras et conduite à la villa Sesini pour y être torturée par le capitaine Faulques et ses sbires
 
- Claudine Lacascade, l'amie d'Anna Greki, institutrice venue de métropole
 
Mais aussi Lucette Puycervère, Colette Chouraqui, Lucie Coscas, Nelly Poro, Annick Pailler-Castel.
 
Parmi le groupe des catholiques engagées pour l'Algérie indépendante: Nelly Forget, Denise Walbert, Eliane Gautron.
 
Il y a aussi les "djamilattes" du FLN: Djamila Bouhired, la future compagne de Jacques Vergès, son avocat, Djamila Bouazza, Nassima Heblal et Zahia Kharfallah, comédienne, poétesse, et animatrice de radio condamnée à mort. Rejetant toute demande de grâce, Zahia Kharfallah écrira de prison à son avocat le 1er juillet 1958:
 
"Je suis une prisonnière de guerre et l'armée à laquelle j'appartiens est déjà victorieuse. C'est elle qui doit me libérer ou me venger si je meurs assassinée. En face des tortionnaires de la villa Susini, des incendiaires des mechtas, je me sens, par ailleurs, à jamais innocente..."
 
Colette Grégoire n'est condamnée à un an de prison avec sursis que le 5 novembre 1958, assigné à résidence surveillée au camp de Beni Messous. La durée de sa période préventive a excédé celle de sa condamnation.
Le 17 novembre 1958, Colette reçoit une notification de libération avec obligation de quitter son Algérie natale sous cinq jours.
En prison, Colette écrit des poèmes, discute littérature avec ses co-détenues, fait même un exposé sur Proust et les clochers de Matinville.
Suite à sa libération de détention, Colette Grégoire travaille comme institutrice à Avignon de 1959 à 1961.
En décembre 1960, la revue "Action poétique" publie un numéro spécial sur la guerre d'Algérie (6000 exemplaires) où des poèmes de Colette Grégoire dédiés à Raymonde Peschard (Les nuits le jour) et Jacqueline Gueroudj (L'espoir) sont présents auprès de poèmes et textes de Guillevic, Lanza del Vasto, Pierre Seghers, Antoine Vitez, etc.
 
Colette Grégoire épouse Jean-Claude Melki en 1960 puis gagne Tunis où vit son mari et où sera publié son premier recueil : « Algérie, Capitale Alger ».
Rentrée en Algérie à l’indépendance en 1962, elle signe ses poèmes « Anna Gréki », contraction de son nom « Grégoire » et de celui de son mari « Melki».
Elle devient membre de la première Union des écrivains algériens, fondée le 28 octobre 1963.
Elle s’enthousiasme pour la construction d’une Algérie « démocratique populaire et socialiste », mais déplore rapidement le virage autoritaire du régime.
Son recueil Algérie, Capitale Alger, préfacé par Mostefa Lacheraf, est publié à Tunis et Paris en juillet 1963.
Obtenant sa licence en 1965 Anna Gréki est nommée professeure de français au lycée Abdelkader d’Alger.
Elle prend alors nettement position dans les débats qui sont menés autour des orientations révolutionnaires de la littérature.
Elle prépare simultanément une étude sur les voyages en Orient de Lamartine, Flaubert et Nerval et commence l’écriture d’un roman.
Elle décède tragiquement à 35 ans au cours de son accouchement à Alger le 6 janvier 1966, elle laisse un second recueil : « Temps forts » qui sera publié par "Présence africaine".
 
"Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux
Quand le col du Guerza s’engorgeait sous la neige
Les grenades n’étaient alors que des fruits - seule
Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises
On se cachait dans le maquis crépu pour rire
Seulement. Les fusils ne fouillaient que gibier.
Et si la montagne granitique sautait
A la dynamite, c’était l’instituteur
Mon père creusant la route à sa Citroën.
Aucune des maisons n’avait besoin de portes
Puisque les visages s’ouvraient dans les visages.
Et les voisins épars, simplement voisinaient.
La nuit n’existait pas puisque l’on y dormait.
C’était dans les Aurès..."
 
Extrait de "Même en hiver"...
 
Dans ses 21 ans, Colette Grégoire manifestait sa conscience de sa responsabilité humaine et sociale de poète, dans un poème resté inédit:
 
" La poésie remet les choses en place
 
Je n'écris pas pour moi, mais pour tous
Je dis "je", mais c'est nous qu'il faut lire
J'écris pour "réaliser" une situation
de fait, pour rendre à la vie ce
qui est son dû.
J'essaie d'être le porte-parole honnête
de chacune, pour rendre conscient
ce qui existe dans chacune
pour établir des rapports réels entre
l'homme et son pays.
Je traduits un état de fait
J'essaye de dire les racines de l'homme
avec son pays et le monde
J'ai appris à voir, à comprendre
J'ai le privilège de dépoussiérer une
langue - peu importe ce qu'elle est -
et je l'utilise pour révéler un certain mouvement
un certain rythme, certains rapports
de l'homme avec la situation; la
révolution algérienne - j'essaie de la dire
Toute poésie est révolution
elle traduit les apparences
et va au fait.
Je commande aux objets par la vertu d'un mot
Je vois je dis et le futur sera ce que 
J'ordonne " (1952)
 
Dans un poème inédit de 1952, cité par Abderrahmane Djelfaoui, de la même veine, que La poésie remet les choses en place, Anna Gréki écrit:
 
"(...) je ne marchande pas mon amour
Je ne vends pas je dis la vérité
Qui n'est pas faite de pain béni et d'eau fraîche
Mais de franche lutte avec mes camarades
D'intelligence de corps avec mes camarades
Nous savons la valeur de la violence
Nous voilà durs avec nous-mêmes durs
Car nous savons le prix de la tendresse
Et qu'elle se gagne et qu'elle se paie"
 
 
Dans Algérie Capitale Alger publié en 1963, Anna Gréki met en exergue ces vers du poète espagnol Miguel Hernandez:
 
"Les vents du peuple me portent,
les vents du peuple me traînent,
répandent partout mon cœur
et me soufflent dans la gorge"
 
***
J’habite une ville… - Anna Greki (1931-1966)
J’habite une ville si candide
Qu'on l'appelle Alger la Blanche
Ses maisons chaulées sont suspendues
En cascade en pain de sucre
En coquilles d'oeufs brisés
En lait de lumière solaire
En éblouissante lessive passée au bleu
En plein milieu
De tout le bleu
D'une pomme bleue
Je tourne sur moi-même
Et je bats ce sucre bleu du ciel
Et je bats cette neige bleue du ciel
Bâtis sur des îles battues qui furent mille
Ville audacieuse Ville démarrée
Ville au large rapide à l'aventure
On l'appelle El Djezaïr
Comme un navire
De la compagnie Charles le Borgne
 
***
Par-delà les murs clos
Par-delà les murs clos comme des poings fermés
à travers les barreaux ceinturant le soleil
nos pensées sont verticales et nos espoirs
L'avenir lové au coeur monte vers le ciel
comme des bras levés en signe d'adieu
des bras dressés enracinés dans la lumière
en signe d'appel d'amour de reviens ma vie
Je vous serre contre ma poitrine mes soeurs
bâtisseuses de liberté et de tendresse
et je vous dis à demain car nous le savons
L'avenir est pour demain
L'avenir est pour bientôt
***
JUSTE AU-DESSUS DU SILENCE
Je parle bas tout juste au-dessus du silence
Pour que même l'autre oreille n"entende pas
La terre dort à ciel ouvert et dans ma tête
se prolonge avec des rigueurs d'asphodèles
J'ai repeuplé quelques déserts beaucoup marché
Alors je gis dans ma fatigue et dans ma joie
Ces varechs jetés par les lames des étés
Dans des pays des morceaux de moi font semence
et donnent-surgeons de ma tendresse-de tels
Oasis que les jours sont des vergers en fête
Ou l'homme boit une vigueur amniotique
Le bonheur tombe dans le domaine public
 
 
 
 
Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au coeur
Histoires d'Algérie: Colette Grégoire dite Anna Greki, poétesse, communiste, militante de l'indépendance: l'amour et la rage au coeur
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