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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 15:12
Aragon

Aragon

Paul Eluard

Paul Eluard

Neruda en 1951

Neruda en 1951

"La chance voulut que j'ai en France, et pour longtemps, comme amis intimes, les deux plus grands représentants de sa littérature: Paul Eluard et Aragon. C'étaient - ce sont toujours - deux curieux classiques de la désinvolture, que leur authenticité vitale situe au plus haut de la forêt française. En même temps, ils sont les partisans naturels et inébranlables de la morale historique. Peu d'êtres différent autant entre eux comme ces deux hommes. 

Avec Paul Eluard, je pus souvent jouir du plaisir poétique de perdre mon temps. Si les poètes répondaient avec franchise aux enquêtes, ils révéleraient le secret: rien n'est plus beau que de perdre son temps. Chacun a son style pour ce goût vieux comme le monde. Avec Paul je perdais la notion du jour et de la nuit qui s'écoulaient et je n'ai jamais si si nos propos avaient ou non de l'importance.

Aragon, lui, est une machine électronique de l'intelligence, de la connaissance, de la virulence, de la rapidité éloquente. J'ai toujours quitté la maison d'Eluard en souriant sans savoir pourquoi. De quelques heures passées avec Aragon je ressors épuisé car ce diable d'homme m'a obligé à réfléchir. Les deux ont été d'irrésistibles et loyaux amis et leur grandeur antagonique est peut-être ce qui me plaît le plus en eux. 

(...)

En 1937, nous étions à Paris, et notre principale activité était la préparation d'un congrès mondial d'écrivains antifascistes qui devait se tenir à Madrid. C'est là que je commençait à connaître Aragon. Ce qui me surprit d'abord chez lui c'était son incroyable capacité de travail et d'organisation. Il dictait toutes les lettres, les corrigeait, s'en souvenait. Pas un détail ne lui échappait. Il restait de longues heures à travailler dans notre petit bureau. Et après, on le sait, il écrit de gros livres en prose et sa poésie est la plus belle de la langue française. Je l'ai vu corriger les épreuves des traductions qu'il venait de faire du russe et de l'anglais, et les refaire sur le même papier d'imprimerie. Il s'agit, en vérité, d'un homme prodigieux, et je m'en rendis compte dès cette époque".

Lire aussi:

COMMUNIST'ART: Louis Aragon par Hector Calchas

COMMUNIST'ART: Paul Eluard - par Hector Calchas

18 novembre 1952, mort de Paul Eluard

Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

1970-1973 : Salvador Allende par Neruda (J'avoue que chez vécu)

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25 juillet 2019 4 25 /07 /juillet /2019 06:47
Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Philosophie: Les pouvoirs de l'argent

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (1844)

"L'argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s'approprier, est éminemment l'objet de la possession. L'universalité de sa qualité en fait la toute-puissance, et on le considère comme un pouvoir dont le pouvoir est sans bornes. L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et les moyens de vivre. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie médiatise aussi l'existence des autres pour moi. Pour moi, l'argent, c'est autrui.

" Allons donc! tes mains, tes pieds, ta tête et ton derrière t'appartiennent sans doute, mais ce dont je jouis allégrement m'en appartient-il moins? Si je puis me payer six étalons, leurs forces rudes ne sont-elles pas miennes? Je galope, et me voici un rude gaillard, comme si j'avais vingt-quatre jambes" (Goethe, Faust)

Shakespeare dans Timon d'Athènes :

" De l'or, ce jaune, brillant et précieux métal! Non, dieux bons! je ne fais pas de vœux frivoles: des racines, cieux sereins! Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir; beau le laid; juste, l'injuste; noble, l'infâme; jeune, le vieux; vaillant, le lâche... Et bien! cet or écartera de votre droite vos prêtres et serviteurs, arrachera l'oreiller au chevet des malades. Ce jaune esclave tramera et rompra les vœux, bénira le maudit, fera adorer la lèpre livide, placera les voleurs, en leur accordant titre, hommage et louange, sur le banc des sénateurs; c'est lui qui décide la veuve éplorée à à se remarier. Celle qu'un hôpital d'ulcérés hideux vomirait avec dégoût, l'or l'embaume, la parfume, et lui fait un nouvel avril... Allons! poussière maudite, prostituée à tout le genre humain, qui mets la discorde dans la foule des nations..."

Et plus loin:

"Ô toi, doux régicide! cher agent de divorce entre le fils et le père! brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen! vaillant Mars! séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, dont la rougeur fait fondre la neige consacrée qui couvre le giron de Diane! Dieu visible qui rapproches les incompatibles et les obliges à s'embrasser! qui parles par toutes les bouches dans tous les sens! ô pierre de touche des cœurs! traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la dans un chaos de discordes, en sorte que les bêtes puissent avoir l'empire du monde!"

Shakespeare décrit parfaitement la nature de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe:

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Telle est la force de l'argent, telle est ma force. Mes qualités et puissance de mon être sont les qualités de l'argent; elles sont à moi, son possesseur. Ce que je suis, et ce que je puis, n'est nullement déterminé par mon individualité.

Je suis laid, mais je puis m'acheter la plus belle femme; aussi ne suis-je pas laid, car l'effet de la laideur, sa force rebutante, est annulée par l'argent. Je suis, en tant qu'individu, un estropié, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes; je ne suis donc plus estropié; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans scrupule, stupide: mais l'argent est vénéré, aussi le suis-je de moi-même, moi qui en possède. L'argent est le bien suprême, aussi son possesseur est-il bon; que l'argent m'épargne la peine d'être malhonnête, et on me croira honnête; je manque d'esprit, mais l'argent étant l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il être un sot? De plus, il peut acheter des gens d'esprit, et celui qui en est le maître n'est-il pas plus spirituel que ses acquisitions? Moi qui, grâce à mon argent, suis capable d'obtenir tout ce que le cœur désire, n'ai-je pas en moi tous les pouvoirs humains? Mon argent ne transforme t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire?

Si l'argent est le lien qui m'unit à la vie humaine, qui unit à moi la société et m'unit à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas, de la sorte, l'instrument de division universel? Vrai moyen d'union, vraie force chimique de la société, il est aussi la vraie monnaie "divisionnaire".

Shakespeare signale surtout deux propriétés de l'argent:

1° Il est la divinité manifestée, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, l'universelle confusion et perversion des choses, il harmonise les incompatibilités;

2° Il est la prostituée universelle, l'universel entremetteur des hommes et des peuples. 

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, l'harmonisation des incompatibilités - la force divine - de l'argent sont inhérentes à sa nature en tant que nature générique aliénée et aliénante des hommes, en tant que nature qui se livre à autrui. Il est la puissance aliénée de l'humanité. 

(...) Il apparaît alors comme la puissance corruptrice de l'individu, des liens sociaux, etc, qui passent pour être essentiels. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, la bêtise en intelligence, l'intelligence en bêtise.

Notion existante et agissante de la valeur, l'argent confond et échange toute chose; il est la confusion et la conversion générales. Il est le monde à l'envers, la confusion et la conversion de toutes les qualités naturelles et humaines".

Karl Marx, Philosophie, (1844) - "Ébauche d'une critique de l'économie politique" Folio Gallimard (p. 189-192)

 

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

 

 

 

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 06:11
Miguel Hernandez

Miguel Hernandez

Miguel Hernandez La poésie reste « une arme chargée de futur »
Mardi, 23 Juillet, 2019

Lanceurs d'alerte en 1939. 2/29. Dès les années 1930, le chevrier, auteur autodidacte met immédiatement son écriture au service du prolétariat et de la République espagnole. De sa courte vie – il décède à 32 ans –, il est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes.

 

Moins célébré que le chantre de l’Andalousie, Garcia Lorca, le poète autodidacte Miguel Hernandez, de Orihuela (Alicante), aux origines fort modestes, qui fut chevrier jusqu’à son adolescence, mit immédiatement sa poésie « au service » du prolétariat et de la République. Une poésie certes de combat, de guerre même, effervescente, qui soulève, incite, manifeste, d’une esthétique sobre, efficace, des formes le plus souvent resserrées, denses et transparentes à la fois, de grande tension et force expressive, notamment dans ses poèmes élégiaques. Celui qu’il dédie à son premier fils, mort avant d’avoir 1 an, arrache les larmes. Tout comme l’élégie à Ramon Sijé, son frère d’âme, cultivé, le passeur, le ­ compagnon inséparable, mort à Orihuela.

Le chanteur Paco Ibañez a érigé le poème Andaluces de Jaen en un monument, un hymne de colère contre les grands propriétaires des oliveraies et le travail esclave des journaliers. Le poète les appelle à « se lever courageusement », à refuser l’esclavage au milieu de « tant d’oliviers » aux troncs noueux, aux olives généreuses, qui poussent « non pas grâce à l’argent, ni à la sueur du maître », mais au travail éreintant des ouvriers agricoles. Combien de siècles la servitude va-t-elle encore durer ? interroge le poète.

Madrid accueille le second Congrès international des écrivains antifascistes, auquel il participe. Les intellectuels majoritairement sympathisants de la République se trouvent tiraillés entre le positionnement empathique et l’engagement total, fusionnel, charnel. Hernandez, lui, a choisi, naturellement, le côté prolétaire de la barricade, malgré les convulsions en cours, le fusil et les mots, jusqu’à produire une « poésie armée »… À Madrid, au contact de son ami Pablo Neruda, il devient communiste (à 21 ans), rejoint le mythique Quinto Regimiento (protecteur des arts), donne des récitals poétiques sur le front pour stimuler miliciens, soldats de l’Armée populaire. El rayo que no cesa (1934-1935), Vientos de pueblo (1 937)… Une nouvelle fois, artistes et intellectuels sont appelés par les organisations antifascistes à « être dans la boue jusqu’à la ceinture », selon Antonio Machado, dans l’action commune, dans le partage d’une épopée. Cet engagement n’implique pas que le poète soit condamné à ne chanter que les prouesses du collectif. La guerre antifasciste d’Espagne met en jeu et en cause la dignité et le courage de chacun. Homme et combattant s’impliquent jusqu’à ce que reculent les limites. La poésie devient révolution ; peu d’hommes et de femmes se sont autant donnés à la fois à leur création et à leurs combats.

« Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « Ainsi je sortis de terre », « assis sur les mots »

Courte et tragique vie que celle de Miguel Hernandez. Sans lieu commun. Le « chevrier autodidacte » a beaucoup lu, y compris les classiques, et acquis une dimension reconnue à Madrid (qui l’attire), et bientôt internationalement. Il est né en octobre 1910 : « Je suis né d’un ventre malheureux et pauvre », « C’est ainsi que je sortis de terre », « assis sur les mots ». La terre, le troupeau, la poésie, la révolution, les « corps qui naissent vaincus et tristes meurent ».

À la fin de la guerre, Miguel Hernandez se réfugie au Portugal, qui le renvoie en Espagne, aux mains de la garde civile et de Franco. Libéré une première fois, il est à nouveau arrêté et condamné à mort lors d’un procès sommaire en 1940. À la suite d’interventions nombreuses, la peine sera commuée en 30 ans de prison. Commence alors un long et sordide voyage, d’obscurité et d’humidité, de faim et de murs, une errance dans plusieurs prisons. Atteint d’une grave tuberculose, sans soins adéquats, il décède le 28 mars 1942. À 32 ans. Sa femme, Josefina Manresa, et leur enfant vivent dans un dénuement absolu. Dans les poèmes écrits en prison, on trouve la résistancielle Berceuse à l’oignon, pour son deuxième fils, né en 1939 : « Mon fils, au creux du berceau de la faim/se nourrissant du sang de l’oignon/Mais ton sang brillait de sucre givré. » L’oignon devient la nourriture, le « givre » de tous les jours. Immense et glacé, mais parsemé d’infimes clartés.

En prison, il termine également son Cancionero y romancero de ausencias. Toujours la poésie, arme de lutte. Les mêmes mots : la cellule, la terre, le pain, le souffle du vent, la nudité, l’ombre, mais une ombre constellée d’étoiles. L’espoir. Au terme d’une vie, porté par les « vents du peuple », Miguel Hernandez est resté fidèle, à en mourir, à ses idéaux communistes. « Au revoir, camarades, frères et amis/Saluez de ma part le soleil et les blés. »

Jean Ortiz
Miguel Hernandez: La poésie reste une arme chargée de futur - Jean Ortiz, L'Humanité, 23 juillet 2019 - suivi de Miguel Hernandez par Neruda

Pablo Neruda consacre un chapitre de ses Mémoires J'avoue que j'ai vécu à Miguel Hernandez et à la rencontre lumineuse qu'il a eu avec lui:

" A peine arrivé à Madrid, et devenu comme par enchantement consul du Chili dans la capitale espagnole, je connus tous les amis de Garcia Lorca et de Rafael Alberti. Ils étaient nombreux. Quelques jours plus tard, j'étais un poète de plus parmi les poètes espagnols. Ce qui ne nous empêchait pas, Espagnols et Américain, d'être différents. Cette différence, naturelle, entre nous, les uns l'affichent avec orgueil, et les autres, par erreur. 

Les Espagnols de ma génération étaient plus fraternels, plus solidaires et plus gais que mes compagnons d'Amérique latine. Pourtant, je pus constater en même temps que nous étions plus universels, plus au courant des langages et des cultures. Peu d'Espagnols parlaient une autre langue que la leur. Lorsque Desnos et Crevel vinrent à Madrid, je dus leur servir d'interprète pour qu'ils se comprennent avec les écrivains espagnols.

L'un des amis de Federico (Garcia Lorca) et de Rafael (Alberti) était le jeune poète Miguel Hernandez. Quand nous fîmes connaissance, il arrivait en espadrilles et pantalon de velours côtelé de paysan de ses terres d'Orihuela, où il avait gardé des chèvres. Je publiai ses vers dans ma revue Cheval vert: le scintillement et le brio de son abondante poésie m'enthousiasmaient. 

Miguel était si campagnard qu'il se déplaçait entouré d'un halo de terre. Il avait un visage de motte de glaise ou de pomme de terre qu'on arrache d'entre les racines et qui conserve une fraîcheur de sous-sol. Il vivait et écrivait chez moi. Ma poésie américaine, avec ses horizons nouveaux, ses plaines différentes, l'impressionna et le transforma.

Il me racontait des fables terrestres d'animaux et d'oiseaux. Cet écrivain sorti de la nature était comme une pierre intacte, avec une virginité de forêt, une force et une vitalité irrésistibles. Il m'expliquait combien il était impressionnant de coller son oreille contre le ventre des chèvres endormies. On entendait ainsi le bruit du lait qui arrivait aux mamelles, la rumeur secrète que personne d'autre que lui, le poète-chevrier, n'avait pu surprendre.

D'autres fois il me parlait du chant du rossignol. Le Levant espagnol, son pays d'origine, était rempli d'orangers en fleur et de rossignols. Comme au Chili ce chanteur sublime n'existe pas, ce fou de Miguel voulait recréer pour moi dans sa vie même l'harmonie de son cri et son pouvoir. Il grimpait à un arbre de la rue, et du plus haut des branches, sifflait ou gazouillait comme ses chers oiseaux natals. 

(...) Le souvenir de Miguel Hernandez ne peut se détacher des racines de mon cœur. Le chant des rossignols d'Orihuela, leurs tours sonores érigées dans la nuit parmi les fleurs d'oranger, étaient pour lui une présence obsédante et constituaient une part du matériel de son sang, de sa poésie terrestre et rustique, dans laquelle se fondaient tous les excès de la couleur, du parfum et de la voix du Levant espagnol, avec l'abondance et la bonne odeur d'une jeunesse puissante et virile.

Son visage était le visage de l'Espagne. Taillé par la lumière, ridé comme un champ labouré, avec ce petit côté de franche rudesse du pain et de la terre. Ses yeux brûlants, flambant sur cette surface grillée et durcie par le vent, étaient deux éclairs de force et de tendresse.

Et je vis sortir de ses paroles les éléments même de la poésie, mais modifiés par une nouvelle grandeur, par un éclat sauvage, par le miracle du vieux sang transformé en descendance. J'affirme que dans ma vie de poète, et de poète errant, il ne m'a jamais été donné d'observer un phénomène semblable de vocation et d'électrique savoir verbal".

(Pendant la guerre civile après le coup d’État de Franco ) "Federico avait été assassiné à Grenade. Miguel Hernandez, de chevrier, s'était transformé en verbe militant. Dans son uniforme de soldat, il récitait ses vers en première ligne.

(...) Miguel Hernandez chercha à se réfugier à l'ambassade du Chili qui durant la guerre avait accueilli une quantité énorme de franquistes: quatre mille personnes. L'ambassadeur, Carlos Morla Lynch, qui se prétendait pourtant son ami, refusa l'asile au grand poète. Au bout de quelques jours, Miguel était arrêté et emprisonné. Il mourut de tuberculose, dans son cachot, sept ans plus tard. Le rossignol n'avait pas supporté sa captivité".

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24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 05:40
Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Karl Marx - 3: Propriété privée, dépendance à l'argent et aliénation dans les Manuscrits de 1844

Karl Marx (1818-1883)

"Ébauche d'une critique de l'économie politique" (manuscrit de 1844):

" Nous avons vu quelle signification, le socialisme étant donné, prennent la richesse des besoins humains et, par suite, un mode nouveau de production et un nouvel objet de la production: s'y manifestent une nouvelle force vitale et un enrichissement nouveau de l'être humain.

Au cœur de la propriété privée, c'est l'inverse; tout homme s'applique à susciter chez l'autre un besoin nouveau pour le contraindre à un nouveau sacrifice, le placer dans une nouvelle dépendance et l'inciter à un nouveau mode de jouissance, donc de ruine économique. Chacun cherche à créer une puissance étrangère qui accable son prochain pour en tirer la satisfaction de son propre besoin égoïste. Ainsi, avec la masse des objets, l'empire d'autrui croît au dépens de chacun, et tout produit nouveau se change en source nouvelle de duperie et de pillage réciproques. En se vidant de son humanité, l'homme a toujours besoin de plus d'argent pour s'emparer de l'autre, qui lui est hostile; et la puissance de son argent diminue en raison inverse de l'accroissement du volume de la production, autrement dit son indigence augmente à mesure que croît le pouvoir de l'argent. 

Le besoin d'argent est le vrai et l'unique besoin produit par l'économie politique. La quantité devient de plus en plus la seule propriété puissante de l'argent; de même qu'il réduit tout être à une abstraction, de même il se réduit, dans son propre mouvement, à un être quantitatif. La démesure effrénée devient sa véritable norme. L'extension des produits et des besoins fait même que le sujet devient l'esclave inventif et toujours calculateur d'appétits inhumains, raffinés, imaginaires et contre nature. La propriété privée ne sait pas faire du besoin primitif un besoin humain; son idéalisme, c'est la fantaisie arbitraire et capricieuse; un eunuque ne flatte pas plus bassement son despote et ne cherche, pour lui soutirer une faveur, à exciter par les moyens les plus infâmes ses passions émoussées, que l'eunuque industriel, le fabricant, ne cherche à appâter son prochain, qu'il aime tout chrétiennement, pour faire s'envoler de sa poche une pièce d'or; il se plie à ses caprices les plus abjects, joue les entremetteurs entre lui et ses appétits morbides, guette chacune de ses faiblesses, le tout en vue de toucher le salaire de ses bons offices. 

(...) Cette aliénation se manifeste encore en ce que, d'un côté, le raffinement des besoins et des moyens produit d'un autre côté la sauvagerie bestiale, la simplicité totale, grossière et abstraite du besoin; ou plutôt, elle ne fait que se reproduire elle-même sous son aspect contraire. Même le besoin de grand air cesse d'être un besoin pour l'ouvrier; l'homme retourne à sa caverne qu'empeste désormais le souffle nauséabond et méphitique de la civilisation, et qu'il n'habite plus que d'une façon précaire - puissance étrangère qui peut chaque jour lui faire faux bond, d'où chaque jour il risque d'être expulsé faute d'argent. Cette maison mortuaire, il faut qu'il la paie. La maison de lumière, que le Prométhée d'Eschyle désigne comme l'un des grands cadeaux grâce auxquels il a transformé le sauvage en homme, cesse d'exister pour l'ouvrier. La lumière, l'air, etc, la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La crasse, cet encanaillement, ce pourrissement de l'homme, le cloaque (au sens littéral) de la civilisation, le relâchement complet et contre nature, la nature putride deviennent l'atmosphère où il vit. (...) La simplification de la tâche grâce à la machine est mise à profit pour faire de l'enfant - de l'être qui n'a encore achevé ni sa croissance, ni sa formation - un ouvrier qui à son tour devient un enfant délaissé. La machine prend avantage de la faiblesse de l'homme pour réduire l'homme faible à l'état de machine. 

L'augmentation des besoins et des moyens de les satisfaire engendre la pénurie de besoins et l'indigence. Comment cela? L'économiste (et le capitaliste: notez que nous parlons toujours des hommes d'affaires concrets quand nous apostrophons les économistes par la bouche desquels les premiers se confessent et se justifient scientifiquement) nous en fournit la preuve:

1° Il réduit les besoins de l'ouvrier à la subsistance la plus indispensable et la plus misérable de la vie physique; il réduit son activité au mouvement mécanique le plus abstrait; et il dit que l'homme n'a pas d'autres besoins, ni activité, ni jouissance, car même cette vie-là, il la proclame humaine, existence humaine.

2° Pour base de son calcul, et comme norme générale - parce que valable pour la masse des hommes- il choisit la vie (l'existence) la plus indigente possible: il fait de l'ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité. Le moindre luxe lui paraît condamnable chez l'ouvrier.

L'économie politique, cette science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, de l'indigence, de l'épargne: il lui arrive réellement de vouloir épargner à l'homme le besoin d'air pur ou de mouvement physique. (...) Sa grande maxime, c'est l'abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains. Moins tu manges, bois, achètes de livres; moins tu vas au spectacle, au bal, au cabaret; moins tu penses, aimes, étudies; moins tu chantes, peins, fais des vers, etc, plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront ni les mites ni la poussière, et plus s'accroît ton capital. Moins tu es, moins tu t'extériorises, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu engranges ton propre être aliéné. Tout ce que l'économiste t'ôte de vie et d'humanité, il le remplace en argent et en richesse...  L'ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder"

(...) "Nous avons dit plus haut que, rentré dans sa tanière, etc., l'homme s'y retrouve comme un être aliéné et haineux. Le sauvage dans sa caverne - élément de la nature qui s'offre spontanément à lui comme habitat et abri - ne s'y sent pas plus étranger; il y est plutôt aussi à l'aise que le poisson dans l'eau. Mais le sous-sol du pauvre est une chose horrible, une maison habitée par une "puissance étrangère, qui ne se donne à lui que s'il lui donne sa sueur et son sang", qu'il ne peut considérer comme son propre foyer dont il pourrait dire qu'il y est chez lui, alors qu'il se trouve plutôt dans la maison d'un autre, dans la maison d'un étranger qui chaque jour guette et l'expulse s'il ne paie pas son loyer. De même, il s'aperçoit du contraste qualitatif entre son logement, et celui, vraiment humain, situé dans l'au-delà, au ciel de la richesse.

L'aliénation n'apparaît pas seulement dans le fait que mon moyen d'existence est celui d'autrui, que ce qui est en mon désir est en la possession inaccessible d'un autre, mais également dans le fait que toute chose est elle-même autre chose qu'elle-même, que mon activité est autre, enfin - et ceci vaut aussi pour le capitaliste - que c'est la puissance inhumaine qui règne universellement".  

Karl Marx, Philosophie, "Ébauche d'une critique de l'économie politique"- Folio Gallimard (p. 161-173)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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23 juillet 2019 2 23 /07 /juillet /2019 05:11
Les grands textes de Karl Marx - 2  - La religion comme opium du peuple

Philosophie: La critique de la religion

Karl Marx (1818-1883)

"Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel" - 1844

" Voici le fondement de la critique irreligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est de nouveau perdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l’État, c'est la société.

Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde , parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification.

Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine de possède pas de réalité véritable. Lutter contre la religion, c'est donc indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée des larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante. La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui-même, c'est à dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même".

Karl Marx, Philosophie, "Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel"(1844) - Folio Gallimard (p. 89-90)

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

 

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 08:14
Le jeune Karl Marx

Le jeune Karl Marx

Philosophie politique -

Déconstruction de l'idéologie du droit et du droit naturel de la Révolution Française

Critique du caractère bourgeois de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et des libertés formelles

A propos de la question juive, 1844 -

Karl Marx (1818-1883)

"On distingue les droits de l'homme comme tels des droits du citoyen. Quel est cet homme distinct du citoyen? Nul autre que le membre de la société civile. Pourquoi le membre de la société civile est-il nommé "homme", homme tout court; pourquoi ses droits sont-ils dits droits de l'homme? Comment expliquons-nous ce fait? Par la relation entre l’État politique et la société civile, par la nature de l'émancipation politique.

Avant tout, nous constatons que ce qu'on appelle les "droits de l'homme", les droits de l'homme distingués des droits du citoyen, ne sont autres que les droits du membre de la société civile, c'est à dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. Laissons parler la constitution la plus radicale, la constitution de 1793:

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Art 2. "Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont: l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété".  

En quoi consiste la liberté?

Art. 6. "La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui", ou, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui".

Ainsi, la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d'une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme comme monade isolée et repliée sur elle-même. (...) Le droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné, enfermé en lui-même. 

L'application pratique du droit de l'homme à la liberté, c'est le droit de l'homme à la propriété privée.

En quoi consiste le droit de l'homme à la propriété privée?

Art. 16 (Constitution de 1793): " Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. "

Par conséquent, le droit de l'homme à la propriété privée, c'est le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer à son gré, sans se soucier d'autrui, indépendamment de la société: c'est le droit de l'intérêt personnel. Cette liberté individuelle, tout comme sa mise en pratique constituent la base de la société civile. Elle laisse chaque homme trouver dans autrui non la réalisation mais plutôt la limite de sa propre liberté. Mais ce qu'elle proclame avant tout, c'est le droit pour l'homme, de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

Restent les autres droits de l'homme, l'égalité et la sûreté.

L'égalité, dépourvue ici de signification politique, n'est rien d'autre que l'égalité de la liberté définie plus haut, à savoir: chaque homme est considéré au même titre comme une monade repliée sur elle-même.  La Constitution de 1795 définit la notion de cette égalité conformément à sa signification:

Art.3 (Constitution de 1795): "L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse." 

Et la sûreté?

Art.8 (Constitution de 1793): "La sûreté consiste dans la protection accordée à la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés". 

La sûreté est la plus haute notion sociale de la société civile, la notion de police d'après laquelle la société toute entière n'existe que pour garantir à chacun de ses membres la conservation de sa personne, de ses droits, de ses propriétés. (...) Par la notion de sûreté, la société civile ne s'élève pas au-dessus de son égoïsme. La sûreté, c'est plutôt l'assurance de son égoïsme.

Ainsi, aucun des prétendus droits de l'homme ne s'étend au-delà de l'homme égoïste, au-delà de l'homme comme membre de société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l'individu séparé de la communauté. Bien loin que l'homme ait été considéré, dans ces droits-là, comme un être générique, c'est au contraire la vie générique elle-même, la société, qui apparaît comme un cadre extérieur aux individus, une entrave à leur indépendance originelle. Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste.

Il est déjà mystérieux qu'un peuple, qui commence à peine à s'affranchir, à renverser toutes les barrières séparant les divers membres du peuple, à fonder une communauté politique, que ce peuple proclame solennellement les droits de l'homme égoïste, séparé de son prochain et de la communauté (Déclaration de 1791), et renouvelle même cette proclamation à un moment où l'on réclame impérieusement le dévouement héroïque, seul capable de sauver la nation, au moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société civile est mis à l'ordre du jour, et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (Déclaration des droits de l'homme, etc, de 1793). Ce fait devient encore plus mystérieux quand nous voyons que les émancipateurs politiques réduisent la citoyenneté, la communauté politique, à un simple moyen, pour conserver ces prétendus droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré serviteur de l'homme égoïste, que la sphère où l'homme se comporte en être communautaire est rabaissée à un rang inférieur à la sphère où il se comporte en être fragmentaire, et qu'enfin ce n'est pas l'homme comme citoyen, mais l'homme comme bourgeois, qui est pris pour l'homme proprement dit, pour l'homme vrai".   

Karl Marx, Philosophie, "A propos de la question juive"(1844) - Folio Gallimard (p. 71-74)

lire aussi:

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 06:17
Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018
Giacometti, « forçat » de l’art

Art. La biographie de Catherine Grenier fait revivre la figure de ce sculpteur acharné, pétri de doutes, aussi sociable que séducteur malgré lui.

Sabine Gignoux, La Croix - 16 février 2018

Alberto Giacometti

de Catherine Grenier

Flammarion, 350 p., 25 €

Sur Alberto Giacometti. Ses amis, Jean Genet, Isaku Yanaihara ou Michel Leiris ont laissé de précieux témoignages, puis le poète Yves Bonnefoy une magistrale monographie, après celle – plus controversée – de James Lord.

Cette nouvelle biographie, signée par la directrice de la Fondation Giacometti à Paris depuis 2014, apporte toutefois un témoignage plus précis sur l’homme et sa vie. L’auteure s’est en effet plongée dans les archives, et dans sa correspondance avec ses proches, dont ses parents restés à Stampa, en Suisse.

« Ne pas avoir peur de détruire pour refaire »

Au fil des pages s’esquisse ainsi le portrait d’un artiste précoce, encouragé par son père peintre, mais rapidement en butte à la difficulté de saisir le réel dans son entier mystère. « Il ne faut pas (…) avoir peur de détruire pour refaire, mais de la même façon qu’on ne peut pas rejoindre le sommet d’une montagne d’un seul jet, (…) on ne peut pas atteindre dans une seule œuvre la perfection (…) », lui écrit alors son père, en bon montagnard.

Ce conseil-là, Alberto Giacometti le suivra toute sa vie, dans ses portraits cernés de traits infinis comme dans des sculptures épurées jusqu’à l’os.

« Une vie de forçat »

« Je travaille tout le temps. Ce n’est pas par volonté, c’est parce que je n’arrive pas à décrocher. (…) Alors ça fait une vie de forçat », confiait ainsi le sculpteur filmé en 1963, trois ans avant sa mort, dans son atelier misérable de la rue Hippolyte-Maindron à Paris, qu’il n’avait pas quitté malgré la fortune venue.

Pourtant, au-delà de cette image d’un solitaire entièrement dévoué à son art, assisté par son frère Diego, Catherine Grenier montre combien Alberto, causeur ironique et paradoxal, vivait en réalité entouré à Montparnasse d’un important réseau d’amis. Sympathisant communiste, il s’était lié d’abord aux deux bandes surréalistes rivales, celle de Breton et celle de Bataille, avant d’être exclu de la première pour délit de retour à la figuration.

Un artiste mondain

Après des collaborations avec le décorateur Jean-Michel Frank, il avait noué aussi des amitiés avec le couple Sartre-Beauvoir, Samuel Beckett et des artistes comme Laurens, Braque, Picasso, Balthus, Derain… Intransigeant et très attaché à sa liberté, Giacometti rompit quelques fois ses liens, notamment avec ses galeristes.

Le livre évoque aussi ses liaisons amoureuses, donnant chair à plusieurs de ses modèles, dont son épouse Annette, rencontrée en Suisse pendant la guerre.

Le sculpteur hésitera toute sa vie à quitter son atelier et ce cercle chaleureux, hormis pour des visites à Stampa. Malgré de grandes expositions dès les années 1950 dans les musées américains, il attendra la toute fin de sa vie pour traverser l’Atlantique.

« L’aventure, disait-il, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage. Ça vaut tous les voyages autour du monde. »

 

Giacometti, forçat de l'art - à propos de la biographie de Catherine Grenier - Sabine Gignoux, dans La Croix, 16 février 2018

Giacometti et Rol Tanguy

Au moment de la Libération, l’artiste crée, à l’initiative de Louis Aragon, une série de portraits d’Henri Tanguy (1908-2002), dit Colonel Rol-Tanguy, militant communiste et héros de la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale : chef des Forces Françaises de l’Intérieur de la région Île-de-France en 1943, il mène la Libération de Paris avant l'arrivée des blindés du général Leclerc. 

 Sa sensibilité de gauche antifasciste, ses liens avec les différentes mouvances du surréalisme et avec l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires seront ainsi rappelés par la série de six dessins politiques exécutés vers 1932 par le sculpteur, qui déclare alors dans une lettre à Breton : « Je ne conçois pas la poésie et l’art sans sujet. J’ai fait pour ma part des dessins pour La Lutte, dessins à sujet immédiat et je pense continuer, je ferai dans ce sens tout ce que je peux qui puisse servir dans la lutte de classes ». 

D’après Alberto Giacometti lui-même, les séances de pose avec Rol-Tanguy furent un moment fort dans les rencontres faites après son retour à Paris après la guerre : « Il n’a rien à faire avec le type du militaire, l’allure des jeunes généraux de Napoléon, il est très vif et intelligent, nous parlons de livres de guerre, etc. » 

(Fondation Giacometti)

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9 juillet 2019 2 09 /07 /juillet /2019 08:23
Tina Modotti

Tina Modotti

COMMUNIST'ART: Tina Modotti (1896-1942): photographe et agent communiste cosmopolite au destin extraordinaire
Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Tina Modotti photographiée nue sur la plage - par Edward Weston

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Sombrero mexicain avec marteau et faucille - Tina Modotti (1927)

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Bandelier, corn, guitar (1927) - Tina Modotti

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti - Mujer con Bandera (1928)

Tina Modotti -  Calla Lily (1925)

Tina Modotti - Calla Lily (1925)

1926

1926

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

Frida Kahlo fumant, par Tina Modotti

"Aujourd'hui reconnue comme une photographe capitale de l'art d'avant-guerre, Tina Modotti passa sa vie à la pointe des mouvements les plus avancés en art et en politique dans la première moitié du XXe siècle. Femme profondément moderne, fumant la pipe et parmi l'une des premières à porter des salopettes en jean, Modotti se moquait des conventions, dans ses relations personnelles ou professionnelles", ainsi s'ouvre la monographie consacrée à Tina Modotti, photographe, par Margaret Hooks (édition Könemann).

Tina Modotti, fut une femme libre, une sacrée beauté, une artiste et une militante au destin extraordinaire.

Elle est née à Udine, dans le Nord de l'Italie, en 1896.

Margaret Hooks rapporte que  "son père, Giuseppe Modotti, la promenait sur ses épaules le 1er mai, pour aller entendre les chants et discours politiques de ses camarades ouvriers. Quelques années plus tard, cherchant à améliorer ses conditions de vie et celles de sa famille, il émigra en Amérique. Son départ plongea la famille dans une pauvreté que Tina ne devait jamais oublier. A 14 ans à peine, elle devint la seule pourvoyeuse de revenus de la famille, travaillant de longues et pénibles heures dans une usine de soie locale. 

Quelques temps après, comme sa situation s'améliorait, Giuseppe fit venir sa femme et ses enfants à San Francisco".

Tina débarque à San Francisco en 1913. Elle trouve rapidement un emploi comme couturière dans le prestigieux magasin I. Magnin. Mais ses employeurs remarquent vite sa beauté romanesque et elle est bientôt employée comme mannequin présentant les dernières collections du magasin.

Elle se fait remarquer par le peintre Roubaix de Abrie Richey qui décide de l'épouser. Un an plus tard, elle abandonne sa carrière de mannequin pour jouer dans le théâtre italien local, participant à des opérettes de qualité médiocre. Malgré tout, son talent d'actrice la fait remarquer par un chasseur de talents de l'industrie hollywoodienne du film muet en pleine évolution. 

Tina Modotti arrive ainsi à Los Angeles fin 1918 et obtint les rôles principaux de deux longs métrages mélodramatiques: "The Tiger's Coat" et "I Can Explain". 

 A Los Angeles, Modotti fréquente le milieu des artistes, des anarchistes, des jeunes hommes qui ont échappé à leurs obligations militaires pendant la première guerre mondiale, tous fascinés par l'art moderne et l'amour libre, le mysticisme oriental et la révolution mexicaine.

C'est grâce à ce nouveau groupe d'amis que Modotti rencontre le célèbre photographe américain Edward Weston, alors marié et père de quatre garçons. La liaison entretenue par Modotti et Weston conduit Robo, le mari de Modotti, à se retirer temporairement au Mexique où il mourut subitement et tragiquement de la variole, deux jours après que Modotti l'ait rejoint. Elle resta à Mexico pour superviser une exposition des travaux de Robo, de Weston, et d'autres photographes américains, mais son séjour fut brutalement interrompu par la nouvelle de la maladie, puis de la mort de son père.   

"Cette double perte, commente Margaret Hooks, et la relation qui s'intensifiait entre elle et Waston suscitèrent une nouvelle prise de conscience chez Modotti. Elle ne pouvait plus se satisfaire des rôles stéréotypés que lui offrait Hollywood, ni de son rôle de modèle devant les objectifs de Weston". Elle commença à travailler à la photographie avec Weston et son ami Hagemayer. Son oncle Pietro Modotti était déjà photographe à Udine.

En juillet 1923, Modotti retourna au Mexique, cette fois avec Weston, son fils Chandler et un accord aux termes duquel Weston lui apprendrait la photographie en échange de son aide au studio. Le Mexique post-révolutionnaire était en pleine effervescence sociale et culturelle et leurs maisons de Mexico devinrent des lieux de réunions célèbres où se retrouvaient écrivains, artistes radicaux tels que Diego Rivero, Anita Brenner ou Jean Charlot. Le samedi soir, des fêtes tumultueuses étaient l'occasion de se travestir, de fomenter des révolutions et d'échanger des idées sur l'art.

Instruite par Weston, Tina Modotti explora les possibilités d'un art photographique avant-gardiste et volontiers formaliste. 

Mais plus son séjour à Mexico se prolongeait, plus elle éprouvait la nécessité de s'engager socialement dans son art, pour représenter le peuple en prise avec la réforme agraire et les injustices sociales.

Au coeur de la révolution culturelle mexicaine se trouvaient les fresquistes monumentaux toujours en concurrence pour trouver un espace mural apte à recevoir leurs somptueuses et immenses peintures. Son amitié avec ces peintres, en particulier avec Diego Rivera pour qui elle posa à de nombreuses reprises, fit de Modotti la photographe la plus recherchée pour ce type de travaux. Elle fut influencée par les idées communistes de ces peintres muralistes.

La rupture avec Weston eut lieu en novembre 1926. Après le départ de Weston, Modotti entra dans sa période la plus productive en tant que photographe. La demeure de Modotti était devenue un foyer d'activité pour les exilés d'Amérique Latine dont elle soutenait activement les luttes de libérations nationales. C'était aussi un lieu de rendez-vous pour des artistes mexicains comme Rufino Tamayo, le photographe Manuel Alvarez Bravo et la jeune Frida Kahlo. En 1928, elle partagea pendant plusieurs mois la vie d'un jeune révolutionnaire cubain en exil, Julio Antonio Mella, qui fut abattu devant elle par des opposants politiques dans une sombre rue de Mexico.

En dépit du caractère clairement politique de cet assassinat, le gouvernement mexicain se servit du procès contre les communistes, essayant de démontrer leur supposée immoralité en impliquant Modotti dans un "crime passionnel". "L'enquête qui s'ensuivit, raconte Margaret Hooks, prit la tournure d'une véritable inquisition sur la vie sexuelle de Tina Modotti. Sa maison fut retournée par la police et les études de nus que Weston avait fait d'elle saisies comme preuve de son immoralité, ce qui causa un tort irréparable à sa réputation et à sa carrière".

Modotti finit par être acquittée, mais l'assassinat de Mella et l'épreuve du procès provoquèrent chez elle une violente réaction qui trouva à s'exprimer dans l'engagement social. Elle s'engagea à fond dans le photojournalisme dans le journal communiste mexicain  de Mella, El Machete?   

Au début 1930, un attentat dirigé contre le président du Mexique et une vague de répression consécutive sur les membres du PCM eurent pour conséquence l'arrestation de Modotti. Elle retrouva Vittorio Vidali, agent soviétique, italien comme elle, qu'elle avait rencontré à Mexico en 1927 et tous deux gagnèrent l'Europe. Vidali tenta de convaincre Modotti de la suivre à Moscou mais elle souhaitait s'installer à Berlin. Là, elle fut en contact avec le Bauhaus. Déçue par l'Allemagne, elle rejoignit Vidali à Moscou six mois plus tard. Et de là, décida de se consacrer entièrement à la lutte pour le communisme et contre le fascisme en travaillant pour le Secours Rouge International. Utilisant plusieurs identités différentes, elle pénétra dans des pays sous régimes fascistes pour y assister les familles des prisonniers politiques. En 1936, Modotti et Vidali étaient en Espagne dès le début de la guerre civile, participant à la défense de Madrid sous les noms de "Commandante Carlos" et de "Maria". Tina Modotti joua alors un rôle important dans l'organisation de l'aide internationale à la cause républicaine.

Après la défaite des républicains en 1939, elle rentra à contrecoeur au Mexique sous une identité d'emprunt - Dr. Carmen Sanchez - elle évita les amis des amis des années 20, préférant la compagnie des réfugiés politiques en provenance de pays sous contrôle fasciste.

Vers la fin de 1941, elle reprit peu à peu contact avec certains de ses anciens amis, comme le fresquiste Clemente Orozco. Le 6 janvier 1942, rentrant d'un dîner chez un ami, l'architecte du Bauhaus Hannes Meyer, elle mourut de ce qu'on présuma être une crise cardiaque sur le siège arrière d'un taxi de Mexico.        

  

Dans "Le livre de Nella", publié en 2019 chez Skol Vreizh, l'histoire de sa mère et de sa famille italienne communiste, Bérénice Manac'h raconte la rencontre de son oncle maternel Angelo avec Tina Modotti en 1936 à Moscou:
 
"Angelo, qui a un peu plus de 16 ans, travaille d'abord pendant quelques mois au service de presse et de propagande du MOPR où il fait la connaissance de la grande artiste frioulane Tina Modotti. Celle-ci a définitivement abandonné la photographie pour se consacrer à son activité de révolutionnaire. Ils dînent ou déjeunent plusieurs fois ensemble au restaurant de l'hôtel Lux ou ailleurs, parfois en compagnie de son compagnon, le révolutionnaire Vittorio Vidali, le futur commandant Carlos Contreras de la guerre d'Espagne. Angelo traduit en français et dactylographie avec deux doigts des textes pour eux. Il est chargé des statistiques sur les brutalités policières envers les ouvriers dans les pays capitalistes. Il parlera de Tina comme d'une femme "un peu spéciale", fascinante, donnant envie de parler de choses sérieuses, que tout le monde aimait bien. Dans notre famille, on racontait qu'Angelo avait dû être un peu amoureux d'elle, qui était de 20 ans son aînée.... Tina est souvent absente de Moscou pour de mystérieuses missions à l'étranger. Un jour, comme Angelo lui rend visite dans la chambre qu'elle partage avec Vidali à l'hôtel Soyouznaïa de la rue Tverskaïa, elle lui fait admirer le magnifique appareil Leica qu'elle vient d'acheter à Berlin. Le garçon s'émerveille devant le premier 24 x 36 qu'il ait jamais vu, avec posemètre intégré. Tina lui tend l'appareil et lui demande de la photographier avec son compagnon. Quelques jours plus tard, elle lui confie le Leica pour une durée indéterminée. Angelo le gardera pendant plus de trois ans. C'est à lui que l'on doit les très rares clichés que l'on connaisse de Tina Modotti à l'époque de son séjour à Moscou, qui sont sans doute les dernières photos d'elle qui existent. Tina ne lui redemandera l'appareil qu'en 1936 lorsqu'elle quittera l'URSS pour s'engager dans les Brigades Internationales avec Vidali, devenant alors la "camarade Maria". Mais, comme le dira poétiquement Pablo Neruda dans ses mémoires, "elle avait jeté son appareil photographique dans la Moskova et s'était juré à elle-même de consacrer sa vie aux tâches les plus humbles du parti communiste". (Le livre de Nella, Bérénice Manac'h, Skol Vreizh, 2019, 22€, , p.47-48)

  Lire aussi dans la rubrique "Communist'Art" du Chiffon Rouge:

Communist'Art: Charlotte Delbo

COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

COMMUNIST'ART: Paul Eluard - par Hector Calchas

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Communist'Art: Soy Cuba - Un film de Michail Kalatozov, une émotion visuelle incroyable qui laisse enchantés et déconcertés - la chronique cinéma d'Andréa Lauro

 

Tina Modotti dans le film muet "The Tiger's Coat" (1920)

Tina Modotti dans le film muet "The Tiger's Coat" (1920)

Tina Modotti et Edward Winston

Tina Modotti et Edward Winston

Tina Modotti portrait d'Edward Weston (1924)

Tina Modotti portrait d'Edward Weston (1924)

Modotti par Edward Weston

Modotti par Edward Weston

Tina Modotti Edward Weston (1924)

Tina Modotti Edward Weston (1924)

Tina Modotti et Frida Kahlo

Tina Modotti et Frida Kahlo

Enfant mexicain, Tina Modotti

Enfant mexicain, Tina Modotti

Tina Modotti, femme de Tehantepec (1929)

Tina Modotti, femme de Tehantepec (1929)

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30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 20:04
Mardi 2 juillet 2019 - mardi de l'éducation populaire du PCF avec Bérénice Manac'h, auteur du Livre de Nella (Skol Vreizh, 2019) - Emilio, Nella, Etienne, trois destins exceptionnels marqués par le communisme et les tragédies du 20e siècle

Mardi de l'éducation populaire - Littérature et histoire

Le livre de Nella,  Emilio, Nella, Etienne, trois destins exceptionnels marqués par le communisme et les tragédies du 20e siècle

Le mardi 2 juillet, à 18h, au local du PCF Morlaix, 2 petite rue de Callac, nous aurons la chance d'accueillir Bérénice Manac'h, qui publie chez Skol Vreizh en 2019 (dans une édition avec une riche iconographie de photos qui sont souvent des témoignages exceptionnels) un magnifique récit sur l'histoire extraordinaire de sa mère et de la famille Masutti: 

"Le livre de Nella - Des vies d'exil" (Skol Vreizh, 2019, 22€)

Conférence-débat de 2h ouverte à tous, gratuite - suivie d'un apéritif convivial.

Bérénice Manac'h pourra dédicacer "Le livre de Nella" et "Le journal Intime d'Etienne Manac'h", un chef d’œuvre méconnu et un un témoignage exceptionnel qu'elle a édité avec Skol Vreizh, au terme d'un énorme travail de tri et de documentation.

Nella, la mère de Bérénice, est la fille de Teresa et Constante, ouvriers du Frioul en Italie du Nord contraints à se refugier en Europe car Constante Masutti, cadre du parti communiste, a tué un dirigeant du milice fasciste en 1921 dans un réflexe de légitime défense.  La famille va émigrer en Suisse, puis en France, avant de partir vivre en URSS où Nella passe une grande partie de sa jeunesse et de son adolescence, et tombe amoureuse d'Emilio, un autre italien communiste de la région de Turin, réfugié en URSS, mais qui, trop indépendant, sera bientôt victime de la répression stalinienne, déporté puis liquidé par le NKVD en 1938. Nella vivra plusieurs mois de déportation avec Emilio. Pendant la guerre, Nella s'unit à un ami d'Emilio, Etienne, un breton de Plouigneau émigré à Paris dans sa jeunesse, ancien militant communiste, passé à la France Libre au début de la guerre, profitant de son poste de professeur de philosophie à Istanbul. Ensemble, ils vont avoir à gérer le tempérament d'Etienne, Don Juan égocentrique, et le souvenir d'Emilio et une vie de diplomates en Europe de l'est. A la fin de sa vie, Nella, qui s'est éloignée d'Etienne, va faire la vérité sur la fin de vie d'Emilio, victime de la terreur stalinienne comme bien d'autres communistes italiens réfugiés en URSS.         

 

 

 

" Ce livre n'est ni un manuel d'Histoire ni un roman. Il tient pourtant de l'un et de l'autre. Il raconte l'histoire d'une famille ouvrière d'origine italienne écartelée entre plusieurs pays et plusieurs langues. C'est une histoire d'exils, de départs, de retours, qui se mêle plus ou moins étroitement à bien des drames que l'Europe a vécus au cours du 20e siècle. Les gens simples ont rarement été là pour dire ce qu'ils ont vécu. Ce récite retrace la vie de ces témoins et leur donne la parole, de l'Italie fasciste à l'immigration clandestine en région parisienne, de l'expatriation à Moscou sous la terreur stalinienne au retour en France.."

Ce livre est aussi celui de Nella, qui a grandi en URSS, déchirée entre deux amours, Emilio, militant communiste italien victime des purges staliniennes, et Etienne Manach, le récit de sa vie, tout entière sous le signe des tourments de la mémoire, de la trahison commise et subie, du remords et du combat pour la vérité au sujet de la disparition d'Emilio en Sibérie.

Après avoir assisté a sa passionnante présentation à la presse mercredi dernier, 22 mai, dans les locaux des éditions Skol Vreizh à Morlaix, avec Paolig Combot, Jean-René Le Queau, Jean-Luc Cloarec, et l'écrivain bretonnant Goulc'han Kervella (qui présentait "Il n'y a guère d'amour heureux" la version française d'un roman breton à succès, l'histoire vraie d'une passion amoureuse entre deux jeunes hommes sur un tournage de cinéma a Molène au début du vingtième siècle), je lis avec passion le récit du destin incroyable de Nella, racontée par sa fille, Bérénice Manach, à qui l'on doit déjà la publication du magnifique journal intime de son père en deux tomes chez Skol Vreizh, Etienne Manach. 

Étienne, fils de paysans ignaciens, collégien a Morlaix puis exilé a Paris, quartier Montparnasse, militant communiste ardent dans les années 30 et jusqu'au pacte germano-soviétique, plus ou moins agent communiste en Allemagne Nazie, en Espagne, puis passé à la France libre à Istanbul où il traite avec les soviétiques et fait venir Nella, l'amoureuse et la compagne d'un militant communiste italien victime des déportations et des assassinats de Staline, grandie elle-même en URSS où avait fui son père, ouvrier communiste du Frioul qui avait tué par légitime défense un dirigeant de loups noirs fascistes en 1921... Une histoire belle cruelle et tragique, avec l'amour et le courage en personnages principaux que je recommande a tous. Bérénice Manach s'est déplacée sur les lieux de déportation et d'exécution du premier fiancé de sa mère en Sibérie, elle a consulté les archives soviétiques et de l'état fasciste italien, et des centaines de lettres, journaux intimes de sa famille italienne pour construire ce récit soucieux de recoupement et d'éviter les travestissements de la mémoire. - Ismaël Dupont "

 

Mardi 2 juillet 2019 - mardi de l'éducation populaire du PCF avec Bérénice Manac'h, auteur du Livre de Nella (Skol Vreizh, 2019) - Emilio, Nella, Etienne, trois destins exceptionnels marqués par le communisme et les tragédies du 20e siècle
Mardi 2 juillet 2019 - mardi de l'éducation populaire du PCF avec Bérénice Manac'h, auteur du Livre de Nella (Skol Vreizh, 2019) - Emilio, Nella, Etienne, trois destins exceptionnels marqués par le communisme et les tragédies du 20e siècle

Journal intime d'Etienne Manac'h:

D'une enfance bretonne traditionnelle à une studieuse adolescence parisienne, de Paris à Prague, Berlin, Moscou, Barcelone, Istanbul ; de l'école communale de Plouigneau à la prestigieuse Sorbonne ; de Vera la Tchèque à Nella l’Italienne... Le journal intime d’Étienne Manac’h se lit comme un roman d'apprentissage. Ce document brut révèle la camaraderie et l'amitié, les jouissances et les souffrances de l'amour, l'engagement politique dans une France agitée de mille courants contraires, dans une Europe en proie aux totalitarismes.

Il s’agit de la première partie d’un journal tenu tout au long de sa vie par ce fils de maçon qui, nommé ambassadeur par de Gaulle, représentera la France à Pékin en pleine Révolution culturelle...

700 p. ; reliure intégra ; 16 x 24 cm.

Livre relié, couv. couleurs, imp. noir. sur papier bouffant. Cahier de documents, Illustrations NB.

De très nombreuses photographies inédites de l’auteur ponctuent son journal intime : des documents exceptionnels.

Articles de presse :

Le Télégramme 24/11/2008

Ouest-France 25/11/2008

Du même auteur :
- Compagnons d’Europe. Roman / Hervé Kerven (pseudonyme). Paris : Julliard, 1949.
- Mémoires d’extrême Asie. La face cachée du monde. Paris : Fayard, 1977.
- La Chine. Mémoires d’extrême Asie 2. Paris : Fayard, 1980.
- Une terre traversée de puissances invisibles. Chine-Indochine 1972-1973. Mémoires d’extrême Asie 3. Paris : Fayard, 1982.
- Emilio. Récit à voix basse. - Paris : Plon, 1990

 

Article écrit en 2012 sur le premier tome du journal intime d'Etienne Manach:

Les éditions Skol Vreizh de Morlaix ont déniché il y a quatre ans une pépite inconnue et inépuisable, le « Journal intime » d'Etienne Manach, récupéré dans des circonstances rocambolesques par la fille de l'ambassadeur de France en Chine de 1969 à 1975, Bérénice Manach.

Depuis quelques mois, je confesse que ces écrits d'une grande force littéraire d'un fort caractère épris d'amour, de beauté et d'action politique rendent beaucoup de mes soirées passionnantes et me rapprochent des passions complexes d'une époque tourmentée et grosse d'une nouvelle nuée d'orage, pour paraphraser Jaurès, celle qui va du milieu des années 20 à l'avant-guerre. Comme le premier tome du Journal Intime d'Etienne Manac'h, peu remarqué par les journalistes de la presse nationale malgré son intérêt historique extraordinaire et ses qualités littéraires peu communes, ne s'est vendu qu'à un peu plus de sept cent exemplaires, et que le second tome, parcourant les années de guerre jusqu'en 1951, a connu une moins bonne fortune éditoriale encore, je me permets de vanter avec chaleur ces ouvrages magnifiquement mis en page à l'attention des lecteurs intéressés par l'histoire du XXème siècle, les milieux intellectuels parisiens de l'entre-deux guerres, les ressorts intimes de l'engagement communiste, et l'écriture de soi.

Un journal intime, c'est un moyen de saisir les espoirs, les conflits et l'état d'esprit d'une époque sur un mode subjectif. En l'occurence, il s'agit d'une époque héroïque,  partagée entre un optimisme historique  porté par les succès des mobilisations sociales et l'histoire en marche à l'est, inquiétude vis à vis de la montée du fascisme et du national-socialisme, un grand dégoût  vis à vis de la société bourgeoise et de ses valeurs conventionnelles discréditées par la grande guerre, une époque qui allait basculer dans la tragédie.

Ce journal intime, c'est aussi le moyen d'appréhender la construction d'une personnalité qui fait le clair en elle, n'est pas dupe de ses mensonges, de ses cruautés, de ses passions, de saisir ses évolutions et ses constantes au contact des évènements intimes et historiques. Ces derniers sont toujours à l'arrière-plan: c'est la passion amoureuse, la description du quotidien, des personnes et des lieux, particulièrement en voyage, et la discussion avec soi qui occupe le devant de la scène.

Ce Journal Intime ne s'apparente ni à des Confessions, écrites pour se justifier, ni à des Mémoires, écrites pour glorifier son rôle historique ou analyser une suite d'évènements et une époque d'un point de vue particulier, dans une volonté de témoignage. Etienne Manach n'écrit pas sur lui, me semble t-il, pour se faire connaître, se mettre en scène, s'exhiber, se pourfendre ou se réhabiliter  devant des lecteurs. L'écriture est tantôt "un exutoire authentique à ses émotions les plus intimes" (introduction de Bérénice Manac'h), une catharsis qui lui permet de se soulager à déchargeant ses inquiétudes, ses souffrances, sa nostalgie, tantôt un moyen de s'élever lui-même en prenant conscience de ce qu'il est et de ce qu'il pourrait et devrait être, tantôt un moyen de vivre deux fois et de manière peut-être plus approfondie encore dans les mots que dans la vie le plaisir de désirer et d'aimer, tantôt un moyen de faire le clair en lui-même, un point d'épape sur ses sentiments et sa vie.

C'est toujours l'individualité singulière qui est mise en avant, sans orgueil excessif (Etienne ne prétend pas à l'unicité comme Jean-Jacques Rousseau), et non l'expérience de soi et le développement de ses pensées personnelles au travers d'un dialogue solitaire comme moyen d'approcher une sagesse et une connaissance de soi valable pour tous les hommes, comme dans les Essais de Montaigne.  

Ce Journal Intime répond aussi à une vocation littéraire ressentie dès l'adolescence par ce fou de lecture, à un besoin de s'exprimer, et de le faire avec un souci du style et de la beauté de la langue qui ne trouve pas forcément à se traduire dans l'écriture d'oeuvres romanesques tant la vie d'Etienne Manach fut, par volonté ou contrainte des circonstances, dédiée à l'action et à l'amour.     

Bérénice Manac'h a accompli un travail de fourmi pour trouver des photos correspondant aux relations et aux évènements décrits par son père et pour documenter les notices biographiques de tous les connaissances auxquelles il fait référence au jour le jour dans son journal intime. On découvre au travers de ces notes, d 'abord les personnalités obscures mais rayonnantes qui ont accompagné ses premières années à Plouigneau, puis les intellectuels (Barbuse, Merleau-Ponty, Vernant, Maitron) et militants politiques anti-fascistes, communistes français, espagnols, italiens, russes qui ont été les camarades de combat d'Etienne Manac'h pendant une dizaine d'années avant qu'il ne quitte le Parti Communiste suite au pacte germano-soviétique.

A l'entame du premier tome publié de ce journal intime, un gros volume de plus de six cent pages qui se lit comme un roman même si la réalité, passée au filtre d'une sensibilité extrêmement riche et d'un talent de conteur et de portraitiste, y est souvent plus surprenante et fascinante que dans bien des fictions historiques, Bérénice Manac'h présente sans complaisance excessive son père dans une très belle introduction dont je voudrais citer quelques passages tant ces lignes éclairent sur le sujet du livre tout en laissant entier le mystère de la personnalité de ce grand écrivain romantique méconnu, qui ne cesse lui-même de chercher à s'élucider à mesure qu'il s'étonne de ce qu'il est, doué pour la joie folle, l'action enthousiaste et le plaisir, mais rattrapé sans cesse aussi par la mélancolie, le sentiment de l'échec, de l'inachevé, de l'insincérité.

 

« Ce livre, écrit Bérénice Manac'h, reproduit les premiers cahiers du journal d'un jeune Breton à travers l'époque de l'entre-deux guerres. Arraché à sa Bretagne natale en pleine adolescence, épris de littérature et rêvant lui-même d'être écrivain, passionné et révolté par les remous politiques de son temps, aimant éperdument les femmes, il décrit sa vie intérieure, ses émotions, ses désespoirs. De ses nombreux voyages à travers l'Europe, il ne rapporte pas une analyse politique, mais un portrait vivant: il n'est pas le chroniqueur de son époque et le lecteur sera déçu s'il cherche une relation précise des évènements de ce temps. Il s'agit véritablement d'un journal intime, où l'auteur se livre à l'analyse de ses sentiments. Orgueilleux mais sensible, souvent de mauvaise foi, parfois cruel sans comprendre lui-même les forces qui le poussent, il cherche à se justifier à ses propres yeux lorsqu'il se trouve odieux. Solitaire, il n'a que les pages de son journal pour épancher son désarroi et sa douleur, avouer ses faiblesses. Le souvenir de sa chère Bretagne vient souvent le consoler lorsqu'il ne sait plus vers quoi tourner son cœur trop plein.

Etienne Manac'h, mon père, est né le 3 février 1910 dans un foyer très modeste du Trégor finistérien, dans le bourg de Plouigneau. Il était le second enfant d'une famille qui en comptera cinq. Sa mère, Françoise Colleter, était « tricoteuse ». Née en 1884, elle ne savait pas écrire, contrairement à ses frères et sœurs plus jeunes. Le père, Jean François Marie Manac'h, comme le grand-père paternel, tous deux maçons, écrivaient assez bien le français. Mais la langue parlée en famille était naturellement le breton et c'est seulement à l'école que le petit Etienne apprendra le français. En 1916, Jean François Marie Manac'h meurt en Champagne, quatre mois avant que son jeune frère ne soit tué à son tour à Verdun ».

 

Cette mort absurde et cruelle du père tué loin de chez lui, alors que Etienne avait tout juste six ans, a été déterminante dans la révolte du jeune homme face à la société bourgeoise, au militarisme, qui le conduira à adhérer au mouvement communiste après en avoir été longtemps un compagnon de route alors qu'il était étudiant. Âgé de 16 ans, alors qu'il écrit les premières pages de son journal intime lors de vacances en forme de pèlerinage nostalgique et douloureux à Plouigneau, Etienne évoque ainsi de manière poignante en imaginant ses pensées à l'aune de connaissances acquises par la suite les derniers moments qu'il a passés avec son père et que l'oubli ne lui a pas ravis:

« Le dernier souvenir que j'aie, concernant mon père, se place en pleine Grande Guerre, au début de 1916, alors qu'il était en permission de vingt jours au village. Ce fut sa dernière permission... Je vois papa, lisant, auprès de la fenêtre, les nouvelles du front, avec de légers hochements de tête. Dehors, c'est le soleil pâle d'une froide journée de janvier, une journée rude, sèche et comme sonore dans sa calme lucidité.

Papa lit...Il est en costume demi-militaire, une veste de soldat, un pantalon de civil, un képi à la visière presque cassée, de pacifiques pantoufles, un menton noir de barbe. Papa lit... Il fait bon dans la salle; la cheminée flamboie; là-bas, au front, on se bat. Il doit faire mauvais, en ce moment, à la Haute-Chevauchée là-bas, en Argonne! Terrible tout de même: deux ans de mitraille, de boue, de tranchées, de bombe, de morts, et pas encore fini! Du moins, s'il n'y avait pas d' »embusqués »! Pourquoi reste t-il chez lui, aussi, ce notaire? Quelle ironie! Est-ce pour régler le testament de ceux qui tombent, là-bas, au froid, parmi les croix de bois? Terrible tout de même! Ce qu'il doit faire noir, sous les nuages de l'Argonne! … Tiens! Voilà la cloche du village qui sonne! C'est sans doute un baptême... Ah! les pauvres copains, ce qu'ils doivent mourir à cette heure! Ont-ils changé de tranchées? Oh! Ces embusqués...! Tout de même, ce qu'il fait bon ici parmi la tendresse des enfants et du village... Voilà la soupe qui chante dans la marmite! Comme ça sent bon!... Qu'est-ce qu'ils doivent manger, à c'te heure, là-bas, en Argonne, les pauvres copains! C'est terrible tout de même!

Soudain entrent dans la maison deux graves personnages, vêtus de noir. Le maire, le secrétaire de mairie! Pendant que mon père parlemente avec eux, j'opère une prudente retraite vers ma maire: c'est peut-être pour nous arrêter qu'on vient! Mais non! Papa vient vers nous en souriant, donne quelques graves explications à maman, auxquelles je ne comprends rien; puis il court dans la pièce contiguë, en revient cinq minutes après avec son resplendissant uniforme bleu horizon et sort enfin, encadré des deux mêmes personnages graves et noirs.

Pour moi, je m'empresse aussitôt de réclamer à maman des explications. « Ton père, me dit maman en m'embrassant, ton père va tenir le drapeau, pendant que l'on va décorer de la Légion d'honneur un soldat mutilé en face de la mairie ». Je bondis. « Viens donc, criai-je à mon frère Edouard, viens donc! Viens vite voir papa, le drapeau et la légion d'honneur! » Quelle joie! Nous partîmes tous deux en chantant, dans la rue du bourg, bras dessus, bras dessous .(…)

Une semaine plus tard, papa s'en alla de nouveau en Champagne. Nous allâmes tous le conduire jusqu'à mi-chemin de la gare, à travers le bois dans les feuilles jaunies, écrasées par terre en humus, exhalaient encore les senteurs fades et mouillées de l'automne dernier. Papa nous quitte en nous embrassant avec une insouciance affectée, mais, au fond du cœur, avec une angoisse mortelle. Nous montâmes sur un talus de coudriers assez proche de la voie ferrée et lorsque le train passa nous fîmes nos derniers adieux. « Je reviendrai bientôt! » nous cria-t-il.

...Il ne revint que trois ans plus tard, lorsque les trains remportèrent du Nord les convois de cercueils. Je vis quelques os, parmi lesquels trois tibias, et un peu de poussière puante. C'était tout ce qui restait de toute une vie, de tout un cœur vibrant d'amour et de courage et de toute une âme saintement passionnée de l'honneur ».

 

Ces « restes » du père, c'est la mère d'Etienne elle-même, son frère et ses enfants qui sont allés les chercher en Champagne à l'automne 1920, en passant par Paris, sa future résidence qu'Etienne découvrit ainsi en de sinistres circonstances. Etienne raconte à seize ans en une page de désolation hallucinée ce cheminement vers le lieu symbolisant toutes les douleurs de sa jeune vie:

« Nous prîmes le train à la gare de l'Est et nous arrivâmes à Châlons-sur-Marne à deux heures du matin où nous attendîmes quatre ou cinq heures un train de correspondance, dans une salle d'attente encombrée de soldats ivres. Puis nous continuâmes notre route et je me penchai à la portière, au vent froid du matin d'automne. Je revois encore en idée le paysage en ruines, morne, les murs à demi-écroulés, des maisons percées de trous, et, par endroits, dans la plaine désolée, de grands troupeaux de moutons. Ça et là, de petits cimetières blancs, avec des drapeaux tricolores et allemands, et des milliers de petites croix de bois.

A Somme-Suippe, nous descendîmes. Une seule maison restait encore debout, à proximité de la gare: c'était un restaurant, où nous entrâmes tout glacés, pour boire une tasse de café et demander le chemin de Croix. Plus d'une heure à pied par une large route à peu près déserte, défoncée, aux talus encombrés de fils et de poteaux de télégraphe. Par malheur, une averse nous surprit en chemin, une lourde pluie d'automne qui eut tôt fait de détremper le sol... Nous nous réfugiâmes, à la suite de mon oncle, dans une sape profonde qui menaçait ruine, et nous attendîmes là la fin de l'ondée, grelottants de froid... Nous attendîmes une demi-heure, une heure, puis, comme la pluie persistait à tomber, nous résolûmes d'avancer coûte que coûte: le ciel était sombre, orageux. La terre, argileuse, collait à nos pieds et rendait la marche extrêmement pénible. Autour de nous, de tous côtés, la plaine était inculte, sans arbres, sans buissons, creusée par endroits seulement par les obus; ça et là des vestiges de camps: des tranchées, des sapes, d'immenses réservoirs d'eau, cylindriques, un inextricable fouillis de fils de fers barbelés... C'était cela la guerre!

A Croix, ruisselants de pluie, nous trouvâmes, dès l'entrée du bourg, un refuge dans l'église, dont la toiture en partie effondrée laissait voir un coin de ciel noir. Une statue de la Vierge, décapitée, gisait dans une encoignure et cette retraite était toute pleine d'un silence froid et apaisant.

Le cimetière, où le maire du village nous conduisit aussitôt pendant une éclaircie, était un vaste fouillis de tombes, une forêt de grossières croix blanches. Rien n'est funèbre comme ce petit cimetière de campagne sous le vent claquant de l'automne: un sol boueux, blanchâtre, la sale craie de Champagne, molle et glissante; des ruisselets d'eau courant de toutes parts; pas le moindre gazon. Rien que quelques centaines de tertres où gisent dans la boue les os épars de quelques inconnus, avec une étiquette, une plaque de zinc avec un nom écrit en pointillé, patiemment autrefois, avec une pointe; au-dessus de ce champ lugubre, au sommet d'une perche, un vaste drapeau pendant, et les croix, dans le brouillard qui s'étend peu à peu laissant tomber des gouttes d'eau, comme des larmes... Et nous avons cherché la tombe, prenant chacun une file, nous penchant, pour lire sur chaque croix, le nom du soldat enseveli. Et nous l'avons trouvée enfin, dans un coin, cette tombe que nous étions venus chercher de si loin, un tertre de sable lavé, à demi-dispersé dans la pluie; un vieux bouquet de fleurs artificielles et fanées, mis dans une boîte près de la croix, et c'est tout. Mais qui donc a mis ce bouquet? Quel ami inconnu?

Et nous sommes tombés à genoux dans la boue, d'un seul mouvement, pour prier Dieu et pleurer... ».

 

De Dieu, il n'en sera bientôt plus question pour Etienne. Un vicaire de Plouigneau, M. Pape, avait pris Etienne en affection, lui qui lui paraissait déjà intelligent à huit ans et sensible aux livres comme aux choses spirituelles. Etienne dut à des causes triviales et à l'obstination de son instituteur laïque qui avait su, lui aussi, reconnaître les promesses de ce jeune esprit de n'avoir pas eu à quitter l'école publique de Plouigneau pour se former en tant que futur prêtre, carrière ouverte à bien des enfants pauvres forts en thème, au collège du Kreisker de Saint-Pol-de-Léon. « Après deux ans de... vaines contemplations, écrit-il jeune adulte au scepticisme et l'athéisme déjà bien enracinés, après deux ans de vie irréelle et intérieure, après avoir promené longtemps sous la nef et près de l'autel mon innocence d'enfant de chœur, marchant dans l'ombre du prêtre, vêtu de ma soutane bleue et de mon surplis blanc aux larges manches, après tout cela, je me sentis vaincu, lié, plongé pour jamais dans la molle apathie de l'adoration perpétuelle; j'étais mûr pour l'oubli du monde et du réel, et pour la poursuite toujours inassouvie de l'intangible au-delà. Le vicaire avait su réduire mon cœur malléable par le charme, la magique incantation du rêve, de la poésie, de la nature. Pourquoi ne suis-je pas aujourd'hui prêtre? M. Pape voulut me mener aux collèges des jésuites de Saint-Pol-de-Léon. L'instituteur s'y opposa et me fit passer l'examen des bourses pour le collège municipal de Morlaix. Ma mère mettait en tous mes protecteurs une confiance aveugle et tacite. Pour moi, j'étais trop jeune, trop insouciant, et j'avais coutume de me laisser mener. J'eusse certainement préféré faire mes études à Saint-Pol-de-Léon, mais, à cause des soucis matériels, le laïc l'emporta sur l'ecclésiastique ».

 

Grâce à la confirmation de ses dons scolaires, Etienne est repéré par son directeur d'école de Plouigneau M. Le Fur et commence l'Ecole primaire supérieure de Kernégues à Morlaix (le futur lycée Tristan Corbière) pour préparer l'Ecole Normale de Quimper. Il passe trois années d'internat au collège de Morlaix.

A l'été 1925, sa mère quitte définitivement Plouigneau pour rejoindre son fils aîné, le frère d'Etienne, déjà installé à Paris. La famille comme beaucoup de Bretons s'installe dans le quartier de la gare Montparnasse et Etienne sera scolarisé parmi les bourgeois dans l'établissement d'élite du lycée Buffon. C'est là qu'il fait sa première éducation politique, en méditant sur sa différence d'enfant du peuple au milieu des héritiers. Tenant son journal quasiment au jour le jour, il écrit à 18 ans: " Au lycée, je ne suis guère dans mon "milieu". Je suis seul, cuirassé dans une solitude amère, contre la raillerie, les cris, la continuelle expansion fétide des vices, le bourdonnement confus des craintes, des désirs et des passions morbides. Seul, à quoi bon lutter? Je sens la raison gronder impérieusement en moi, mais, par malheur, mes poings n'ont pas le droit d'obéir à ma raison. A quoi bon chercher à me venger? La vengeance me paraît lâche et m'est odieuse... Le mépris froid est plus beau." 

 Une semaine plus tard, ce sentiment d'humiliation se décline politiquement sous la forme d'une aspiration plus nette à l'égalité: "J'ai lu La Bruyère, voluptueusement allongé sur des coussins, plongé dans une douceur délicieuse à la lecture des fines remarques du moraliste. J'ai évoqué, à grands traits, la figure froide et sereine du penseur, qui a su glaner ses pensées au crépuscule d'un siècle merveilleux, qui a pénétré habilement les dessous de la société, qui a démasqué les financiers, "âmes pétries de boue et d'ordures", les "grands", insolents et vains, et qui a vu avec effroi, par-dessus les murs de paris, "répandus par la campagne, certains animaux farouches, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible" et "qui sont des hommes". Depuis ce temps, la grande roue de l'égalité a continué à rouler, lentement, inexorablement; elle a roulé sur des gens, des choses, des traditions, des cultes, des superstitions; et, calme, la formidable meule avance toujours, incoercible, férocement muette, sans entendre les cris de désespoir ou de rage, écrasant toujours sur son passage les rêves, les vaines fictions, la fausseté et le mal, l'hydre hurlante aux cent bras". 

 

Orgueilleux de caractère, rêveur, mélancolique, tourmenté, secret, mystérieux et impérieux,  Etienne lit beaucoup, avec passion, découvre la musique avec les débuts de la TSF, s'initie au combat ouvrier communiste avec les pièces de théâtre militante d'Upton Sinclair. Son modèle en révolte contre l'iniquité, les faux-semblants et en intégrité morale est Rousseau, qu'il ne supporte pas de voir raillé par des professeurs persifleurs faisant de l'esprit à bon compte: "Aujourd'hui, M.Rolland m'a mis dans l'indignation. Il faisait le cours sur Rousseau et il n'a cessé de raillé Jean-Jacques d'un bout à l'autre: mes camarades ont naturellement ri avec une certaine suffisance et un mépris hantain du pauvre fils d'horloger. Moi, j'ai mis ma tête dans mes mains et, à la barbe de M. Rolland, j'ai lu "La Nouvelle Héloïse" pour ne pas l'écouter. Pour finir, il s'est demandé si Rousseau est le futur, s'il est l'homme de demain. Et pourquoi pas? Les élections législatives, qui font tant de bruit ces jours-ci, ont donné plus d'un million de voix aux communistes. Le géant marche" . (27 avril 1928).

Les sympathies communistes de Etienne sont nourries, en dehors de l'expérience intime et douloureuse du clivage de classes, par le souvenir de la boucherie de 14-18, de la mort absurde de son père, qui font de lui un anti-militariste convaincu: " Pour moi, je ne demande qu'à ne pas être soldat. L'uniforme me déplaît car il "faut" le porter, car il faut obéir, car il faut accomplir un geste qui vient d'un autre, un geste machinal, odieux. Oh! le beau mépris que je me promets d'avoir pour toutes ces entités belliqueuses, restes d'une "Iliade" en décomposition, monde pourri vivant sur un monde suant, sanglant de pauvres! Je porterai mon fusil sur l'épaule, intact à jamais de poudre malgré les ordres, vinssent-ils même d'un général! Moi tuer, dont le père a été tué! Ironie! Moi avoir de la haine pour ceux qui ont tué mon père! Non! C'est un combat! Pour avoir la paix, il faut que l'un cesse d'abord et je me sens assez plein d'humanité pôur être celui-là! " (1er mai 1928). 

 

A l'été 1928, comme chaque année pendant les grandes vacances, Etienne retrouve la Bretagne, son paradis perdu de Plouigneau où il aide au battage, dont il décrit magnifiquement les journées et retrouvailles familiales, et découvre l'amour charnel.

En 1929, il rentre en classe préparatoire à Louis-le-Grand, se fait arrêté pour la première fois pour participation à une manifestation internationaliste et pacifiste organisée par le Parti Communiste. Il professe l'anticolonialisme à ses camarades, se laisse éblouir par le poète martiniquais René Maran, précurseur de la négritude et de l'anticolonialisme: "Que tout se rebelle! Que l'Inde saute! Que l'Indochine se secoue! ... Les Algériens doivent être des citoyens français"? (21 décembre 1929).

Il voue un amour inquiet, douloureux et inquisiteur à une jeune parisienne d'origine bretonne, Jeanne, avec laquelle il lui est très difficile d'aller plus loin que les déclarations platoniques. "J'ai le coeur en sang, écrit-il le 30 novembre 1929. J'ai maintenant une haine atroce pour moi-même, si faible. Mes vingt ans morbides, rongés de fièvres et de veilles. Je voudrais aller, venir, m'anéantir dans d'immenses espaces, laisser vivre mes sens, et laisser s'apaiser le feu de ma cervelle. La vie de la ville me sera funeste. Je suis rompu. Car j'ai la solitude qui m'est fatale. Nous traduisons Sénèque: la solitude es mauvaise. Libidinem irritat. (...)". (30 novembre 1929). "Fou, triple fou que je suis! Cruel et malhonnête, maladif, le coeur plein d'amour et ne montrant que la méchanceté pour ceux que j'aime! Je m'étonne aujourd'hui de mes vices. D'ailleurs, c'est toujours mon corps qui me conduit, mon pauvre corps torturé, fatigué, plein de désirs qu'il se refuse à assouvir, impatient. Jeanne répondra t-elle?" (fin décembre 1929).   

En 1930, Etienne connaît enfin la joie dans la vie en s'eprenant d'une jolie communiste tchèque aux cheveux courts, indépendante et nullement farouche, Véra Prokopova, à qui il fait découvrir Paris. Pendant un peu moins de deux ans, il va vivre une passion tumultueuse et un peu dyssimétrique avec cette danseuse sensible qui est plus âgée que lui et a connu déjà plusieurs aventures. Elle finira par le quitter pour un amant tchèque alors qu'il est retenu par l'enseignement de la philosophie à Beauvais (avec pour collègue Merleau-Ponty).  Etienne se remettra très difficilement de son abandon par Véra, avec qui il continuera longtemps à entretenir une correspondance pleine de reproches et d'amour contrarié, et il se conduira avec ses différentes futures compagnes avec une cruauté semblable à celle qu'il a lui-même ressenti avec la "trahison" de Véra.

En 1933, Etienne visite pour la première fois l'URSS avec Jean Maitron et raconte par le menu son voyage. Il n'est pas très critique sur ce pays neuf qu'il aime immédiatement pour lui-même et ses habitants et où il voit le monde égalitaire et rationnel de demain en voie de construction mais sa curiosité et sa sociabilité lui font discutter avec les gens et, de fait, il est forcé de remarquer que l'opulence est loin de régner, et que la misère et la famine guettent l'Ukraine en particulier. La peur de la police politique domine aussi, Etienne ne peut qu'y prêter attention.

"Une jeune femme conduit ses deux enfants à l'église. Elle parle français. M. et moi sommes restés un peu à l'écart avec elle et nous avons parlé. Elle était plus heureuse avant la révolution, dit-elle. Elle est dactylographe et gagne 140 R. Son mari est ingénieur à 350 R. Et elle prétend vivre pauvrement. Quelle vie menait-elle donc avant la révolution? Sans doute, d'ancienne famille bourgeoise. Qu'elle sache le français est déjà un signe. En Ukraine, les choses vont mal: beaucoup de morts de misère l'an dernier. Il n'y a pas assez de pain pour les coopératives. Mais, nous dit-elle, cette année la récolte sera bonne et le pain sera à 45 Kc. Pendant que nous parlons, une amie qui l'accompagne s'impatiente, la tire par le bras. Visiblement, elle a peur de nous et fait des efforts pour entraîner son amie. Nous lui avons donné rendez-vous pour ce soir à 16h, rue (...). Elle n'est pas venue. Elle a eu peur du Parti et du GPU. C'est elle aussi qui nous a dit que la famille de la servante est en partie morte, de famine et de misère".  (Kiev en Ukraine, 24 août 1933). Le constat de la misère et de la répression n'ébranle pourtant pas la confiance de Etienne dans le bien-fondé des mesures d'embrigadement et de rééducation idéologique de la population: "Notes: 80000 enfants organisés dans les pionniers. Effort pour embrigader les petits mendiants, les loqueteux, les petits enfants nu-pieds qui vendent des cigarettes. Leur donner la joie, l'amour de l'organisation collective. Ici encore, parmi les enfants de la fête, beaucoup marchaient nu-pieds, mais la majorité est déjà entraînée dans une vie nouvelle qui leur permettra de se donner à leur mesure, de se développer progressivement selon leurs aptitudes".

On ne fait pas de révolution, de société nouvelle, avec des bons sentiments et des scrupules philanthropiques, mais avec des mesures énergiques...

 

Au retour de l'URSS, Etienne Manac'h s'arrête à Berlin en 1933 où il va retrouver Eva, une guide communiste allemande, avec qui il a mission d'envoyer des messages aux communistes disséminés dans la clandestinité pour transmettre des informations ( en particulier sur leurs camarades en camp de concentration) et des directives.    

 

Puis, au mois de septembre, avec Lucienne, sa nouvelle amante parisienne, toujours missionné probablement par l'Internationale, il gagne Barcelone en pleine ébullition politique, en proie à l'agitation anarchiste qui fait anticiper une révolution prochaine: la CNT exerce alors son influence sur un million de membres. Le couple sympathise très vite avec José Balaguer, un cadre, cultivé et bon vivant, du Parti Communiste de Maurin. Les pages sur le mois passé à Barcelone sont passionnantes historiquement - comme celles sur la découverte de l'Allemagne nazie- et magnifiques d'un point de vue littéraire. Aux vacances de Noël 1933-1934, Etienne Manac'h retourne en Allemagne nazie. Pour quoi faire? :

"1°) Faire parvenir à Berlin, aux membres d'une cellule du PC, des documents, huit rouleaux de photo-films; quelques centaines de petites pellicules, filmant des colonnes de journaux communistes allemands de l'immigration (Rundschau, etc.)

2°) Faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que la militante communiste Marie Zielke, parente du député au Riechstag, Koenen, sorte de la prison hitlérienne et, pour cela, voir de nombreuses personnes influentes.

3°) Faire tout ce qui est en mon pouvoir pour ramener de Berlin à Paris le fils de "Ulrich", secrétaire pour l'Europe centrale du Comité mondial contre le fascisme.

4°) Rapporter de l'argent pour Frieda Bohm et un artiste de cinéma, M. Otten, ami et collaborateur de Pabst...".  

 

Etienne passe le nouvel an à Berlin en compagnie d'une connaissance française et de son amie allemande, qu'il décrit admirablement avec un sens de la formule laconique et un cynisme certain, non dénué de misogynie: "C'est un pauvre amour. Peut-être aussi la rudesse de Jean, sa franchise un peu grosse lui déplaisent. Elle est fort surveillée par ses parents, une tante en particulier qui lit toutes ses lettres. Aucun abandon ne serait excusé de sa part si ce n'était celui qui accompagne le mariage. Le père, sorte d'ouvrier des postes, est hitlérien; Théa sympathise fort. Hitler est bon; il a donné du travail aux ouvriers, et il ne veut nullement la guerre; il a relevé l'Allemagne. Théa est maigrement payée: 50 M par mois, et Elli à peine 80. Voilà du bon gibier pour l'hitlérisme. Ces jeunes filles aiment la parade, le café chic, où l'on peut un jour, par chance, trouver un mari nanti d'une profession potable, les promenades en automobile, etc. Ces pauvres petites ouvrières ne sont faites, psychologiquement, que d'une tendance désespérée vers la bourgeoisie. Besoin de parvenir. Et comment? Par l'homme. Leur deuxième trait psychologique, c'est celui du crochet lancé au premier cœur bénévole. Tout le charme puéril de la blonde Théa en est obscurci".

En août 1934, Etienne retourne à Berlin, à nouveau missionné, puis gagne l'URSS pour son second voyage à l'occasion duquel il tombe amoureux d'une guide touristique de Leningrad, Alissa, et fréquente un couple de communistes italiens exilés, Nella et Emilio. Nella deviendra quelques années après sa femme à Istambul (il se marie avec elle en 1943) : c'est la mère de Bérénice Manac'h. Etienne rompt avec le Parti Communiste quelques années plus tard, au moment du Pacte Germano-Soviétique et de l'invasion de la Pologne, mais, toujours engagé et anti-fasciste convaincu, il travaille pendant la guerre au côté de la France Libre et du général de Gaulle dont il devient le délégué auprès de la Turquie et des pays balkaniques.

 

Mardi 2 juillet 2019 - mardi de l'éducation populaire du PCF avec Bérénice Manac'h, auteur du Livre de Nella (Skol Vreizh, 2019) - Emilio, Nella, Etienne, trois destins exceptionnels marqués par le communisme et les tragédies du 20e siècle

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23 juin 2019 7 23 /06 /juin /2019 17:13
Communist'Art: Charlotte Delbo
Communist'Art: Charlotte Delbo

Lire Charlotte Delbo est une expérience qui ne vous laisse pas indemne.

Une écriture poétique au scalpel, sans sentimentalisme, économe, précise, violente, lucide, désenchantée, froide, intérieure et charnelle à la fois. Un concentré de paradoxes et d'interrogations. Une écriture contemporaine, novatrice, vibrante.

L'expérience terrible des camps de concentration et d'extermination a fait naître des récits littéraires d'une force extraordinaire, chez Jorge Semprun, Primo-Levi, Robert Antelme et d'autres. 

Charlotte Delbo est de ses écrivains qui ont construit leur écriture et leur vision du monde au plus noir et cruel de l'expérience humaine, face au mal et à la souffrance absolus, regardant la mort en face:

"Nues sur les grabats du Revier, nos camarades ont presque toutes dit: "Cette fois je vais "claboter". Elles étaient nues sur les planches nues. Elles étaient sales et les planches étaient sales de diarrhée et de pus. Elles ne savaient pas que c'était leur compliquer la tâche, à celles qui survivraient, qui devraient rapporter aux parents leurs dernières paroles. Les parents attendaient le solennel. Impossible de les décevoir. Le trivial est indigne au florilège des mots ultimes. Mais il n'était pas permis d'être faible à soi-même. Alors elles ont dit "Je vais claboter" pour ne pas ôter aux autres leur courage, et elles comptaient si peu qu'une seule survécût qu'elles n'ont rien confié qui pût être message".

(Le Convoi du 24 janvier, Charlotte Delbo).

Charlotte Delbo ne triche pas.  

Le 2 mars 1942, Charlotte est arrêtée avec son mari, dirigeant de la résistance communiste, à leur domicile, où elle tapait des textes pour la presse communiste de résistance. Ils sont remis aux Allemands par les Brigades spéciales de la Police française. Elle est emprisonnée à la Santé, lui à la prison du Cherche-Midi. Dudach est interrogé, torturé, fusillé au Mont-Valérien.

Georges Dudach

Elle retrouvera son amoureux Georges Dudach une dernière fois en prison, comme ses amies Maï Politzer, Marie-Jeanne Bauer, Hélène Solomon et Germaine Pican, le jour de son exécution, le matin du 23 mai 1942: "J'écoutais son cœur qui battait au rythme que je connaissais, comme je l'écoutais quand je m'endormais dans ses bras. Je l'écoutais et, malgré moi, j'en comptais les battements, je mesurais combien de coups son cœur avait encore à battre. Chaque battement dévorait les minutes et c'est ainsi que j'ai pris la mesure de ma vie et de mon amour". 

Charlotte Delbo expose sa souffrance mêlée d'incompréhension et de colère à perdre Georges dans Une connaissance inutile:

"Sans doute avez-vous raison

vous qui avez des mots pour tout

Mais

il y en avait

ni forts, ni faibles

qui n'ont été

ni jusqu'au sacrifice

ni jusqu'à la trahison

Il m'est arrivé de penser

qu'il aurait pu être de ceux-là

Et d'avoir honte

Je voudrais être sûre

d'avoir eu honte

Il faut

il faut

Que vous ayez raison

 

Je me demandais

pour qui

pour qui il mourait

pour lequel de ses amis

Y avait-il un vivant

qui méritait sa vie à lui

lui

le plus cher

Doucement il est revenu

de là-bas où il en était allé

revenu me dire

qu'il était mort pour le passé

et pour tous les devenirs

J'ai senti que ma gorge éclatait

mes lèvres ont voulu sourire

mais c'était que je le revoyais.

 

Vous ne pouvez pas comprendre

vous qui n'avez pas écouté

battre le cœur

de celui qui va mourir".

 

Elle avait rencontrée Georges en 1934. Elle avait 21 ans. C'était une fille de la classe ouvrière, d'une famille d'immigrés italiens venant du Piémont. Avec lui et les Jeunesses Communistes, elle suivait des cours du soir de marxisme, notamment avec le philosophe Henri Lefebvre qui va la former intellectuellement et politiquement, comme Georges Politzer et Jacques Solomon. C'est en février 34, dans le contexte du péril des ligues d'extrême-droite, qu'elle prend sa carte à la JC. Georges, lui, était adhérent à la JC depuis 1928, à l'âge de 14 ans. Il était apprenti fondeur en bronze à l'époque. En 1935, il devenait rédacteur de l'Avant-garde, le mensuel des JC. Il devient correspondant à Moscou, chargé de la réorganisation du journal des jeunes communistes belges.

Charlotte le décrit ainsi rétrospectivement:

"Je lui disais mon jeune arbre

Il était beau comme un pin

La première fois que je le vis

Sa peau était si douce

la première fois que je l'étreignis

et toutes les autres fois

si douce

que d'y penser aujourd'hui

me fait comme

lorsqu'on ne sent plus sa bouche.

Je lui disais mon jeune arbre

lisse et droit

quand je le serrais contre moi

je pensais au vent

à un bouleau ou à un frêne.

Quand il me serrait dans ses bras

je ne pensais plus à rien"

(Une connaissance inutile)

Georges et Charlotte sont très sportifs, ils nagent, font du vélo, de grandes promenades, vont au cinéma. Ils habitent 115 rue de Turenne à Paris, à deux pas du métro Filles-du-Calvaire. Ils se marient le 17 mars 1936 à la mairie du IIIe arrondissement. En mai 1935, ils participent tous deux au soutien à la nouvelle grève des Midinettes avec les couturières des maisons Chanel, Worth, Paquin, Molyneux, Nina Ricci. Avec les JC, Charlotte élabore les argumentaires et les tracts. Dans l'organisation de la grève, elle rencontre une jeune dentiste d'origine corse, Danielle Casanova, d'un an de plus qu'elle. Son mari, Laurent Casanova, est l'assistant du secrétaire général du PCF, Maurice Thorez. C'est une militante charismatique et infatigable, une meneuse née. Il y a là aussi Marie-Claude Vogel, la fille du patron de presse Lucien Vogel, et la compagne, bientôt la femme, de Paul Vaillant-Couturier, le rédacteur en chef de L'Humanité. Violaine Gelly raconte dans sa biographie de Charlotte Delbo qu'"en 1933, pour le magazine Vu, elle est allée en Allemagne comme reporter photographe. Elle a assisté aux cérémonies du 1er mai, mettant déjà en scène l'une de ces spectaculaires manifestations à la gloire du Führer. Puis, grâce à l'entremise de militants communistes clandestins, elle a réussi à "voler" quelques photos des camps de concentration d'Orianienburg et de Dachau. De retour en France, elle dit son inquiétude pour les Juifs allemands. Puis elle prend sa carte au PCF". Elle a 24 ans, Danielle 27 ans, et Charlotte 26 ans. 

Charlotte assiste à la création de l'Union des jeunes filles de France (UJFF), liée au PCF, avec Danielle Casanova à sa tête en 1936. "Il n'est plus désormais possible à la femme de se désintéresser des problèmes politiques, économiques et sociaux que notre époque pose avec tant de force. La conquête du bonheur est, pour la femme, liée à son libre épanouissement dans la société, cet épanouissement est une condition nécessaire du développement du progrès social", déclare Danielle Casanova à la tribune le 26 décembre 1936 (cité par Violaine Gelly).

En septembre 1936, Charlotte Delbo-Dudach démissionne de l'Occidentale africaine, une entreprise d'import-export située faubourg Saint-Honoré. Elle est sans travail pendant un an puis reprend du service à Pechiney en 1937. Dudach était-il permanent du parti en Espagne à ce moment-là? Il y a des zones d'ombre dans la chronologie. En mai 37, Georges Dudach devient rédacteur en chef des Cahiers de la jeunesse dirigés par le philosophe communiste Paul Nizan. Charlotte y écrit des critiques théâtrales. Elle réalise une interview de Louis Jouvet pour les Cahiers et celui-ci s'attache à elle, lui proposant de devenir sa secrétaire particulière.  Charlotte va alors le suivre dans toutes ses tournées. Après la défaite et l'exode de mai-juin 40, Charlotte retrouve Georges Dudach qui avait été mobilisé. Dans la clandestinité, celui-ci travaille avec Politzer, Pierre Villon, Jacques Solomon, à la reconstitution d'un réseau de résistance à l'université, autour de la revue La Pensée libre. Georges Dudach va aussi aider Aragon à passer la frontière entre la zone sud et la zone nord et à lancer ses activités de résistance et de constitution de réseaux d'intellectuels pour le Parti communiste clandestin. Aragon lui dédiera un poème après l'annonce de son exécution: En étrange pays dans mon pays lui-même.  

Charlotte était partie dans des tournées en Suisse et en Amérique du Sud avec la troupe de Louis Jouvet en 1941 mais elle avait tout fait pour abréger sa tournée américaine afin de rejoindre Georges. Elle le retrouve en novembre 1941.

Ses mots sont simples et purs pour décrire son amour pour Georges:

"Je l'appelais

mon amoureux du mois de mai

des jours qu'il était enfant

heureux tellement

je le laissais

quand personne ne voyait

être

mon amoureux du mois de mai

même en décembre

enfant et tendre.

Et nous marchions enlacés

la forêt était toujours

la forêt de notre enfance

nous n'avions plus de souvenirs séparés..."

(Une connaissance inutile)      

A partir de novembre 41, Georges et Charlotte vivent dans une planque du Parti au 93, rue de la Faisanderie près du métro Rue-de-la-Pompe dans le 16e arrondissement, sous les identités d'emprunt de M. et Mme Délépine. Georges est engagé à la fois dans la rédaction des journaux clandestins du PCF, pour laquelle Charlotte met à profit ses compétences de dactylo, et dans l'organisation du réseau des intellectuels.

Après l'arrestation et l'exécution de Georges Dudach, pendant des jours, à la prison de la Santé, "Charlotte reste prostrée dans son silence. Les mots l'ont fuie. Et la douleur est ravivée par un nouveau départ pour le peloton d'exécution. Le 30 mai, huit jours après Georges, ce sont d'autres hommes du réseau qui partent pour le Mont Valérien: Félix Cadras, Arthur Dallidet et Jacques Decour. A huit jours d'intervalle, Maï Politzer a vu partir vers la mort les deux hommes qu'elle aimait, son mari et son amant. A Mounette Dutilleul, sa compagne, Arthur Dallidet laisse quelques mots, transmis par Marie-Claude Vaillant-Couturier: "Nous reournerons à Garches, à la fête de l'Huma et nous aurons un fils". A l'aube du 30 mai, Mounette est à la fenêtre de sa cellule pour voir partir celui qu'elle aime, qu'il faut soutenir, car la torture l'a rendu aveugle. Cramponnée aux barreaux, elle entonne crânement La Marseillaise avec l'ensemble de ses compagnes, agrippées à ce chant comme à un espoir" (Violaine Gelly. Paul Gradvohl. Charlotte Delbo. Pluriel). 

" Et voilà qu'elles me rejoignent dans le long cortèges des veuves. Les veuves qui n'ont pas veillé leur mari mourant, qui n'auront pas fermé ses yeux. Nos mains inutiles. Elles me rejoignent dans une douleur inutile que chacune est seule à porter. A quoi sert ma priorité, mon expérience ne peut les aider. Chacune est seule, isolée dans ses souvenirs, dans la mémoire du bonheur passé, dans la mémoire du combat clandestin, si épuisant, si exaltant aussi, avec ses peurs et ses joies. Et quoiqu'elle puissent faire, rien n'effacera le passé. Il pèsera de plus en plus lourd à nos cœurs maintenant réduits en cendres. Toutes ces jeunes vies anéanties. Les enfants que nous n'aurons pas. Ce petit garçon au regard grave et au front bombé, ce fils que je n'aurai pas".  (Charlotte Delbo, Les hommes)   

Romainville

Charlotte est transférée avec ses co-détenues au fort de Romainville, situé dans la commune des Lilas, sur un terrain militaire, le 24 août. Après avoir été séparées pendant 4 mois à la prison de la Santé, les femmes se retrouvent avec beaucoup de joie. Charlotte sympathise avec des résistantes FTP: Cécile Borras, les soeurs marseillaises Carmen (Serre) et Lulu (Thévenin), l'Italienne Viva (Vittoria Nenni, 27 ans), femme d'un militant communiste et imprimeur, raflé par les Brigades Spéciales le 18 juin 1942. Le mari de Viva, Henri Daubeuf, est fusillé au Mont Valérien le 11 août 1942. Viva est transférée à Romainville et les autorités allemandes lui proposent de lui retirer la nationalité française et de la renvoyer en Italie. Par fidélité à l'égard de son mari et de ses compagnes, elle refuse.

"Avec ces trois jeunes femmes, écrit Violaine Gelly, Charlotte va réapprendre à rire. A vivre. "Cela aussi c'était l'oubli - des amitiés nouvelles et des distractions obligées avec une espèce de goût de vivre qui s'emparait de moi, repoussait dans un lointain presque imaginaire tout mon passé, tout ce qui avait été moi disant adieu à Georges. Une autre vie avait commencé, avec d'autres souvenirs".

Avec Marie-Claude Vaillant Couturier et Danielle Casanova, elle participe à un journal clandestin, Le Patriote de Romainville. "Ecrit au bleu de méthylène sur des papiers d'emballage de la Croix-Rouge, il circule dans les chambres et finit brûlé dans les poêles une fois lu. "Tu penses bien que notre sens de l'organisation ne perd pas ses droits, même et surtout pas ici", écrit le résistant communiste Octave Rabaté à sa femme". (Violaine Gelly, opus cité, p. 105). Très vite des cours sont instaurés: Viva Nenni donne des leçons d'italien, Marie-Claude d'histoire politique, Maï de philosophie, Charlotte de théâtre... "On échange des cours de maths contre des cours de couture, des exercices d'anglais contre des recettes de cuisine".  (Violaine Gelly, opus cité, p. 105)

Les deux sœurs Marie et Simone Alizon, du réseau Johnny de Rennes, parmi les plus jeunes détenues de Romainville et les rares non-communistes, découvrent avec stupeur la hiérarchie qui s'est installée, l'organisation structurée, la discipline sans faille, la cohésion peu commune:

" Un bon nombre de ces femmes étaient des scientifiques et des intellectuelles de haut niveau, avec une fois inébranlable dans leur idéal. Elles étaient une partie de l'élite féminine du parti communiste. Il nous fallut du temps pour découvrir ce milieu nouveau et incompréhensible pour nous. Nous étions tombées sur une autre planète. Nous qui ignorions tout des partis politiques, nous étions arrivées au milieu d'un des plus intenses foyers d'activité intellectuelle communiste", racontera Simone, dite Poupette. (Violaine Gelly, opus cité, p. 105-106). Charlotte organise des pièces de théâtre avec Danielle Casanova dans le rôle de Jeanne d'Arc, surveillée par un soldat allemand joué par Marie-Claude Vaillant-Couturier. Elle monte Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux. 17 des co-détenues de Charlotte Delbo au fort de Romainville apprennent l'exécution de leurs maris ou compagnons. Charlotte prépare une autre représentation, On ne badine pas avec l'amour, quand le 18 janvier 1943, 222 détenues sont réunis dans la cour du fort. On leur apprend leur départ pour l'Allemagne.

Avec 229 femmes en majorité résistantes et communistes, Charlotte est déportée le 23 janvier 1943 à Fresnes, Compiègne, puis vers Auschwitz. 3 mois plus tard, il ne restera que 70 femmes survivantes de ce convoi classé Nuit et Brouillard. Les 4 derniers wagons d'un convoi de 18 sont réservés aux femmes quand le convoi part de Compiègne le 24 janvier. Dans le dernier wagon où grimpe Charlotte, par chance, elles ne sont que 27, et non 60 à 70 comme dans les trois autres, ce qui leur permettra de respirer et de dormir couchées.

"Personne ne comprendra jamais pourquoi, écrit Violaine Gelly, ces prisonnières ont été déportées à Auschwitz, qui était essentiellement un camp d'extermination de Juifs... Les "politiques "étaient ordinairement dirigées sur Ravensbruck. Sauf le convoi du 24 janvier 1943, dit "convoi des 31 000" car tous les matricules à cinq chiffres que les survivantes porteront tatoués sur l'avant-bras gauche pour le restant de leur vie commencent par 31. Désorganisation allemande due à la panique de voir Stalingrad sur le point de tomber? Simple erreur humaine lors de la séparation avec le train des hommes à Halle? La réponse s'est perdue avec la destruction d'une partie des archives d'Auschwitz - à supposer qu'elle s'y trouvait..." (Violaine Gelly, opus cité, p.115)

Auschwitz

"Rue de l'arrivée, rue du départ.

Il y a les gens qui arrivent. Ils cherchent des yeux dans la foule de ceux qui attendent ceux qui les attendent. Ils les embrassent et ils disent qu'ils sont fatigués du voyage. 

Il y a les gens qui partent. Ils disent au revoir à ceux qui ne partent pas et ils embrassent les enfants. 

Il y a une rue pour les gens qui arrivent et une rue pour les gens qui partent.

Il y a un café qui s'appelle "A l'arrivée" et un café qui s'appelle "Au départ".

Il y a les gens qui arrivent et il y a les gens qui partent.

Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent

une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.

C'est la plus grande gare du monde.

C'est à cette gare qu'ils arrivent.  

C'est à cette gare qu'ils arrivent, qu'ils viennent de n'importe ou.

Ils y arrivent après des jours et après des nuits

ayant traversé des pays entiers

ils y arrivent avec les enfants même les petits qui ne devaient pas être du voyage.

Ils ont emporté les enfants parce qu'on ne se sépare pas des enfants pour ce voyage-là.

Ceux qui en avaient ont emporté de l'or parce qu'ils croyaient que l'or pouvait être utile.

Tous ont emporté ce qu'ils avaient de plus cher parce qu'il ne faut pas laisser ce qui est cher quand on part au loin.

Tous ont emporté leur vie, c'était surtout la vie qu'il fallait prendre avec soi.

Et ils arrivent

ils croient qu'ils sont arrivés

en enfer

possible. Pourtant ils n'y croyaient pas

Ils ignoraient qu'on prît le train pour l'enfer mais puisqu'ils y sont ils s'arment et se sentent prêts à l'affronter

avec les enfants les femmes les vieux parents

avec les souvenirs de famille et les papiers de famille.

Ils ne savent pas qu'à cette gare-là on n'arrive pas.

Ils attendent le pire- ils n'attendent pas l'inconcevable".

( Aucun de nous ne reviendra. Charlotte Delbo, 1970)

 

"Ce point sur la carte

Cette tache noire au centre de l'Europe

cette tache rouge

cette tache de feu cette tache de suie

cette tache de sang, cette tache de cendres

pour des millions

un lieu sans nom.

De tous les pays d'Europe

de tous les points de l'horizon

les trains convergeaient

vers l'in-nommé

chargés de millions d'êtres

qui étaient versés là sans savoir où c'était

versés avec leur vie

avec leurs souvenirs

avec leurs petits maux

et leur grand étonnement

avec  leur regardait qui interrogeait

et qui n'y a vu que du feu,

qui ont brûlé sans savoir où ils étaient.

Aujourd'hui on sait.

Depuis quelques années on sait.

On sait que ce point sur la carte

c'est Auschwitz.

On sait cela

Et pour le reste on croit savoir".

(Une connaissance inutile, Charlotte Delbo)

Charlotte arrive à Auschwitz le 27 janvier au petit jour. Les déportées survivantes sont transportées à Birkenau, à trois kilomètres d'Auschwitz I. Les chantent La Marseillaise à la suite de Mounette. "Partout sur le sol, des cadavres qu'elles enjambent, des rats gros comme des chats qui courent entre des alignements de baraquements en brique, une odeur épouvantable qui envahit tout et dont elles découvriront très vite que c'est celle qu'exhalent les fours crématoires où jour et nuit sont brûlés des corps" (Violaine Gely). 

15 ans plus tard, suite aux guerres d'Algérie et du Vietnam qui ravivent les blessures de sa mémoire, Charlotte tentera de restituer l'horreur indicible d'Auschwitz par touches successives, en évoquant les sensations limite de cette vie enfer, ses amies, ses moments d'espoir, de désespoir, de combat contre la facilité du découragement et de l'abandon à la mort. Danielle Casanova est nommée dentiste du Revier, elle y mourra du typhus le 9 mai (Charlotte écrira: "Elle reposait, belle parce qu'elle n'était pas maigre, le visage encadré de tous ses cheveux noirs, le col d'une chemise blanche fermé sur son cou, les mains sur le drap blanc, deux petites branches de feuillage près de ses mains. Le seul beau cadavre qu'on ait vu à Birkenau"). Marie-Claude Vaillant-Couturier interprète de l'administration du camp. Charlotte, elle, malade, est protégée par ses camarades sur les lieux de travail en extérieur. Charlotte racontera l'extraordinaire solidarité de survie entre les déportées, leur amitié, leur bravoure et leur endurance inimaginables, leur beauté arrachée à la vie: 

" Yvonne Picard est morte

qui avait de si jolies seins.

Yvonne Blech est morte

qui avait les yeux en amande

et des mains qui disaient si bien

Mounette est morte

qui avait un si joli teint

Une bouche toute gourmande

et un rire si argentin

Aurore est morte

qui avait des yeux couleurs de mauve.

Tant de beauté tant de jeunesse

Tant d'ardeur tant de promesses...

Toutes un courage des temps romains.

Et Yvette aussi est morte

qui n'était ni jolie ni rien

et courageuse comme aucune autre.

Et toi Viva

et moi Charlotte

dans pas longtemps nous serons mortes

nous qui n'avons plus rien de bien"

(Une connaissance inutile)

En mai 43, Charlotte va être affectée à Rajsko, grâce à Marie-Claude Vaillant-Couturier à la culture du kok-sanghiz, un pissenlit d'Asie centrale dont la racine et la sève contiennent du latex transformable en caoutchouc.  Les conditions de vie et de travail sont moins mortifères, le harcèlement des kapos moins dangereux. Pendant trois mois, Charlotte et ses amies font l'aller-retour entre Birkenau et Rajsko matin et soir. Avec ses co-détenues, pour se divertir de l'enfer du camp, Charlotte évoque Electre, Dom Juan, elle tente de reconstituer avec Claudette Bloch, une détenue française, juive résistante, l'intégralité du Malade imaginaire de Molière. Elles montent la pièce au lendemain de Noël, le 26 décembre 1943, avec des costumes réalisés par le plus grand esprit d'expédient et d'invention.

"Le dimanche de la représentation, tout est en place. "C'était magnifique parce que chacune, avec humilité, joue la pièce sans songer à se mettre en valeur dans son rôle. Miracle des comédiens sans vanité. Miracle du public qui retrouve soudain l'enfance et la pureté, qui ressuscite à l'imaginaire. C'était magnifique parce que, pendant deux heures, sans que les cheminées aient cessé de fumer leur fumée de chair humaine, pendant deux heures nous y avons cru. Nous y avons cru plus qu'à notre seule croyance d'alors, la liberté, pour laquelle il nous faudrait lutter cinq cent jours encore"  (Une connaissance inutile) - Cité dans Charlotte Delbo- Violaine Gelly, Paul Gradvohl, Pluriel

Vers l'impossible libération

Tout début 44, Charlotte et quelques-unes de ses co-détenues sont transférées à travers un train ordinaire à Ravensbrück. La vie y est presque aussi inhumaine et dure, mais il n'y a plus de chambres à gaz. Les travaux forcés visent moins la mort rapide que l'entretien de la machine de guerre nazie. Charlotte travaille pour Siemens, puis pour un atelier de couture nazi, un centre de récupération des vêtements des déportées décédées. Le 23 avril 45, elle quitte l'Allemagne pour le Danemark, puis la Suède, où elle est libérée.  Arrivée à Paris fin juin, il est écrit sur son rapport d'examen médical: typhus avril 1943, aménorrhée pendant 39 mois (retour des règles en juin 1945), œdème des membres inférieurs, goitre thyroïdien, rhumatismes et douleurs sciatiques, soins dentaires, tachyarythmie". De retour en France, Charlotte s'effondre.  Elle racontera son sentiment d'irréalité, de culpabilité, de perte irréparable de ses amies chères et du précieux de l'amitié, jamais aussi forte que dans les épreuves inouïes de la déportation, son impossibilité à revenir à la vie ordinaire, dans Auschwitz et après, Mesure de nos jours, en 1970. Charlotte reprend néanmoins du service après trois mois auprès de Louis Jouvet, mais son état de santé l'oblige à partir se soigner en Suisse. Elle écrit pour le Journal de Genève des cours récits témoignant de la vie à Auschwitz. Elle écrit deux nouvelles pour un magazine féminin suisse. L'une raconte un Noël à Rajsko, l'autre l'histoire de Lily, la petite juive fusillée pour un mot d'amour. 

Dans ses cahiers personnels, elle raconte Auschwitz, d'une traite, sans rature: un long poème en prose qui ouvrira Aucun de nous ne reviendra (fini d'être écrit en 1965, mais qui ne sera publié qu'en 1970 chez Minuit). Ce manuscrit, elle ne cherchera à le publier qu'après 1965. Interrogée par Jacques Chancel pour l'émission Radioscopie en 1974, elle explique ce délai de publication ainsi: 

" Pour moi, ce livre aurait tant d'importance dans ma vie qu'il fallait que ce fût une œuvre. Pour m'assurer que c'en était une, il fallait que je le laisse dormir pendant vingt ans. Cela peut paraître un pari stupide, orgueilleux en même temps, j'avais des raisons très prosaïques. Nous arrivions dans un pays ravagé par la guerre, des gens meurtris, qui ont subi des deuils, des bombardements, des déprédations, qui ont été très malheureux. Et leur malheur, même s'il était sans comparaison avec le nôtre, il faut bien l'admettre, était présent alors que le nôtre était lointain. Nous étions dans la situation de celui qui est en train de mourir d'un cancer et qui essaie d'attirer l'attention de quelqu'un qui souffre d'une rage de dents: la rage de dents vous possède tant que vous ne faîtes pas attention à l'autre et que vous n'entendez pas la plainte du proche". 

Dans l'après-guerre, Charlotte, quoique agacée par le culte sélectif des résistants, le culte de la personnalité, l'idolâtrie même de Thorez, Staline, et rebelle et indépendante vis-vis de l'état-major du PCF, reste proche des communistes et défend l'expérience soviétique. Elle va amèrement déchanté après le rapport Khrouchtchev en 56 révélant l'ampleur et le caractère systématique des crimes du stalinisme et un voyage personnel en Russie en 59. Elle écrit un essai très critique sur l'expérience soviétique Un métro nommé Lénine mais ne trouve personne pour l'éditer. Dans les années 60, Charlotte Delbo est embauchée au CNRS et y collabore avec Henri Lefebvre, philosophe marxiste exclu du PCF en 1957 pour avoir violemment critiqué le stalinisme. Elle écrit contre la guerre d'Algérie.  

Après la publication de ses premiers livres sur la déportation aux éditions de minuit, Charlotte se lance dans l'écriture théâtrale. En 1966, elle écrit Qui rapportera ces paroles?, une pièce en trois actes où 22 comédiennes campent des détenues du block 23.   

Dans les années 68 et les années 70, Charlotte Delbo reste révolutionnaire, de gauche et sans doute communiste, mais s'éloigne fortement du PCF, au point qu'elle critique Henri Lefebvre quand il appelle à voter pour le PCF en 78 et s'éloigne de lui. Elle combat par ses écrits les dictatures de droite au Portugal et au Chili, comme la répression du printemps de Prague. Elle réfute avec la dernière énergie les tentatives négationnistes de Faurisson.    

Charlotte Delbo, atteinte d'un cancer du poumon depuis 1982, s'éteint en 1985 à Paris. 

A lire:

Charlotte Delbo, Auschwitz et après, Mesure de nos jours,

Charlotte Delbo. Aucun de nous ne reviendra

Charlotte Delbo. Une connaissance inutile

Charlotte Delbo, Le Convoi du 24 janvier

Violaine Gelly. Paul Gradvohl. Charlotte Delbo. Pluriel

Ghislaine Dunant. Charlotte Delbo. La vie retrouvée. Essais. Seuil 

Charlotte Delbo, rescapée des camps de la mort, immense écrivain, militante communiste anti-colonialiste : l'écriture comme ultime moyen de résistance (L'Humanité, Violaine Gelly - décembre 2013)

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