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"Résonances" - Anna Ayanoglou.
Poète française d'origine grecque vivant en Belgique après des années passées dans les pays baltes où sa connaissance du russe l'avait conduite, Anna Ayanoglou est née en 1985. Elle est l'autrice du "Fil des traversées" et de "Sensations de combat" chez Gallimard.
Auteur de plusieurs recueils de poésie où elle interroge la découverte de soi dans la confrontation à l'altérité. Elle sera à Morlaix à la librairie Les Déferlantes le samedi 8 mars à 14h.
Pour une rencontre poétique au féminin avec Héloïse Brezillon qui s'annonce extraordinaire à l'occasion du printemps des poètes, de la journée internationale pour la défense des droits des femmes, et des 4 ans de la librairie Les Déferlantes.
Nadia Léger au Musée Maillol
Diego Rivera et Frida Kahlo ont formé un couple célèbre. Et c’est peu dire que le nom de Frida Kahlo, membre du Parti communiste mexicain, s’est depuis longtemps détaché de l’aura de son époux en tant qu’artiste révélée par André Breton. Celui-ci désirait en faire une égérie du surréalisme, elle se fit artiste sans domination, féministe d’abord et de rayonnement international.L’histoire de Frida Kahlo fait désormais écho à celle de Nadia Léger, longtemps restée dans l’ombre de Fernand Léger, son mari, peintre et sculpteur cubiste d’immense renom, membre du PCF en 1945. Elle y serait encore, dans l’ombre, épouse dévouée à l’épanouissement de son mari, si Aymar du Chatenet ne s’était acharné à la rendre visible, après une très longue enquête.Car de Nadia Léger, on ne connaissait à peu près rien, sinon qu’elle avait dirigé l’Atelier Léger pendant plus de vingt ans, qu’elle avait peint une série de portraits comme ceux de Marcel Cachin, de Jacques Duclos, d’André Marty, de Maurice Thorez et que ceux-ci, monumentaux, avaient décoré en 1945 la Tribune officielle du Xe congrès du PCF.Gagnée par le verbe envoûtant de Maurice Thorez, elle avait adhéré au Parti en 1933. Certains évoquent 1932, d’autres 1941, on voit bien que l’enquête n’est pas tout à fait terminée. On la remarque au bras de son Fernand dans toutes les manifestations du Front Populaire. Elle rejoint la Résistance en 1941 sous le nom de Georgette Paineau dans les réseaux de Gaston Laroche.Nadia a deux amours : l’art et le communisme.Émigrée biélorusse d’origine paysanne, née en 1904, formée à l’art par le peintre Kasimir Malevitch, elle arrive à Paris à l’âge de 20 ans pour rencontrer Fernand Léger. Bonne à tout faire, comme on disait alors, elle a déjà commencé son œuvre de peinture sous l’influence du suprématisme de Malevitch dont on retient généralement le Carré noir sur fond blanc.L’entourage de Fernand lui permet de connaître et d’apprécier Mondrian, Arp, Chagall et Picasso dont le tropisme communiste lui fournira des armes pour abolir la guerre. En 1948, dans le contexte du Mouvement de la Paix initié par le PCF, elle compose une œuvre ornée de colombes, emblème inauguré par Picasso sur une idée de Louis Aragon.Nadia Léger est un aboutissement de vingt-sept signatures. Et d’abord Nadedja Petrova Khodossievitch (son nom à l’état-civil), suivi de Nadia Petrova, de Léger (prêtant délicieusement à confusion), puis de Nadia Léger, après de nombreuses inventions, pseudonymes en cyrillique, comme autant de recherches ou d’errances, de moments qui signaleront son passage du cubisme au surréalisme, de l’abstraction au réalisme socialiste. Puisqu’il s’agit pour elle de hisser la classe ouvrière vers la beauté, qu’elle en connaisse les floraisons, qu’elle sache comme la bourgeoisie toutes les catégories de l’art, ses classements qui deviendront hélas des placements d’argent.En 1936, la voici exposée dans la première Maison de la Culture, fondée à Paris par Paul Vaillant-Couturier, 22 rue de Navarin, siège de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) dont l’un des postulats ( « Il n’y a pas d’art ni de littérature neutres ») demeure plus que jamais actuel.Autoportrait au drapeau rouge, première œuvre montrée, première démonstration de son goût pour la couleur du sang et du sens de la vie. Un goût qui la porte vers l’exaltation de figures aujourd’hui discutées. Mais qui lui semblent avant-gardistes d’un bonheur évident, d’une harmonie cependant chahutée par les faits, rien que les faits, et dont elle fera Panthéon en icônisant Karl Marx, Staline, Lénine, Maurice Thorez. Également Maïakovski, Tolstoï, Tchaïkovski, Einsenstein.D’une façon qui précède le pop art d’Andy Warhol, de Roy Lichtenstein et de Jacques Monory. Avec cette longueur d’avance qui place l’Autoportrait au drapeau rouge à hauteur de ces figures de l’espérance dont nous savons évidemment ce qu’elles incarnent : la catastrophe et le possible.Ce sont deux visions qui accompagnent la visite. Une découverte de 150 œuvres miraculeusement révélées, augmentées de celles de Nicolas de Staël, d’Hans Hartung, de Marcelle Cahn et de beaucoup d’autres élèves de l’Atelier Léger sur lequel veillait une enfant de la Révolution d’Octobre devenue milliardaire.Son mari avait fini par peser lourd, et elle était Léger, colombe vraiment, si haut perchée qu’on a failli ne pas la voir. Elle est heureusement au Musée Maillol (59-61 rue de Grenelle 75007 Paris) jusqu’au 23 mars 2025. Mais ce n’est qu’un début, son combat continue. Et nous la verrons encore et encore.Guy Darol
Presse Universitaire de Rennes, 2012
Éditions El-Ijtihad- Alger 2013
Entretiens avec Pierre-Jean Le Foll-Luciani
lire aussi:
La grande aventure d'Alger Républicain, par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa
La grande aventure d'Alger républicain
aux éditions DELGA (2012, 17€), première édition aux éditions Messidor en 1987
Par Henri Alleg, Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa
"Alger Républicain" naît en octobre 1938 dans le quartier ouvrier de "Bab-el-Oued" dans un immeuble face au front de mer à l'angle de la rue Koechlin (Toumyat-Abderrahmane) et de l'avenue Malakof (Abderrahmane-Mira) au moment du Front populaire. Il fait partie d'un réseau de quotidiens libres, échappant à l'emprise des grandes fortunes capitalistes de la colonie. Il naît un peu plus tard que "Oran Républicain" et "Constantine Républicain" qui n'auront pas la même longévité ni la même évolution politique et ses actionnaires sont des hommes du peuple, français d'Algérie surtout, partisans du front populaire, hommes de gauche. On y trouve beaucoup de socialistes, des radicaux-socialistes, des "libéraux" (au sens "humanistes"), mais aussi des communistes, critiques de l'exploitation et de l'arbitraire en régime colonial sans être pour autant anticolonialistes. Dans le Conseil d'administration, sur 24 titulaires, on compte trois indigènes algériens, deux instituteurs et un commerçant.
Jean-Pierre Faure, le petit-fils d'Elie Faure, critique d'art et théoricien de l'art, et arrière-petit-fils d'Elisée Reclus, historien de la Commune, va diriger le journal assez vite, choisissant Pascal Pia comme rédacteur en chef. C'est Pascal Pia qui va recruter Camus à "Alger républicain". C'est à "Alger républicain" que le futur prix Nobel fait son apprentissage de l'écriture, à 25 ans. Après un court passage au Parti communiste, il a orienté plutôt ses sympathies vers les libertaires et les objecteurs de conscience. Camus va dénoncer la misère, les inégalités et injustices qui frappent les algériens "musulmans" sans pour autant remettre en cause la logique de la colonisation elle-même.
A l'époque, Alger républicain milite pour l'égalité des droits sociaux et économiques, et se veut le journal des travailleurs, proche de la CGT, du Secours populaire algérie, des organisations de gauche, des travailleurs français et "musulmans". Avant guerre, Alger républicain paraît pendant onze mois, d'octobre 1938 à septembre 1939, devenant le journal progressiste qui dénonce les injustices coloniales, appelle aux réformes.
Pendant la période où le régime de Vichy contrôle l'Algérie, "Alger républicain" cesse de paraître, laissant toute la place aux grands journaux de la collaboration et du capitalisme colonial. Il reparaît en février 1943 après le débarquement anglo-américain en Afrique du nord. Une équipe de français d'Algérie de gauche partiellement renouvelée le prend en main, avec une sensibilité antifasciste, républicaine et anti-vichyste, mais le journal compte aussi quelques contributeurs algériens "indigènes" tel le communiste Ahmed Smaïli, condamné à mort par contumace sous Vichy, Abdelkader Safir, Aziz Kessous, et à partir de 1944, Boualem Khalfa, le père de Nazim Khalfa (1950-2018), ancien secrétaire de section du PCF à Carhaix, ancien responsable de l'AFPS, dont l'épouse, Colette Khalfa, est toujours adhérente à la section communiste de Carhaix-Huelgoat.
Boualem Khalfa était un ancien instituteur d'Orléansville (aujourd'hui Chlef) dont le père était déjà lecteur d'"Alger républicain", et notamment des articles de Camus. "Dans les escaliers aux marches ébréchées et mal éclairies de l'imprimerie, Khalfa croise de temps à autre un jeune de son âge, Henri Alleg, secrétaire de la Jeunesse communiste d'Algérie. Khalfa et Alleg se saluent au passage, sans se connaître et sans savoir qu'ils se trouveront réunis plus tard dans un long, difficile et exaltant combat à la tête justement d'"Alger républicain".
Membre du parti communiste algérien dès avant la guerre, Henri Alleg avait été condamné à mort par un tribunal de Vichy, puis libéré de prison après le débarquement des troupes alliées. A ses côtés vont travailler à l'imprimerie d'Alger républicain d'autres "libérés" des camps de concentration vichyssois d'Algérie, notamment des républicains espagnols.
Au moment des massacres de Sétif à la suite du 8 mai 1945, Alger Républicain, tout à la ferveur de la Libération nationale et en soutien d'un gouvernement officiellement "antifasciste", ignore partiellement la violence de la répression, même si dès juillet 1945 il s'en fera écho avec un reportage de l'ancien militant socialiste Michel Rouzé et de Jean Amrouche, écrivain kabyle d'origine et de langue française, et d'Abdelkader Moulfi, ami de Ferhat Abbas. Ce reportage servira de base à l'intervention d'Etienne Fajon à l'Assemblée Nationale au nom du PCF qui pour la première fois, plusieurs mois après les évènements, dénoncera la brutalité de la répression dans la région de Sétif, Guelma et tout le Constantinois. Boualem Khalfa après le vote d'une loi d'amnistie pour les Algériens impliqués dans les évènements de Sétif écrira un article sur les tortures pratiquées par les Français dans "la villa des Oiseaux".
En novembre 1946, "Alger républicain" va récupérer en vertu des lois contre les titres de presse de la collaboration les locaux de "La Dépêche algérienne" qui s'est distinguée par son zèle pro-nazi et anti-juif et il s'installe dans son cossu immeuble du boulevard Laferrière, en récupérant une imprimerie toute neuve. En juillet 1947, Michel Rouzé, qui s'apprête à quitter l'Algérie pour Paris où il rejoindra le journal "Ce soir" de Louis Aragon, passe un accord avec l'Union française d'information (UFI) qui gère l'administration des quotidiens communistes ou issus de la Résistance et proches du PCF et Alger Républicain devient désormais, avec plus de moyens (quoique bien inférieurs à ceux de la presse colonialiste et capitaliste algérienne) un journal communiste, ouvert et de rassemblement. Karl Escure, survivant du camp de concentration nazi de Thelka, aux environs de Leipzig, ancien métallo lyonnais, qui a travaillé pour le journal de la JC "L'Avant-Garde" et pour "Regards", devient le nouveau dirigeant du journal "Alger républicain", avec pour mission d'aider "au développement d'un grand journal moderne, vivant, reflétant aussi largement que possible tous les courant démocratiques et anticolonialistes". Boualem Khalfa, devenu communiste en juillet 1946, date à laquelle le Parti Communiste Algérien s'est prononcé pour une ligne de rupture nette avec le statut quo colonial, devient à 25 ans le rédaction en chef d'"Alger républicain". C'est le premier algérien à occuper une telle responsabilité dans un quotidien en Algérie. A cette époque, Gilles Lapouge collabore à Alger Républicain, comme le feront bientôt les grands écrivains algériens Mohamed Dib et Kateb Yacine.
A partir du début de la guerre froide, s'opposant résolument à la guerre d'Indochine, "Alger républicain" va faire preuve également d'une orientation anticolonialiste résolue en Algérie. En septembre 1949, la rédaction apprend que les gendarmes de Bordj-Ménaïel, en Kabylie, ont commis des exactions sur les civils dans le douar Sidi Ali Bounab. Boualem Khalfa se charge de l'enquête sur le terrain, accompagné du député communiste d'Alger, Pierre Fayet, de de Karl Escure, ainsi que d'Ahmed Mahmoudi, membre du bureau politique du PCA et de Georges Raffini, alors secrétaire du Secours populaire algérien. L'article qui paraîtra quelques jours après, le 9 octobre 1949, fera grand bruit, décrivant les vieillards molestés, les femmes bousculées, humiliées, violées, tout cela pour un paysan ayant refusé la conscription. Le journal dénonce également dès cette époque les tortures systématiques sur les militants algériens nationalistes arrêtés. Le Gouvernement Général d'Algérie, que dirige le socialiste Marcel-Edmond Naegelen, dénonce des "calomnies antifrançaises" et inculpe Boualem Khalfa pour diffamation.
"L'affaire est finalement évoquée à l'Assemblée Nationale. On y voit le ministre de l'Intérieur socialiste, Jules Moch, voler au secours de Marcel-Edmond Naegelen, son camarade de parti. Le gouvernement et sa majorité de "Troisième Force", dans lesquels sont associés droite "modérée" et gauche anticommuniste, couvrent les responsables du saccage et des viols de Sidi Ali Bounab comme ils couvriront les assassinats "légaux", les tortures et exactions de toutes sortes que les "forces de l'ordre" vont multiplier jusqu'à l'explosion insurrectionnelle du 1er novembre 1954. Par 396 voix contre 197, l'Assemblée refuse l'envoi d'une commission d'enquête en Algérie. Boualem Khalfa, quant à lui, est lourdement condamné. Les rédacteurs et gérants de "Liberté" et d'"Algérie nouvelle", organes du PCA, qui ont repris l'accusation sont également condamnés. Naegelen et Jules Moch ont veillé personnellement à ce que la "justice" fasse bonne mesure. En toute indépendance, comme il se doit!" (La grande aventure d'Alger républicain, éditions Delga, 2012, p.60-61).
"Au début des années 50, la répression va frapper plus durement encore. Pas une semaine ne s'écoule sans qu'"Alger républicain" n'ait à signaler des poursuites intentées à des militants nationalistes et progressistes, des arrestations, des condamnations, des matraquages et des fusillades de grévistes et de manifestants. Quelques mots de solidarité en faveur du Viêt-nam en guerre, de la lutte libératrice des peuples marocain et tunisien, le mot "indépendance" utilisé dans un article ou un discours, et c'est l'inculpation en vertu du fameux "article 80" pour "atteinte à la sûreté intérieure de l’État". En mars 1953, l'administration coloniale monte une grande affaire autour de la prétendue entreprise de "démoralisation de l'armée et de la nation". Abdelhamid Boudiaf, Alfred Strich et d'autres militants du Parti communiste algérien, en même temps que quelques conscrits de l'armée française qui font leur service militaire en Algérie, sont arrêtés et emprisonnés. Parmi eux, Claude Lecomte, militant de la Jeunesse communiste de France (quelques années plus tard l'un des journalistes les plus connus et les plus appréciés de "L'Humanité"). On les accuse d'avoir rédigé puis distribué un tract appelant les jeunes soldats à exiger la paix au Viêt-nam. Une campagne de protestation, largement relayée par "Alger républicain", les arrachera (après huit mois de détention) à la prison sans qu'aucun procès n'ait jamais eu lieu par la suite".
En février 1951, Henri Alleg a succédé à Karl Escure, rejoignant la France. A l'image d'une équipe de la rédaction du journal très jeune, Henri Alleg, le nouveau directeur, n'a pas trente ans, mais a déjà une solide expérience politique. Militant de la Jeunesse communiste algérienne clandestine sous Vichy, instructeur itinérant du parti communiste algérien, il a déjà parcouru toute l'Algérie, rencontré la plupart des dirigeants nationaux et locaux des différents partis progressistes, suivi la conduite de grèves et de mouvements sociaux et campagnes diverses. Il a été confronté à la misère algérienne et à l'oppression coloniale. Il n'est pas né en Algérie mais y a débarqué après le début de la seconde guerre mondiale après l'interruption de ses études de lettres à la Sorbonne. Aux côtés d'Ahmed Khellef, Hachi Djillali, Ahmed Akkache, Hamou Kraba, Malki Tayeb, et de jeunes "européens" comme William Sportisse, Henri Maillot, René Navarro, Alfred Strich, Georges Torrès, il a fait de l'Union de la jeunesse démocratique algérienne l'organisation de jeunesse de masse la plus ouverte et représentative qui soit à l'époque, et il est devenu membre du comité central du PCA il y a plusieurs années.
Au début des années 50, "Alger républicain" joue un rôle majeur pour l'éducation politique de millions d'Algériens. Zohra Drif, militante des groupes armées du FLN à Alger en 1956, figure de la bataille d'Alger, raconte dans ses "Mémoires d'une combattante de l'ALN - Zone autonome d'Alger" combien le quotidien "Alger Républicain", délivré sous le manteau par sa condisciple de lycée communiste Mimi Bensmaïnn, a contribué à sa formation politique, elle qui venait d'un milieu musulman très bourgeois (c'était la fille du Cadi rouge de Vialar), et a nourri sa culture des exactions et injustices de la domination coloniale.
Yahia Briki, futur figure communiste de la lutte de l'indépendance à Alger lui aussi, ami avec le finistérien André Castel, compagnon de l'indépendance algérienne, originaire d'Akbou, dans la vallée de la Soumman en Kabylie, figure aussi parmi les rédacteurs d'"Alger Républicain", de l'équipe des rédacteurs de nuit, avec Elissa Rhaïs, Nicolas Zannettacci, ex-conseiller général et maire communiste d'Oran. Henri Maillot, futur héros et martyr de l'indépendance algérienne, militant du Parti communiste algérien ayant déserté de l'armée et volé un camion plein d'armes pour les remettre au maquis aux indépendantistes algériens, qui fut exécuté par l'armée française, travaille à l'administration d'"Alger républicain", le seul journal qui pratique la fraternité entre arabes/kabyles et français d'Algérie et qui soutient l'Algérie "qui travaille et qui lutte", apparaissant comme "le porte-parole et le lieu de rencontre privilégié de toutes les forces engagées dans la lutte contre le régime colonial". N'oublions pas qu'en juin 1951, encore, aux élections législatives, le Parti communiste algérien recueille 21% dans le premier collège, celui des européens.
Au début des années 50, "Alger Républicain" est un lieu de discussion pour toutes les familles algériennes qui défendent un objectif de libération nationale et de sortie du colonialisme, y compris les nationalistes, les messalistes du MTLD notamment.
La réaction du journal "Alger républicain" après la "Toussaint rouge", dans l'éditorial du 2 novembre, détonne dans le paysage de la presse algérienne:
"Plusieurs attentats se sont produits en Algérie dans la nuit de dimanche à lundi. Et pourtant, il y a seulement quelques semaines, des personnalités officielles - et tout dernièrement, même un ministre - prétendaient faire partager leur sérénité de façade à propos du "calme" qui régnait ici. A la vérité, elles ne faisaient que répéter ce qui avait été fait quelques mois auparavant pour le Maroc, quelques années plus tôt pour la Tunisie. Et puis, il y a eu les groupes de Tunisiens armées. Et puis il y a eu les attentats du Maroc. Et aujourd'hui, il y a les attentats de l'Algérie.
"Mais que, cette fois, les intéressés ne jouent pas la surprise. Car ils auront été prévenus. Prévenus par les évènements de Tunisie. Prévenus par les évènements du Maroc. Et prévenus par l'opinion algérienne. Car, ici, comme dans le reste de l'Afrique du nord, compte tenu des particularités propres à chaque pays, il y a un problème: problème vital pour l'immense majorité des gens de ce pays, problème de la suppression de l'état de fait colonial, pour l'appeler par son nom
"Pendant de trop longues années, les hommes au pouvoir ont cru qu'il suffisait de le nier pour qu'il ne se pose pas. Puis, comme il se posait quand même, ils ont cru que la violence réglerait les choses. Mais rien n'y a fait: ni la politique de l'autruche, ni celle de la mitrailleuse?
"Et aujourd'hui, rien de semblable ne réglera le problème. Ni des renforts de parachutistes et de police annoncés dans les communiqués officiels ni les arrestations arbitraires de militants progressistes comme à Batna, Khenchela, Biskra.
"Mais alors où est la solution?
"Elle est dans la reconnaissance de l'existence du problème algérien. Elle est dans la recherche d'une solution démocratique à ce problème. Elle est dans la fin des méthodes de coercition et de répression...".
Alger Républicain dénonce les jours suivants la dissolution du MTLD de Messali Hadj, la terreur des ratissages exercés dans les Aurès et le Constantinois par les compagnies républicaines de sécurité et les parachutistes coloniaux rapatriés d'Indochine. Mendès France et Mitterrand appellent à la fermeté contre tous les séditieux.
Le 10 novembre, Alger Républicain fait paraître intégralement une déclaration du Parti communiste français datée du 8 novembre:
Le 24 novembre 1954, Henri Alleg est inculpé pour un article.
A la mi-décembre, Boualem Khalfa, rédacteur en chef d'"Alger Républicain", comparait devant le tribunal d'Alger avec des dirigeants du Parti communiste algérien et il est condamné à 18 mois de prison et 250 000 francs d'amende, ainsi que 10 ans d'interdiction de droits civiques, en vertu de l'article 80, rédigé au départ contre les autonomistes bretons, comme le rappelle l'article en Une d'Alger républicain du 17 décembre 1954, ajoutant malicieusement: "MM Mendès France et Mitterrand n'ont donc rien inventé".
Le 25 décembre, le lecteur d'"Alger Républicain" apprend la condamnation inique de Boualem Khalfa, en tant que rédacteur en chef du journal communiste "Liberté", tandis que le secrétaire du PCA, Larbi Bouhali, est condamné à 3 ans de prison, 250 000 francs d'amende, et le gérant du journal Alger Républicain, Salignac, à un an de prison avec sursis, 250 000 francs d'amende, et 5 ans de privations de droits civiques. Justice colonialiste...
Déjà le 8 décembre 1954, dans son éditorial à la Une d'"Alger Républicain", Henri Alleg dénonçait avec force la répression féroce dans les Aurès, commise sous la direction du premier ministre Mendès France et du ministre de l'intérieur Mitterrand:
"L'ordre règne"
"L'ordre règne, nous dit-on. Sur les routes des Aurès, par certaines, femmes, enfants, vieillards, hommes de tous âges, chassés de leur foyer, transis par le froid, leur maigre bagage avec eux, gagnent les zones où on a décidé de les parquer tandis que l'on ratisse leurs douars.
Par camions entiers, les "suspects" sont arrêtés, emprisonnés, jetés dans des geôles de fortune. Ainsi à la piscine de Batna, des hommes attendent de comparaître devant le tribunal, enfermés dans des cabines de bain transformées en cellules.
A tour de bras, on condamne ceux qui hier n'étaient que des "suspects". Est "suspect" un homme que l'on arrête dans son douar, si ce douar est considéré comme "zone d'opération". Le "suspect" devient vite "inculpé". Et d'"inculpé" ... condamné. Car contrairement à toutes les jurisprudences, on juge maintenant en "flagrant délit" des hommes inculpés en vertu de l'article 80!
Des dizaines d'années de prison ont déjà frappé des hommes à qui l'on n'avait même pas donné la possibilité de se défendre normalement. Sur 30 inculpés qui ont comparu samedi à Batna, 28 n'avaient pas d'avocat!
Nombre d'entre eux ont été condamnés sans l'ombre d'une preuve morale ou matérielle! 10 ans de prison pour un fusil de chasse inutilisable!
Condamne t-on pour l'exemple ou pour prouver à ceux qui en doutent encore que l'Algérie est bien la France.
MM Mendès France et Mitterrand seront donc contents.
Décidément l'ordre règne dans les Aurès.
Mais verrait-on de telles méthodes en Bretagne ou en Provence?
Les profiteurs de la grosse colonisation, premiers responsables de la tragique situation que connaît aujourd'hui l'Algérie, applaudissent. Ils trouvent que l'on ne frappe pas assez fort! Pas assez de gendarmes, pas assez de prisons, pas assez d'inculpations et d'arrestations!
Accrochés au passé, hostiles à toute idée neuve, ils sont pris de panique dès lors qu'on leur montre la réalité. Mais ni la répression ni le refus de voir ce qu'est n'apporteront de solution au problème posé à l'échelle de tout un pays.
La solution existe pourtant, une solution juste et sensée. On la trouvera en tenant compte des aspirations et des intérêts de tous, en permettant à tous de confronter librement leurs opinions.
Alors pourra naître ici un ordre véritable autre que celui de la misère et de la mitraille. Un ordre fraternel et humain reposant sur la justice et la confiance".
Henri Alleg.
Le 29 décembre 1954, "Alger Républicain" dénonce une centaine d'arrosage au napalm de l'aviation militaire française, comme en Indochine et des ratissages de grande envergure dans les douars de grande Kabylie.
Le harcèlement sera continu contre "Alger Républicain" entre la fin d'année 1954 et toute l'année 1955 comme sur les autres journaux communistes algériens et leurs journalistes et militants jusqu'à ce que le 12 septembre 1955, le gouvernement français décrète l'interdiction du Parti communiste algérien et de ses "filiales". "Alger Républicain", bien qu'il n'est pas l'organe centrale du PCA, ne peut plus paraître. Beaucoup de ses journalistes militants vont alors rentrer dans l'action clandestine anticoloniale, jusqu'aux camps de concentration et aux prisons, aux chambres de torture et jusqu'à la mort parfois.
"Alger Républicain" ne connaîtra un nouveau départ qu'après 7 ans de guerre d'Algérie, à l'Indépendance, en 1962. A l'heure de l'indépendance, Henri Alleg, torturé par l'armée française, qui a exécuté son ami le mathématicien Maurice Audin, Henri Alleg l'inoubliable auteur de "La Question", est évadé de la prison de Rennes, où sera également enfermée Djamila Boupacha, défendue par l'avocate Gisèle Halimi, et réfugié à Prague. Boualem Khalfa est évadé, et clandestin en France. Abdelhamid Benzine a été fait prisonnier au maquis comme Jacques Salort. Le numéro 1 du nouvel "Alger républicain" est daté des mardis 17 et mercredi 18 juillet 1968. "Alger Républicain" a troqué son en-tête bleu d'autrefois pour la couleur nationale de l'Algérie indépendante: le vert. Le nouvel "Alger républicain" de l'Algérie nouvelle, toujours dirigé par Alleg et Benzine (Khalfa n'est pas encore rentré de France) tire à 80 000 exemplaires, un nombre d'exemplaires inégalé pour le journal progressiste, avant d'être de nouveau interdit au moment du coup d'Etat de Boumediene en 1965.
Compte rendu de lecture par Ismaël Dupont
Une d'Alger Républicain du 30 novembre 1954 avec l'annonce de la comparution d'Henri Alleg devant le juge d'instruction, préalable à une future interdiction pure et complète du journal, avec l'interdiction du parti communiste algérien et de ses activités
Professeur à Sorbonne Université, spécialiste du nazisme, Johann Chapoutot vient de publier un ouvrage qui détaille l’accession d’Hitler à la tête de l’Allemagne entre 1930 et 1933. Un véritable réquisitoire contre « l’extrême centre » d’hier et d’aujourd’hui.
Des libéraux autoritaires qui imposent leurs politiques d’austérité et de casse sociale et s’accrochent au pouvoir malgré les déconvenues électorales, des classes dominantes qui refusent de partager les richesses, une extrême droite dont les thèmes sont imposés dans l’espace public par un magnat des médias…
Tels sont les ingrédients de l’accession au pouvoir des nazis en 1933. Dans un livre très bien documenté et intitulé les Irresponsables, l’historien Johann Chapoutot détaille cette période occultée. Les analogies avec le présent sont inévitables.
Nombreux sont ceux qui doutent de la nature du salut nazi d’Elon Musk, qui acquiesce à l’affirmation qu’« Hitler était communiste ». Quel est votre avis en tant qu’historien du nazisme ?
Le soutien d’Elon Musk aux extrêmes droites américaine et européenne est évident. Ses gestes et déclarations s’inscrivent dans un discours raciste, antisémite, climatosceptique et transphobe. Héritier de millionnaires sud-africains enrichis sous l’apartheid, il perpétue cet héritage.
L’extrême droite salue ses positions, la gauche les dénonce, tandis que centristes et libéraux tentent de minimiser. Musk envoie un signal clair à la base trumpiste radicalisée : il reste l’un des leurs. Le « Hitler était communiste » illustre cette production de vérités alternatives visant à nier les problèmes sociaux.
L’extrême droite réécrit l’histoire en situant le nazisme à gauche, invoquant l’appellation « national-socialisme ». Or les historiens savent depuis les années 1920 que ce terme est un leurre destiné à séduire les prolétaires tentés par le communisme. Le parti nazi a toujours été d’extrême droite, défendant les patrons et s’alliant fermement au patronat une fois au pouvoir. Ces faits sont établis et ne méritent même pas débat.
Dans votre livre, vous proposez une « enquête qui se veut instruction », mais aussi « un réquisitoire ». Contre les libéraux qui ont porté les nazis au pouvoir à l’époque, ou ceux qui nous dirigent aujourd’hui ?
C’est un livre d’histoire. J’y retrace la dynamique qui a permis aux nazis de prendre le pouvoir entre 1930 et 1933, loin des idées reçues. Hitler n’a jamais été élu, les nazis ne sont pas arrivés au pouvoir par les urnes, et l’électorat ouvrier ou celui des chômeurs n’a jamais voté massivement pour eux.
Mon travail s’appuie sur la sociologie électorale et l’histoire institutionnelle de l’Allemagne, mais je me concentre sur un groupe souvent négligé : les libéraux autoritaires qui gouvernaient alors, balayés par l’histoire et par les nazis. Ces dirigeants, tels Papen, menaient une politique d’austérité, de subventions aux entreprises, de dérégulation et de destruction de l’État social. Ils violaient la Constitution démocratique pour imposer leurs décisions, transformant le régime parlementaire en régime présidentiel.
Convaincus d’être les meilleurs, ils pensaient rester longtemps au pouvoir, mais leur base électorale fondait comme neige au soleil. Après avoir tenté toutes les stratégies possibles pour se maintenir, ils ont fini par s’allier à l’extrême droite. Mon livre rappelle cette histoire que l’on n’enseigne plus dans les manuels, comme si la disparition d’une démocratie au cœur du XXe siècle n’avait plus d’importance.
Comment ces libéraux, cet « extrême centre » comme vous les qualifiez dans votre livre, pensaient-ils l’emporter contre les nazis ?
Leur stratégie évolue entre 1930 et 1933. Avec l’instauration d’un régime présidentiel en 1930, fondé sur l’article 48-2 qui permet au président de gouverner par décret, l’idée est d’intégrer des ministres nazis dans un gouvernement d’union des droites. Mais les nazis, maximalistes, refusent.
À l’été 1932, une nouvelle proposition leur est faite, encore rejetée par Hitler. C’est alors que le parti nazi commence à décliner électoralement, au point que des opposants internes à Hitler émergent. Kurt von Schleicher, chancelier, tente de diviser le parti nazi, tandis que Franz von Papen reste fidèle à l’union des droites.
Il finit par offrir la chancellerie à Hitler, tout en s’installant lui-même à la vice-chancellerie. Persuadé d’être le plus intelligent, bien connecté aux cercles aristocratiques, financiers, industriels et militaires, il croit que les nazis fourniront l’élan militant nécessaire au gouvernement, tout en pensant pouvoir les dominer.
Quels sont les autres éléments déterminants dans la prise du pouvoir des nazis ?
La crise économique alimente la peur et le ressentiment des classes moyennes qui, par crainte du déclassement et du marxisme, basculent massivement vers le vote nazi, abandonnant la droite traditionnelle. Pourtant, à l’automne 1932, alors que les sociaux-démocrates maintiennent leur électorat et que les communistes progressent dans les urnes, les nazis s’effondrent.
Ce danger de gauche inquiète profondément les élites patrimoniales, hantées par la possibilité d’une révolution bolchevique. Dans une République devenue présidentialiste, la décision revient à Hindenburg et à son petit entourage socialement très endogame : grands propriétaires terriens, dont Hindenbourg fait partie, armée, banques et industrie lourde.
Peu à peu, ces élites se rallient aux nazis, par peur des réformes sociales. Finalement, en janvier 1933, tout se joue entre Hitler et Oskar von Hindenburg, le fils du président et son principal conseiller, sur une question décisive : la réforme agraire proposée par le chancelier Schleicher, qui terrifie les grands propriétaires terriens.
Les nazis n’ont pourtant pas de majorité…
L’Allemagne est un État fédéral, avec des scrutins à tous les niveaux. Dès 1930, les nazis obtiennent d’excellents résultats locaux, gouvernant déjà en Thuringe, au Brunswick et en Oldenburg. En coalition avec la droite, ils exigent systématiquement le ministère de l’Intérieur, qui inclut l’éducation, ce qui rassure Papen, habitué à les voir gouverner localement.
“Entre 1931 et 1932, Hitler fait le tour des clubs d’influence patronale pour rassurer les milieux d’affaires sur ses intentions économiques. “
Au niveau national, ils n’ont jamais eu la majorité. Même lors des élections du 5 mars 1933, malgré l’interdiction des meetings socialistes et communistes et l’omniprésence des SA dans les bureaux de vote, ils n’obtiennent que 44 % des voix. Un score élevé, mais insuffisant pour une majorité absolue. Les nazis perdent 2 millions de voix entre juillet et novembre 1932 et s’effondrent aux élections locales.
En décembre, Goebbels note une chute de 35 points à Weimar, pourtant bastion nazi. Hitler évoque même le suicide fin 1932… Malgré cela, on continue de présenter leur ascension comme une marée brune inexorable, alors que c’est Bertolt Brecht, dans la Résistible Ascension d’Arturo Ui, qui avait raison. Mais Papen, voyant leur affaiblissement, pense pouvoir les « acheter à la baisse » et les contrôler plus facilement.
La croyance selon laquelle les nazis ont conquis le vote des ouvriers est tenace. Pourquoi ?
Elle repose sur des déterminismes sociaux simplistes, qui associent crise économique et montée du fascisme. Pourtant, les plus touchés par la crise, ouvriers et chômeurs, continuent à voter majoritairement pour les partis traditionnels de gauche. Ce sont les classes moyennes, inquiètes du déclassement et de la menace marxiste, qui basculent de la droite vers l’extrême droite.
Entre 1931 et 1932, Hitler fait le tour des clubs d’influence patronale pour rassurer les milieux d’affaires sur ses intentions économiques. À chaque intervention, il est explicite : ses discours en direction des ouvriers ne sont que du marketing politique. Son objectif est de gagner des parts de marché, à l’extérieur par la conquête militaire, et à l’intérieur en détruisant la gauche et les syndicats, tout en boostant les carnets de commandes. Le 27 janvier 1932, devant 1 500 patrons de l’Industry-Club Düsseldorf, il reçoit une standing ovation.
Vous consacrez un chapitre au magnat des médias de l’époque, Alfred Hugenberg, « précurseur » de Bolloré, Berlusconi ou Rupert Murdoch. Quel a été son rôle dans la montée en puissance des nazis ?
Hugenberg est à la fois industriel et intellectuel. Haut fonctionnaire en charge de la colonisation allemande en Pologne, il abandonne cette carrière pour investir dans l’industrie lourde. Pendant la Première Guerre mondiale, il comprend que les médias offrent des opportunités financières encore plus lucratives, tout en permettant de façonner l’opinion. Ultranationaliste d’extrême droite, il poursuit une double logique : diffuser un message politique et faire de l’argent.
Il bâtit un empire médiatique redoutable, rachetant une vingtaine de médias, dont deux compagnies cinématographiques majeures, l’une produisant les actualités cinématographiques. Il met en place un réseau d’agences sur abonnement qui fournit articles et éditoriaux prêts à l’emploi à 1 600 journaux, contrôlant ainsi leur cadrage médiatique et leur langage.
Ce système, à la fois rentable et idéologiquement efficace, nazifie l’espace public allemand, qui n’était pas plus d’extrême droite qu’ailleurs. En récompense, il est nommé ministre de l’Économie, de l’Alimentation et de l’Agriculture dans le gouvernement Hitler-Von Papen. Mais en six mois les nazis l’évincent, et il doit vendre son empire médiatique à vil prix.
En lisant votre livre, on ne peut s’empêcher de dresser des parallèles avec notre propre époque. Est-ce que c’est une erreur ? Est-ce que cette période peut éclairer certains événements politiques contemporains ?
C’est justement ma conviction d’historien. Émile Durkheim disait que si la sociologie n’était que spéculative et ne servait pas à comprendre le réel, elle ne valait pas une heure de peine. Sans être aussi catégorique, je pense que l’histoire peut nous éclairer. La radicalisation ultérieure des nazis et la monstruosité des crimes commis ont conduit à les considérer comme hors comparaison.
Mais en 1932-1933, Treblinka et Auschwitz n’existent pas encore. Il n’y a pas de projet d’extermination des juifs allemands, mais une volonté d’épuration ethnique par leur expulsion, dans une logique antisémite héritée du Moyen Âge. La violence des nazis s’enracine dans l’héritage de la Grande Guerre. Si on le défalque, on retrouve une extrême droite chimiquement pure.
C’est justement en abordant cette période avec la rigueur d’un historien que l’on peut faire des comparaisons pertinentes, sans se laisser piéger par des tabous et des hypostases, qui consistent à absolutiser le nazisme et à le rendre incomparable.
Dans l’épilogue, je montre que l’on peut par définition toujours tout comparer. On identifie entre 1930 et 1933 des intérêts et des dynamiques d’alliances analogues à ceux d’aujourd’hui. Ce sont les libéraux qui ont porté les fascistes et les nazis au pouvoir.
La mythologie post-1945 d’un capitalisme et d’une démocratie libérale triomphants contre la barbarie nazie fausse notre lecture du XXe siècle. Libéralisme et nazisme ne s’opposent pas, ni dans les choix des élites ni dans les logiques économiques – des entreprises américaines ont continué à prospérer avec le IIIe Reich après 1941. En tant qu’historien, je remets ces faits en perspective.
Vous démontez également les accusations de « point Godwin ». Les dynamiques et intérêts que vous décrivez peuvent-ils pour autant amener à comparer, par exemple, Macron et Papen ?
On peut toujours comparer, mais il faut le faire avec précision. Le « point Godwin » est l’argument paresseux des crétins. Et c’est curieux de reprocher à un spécialiste du nazisme de parler… de nazisme. D’ailleurs, les comparaisons avec les années 1930 ne viennent pas toujours des historiens. Elles sont omniprésentes dans l’espace public, y compris à la télévision, et revendiquées par les politiques eux-mêmes. Ce n’est pas un historien qui a fait un salut nazi à la tribune de Trump. Toute histoire est contemporaine.
Mes collègues qui travaillent sur la Grèce antique s’interrogent sur la démocratie, la place des femmes, l’esclavage… Des questions actuelles. Je ne cache pas que j’ai décidé d’écrire ce livre au moment du vote de la loi immigration. Depuis 2017, je répétais que l’« extrême centre », pour reprendre la catégorie de Pierre Serna, finit toujours par dériver vers l’extrême droite, devenant un allié, un marchepied.
Je pensais plutôt à 2027, mais 2023 est arrivé plus vite que prévu. J’ai donc replongé dans l’historiographie, et j’ai été stupéfait de voir combien les parallèles étaient nombreux. Le chapitre cinq, sur la philosophie économique des libéraux allemands, résonne avec ce qu’on entend aujourd’hui. La crise des années 1930, réponse à l’échec du modèle libéral, est une matrice pour notre époque. On y a posé les bases des concepts que nous utilisons encore : austérité, déflation, keynésianisme. Le terme « libéralisme autoritaire » apparaît en 1932. La comparaison me semble donc parfaitement justifiée.
Vous invoquez le fait que le matérialisme historique légitime l’analogie en histoire. Comment ?
Le matérialisme historique pense l’histoire de manière transpériodique. Dans chaque époque, on retrouve des dominants et des dominés, des classes sociales avec des intérêts propres, en lutte les unes contre les autres. Ces dynamiques rendent les comparaisons entre périodes non seulement possibles, mais nécessaires, surtout pour le XXe siècle. Et je ne pense pas que l’actualité immédiate me donne tort.
Si vous faites donc « un diagnostic du présent instruit par l’histoire », pour reprendre les mots de Michael Fœssel, quel est-il ?
L’histoire nous invite à dépasser les raccourcis politico-médiatiques qui opposent, par exemple, libéralisme et fascisme. Elle nous incite à une lecture plus acérée de notre époque, trop souvent déformée par des slogans. Elle pousse à prêter attention aux logiques discursives.
Je m’attarde, par exemple, sur le discours de Papen à l’été 1932, lorsqu’il parle des « extrêmes ». Pour lui, il y a les « extrêmes nationaux », constructifs et patriotes, avec qui l’on peut dialoguer, et les « extrêmes » qui veulent détruire la famille, l’État, la patrie. Ce discours, on l’entend de manière assourdissante aujourd’hui.
(1) Les Irresponsables, de Johann Chapoutot, éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.
Romancier, journaliste, philosophe, Paul Nizan, né en février 1905, sera dans les années 1930 l’un des principaux intellectuels du PCF, qu’il quittera après la signature du pacte germano-soviétique. Accusé de trahison avant d’être réhabilité, le militant, tombé au combat en mai 1940, lutta toute sa vie contre l’asservissement des hommes.
Bernard Fréderick, L'Humanité, 14 février 2025
Si Paul Nizan – Paul-Yves Nizan – est bien né le 7 février 1905 à Tours, quiconque s’aventurerait à affirmer qu’il aurait eu 120 ans ce mois de février 2025, se tromperait et nous tromperait lourdement. Paul Nizan a 20 ans. 20 ans, un point c’est tout. Il aura toujours 20 ans. C’est du domaine public. Il l’a écrit lui-même. L’aveu a fait le tour de la Terre : « J’avais 20 ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde ».
C’était en 1931, dans son « Aden Arabie », son premier ouvrage. Un des plus célèbres incipit de l’histoire de la littérature. L’exergue de toute une vie. Quatre ans plus tôt, en 1927, le jeune homme, donc, était rentré d’Aden, alors « colonie de la Couronne » de l’empire britannique. D’octobre 1926 à avril 1927, il s’y était fait précepteur du fils d’un négociant anglais d’origine française, Antonin Besse. Il songea à s’associer à ce dernier dans le négoce. Mais il rentra à Paris.
En 1924, il avait rencontré Henriette Alphen, au bal de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. De retour d’Aden, en 1927, il l’épouse. Ses deux témoins sont Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Il s’est lié au premier au lycée Henri-IV, en 1920, et a fait, en sa compagnie, ses études supérieures dans les classes hypokhâgne et khâgne, au lycée Louis-le-Grand, en 1922-1923. C’est à l’École normale supérieure, où il est admis en 1924, qu’il a rencontré le second.
En 1927, il contracte, pourrait-on écrire, un second « mariage » : il adhère au Parti communiste. Rien ne l’y prédisposait, ni ses origines familiales, ni ses études, ni ses amitiés. Dans ces années-là, le PCF est mobilisé contre la guerre du Rif qui a éclaté au Maroc en 1924. La France y avait dépêché le maréchal Pétain et 350 000 hommes pour mater une rébellion anticoloniale, dirigée par un jeune juge qui avait étudié le droit à l’université de Salamanque, Abd El Krim. S’ensuivit une véritable boucherie.
En France, seul le Parti communiste dénonce cette guerre infâme. De nombreux intellectuels se rapprochent alors de lui, notamment parmi les surréalistes. Six jeunes poètes donnent ainsi leur adhésion « collective » au Parti, en janvier 1927 : Louis Aragon, Jacques Baron, André Breton, Paul Éluard, Benjamin Péret et Pierre Unik. « Transformer le monde a dit Marx ; changer la vie a dit Rimbaud : ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un », affirme, alors, André Breton.
Nizan a vu à Aden de quoi le colonialisme était capable. Lui aussi a Rimbaud pour référence : « le « changer la vie » du poète n’a pas fini d’être le mot de ralliement de tous ceux pour qui la révolution est la plus haute des sagesses, et qui veulent inaugurer un monde où tout n’ira plus vers la mort. » 1 Mais tous ces rimbaldiens ne resteront pas au Parti. Au bout de quelque temps, seuls demeurent Aragon et Nizan. Les deux hommes se croisent et s’entrecroisent tout au long des années 1930.
Ils publient souvent dans les mêmes revues ou journaux, avant de collaborer directement dans le même quotidien, « Ce Soir », que dirigent Aragon et Jean-Richard Bloch et dont Robert Capa est le directeur de la photographie. C’est un journal communisant mais il n’est pas l’organe du PCF. Il a été fondé avec des fonds de la République d’Espagne pour soutenir sa cause. Nizan y tient la rubrique de politique étrangère et y publie des chroniques littéraires comme il le faisait dans « l’Humanité » depuis juin 1932.
Entre-temps il a publié, après « Aden », un deuxième pamphlet, « les Chiens de garde », dans lequel il étrille l’élite universitaire bourgeoise : « Nous n’accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu’au pouvoir des banquiers. »
Cette même année, 1932, alors qu’il est depuis un an professeur de philosophie à Bourg-en-Bresse, où il anime des comités de chômeurs, le PCF le présente aux élections législatives. Il obtient un peu moins de 3 %. Il quitte, alors, et Bourg et l’Éducation nationale, rentre à Paris et devient permanent du Parti.
Outre ses chroniques dans « l’Humanité », Nizan collabore à diverses publications comme « Commune », la revue de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (A.E.A.R.), dont il est secrétaire de rédaction. Son premier roman, « Antoine Bloyé », paraît en 1933 chez Grasset. Il s’y inspire de la vie de son père, un cheminot qui a gravi tous les échelons de la hiérarchie de la Compagnie des chemins de fer, un « traître » à sa classe donc. Un thème récurrent chez le jeune écrivain.
En 1932, les Nizan s’installent à Moscou pour près d’un an. Lui est chargé de l’édition française de l’organe central de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires (U.I.E.R.), « la Littérature internationale ». En vue du premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, en août, il s’occupe d’inviter des écrivains français.
C’est ainsi qu’il rencontre André Malraux, avec lequel il se lira d’amitié mais sans se faire d’illusions sur le personnage, si l’on s’en tient à la présentation qu’il en fait pour les lecteurs soviétiques dans la « Literatournaïa Gazeta », du 12 juin 1934 : « Il est parfaitement clair que Malraux ne voit pas ce qu’est en réalité la révolution. Pour lui, c’est un remède contre l’angoisse et non, comme pour les masses populaires, une nécessité historique. Son but principal est de découvrir, dans une révolution, les possibilités d’exprimer un héroïsme suprême (…). Malraux n’est pas un écrivain révolutionnaire ; il est un de ces jeunes écrivains en renom qui, sortis de la bourgeoisie, destinent cette classe à une mort naturelle et se rallient au prolétariat. Mais cette alliance contient des raisons personnelles sans rapport avec la cause Révolutionnaire ». L’avenir lui donnera raison.
De retour en France, le jeune homme continue de collaborer à diverses publications notamment à l’hebdomadaire « Monde » d’Henri Barbusse, ou à l’hebdomadaire illustré « Regards », auquel il confie une impressionnante série de cinq articles sur l’éducation nationale.
Le premier, dès le début, souligne la prise de parti politique et, comme toujours chez Nizan, le caractère fondamentalement polémique : « La culture a une fonction critique. Le savoir a une valeur critique. Culture et savoir diminuent en tout homme qui les possède la possibilité d’être dupe des mots, d’être crédule aux mensonges. Cette lutte et le savoir augmentent en tout homme le pouvoir de comprendre la réalité où il vit. La réalité que le monde bourgeois offre aux hommes est celle de la misère, de l’écrasement, du chômage, d’un avenir chargé d’angoisse économique et morale, et de menaces de guerre. La conscience de cette réalité a une valeur explosive : elle ne peut qu’entraîner à la volonté de la transformer. Nous sommes à un moment de l’histoire où la culture, le savoir ont plus que jamais une signification directement révolutionnaire ».2
À partir de 1935, Nizan rejoint le service de politique étrangère de « l’Humanité » que dirige Gabriel Péri. « Journaliste diplomatique », comme il aime à se présenter, il suit les grands événements de l’époque, le réarmement allemand, l’agression de Mussolini contre l’Éthiopie, la guerre d’Espagne, bien sûr. Nizan voit comme beaucoup d’intellectuels le danger du fascisme. Il voit arriver la guerre avec l’Allemagne nazie. Il se fait, dans ses articles, militant actif pour la sécurité collective, c’est-à-dire pour une alliance entre la France, la Grande-Bretagne et l’URSS. Jusqu’au dernier moment, il y croit. Et, quand en août 1939, il part en vacances en Corse, il y croit encore.
Le 23 août 1939, c’est le coup de tonnerre : l’URSS et l’Allemagne nazie signent un traité de non-agression. Nizan rentre en trombe à Paris. Il participe, dans les locaux de « Ce Soir », à une réunion dont on n’a jamais su grand-chose sinon qu’elle fut grave et houleuse. « Je ne peux pas tolérer ça ! écrit-il à sa femme, Henriette. Ce n’est absolument pas possible, nous avons tout le temps voulu combattre l’hitlérisme, le nazisme. Bon, et bien, Staline a probablement d’excellentes raisons, mais nous, nous n’avons pas les mêmes raisons (…). Moi, je ne marche pas, je ne veux pas, ça me bouleverse, ça m’écœure ».
Le 25 septembre 1939, deux quotidiens de gauche non-communiste, « l’Œuvre » et « le Populaire », publie le « mot » que Nizan a adressé à Jacques Duclos : « Je t’envoie ma démission du Parti communiste français. Ma condition présente de soldat mobilisé m’interdit d’ajouter à ces lignes le moindre commentaire ». À sa femme, il écrira : « Ils (les communistes français, N.D.L.R.) ont manqué du cynisme politique nécessaire et du pouvoir politique de mensonge qu’il eût fallu pour tirer les bénéfices les plus grands d’une opération diplomatique dangereuse : que n’ont-ils eu l’audace des Russes. »
C’est plus au Parti qu’il en veut qu’à Staline. Désormais, il se taira. Et pour que ce soit bien une histoire rimbaldienne, le jeune homme sera tué d’une balle allemande le 23 mai 1940 au château de Cocoves, sous Dunkerque. Le Parti, « l’Humanité », « Ce Soir » sont interdits le lendemain même de la démission de Nizan. Il est accusé de trahison. À la Libération plusieurs intellectuels, Sartre en tête, demanderont au PCF de donner des preuves de la « trahison » dont il accuse Nizan. Ils n’en eurent pas. Il n’y en a pas. Nizan n’a pas trahi.
L’écrivain sombre dans l’oubli jusqu’à la réédition d’ « Aden Arabie » en 1960, avec une préface de Sartre. Dès lors les republications et les biographies vont se multiplier. Mais, comme l’indique James Steel, « tous les ouvrages écrits jusqu’à présent sur Nizan ont privilégié l’écrivain aux dépens du militant et du journaliste, ce qui ne cerne pas toujours l’homme, celui qui désespérément chercha à concilier l’écrivain et l’homme d’action. Disons-le d’emblée, Nizan se consacra davantage à son parti qu’à la littérature, fit preuve de davantage de discipline que d’esprit critique, se voulut davantage un militant qu’un intellectuel. Ont ainsi été laissés dans l’ombre des pans entiers de sa personnalité et de sa fonction de propagandiste révolutionnaire » 3. Et Koenraad Geldof de s’interroger de son côté : « Qui est Paul Nizan ? Un écrivain communiste. » 4 C’est simple, non !
Roger Vailland, un écrivain communiste du XXe siècle, comme Aragon, Eluard, Duras un bref moment, Antelme, Charlotte Delbo, Semprun, Neruda, et tant d'autres. Aujourd'hui, ce n'est pas celui dont on se souvient le plus et pourtant, ce fut un écrivain populaire à succès, plusieurs fois adapté au cinéma, doublé d'un journaliste aux multiples talents.
J'ai lu avec gourmandise un bel essai de Franck Delorieux découvert à l'espace librairie de l'Université d'été du PCF à Strasbourg: "Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes". Épuisé depuis plusieurs années, le recueil d'essais de Franck Delorieux sur la vie et l’œuvre de Roger Vailland, initialement paru en 2008, reparaissait dans cette version à Manifeste! Editions en 2021. L'occasion de redécouvrir une page un peu oubliée de la littérature...
(Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, Manifeste éditions, 2021, 12 euros).
J'ai connu Roger Vailland d'abord grâce à René Daumal, un jeune prodige néo-surréaliste, auteur de "Mugle", des " Mont Analogues", des "Pouvoirs de la Parole", de "L'évidence absurde", né en 1908 dans les Ardennes, comme Rimbaud, qui à dix-huit ans avaient déjà lu « Gide et Edgar Poe, Platon et Swedenborg, la Bhagavât Gita et le Tao Te King », et qui cramait sa jeunesse dans les expériences littéraires radicales à Reims avec Roger Vailland, Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat.
Les écrits de jeunesse de Daumal, fortement spéculatifs, sont caractérisés par la séduction de la mort et de la folie, l'idée que la vie commune est illusion, que les valeurs traditionnelles sont des conventions superficielles, que la mystique orientale, l'ésotérisme et l'irrationnel nous rapprochaient davantage de la Vérité et de la progression spirituelle que le rationalisme cartésien.
Avec ses amis lycéens à Reims, Roger Vailland en tête, René Daumal créa le groupe des « Phrères simplistes », voulant retrouver les vertus de l'enfance, un groupe existentiel et littéraire inspiré de Jarry, de Rimbaud et des surréalistes. Ils travaillent d'abord autour de la revue « Apollo », "se révoltent contre la société et rêvent d'une vie hors-norme, loin de l'ennui bourgeois" (Roger Vailland, Libertinage et lutte des classes de Franck Delorieux, p.7).
Nés sous le signe d'un désespoir fondamental, issu de la Grande Guerre, ils ont seize ans, le groupe s'initie à l'alcool, au tabac, au noctambulisme, aux drogues. Ils cherchaient comme Rimbaud « le dérèglement de tous les sens », par la drogue, la roulette russe même), dans une recherche d'expérimentation radicale et auto-destructrice. Pour ses incursions psychiques ou par tendance auto-destructrice, Daumal manque plusieurs fois en 1925 de se tuer en utilisant le tétrachlorure de carbone dont il se sert pour tuer les coléoptères qu'il collectionne. Il a l’intuition qu’il pourra rencontrer un autre monde en se plongeant volontairement dans des intoxications proches d'états comateux (ressemblance avec ce que certains appelleront plus tard expériences de mort imminente). Daumal fume chez les opiomanes, se drogue même pendant ses cours.
Quand, à 18 ans, pendant l'hiver 1926, René Daumal écrit « Mugle », de la poésie en prose surréaliste hallucinée et philosophique dont les images ont une grande force évocatoire, vagabondage initiatique dans une ville d'apocalypse, gagnée par le désordre créateur des métamorphoses et confusions de la destruction, de la puissance du rêve et de l'absurde, "Roger Vaillant s'inscrit en hypokhâgne à Paris dans le but de préparer sa licence de Lettres à la Sorbonne. De provincial gauche et timide, il se transforme en dandy. Son condisciple Robert Brasillach le décrit ainsi: "Je me rappelle un garçon osseux, aux cheveux longs, volontiers porteur d'une pélerine qui lui donnait un air byronien (...) C'était Roger Vailland, à coup sûr un des personnages les plus extraordinaires de notre classe. Il nous apportait le Manifeste du surréalisme, Poisson soluble et les poèmes de Paul Eluard (...) Il nous chantait les mérites de l'acte gratuit - qu'il nommait acte pur - et l'écriture automatique. Il était le Lafcadio de Gide incarné pour nous, et bien qu'il soit rare d'admirer quelqu'un de son âge, il est exact que nous l'admirions" (cité par Franck Delorieux, p. 7-8)
Vailland sera hospitalisé en 1927 pour intoxication d'opium. En 1928, Daumal, réalisant la déchéance certaine à venir avec tous les intoxiqués autour de lui, décide de se reprendre en main. Il se met à un régime végétarien, s'abstient désormais de vin et mène une vie d'étude, d'écriture et de méditation plus saine. En 1928, Vailland, Daumal et Gilbert Lecomte fondent la revue "Le Grand Jeu" où dans un premier numéro ils dénoncent le colonialisme, consacrent un article à Rimbaud ("Arthur Rimbaud ou guerre à l'homme") et à "La bestialité de Montherlant".
Parallèlement, Vailland est engagé par Pierre Lazareff à Paris-Soir, grâce à son nouvel ami Pierre Desnos. Tout au long des années 30, il écrira avec talent et désinvolture pour Paris-Soir sur la vie mondaine, le sport, le cinéma, et la politique.
Breton et Aragon convoquent les jeunes écrivains du Grand Jeu et leur font un procès en bonne et due forme, s'attaquant tout particulièrement à Roger Vailland, lâché par ses camarades. La revue n'ira pas au-delà du troisième numéro. Daumal poursuit sa trajectoire mystique et Gilbert-Lecomte ne maîtrise plus sa consommation de drogue, sombrant dans une dépendance totale : « Lecomte était persuadé qu'une fatalité pesait sur lui, due à l'hérédité ; qu'il ne pouvait s'accepter tel qu'il était, se supporter, supporter la vie, sans la drogue », écrira Daumal en 1944.
Roger Gilbert-Lecomte est mort précocement du tétanos le 31 décembre 1943 à 36 ans. Il avait replongé dans la toxicomanie.
"En 1947, Vailland publiera aux Éditions sociales "Le Surréalisme contre la révolution", un pamphlet contre André Breton de retour de son exil new-yorkais. "Le dilettantisme de l'action ne résiste pas longtemps à la boue des champs de bataille ni, pour les clandestins, à la peur des tortures ou tout simplement aux attentes dans les gares ou les chambres d'hôtel pas chauffées. On peut jouer sa vie à pile ou face par humour, mais se demander jour et nuit, pendant des années, si la voiture qui freine devant sa porte n'amène pas les tortionnaires, hésiter en sachant les camarades pris les uns après les autres, implique qu'on attache du prix à sa cause. Ainsi de 39 à 44, à mesure que la charge se dérobait, la plupart des anciens surréalistes découvraient, en y prenant place, un monde dur, significatif et exaltant, exigeant et méritant que les hommes de cœur prissent part à ses luttes".
Entre-temps, Roger Vailland qui vient d'un milieu de moyenne bourgeoisie s'est engagé à gauche, d'abord timidement, au moment du Front populaire. En 1937, il écrit un roman-feuilleton pour un journal de la CGT, "Un homme du peuple sous la Révolution" racontant l'histoire de Drouet, l'homme qui reconnut Louis XVI à Varenne. En janvier 35, Vailland a fait la rencontre d'une chanteuse de cabaret, André Blavette, dite Boule, dont il tombe passionnément amoureux. Ils boivent, se droguent, sortent dans les bordels et les boîtes de nuit. Il finira par divorcer en 47 et mettra à mort symboliquement son amour dans ses romans "Drôle de jeu" et "Les mauvais coups". Dans ce roman autobiographique "Les mauvais coups", écrit en 1948, reclus dans une maison du Jura, Milan, au nom de prédateur, sensible aux charmes de la belle Hélène, institutrice, et Roberte se haïssent d'avoir fait usage, au sein de leur amour, d'une liberté destructrice. Ils boivent, se surveillent, et se jugent. Roger Vailland a également adapté ce roman pour le cinéma dans un film de François Leterrier avec Simone Signoret comme actrice principale en 1961.
En 1941, replié à Lyon avec son journal, domicilié à La Chavannes, Vailland suit une cure de désintoxication et décide de rejoindre la Résistance. Il entre dans un réseau gaulliste fin 1942-début 1943, fait une demande d'adhésion au Parti communiste clandestin quelques mois plus tard, mais on se méfie de lui, du fait de son comportement qui ne correspond pas forcément à la "saine morale révolutionnaire", et le PC ne donne pas suite, dans l'immédiat.
A la Libération, Vailland devient correspondant de guerre, participe comme observateur et journaliste à la bataille d'Alsace, assiste à la prise du château des collaborateurs français à Sigmaringen en avril 1945. Son premier vrai roman, "Drôle de Jeu", retrace une expérience de résistance. Il est couronné du prix Interallié, l'année où une autre résistante, Elsa Triolet obtient rétrospectivement le Goncourt pour "Le Premier Accroc coûte deux cents francs".
Vailland écrit dans la presse progressiste depuis 1944, il fait une nouvelle demande d'adhésion au PCF qui n'aura pas de suite avant, en 1952, en pleine guerre de Corée, lors des manifestations organisées par le PCF contre la visite à Paris du général Ridgway, d'envoyer sa pièce de théâtre sur la guerre, Le Colonel Forster plaidera coupable, à Jacques Duclos qui accepte son adhésion au PCF. Vailland déclare alors: "Dans la résistance, d'abord, puis aux combattants et aux partisans de la paix, j'avais eu l'occasion de travailler avec les communistes, d'apprendre à les estimer, à les aimer. Preuve m'avait été faite année par année que le Parti communiste constitue réellement l'avant-garde du combat pour la paix, pour la liberté et pour le bonheur des hommes (...) Je suis très heureux de commencer à militer dans le parti, dans la ville où j'habite, Ambérieu-en-Bugey, parmi les cheminots, les paysans, les cheminots-paysans et les paysans-cheminots qui sauront certainement s'unir contre le nouvel occupant, les nouveaux collabos comme ils l'ont fait dans la résistance". (Franck Delorieux, Roger Vailland Libertinage et Lutte de Classes, p.23)
Franck Delorieux poursuit: "Vailland se lance dans le militantisme avec joie et ferveur. Il colle les affiches, distribue les tracts, participe aux réunions de cellule, intervient dans les meetings et sert de chauffeur lors des élections législatives de 1955 au candidat communiste Henri Bourbon pour les réunions de sa campagne électorale qui aboutira à son élection au poste de député de l'Ain".
Roger Vailland milite contre les tentatives de saisies sur les fermes des paysans endettés. Il participe aux conférences fédérales du parti en tant que simple militant. A l'époque il forme un couple libre et fêtard avec Elisabeth Naldi, comédienne italienne de Bologne, ancienne résistante elle aussi. En 1950 paraît Bon pied bon œil. En 1951 Un jeune homme seul . Beau masque en 1954 et 325 000 francs en 1955. A chaque fois, des romans réalistes, sombres, nerveux, avec des héros prolétariens. Du réalisme-socialiste peut-être, mais avec des personnages qui sont réellement incarnés et qui ne sont pas que des icônes.
Le roman 325 000 francs de Roger Vailland était une commande du Parti Communiste Français (PCF), écrit pour les ouvriers mutilés d'Oyonnax, pour aborder les concepts centraux de la théorie marxiste : aliénation du travail, la course à la productivité, la parcellisation de l’action de l’ouvrier, augmentation des cadences, risque d’accident, exploitation à travers le salariat. Le roman fut lu en commun et discuté au sein des cercles de formation du PCF. 325 000 francs raconte l’histoire de Bernard Busard, un petit gars d'à peine dix-huit ans originaire de Bionnas, ville fictive. Bernard est manœuvre à l’usine Plastoform où il est chargé de déplacer les pièces entre les ateliers sur son vélo. Le roman s’ouvre sur la course cycliste régionale, à laquelle Bernard participe, mais qu’il ne remporte pas, chutant lourdement dans le final. Mais le cœur du roman, c’est l’histoire d’amour complexe entre Bernard et Marie-Jeanne, femme froide et distante, qui refuse de se donner facilement à lui, malgré sa cour assidue. Elle finit cependant par accepter, mais à une condition : qu’ils quittent Bionnas. Bernard trouve alors une opportunité : gérer un snack-bar à Mâcon, le long de l’autoroute de Paris à Marseille. Il se renseigne : il faut avancer une caution de 700 000 francs. Le couple a déjà 375 000 francs de côté. Il manque donc 325 000 francs. Pour trouver rapidement cette somme, Bernard va tenter l’impossible : assurer le service d’une presse à injection à deux pendant 187 jours en continu. Mais, pour cela, il lui faut un partenaire : ce sera le Bressan, son concurrent durant la course cycliste, un petit paysan de la plaine de Bresse, une vraie force de la nature. Le roman tient en suspens le lecteur : Bernard parviendra-t-il ou non à réaliser cet exploit physique ? Comme la chute finale à vélo, Bernard échouera lors du dernier roulement, et se fera broyer la main par la machine. La fin du roman est tragique : contraints d’abandonner leur rêve d’ouvrir un snack-bar, Bernard et Marie-Jeanne achètent le bar de la ville. Mais Bernard est persuadé que sa femme a couché avec le patron de l’usine Plastoform afin de gagner la différence qui leur manquait. Bernard devient irascible, aigri, violent et alcoolique, et passe sa journée à crier sur sa femme tout en buvant avec les clients. Criblé de dettes, il finira par être réintégré dans l’usine, travaillant d'une seule main. "325 000 francs" est adapté par Jean Prat au cinéma en 1961.
En 1957, Vailland obtient le prix Goncourt pour le roman "La Loi", inspiré de son amour pour Elisabeth Naldi. Le roman jugé trop esthétisant, dans un milieu aristocratique et décadent, est critiqué par la presse communiste mais Maurice Thorez le félicite.
Vailland voyage aussi, en Indonésie (1950), en Égypte (1952), où il sera emprisonné comme espion communiste, à la Réunion (1958) ou en Israël (1961) où il couvre le procès Eichmann. Il travaille pour le cinéma où il signe plusieurs scénarios, notamment une adaptation des "Liaisons dangereuses" pour Roger Vadim avec Jeanne Moreau et Gérard Philippe. Il s'intéresse aussi à l'art, écrit sur Pierre Soulages. Dans les années 50, il achète une Jaguar: Vailland aime les sensations fortes et la vitesse. Et il étude le libertinage et Laclos, Suétone.
En 1956, Vailland signe la pétition de Sartre contre l'intervention en Hongrie de l'URSS. Il regrettera. "La direction du PCF le convoque, lui somme de faire son autocritique. Il s'exécute et, tandis que ses anciens camarades changent de trottoir quand ils le croisent, finit, en 1959, par ne plus reprendre sa carte du Parti. Vailland est fou de douleur. Il pense qu'il ne pourra plus écrire. ll est tenté par le suicide. C'est la fin d'une saison dont il dira qu'elle fut la plus heureuse de sa vie". (Franck Delorieux, Roger Vailland. Libertinage et lutte des classes, p.36)
Dans une interview donnée au journal Le Monde en février 1963, suite à la parution du Regard Froid, Roger Vailland écrit: "Il n'y a eu ni démission, ni exclusion. Simple désengagement de ma part. Je me suis tourné vers d'autres activités".
Même après n'avoir pas repris sa carte au PCF, Roger Vailland continue à s'intéresser de prêt aux communistes, et à les soutenir, là où de nombreux ex-camarades retournèrent leur veste ou devinrent anticommunistes. Il meurt le 12 mai 1965.
Dans le recueil, "Un siècle d'Humanité 1904-2004" sous la direction de Roland Leroy, avec la coordination éditoriale de Valère Staraselski, paru au Cherche-Midi, deux beaux articles de Roger Vailland sont retenus pour illustrer l'année 1954 (celle de la fin de la guerre d'Indochine et du début de la guerre d'Algérie) et l'année 1956.
Julien Bourdon est mort au Vietnam- Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril 1954
et "J'ai fait un mauvais rêve", L'Humanité Dimanche, 11 mars 1956
Julien Bourdon est mort au Vietnam-
Roger Vailland,
L'Humanité Dimanche, 20 avril 1954
Julien Bourdon, fils cadet de la veuve Bourdon, cultivatrice dans un village de Bresse, vient d'être tué en Indochine. "Sauté sur une mine", raconte la lettre que le capitaine a écrite à la mère.
Il y a tout juste six mois que Julien Bourdon est parti comme volontaire pour la guerre du Vietnam.
Quand j'ai appris son engagement, je suis allé voir la mère, que je connais bien, son fils aîné Bernard Bourdon ayant travaillé avec moi pour la Résistance dans le même village de Bresse.
Alors, ai-je demandé, Julien a estimé nécessaire d'aller défendre le Sud-Est contre quoi? ... Et puis vous savez bien que Julien n'a rien contre les communistes...
Elle nous a regardés, qui étions réunis dans la cuisine - salle commune de la toute petite ferme.
- Vous savez bien, a t-elle repris, que Julien n'a rien contre nous...
Il y avait là Bernard Bourdon, le fils aîné, communiste, Simone Bourdon, la sœur, fiancée à un sympathisant d'un village voisin, et deux cousins que je ne connaissais pas, mais j'avais déjà remarqué à leurs mouvements de tête qu'ils devaient être d'accord sur bien des choses avec Bernard et avec le fiancé de Simone. Pourquoi, en effet, le fils cadet de la veuve Bourdon en aurait voulu aux siens?
- Voyez plutôt, m'avait encore dit la mère... Et elle m'avait emmené dans la petite chambre de Julien, au-dessus de la grange. Sur le mur, en face du lit, était épinglé le portrait d'Henri Martin, découpé dans un journal.
- Voyez, m'avait dit la mère, il n'avait même pas pensé à le retirer, quand Henri Martin a été libéré.
Je le raconte, parce que c'est ainsi, aussi extravagant que cela puisse paraître: il y avait, il y a sûrement encore le portrait d'Henri Martin dans la chambre de ce jeune paysan qui s'est engagé volontaire pour l'Indochine et qui vient de sauter sur une mine.
Alors la mère s'est mise à pleurer.
- C'est ma faute, avait-elle dit. Julien voulait se marier avec une jeune fille qui possède encore moins que nous. Ils auraient dû vivre ici et nous sommes déjà tellement à l'étroit. J'ai dit non...
La vieille femme avait pleuré et je commençais à me reprocher ma brutalité, lorsque Simone, la sœur, était intervenue avec véhémence:
- Non, maman, avait-elle dit, ce n'est pas de ta faute. Julien est un salaud...
Je continue à répéter mot pour mot ce que j'ai entendu, parce que je pense que c'est utile - et que des scènes analogues se sont déroulées ou se déroulent aujourd'hui dans maintes maisons de France.
Et Simone avait montré la première lettre envoyée du Vietnam par son frère, et qui semblait provenir du delta tonkinois.
"Les gens d'ici, écrivait Julien Bourdon, ressemblent beaucoup aux gens de chez nous. En moyenne, ils ont encore moins de terre chacun pour vivre, mais elle est meilleure. La culture du riz, c'est comme du jardinage. Je ne parle pas leur langue, mais à les regarder vivre, je crois que ce sont de braves gens...
- Alors, s'était écriée Simone, de quel droit est-il parti tuer ces braves gens?...
Parce qu'on lui avait promis une bonne paie? Parce qu'on lui a dit que là-bas les Blancs n'ont qu'à lever le doigt pour avoir des filles? ... Et elle avait répété violemment: "C'est un salaud."
Là-dessus, Bernard, le frère aîné, celui qui avait été au maquis, est intervenu:
- Ce n'est pas si simple, avait-il dit. Certainement Julien a eu tort de s'engager. Il n'a même pas l'excuse de l'ignorance. Je lui avais assez expliqué que les paysans du Vietnam sont des travailleurs comme nous, comme qui dirait nos cousins, et qu'il serait forcément amené à se conduire là-bas comme les hitlériens se sont conduits ici. Mais il faut comprendre les circonstances.
Bernard avait expliqué. Les Bourdon sont propriétaires de deux hectares de terre et en louent trois à quatre selon les années; ce n'est pas assez pour faire vivre la veuve, les deux fils et la fille. Et tout à fait impossible d'amener une bru à la maison. Julien avait donc cherché du travail ailleurs. Il avait voulu entrer sur un chantier hydroélectrique, mais les nouveaux chantiers prévus n'ont pas été ouverts. Il a fait des remplacement aux postes: ce qui lui a rapporté dans les 12 000 francs par mois et pour devenir facteur titulaire à 24 000 francs, il faut attendre des années. Enfin, il avait trouvé de l'embauche dans une entreprise de travaux publics, comme terrassier: il avait gagné 750 francs par jour, exactement le prix de la pension que lui réclamait l'hôtelier de la petite ville où il travaillait; il devait emprunter de l'argent à son frère pour payer le voyage qui lui permettait de passer le dimanche au village.
Là-dessus était venu le temps du service militaire. Les dix-huit mois avaient approché à leur fin mais pas davantage d'espoir qu'auparavant. La fiancée, au demeurant, s'était montrée un peu garce; elle ne voulait plus attendre. Le garçon avait accepté le seul moyen d'"évasion" qu'on lui avait offert..
- Il a pensé faire un beau voyage, avait dit amèrement Bernard...
- C'est vrai, s'était écriée la mère, qui cherchait désespérément une excuse à son cadet. Quand il allait à l'école, il aimait tellement la géographie... Il savait par cœur les colonies...
- Mon frère est une petite tête avait dit Bernard. Il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Mais les salauds ce sont ceux qui ferment les chantiers d'électrification, pour en consacrer l'argent à une guerre où la France comme ils osent s'en vanter, n'a plus aucun intérêt.
Les salauds ce sont ceux qui ont envoyé mon frère au casse-pipe, pour pouvoir continuer à trafiquer sur les piastres ou à toucher des commissions sur les fournitures d'armes américaines; les salauds ce sont ceux qui ont acculé mon frère au désespoir et au crime...
Il y a trois mois, repassant par le même village, j'ai vu une nouvelle lettre que Julien Bourdon avait écrite à son frère: "J'ai honte, disait-il, parce que je fais le contraire de ce que tu faisais pendant la guerre".
... Après l'Indochine, l'Algérie, le combat contre les guerres coloniales continue.
"Tu me comprends, je pense souvent au train allemand que tu as fait sauter. Moi aussi je sauterai un de ces jours."
Il vient de sauter sur une mine en protégeant la voie ferrée, dans le delta tonkinois, entre Hanoï et Haïphong.
La veuve a appris la mort de son fils dans le même temps qu'elle venait de vendre les deux hectares qui lui appartenaient et de liquider le fermage des trois autres.
C'est qu'avec l'écroulement du prix du bétail, des œufs et du lait, les toutes petites exploitations ne peuvent plus vivre. Simone s'est mariée. Bernard s'est placé, la mère tiendra comme elle pourra avec son jardin et en promenant sa dernière vache le long des routes.
Je n'ai eu aucun besoin de signifier à mes amis Bourdon que cela se tenait étroitement: leur fils et frère tué dans une guerre à laquelle le gouvernement refuse de mettre fin, et leur ferme ruinée, premier résultat des accords européens conclus par le gouvernement: "Aucune exploitation agricole de moins de 30 hectares ne sera plus viable en France, reconnaissent volontiers les "Européens".
Ils savent exactement à quel point et de quelle manière tout cela est lié. Le peuple de France, après tant de luttes, pendant tant de siècles, et après la dure leçon de la libération trahie, est extraordinairement éduqué à la compréhension des problèmes politiques. Mais nos gouvernements sont-ils donc tellement incompréhensifs aux questions politiques qu'ils ne sentent pas la terrible colère qui est en train de s'amasser dans les campagnes et dans les villes de France?
(Roger Vailland, Humanité Dimanche, 20 avril)
Charles Silvestre, qui nous avait gratifié ces derniers temps de très beaux livres sur Jean Jaurès (Je suis Jaurès aux éditions Privat en 2015- Jaurès, la passion du journalisme aux éditions du Temps des Cerises en 2010), revient dans ce passionnant livre de souvenirs, un essai alerte et plein de profondeur, même si sa forme est celle des sauts de puce et des évocations par petite touche, sur son parcours de journaliste à l'Humanité et sa traversée d'évènements marquants et de bascule en tant que militant et journaliste communiste. Le livre publié aux éditions du Croquant (2018, 12€) avec une couverture de Baudoin et une maquette de Nina Léger, qui se lit vite, comme un roman, est suivi par une sélection de d'articles de reportage dans L'Humanité et L'Humanité Dimanche ainsi que par des tribunes importantes signées par Charles Silvestre.
- Saint-Nazaire, grèves des métallos, avril 67: "A Saint-Nazaire, quand deux cortèges se croisent, ils s'applaudissent"
- Paris 25 avril 1968: "Les causes les plus jeunes"
- Paris 14 mai 1968: "Le cauchemar de la rue Gay-Lussac"
- Boulogne Billancourt, 11 avril 1973: "La révolution des OS de l'île Seguin"
- Peugeot-Mulhouse, 29 septembre 1989: "Ma nuit dans la Forge"
Un titre si bien choisi "Fils d'humanité" pour un ancien rédacteur en chef et éditorialiste de l'Humanité qui fut et reste si plein d'humanité, de malice, de curiosité pour tout, de fraternité.
Cet ancien enfant de chœur de la paroisse de Saint-Véran d'Avignon, puis enfant de troupe à 11 ans, devient journaliste et militant après avoir été envoyé en Algérie. Ses premières armes en lutte des classes, il les fait à Saint-Nazaire, où il débarque en avril 1967, comme "envoyé spécial de l'Humanité", un journal dont à l'époque toute la rédaction est issue de la Résistance: Etienne Fajon, ancien déporté au bagne en Algérie, René Audrieu, issu des FTPF du Limousin, etc.
Charles Silvestre raconte ce mouvement social énorme à Saint-Nazaire:
"Printemps 67 à Saint-Nazaire. Éblouissement. Grève de rêve! Deux mois sans faiblir. Trois mille mensuels des chantiers de l'Atlantique, de Sud-Aviation qui font bloc. Six mille horaires lockoutés qui rejoignent les premiers. Face au directeur qui encaisse: "Je suis déçu par certains employés en qui j'avais mis toute ma confiance." Deux cortèges qui s'applaudissent en se croisant. "L'Internationale" qui s'élève à un carrefour et qui s'achève à un autre, chantée en canon par les gens de FO et par ceux de la CGT. C'est dans les gènes du pays.
Des grévistes qui, restant bras croisés, désarment les CRS. Il n'y a pas si longtemps, à chaque charge, suivie d'une furieuse mêlée, ces derniers se défoulaient sur les vélos rangés le long des murs. Des femmes, grévistes ou épouses de grévistes, ensemble, défilant à trois mille le premier jour, à cinq mille ensuite. Le flot de la population dans les rues qui enfle. La ténacité qui défie les fins de mois poches vides et la lassitude dans un cri: "Saint-Nazaire ne cédera pas!".
(...) 68 n'a pas commencé en 67, mais ce 67 a inspiré 68. Les grévistes de Sud-Aviation qui reprennent le travail, en cortège, et auxquels ceux des chantiers font une haie d'honneur, chantent à en donner le frisson "ce n'est qu'un au-revoir mes frères". Pour l'instant tout va bien. J'ai vécu un moment idéal avec mon journal. Dans la "double" de l'Humanité-Dimanche, datée du 15 avril, la photo de la jeune femme à l'imperméable, venue à la rencontre des ouvriers dont on ne voit que les mains accrochées à la grille de l'usine, me va droit au cœur".
Puis Charles Silvestre découvre un autre monde, à Longwy, loin de la douceur de la Brière, avec les grèves de Lorraine-Acier, Usinor, un monde plus dur.
L'auteur raconte comment le PCF et l'Humanité sont passés à côté de mai 68, même si lui, est au cœur des grèves ouvrières, auprès des OS de chez Renault Billancourt. Dans la chaleur de l'évènement, pour reprendre les mots d'Aragon, "on n'a pas toujours raison d'avoir raison". Waldeck-Rochet est plus préoccupé par le sort de l'évolution démocratique du communisme à Prague vers un "socialisme à visage humain" qu'il soutient, écœuré ensuite par la répression soviétique. C'est l'époque où le Parti communiste s'ouvre vers un idéal de liberté et d'émancipation, avec notamment le "Manifeste de Champigny".
Cette expérience politique du défi démocratique du PCF mènera à l'eurocommunisme, à l'abandon du concept de dictature du prolétariat. Charles Silvestre raconte ce meeting historique avec Enrico Berlinguer, secrétaire général du parti communiste italien, le plus puissant d'Europe, et Georges Marchais, le 3 juin 1976, devant 100 000 personnes rassemblés à Paris, porte de Pantin. Un meeting jumeau avait eu lieu le 11 mai 1973 à Bologne.
Suit la rupture avec le programme commun, quand le PCF craint d'être devancé par le PS, puis le rapprochement avec l'URSS, l'épisode du "bilan globalement positif" attribué aux pays socialistes qui suscitera la perplexité et la controverse à l'Humanité. En 77, Charles Silvestre préside à des grands entretiens de l'Humanité avec les écrivains fameux de l'époque, Simenon, Claude Simon, Jean Genet, etc, à qui l'Humanité demande "d'écrire" le pays.
En 1981, "l'espoir dure deux-trois années", et l'Humanité suit le travail des ministres communistes: Charles Fiterman (transports), Jack Ralite (santé), Marcel Rigoult (formation professionnelle), Anicet Le Pors (fonction publique) avant le tournant de la rigueur et l'insurrection de la Lorraine cœur d'acier, avec les socialistes qui lâchent la métallurgie française.
Les années 80 de Charles Silvestre sont aussi consacrés à des grands entretiens avec des résistants, à la mise en lumière de destinées de résistants tombés au champ d'honneur, comme Joseph Epstein, et puis, sur le plan politique, il y a la nouvelle donne de la perestroïka, puis de la chute du Mur, et de l'arrivée d'un nouveau modèle de dirigeant communiste, avec Robert Hue, vis-à-vis duquel les réactions à l'Humanité sont d'abord positives.
Puis c'est le grand mouvement social de 1995, avec en figure de proue Bernard Thibault, le chef de file des cheminots CGT. L'Humanité est comme "un poisson dans l'eau" dans le mouvement grâce à sa proximité avec le monde ouvrier là où "Libération" de Serge July titre: "Juppé, le courage".
Juin 1997, c'est la dissolution et la victoire surprise de la gauche. Lionel Jospin devient premier ministre, avec quatre ministres communistes:
"Lionel Jospin restera célèbre pour une formule prononcée à la télévision le 13 septembre 1999: "L’État ne peut pas tout". Ce "tout" fait référence à l'affaire Michelin: la multinationale annonce 7 500 suppressions d'emplois et... 15% d'augmentation du cours de ses actions en Bourse. Comme on dit, ça fait désordre... Une scène qui se joue sur Antenne 2 ne sera pas pardonnée ni à l'intéressé, ni à son équipe, ni à ce qu'on appellera la gauche de gouvernement. Mais cela, on le saura plus tard. Claude Sérillon qui présente le journal pose, en direct, la question: qu'allez-vous faire monsieur le Premier ministre? En vain. Le journaliste insiste. Il n'obtient de son interlocuteur que des réponses convenues: "Il ne peut y avoir de moratoire des plans sociaux". Ou, mieux encore: "C'est aux salariés de se mobiliser"... L'exercice du pouvoir est passé par là. Le conseiller en communication du Premier ministre, qui n'est autre que Manuel Valls, furieux, demande séance tenante à la présidence de la chaîne la tête de Sérillon et l'obtiendra!"
Charles Silvestre poursuit: "Le problème n'est pas seulement celui de Lionel Jospin et de son gouvernement qui compte quatre ministres communistes. Il est, du même coup, celui du Parti communiste lui-même et, par voie de conséquence, de son journal. Robert Hue, dans un premier temps, se fâche et convoque une manifestation pour le 16 octobre à Paris. Le défilé est impressionnant. "L'Humanité" en rend largement compte. Mais, tout de suite, une campagne de presse s'organise orchestrée par des sources aisées à identifier: le Parti communiste ne peut avoir vis-à-vis de la majorité, est-il dit, "un pied dedans, un pied dehors".
A ce chantage, il aurait fallu résister. Robert Hue, seul, ou en accord avec d'autres responsables, cède. Le croisant, je me permets de lui faire part sur place, en quelques mots, de mon sentiment: après une démonstration aussi réussie, et qui crée des attentes, surtout ne pas "lâcher". Il se contentera de proposer au Parlement, encouragé par Lionel Jospin, un amendement qui prendra le nom d'"amendement Michelin", destiné à interdire aux entreprises bénéficiaires de licencier, et qui se perdra dans les sables du temps. "La Croix", tirant les leçons de cet épisode, écrit: "La droite a son horizon idéologique quelque peu dégagé".
Silvestre raconte comment on lui a demandé (Pierre Zarka, directeur de l'Humanité) d'adoucir le trait dans sa dénonciation de la privatisation de France Telecom par son ouverture de capital décidée par Lionel Jospin, tout à son entreprise de libéralisation des services publics pour complaire à la finance et à l'Europe libérale. Puis, quand Silvestre dénonce dans un autre édito de l'Humanité la politique d'absence de régularisation des sans-papiers de Chevènement, là encore, on lui fait comprendre par l'intermédiaire de Robert Hue et Pierre Zarka que le ministre en question et les socialistes sont irrités par son article.
Silvestre raconte la restructuration du journal par le couple Pierre Laurent-Patrick Le Hyaric, succédant à Pierre Zarka et Claude Cabanes, à laquelle Silvestre survit car il n'est pas "d'abord" un politique, mais un journaliste, puis le combat pour la reconnaissance de la torture en Algérie au début des années 2000, après le témoignage de Louisette Ighilhariz dans le journal Le Monde le 20 juin 2000 sur les tortures que lui ont fait subir les sbires du général Massu et de Bigeard en décembre 1956, Louisette que Charles Silvestre fera intervenir à la fête de l'Humanité 2000, en présence de Jacques Derrida, avant de prendre l'initiative d'un appel pour que toute la vérité et la justice soit faite sur la torture en Algérie avec Germaine Tillion, Henri Alleg, l'Appel des douze dont l'Humanité et Charles Silvestre ont pris l'initiative et qui s'invitera dans la campagne électorale présidentielle de 2002.
Charles Silvestre en est convaincu, il ne faut jamais consentir au désarmement social du monde ouvrier et des classes populaires qui ruine le crédit de la gauche, et plus particulièrement du Parti communiste. "Les classes populaires ont abandonné la gauche parce que la gauche les a abandonnés" disaient déjà les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux en 2002.
Ismaël Dupont, le 4 février 2025
"La guerre civile en France" est le grand texte d'analyse distanciée à chaud de Karl Marx sur la Commune de Paris. L'historien américain Grey Anderson, publié par l'excellente édition La Fabrique du regretté Eric Hazan en 2018 reprend ce titre fort et radical pour qualifier la séquence insurrectionnelle et de coups d’État réussis ou manqués qui se joue en plein cœur de la guerre d'Algérie et pour conjurer son destin annoncé, l'indépendance de l'Algérie et la fin de l'empire français, entre mai 1958, la fin de la IVe République sous la pression de l'armée qui oblige, sous la menace, au rappel du général de Gaulle, et l'avènement de la Ve République et de l'élection du président de la République au suffrage universel, président de la République désormais doté de pouvoirs exorbitants.
De la même manière que Marx revient brillamment sur le péché originel et la mer de sang à l'origine de la IIIe République, République parlementaire oligarchique née dans les massacres des Communards, Grey Anderson exhume lui aussi les cadavres dans le placard de la Ve République, qui continuent à embaumer l’atmosphère, 60 après, notamment avec le racisme anti-arabes hérité du colonialisme et de la guerre de décolonisation, mais aussi par la nostalgie d'un pouvoir personnel fort résolvant toutes les crises, et avec les logiques de pouvoir personnel consubstantielles à la Ve République, qui a fait de la démocratie française celle qui s'apparente le plus à une monarchie absolue.
Les quatre années de guerre civile qui s’écoulent entre la prise du gouvernement général à Alger le 13 mai 1958 et la fin de l’OAS au printemps 1962 n’ont rien que l’on aime se rappeler : une haine et une violence extrêmes, l’usage généralisé de la torture, les exactions policières contre les Algériens révoltés et ceux qui les soutiennent, le mensonge officiel qui présente le retrait d’Algérie comme une victoire et le complot initial comme le triomphe de la démocratie…
Écrit par un jeune universitaire américain, diplômé de Yale, ce livre issu d'un travail de thèse, remarquablement documenté, parfois ardu, car faisant appel à de nombreuses références, dévoile les mécanismes du refoulement de cette réalité douloureuse qui a façonné durablement l’État français et ses institutions.
La tragédie s'ouvre sur sa préhistoire, le 7 mai 1954, dans le chapitre un "Fin d'empire": la chute de Diên Biên Phu, tombée aux mains des forces nationalistes et communistes du général Vô Nguyen Giap, 15 000 hommes de l'armée française tués ou faits prisonniers. Le lendemain, en Algérie, l'anniversaire des neuf du massacre de Sétif est plus joyeux et optimiste que d'habitude. L'inquiétude sur le déclin de la France, le péril rouge dans un contexte d'exaspération de la guerre froide, et de fantasmes sur la contagion communiste, hante l'armée, la bourgeoisie, les élites de droite, qui développe aussi une théorie sur les culpabilités, les "traîtres" et les "incapables" de l'intérieur, en même temps qu'un rêve de purge et de politique de force et de fermeté affranchie des cadres démocratiques. L'antiparlementarisme est à son comble. Début 1957 débute la bataille d'Alger. Lacoste, le gouverneur général nommé par Guy Mollet, donne tout le pouvoir à l'armée, y compris celui de la torture généralisée et de l'élimination des suspects, pour éradiquer la rébellion algérienne. Salan et autour de lui des officiers ayant servi en Indochine vont développer une tactique de contre-guerilla impliquant la population civile dans la guerre et mobilisant l'armée elle-même pour la guerre psychologique. L'armée devient un acteur politique, une puissance politique autonome et les succès sur le terrain, accompagnées par la crainte par l'armée d'une "trahison" ou d'une "faiblesse" politique à Paris, ou bien d'une opposition politique "libérale" et communiste qui, relevant la tête, les compromettraient et les annuleraient, alimentent les rumeurs de putsch. En tolérant et encourageant l'action illégale des tortionnaires, Aussaresses, Massu, Le Pen et consorts, les gouvernements de la IVe République donnaient à l'armée le goût du fascisme et la confiance en elle-même sans lui inspirer pour autant le respect des institutions démocratiques. La gauche au pouvoir, même sous les couleurs de la trahison des idées républicaines et progressistes avec Guy Mollet, restait mépriser de beaucoup d'officiers de l'armée, comme une IVe République qui avait conduit au désastre de Dien Bien Phu selon eux. Les critiques de ce qui restait de gauche authentique en France et en Algérie contre la violence de la répression en Algérie, la pression des ultras de l'Algérie française, la paranoïa aussi par rapport à l'ONU et une communauté internationale jugée (à raison) favorable à l'indépendance de l'Algérie et à l'achèvement de la décolonisation, donnaient à l'armée des rêves de généralisation de l'état d'urgence et de la restriction des libertés.
"L'opposition de la gauche non communiste à la guerre, muette pendant l'année 1956, se fit plus bruyante à partir du printemps 1957, avec le retour en France des premiers appelés et réservistes. Le 29 mars 1957, l'Express publia une lettre ouverte du général Pâris de la Bollardière qui dénonçait les atrocités commises par l'armée en Algérie et appuyait le témoignage récemment publié par Jean-Jacques Servan-Schreiber qui avait servi sous ses ordres comme réserviste. Cette intervention sans précédent valut à de Bollardière, déjà relevé de son commandement le mois précédent, six mois de prison. La censure de la presse, personnellement supervisée par Lacheroy au ministère de la Défense, ne parvint pas à étouffer les révélations en cascade. Deux affaires éclatèrent pendant l'été: l'arrestation et la torture du journaliste Henri Alleg, communiste algérien, et la disparition de Maurice Audin, mathématicien travaillant à l'université d'Alger et membre lui aussi du Parti communiste algérien (PCA). Ces divulgations entraînèrent une forte mobilisation en métropole, bien au-delà des petits groupes habituels, les chrétiens de gauche ou les intellectuels des "Temps modernes". Certes, en dehors du PCF... il n'y avait en France qu'une minorité réduite pour prôner l'indépendance de l'Algérie, et encore moins de monde pour aider directement le mouvement nationaliste. Mais l'horreur de la torture avait créé un terrain commun entre les opposants dans la tradition dreyfusarde qui dénonçaient les crimes perpétrés en Algérie comme la trahison des idéaux républicains, et une extrême-gauche plus radicale."
De l'autre côté, à droite, et dans le mouvement gaulliste à la tradition antiparlementaire bien ancré, il y avait l'attente d'un gouvernement quasi dictatorial "de salut public", pour reprendre la terminologie révolutionnaire, pour gagner la guerre d'Algérie et régler les problèmes d'efficacité et de neutralisation des oppositions face à une situation de risque de déclin national. C'est le projet en février 58 de Soustelle, Roger Duchet, George Bidault, André Morice, fondateurs de l'Union pour le salut et le renouveau de l'Algérie française (USRAF) qui ont soumis au Parlement un projet pour la constitution d'un gouvernement de salut public. Ces quatre mousquetaires de l'Algérie française représentent des traditions différentes de la droite - Républicains sociaux, Indépendants, MRP et radicaux. Salan et Ely, au nom de l'efficacité de la guerre psychologique, appelaient à la neutralisation des critiques de l'action de l'armée française en Algérie en métropole. A Alger même, l'ambiance complotiste et fasciste des milieux d'extrême-droite et ultras de l'Algérie française était à son comble avec d'anciens cagoulards comme Henri Martin, Pierre Lagaillarde, le colonel Thomazo, commandant des Unités territoriales, etc.
A partir d'avril 1958, les réseaux gaullistes se mettent en action à Alger et en Algérie comme en métropole pour le retour au pouvoir du général, face à la "paralysie du régime". Le 13 mai 58, c'est la démonstration de force des partisans de l'Algérie française à Alger, avec l'appel de la foule des pieds noirs, au côté de l'armée, pour un gouvernement de salut public. D'autres manifestations ont lieu en métropole autour des monuments aux morts, dans 17 villes françaises, avec les associations patriotiques et d'anciens combattants. La foule algéroise, depuis le plateau des Glières, se lance à l'assaut du gouvernement général d'Algérie. Des cris sont lancés: "L'armée au pouvoir". Massu lance un comité de vigilance militaire, soi-disant pour éviter les débordements du soulèvement militaire, mais avec un objectif: obtenir un gouvernement de salut public pour que l'Algérie reste l'Algérie française. "Dans le débat parlementaire cette nuit-là, comme on apprenait à Paris le rôle tenu par l'armée à Alger, le leader communiste Waldeck Rochet demanda que Massu soit démis de ses fonctions et que toutes les mesures soient prises "pour sauver la République". Quand la session reprit au petit matin du 14, Pfimlin répondit de façon très directe: "Il faut, mes chers collègues, que vous sachiez que nous sommes peut-être au bord de la guerre civile. Or, de cette guerre civile, les bénéficiaires seraient sans aucun doute ceux-ci (désignant les députés communistes à l'extrême-gauche), desquels rien ne saurait me rapprocher". La menace d'une révolution communiste et celle de la guerre civile pesaient lourd dans les délibérations finales de la IVe République - les deux étant évidemment liés". (La guerre civile en France 1958-1962, Grey Anderson, p. 86).
A la mi-mai, l'armée et les forces Algérie française menacent de faire sécession et réclament à cor et à cri un gouvernement qui garantisse le maintien dans le giron de la France de l'Algérie. D'Algérie, des plans sont échafaudés pour une éventuelle intervention militaire en France. La Corse est aussi en proie à l'agitation. Pendant quinze jours la République vacille jusqu'au moment où une majorité de circonstance à l'Assemblée nationale se range, par nécessité et sous la pression et la contrainte, derrière De Gaulle. Le 1er juin, celui-ci s'exclame à la tribune: "L'unité française est immédiatement menacée (...) L'armée, logiquement éprouvée par des tâches sanglantes et méritoires, est scandalisée par la carence des pouvoirs.... (...) En ce temps même où tant de chances, à tant d'égards, s'offrent à la France, elle se trouve menacée de dislocation, et peut-être, de guerre civile". Puis de Gaulle pose ses conditions: pleins pouvoirs, révision de la Constitution, suspension du Parlement dans la période intermédiaire. De Gaulle est investi par 329 voix contre 224, le PCF vote contre comme la moitié des rangs de la gauche et du centre.
Le 4 juin 1958, c'est le fameux "Je vous ai compris", les bras en V, sur le balcon du Gouvernement général à Alger. Mais De Gaulle ne précise pas ce qu'il fallait comprendre, ni ce qu'il avait compris...
Pendant deux ans, en Algérie, De Gaulle va conjuguer une guerre à outrance sur le terrain, avec les opérations Challe, les déplacements de village, le recrutement massif de harkis, et des timides débuts de discussion avec le FLN, De Gaulle violant un tabou en faisant l'offre d'une "paix des braves en Algérie". La pression internationale sur la France est intense, celle des Etats-Unis notamment, en faveur de l'autodétermination de l'Algérie, et de Gaulle comprend qu'il peut peut-être mieux dans l'état de fait établi sur le terrain concilier les intérêts de long terme de la France en devenant une puissance nucléaire militaire et en lâchant la souveraineté politique sur l'Algérie tout en conservant des accords. De Gaulle commence à envisager une Algérie postcoloniale liée à la France par des traités diplomatiques, commerciaux, militaires.
C'est alors que va s'engager un nouveau bras-de-fer en Algérie, avec les ultras de l'Algérie française, avec la semaine des Barricades en janvier 1960. L'épreuve de force est engagée qui conduira à la sédition d'une partie des officiers supérieurs, le "quarteron des généraux en retraite" Challe, Jouhaud, Salan, Zeller, en avril 61 sympathisant avec le fascisme jusqu'au-boutiste des ultras de l'Algérie française et la mise en place de l'OAS. Grey Anderson raconte aussi dans cette époque d'ultra-violence le massacre sous les ordres du préfet Papon des manifestants algériens contre le couvre-feu à Paris à l'automne 1961 (des dizaines de cadavres furent repêchés dans la Seine, des centaines d'Algériens furent tués sous l'ordre de celui qui organisa les rafles de juifs pendant l'Occupation avant de d'organiser les équipes spéciales de fonctionnaires français et supplétifs chargés de réprimer les Algériens de Paris). Puis ce fut Charonne, un des derniers crimes de la guerre d'Algérie, et vu de France, sans doute un des plus frappants.
Un semblant de calme finalement revint finalement sur les braises encore fumantes de la guerre d'Algérie après 1962 et l'installation définitive de la 5e République. Mitterrand, qui s'est confortablement et jusqu'à l'extrême de l'arbitraire, du pouvoir personnel discrétionnaire, et des barbouzeries, installé dans les institutions de l'auteur "du coup d’État permanent", à partir de 1981, finit le travail de liquidation symbolique de cette mémoire traumatique en réintégrant les officiers rebelles et les proches de l'OAS dans les rangs de la réserve, bradant aussi l’impératif de justice face aux victimes innombrables de l'OAS, lui qui avait déjà bénéficié des reports de voix des partisans de l'Algérie Française à l'élection présidentielle de 1965, et du soutien de Tixier-Vignancour, tout à leur détestation de De Gaulle.
Recension du livre par Ismaël Dupont