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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 06:46
Les vers éternels de Mahmoud Darwich, voix de la résistance palestinienne (Anne Berthod, Télérama, 17 septembre 2018)

Pour commémorer les dix ans de sa disparition, l’IMA et le festival Arabesques célèbrent les écrits du poète palestinien. Voix de l’exil, de la résistance et de la paix, il fut le plus grand poète contemporain de langue arabe. De Paris à Montpellier, son œuvre est à (re)découvrir à l’occasion d’un festival hommage et d’un récital. 

Il n’a jamais écrit de chanson mais remplissait des stades en déclamant des vers et de la prose : dix ans après sa mort, le festival Arabesques et l’Institut du monde arabe célèbrent le Palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008), immense poète contemporain. « Il était une couleur de notre drapeau, un artiste et un leader romantique : par ses valeurs humanistes, libertaires et politiquement engagées, il était le Federico García Lorca du monde arabe », résume le oudiste Adnan Joubran. Le 23 septembre, le trio Joubran participera notamment à une grande soirée hommage avec une dizaine d’artistes (Souad Massi, Magyd Cherfi, ex-Zebda, Kamilya Jubran…) : un plateau hétéroclite, à l’image d’un héritage qui continue d’inspirer les jeunes générations. « Il est le seul dans le monde arabe à s’être ancré dans les métriques anciennes de la poésie classique avec un vocabulaire aussi actuel »,rappelle la chanteuse et oudiste Kamilya Jubran. De la même façon, la Palestine était son socle, mais ses thématiques étaient universelles : « le poète des vaincus » était un apatride, qui nous parlait d’exil (presque trente ans passés entre Beyrouth, Moscou, Tunis, Le Caire et Paris), de résistance et de paix. Lyrique et poignante, son œuvre ne faisait qu’une avec sa vie d’homme. En voici les figures clés.

La mère… patrie

« J'ai la nostalgie du pain de ma mère, du café de ma mère, Des caresses de ma mère… Et l'enfance grandit en moi… » : ainsi commence Oummi, fameuse ode à sa mère (1966). Enfant de Galilée, Mahmoud Darwich a connu l’exil à 6 ans, quand sa famille a fui Saint-Jean-d’Acre, devenu israélien après 1948, pour le Liban. A leur retour, un an plus tard,« Akko » était devenu une ville juive et les Arabes ne pouvaient plus se déplacer sans autorisation – l’adolescent a souvent atterri en prison pour avoir bravé l’interdiction. C’est ce traumatisme qu’il exorcise adulte quand il parle de sa mère, symbole d’une enfance brisée et d’un foyer confisqué : à travers elle, le poète file la métaphore palestinienne de la patrie perdue, mais dit aussi la douleur de l’exil.

Marcel Khalifé

Chanté, rapé, samplé, Mahmoud Darwich a souvent été mis en musique, mais jamais autant que par le Libanais Marcel Khalifé, dont la chanson Oummi, par exemple, fut l’un des premiers hits. C’est grâce à ce « Bob Dylan du Levant », figure de proue de la chanson contestataire dans les années 1970, que Darwich, figure de l’intelligentsia peu connue alors du grand public, a pu avoir une telle résonnance. L’ami Khalifé a si bien porté ses mots qu’en 1999 il a été poursuivi par un tribunal à Beyrouth pour avoir cité le Coran dans la chanson O mon père, je suis Joseph, adaptée d’un de ses poèmes. Quelque deux mille fans chantèrent la chanson incriminée dans une manifestation de soutien, et le chanteur fut relaxé.

Yasser Arafat

« Aujourd'hui, je suis venu porteur d'un rameau d'olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d'olivier de ma main », déclare Yasser Arafat à l’ONU en 1974. Le discours est signé Darwich, journaliste militant qui va devenir la plume de l’OLP. Il s’impose comme son leader spirituel avec Une mémoire pour l’oubli, récit (le seul de son œuvre) du siège de Beyrouth (1982), et entre même au comité exécutif. Il rompt avec l’organisation en 1993, déçu par les accords d’Oslo. Ses vers, toutefois, resteront des slogans. Jusqu’en 2011, quand Mahmoud Abbas déposera à l’ONU la demande de reconnaissance de la Palestine, sur ces mots :« Debout ici. Assis ici. Toujours ici. Eternels ici. »

Rita

Romantique avant tout, Darwich n’a jamais eu pour ambition d’être la voix du nationalisme arabe. Lui voulait être un poète de l’amour. La mystérieuse Rita, dont le nom a fait le tour du monde arabe grâce à Marcel Khalifé, est évoquée dès les premiers recueils (La Fin de la nuit, Les oiseaux meurent en Galilée…). En 1995, Darwich raconte enfin l’histoire de cette danseuse juive (nommée Tamar dans la réalité), rencontrée autrefois au bal du Parti communiste israélien, dont il était adhérent. La guerre des Six-Jours (1967) aura eu raison de leur intense idylle…« Entre Rita et mes yeux : un fusil. Et celui qui connaît Rita se prosterne. Adresse une prière. A la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel. » Rita incarne l’amour impossible. A travers elle, Darwich, toujours très métaphorique, pleurait à la fois la femme et sa terre bafouée.

L’absente

Opéré trois fois du cœur, Mahmoud Darwich avait pressenti sa mort. De Murale(2003) à Présente Absence (2006), son septième et avant-dernier recueil, il entame un dialogue intime avec elle. L’absente est cette mort qu’il tente d’apprivoiser. C’est aussi l’exilé, le déraciné, l’ami assassiné, l’impossible patrie, dont l’absence, au quotidien, fait présence. S’adressant dans Présente Absence à son moi à différents âges, Darwich fait le bilan poétique d’une vie d’errance et d’espoir : une sorte de testament, publié deux ans avant sa mort. Ecrits dans une prose magnifique (ce qui reste exceptionnel dans son œuvre), ces trente et un poèmes constituent une véritable élégie, entre fragments de mémoire vive et douloureuse mélancolie.

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 19:36
Une embuscade dans les Aurès d'Anne Guillou: Lorsque les pères enterrent leurs fils (Didier Gourin, Ouest-France, 4 septembre 2018)
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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 08:59
Israël-Palestine: Interview exclusive de Dominique Vidal pour Rouge Finistère, septembre 2018
Dominique Vidal, historien et journaliste, spécialiste reconnu du Moyen-Orient, collaborateur du Monde Diplomatique dont il a été le rédacteur en chef adjoint, est venu dans le Finistère à Quimper et Brest à l'initiative de l'AFPS présenter son dernier livre. À cette occasion il nous a accordé une interview exclusive pour Rouge Finistère.
 
Interview à « Rouge Finistère» (journal départemental du PCF) de Dominique Vidal - Propos recueillis par Yvonne Rainero
 
Dans ce livre, vous vous adressez à Emmanuel Macron.  Pourquoi ?
 
Mon livre est titré Antisionisme = antisémitisme ? et sous-titré Réponse à Emmanuel Macron. Ce n’est pas un effet de style. Dans son discours du 16 juillet 2017, lors du 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, où il avait invité le Premier ministre israélien, le Président de la République a en effet déclaré : « Nous ne cèderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. »
C’était la première fois qu’un chef de l’État reprenait à son compte cet amalgame inacceptable entre une opinion parfaitement licite, qui conteste la réponse de Theodor Herzl à la « question juive », comme on disait à l’époque, et un délit, puni, comme toutes les formes de racisme, par les lois de la République. Ce faisant, il commettait à la fois une erreur historique et une faute politique.
 
Dans l’histoire, les Juifs n’ont-ils pas soutenu le projet sioniste ?
En majorité, certainement pas. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, c’est évident : les Juifs communistes, bundistes et religieux refusent de gagner la Palestine pour y bâtir « leur » État. La plupart des 3,5 millions qui quittent l’Europe vont d’ailleurs aux États-Unis, tandis que la Palestine sous mandat britannique ne compte que 460 000 Juifs, soit 2,9 % de la population juive mondiale.
Après la tragédie de la Shoah, plusieurs centaines de milliers de survivants ne peuvent ni rentrer chez eux, ni, faute de visas, se rendre en Amérique : la plupart émigrent vers la Palestine, puis Israël, d’où 800 000 Arabes ont été expulsés durant la guerre de 1948. Il ne s’agit donc pas d’un « choix sioniste », mais d’un moindre mal.
Il en ira de même des deux autres grandes vagues d’immigration en Israël. Chassés de leur pays ou « recrutés » par l’Agence juive, les Juifs des pays arabes n’ont pas d’autre endroit où aller. Idem pour les Juifs soviétiques sous Gorbatchev : ils rêvaient de poursuivre leur voyage jusqu’aux États-Unis, mais durent rester en Israël.
Soixante-dix ans après sa création, ce dernier ne rassemble que 6,5 des 15 à 16 millions de Juifs du monde : malgré le génocide, les autres ont continué, contrairement aux prévisions de Herzl, de s’intégrer dans les États occidentaux où de surcroît la majorité se marie avec des non-Juifs. En outre, plusieurs centaines de milliers de citoyens israéliens vivent à l’étranger. Et même parmi les Juifs français qui ont quitté notre pays ces dernières années, une forte proportion revient.
Historiquement, la petite phrase du président est donc une erreur. Politiquement, c’est pire : elle constitue une faute.
 
Pourquoi ?
Parce que les dirigeants israéliens et leurs inconditionnels français l’exploitent pour exiger une loi interdisant l’antisionisme, autrement dit la création d’un délit d’opinion. Imaginez que les communistes demandent l’interdiction de l’anticommunisme, les gaullistes celle de l’antigaullisme et les libéraux celle de l’altermondialisme…
 
L’accusation d'antisémitisme à l'égard du mouvement de solidarité avec le peuple palestinien était déjà sous-jacente dans la circulaire Alliot-Marie. Comment expliquez-vous que l'affrontement d'idées et de personnes à ce sujet prenne aujourd'hui une nouvelle ampleur?
Vous avez raison : l’offensive a d’abord ciblé la campagne Boycott-Désinvestissement-sanction (BDS), qualifiée d’antisémite, sur la base de la directive de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie (2010), que Christiane Taubira n’a malheureusement pas annulée. Mais, sur des centaines d’actions de boycott, les parquets n’en ont poursuivi qu’une douzaine, dont deux seulement ont été condamnées. L’une d’elle, à Colmar, est désormais soumise à la Cour européenne des droits de l’homme, qui pourrait retoquer la Cour de cassation française. En effet, selon Federica Mogherini, la ministre européenne des Affaires étrangères, l’Union « se positionne fermement pour la protection de la liberté d’expression et de la liberté d’association, en cohérence avec la Charte des droits fondamentaux, qui est applicable au territoire des États membres, y compris en ce qui concerne les actions BDS. »
En difficulté, ces extrémistes liberticides s’attaquent maintenant à l’antisionisme. Dans les deux cas, ils tentent de rompre l’isolement que vaut à Israël sa politique d’occupation, de colonisation et, désormais, d’annexion. La dernière enquête de l’IFOPi indique que 57 % des Français ont une mauvaise image d’Israël et 69 % du sionisme, 71 % jugeant qu’Israël porte une         responsabilité majeure dans l’absence de négociations. Seraient-ils antisémites ? Une autre enquête, réalisée par l’institut IPSOSii, balaie cette accusation : l’électorat de la France insoumise et du Parti communiste est, démontre-t-elle, à la fois le plus critique vis-à-vis de la politique d’Israël et le plus empathique à l’égard des Juifs victimes de l’antisémitisme. CQFD.
La France n’est pas, loin de là, le seul pays où l’opinion soutienne massivement la cause palestinienne. On en trouve même un reflet sur la scène diplomatique. Déjà, l’État de Palestine est entré à l’Unesco (2011), aux Nations unies (2012) et à la Cour pénale internationale (2015). Et l’Assemblée générale a, par exemple, voté fin 2017 une résolution en faveur du droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à un État par 176 voix pour, 7 contre (Canada, États-Unis, Israël, Îles Marshall, États fédérés de Micronésie, Nauru et Palaos) et 4 abstentions (Cameroun, Honduras, Togo, Tonga). ..
 
Vous placez ce débat avec juste raison sur le terrain de la rationalité des faits historiques, statistiques. Pourquoi est-ce si difficile en France, plus difficile semble-t-il que dans d'autres pays européens?
Pour une raison simple : notre pays est, en Europe, celui qui compte à la fois le plus de musulmans et le plus de Juifs, dont une bonne partie se sentent naturellement proches des Palestiniens ou des Israéliens. D’où l’agitation d’Israël et de ses amis pour redorer son blason dans l’opinion. La tâche n’est pas aisée, vu la radicalisation de la coalition au pouvoir à Tel-Aviv : passage de la colonisation à l’annexion du reste de la Palestine, adoption de lois liberticides, alliance avec les pouvoirs populistes et les forces d’extrême droite européennes…
Comment, par exemple, convaincre nos compatriotes confrontés au spectacle insupportable des massacres de civils désarmés à Gaza ? Certains prétendent que la lecture de certains versets du Coran expliquerait les actes de violence antisémites. Personnellement, j’ai l’impression que les horreurs perpétrées par les snipers israéliens constituent une incitation beaucoup plus puissante. Et j’ajoute que c’est évidemment injuste : les Juifs de France ne sont en rien responsables des crimes de l’armée israélienne. C’est dire l’irresponsabilité des dirigeants du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) quand, au nom des Juifs, ils défendent la politique israélienne : ce sont eux qui font le lien…
L'opinion publique internationale a fortement aidé à la fin du régime d'apartheid en Afrique du Sud. Que pouvons-nous faire pour développer l'intervention citoyenne sur la question palestinienne?
Tant qu’Israéliens et Palestiniens seront seuls face à face, rien n’avancera : c’est la lutte du pot de fer et du pot de terre. Il importe donc que la communauté internationale s’en mêle, sur la base de son droit et notamment des résolutions des Nations unies. C’est pourquoi beaucoup dépend de l’intervention de l’opinion publique. En France comme ailleurs, on l’a vu, une nette majorité des citoyens critique les choix des dirigeants israéliens. Reste à traduire cette critique en actes politiques capables de peser sur les gouvernements. C’est la tâche du mouvement de solidarité et notamment de la campagne BDS.
Il y a bien sûr le « B », dont nous avons parlé. Il se traduit aussi par le refus d’un grand nombre d’artistes de se produire en Israël – sans oublier l’annulation du match de football avec l’Argentine ! Mais il y a aussi le « D » et le « S ». Un nombre croissant de fonds de pension, de grosses banques, de grandes entreprises rompent leurs liens avec Israël et/ou les colonies de Cisjordanie. À terme, tout cela coûtera des milliards de dollars à l’économie israélienne.
À ceux qui doutent de l’efficacité de la campagne BDS, je rappelle qu’elle a d’ores et déjà de telles conséquences, économiques et surtout politiques, que Benyamin Netanyahou l’a qualifiée de « menace stratégique majeure ». Et qu’il a créé, pour la combattre, une organisation dotée, à la fin de l’année dernière, de 72 milliards de dollars. Mais tout l’or du monde ne rendra pas la politique anti-palestinienne d’Israël sympathique !
 
Comment voyez-vous le devenir des peuples palestinien et israélien ?
Je ne suis pas Madame Soleil. Ce dont je suis certain, c’est que le droit à l’autodétermination des peuples finira par triompher. Le conflit israélo-palestinien représente le dernier grand conflit de décolonisation au monde, et il s’achèvera comme les autres. C’est l’intérêt des deux peuples. Mais j’ignore quels contours aura cette solution.
La communauté internationale s’est prononcée, depuis des décennies, pour une solution sinon juste, en tout cas praticable : la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël. Mais elle n’a rien fait pour l’imposer à Israël et, plus le temps passe, plus cette perspective s’estompe. Il faut être aveugle pour ne pas voir qu’Israël, qui a fait longtemps mine d’accepter cette formule, est en train de l’enterrer : en mettant le cap sur l’annexion de la Cisjordanie, la droite et l’extrême droite se fixent l’objectif d’un seul État, dans lequel les Palestiniens annexés avec leur terre ne jouiraient pas du droit de vote – un État d’apartheid. Vingt-sept ans après la disparition du régime raciste d’Afrique du Sud !
Il revient aux Palestiniens et aux Israéliens qui acceptent leur droit à l’autodétermination de choisir la solution qui leur convient. Pour ma part, je suis sensible à la voix de ceux qui, tout en voulant conserver les acquis diplomatiques de l’État de Palestine, proposent d’engager sans tarder le combat contre l’apartheid et pour l’égalité des droits. Nier la réalité n’a jamais permis de la transformer…
 
Israël-Palestine: Interview exclusive de Dominique Vidal pour Rouge Finistère, septembre 2018
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19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 06:38
Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale et les travaux pionniers de Pierre-Jean-Le Foll-Luciani - par Malika Rahal)
Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale et les travaux pionniers de Pierre-Jean-Le Foll-Luciani - par Malika Rahal)

Lu sur l'excellente page Facebook Histoire Populaire et sur le site: 

http://histoirecoloniale.net/Les-juifs-algeriens-dans-la-lutte-anticoloniale-1954-1965.html

 

Les travaux pionniers de Pierre-Jean Le Foll-Luciani

Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale (1954-1965)
 

samedi 18 août 2018

« De l’entre-deux-guerres à l’indépendance de l’Algérie, une petite minorité de Juifs issus de familles autochtones ont suivi des trajectoires (…) vers le projet politique inouï de s’affirmer Algériens. (…) Ces hommes et ces femmes ont engagé leur vie pour une Algérie décolonisée et socialiste dont ils seraient citoyens, participant pleinement — mais non sans difficultés dans leur confrontation avec le nationalisme algérien dominant — au mouvement national. » Ainsi Pierre-Jean Le Foll-Luciani introduit-il son livre sur les juifs algériens dans la lutte anticoloniale et jusqu’en 1965. Nous publions l’article que lui a consacré l’historienne Malika Rahal. De nombreux compléments à cet ouvrage figurent dans le blog de Pierre-Jean Le Foll-Luciani.

Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965), PUR, 2015.

Source [1]

par Malika Rahal

L’ouvrage de Pierre-Jean Le Foll-Luciani, issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2013, retrace les parcours de juifs algériens engagés dans la lutte anticoloniale. Le parcours de l’un d’entre eux, William Sportisse, avait déjà fait l’objet d’un ouvrage écrit à quatre mains et avec beaucoup de rigueur par l’historien et le témoin [2]. On suit donc ici des juifs engagés aux côtés du Front de Libération Nationale (FLN) durant la guerre d’indépendance, d’autres qui ont milité au Parti Communiste Algérien (PCA) mais d’autres encore, qui ont « mis en pratique leurs idées anticolonialistes », et pas seulement par ces engagements plus radicaux. Certains d’entre eux seulement évoluent vers ce que l’auteur qualifie de « projet politique inouï de s’affirmer Algérien » (p. 205).

Outre le travail d’archives, la recherche repose sur une quarantaine de parcours individuels, l’auteur ayant mené des entretiens avec tous ceux qu’il a pu identifier. Autrement dit, ces plus de cinq cents pages sont consacrées à un groupe numériquement très restreint. De plus, certains témoins ont exprimé lors des entretiens un malaise avec l’identification faite d’eux et qui semblait relier le fait d’être juif à l’anticolonialisme. La difficulté de cet ouvrage, c’est précisément de travailler un groupe qui ne se revendique pas comme tel. Toute sa finesse consiste à ne pas chercher à toute force à le constituer par sa recherche. La réflexion posée en introduction notamment sur l’usage des catégories, et sur les catégories utilisées par l’auteur (juifs algériens et anticolonialistes) est particulièrement fine et stimulante : alors même qu’on parle volontiers de « juifs marocains » ou « juifs tunisiens », on comprend comment l’expression plus courante de « juifs d’Algérie » se construit en écho à « Français d’Algérie ».

C’est un tour de force que de respecter à chaque étape la façon dont les acteurs se définissent eux-mêmes, leurs adhésions (ou pas) à ces catégories. Leurs récits se démarquent de la téléologie de l’émancipation et de la francisation selon lesquels les juifs d’Algérie auraient évolué de la condition sombre et arriérée de la domination musulmane aux lumières de la société française. En fait, nous dit Pierre-Jean Le Foll-Luciani, « le point le plus aveugle de l’historiographie concerne les attitudes des juifs d’Algérie face à ces divers processus coloniaux, comme face à la conquête française elle-même » (p. 13). Le décret Crémieux de 1870, qui faisait des juifs algériens des citoyens français et les séparait ainsi des autres « indigènes », constitue selon Benjamin Stora, le premier de leurs exils [3]. On retrouve dans les anecdotes personnelles l’idée que la transformation collective vécue (ou subie) par les juifs algériens est parfois de l’ordre de la perte, notamment la perte de la langue arabe.

Le livre se découpe en trois parties : dans la première, il est question de la façon dont les juifs sont vus, à la fois par les autorités, puis par les partis politiques (et en particulier par le PCA) et enfin durant la guerre, par le FLN. La seconde se focalise sur les biographies individuelles. Dans la dernière partie, c’est la question de l’invention des algérianités dans le temps de la guerre et les premières années de l’indépendance qui est abordée.

Le livre s’ouvre avec les émeutes antijuives de Constantine, en août 1934. Il s’agit de déconstruire le discours des sources dans le contexte particulier du Constantinois. A Constantine, l’atmosphère est marquée par un fort antisémitisme « européen » incarné par le maire, Emile Morinaud (1865-1952). Avec une analyse fine des sources policières, et l’analyse du « repérage racial » auquel elles procèdent, l’ouvrage va dans le même sens que les travaux de Joshua Cole [4], et contribue au renouvellement historiographique sur ces émeutes. Chez les deux auteurs, ces dernières sont perçues dans leur dimension profondément coloniale, c’est-à-dire française.

L’étude biographique est à la fois riche et touchante car on y entre dans l’intimité des familles, dans le vécu des identités changeantes, fluides, contradictoires d’une personne à l’autre. C’est là qu’on mesure le mieux l’impossible généralisation permettant d’expliciter l’ensemble des rares parcours anticolonialistes et de les distinguer de ceux qui n’ont pas fait le choix de ces engagements. Car ce qu’on repère avant tout, ce sont des phénomènes de génération : la plupart des personnes interviewées sont nées dans l’entre-deux-guerres, et au-delà des évocations des passés familiaux plus lointains, on retrouve sans surprise l’événement fondateur de la Seconde Guerre mondiale, des lois antijuives de Vichy, de l’exclusion de l’école française, et de la création d’écoles juives privées. Plus surprenant, le soulagement évoqué par certains témoins d’avoir été ainsi soustraits aux manifestations de racisme ordinaire de la part des Français d’Algérie.

La Seconde Guerre mondiale pose de nouvelles questions, notamment au PCA créé dans les années 1930, qui recrute à la fois dans la population coloniale et dans la population colonisée, et où militent des juifs. Après avoir évolué vers une position plus indépendantiste, le parti repasse durant le conflit plus fermement sous la coupe du PCF, sacrifiant la lutte contre le colonialisme à la lutte antifasciste. L’auteur pose alors des questions difficiles : les résistants juifs en Algérie étaient-ils des patriotes français ? Étaient-ils des anticolonialistes ? Et comment évoquer leurs engagements sans les assigner à des catégories qui ne conviendraient pas ? Dans l’après-guerre, on voit le PCA évoluer de nouveau vers l’indépendantisme, alors que l’expression « patrie algérienne » se répand dans ses rangs, surtout chez les plus jeunes.

Les mobilisations antifascistes qui se prolongent après-guerre ouvrent une période de bouillonnement, durant laquelle la rupture avec la France est envisageable à travers deux engagements. C’est d’une part le sionisme, avec un « moment sioniste » qui concerne même certains devenus par la suite d’ardents antisionistes. L’auteur évoque l’impact sur la jeunesse de la Nouvelle Organisation sioniste d’Algérie (NOSA), du Betar et de Dror, présents en Algérie, contribuant au champ d’étude des dynamiques qui animent les juifs d’Algérie [5]. La question de la Palestine vient troubler les mobilisations juives, communistes et anticolonialistes, en particulier de 1947 à 1949, lorsque l’Union soviétique est favorable à la création d’Israël et que le PCA hésite avant d’analyser la situation en termes coloniaux, laissant parfois ses militants démunis face à des militants ou des électeurs nationalistes pour lesquels la question de Palestine est à la fois claire et centrale. D’autre part, c’est le communisme qui peut offrir une voie de sortie, avec un PCA qui se repositionne après-guerre sur la ligne d’un anticolonialisme algérien dans lequel certains juifs se retrouvent. Les engagements au sein du PCA, ou au sein de l’UJDA — l’Union de la Jeunesse démocratique algérienne, une organisation liée au PCA —, les études, l’exil vers la France permettent parfois des amitiés ou amours entre Juifs et musulmans, et ouvrent à certains des chemins d’expérience concrète pour devenir algériens.

Se sentir algérien après 1965 ?

A mesure que l’on avance vers la dernière partie, le groupe auquel s’attache Pierre-Jean Le Foll-Luciani devient plus cohérent et certainement plus restreint encore. L’on suit en effet ceux qui entrent en guerre effectivement, subissent la répression, et font le choix à l’indépendance de devenir pleinement des Algériens. Cette guerre ouvre la possibilité de se grimer, de se travestir, d’endosser une autre identité dans la clandestinité, de même qu’elle perturbe des rôles de genre, avec les figures jugées « contre-nature » de femmes « européennes » poseuses de bombes. Ce « corps en transformation » de la guerre, c’est pour les juifs un corps qui devient algérien. On suit également à travers les parcours individuels la création des maquis du PCA et leur intégration, parfois difficile, au FLN. Ce sont eux, ceux qui sont allés jusqu’au bout de cet engagement qui sont au cœur de l’ouvrage, et leurs parcours dessinent une trajectoire qui semble les mener d’évidence à l’Algérie indépendante. Une des forces de ce travail est de se prolonger au-delà de l’indépendance, brisant la malédiction de la « fin de l’histoire » en 1962. Se pose alors la question pour ces juifs devenus Algériens de continuer à se sentir tels dans les années qui suivent, notamment après le coup d’Etat du colonel Boumedienne en 1965 : la répression contre ceux qui s’opposent au coup d’Etat dans l’Organisation de la Résistance populaire (ORP), dont de nombreux communistes, pousse certains, comme Henri Alleg, à partir. D’autres sans doute, sans y être acculés par la répression, choisissent eux aussi de quitter l’Algérie à cette période.

Le sujet est important mais il crée toutefois un malaise : car au fond, parce que le groupe des juifs engagés sous diverses formes dans la lutte anticoloniale n’est pas constitué en une appartenance formelle, la question de la défection ou du retrait n’a jamais été posée auparavant. Tous les juifs anticolonialistes des années 1940 le sont-ils restés ? Ont-ils tous fait le choix de devenir Algériens ? Il est possible aux lecteurs et lectrices de se référer aux courtes et très utiles biographies placées à la fin de l’ouvrage pour en avoir une idée, mais la question méritait d’être posée : quand, pourquoi et selon quelles modalités les juifs ont-ils bifurqué d’un chemin qui les aurait conduits à devenir et demeurer Algériens ? Faute de quoi, il y a un risque que l’ouvrage soit utilisé comme un autre récit téléologique où l’engagement anticolonialiste mènerait automatiquement à une algérianité empêchée uniquement in extremis par les errements du régime algérien.

Malgré cette réserve, la lecture de l’ouvrage est d’une grande richesse et l’approche biographique extrêmement féconde. Les résumés biographiques, le cahier de photographies et l’index approfondissent les usages que l’on pourra en faire. C’est d’ores et déjà un ouvrage de référence.

Malika Rahal
CNRS, Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP),

 

Pierre Ghenassia (1939-1957), un maquisard juif algérien

Pierre Ghenassia (1939-1957), un maquisard juif algérien

Né à Ténès, le 24 juillet 1939, Pierre Ghenassia, dès l’âge de 15 ans, interne au lycée Bugeaud d’Alger, est profondément anticolonialiste et proche de membres du Parti communiste algérien (PCA) — dont il n’a jamais été membre — et du FLN. Dès 1954, il est favorable à l’insurrection algérienne, et, en novembre 1956, il rejoint un maquis de la wilaya IV de l’Armée de libération nationale (ALN). Il y mourra trois mois plus tard dans une attaque de l’armée française, le 22 février 1957, à l’âge de 17 ans.

Son chef, le commandant de l’ALN Si Azzedine, écrira en 1976 [6] :

Parmi les infirmiers et médecins, l’une des figures les plus attachantes fut celle de notre infirmier zonal, Hadj. Nous l’appelions ainsi, mais son vrai nom était Ganacia (sic). Il était israélite, parlait très bien l’arabe. Pour tous ceux qui tiennent comme un fait établi le prétendu antagonisme de nos origines religieuses, je voudrais qu’on le sache : Hadj est mort, refusant d’abandonner ses blessés. C’était un frère et nous l’avons pleuré. À Boukren, il sauva Boualem Oussedik de la gangrène. […] Hadj est mort à Tiberguent, en défendant une infirmerie et les blessés dont il avait la responsabilité ».

La dernière lettre qu’il a pu adresser à ses parents depuis le maquis, le 3 février 1957, est celle d’un jeune homme qui se considère de toute évidence comme un Algérien :

Le 3 février 1957

Chers Parents

J’emprunte cette fois ci l’organisation du maquis pour vous faire parvenir de mes nouvelles qui sont excellentes. En ce moment je me remets très vite dans une infirmerie d’une petite affection intestinale. Je vais déjà très bien. Cela fait déjà trois mois que je vous ai quittés et je n’ai pas vu le temps passer. Bien des aventures me sont arrivées mais celles-ci je me réserve de vous les conter après l’indépendance In challah.

Je milite depuis au milieu de millier de jeunes qui comme moi ont rejoint le maquis et dans un magnifique élan d’enthousiasme tendent tout leur être vers la réalisation de leur idéal. Un véritable esprit Révolutionnaire existe et nous marchons infailliblement vers la liberté. Je suis pour le moment assez loin de vous mais je pense peut être revenir dans nos parages. Et vous comment allez-vous ? Anne-Marie travaille-t-elle toujours aussi bien en classe. Et la 203 se porte-elle toujours aussi bien.

Nous avons ici un excellent moral car nous sommes sûrs en considérant tous les symptômes politiques que l’issue est proche. J’ai été affecté au service de presse de la wilaya et j’ai dernièrement fait, armé d’un appareil de photos, une enquête sur les atrocités des Nazis Français dans un douar particulièrement éprouvé. J’en été écœuré.

« Ici vois-tu l’on sue et l’on crève » comme dit la chanson. On ne se lave pas souvent non plus et on a des poux : mais cela fait rien on a tout accepté. J’ai appris par les journaux que l’organisation de Tenes avait été décapitée. J’ai fui à temps.

Bon je crois que je vous ai assez rassuré comme cela. Je vous quitte en vous embrassant affectueusement.

A bientôt dans une Algérie libre et indépendante.

Pierre – dit "El Hadj" » [7].

D’après le livre de Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965), p. 369-371.


derniers articles publiés :

• « Madame, je suis Arabe, moi ! » La famille Schecroun, d’une clandestinité à l’autre.

• « Vous, vous êtes un anti-Français ! » Le siècle de Lucien Hanoun (1914-2018).

• « La rue de France, c’est une rue d’Algérie ». Rolland Doukhan, un poète algérien.

• Alger, 16 octobre 1956. Un mariage avant la tempête.

• « Je souris ». La guerre d’indépendance de Boualem Khalfa (1923-2017).

• « Je suis encore à Alger ». Jean-Pierre Saïd (1933-2016).


Voir en ligne : http://www.trajectoires-dissidentes.com/


[1Malika Rahal, « Le Foll-Luciani Pierre-Jean, Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965), PUR, 2015 », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], Lectures inédites, mis en ligne le 23 juin 2018, consulté le 18 août 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/10292

[2William Sportisse et Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Le camp des oliviers . Parcours d’un communiste algérien, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.

[3Benjamin Stora, Les trois exils . Juifs d’Algérie, Paris, Stock, 2006.

[4Joshua Cole, « Antisémitisme et situation coloniale pendant l’entre-deux-guerres en Algérie », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 108, no 4 (2010) : 3,https://doi.org/10.3917/ving.108.00033

[5Voir parmi d’autres références Sarah Abrevaya Stein, Saharan Jews and the Fate of French Algeria, Chicago , London, The University of Chicago Press, 2014 ; Brahim Oumansour, « Le rôle de l’American Jewish Committee pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 », Revue française d’études américaines, no 151 (2017) : 227‑45, https://doi.org/10.3917/rfea.151.0227.4

[6Si Azzedine, On nous appelait fellaghas, Paris, Stock, 1976, p. 134.

[7Lettre manuscrite de Pierre Ghenassia à ses parents, 3 février 1957 (archives personnelles de Jean-Pierre Saïd). L’orthographe est d’origine.

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14 août 2018 2 14 /08 /août /2018 06:26
Ian Brossat: de la lutte contre la spéculation immobilière et la flambée des prix des loyers et logements à Paris au témoignage sur son grand-père espion soviétique en Israël

Notre chef de file communiste aux élections européennes de mai 2019, lan Brossat, 38 ans, adjoint au logement à la ville de Paris écrit des essais, sur la thématique du logement et de l'accès de tous à celui-ci, et aussi un texte littéraire autobiographique, sur une histoire familiale peu commune. Voici le résumé de L'espion et l'enfant, chez Flammarion: 

" Eté 1983. Un petit garçon prend l’avion avec sa maman. Direction Israël, où il va retrouver son grand-père dans un endroit étrange. Il mettra plusieurs années à comprendre qu’il s’agit d’une prison, dans laquelle «Saba» est enfermé parce qu’on l’accuse d’être un espion. Visite après visite, par bribes, lan Brossat reconstitue le passé de cet homme étonnant, de cette famille - la sienne - pas comme les autres. L’histoire commence en Pologne, quand Marcus Klingberg, juif et petit-fils de rabbin, prend la fuite devant l’invasion nazie pour rejoindre l’Union soviétique, où il s’engage dans l’Armée rouge pour combattre les Allemands. Elle se poursuit en Israël où il codirige l’institut de recherche ultra-secret de Ness Ziona. Elle se termine en détention, lorsqu’il finit par avouer que oui, il a transmis des informations à l’URSS. Pendant trente ans, gratuitement et sans regret. Mais pour quelles raisons ? Comment ? Son épouse était-elle au courant ? Pourquoi Israël le gardait-il au secret, jusqu’à changer son nom ? Et Ian Brossat lui-même, enfant, de quelle manière a-t-il vécu ces années où, comme son Saba, il se voyait condamné au secret total ? C’est cette fascinante épopée familiale, ainsi que le récit de la relation tendre et forte qui unit, malgré l’adversité - ou grâce à elle ? - un petit-fils à son grand-père, que cet ouvrage tout en pudeur et fureur dévoile".

Pourrons-nous vivre à Paris demain ? Cette question, un nombre de croissant de Parisiens se la posent. Tandis que dans toute l'Europe, les prix de l'immobilier marquent le pas, dans la capitale française, on paie toujours plus cher pour se loger. Ainsi, depuis 2000, l'indice des prix immobiliers y a progressé de 114 % quand le salaire moyen a augmenté de seulement 10 %. Cette spéculation est en train de tuer Paris. Elle transforme la ville en musée. Pourtant, des solutions existent. Ian Brossat et Jacques Baudrier, élus communistes parisiens, entendent les défendre, les porter et les placer au coeur du débat. Avant les élections municipales de 2014, ce livre est celui d'un combat pour un Paris solidaire et populaire.

Pourrons-nous vivre à Paris demain ? Cette question, un nombre de croissant de Parisiens se la posent. Tandis que dans toute l'Europe, les prix de l'immobilier marquent le pas, dans la capitale française, on paie toujours plus cher pour se loger. Ainsi, depuis 2000, l'indice des prix immobiliers y a progressé de 114 % quand le salaire moyen a augmenté de seulement 10 %. Cette spéculation est en train de tuer Paris. Elle transforme la ville en musée. Pourtant, des solutions existent. Ian Brossat et Jacques Baudrier, élus communistes parisiens, entendent les défendre, les porter et les placer au coeur du débat. Avant les élections municipales de 2014, ce livre est celui d'un combat pour un Paris solidaire et populaire.

Nouvelle publication de Ian Brossat en septembre 2018 - Soirée de lancement à la librairie Le Merle moqueur le 6 septembre 2018: "Loin de sa promesse initiale, l'économie du partage est devenue une économie de la prédation : Paris a vu 20 000 de ses logements disparaître au profit de la plateforme Airbnb, dont elle est la première destination mondiale. Airbnb, Uber, Google et Amazon entendent aujourd'hui transformer nos villes en marchés pour maximiser leurs profits. Allons-nous les laisser faire ? "  Dans cet essai sans concessions, Ian Brossat dévoile les dessous d'Airbnb : entre lobbying et montages fiscaux, la face cachée d'Airbnb est en effet bien loin de l'image cool que se donne la firme américaine.

Nouvelle publication de Ian Brossat en septembre 2018 - Soirée de lancement à la librairie Le Merle moqueur le 6 septembre 2018: "Loin de sa promesse initiale, l'économie du partage est devenue une économie de la prédation : Paris a vu 20 000 de ses logements disparaître au profit de la plateforme Airbnb, dont elle est la première destination mondiale. Airbnb, Uber, Google et Amazon entendent aujourd'hui transformer nos villes en marchés pour maximiser leurs profits. Allons-nous les laisser faire ? " Dans cet essai sans concessions, Ian Brossat dévoile les dessous d'Airbnb : entre lobbying et montages fiscaux, la face cachée d'Airbnb est en effet bien loin de l'image cool que se donne la firme américaine.

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 06:53
Le continent Aragon -  Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance des écrivains
Le continent Aragon -  Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance des écrivains

J'ai une affection toute particulière et une admiration sans borne pour Aragon, ce génie littéraire polymorphe qui a su trouver des mots que toute la France retiendrait, car ils touchent au plus essentiel du lyrisme, de l'épopée, du tragique, de l'amour et de l'héroïsme, de la fragilité et de la grandeur de l'homme.

Un étonnement persistant face au destin peu prévisible du poète dada et surréaliste dandy, noceur et plutôt anarchiste.  

Une passion pour l'auteur de ces très grands romans classiques trop peu connus et lus aujourd'hui que sont à partir du milieu des années 30 ceux du cycle "réaliste" -  "Les Cloches de Bâle", "Aurélien", "Les Voyageurs de l'Impériale", "La Semaine Sainte", "Les Communistes", et j'en passe - une fascination pour l'écriture d'Aragon, si savante, si cultivée, et si aisée, brillante, capable d'émouvoir et de faire réfléchir, un intérêt immense pour l'homme, le choix de cet écrivain-médecin sorti des tranchées pour rejoindre l'avant-garde créatrice dada et surréaliste, un homme issu de la petite bourgeoisie, fils naturel d'un homme politique centriste qui se faisait passer pour son parrain tandis que sa mère se faisait passer pour sa sœur et sa mère pour sa grand-mère, d'épouser la cause du peuple et du communisme, de se mêler aux militants les moins intellectuels, et de continuer à servir la cause de la culture, de la résistance, et des valeurs les plus universelles, à l'intérieur du Parti communiste et du combat de classe.

Un homme courageux, qui sacrifia beaucoup de son bonheur et de la tranquillité personnels à son engagement au service des autres et d'un idéal altruiste et élevé. 

Un homme avec une énergie et un talent incroyables qui sut créer immensément et intensément au cœur de l'action, de son travail d'animateur de journaux, de dirigeant politique, de la direction clandestine de la Résistance des intellectuels, un homme fidèle jusqu'au bout à ses engagements, même s'ils ont impliqué des graves moments d'isolement, de persécution et de dangers, de découragement et de désillusions, de mise en doute de ses croyances passées.  

Un homme qui a eu une influence très forte sur le développement d'une certaine idée de la démocratisation culturelle en France et sur la politique de rassemblement et de réappropriation de l'héritage national et des Lumières du Parti communiste.

La lecture de deux très belles biographies d'Aragon ces dernières années, celle de Pierre Juquin, une somme monumentale et extrêmement vivante, documentée et bien écrite, Aragon, un destin français  - en deux tomes - et celle de Valère Staraselski - Aragon. La liaison délibérée - restituant le rapport interne chez Aragon entre choix politique et littérature, m'ont donné envie de célébrer cette écriture, cet homme et son monde, et de faire partager aux lecteurs du "Chiffon Rouge", par articles, différents aspects de la personnalité, de la vie d''engagement et de l'oeuvre de Louis Aragon. 

Aragon que bon nombre d'écrivains considèrent comme un des trois ou quatre écrivains français majeurs du XXe siècle, à l'universalité et au génie créateur comparables à celui d'un Victor Hugo, mais qui, du fait de ses options politiques poussées jusqu'à la prise de responsabilité importante, et de son adhésion au Parti communiste de 1927 à sa mort, est souvent tenu en marge du discours médiatique et universitaire sur la littérature et la poésie, au profit de figures bien moins importantes, bien moins prolifiques.   

Pourtant, Aragon peut être salué à juste valeur littéraire par des écrivains et intellectuels de droite comme Alain-Gérard Slama ou Jean d'Ormesson, qui nous a quitté il y a quelques mois, chroniqueur au Figaro, qui écrivit dans "Tombeau pour un Poète": 

"Le plus grand poète français est mort. Et un romancier de génie. Et un critique, un essayiste, un polémiste hors pair. Un écrivain universel pour qui tout était possible et qui ne reculait devant rien (...) Celui qui, à travers le temps et l'espace, couvrait le plus de terrain. Pendant plus d'un demi-siècle, il occupe la scène et domine la situation".     

"Aragon dérange, écrit Valère Staraselski, car jusqu'au bout, il se voudra l'homme de la liaison délibérée entre l'écriture et la politique, ces deux puissantes activités humaines pour atteindre et inventer le réel". Il dérange parce qu'il mettra son jeu et son je créateurs au service d'un "nous", et d'une certaine idée de la société humaine, basée sur la foi en l'avenir humain et en l'égalité humaine. 

Ismaël Dupont - 11 août 2018 

Le continent Aragon - Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance nationale des écrivains     

Commençons par une des périodes les moins méconnues de la vie et de l'oeuvre d'Aragon, son activité pendant la seconde guerre mondiale, et son rôle important dans la Résistance des écrivains et des intellectuels qui lui ont donné après-guerre une envergure nationale et internationale, un immense prestige faisant naître aussi beaucoup de jalousies, de mesquineries, d'inimitiés. 

Avant-guerre, Aragon anime les revues "Commune" et le journal communiste "Ce soir" (il en est le rédacteur en chef à partir de mars 1937) au prix d'un travail acharné. Il anime avec Paul Vaillant-Couturier, et l'impulsion de Thorez, une politique de rassemblement du Parti Communiste face aux dangers de la guerre et du fascisme, aux perspectives de conquête pour le monde ouvrier du Front Populaire. Depuis 1927, il est devenu communiste, et ce fut un des seuls surréalistes à être resté au Parti Communiste. Depuis 1927, il vit depuis 1928 avec Elsa Triolet, née Kagan, une intellectuelle de haut vol d'origine russe et juive, dont la sœur, Lili Brik, est la compagne du grand poète Vladimir Maïakovski. La rencontre d'Elsa et de Maïakovski, bolchevik depuis ses 15 ans mais en butte à la dure réalité de l'écriture et de la vie en Russie sous le temps du stalinisme, va mettre Aragon en contact avec la réalité soviétique. 

En 1933, Aragon a créé la Maison de la Culture, première amorce d'unification des intellectuels au service d'idéaux de civilisation: le partage de la culture et de la liberté, la paix, l'anti-fascisme. En 1936-1937, Aragon se démène pour les Républicains espagnols. Il est proche de Maurice Thorez, auquel il sait gré d'avoir réorienté le Parti communiste vers une ligne moins sectaire, moins ouvriériste, plus rassembleuse, plus ouverte aux idéaux des Lumières et à une conception libérale et émancipée de considérations utilitaristes de la culture. Pour Thorez, Aragon, Vaillant Couturier, Jean-Richard Bloch, comme jadis pour Jaurès, le PCF doit agir pour intégrer l'héritage culturel national et le faire partager, pour universaliser des valeurs telles que la liberté, l'art, la création, l'individu, et faire en sorte que l'émancipation ne soit plus conçue de manière élitiste. Il y a cette époque un contraste flagrant entre la politique de Staline en URSS (la terreur, les purges) et la politique d'ouverture et de main tendue du Parti communiste en France, un parti en pointe dans le travail d'unification de la gauche et le combat anti-fasciste.  

Après le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939, Aragon, surpris et désarçonné évidemment, met cet acte politique sur le compte d'une volonté de paix et d'apaisement dans un contexte où Français et Anglais et déjà en grande partie désarmé l'alliance anti-fasciste et conclut un pacte coupable à Munich abandonnant les nationalités de l'Europe centrale à l'Allemagne nazie, et abandonnant aussi l'URSS. Le pacte germano-soviétique n'empêche pas Aragon de porter une ligne patriotique, anti-nazie, et de dire que les communistes devront s'il y a lieu faire leurs devoirs de français en cas d'agression nazie. Néanmoins, le climat général, porté par la classe politique, SFIO comprise, et la presse, devient violemment anti-communiste. C'est la revanche de la bourgeoisie après le Front populaire.   

La haine contre Aragon, une des figures communistes les plus visibles, et l'intellectuel le plus prestigieux du PCF, est à son comble. Straselski raconte qu'on pouvait lire dans L'Action française du 25 août:

"Le gibier de Haute-Cour.

Nous n'avons pas l'intention, aujourd'hui encore, de lâcher notre Aragon. Et nous ne le lâcherons pas tant que le gouvernement et les autorités militaires ne seront pas décidés à mettre fin à sa besogne de traître. (Et à lui accorder son dû - nous répétons: douze balles dans la peau)"

Rappelons que Aragon, médecin parti au front tout jeune, était un héros de la Grande Guerre, avec plusieurs citations militaires... 

Et l'article poursuit: 

"Ce qui est indispensable

Daladier, voulez-vous le calme dans les rues et sur les places? Voulez-vous que le peuple français comprenne, retrouve la sagesse et la fermeté? Alors faites fusiller Aragon".  

Robert Brasillach avait lancé pour sa part dans Je suis partout : "S'il y avait un gouvernement, Aragon serait fusillé demain matin". 

Staraselki raconte que, en pleine persécution étatique et policière des communistes: "Harcelé par les provocations policières, agressé dans la rue par les nervis de l'Action française, le directeur de Ce soir quitte son appartement de la rue de la Sourdière et se réfugie à la légation du Chili, où il termine la rédaction des Voyageurs de l'impériale. Le choix de l'ambassade du Chili peut s'expliquer par la présence à Paris, en 1939, de Pablo Neruda, qui avait été chargé par le président chilien du Front populaire, Pedro Aguirre Cerda, d'organiser l'immigration au Chili des réfugiés espagnols et dont Aragon avait préfacé, en 1938, la traduction française de "L'Espagne au cœur"

Aragon est mobilisé alors que la police perquisitionne cet anti-fasciste et communiste notoire au 18 rue de la Sourdière à Paris. 

Pierre Juquin écrit, dans le chapitre 55 de sa biographie ("Le transi de Ligier"): 

"Dans le second volume du roman Les Communistes, publié par Aragon en 1949, Armand Barbentane, journaliste (fictif) à L'Humanité, rencontre Maurice Thorez, secrétaire général du parti, "presque par hasard", le 30 août 1939. Mobilisé, il demande s'il n'y a pas de directives spéciales, à l'armée". Thorez lui dit: "rien de spécial. Etre le meilleur partout... faire ce que dictera ta conscience de communiste et de Français". L'original de cet épisode romanesque est, semble t-il, dans la vie du romancier. 

En septembre 1944, Aragon, soutenant la campagne du parti communiste pour le retour en France de Thorez, émigré en URSS depuis 1939, écrit, dans Ce soir, reparu dès la Libération de Paris: "Mon témoignage". Il verse au dossier le souvenir de sa dernière entrevue avec le secrétaire général, fin août 1939: "(...) Tu vas être mobilisé, me dit-il, fais ton devoir..."

Cette phrase - commente Aragon sur un mode épique - elle m'a accompagné dans l'armée, à la guerre. J'ai fait de mon mieux pour répondre à la confiance de Thorez (...) me comprendra t-on (...) si (...) je témoigne que c'est parce que j'avais au cœur ce fais ton devoir, dit par Maurice Thorez à la dernière heure de la paix, que j'ai été de ceux que l'on n'a pas vaincus? Me comprendra t-on si je dis que c'est ce fais ton devoir qui m'a poussé à écrire les poèmes du "Crève-Cœur"? Que c'est ce fais ton devoir que j'ai traduit de mon mieux, suscitant par tous les moyens légaux et illégaux, dans la France asservie, la fierté nationale et le patriotisme? Que c'est ce fais ton devoir qui m'a donné le dessein et la force de rallier autour de moi les hommes de l'esprit, les écrivains, les savants, les artistes qui furent mes collaborateurs de 1940 à l'heure de la Libération? ..."

Texte unique. Le seul dans lequel Aragon se présente en numéro un de la Résistance des intellectuels, ayant pris l'initiative dès 1940". 

Effectivement, après le pacte germano-soviétique du 25 août, Thorez avait rappelé "la volonté de tous les communistes de lutter contre le fascisme et le nazisme " (1er septembre 1939) avant que les députés communistes ne votent les crédits demandés par Daladier pour la défense nationale (le 3 septembre). Pierre Juquin rappelle pourtant que, le 7 septembre Staline recevant Dimitrov exige que  " les partis communistes des pays capitalistes en guerre renoncent au mot d'ordre du Front populaire et se dressent contre leur propre gouvernement, contre la guerre!". 

"A partir du 20 septembre, le Parti communiste français, appliquant les nouvelles consignes, commence à dénoncer la "guerre impérialiste" et exiger l'arrêt des hostilités; mais le manifeste qu'il adopte, en l'absence de Thorez, mobilisé sous le titre "Il faut faire la Paix" n'est pas diffusé. (...). L'Internationale communiste exige de Thorez, qui a rejoint son unité, qu'il déserte et quitte la France. Thorez regimbe. Puis cède. Le 4 octobre, il est secrètement exfiltré en Belgique, où le noyau de l'Internationale l'initie à la nouvelle ligne. Après un mois d'attente clandestine, le 8 novembre, il arrive à Moscou avec sa femme, Jeannette Vermeersch". (Pierre Juquin, Aragon un destin français 1939-1982, La Martinière - p.21)  

 

     

Le continent Aragon -  Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance des écrivains

En 1933, Aragon a créé la Maison de la Culture, première amorce d'unification des intellectuels au service d'idéaux de civilisation: le partage de la culture et de la liberté, la paix, l'anti-fascisme. En 1936-1937, Aragon se démène pour les Républicains espagnols. Il est proche de Maurice Thorez, auquel il sait gré d'avoir réorienté le Parti communiste vers une ligne moins sectaire, moins ouvriériste, plus rassembleuse, plus ouverte aux idéaux des Lumières et à une conception libérale et émancipée de considérations utilitaristes de la culture. Pour Thorez, Aragon, Vaillant Couturier, Jean-Richard Bloch, comme jadis pour Jaurès, le PCF doit agir pour intégrer l'héritage culturel national et le faire partager, pour universaliser des valeurs telles que la liberté, l'art, la création, l'individu, et faire en sorte que l'émancipation ne soit plus conçue de manière élitiste. Il y a cette époque un contraste flagrant entre la politique de Staline en URSS (la terreur, les purges) et la politique d'ouverture et de main tendue du Parti communiste en France, un parti en pointe dans le travail d'unification de la gauche et le combat anti-fasciste.  

Après le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939, Aragon, surpris et désarçonné évidemment, met cet acte politique sur le compte d'une volonté de paix et d'apaisement dans un contexte où Français et Anglais et déjà en grande partie désarmé l'alliance anti-fasciste et conclut un pacte coupable à Munich abandonnant les nationalités de l'Europe centrale à l'Allemagne nazie, et abandonnant aussi l'URSS. Le pacte germano-soviétique n'empêche pas Aragon de porter une ligne patriotique, anti-nazie, et de dire que les communistes devront s'il y a lieu faire leurs devoirs de français en cas d'agression nazie. Néanmoins, le climat général, porté par la classe politique, SFIO comprise, et la presse, devient violemment anti-communiste. C'est la revanche de la bourgeoisie après le Front populaire.   

La haine contre Aragon, une des figures communistes les plus visibles, et l'intellectuel le plus prestigieux du PCF, est à son comble. Straselski raconte qu'on pouvait lire dans L'Action française du 25 août:

"Le gibier de Haute-Cour.

Nous n'avons pas l'intention, aujourd'hui encore, de lâcher notre Aragon. Et nous ne le lâcherons pas tant que le gouvernement et les autorités militaires ne seront pas décidés à mettre fin à sa besogne de traître. (Et à lui accorder son dû - nous répétons: douze balles dans la peau)"

Rappelons que Aragon, médecin parti au front tout jeune, était un héros de la Grande Guerre, avec plusieurs citations militaires... 

Et l'article poursuit: 

"Ce qui est indispensable

Daladier, voulez-vous le calme dans les rues et sur les places? Voulez-vous que le peuple français comprenne, retrouve la sagesse et la fermeté? Alors faites fusiller Aragon".  

Robert Brasillach avait lancé pour sa part dans Je suis partout : "S'il y avait un gouvernement, Aragon serait fusillé demain matin". 

Staraselki raconte que, en pleine persécution étatique et policière des communistes: "Harcelé par les provocations policières, agressé dans la rue par les nervis de l'Action française, le directeur de Ce soir quitte son appartement de la rue de la Sourdière et se réfugie à la légation du Chili, où il termine la rédaction des Voyageurs de l'impériale. Le choix de l'ambassade du Chili peut s'expliquer par la présence à Paris, en 1939, de Pablo Neruda, qui avait été chargé par le président chilien du Front populaire, Pedro Aguirre Cerda, d'organiser l'immigration au Chili des réfugiés espagnols et dont Aragon avait préfacé, en 1938, la traduction française de "L'Espagne au cœur"

C'est dans ce contexte de marginalisation et de persécution du PCF du fait du prétexte trouvé avec le pacte germano-soviétique pour éradiquer le communisme comme force organisée en France, et avec lui, le Front populaire, que Aragon va être mobilisé et combattre, avec tant de courage qu'il nouvelle fois, il est cité et reçoit la médaille militaire, la Croix de Guerre avec palme pour son courage. Il a notamment ramassé des blessés à quelques mètres des chars allemands.   

Pierre Juquin écrit, dans le chapitre 55 de sa biographie ("Le transi de Ligier"): 

"Dans le second volume du roman Les Communistes, publié par Aragon en 1949, Armand Barbentane, journaliste (fictif) à L'Humanité, rencontre Maurice Thorez, secrétaire général du parti, "presque par hasard", le 30 août 1939. Mobilisé, il demande s'il n'y a pas de directives spéciales, à l'armée". Thorez lui dit: "rien de spécial. Etre le meilleur partout... faire ce que dictera ta conscience de communiste et de Français". L'original de cet épisode romanesque est, semble t-il, dans la vie du romancier. 

En septembre 1944, Aragon, soutenant la campagne du parti communiste pour le retour en France de Thorez, émigré en URSS depuis 1939, écrit, dans Ce soir, reparu dès la Libération de Paris: "Mon témoignage". Il verse au dossier le souvenir de sa dernière entrevue avec le secrétaire général, fin août 1939: "(...) Tu vas être mobilisé, me dit-il, fais ton devoir..."

Cette phrase - commente Aragon sur un mode épique - elle m'a accompagné dans l'armée, à la guerre. J'ai fait de mon mieux pour répondre à la confiance de Thorez (...) me comprendra t-on (...) si (...) je témoigne que c'est parce que j'avais au cœur ce fais ton devoir, dit par Maurice Thorez à la dernière heure de la paix, que j'ai été de ceux que l'on n'a pas vaincus? Me comprendra t-on si je dis que c'est ce fais ton devoir qui m'a poussé à écrire les poèmes du "Crève-Cœur"? Que c'est ce fais ton devoir que j'ai traduit de mon mieux, suscitant par tous les moyens légaux et illégaux, dans la France asservie, la fierté nationale et le patriotisme? Que c'est ce fais ton devoir qui m'a donné le dessein et la force de rallier autour de moi les hommes de l'esprit, les écrivains, les savants, les artistes qui furent mes collaborateurs de 1940 à l'heure de la Libération? ..."

Texte unique. Le seul dans lequel Aragon se présente en numéro un de la Résistance des intellectuels, ayant pris l'initiative dès 1940". 

Effectivement, après le pacte germano-soviétique du 25 août, Thorez avait rappelé "la volonté de tous les communistes de lutter contre le fascisme et le nazisme " (1er septembre 1939) avant que les députés communistes ne votent les crédits demandés par Daladier pour la défense nationale (le 3 septembre). Pierre Juquin rappelle pourtant que, le 7 septembre Staline recevant Dimitrov exige que  " les partis communistes des pays capitalistes en guerre renoncent au mot d'ordre du Front populaire et se dressent contre leur propre gouvernement, contre la guerre!". 

"A partir du 20 septembre, le Parti communiste français, appliquant les nouvelles consignes, commence à dénoncer la "guerre impérialiste" et exiger l'arrêt des hostilités; mais le manifeste qu'il adopte, en l'absence de Thorez, mobilisé sous le titre "Il faut faire la Paix" n'est pas diffusé. (...). L'Internationale communiste exige de Thorez, qui a rejoint son unité, qu'il déserte et quitte la France. Thorez regimbe. Puis cède. Le 4 octobre, il est secrètement exfiltré en Belgique, où le noyau de l'Internationale l'initie à la nouvelle ligne. Après un mois d'attente clandestine, le 8 novembre, il arrive à Moscou avec sa femme, Jeannette Vermeersch". (Pierre Juquin, Aragon un destin français 1939-1982, La Martinière - p.21)  

 

     

Léon Blum et Maurice Thorez en 1936

Léon Blum et Maurice Thorez en 1936

Le Journal officiel du 29 septembre annonce la constitution, à la Chambre, d'un Groupe ouvrier et paysan français (GOPF), qui rassemble 42 députés communistes, rejoints par quelques autres les 4 et 5 octobre.

Un député communiste sur trois a fait défection!

L'un des premiers actes du GOPF est d'envoyer au président Herriot une lettre datée du 1er octobre, qui réclame un débat sur la paix avec l'Allemagne. 

Pendant toute la guerre, Maurice Thorez, écrit Juquin, "va ronger son frein en URSS. Dès avant son arrivée dans la capitale soviétique, le Présidium de l'IC a critiqué la direction du parti français -sauf Marty qui partage l'analyse de Staline et se confronte avec Thorez. Le 14 novembre, dans une réunion du secrétariat consacrée à la France, Thorez consent péniblement à son autocritique; il a fallu près de douze semaines. La ligne soviétique reste en vigueur jusqu'à la ruée allemande de mai 1940. Thorez accepte de l'exprimer, mais seulement dans un article confidentiel d'une publication de l'Internationale (Die Welt) en allemand (!), puis dans Les Cahiers du bolchevisme clandestins". 

Ce soir, Commune, Europe, et 79 publications communistes au total sont interdites. La Maison de la Culture est fermée, les réunions communistes sont interdites. Le Parti est désorganisé par la mobilisation. 

"Le décret du 26 septembre 1939 dissout non seulement le parti communiste, mais aussi toutes les organisations prétendument satellites. La ceinture rouge de Paris est visée, la vie culturelle ouvrière démantelée: sont dissous les Bourses du travail, des clubs sportifs, des patronages municipaux, des harmonies municipales, des amicales de locataires, l'Aéro-Club des Aiglons à Ivry, l'Amicale des pêcheurs de Gentilly, l'Oeuvre des vacances populaires enfantines de Malakoff, les amis de la boule ferrée de la même ville ("En raison de son caractère nettement communiste (...) elle a groupé jusqu'à 20 adhérents", note le rapport de police). On n'en finit plus d'énumérer. 

Le 18 novembre 1939, un autre décret permet l'arrestation et l'internement administratif, sans jugement, de tout individu considéré comme dangereux pour la défense nationale.

Une loi du 20 janvier 1940 porte déchéance "de tout membre d'une assemblée élective qui faisait partie de la IIIe Internationale".

Suivant un bilan ministériel établi le 19 mars 1940, 60 députés et un sénateur ont été déchus; 11 000 perquisitions opérées (par exemple le 3 octobre 1939, au domicile des Aragon, rue de la Sourdrière, les documents saisis n'étant récupérés au greffe correctionnel qu'en janvier 1949); 3400 militants ont été arrêtés, 1500 condamnations prononcées. En pleine déroute de l'armée française, la police passera encore son temps à traquer des communistes: au 31 mai 1940, on en est à 15 000 perquisitions et 5553 arrestations. On a trop oublié cela.      

Daladier allègue le pacte. Or, dès le 3 décembre 1936, une dépêche très secrète, qu'il a signée comme ministre de la Guerre du gouvernement Blum, a enjoint aux généraux commandants de Paris et aux Régions militaires de préparer des unités pour mater on ne sait quel coup de force communiste, en particulier des chars et des troupes coloniales. Après Munich, Daladier a reprimé une grève générale lancée par la CGT. Le 17 décembre 1938, un appel signé par 432 journaux a demandé l'interdiction du parti communiste, alors accusé non pas de soutenir le pacte germano-soviétique, mais de pousser à la guerre contre Hitler! 

La répression de 1939-1940, c'est avant tout la revanche de 1936, y compris de la part de nombreux participants au Front populaire.  

Le 20 mars 1940, le 3e tribunal militaire permanent ouvre le procès, à huis clos, de 44 députés communistes qui n'ont pas lâché leur parti, dont 35 présents. En avril, ces élus écopent de plusieurs années de prison ferme, de lourdes amendes, et t'interdiction des droits civiques et politiques. A tous les prévenus, le capitaine de Moissac, juge d'instruction, a demandé s'ils reniaient leur appartenance au "PC mondial (sic) dont le PCF n'est qu'une section", s'ils désavouaient la discipline de l'Internationale, le pacte germano-soviétique, la lettre à Herriot (procès-verbaux d'interrogatoires conservés aux archives de Fontainebleau). Vichy continuera Daladier: dans les dossiers des communistes emprisonnés ou recherchés, l'approbation du pacte restera un test discriminant. 

Mais cette persécution a un effet inattendu. Sans le vouloir, Daladier fait de la question du pacte une épreuve de vérification des cadres communistes. Certains doutent ou ne sont pas d'accord. Mais, face à la répression, la fidélité prend le pas sur toute autre considération, chez ceux-là mêmes qui, comme Gabriel Péri, tourmenté et mystérieux, ont pu avoir in petto des désaccords graves. Fidélité contre persécution, fierté contre déni de justice, confiance contre panique, de très nombreux cadres communistes, sélectionnés et formés dans les années 1930, tiennent bon dans le désastre. Leur solidité aura des conséquences considérables quand la mouvance communiste se reprendra et que le parti sortira de sa ligne erronée et de son discrédit pour se place en tête de la Résistance. 

(...)

Le 7 septembre 1939, Daladier nomme le général Pierre Héring gouverneur militaire de Paris. En vertu de l'état de siège Héring est responsable de la sécurité de la capitale. Hanté, soixante-dix ans après, comme beaucoup de généraux, par la peur de la Commune, il vise les communistes; le 15 septembre, il exige que les tribunaux militaires soient, contre eux, fermes et rapides; cadres et troupes participent, sous sa direction personnelle, à des exercices de guerres de rue et de répression d'émeutes; en guise d'avertissement, des défilés et des revues montrent la "force" aux Parisiens. Héring essaie d'obtenir du gouvernement que des "indésirables", arrêtés et parqués au stade Roland-Garros, soient expédiés dans des camps, en province ou aux colonies. Il fait surveiller les ouvriers des usines métallurgiques par des détachements de soldats. Il "épure" le contingent des "affectés spéciaux". Dans un rapport adressé au gouvernement en janvier 1940, il qualifie le communisme d'"ennemi numéro un". Et Hitler dans cela?"

La loi punit toute propagande communiste d'amendes et de prison, et bientôt de mort.

"Le 9 avril 1940, le socialiste Albert Sérol, ministre de la Justice, signe un décret qui prévoit la peine de mort pour les communistes".    

Voir: http://pcf-1939-1941.blogspot.fr/2014/03/decret-loi-du-9-avril-1940-dit-decret_26.html

L'Humanité clandestine n° 38 du 10 avril 1940 dénoncera avec vigueur ce "décret scélérat" pris par un "gouvernement social-fasciste" en soulignant que le Parti communiste ne renoncera pas à son combat contre "la guerre impérialiste" :

 

Le décret scélérat
[...] Mardi, le ministre "socialiste" de la justice, Sérol, a soumis son décret-loi à la signature du président de la République !
Il est vrai que dans la forme, le décret diffère un peu de celui annoncé par l'agence Havas. Au lieu de dire cyniquement que seule sera réprimée la propagande communiste, on parle "d'entreprises de démoralisation de l'armée et de la nation".
Cette hypocrisie dévoile le père spirituel du décret : c'est Blum ! si ce n'était pas de l'hypocrisie, il faudrait commencer par l'appliquer à la racaille des Munichois et des amis de l'espion Abetz, à tous ceux dont les crimes d'hier ont préparé les massacres d'aujourd'hui. Il faudrait l'appliquer aux profiteurs de guerre et aux spéculateurs qui ramassent des fortunes dans le sang et les privations des travailleurs. Il faudrait l'appliquer à Paul Reynaud [président du Conseil et ancien ministre des Finances], auteur d'une fiscalité qui ruine les commerçants et les paysans et affame les familles des mobilisés, aux malfaiteurs du gouvernement qui ont aboli toutes les libertés et qui prétendent maintenant bâillonner le peuple sous la menace de mort !
Ce sont eux qui démontrent à la nation et à l'armée qu'elles ne souffrent et ne se battent ni pour la liberté, ni pour l'indépendance nationale. Leurs actes prouvent que cette guerre est une guerre des riches, une guerre contre le peuple !
S'ils veulent effrayer les communistes, le coup est manqué ! [...]
Vous avez beau prendre des décrets copiés sur ceux de Hitler, vos jours sont comptés messieurs les ennemis du peuples ! [...]
La France de 89, de 48 et de la Commune saura débarrasser le pays de votre tyrannie et laver la honte de vos décrets scélérats !
Avec, à sa tête, un parti trempé comme le Parti communiste, elle sûre de la victoire !
 
A BAS LE DECRET SCELERAT !
A BAS LE GOUVERNEMENT SOCIAL-FASCISTE !
A BAS LA GUERRE !
Le décret Sérol ne fera l'objet d'aucune application entre sa publication en avril 1940 et la fin de la guerre franco-allemande en juin 1940.


Les quatre ouvriers communistes qui seront condamnés à la peine de mort le 27 mai 1940 pour les sabotages des moteurs d'avion de l'usine Farman le seront sur la base de l'article 76 (2°) qui prévoit cette sanction pour "Tout Français qui détruira ou détériorera volontairement un navire, un appareil de navigation aérienne, un matériel, une fourniture, une construction ou une installation susceptibles d'être employés pour la défense nationale, ou pratiquera sciemment, soit avant, soit après leur achèvement, des malfaçons de nature à les empêcher de fonctionner, ou à provoquer un accident".

Un communiste sera amnistié par le président de la République le 18 juin 1940 en raison de son âge. Les trois autres seront exécutés le 22 juin 1940 à Pessac, près de Bordeaux.

Le continent Aragon -  Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance des écrivains
Le continent Aragon -  Aragon, 1939-1945 - la grande voix de la Résistance des écrivains

Mobilisé, Aragon cherche à garder des liens avec la direction du parti communiste, plongée dans l'illégalité. Par Elsa, en lien avec Danièle Casanova, il cherche à établir des liens avec Laurent Casanova, le secrétaire personnel de Maurice Thorez. 

A 42 ans, Aragon vit d'abord dans un état quasi dépressif son cantonnement à Crouy-sur-Ourcq en octobre. Les premiers mots du Crève-Cœur en disent long: "Le temps a retrouvé son charroi monotone". 

Dans le Crève-Cœur, plusieurs poèmes à allusions cryptées souvent sous couvert de revenir sur des références historiques anciennes disent le dégoût d'Aragon face à l'attentisme du gouvernement français, la propagande des médias, la persécution des communistes, le manque de cohérence de la préparation militaire, le manque d'Elsa. 

Aragon et Elsa ont renoué leurs relations avec Paulhan et la NRF au début de l'année 1939 (Gallimard était en litige financier avec Aragon, lui demandant le remboursement de ses émoluments et voulant dénoncer le contrat qui le liait avec l'écrivain pour des raisons essentiellement idéologiques) et Les voyageurs de l'impériale commencent doivent paraître en feuilleton dans la NRF.  A partir du 1er janvier 1940, la NRF publiera les cinq premiers chapitres de ce manuscrit de 1000 pages qui ne quitte pas Aragon dans sa garnison.   

A suivre. 

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7 août 2018 2 07 /08 /août /2018 05:00
Tallandier, 12,50€ - 2015

Tallandier, 12,50€ - 2015

«  À mon retour d’Auschwitz, le 22  mai 1945, j’ai eu la chance inouïe de retrouver à Paris ma famille miraculeusement épargnée. Je n’ai ni oublié, ni par-donné et j’ai tenu parole : j’avais promis à mes cama-rades de déportation de tout raconter. Aujourd’hui, souvent inquiète pour l’avenir, je suis heureuse que mon histoire puisse être lue par tous. »

Paulette Sarcey

 

Paulette Sarcey, rescapée des camps

Revenue vivante d'Auschwitz, Paulette Sarcey témoigne et livre ses souvenirs de jeune résistante, juive et communiste, devenue le matricule 46650 au camp de la mort.

Paulette Sarcey et ses amies s'étaient fait une promesse: si l'une d'entre elles réchappait à l'enfer d'Auschwitz, il lui faudrait témoigner. 

Dire les semaines d'internement au camp de Drancy; le voyage de deux jours et deux nuits dans la promiscuité et la puanteur des wagons à bestiaux; la sélection, dès l'arrivée au camp, entre les déportés aussitôt envoyés vers les chambres à gaz et les autres, condamnés à la faim et au froid, à la maladie et aux coups; l'errance sur les routes glacées de Pologne et d'Allemagne, après l'évacuation du camp. 

Paulette, 91 ans, a tenu parole. Toute sa vie, elle a raconté, encore et encore, ses souvenirs de jeune résistante, juive et communiste, devenue le matricule 46650 à Auschwitz. "Maman, écris", lui ont demandé ses enfants. C'est chose faite.

 

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 05:17
Front Populaire; un livre qui observe les logiques de blocs - article sur le livre de Jean-Paul Sénéchal sur le Front Populaire dans le Finistère par Bruno Salaün, Le Télégramme

Son ouvrage fouillé analyse le Front populaire dans le Finistère. Jean-Paul Sénéchal signe « Finistère du Front populaire, 1934-1938. Lutte pour l’hégémonie et logiques de blocs »*.

 

Jean-Paul Sénéchal avait soutenu une thèse, fin 2015, sur l’impact du Front populaire dans le Finistère. Le docteur en histoire en publie une synthèse éclairante dans un livre publié aux Presses universitaires de Rennes.

L’originalité de l’analyse tient à cette approche qui consiste à observer comment des blocs socio-économiques et politiques se sont comportés dans une société finistérienne très largement rurale et catholique. Une société peu pénétrée par les idées sociales au milieu des années 1930 et très imprégnée de rapports dominants-dominés.

 

Les fractures que l’auteur discerne en disent long sur la volonté des forces en présence de peser, voire de conserver une certaine hégémonie, alors que l’arrivée des gauches au pouvoir en France radicalise les positions, que les résonances sociales du Front populaire et les grèves incitent les uns et les autres à s’adapter.

 

 

 

« Ils ont agi avec une grande finesse »

 

Une illustration parmi d’autres. « Même si catholiques et agrariens bataillaient notamment sur la formation des élites paysannes, ils ont eu une réaction quasi groupée pour éviter que les campagnes ne soient contaminées par le mouvement social », décrit l’historien. « Ils ont agi avec une grande finesse. J’ai été impressionné par la capacité mimétique de l’Église. Elle réalise que le centre névralgique du mouvement social est plutôt situé à Brest. Ça bouillonne à la Maison du peuple. L’Église veut faire la même chose. Les cléricaux lancent une souscription pour créer une maison du peuple catholique, une démarche originale quasi unique en France », complète-t-il.

 

 

Seuls 2 % à 3 % des 60 000 ouvriers agricoles se sont, à l’époque, syndiqués dans le Finistère

 

Cette souscription marchera très peu dans les milieux ouvriers. « Mais le courant passe et permet à la CFTC d’atteindre, par exemple, entre 6 000 et 7 000 adhérents. Ça crée des bases pérennes », note Jean-Paul Sénéchal. Dans le même esprit mimétique, « les agrariens de l’Office de Landerneau, réseau coopératif très puissant, créent un syndicat patrons-ouvriers, alors qu’ils ne parlaient jamais des ouvriers agricoles avant les grèves », observe Jean-Paul Sénéchal.

L’Office de Landerneau ira jusqu’à éditer des tracts à l’été 1936, distribués dans les campagnes. « Il arrive à syndiquer quelques milliers d’ouvriers agricoles aux côtés des employeurs. Évidemment, ça ne peut pas marcher, même si, de l’autre côté, la CGT ne parvient pas à recruter dans les campagnes. Seuls 2 % à 3 % des 60 000 ouvriers agricoles se sont, à l’époque, syndiqués dans le Finistère. Après la guerre cependant, la CGT va en syndiquer des milliers », expose-t-il.

 

« La droite est restée forte »

 

Le docteur en histoire a également décrypté les conséquences politiques du Front populaire dans un département alors ancré à droite. « Il y a eu des satisfactions à gauche avec l’élection du député Tanguy Prigent. Mais l’autre grande figure politique de l’époque à gauche, le Concarnois Pierre Guéguin (PCF) perd de peu les législatives en 1936 face au candidat de droite, parce qu’un radical-socialiste s’est maintenu », rapporte l’auteur.

« La droite est restée forte, grâce notamment à la puissance des agrariens dorgéristes, qui s’appuient parfois sur les chemises vertes fascistes ou en sont eux-mêmes. Grâce aussi à l’appui de l’Office central de Landerneau qui s’assure, en temps de crise, les services d’éléments de la droite nationaliste. La démocratie populaire perd du terrain, les socialistes maintiennent des bastions et le PCF commence à émerger », résume-t-il.

Quant aux acquis sociaux, « une minorité d’ouvriers urbains (hors arsenal) et ruraux ont obtenu des avantages ». Il leur faudra attendre l’après-guerre pour bénéficier de certaines avancées du Conseil national de la Résistance, inspirées ou héritées du Front populaire.

 

* Aux Presses universitaires de Rennes, 393 pages, 25 €.


Le Télégramme, 6 juin 2018

Lire aussi: 

 

Jean-Paul Sénéchal, un historien analyse ce que fut le Front Populaire dans le Finistère

Sortie fin mars du livre de Jean-Paul Sénéchal: le Finistère du Front Populaire, tiré de sa thèse, aux Presses Universitaires de Rennes

Le Front Populaire dans le Finistère: C'était 1936, le Front Populaire vu de Bretagne

 

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6 juin 2018 3 06 /06 /juin /2018 06:01
L'appel de Jean Ziegler à l'insurrection des consciences - La Tribune, propos recueillis par Denis Lafay
Le sociologue suisse est le porte-parole des plus vulnérables depuis un demi-sècle. Extrait du livre « Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures » (L'Aube, en partenariat avec La Tribune) qui révèle les indestructibles ressorts d'un infatigable pasteur de l'humanité.

Ses responsabilités au sein de l'ONU ont fait de Jean Ziegler un observateur unique de l'état « humain » du monde. Le sociologue suisse tire de sa confrontation avec l'extrême pauvreté, avec le cynisme des mécanismes diplomatiques, avec les obscurantismes multiformes, avec le dépérissement des utopies, l'image une sombre réalité de l'âme humaine, aliénée par un capitalisme spéculatif belliciste. Lui qui « est » les yeux et la voix des plus vulnérables demeure pourtant confiant, car dans la société civile il voit, il entend poindre l'incarnation collective des aspirations individuelles, une « conscience adjugée » qui s'exprime par des luttes et des initiatives composant une fraternité de la nuit appelée à voir et à faire voir la lumière, à débarrasser la civilisation de « l'ordre cannibale » auquel elle est ligotée. Extrait du livre Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures (L'Aube, en partenariat avec La Tribune) qui révèle les indestructibles ressorts d'un infatigable pasteur de l'humanité.

LA TRIBUNE - Vous avez sillonné le monde, vous êtes confronté à l'indicible de la guerre, de la famine, des désastres humains, de ce que l'individu a, au fond de lui, de plus barbare et de plus généreux, vous avez mené d'âpres combats politiques, institutionnels, idéologiques, littéraires en faveur de la justice. Cette expérience des âmes humaines et des systèmes - politiques, économiques, religieux - qui les façonnent, que vous invite-t-elle à penser du monde contemporain ?

JEAN ZIEGLER - Nous vivons sous un ordre absurde, et même cannibale, du monde. Karl Marx est mort, épuisé, le 14 mars 1883, dans son modeste appartement de Londres. Jusqu'à son dernier souffle, il a cru que le « couple maudit » du maître et de l'esclave allait cornaquer l'humanité pendant de nombreux siècles encore. Or, là, il s'est trompé. Le formidable emballement des révolutions industrielles, technologiques, scientifiques qui se sont succédé à un rythme inédit a potentialisé comme jamais auparavant la productivité, et c'est ainsi que pour la première fois dans l'histoire de l'homme - et cet événement est survenu au début de ce xxie siècle -, le manque objectif a disparu. Et pourtant l'horreur persiste. En témoigne le scandale le plus insupportable et le plus inacceptable de notre contemporanéité : le massacre quotidien perpétré par la faim. Près d'un milliard d'êtres humains sont en permanence sous-alimentés, et ainsi interdits d'exercer une activité, un travail, une responsabilité familiale. Et ce désastre, cet assassinat au grand jour intervient alors que l'agriculture mondiale est à même de nourrir copieusement l'humanité entière. Le problème aujourd'hui n'est plus la production insuffisante de la nourriture, mais le manque d'accès pour tous. Quelques réformes structurelles suffiraient pour mettre fin au massacre : interdiction de la spéculation boursière sur les aliments de base ; fin du dumping agricole européen sur les marchés africains ; désendettement total des pays les plus pauvres afin qu'ils puissent investir dans leur agriculture, etc.

Votre combat a en partie pour théâtre l'ONU, et notamment le Conseil des droits de l'homme, dont vous êtes vice-président du comité consultatif depuis 2009. Ces dernières décennies, les droits de certains hommes ont progressé, ceux d'une grande partie des hommes ont stagné, voire reculé. Que reste-t-il des Lumières, du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau qui incarne le combat pour l'humanisation individuelle et collective de l'humanité ?

Jean Jaurès dit : « La route est bordée de cadavres, mais elle mène à la justice. » Incontestablement, l'humanisation de l'homme progresse. Voilà ce que mon expérience, mes observations indiquent. Mais elles enseignent aussi une autre réalité. En effet, comme l'étayaient les marxistes allemands composant l'École de Francfort dans les années cinquante, la justice fait l'objet d'une double histoire ; la première convoque une justice effectivement vécue, empiriquement vécue, la seconde recourt à l'eschatologie - l'étude de ce que la conscience revendique comme juste. Au premier niveau, celui de la justice effectivement vécue, la situation est terrible. Outre la famine, que faut-il penser de l'humanisation de l'homme lorsqu'un milliard d'êtres humains n'ont pas accès à une eau non toxique ? Lorsque la capacité des conglomérats pharmaceutiques de soigner voire d'éradiquer des maladies s'autolimite pour de basses raisons mercantiles, laissant alors les épidémies ravager les populations les plus vulnérables ? Pour les peuples du tiers-monde, la troisième guerre mondiale a bel et bien commencé. La consolidation du nombre de victimes identifiées par chacune des 23 institutions membres des Nations unies s'est élevée en 2016 à 54 millions de morts. Soit l'équivalent du nombre total des victimes militaires et civiles recensées pendant la Seconde Guerre mondiale. En d'autres termes, l'humanité du tiers-monde perd chaque année dans le silence ce que cette boucherie effroyable a infligé à l'humanité entière pendant six ans.

Pour autant, ce constat, imparable, de régression n'est pas synonyme de capitulation. L'espérance (doit) continue (r) de primer sur l'abdication...

Absolument. Mon espérance est réelle. Elle n'est nullement fondée sur un quelconque idéalisme ou de fallacieux arguments postulatoires, mais au contraire repose sur des éléments de sociologie démontrés. Parmi eux, retenons la formidable progression de ce que Theodor Adorno - philosophe et sociologue allemand [1903-1969] - nomme la « conscience adjugée » : ce que les individus considèrent individuellement « juste » se trouve un jour incarné dans une revendication collective, elle-même pierre angulaire d'un changement du monde. Voilà de quoi espérer. La problématique de la « faim dans le monde » illustre le paradigme. Dorénavant, plus personne, pas même les réactionnaires les plus obtus, n'oserait promouvoir la doctrine malthusienne de la naturalité, c'est-à-dire une gestion inhumaine de l'espérance de vie et des populations. Que la faim constitue une ignominie intolérable est définitivement admis, ancré dans les consciences citoyennes ; qu'elle persiste suscite l'indignation de la société civile, motive la colère d'une multitude de mouvements sociaux. N'est-ce pas là un progrès significatif ? La ligne de flottaison de la civilisation s'élève sans cesse. Reste l'obsession de l'incarnation. Dans quelles conditions une idée devient-elle une force matérielle ?

« Les murs les plus puissants tombent par leurs fissures », soutenez-vous avec Ernesto Che Guevara. L'espérance prend forme dans l'existence de ces fissures, et surtout dans la perspective de nouvelles fissures. Ces dernières, en repérez-vous ?

Absolument partout apparaissent de nouvelles brèches, et effectivement chacune d'elles est une raison supplémentaire d'espérer. Un phénomène planétaire inédit a surgi: la société civile. Des fronts de résistance et d'initiatives alternatives aux systèmes homogènes, aux oligarchies qui orchestrent le capitalisme financier globalisé et meurtrier, s'organisent. Une myriade de mouvements sociaux sont en marche : Greenpeace, Attac, WWF, Colibris (de Pierre Rabhi), Amnesty International, le mouvement des femmes, ou encore le mouvement paysan international Via Campesina, etc. Qu'il s'agisse de son fonctionnement, de sa puissance, de son professionnalisme, cette société civile fait d'impressionnants progrès, et la révolution technologique lui fournit des armes d'une efficacité redoutable. C'est ainsi que cette fraternité de la nuit se constitue en sujet historique autonome.

La société civile voit son rayonnement grandir proportionnellement au déclin des États, qui ne sont plus des moteurs d'espérance. Sa raison d'être ? L'impératif catégorique de Kant : « L'inhumanité infligée à un autre détruit l'humanité en moi. » « Je suis l'autre, l'autre est moi » constitue son fil conducteur, et à ce titre honore la « conscience de l'identité » consubstantielle à l'homme, mais que fragilise l'obscurantisme néolibéral. Cette folle idéologie sacralise le marché, qu'elle substitue à l'homme comme sujet de l'histoire, l'homme n'étant plus qu'un rouage, une variable, un vassal du marché. Les despotes de ce marché possèdent un pouvoir qu'aucun roi, aucun empereur dans toute l'histoire n'a jamais détenu. L'une des plus grandes conquêtes de cette absolue omnipotence est la prétendue impuissance à riposter qu'elle instille dans les consciences des peuples. Et c'est à libérer ces âmes, à les aider à s'affranchir de cette suzeraineté, à leur restituer la « conscience de l'identité » d'où découlera une politique de solidarité, de réciprocité, de complémentarité, que nous devons nous employer. Et à l'accomplissement de ce projet, la société civile contribue de manière capitale.

L'impression que donnent l'auscultation du monde mais aussi les discordes sur la réalité des maux civilisationnels est que nous ne parvenons plus à contester, à combattre ce qui doit l'être - le pronom relatif concentrant l'ensemble des questionnements de justice, d'équité, d'éthique, d'universalité. Au-delà du déficit spirituel et de l'excès mercantiliste, quelles sont les causes de notre égarement ?

La folie néolibérale, les multiples agressions perpétrées par l'oligarchie financière, la théorie justificatrice d'un ordre du monde au nom duquel l'Homme n'est plus sujet de l'histoire mais vassalisé aux ravageuses lois de la marchandisation, font leur oeuvre. Malgré cela, la « conscience de l'identité » connaît des progrès. Et même foudroyants, comme en témoignent la vitalité et la variété de la nouvelle société civile planétaire, la multiplicité des mouvements sociaux et des fronts de résistance, y compris en Occident - du parti espagnol Podemos à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. La manière dont l'Indien Evo Morales, triomphalement élu depuis 2005 à la présidence de la Bolivie, est parvenu à museler l'action impérialiste, socialement dévastatrice et irresponsable en matière environnementale, de 221 sociétés internationales exploitant gaz, mines et pétrole, est exemplaire ; il a réveillé chez ses concitoyens une identité collective grâce à laquelle l'intérêt général s'est imposé et a brisé l'aliénation.

Ce qu'« est » l'humanité du XXIe siècle met-il particulièrement en péril l'universalité de l'espèce humaine, du respect et de la considération sanctuarisés de l'homme ? Si même les droits de l'homme ne sont plus un bien commun, comment peut-on fonder l'espérance d'un vivre-ensemble et d'une solidarité revitalisés ?

Certaines situations sont, objectivement, intolérables, dans le sens où elles ébranlent toutes nos convictions, même celles que l'on pensait insubmersibles. Les parents, frères, soeurs, époux, conjointes, enfants, amis des victimes des assassins du Bataclan, peut-on s'étonner qu'ils puissent considérer comme des sous-hommes, des barbares, ceux qui ont perpétré l'innommable ? Peut-on contester qu'ils puissent souhaiter pour les tortionnaires survivants une riposte d'égale horreur ? Je le comprends. Je sais, au fond de moi-même, combien l'intangibilité des droits de l'homme fait l'objet de lézardes sous le coup de l'indicible. Pour demeurer solide, pour sortir victorieux des combats intérieurs auxquels cet indicible expose, on peut se remémorer le procès de Nuremberg. Dix-neuf hauts dignitaires du IIIe Reich furent condamnés à mort ou à perpétuité, à l'issue d'une longue, minutieuse et exemplaire procédure. Plus près de nous, en Afrique du Sud, ce que la commission Réconciliation et Vérité réussit à cautériser dans les corps et les âmes des victimes de l'apartheid fut, là encore, remarquable. Dans les deux cas, le droit a triomphé, conférant aux verdicts une légitimité universelle.

Les Occidentaux étant privés d'exercer la violence par les armes, ont-ils trouvé dans le capitalisme spéculatif et, au-delà, dans l'inflammation consumériste, compétitrice, marchande, un moyen d'exercer « autrement » leur pulsion belliqueuse ?

L'étude lexicale des discours des capitalistes est révélatrice de dérives pathologiques. « Combat », « guerre », « conquête » , « victoire », « domination », « suprématie »... voilà ce qui compose leur vocabulaire, et même la Silicon Valley si souvent plébiscitée pour son supposé progressisme culturel et managérial en est le théâtre. L'« iconique » Steve Jobs n'exhortait-il pas ses salariés à se transformer en « soldats du Bien » mobilisés dans une « guerre économique mondiale » inédite ? Ces éléments de langage et de communication bellicistes convoquent les pires instincts de la nature humaine, qu'ils détournent et manipulent pour combattre, asservir, détruire. Tout concurrent est un adversaire, tout compétiteur est un rival et un obstacle qu'il faut « neutraliser. » Et « l'efficacité » du système capitaliste résulte en grande partie de cette machination rhétorique et comportementale.

« Plus l'horreur, la négation et le mépris de l'autre dominent à travers le monde, plus l'espérance, mystérieusement, grandit. » Vous le percevez, le ressentez, l'affirmez : l'insurrection collective des consciences, germe d'une révolution civilisationnelle inéluctable, semble donc bel et bien proche...

« Le révolutionnaire doit être capable d'entendre pousser l'herbe » ; « la révolution avance sur les pas d'une colombe » : ces pensées, confiées respectivement par Marx et Nietzsche - deux des plus fins observateurs du processus révolutionnaire -, invitent leurs disciples d'aujourd'hui à faire preuve d'une extraordinaire attention à chaque bruissement, à chaque opportunité de composer un peu mieux, un peu plus cette insurrection collective. Oui, « je suis l'autre, et l'autre est moi » : la conscience de cette réciprocité, elle-même constitutive de la conscience de l'identité, concentre une naturelle et formidable condamnation de tout ce que le capitalisme et le néolibéralisme charrient de maux humains : la loi du plus fort, celle de la concurrence sauvage, celle de la hiérarchie des succès, celle du classement humain selon les biens acquis, celle de l'exploitation incontrôlée des ressources naturelles, celle du massacre des espèces animales et végétales... In fine, cette conscience de la réciprocité est ce qui doit paver la marche en avant vers ladite insurrection, car de cette dernière dépendent d'abord l'émancipation, l'autonomisation, la libération de chaque conscience, puis le déploiement d'une solidarité et d'une complémentarité universelles - et non d'une égalité des hommes : celle-ci n'a d'existence que sur le fronton des établissements de la République, et pour cause, elle n'est pas compatible avec la conception singulière, une et indivisible, de chacun des 85 milliards d'êtres humains qui ont peuplé la terre depuis 2,8 millions d'années -, enfin la conscientisation d'une oeuvre collective respectueuse de l'Homme et de son environnement. « De chacun selon ses capacités, pour chacun selon ses besoins » : cette exhortation de Marx illustre parfaitement le combat politique, social, environnemental qu'il faut mener. Georges Bernanos [1888-1948] a écrit : « Dieu n'a pas d'autres mains que les nôtres ». Ou bien c'est nous qui abattrons l'ordre cannibale du monde, ou c'est personne.

Propos recueillis par Denis Lafay

 
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23 mai 2018 3 23 /05 /mai /2018 06:26
La mort d'un géant de la littérature moderne et contemporaine: Philip Roth - interview de Philippe Jaworski par Muriel Steinmetz dans l'Humanité (5 octobre 2017)
La mort d'un géant de la littérature moderne et contemporaine: Philip Roth - interview de Philippe Jaworski par Muriel Steinmetz dans l'Humanité (5 octobre 2017)

Combien d'heures de jubilation passées avec Philip Roth, un écrivain provocateur, bouffon et sérieux à la fois qui éclaire les beautés et médiocrités de l'existence, de l'âme humaine, avec un regard intelligent, ironique et burlesque? 

Une affection particulière pour les romans "Ma vie d'homme" (mon préféré!), "Portnoy et son complexe", "J'ai épousé un communiste", mais aussi les livres politiques "La tache" et "Le complot contre l'Amérique".

Cet écrivain qui a pris à bras le corps le mouvement du monde, très novateur, porteur de modernité littéraire, culturelle et politique,sexuelle, aurait mérité d'obtenir le Prix Nobel de Littérature, comme Joyce Carol Oates, deux écrivains à l'oeuvre énorme, populaires, drôles et profonds, qui sondent les tréfonds de la société et de l'âme humaine. Philip Roth, c'était d'abord l'exaltation de la vie, du plaisir du corps et de l'esprit, de la drôlerie et de la distance ironique contre l'esprit de sérieux: ces gens là, comme Milan Kundera, ne meurent jamais et on continuera à les lire avec passion encore longtemps, même si leurs bouquins sont aussi enracinés dans une époque, avec un discours très fort à tenir dessus.

Le roi est mort, vive le royaume de la littérature!

Ismaël Dupont

Philip Roth est-il un personnage de roman devenu romancier ?
ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MURIEL STEINMETZ
JEUDI, 5 OCTOBRE, 2017
L'HUMANITÉ
Philip Roth, âgé aujourd’hui de 84 ans, est reconnu comme l’un des plus grands auteurs de sa génération aux États-Unis. Nancy Crampton/Opale/Leemage
 

Le grand écrivain américain entre dans « la Pléiade ». Philippe Jaworski, préfacier de l’ouvrage, nous donne quelques pistes pour mieux saisir celui pour qui écrire est un acte essentiel dangereux.

«La Pléiade » publie cinq romans et nouvelles (1959-1977) de Philip Roth : Goodbye, Columbus, la Plainte de Portnoy, le Sein, Ma vie d’homme et Professeur de désir (1). Philippe Jaworski a préfacé le volume. Il nous parle de Philip Roth.

Philip Roth n’est-il pas un grand écrivain européen qui vit aux États-Unis ?

PHILIPPE JAWORSKI: Il a presque été mieux accueilli en Europe que dans son propre pays. Sollers et Finkielkraut l’ont commenté. Kundera était de ses amis. La préface a été un exercice redoutable. S’agissant d’un écrivain vivant, on manque de perspective. Il n’est pas difficile de lui trouver sa place dans la littérature américaine des XIXe et XXe siècles, aux côtés de Melville, Twain, Faulkner ou Bellow. Roth se réfère à Kafka, à Tchekhov, mais il faut distinguer le romancier de ses personnages, souvent écrivains, critiques, professeurs de littérature. Devant Kepesh transformé en sein géant dans le Sein, on songe à Gogol (le Nez) et à Kafka (la Métamorphose). Il se rattache à toute une tradition américaine. Il y a chez lui deux grands thèmes. Le premier est le chaos. Le roman américain est une chronique du chaos. Le chaos, c’est l’Ouest, l’océan, la jungle urbaine, l’argent, la duplicité, l’exploitation. Face au chaos, deux choix : l’enfermement ou la fuite. Ses personnages entrent dans ce schéma. Le second thème au cœur de son œuvre, c’est le patrimoine. Comment se débarrasser de l’héritage ? Est-ce possible ? Là, on tombe sur le problème de la condition juive. Ses personnages disent : « Non, ce n’est pas possible, j’étouffe. » Il élargit l’héritage aux normes sociales, au conformisme, à la bien-pensance, au milieu culturel. Par ces deux thèmes, il est très américain. L’originalité est dans la manière dont il s’en empare, sur le mode du tragique bouffon, qu’il découvre avec Portnoy et qui vient sans doute de Shakespeare.

Il invente Nathan Zuckerman, qui lui permet d’explorer jusqu’au vertige les rapports entre la vie personnelle de l’écrivain et la fiction, à un point tel qu’on ne fait plus la différence. Jeu dangereux. Avec le risque que l’homme privé perde toute espèce de réalité. Le seul autre exemple de ce type, c’est Proust. Les dix livres de Nathan Zuckerman disent que la vie d’écrivain est un bonheur absolu et un enfer total.

Qu’en est-il, chez lui, du grand roman américain ?

Philippe Jaworski: Cela fait partie de la mythologie littéraire. Le rêve du roman total qui embrasse le pays tout entier. Newark délimite la carte réelle et imaginaire de Roth, comme le comté de Yoknapatawpha pour Faulkner et le Mississippi pour Twain. En 1973, Roth a écrit le Grand Roman américain, mais il peut être candidat à ce championnat par l’ensemble de ses écrits, à peine secs sur le papier.

Comment est-il perçu aux États-Unis ?

Philippe Jaworski: De manière très ambivalente. Passé l’accueil terrible réservé à Port­noy, il a été en butte aux attaques des tenants du politiquement correct, sous le prétexte qu’il ne peignait pas les minorités et les femmes comme il faudrait. On lui a également reproché d’exploiter sa vie privée de façon trop voyante. En même temps, il a reçu un nombre considérable de distinctions et de prix décernés par ses pairs. C’est une gloire dont l’Amérique ne sait trop quoi faire. Il est admiré. On le lit. On l’étudie. Il attend le Nobel depuis longtemps.

J’insiste sur son génie comique, sa verve narrative, son art de raconter. À son sujet, on évoque volontiers la sexualité, les rapports hommes-femmes, la critique des États-Unis, le sarcasme pamphlétaire à l’égard de Nixon, ses passionnants tableaux de l’Amérique des années 1960, 1970, 1980, 1990, sa représentation du juif. Au cœur de mon analyse, je place la fiction, la littérature. Et le danger que suppose l’exposition de soi quand on devient soi-même personnage de fiction. Dans Opération Shylock (1993), il met en scène un personnage qui se nomme Philip Roth, doté d’un double appelé… Philip Roth !

(1) N° 625 de la collection, 1 280 pages. Prix de lancement jusqu’au 30 mars prochain : 64 euros.
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