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9 avril 2018 1 09 /04 /avril /2018 19:50
Les cahiers d'histoire, Revue d'histoire critique - 1917 - l'Europe gronde

Les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique sont une revue trimestrielle, organisée pour chaque numéro autour d’un dossier thématique qui donne son titre au volume. Cette revue généraliste se donne comme objectif, à travers une grande diversité de thématiques, de développer une histoire polarisée autour du fonctionnement des dominations sociales dans toutes leurs dimensions politiques, économiques et culturelles. Cette approche s’accompagne d’une démarche réflexive sur les formes de production et les usages du savoir historique dans ces processus de domination.

 

 

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 05:00
Aung San Suu Kyi, l'armée birmane et les Rohingyas - livre disponible aux éditions de l'Atelier le 29 mars 2018

Exécutions, viols, tortures, les violences à l’origine du dernier exode des Rohingyas, minorité musulmane persécutée par l’armée birmane, ont progressivement attiré l’attention du monde. Dans ce contexte, le comportement d’Aung San Suu Kyi, jusqu’alors figure centrale de la lutte pour la démocratie en Birmanie et prix Nobel de la Paix, a surpris et déçu. Comment expliquer son attitude pour le moins ambivalente face à ce que l’ONU qualifie de « nettoyage ethnique » ?

 

Spécialiste reconnu de la Birmanie, Frédéric Debomy a très tôt donné l’alerte sur le sort des Rohingyas. Il répond dans un essai aux questions que pose le comportement d’Aung San Suu Kyi et rétablit les subtilités qui échappent aux débats médiatiques. Un ouvrage de réflexion pour faire un point précis sur la situation et tenter d’expliquer le fil des événements et le positionnement actuel d’Aung San Suu Kyi. Les choses seraient-elles plus complexes qu’il n’y paraît ?

Aung San Suu Kyi, l’armée et les Rohingyas

Frédéric Debomy

160 p. – 16 €

 

DISPONIBLE EN LIBRAIRIE LE 29 MARS 2018

 

Je commande

 

En 2017, le monde entier écoutait, effaré, la dirigeante birmane couvrir de ses mensonges les exactions et les crimes perpétrés par l’armée, une armée caractérisée de longue date par son extrême brutalité à l’égard des populations. Parallèlement, certaines de ses actions, menées plus discrètement, laissent penser qu’en dépit des apparences, elle agit. Elle est notamment à l’origine de la mise en place d’une commission consultative présidée par l’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, réclamant le rétablissement des Rohingyas dans leurs droits. Il est donc essentiel de dépasser l’impression première d’une solidarité de fond entre Aung San Suu Kyi et l’armée, d’essayer de comprendre et d’analyser la stratégie qu’elle semble conduire dans un contexte où elle ne dispose que d’une marge de manœuvre limitée.

 

Cet ouvrage, attentif aux ambiguïtés de la « Dame », se préoccupe aussi d’élargir le champ de la question des Rohingyas et s’interroge sur l’avenir d’un pays obsédé par la question de l’ethnicité.

 

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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 09:01
Razan Zaitouneh

Razan Zaitouneh

Razan Zaitouneh

Razan Zaitouneh

Ce livre est magnifiquement écrit et bouleversant. Justine Augier construit un très beau portrait kaléidoscopique, sur la base d'une pluralité de témoignages, d'une femme d'exception, ultra-déterminée, sans concession, d'un courage extraordinaire comme la révolution syrienne en a révélées des centaines, mais c'était une des plus importantes politiquement et des plus connues, centrale dans le dispositif de témoignage sur les atrocités de régime.  

Laïque et révolutionnaire alors qu'elle venait d'un milieu traditionaliste. Indomptable, indomptée.    

On doit cet essai à mi-chemin entre littérature et enquête journalistique à Justine Augier, écrivaine de 40 ans, qui a travaillé pour l'ONU en Afghanistan, puis a vécu en Palestine, au Liban, et aux Etats-Unis. C'est une enquête bouleversante, où l'auteur s'interroge aussi sur les ressorts de sa propre fascination et les difficultés de saisir une personnalité complexe et secrète en dépit de son caractère de femme publique engagée, sur l'action de l'avocate militante Razan Zaitouneh, une jeune femme qui a documenté l'horreur du régime de Bachar-al-Assad et les crimes contre l'humanité commis contre les prisonniers du régime, tortures et sévices en tout genre. 

Razan Zaitouneh était une amie de Riad-al-Turk, dirigeant communiste syrien, opposant au régime fasciste des Assad, prisonnier politique d'Hafez al-Assad pendant 18 ans, et de Yassin al-Haj Saleh, un autre intellectuel communiste enfermé pendant des années par Hafez al-Assad et qui a pris le parti de la révolution syrienne, sa femme Samira al-Khalil ayant elle aussi disparue tragiquement, enlevée par les islamistes.    

Lire aussi: 

"La question syrienne" de Yassin Al-Haj Saleh - La révolution des gens ordinaires face au pouvoir fasciste et mafieux du clan Assad

Yassin al-Haj Saleh nous fait pénétrer au coeur du système fasciste et criminel d'une cruauté sans limites du pouvoir des Al-Assad dans "La question syrienne"

"La révolution des gens ordinaires", extraits d'un article de juin 2011 de Yassin Al-Haj Saleh (La question syrienne)

Samar Yazbek entr'ouvre les "Portes de la terre du néant" en Syrie

Majd al-Dik: A l'est de Damas au bout du monde. Le témoignage bouleversant d'un révolutionnaire syrien sur les massacres et les exactions commis par le régime de Bachar-al-Assad dans la Ghouta

   

 

Avocate, militante des droits de l’homme, fi gure de la dissidence syrienne, Razan Zaitouneh s’appliquait à docu-menter les crimes commis dans son pays par le régime mais aussi par les groupes intégristes, à recueillir la parole de ceux qui avaient survécu à la torture et à l’enfermement – quand, en décembre 2013, elle fut enlevée avec trois de ses compagnons de lutte. Depuis lors, on est sans nouvelles. De l’ardeur reconstitue son portrait, recompose le puzzle éclaté de la révolution en Syrie, et du °crime permanent˛ qu’est devenu ce pays.
En découvrant son combat et son sort, Justine Augier, qui a elle-même mis à distance ses premiers élans huma-nitaires, est saisie par la résonance que cet engagement aussi total qu’épris de nuances trouve dans ses propres questionnements. Récit d’une enquête et d’une obsession intime, partage d’un vertige, son livre est le lieu de cette rencontre, dans la brûlure de l’absence de Razan. 
Plongée dans l’histoire au présent, De l’ardeur nous donne un accès précieux à cette réalité insaisissable dans son assassine absurdité, et si violemment parallèle à notre confort occidental peu à peu menacé. Et ce, dans un respect absolu de la dignité du langage, dans la lucidité d’une impuissance certaine et néanmoins étrangère à toute reddition.

Actes Sud Littérature, septembre 2017 -  21,80€

Actes Sud Littérature, septembre 2017 - 21,80€

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27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 12:04
Venise Gosnat, alias Georges, inter-régional responsable de la résistance communiste en Bretagne (décembre 1940- décembre 1942)

Venise Gosnat est né le 30 novembre 1887 à Bourges.

Son père et sa mère étaient respectivement ouvrier charpentier, ancien compagnon, et couturière. Ses parents avaient 32 ans à sa naissance, mais il fut orphelin très jeune, son père mourant à 34 ans et sa mère à 36 ans, ses deux parents mourant des suites de maladie contractées à cause notamment d'un travail harassant pour nourrir leurs quatre enfants. Venise va être accueilli par ses grands-parents maternels, humbles travailleurs de la terre, et ne peut en raison de leur pauvreté fréquenter l'école communale de manière très assidue. Venise est berger toute une partie du temps scolaire. Il sert aux offices religieux dans son village d'Asnières-les-Bourges et assiste au catéchisme, ses grands-parents étant catholiques pratiquants.

Le certificat d'études primaire obtenu, Venise se fait embaucher pour aider ses grands-parents comme manœuvre aux établissements "Le Panama", fabrique de sellerie, de bourrellerie, de cordonnerie. Il y apprend à travailler le cuir. Ses sœurs Rachel et Clélie deviennent religieuses à Bourges. Clélie décède de maladie au début de la guerre 14-18. Venise Gosnat a 27 ans au déclenchement de la Grande guerre.  

Adhérent de la CGT depuis 1907, membre du Parti Socialiste (SFIO) depuis 1911, il est marqué au carnet B comme "rouge" dangereux depuis les années 1908-1910. A l'époque, quoique artisan cordonnier de formation, il travailleur comme poseur de lignes pour les PTT.  Venise, grand admirateur de Jaurès, accepte difficilement le ralliement des cadres socialistes, y compris Jules Guesde et Edouard Vaillant, en août 1914, à l'Union Sacrée. Pendant la guerre, il est mobilisé à l'arsenal de Bourges. Après la révolution russe de février, en juin 1917, 1700 ouvriers de l'arsenal de Bourges font grève pour des augmentations, plus de jours de repos et aussi avec des mots d'ordre politique contre la guerre. Venise, organisateur du mouvement syndical, a été éloigné de l'Arsenal de Bourges et du Cher, et renvoyé au front en mai 1917. Durant cette deuxième période au front, Venise fut gazé, commotionné par une bombe qui le projeta en l'air, lors d'une mission de ravitaillement, et eut le tympan crevé.    

En novembre 1917, il adhère à l'Association Républicaine des Anciens Combattants qu'ont fondé Henri Barbusse, Paul Vailland-Couturier, Raymond Lefebvre, Georges Bruyère. 

La révolution d'Octobre stimule le mouvement ouvrier. 100 000 métallurgistes font grève le 1er mai 1918 malgré la décision de la CGT, dirigée par Jouhaux, de ne pas chômer ce jour-là. A Bourges, le mot d'ordre de Jouhaux ne sera pas suivi. Les dragons à cheval sont lancés contre les hommes et les femmes qui défilent en chantant "l'Internationale" et en criant "A bas la guerre, vive la paix!". Venise est toujours mobilisé au 1er Parc d'Artillerie comme soldat et rêve de revenir à l'arsenal pour agir politiquement. A sa démobilisation, en avril 1919, il intègre l'Arsenal de Bourges mais est révoqué en 1922 pour lui faire payer son action syndicale et politique dans l'entreprise et dans le département du Cher. 

Venise a choisi la IIIe Internationale pendant et à l'issue du Congrès de Tours et il est un membre actif du Parti Communiste. Il est très actif dans les grèves de 1920 dans le Cher et cherche à empêcher, en vain, la division syndicale. En 1923, il préside le congrès extraordinaire de la CGTU à Bourges. En 1925, Venise Gosnat est réintégré sous conditions à l'Arsenal et prend part à l'action de propagande contre la guerre coloniale du Rif au Maroc et aux grèves politiques de l'Arsenal contre cette guerre.  

En décembre 1925, le Parti communiste appelle Venise à Paris et celui-ci l'encourage à s'embaucher comme forgeron aux Ateliers de Suresnes pour y mener la bataille politique et syndicale, puis aux forges de Clichy, dépendant de la société anonyme André Citroën. 

Venise est actif dans le mouvement social de solidarité avec l'Espagne Républicaine, pour le Front populaire et les conquêtes sociales de 36, il dénonce les accords de capitulation anglo-française face à l'impérialisme nazi de Munich. Seuls au Parlement, les 72 députés communistes et deux autres parlementaires votèrent contre la ratification de ce honteux traité.

Pendant la drôle de guerre, Venise Gosnat vit la persécution contre les communistes après le pacte germano-soviétique à Ivry, la circonscription où Maurice Thorez est élu député. Venise est président de l'office du logement social H.B.M à Ivry et travaille à la mairie en même que le secrétaire de la Région du Parti Communiste Clandestin. 

Son fils et celui d'Alice, son épouse, Georges est mobilisé. Il ne reverra sa famille qu'après la victoire du 8 mai 1945, et 5 ans de captivité... Georges était officier, sous-lieutenant de réserve, et Maurice Thorez lui avait confié la responsabilité de la Compagnie "France-Navigation" qui ravitaillait en vivres et en armes l'Espagne républicaine avec 22 navires et 2000 marins. Cette compagnie effectuera aussi plusieurs transports de réfugiés républicains espagnols en Amérique Latine. 

Alors que "Ce soir", "L'Humanité" sont interdits depuis le 27 août 1939, Venise Gosnat fait tirer l'Huma clandestine et les tracts du PCF à partir d'octobre-novembre 1939 dans les bureaux de l'office H.B.M de Vitry. Venise est déchu officiellement de son mandat de maire-adjoint de Vitry le 21 janvier 1940, mais garde curieusement ses fonctions de président de l'office public H.B.M de Vitry.       

En mai 1940, néanmoins, Venise est arrêté, embarqué au camp du Baillet en Seine-et-Oise à destination de l'Ile d'Yeu. Venise décide de s'évader à la première occasion avec André Marrane, frère de Georges Marrane, maire d'Ivry. L'évasion de la prison de Riom réussie a lieu le 24 octobre 1940 à l'occasion d'une corvée en forêt. Venise Gosnat et André Marrane rejoignent Bourges, puis Paris. 

A Paris, il fut demandé à Venise de prendre quelques semaines de repos avant de succéder à Marcel Paul, comme responsable de l'Inter 4, c'est-à-dire de la Bretagne. 

Venise Gosnat va réorganiser l'action de résistance des communistes en Bretagne (les cinq départements, y compris donc la Loire-Inférieure) pendant deux ans, de décembre 1940 à décembre 1942. Dans un aussi vaste territoire, l'INTER PR 4, il fallait mettre en place des directions efficaces par départements, ou par secteurs de départements, dans les villes et les campagnes. Venise sera le fondateur du Front national et des premiers groupes de Francs Tireiurs et Partisans français dont il jeta les bases dès le début de 1941. 

C'est Venise Gosnat qui met en place le service de liaisons avec les internés du camp de Châteaubriant et organise entre autre les évasions retentissantes de Léon Mauvais, Fernand Grenier, Eugène Hénaff, Henri Reynaud, tous membres du Comité central du PCF. Le Front National prend naissance en Loire-Atlantique avec des personnalités du Parti socialiste et du Parti radical. 

La fiche de signalement de la Gestapo et de la police de Vichy indique sur Venise Gosnat, le responsable du Parti Communiste clandestin en Bretagne: 

"Vieux Georges, alias Pitard Georges, taille 1,80 m; 55 ans environ; cheveux grisonnants; légère calvitie frontale, assez forte corpulence, parfois des lunettes, se sert d'une canne canée; médaille du Travail, responsable politique inter-région. Doit se trouver en liaison directe ou faire partie du Comité central du parti communiste". 

En réalité, Venise Gosnat se faisait appeler "Pichart" et non "Pitard". 

Pierre Corre, qui sera fusillé ensuite avec 18 autres camarades, de l'arsenal de Brest, le convainc de rentrer à l'arsenal de Brest, occupé par les Allemands pour recruter et encourager à la Résistance. Après son départ, 5 des 7 transformateurs électriques de l'arsenal ont sauté. Une des planques bretonnes de Venise Gosnat se trouve à Brest, rue de Bohar, actuellement rue du Commandant Drogou. Il avait d'autres planques, à Nantes, Saint-Nazaire, et Quimper.

"Toutefois, Brest et le Finistère, souligne Jean Chaumeil, furent au centre de l'action générale dirigée par Venise Gosnat. Il y a laissé un très grand nombre d'amis, sans oublier les familles et dizaines de compagnons d'armes fusillés ou déportés dans les camps de la mort".

Pendant ce temps, Venise Gosnat vit comme un grand-père tranquille en apparence avec sa petite-fille, Raymonde, la fille aînée de son fils, en captivité, à qui il apprend à lire et à écrire, alors que sa mère a été arrêtée par la Gestapo. 

Envers et contre tout, l'action dirigeante de Venise se poursuivit de plus belle en Bretagne. Jean Chaumeil a retrouvé dans ses archives personnelles une:

 lettre adressée par Venise Gosnat à Corentin André, alors responsable des Anciens résistants en Côtes-du-Nord, datée du 11 mars 1963: 

"(...) J'ai été envoyé fin décembre 1940 à Nantes, comme inter-régional politique, avec mission d'achever la réorganisation du Parti dans les cinq départements bretons. Sous le nom de Georges Pichard ou Georges tout simplement, j'étais accompagné de ma femme et de la petite fille endimanchée dont parle Fernand Grenier dans son livre "C'était ainsi". 

Je parcourais seul la Bretagne tous les mois, pendant une vingtaine de jours, ayant des rendez-vous avec les responsables... 

Mon séjour en Bretagne se prolongea jusqu'à la fin 1942. Dénoncé et traqué pendant plusieurs jours dans le Finistère, je fus généreusement aidé pour m'échapper, par le patron du Bar de l'Arrivée à Quimper, le jeune Bernard, également de Quimper, à qui sa mère, téléphoniste, avait donné les renseignements communiqués à toutes les autorités policières et allemandes, et enfin par le vaillant camarade David, de Huelgoat. 

A noter que c'est à Nantes que j'avais pris contact, au début de ma mission, avec les camarades du département, dans des conditions qui faillirent tourner au tragique. Un camarade devait me présenter dans un café du Petit-Chantilly. Ce camarade étant en retard, je me trouvais seul dans la salle. Une jeune femme vint me demander ce que je voulais. Je commandais une consommation qu'on ne me servait pas. Enfin le camarade arrive, et tout s'éclaira. Les responsables, qui m'avaient pris pour un flic, étaient dans une salle à côté, et s'apprêtaient à me liquider. 

C'est donc dans ce café du Petit-Chantilly que je pris contact avec Robert Ballanger qui, après être passé par la Loire-Atlantique, son département, fut responsable du Finistère, puis d'Ille-et-Vilaine, avant d'être rappelé à des fonctions plus importantes dans la région parisienne; avec Pierre Charrier, fusillé dans la Gironde; Jean Vigneau, tué au combat dans les FTPF et sa soeur Zazeth Le Guyader, dont le fils, tué au combat dans la Côte-d'Or, à l'âge de 16 ans, repose avec son oncle Jean Vigneau au cimetière d'Ivry, au milieu des héros de cette localité de banlieue; puis avec Millot, professeur, fusillé, et sa femme actuellement institutrice à Paris, qui devait être chargée, avec le dentiste de Châteaubriant, de mettre au point l'évasion de nos camarades Fernand Grenier, Léon Mauvais, Henri Reynaud et Eugène Hénaff; Marcelle Baron, la boîte aux lettres, déportée par la suite; Georges Divet, qui a été maire-adjoint du 14e arrondissement de Paris, avant la révocation de tous nos représentants dans les mairies de Paris, par le gouvernement; les frères Hervé, fusillés; Trovallet, le courageux boulanger de Treffieux; les trois frères Delouche, de Saffré et Notre-Dame-des-Langueurs; Le Goff de Nort, mort des suites des tortures; et de Nantes encore: les camarades Pinard, Joseph, Auvin, Marrec, Tintin; les responsables de Saint-Nazaire, dont j'ai toujours ignoré les noms, qui firent un magnifique travail, en liaison avec les Républicains espagnols, etc., etc. 

Dans les Côtes-du-Nord, le responsable était Le Quennec, qui devait par la suite organiser et diriger les FTPF de l'inter-région, Le Hénaff, de Guingamp, Marzin de Lannion, et quantité d'autres anonymes (pour moi) qui participaient à l'action. A Paimpol, habitait notre cher Marcel Cachin à qui je rendis visite au nom du Parti. 

En Ille-et-Vilaine, Robert Ballanger dirigeait l'action avec Antoine et un bon camarade qui, après la guerre, fut secrétaire de l'Union des syndicats. 

Dans le Morbihan, le camarade Lelay, ancien secrétaire de la mairie de Concarneau que nous avions affecté dans le Morbihan par mesure de sécurité, et qui fut reconnu et arrêté par l'ancien commissaire de police de Concarneau, lui aussi muté dans ce département; le camarade Conan, cheminot d'Auray, arrêté à la suite d'une fouille dans les placards du dépôt, fusillé; Marie Le Fur, d'Hennebont, un autre cheminot d'Auray, mari d'une institutrice d'un village voisin, un imprimeur de Pontivy et de nombreux inconnus.

Dans le Finistère, le camarade Larnicol, ancien maire de Léchiagat, resté fidèle au Parti, le jeune et courageux Albert Abalain, fusillé, sa tante Jeanne Goasguen, adjointe au maire de Brest après la Libération, Pierre Corre, ouvrier de l'arsenal de Brest et organisateur de la lutte au sein de l'Etablissement, mort au combat par la suite, la camarade Salou, déportée; Le Nedelec; Georges Abalain; Cadiou (Charlot); le camarade et la camarade Lijour (déportée) de Concarneau; David, de Huelgoat, mort au combat; Guyomarch, aujourd'hui capitaine, qui faussa compagnie aux gendarmes alors qu'il avait les menottes aux mains; François et sa mère, bouchers à Scaër, les frères Le Pape, de Pont de Buis, Jojo (?), pêcheur de Douarnenez, une sabotière de Rosporden, Bernard, de Quimper, et sa mère, le cheminot Halle (je crois) de Quimper, fusillé, et beaucoup d'autres...". 

Près de 1000 patriotes communistes sont ainsi organisés par le parti en 1941 et 1942 dans les cinq départements bretons, par groupes de trois, sans compter les nombreuses liaisons avec d'autres organisations, notamment le Front National. 

"Un des premiers coups de main, écrit toujours Goisnat à Corentin André, fut dirigé sur les carrières de Pelerin, en Loire-Atlantique, ce qui nous procura de la dynamite pour les cinq départements. L'approvisionnement fut assuré par la suite par les pêcheurs de Concarneau, Léchiagat, Douarnenez, qui récupéraient en mer les tonnelets amenés par les Anglais; Marcel Paul était venu sur place donner des leçons d'utilisation de la dynamite. A partir de ce moment-là, la destruction des pylônes et des foyers de locomotives fut permanente et à grande échelle. 

A Saint-Nazaire, un prototype d'hydravion sévèrement gardé, est pulvérisé le jour même où il devait être essayé. 

A l'arsenal de Brest, tous les transformateurs, sauf deux, sautent le même jour, paralysant l'arsenal pendant plusieurs jours. 

A Pont-de-Buis, le téléphérique de la poudrerie saute. 

A Brest, des navires et des sous-marins furent immobilisés pendant des mois, parce qu'il était impossible aux Allemands de faire provision d'eau potable, toutes les analyses étant mauvaises, malgré les précautions les plus strictes. 

Un jour d'été, à 18 heures, en pleine ville à Brest, au moment où des milliers de personnes étaient dans la rue, un acte d'une audace inouïe fut accompli: une petite bonne femme, la camarade Salou, avec de gros boulons, fit voler en éclats les glaces de la devanture du bureau d'embauche allemande (à proximité de la préfecture maritime), traversa la rue, et gagna tranquillement la rue Pasteur, protégée par un groupe armé de grenades qui n'eut pas à intervenir. L'opération qui avait duré deux à trois minutes, fut spectaculaire et mobilisatrice pour les masses laborieuses de la ville.  

A Nantes, un petit groupe alla chercher le jeune Hervé, arrêté, dans le cabinet du juge d'instruction, abattant ce dernier. En octobre 1941, le chef de la Kommandantur fut tué et une terreur sans nom s'abattit sur la région: exécution de 27 camarades à Châteaubriant et 21 à Nantes. 

"Il faudrait un volume" écrit Venise "pour retracer tous les actes des patriotes bretons. Les cheminots de toutes les grandes gares continuellement sur la brêche, les pêcheurs, avec leurs actions périlleuses en mer; les pompiers de Nantes, qui ne sont pas responsables si Doriot leur a échappé au Théâtre Graslin; les groupes qui faisaient flamber la paille réquisitionnée, les actes individuels, etc, etc.

Population magnifique où j'ai été fraternellement accueilli pendant les années 1941-1942, dans des centaines de maisons, avidement questionné pendant une partie de la nuit, lumières éteintes, d'où je repartais le matin avec une provision de crêpes. J'ai gardé de cette époque un souvenir inoubliable...."

Le 12 janvier 1969, Venise Gosnat est venu à la Maison du Peuple de Brest rendre hommage aux 19 fusillés brestois du 17 septembre 1943 au Mont Valérien (après leur jugement par le tribunal militaire de Rennes en décembre 1942 et par le Conseil de guerre allemand). 

La femme de Venise, Alice née Morand, parcourt elle aussi la Bretagne et le Finistère, recherchée elle aussi par la police française, privée de carte d'alimentation comme Venise Gosnat. Elle a participé à de nombreuses distributions de tracts anti-allemands dans le secteur de Brest entre janvier 1941 et la fin de l'année 42 et a organisé durant toute la période de 41 et 42 les femmes patriotes du Finistère pour protester contre l'insuffisance du ravitaillement et contre la vie chère. Elle a dirigé une manifestation de ménagères en 1941 et deux au début de 1942. Pierre Berthelot de Brest a témoigné de ses activités de résistance après la guerre.  

Fin 1942, le Parti Communiste rappelle à Paris Venise Gosnat, qui vient d'échapper de peu à une arrestation, avec Alice et Raymonde, leur petite-fille. Jacques Duclos lui confie la responsabilité du choix et de la sécurité des cadres sous la direction de Jean Chaumeil. Des milliers de documents sont passés entre les mains de Venise Gosnat qui, s'ils étaient tombés aux mains de l'Etat français d'extrême-droite, ou des Allemands, auraient conduit à des rafles monstres. En août 44, Venise fut nommé président du Comité de Libération d'Ivry, puis premier adjoint au maire d'Ivry sous la direction de Georges Marrane avec lequel il va mettre en place un plan de construction de 5000 logements sociaux.        

Venise Gosnat est décédé en 1970.    

 

   Extraits de Venise Gosnat par Jean Chaumeil, éditions sociales, 1975 (exemplaire dédicacé à Pierre Le Rose, ancien résistant communiste de Concarneau, par Jean Chaumeil)          

Lire aussi:

"Les communistes et la Résistance": un appel d'anciens résistants, membres du PCF, à l'occasion d'un hommage à Venise Gosnat à Concarneau le 12 octobre 1975 au CAC (mémoire de la résistance finistérienne, Archives Pierre Le Rose)

Résistance et répression des communistes brestois de 1939 à 1943 (à partir des souvenirs et des enquêtes d'Eugène Kerbaul, résistant communiste)

Contribution à l'histoire de la libération de Concarneau - par Alphonse Duot, ancien responsable du Front National de lutte pour la Libération et l'indépendance de la France, adjoint au commandement de la 7ème Compagnie F.T.P.F: un document exceptionnel des archives Pierre Le Rose

Un document exceptionnel sur le Parti Communiste dans le Finistère au début de la IVe République: le livret de la 10ème conférence fédérale du Parti Communiste à Brest en mai 1947 (archives Jean-Claude Cariou)

Rol-Tanguy: 1994, à l'occasion des 50 ans de la libération de Paris, la presse revient sur ses actes de résistance: un Brestois né à Morlaix dirige l'insurrection de Paris

Albert Rannou: Lettres de prison d'un résistant communiste brestois né à Guimiliau fusillé le 17 septembre 1943 au Mont-Valérien

Lettre à ses parents de la prison de Rennes du résistant communiste brestois Albert Abalain, fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 (fonds d'archives ANACR 29)

Dernière lettre de Paul Monot, résistant brestois fusillé au Mont-Valérien le 17 septembre 1943 avec Albert Rannou et 17 autres résistants brestois dont André Berger et Henri Moreau

Dernière lettre à sa femme de Jules Lesven, dirigeant de la résistance communiste brestoise, ouvrier et syndicaliste à l'Arsenal, fusillé le 1er juin 1943,

Communistes de Bretagne (1921-1945)

L'audience du Parti Communiste à la libération dans le Finistère

 

 

 

 

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17 février 2018 6 17 /02 /février /2018 09:09
Arundhati Roy

Arundhati Roy

C'est la sortie en France, chez Gallimard, du grand roman de l'auteure le Ministère du Bonheur suprême, dans lequel elle passe au crible le nationalisme hindou, la misère endémique et les violences en tout genre qui règnent dans « la plus grande démocratie du monde ».

 

Arundhati Roy, née en 1961 à Shillong (Inde), vit à Delhi. Son roman le Ministère du Bonheur suprême vient de sortir en français chez Gallimard. Pour l'occasion, chance nous est donnée de rencontrer cette grande dame à la présence lumineuse. En dehors de la littérature proprement dite, elle est connue en Inde pour ses fortes prises de position en faveur des droits humains, de l'écologie et de l'altermondialisme, tous sujets sur lesquels elle a publié des essais.

Elle a aussi travaillé pour le cinéma et la télévision, en qualité de scénariste et même d'actrice. Si la publication de ce roman sans merci sur la misère et la violence régnant dans son pays connaît là-bas, depuis le mois de juin dernier, un succès inouï, il n'a pas manqué de susciter des réactions haineuses. Dans les journaux proches du BJP (Parti du peuple indien, parti nationaliste hindou au pouvoir), on l'a traitée de « sympathisante terroriste, de communiste et de sécessionniste ». Un député de ce parti a même pondu ce tweet ignoble : « Au lieu de lancer des pierres sur les Jeep de l'armée (allusion à des manifestations d'alors au Cachemire) lapidez Arundhati Roy. » Écoutons celle qui affirme qu'« un roman, c'est presque comme une prière, il est composé de plusieurs couches qui ne sont pas destinées à être consommées, mais à dessiner un univers ». Elle nous parle.

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LE MINISTÈRE DU BONHEUR SUPRÊME EST SANS AUCUN DOUTE, POUR DES LECTEURS OCCIDENTAUX, UN « LIVREMONDE », DANS LEQUEL SONT RÉVÉLÉES DES VÉRITÉS SUR CE QUE L'ON NOMME TROP VOLONTIERS, DANS LA PRESSE, « LA PLUS GRANDE DÉMOCRATIE DU MONDE »...

ARUNDHATI ROY Quand j'écris de la fiction, je m'ef-force d'édifier un univers proche de celui dans lequel je vis. Le Ministère du Bonheur suprême, tout comme le Dieu des petits riens, qui a été traduit dans 40 langues, parle de l'être humain dans un contexte spécifique. Il ne peut donc être lu comme un guide de l'Inde ! J'ai voulu saisir la manière dont le monde fonctionne. Bien que mes romans soient plongés dans un contexte indien précis, je tente de mettre au jour les rouages du monde en général.

 

LE MINISTÈRE DU BONHEUR SUPRÊME, QUI CONSTITUE UNE SOMME LITTÉRAIRE CONSIDÉRABLE, EST LE FRUIT D'UN TRAVAIL DE LONGUE HALEINE. POUVEZ-VOUS EN ÉVOQUER LA GENÈSE ?

ARUNDHATI ROY J'ai commencé d'être connue aprèsla parution du Dieu des petits riens, qui a remporté le Booker Prize en 1997. L'année d'après, le gouvernement indien décrétait de nouveaux essais nucléaires. Je suis sortie de mon silence, je suis descendue de mon piédestal, je me suis mise à protester et à écrire des essais politiques. Cela a duré une vingtaine d'années. Cela fait dix ans que je me suis aperçue que seule la fiction me permettait de dire ce que je voulais et avais besoin de dire. Alors, j'ai travaillé dix ans à la composition du Ministère du Bonheur suprême.

Les voyages et la réflexion politique ont aiguisé et rendu plus complexe ma façon de penser et d'écrire.

 

LE ROMAN DESSINE UNE SAVANTE MOSAÏQUE DE CLASSES SOCIALES, DE CASTES, DE RELIGIONS ET DE GENRES, EN MÊME TEMPS QU'IL SUSCITE UNE PROFONDE RÉFLEXION EN ACTES, POUR AINSI DIRE, SUR L'IDENTITÉ, CELLE DE L'INDIVIDU COMME CELLE DU PAYS DANS LEQUEL IL VIT, OU SURVIT, ET QUI EST CETTE IMMENSITÉ QUI A POUR NOM L'INDE...

ARUNDHATI ROY Si l'on suit ce qui se passe en Indeaujourd'hui, on ne peut que constater la montée d'un fascisme qui n'est pas exactement celui que l'on a pu connaître et qui a encore des traces en Europe, même si certains, en Inde, admirent ce fascisme-là. Il y a des massacres en cours et, bien sûr, des violences entre les castes. D'aucuns perçoivent les musulmans comme les juifs du siècle passé en Allemagne. L'Inde est le souscontinent où s'affrontent sans merci les religions, les minorités et les castes. Les tentatives de parvenir à une identité globale représentent toujours une forme de violence. Mon roman s'intéresse à ces cultures différentes, si présentes en Inde, et

représente une tentative de saisir le sens de ce gigantesque mécanisme. L'Angleterre n'a pas été le seul facteur de colonisation de l'Inde. Il y a aussi la colonisation qui vient des hindous euxmêmes et de leurs croyances.

 

DANS LES TENTATIVES DE SURVIE, IL Y A FORCÉMENT, COMPTE TENU DES CONTRAINTES DE CASTES, DE RELIGIONS ET DE GENRES SEXUÉS, DES RUSES DESTINÉES À PASSER LA LIGNE, POUR AINSI DIRE. N'EST-CE PAS JUSTEMENT LA CONDITION SINE QUA NON DE LA SURVIE ?

ARUNDHATI ROY Certains de mes personnages sontsimplement rusés, d'autres agissent spontanément, sans réfléchir, d'autres encore sont juste bizarres. Tous doivent trouver un moyen pour survivre. Certains se montrent, d'autres se cachent. La meilleure façon de survivre consiste à pratiquer un humour décalé !

 

ÉVOCATION DES MASSACRES, GUERRE LARVÉE AUTOUR DU CACHEMIRE, MONTÉE DU NATIONALISME HINDOU... VOUS N'OMETTEZ AUCUN DES PROBLÈMES MAJEURS DE VOTRE PAYS, QUI S'INSCRIVENT DANS DES CORPS. C'EST LÀ, BIEN SÛR, TOUT L'ART DU ROMAN. IL SEMBLE QU'UNE SOLUTION SOIT À VOS YEUX DANS UNE COMMUNAUTÉ DES DÉSHÉRITÉS SOLIDAIRES. TOUT AUTRE ESPOIR D'ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ INDIENNE EST-IL POUR L'INSTANT IMPENSABLE ?

ARUNDHATI ROY Il s'agit d'un roman, non d'un manifeste. Je trouverais curieux de me servir du roman pour faire passer des messages d'ordre politique, même si j'évoque de multiples courants politiques. J'ai de l'estime pour certains d'entre eux. J'ai de l'affection pour les camarades qui se cachent dans la forêt et continuent de se battre. Je pense à des personnages comme Moussa, au Cachemire, ou à la figure du docteur, qui représente le peuple.

Le Ministère du Bonheur suprême n'est pas fabriqué à partir de chacun des problèmes spécifiques de l'Inde. C'est un roman sur l'air qu'on respire, sur la survie au quotidien, sur la manière dont les choses sont imbriquées. Je raconte juste une histoire. Pour saisir l'enjeu, il suffit d'observer quels sont les êtres qui vivent dans le cimetière que je décris. Qui y meurt ? Qui y est enterré ? En Inde, les cimetières sont devenus des sortes de ghettos pour minorités. Mettre en scène ce cimetière ne relève pas d'une forme de réalisme magique. C'est la réalité ! Les minorités, les hijras (ce mot désigne les personnes considérées comme n'étant ni hommes ni femmes. Le mot désigne aussi leur caste ou communauté ­ NDLR), mais aussi certains musulmans et des communistes vivent là dans une espèce de solidarité.

 

VOUS DITES QUE CES HOMMES ET CES FEMMES VIVENT DANS UN CIMETIÈRE RECYCLÉ EN « GUEST HOUSE ». C'EST DE L'HUMOUR. AU PASSAGE, VOUS BROCARDEZ L'INDE POUR TOURISTES ET BOLLYWOOD, CETTE FABRIQUE DE MIRAGES...

ARUNDHATI ROY C'est de l'humour, mais ce n'est pas une blague. Il se passe énormément de choses dans les cimetières indiens. Des gens comme Anjum, hijra mise au ban de la société, vont s'y regrouper, trouver là un toit, se protéger. Ce

n'est pas mon humour mais celui des personnages qui est en jeu. Ils refusent de se considérer comme on le leur demande. Ils inventent leur propre manière de vivre. Ils brouillent les pistes entre la vie et la mort, mais aussi entre les genres, ce qui nécessite une forme de courage. Un jour, quelqu'un vient dire à Anjum qu'elle n'a pas le droit de vivre là. Elle répond qu'elle ne vit pas dans le cimetière, mais qu'elle est en train d'y mourir. Poussés dans leurs retranchements, ces personnages se sont faits à l'idée de la mort, ce qui les rend dangereux.

 

QUE PEUT DONC LA LITTÉRATURE, VIEILLE QUESTION, DEVANT L'ÉTAT DU MONDE ET SINGULIÈREMENT LE VÔTRE, LE NÔTRE AUSSI BIEN, PUISQUE TOUT EST DÉCIDÉMENT MONDIAL ? A-T-ELLE LA CHARGE ÉCRASANTE DE LA COMPLEXITÉ À EXPLORER ET ASSUMER, LOIN DES CERTITUDES, PRIMAIRES OU BINAIRES, QUI FRACTURENT LES SOCIÉTÉS EN TOUS SENS ?

ARUNDHATI ROY En tant que romancière, je ne veuxsurtout pas fixer de règles sur ce que la littérature doit être ou ne pas être. Jadis, les écrivains faisaient peur. On les décapitait. Aujourd'hui, les politiciens les récupèrent. Les livres ne sont plus que des produits marketing. Ce qui m'amuse, quand j'écris, c'est, à l'inverse du simple essai politique, d'explorer la multiplicité des formes littéraires que permet le roman.

 

IL Y A EU UNE GRANDE LITTÉRATURE FRANÇAISE, UNE ALLEMANDE, UNE BRITANNIQUE, UNE RUSSE, UNE AUTRE ÉTATSUNIENNE, UNE AUTRE ENCORE LATINO-AMÉRICAINE. LE TEMPS EST-IL VENU D'UNE GRANDE LITTÉRATURE INDIENNE À L'ÉCHELLE DE «L'ÉMERGENCE», COMME ON DIT, DE CONTRADICTIONS FONDAMENTALES, QUAND BIEN MÊME PAR LE PASSÉ L'INDE A RÉVÉLÉ DES MAÎTRES ÉCRIVAINS?

ARUNDHATI ROY Je ne pense pas en termes de pays.Il me semble que les écrivains sont en dehors de

ce découpage géographique. En Inde, le roman est une forme relativement récente. Jusqu'à il y a peu, la poésie épique avait le monopole. Toutes sortes de genres littéraires demeurent possibles pour raconter des histoires. En tant que romancière, j'ai été fortement influencée par une forme de danse, très cou-

rante, avec laquelle j'ai grandi et qui permettait de raconter des histoires. La grande littérature indienne existe de tout temps. Elle n'a pas de moment originel.

 

LE DÉSIR D'ÉCRIRE VOUS FUT-IL PRÉCOCE ? AUTREMENT DIT, AVEZ-VOUS EU UNE AUTRE VIE AVANT CELLE-LÀ ?

ARUNDHATI ROY J'ai commencé très tôt. Je me suisinterrompue et puis j'ai repris...

 

AVEZ-VOUS UNE IDÉE PRÉCISE DE L'ACCUEIL RÉSERVÉ À VOTRE LIVRE LORS DE SA PARUTION EN INDE ? QU'EN EST-IL EXACTEMENT ?

ARUNDHATI ROY J'ai été très surprise. J'ai quitté lepays au moment de la parution du Ministère du Bonheur suprême. J'étais inquiète. Étrangement, ce roman est devenu un best-seller. C'est en Inde, ces temps-ci, l'un des livres qui se vend le mieux. Il est fréquemment piraté. On le trouve même dans les rues, aux carrefours, au pied des feux rouges ! C'est complètement fou.

(1) Le Ministère du Bonheur suprême, d'Arundhati Roy, traduction de l'anglais (Inde) par Irène Margit. Gallimard, 544 pages, 24 euros.

 

 

UNE MOSAÏQUE HUMAINE FORMIDABLEMENT CONTRASTÉE

Anjum naît avec ­ « niché dans ses parties masculines » ­ « un petit organe, à peine formé mais indubitablement féminin » (1). Une hijra, mi-homme, mi-femme. À sa suite, la romancière embrasse l'histoire passée et présente de son pays, depuis « la partition tranchant la carotide de Dieu le long d'une nouvelle frontière entre l'Inde et le Pakistan ». Cela constitue une plongée prodigieuse dans le labyrinthe d'un monde en proie à de féroces contradictions, lisibles au sein d'une mosaïque humaine formidablement contrastée, d'une gigantesque complexité. On y croise eunuques et transgenres, dalits (ou intouchables), activistes politiques, et l'on assiste à la mise en oeuvre d'une utopie réparatrice, avec un zoo pour animaux blessés et fraternité entre tous types d'exclus, narrée d'une main ferme au service d'un imaginaire fertile depuis une réalité grouillante, cruelle, vivante. Arundhati Roy n'a peur de rien.

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 17:12

17/02 à 10h30 Rencontre avec Guillaume Ramezi

À l’occasion de la sortie de son premier roman, Derniers jours à Alep (French pulp éditions) nous accueillons Guillaume Ramezi pour une rencontre le samedi 17 février à partir de 10h30. Ce thriller est le premier d’une série dont le second roman est déjà en préparation.

Mathias est un jeune cancérologue émérite. Suite au décès prématuré de son père d'un cancer foudroyant durant sa petite enfance, il a décidé de devenir médecin afin de soigner cette pathologie.
Mais, 25 ans plus tard, Mathias voit apparaître le visage de son géniteur sur une chaîne info. L’homme est recherché comme terroriste... Le jeune médecin va se lancer dans une traque pour le retrouver sans se douter de tous les dangers qui l’attendent, alors que cette organisation s’apprête à semer la terreur sur l’Occident.

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 18:51
Ceija Stojka enfant. Photo Mémorial de la Shoah

Ceija Stojka enfant. Photo Mémorial de la Shoah

Les éditions Isabelle Sauvage de Plounéour-Menez, spécialisées dans la publication de poésie, notamment de la poésie étrangère avec des problématiques autour du féminisme, des rapports de sexualité, du corps, de la politique et de l'histoire, ont publié en 2016 pour la première fois en France un livre exceptionnel, "Je rêve que je vis? Libérée de Bergen-Belsen" issu des entretiens entre l'artiste et peintre rom autrichienne Ceija Stojka avec Karin Berger en 2004 (traduits par Sabine Macher avec la collaboration de Xavier Marchand, pour une première parution en allemand en 2005).   

Ceija Stojka avait 11 ans en 1945 quand elle a subi l'enfer des camps d'extermination d'Auschwitz et de Bergen-Belsen avec sa mère et d'autres membres de sa famille, y raconte avec une voix pleine d'onirisme et de magie poétique, comment ses frères et sœurs, elle, et sa mère, se cachait dans des parcs sous les feuilles à Vienne pendant que les Nazis traquaient les Roms et que son père avait déjà été arrêté et envoyé à Dachau.

Sans pathos, avec même des moments de pure grâce, Ceija Stojka nous fait revivre ce monde hallucinant et hideux de cruauté produit par les bourreaux nazis avec les yeux de la petite fille protégée par une mère courage avec des ressources de survie exceptionnelles qu'elle était alors. La fillette décrit des conditions abominables d'existence dans ces camps d'extermination avec la crudité et la naïveté de l'enfance, et une force de vie inentamée.    

Le centre de ce témoignage qui présente un intérêt historique et littéraire immense est consacré à ses quelques mois hors de toute vie humaine imaginable à Bergen-Belsen après son transfert d'Auschwitz où, toute jeune, elle était chargée de décharger les corps des morts du jour des châlits de bois dans les baraques.

Quand les soldats britanniques ont libéré le camp, en avril 1945, et Ceija Stojka raconte leur arrivée à peine croyable, 60 000 survivants du camp se trouvaient auprès de 35 000 morts amoncelés et non ensevelis. 

Ceija Stojka a elle même passé le plus clair de son temps à Bergen Belsen entre les tas de mort qu'on empilait derrière les barbelés dans leur enclos entourant deux ou trois baraques et 250 détenus environ, à se protéger du vent "au chaud" entre deux tas de cadavres, à remettre la tête des défunts décharnés et souvent éventrés "à l'endroit", vers le ciel, à récupérer des bouts de vêtements pour s'en couvrir ou les manger. 

La faim, le typhus et la typhoïde devaient terminer d'exterminer, sur des sols sablonneux face à la forêt, tour à tour amie et menaçante, cette population de damnés, déportés juifs ou roms, et aussi de résistants, venus d'autres camps, sans même dépenser une balle ou le gaz nécessaires. Des déportés mangeaient les cadavres, l'herbe jeune qui poussait dans la boue, leurs excréments, le tissu, le cuir, le bois des peignes et des poutres, la sève des arbres et les feuilles dans une quotidienneté infernale où tout relâchement d'une volonté obstinée de survivre de la part de ceux qui avaient déjà survécu à d'autres camps terribles et à des marches de la mort signifiait la mort immédiate.  

Des centaines de milliers de Roms et Tsiganes ont été exterminés par les Nazis et leurs alliés pendant la guerre et il y a peu de témoignages publiés de survivants de ce génocide, ce qui rend ce livre encore plus précieux. On est dans l'horreur mais l'auteur ne se départit jamais, enfant comme plus tard comme femme âgée qui revient sur ces mois d'existence d'une dureté au-dessus de tout ce que l'on peut imaginer, d'un optimisme et d'une soif de vivre, refusant les logiques de haine. 

Ceija Stojka raconte aussi la libération du camp, les soldats britanniques complètement effondrés et choqués en découvrant l'horreur, les gardiens et bourreaux nazis et les kapos chargés de creuser des fosses communes pour enfouir les corps dans les latrines, la traversée de l'Allemagne pour rejoindre l'Autriche, à squatter des maisons abandonnées, croiser des soldats perdus et en fuite, le retour dans une Autriche partiellement détruite et ruinée mais on retrouve ses habitudes comme si les gens avaient été complètement étrangers à leur drame aux frontières de l'humain.  

Cette publication intervient à point nommé, malheureusement, avec l'extrême-droite qui revient au pouvoir en Autriche, comme dans d'autres pays d'Europe, orientale notamment. 

N'oublions jamais ce qu'ont pu faire le racisme européen, des états et des hommes prétendument "civilisés" à d'autres hommes!      

Auteure Ceija Stojka Collection « chaos » Récit 116 pages, 12 x 15 cm, reliure dos carré collé Parution : mars 2016 ISBN : 978-2-917751-66-4 / 17 euros Titre original : Träume ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen, publié originellement par Picus Verlag, Vienne, 2005 Traduit de l’allemand par Sabine Macher Avant-propos de Karin Berger

Auteure Ceija Stojka Collection « chaos » Récit 116 pages, 12 x 15 cm, reliure dos carré collé Parution : mars 2016 ISBN : 978-2-917751-66-4 / 17 euros Titre original : Träume ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen, publié originellement par Picus Verlag, Vienne, 2005 Traduit de l’allemand par Sabine Macher Avant-propos de Karin Berger

Article sur le site internet: 

http://www.lanicolacheur.com/Ceija-Stojka-expositions-lectures-Marseille-Paris

Ceija Stojka est née en Autriche en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille de marchands de chevaux rom d’Europe Centrale, issue des Lovara.
Déportée à l’âge de dix ans avec sa mère Sidonie et d’autres membres de sa famille, elle survit à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen.

C’est seulement quarante ans plus tard, en 1988, à l’âge de cinquante-cinq ans, qu’elle ressent le besoin et la nécessité d’en parler ; elle se lance dans un fantastique travail de mémoire et, bien que considérée comme analphabète, écrit plusieurs ouvrages poignants, dans un style poétique et très personnel, qui font d’elle la première femme rom rescapée des camps de la mort, à témoigner de son expérience concentrationnaire, contre l’oubli et le déni, contre le racisme ambiant.

Son témoignage ne s’arrête pas aux textes qu’elle publie (4 livres au total entre 1988 et 2005), et qui très vite lui attribuent un rôle de militante, activiste pro-rom dans la société autrichienne. A partir des années 1990, elle se met à peindre et à dessiner, alors qu’elle est dans ce domaine également, totalement autodidacte. Elle s’y consacre dès lors corps et âme, jusqu’à peu de temps avant sa disparition en 2013.

Son œuvre peinte ou dessinée, réalisée en une vingtaine d’années, sur papier, carton fin ou toile, compte plus d’un millier de pièces. Ceija peignait tous les jours, dans son appartement de la Kaiserstrasse à Vienne.
On note deux axes dans son travail pictural : 
La représentation, sans omettre les détails, des années terribles de guerre et de captivité endurées par sa famille, par son peuple. Près de cinq cent mille Roms ont été assassinés sous le régime nazi (le nombre exact de victimes n’a jamais été déterminé jusqu’à aujourd’hui).

En parallèle elle peint des paysages colorés idylliques, évocations des années d’avant-guerre, quand la famille Stojka, avec d’autres Roms, vivait heureuse et libre en roulotte dans la campagne autrichienne. 

 

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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 15:01
A Saint-Servais, la vie était si belle: article de Didier Gourin dans le Ouest-France à propos d'Un village breton, de Théo David

https://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-servais-la-vie-de-theo-etait-si-belle-5515769

À Saint-Servais, la vie de Théo était si belle
le 20/01/2018
 
  • Saint-Servais, c'était le centre du monde du petit Théo. | David Ademas et collection familiale
  • Théo David, auteur de Un                village breton, le monde enchanté d'Yvon Marc'hadour.Théo David, auteur de Un village breton, le monde enchanté d'Yvon Marc'hadour. | Ouest-France

Didier Gourin.

Tout aurait pu continuer à dormir dans un tiroir. Heureusement, Le monde enchanté d'Yvon Marc'hadour, vient d'être publié. Un vrai bijou de littérature.

L'histoire

Jean-René Le Quéau, enseignant d'histoire et de géographie à la retraite, et éditeur chez Skol Vreizh, la maison d'édition de Morlaix, a l'habitude de lire des manuscrits. Lorsqu'il a entamé la lecture du Monde enchanté d'Yvon Marc'hadour, il n'a pas hésité. C'est à publier, sans hésitation.

« Au bout de la dixième page, j'ai été touché par le talent de l'auteur qui raconte avec plein de sensibilité la société rurale. Je l'ai dévoré », se souvient Jean-René Le Quéau, en évoquant la première lecture du manuscrit.

Il a juste fait un peu durer le plaisir. Déjà, les dix premières lignes donnent le ton de ce récit autobiographique qui raconte avec réalisme et plein de poésie la vie à la campagne au début du XXe siècle. Qu'on en juge. « J'avais six ans et demi ; ma première année scolaire s'achevait. Par de larges croisées toujours ouvertes montait une entêtante odeur de foin ; les cercles étourdissants des martinets au-dessus de la cour et plus bas, dans la prairie, la crécelle ininterrompue des sauterelles me paraissaient un effet de la lumière dont le soleil de juin inondait notre petite classe. »

Un profond respect de la nature

Cette petite école, c'est celle de Saint-Servais, une bourgade des Côtes-d'Armor, 413 habitants au dernier recensement. Yvon Marc'hadour s'appelle en réalité Théo David, futur instituteur. C'est lui l'auteur qui, de nombreuses années plus tard, a entrepris de raconter son enfance au fil de la chronique de Saint-Servais, son petit paradis terrestre. Il parle magnifiquement des habitants de la commune qui forment une communauté où chacun a sa place, des petits animaux qui l'entourent, de la nature qu'il respecte. « J'ai grandi avec ce sentiment qu'il est inutile de la torturer pour lui arracher ses bienfaits », glisse Théo.

Parfois, le ton monte entre les habitants de Saint-Servais, les paroles dérapent, mais il y a rarement de la méchanceté entre les gens. Et puis, dans ce livre écrit en français, Théo David, alias Yvon Marc'hadour, rend quelques beaux hommages à la langue bretonne. Il évoque ainsi un ciel d'automne : trawalc'h a c'hlaz 'vit ober eur vantell d'ar Werc 'hez (assez de bleu pour faire un manteau à la Vierge).

Yvon David, l'un des enfants de Théo David, gardait le manuscrit jusqu'au jour où il en parle à Jean-René Le Quéau, un ancien collègue de travail. Il se demandait juste quoi en faire, en s'interrogeant sur l'intérêt de le publier. Heureusement, Jean-René Le Quéau n'a pas hésité. Surtout qu'il y aura une suite. Deux autres volumes évoqueront les années sombres de l'Occupation. On sera alors bien loin du petit paradis terrestre de Saint-Servais.

Théo David, Un village breton, le monde enchanté d'Yvon Marc'hadour, Skol Vreizh, 447 pages, 20 €.

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8 janvier 2018 1 08 /01 /janvier /2018 19:01
Nos rêves de pauvres de Nadir Dendoune (Jean-Claude Lattès): un livre dynamique et encourageant pour bien démarrer l'année - par Yvon Huet

Nos rêves de pauvres

Nadir Dendoune, enfant de la Seine-Saint-Denis, jeune journaliste et réalisateur de documentaires, a écrit quatre livres dont le désormais célèbre « Un tocard sur le toit du monde » qui a inspiré un film, l'Ascension, relatant sa montée sur le haut de l'Everest avec, en signature, le drapeau triomphant du 9-3 au dessus des nuages. Dans ce dernier ouvrage, il rend hommage à ses parents immigrés algériens kabyles, dont le père a été ouvrier dans l'automobile et dont la mère éleva neufs enfants. Il témoigne de la vie des enfants d'une cité HLM de l'Ile Saint Denis à travers une expérience faite de multiples rebonds, délinquance, études, voyages pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Mais on ne le lit pas comme une autobiographie, encore moins comme une complainte misérabiliste. Nadir exprime la force de toute une génération imprégnée de la colère face à l'injustice faite aux immigrés et à leurs enfants, appuyée par l'expression d'une intense volonté de sortir de l'impasse dans laquelle on les a parqués. Il développe une écriture forte qui suscite le plaisir et l'intérêt et le hisse au rang d'écrivain talentueux.

Nadir Dendouche  montre un chemin pour sortir du fatalisme ambiant, y compris pour celles et ceux qui étaient au fond du trou dans lequel on les avait jetés. Qu'on le veuille ou non, l'immigration est une chance pour le dynamisme de l'humanité, confrontée à ses contradictions et à la gestion nécessaire des rapports entre toutes les cultures du monde. Nadir Dendoune a su, alors qu'il n'était pas alpiniste, faire ce que bien d'autres n'ont pas pu faire. Il reste l'enfant aimé d'une maman et d'un papa venus de Kabylie et qui ont trimé pour construire "nos" voitures, entre autres. Il est grand temps que la fraternité l'emporte sur les peurs, les méfiances, les clichés humiliants. Nadir Dendoune n'est pas une exception. C'est juste un être humain comme vous et moi qui, malgré une sacrée réussite, sait ne pas oublier d'où il vient et nous offres de merveilleuses pages d'écriture d'un réel qui devient beauté littéraire.

 

Nos rêves de pauvres, de Nadir Dendoune, éditeur JC Lattes, juin 2017, 180 pages, 15 €.

Yvon Huet

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 07:19
Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld

Littérature.


 Déporté enfant, rescapé de la Shoah, ami de Philip Roth qui l’a mis en scène dans Opération Shylock, l’écrivain israélien, auteur d’une quarantaine de romans, avait 85 ans.

L'écrivain israélien Aharon Appefeld s'est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi à l'âge de 85 ans. Rescapé de la Shoah, il a été l'un des auteurs les plus importants de ce que l'on nomme en son pays la "seconde vague" littéraire. Son oeuvre campe en abondance d'inoubliables figures de juifs ou de demi-juifs d'Europe centrale, intellectuels, petit-bourgeois, commerçants, assimilés à la civilisation occidentale puisque élevés dans la culture germanique. Pris dans les rets du génocide, internés dans des camps, ces êtres sont amputés de tout patrimoine. Les survivants, tragiquement orphelins d'une mémoire collective, errent seuls et démunis, en proie à des souvenirs perdus. Si certains de ses livres sont à fort teneur autobiographique et peuvent à ce titre être significatifs du génocide, Aharon Appefeld n'entendait pas être considéré comme un "écrivain de l'Holocauste" 

"Vous ne pouvez pas être un écrivain de la mort, disait-il, l'écriture suppose que vous soyez vivants". Son sujet permanent, c'est le destin de son peuple. Au fil de la singularité propre à l'être juif, il part toujours du particulier pour aller au général.

Des destins marqués par le génocide et le déracinement 

Il a publié une quarantaine de romans, des nouvelles et son autobiographie, Histoire d'une vie, couronnée en 2004 par le prix Médicis étranger. Dans certaines de ses œuvres, ses héros, déracinés par force, doivent changer de langue - tout comme lui- et passer du yiddish à l'hébreu. Le personnage marginal de Et la fureur ne s'est pas encore tue  (l'Olivier, 2009), né comme lui avant la Seconde Guerre mondiale dans une famille juive des Balkans, a, comme lui, connu la montée de l'épouvante nazie. Et comme lui a échappé de peu à la mort. Né en 1932 à Czernowitz, ville roumaine aujourd'hui en Ukraine, Aharon Appefeld n'a que 8 ans quand il est déporté avec son père dans un camp de concentration de Transnitrie. A l'automne 1942, il parvient à s'échapper et survit durant plus de deux ans dans les forêts ukrainiennes avec d'autres évadés. Il dit avoir été "adopté par un gang de criminels". 

Ecrire dans sa "langue maternelle adoptive"

Recueilli par l'Armée rouge, il y est enrôlé comme "garçon de cuisine" . Il quitte l'Union soviétique en 1945 et émigre en Palestine mandataire l'année suivante. "Personne ne voulait des orphelins en Europe. Le seul endroit où l'on pouvait aller était la Palestine" . En 1957, il retrouve son père, qu'il croyait mort comme sa mère, assassinée par les nazis en 1940. Il entame des études, littéraires et d'agriculture, effectue son service militaire et commence à écrire. Son premier recueil de nouvelles, Fumée, paraît en 1962. Il écrit en hébreu, "sa langue maternelle adoptive" . Il a longtemps enseigné la littérature à l'université Ben Gourion. Homme de gauche résolu, ancré de tout temps dans le Parti travailliste, Aharon Appelfeld met en lumière l'impasse du sionisme, tel le héros de son roman Le garçon qui voulait dormir (l'Olivier, 2011), un Israélien, qui, par la force des choses, ne se reconnaît plus dans la nouvelle identité collective en vigueur. L'écrivain, au fil des ans, a vu s'élargir les failles dans la société de son pays. 

Il a reçu maints prix littéraires prestigieux. Il apparaît dans le roman Opération Shylock, de son ami américain Philip Roth, qui le compare à Kafka et Bruno Schluz. Le dernier roman de Aharon Appelfeld, De longues nuits d'été, est paru en 201 à l'Ecole des loisirs.

Muriel Steinmetz  

 

Aharon Appelfeld, l’auteur d’Histoire d’une vie, est mort (Muriel Steinmetz, L'Humanité - 5 janvier 2018)
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