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10 mai 2020 7 10 /05 /mai /2020 05:46

 

Les mesures de confinement multiplient des utopies utiles au capitalisme et offrent des opportunités au régime néolibéral de déréglementation, par la hausse des profits grâce à l’exploitation du virtuel et par le contrôle de la contestation.

Par Antoinette Molinié - directrice de recherche émérite au CNRS, membre du comité d’éthique du CNRS

En réponse à l’épidémie de Covid-19 que nous vivons et au confinement qui nous est imposé, beaucoup de commentaires proposent une vision optimiste dans une perspective généralement « de gauche ». Certes, à première vue on peut envisager le virus et les mesures qu’il impose comme un bâton dans les roues du capitalisme, comme une leçon d’austérité aux émetteurs de dioxyde de carbone, comme un prêche de sobriété adressé aux consommateurs, comme un acte de contrition des prédateurs de profit…

Comme souvent, tous ces sermons ne feront que conforter un capitalisme néolibéral qui a fait sienne désormais l’idéologie bien-pensante de la social-démocratie. C’est ainsi que la protection de la nature anthropomorphisée a généré de nouvelles marchandises. Produits biologiques rentables, biotourisme décimant les sociétés traditionnelles, marchandisation de la culture par patrimonialisation imposée, l’écologie et sa politique verte sont désormais sources de profits, que celui-ci soit monétaire ou idéologique. Même si elle part de bons sentiments, sa fonction idéologique implicite est bien de faire apparaître comme correcte la politique peu correcte induite par le système capitaliste : de moraliser le profit et de donner une dimension éthique au pillage de la planète. On connaît le rôle joué par l’« éthique protestante » dans l’« esprit du capitalisme » naissant.

Les mesures de confinement, par leur dimension doloriste, ne font que stimuler ces utopies, certes généreuses, mais si utiles au capitalisme. Mais elles offrent au régime néolibéral des opportunités de déréglementation aussi : d’une part, la captation de la hausse du profit par l’exploitation du virtuel ; d’autre part, le contrôle des sources de contestation du système ainsi conforté.

 

LE TRAVAIL « VIRTUEL », NOUVEAU FÉTICHISME DE LA MARCHANDISE

Au cours de la crise du Covid-19, chacun aura observé la facilité avec laquelle a été organisé le télétravail et le caractère apologétique qui l’accompagne le plus souvent. Certes, il présente des avantages pour certains travailleurs, certainement pas les plus précaires : diminution du temps de transport, aménagements personnels et compatibilité, dit-on, avec une vie de famille… On parle moins de la contribution du télétravail au profit du patronat. Or, comme le souligne IT Social du 16 mars 2020, dès le premier jour du confinement, « la Digital Workplace, le poste de travail virtualisé, améliorerait la productivité des employés en réduisant les coûts et en augmentant leur performance »https://itsocial.fr/enjeux-it/enjeux-utilisateurs/poste-de-travail/poste-de-travail-virtualise-ameliore-productivite/. Nul besoin de statistiques pour comprendre que la réduction du temps de transport profite au rendement du travail en réduisant la fatigue des trajets aux heures d’affluence. Avantage supplémentaire : les investissements en transports publics se réduisent, diminuant ainsi le « coût » du travail.

Le télétravail a un autre avantage non négligeable pour les employeurs et les assurances : en restant à la maison, le travailleur risque moins un accident de travail qui, pour être reconnu comme tel, exige de se produire dans le lieu de travail ou en route pour s’y rendre, par opposition à l’accident domestique : il coûtera moins cher aux assurances et mutuelles et, finalement, à l’employeur.

On le voit, le télétravail promu par l’épidémie de Covid-19 augmente le nombre d’heures de travail et la productivité de celles-ci. Inutile de dire qu’il augmente la plus-value et agit ainsi comme agent efficace du fétichisme de la marchandise, et partant de l’aliénation des travailleurs. L’adjectif « virtuel » par lequel on qualifie ce travail sur ordinateur en dit long sur sa prétendue virtualité : la plus-value n’a jamais été si bien dissimulée que derrière les écrans, le fétiche n’a jamais été aussi magique qu’à l’ère de l’informatique et du virtuel. Comment penser que cette leçon ne va pas être retenue par le système capitaliste ? Comment penser que les profits générés par les mesures de confinement ne vont pas être captés par les patrons et susciter leur enthousiasme ?

Mais le télétravail a un autre avantage pour un système fondé sur le profit, dont la contestation constitue toujours une menace pour le capital : il permet un meilleur pointage des salariés.

 

DU CONFINEMENT COMME MODÈLE DE CONTRÔLE

Il ne s’agit pas ici de contester l’utilité du confinement dans la lutte contre la propagation du coronavirus, et ce n’est pas notre sujet de mesurer ici sa nécessité ni d’en analyser les modalités. Cela dit, on ne peut ignorer que le confinement et, surtout, le déconfinement sont fondés sur une surveillance qui peut facilement être transposée de la crise sanitaire actuelle à la crise économique phénoménale qui ne saurait tarder.

Tout d’abord, les heures effectivement passées à télétravailler font l’objet d’une comptabilité automatique effectuée par le poste de travail virtuel (digital workplace) : à tout moment il est possible de « tracer » la présence de l’employé. Finis les instants de répit, causettes de bureaux et conversations autour de la cafète pendant que le boss est en réunion. Les heures de travail effectif sont désormais vérifiées à distance. Ce contrôle pourrait ne pas s’exercer seulement sur les heures de travail, mais s’étendre à l’ensemble de la sociabilité et à sa réduction induite par le travail virtuel : le confinement pour réduire la propagation du Covid-19 peut suggérer un modèle de limitation des interactions sociales. Comment imaginer dès lors des réunions syndicales virtuelles ? Certes on pourrait organiser celles-ci par vidéo : on comprend vite que l’expression des travailleurs serait moins rude que si elles se tenaient sur le carreau d’une mine ou sur la chaîne de production d’une usine.

On connaît l’importance des cafés parisiens dans la diffusion des idées des Lumières. Dès 1785, les guinguettes des faubourgs de Paris accueillent les contestataires des fermiers généraux. Le 12 juillet 1789, c’est devant le Café de Foy que Camille Desmoulins prononce son grand discours devant la foule réunie au Palais-Royal ; deux jours plus tard, la Bastille est prise ! Les cafés parisiens deviennent désormais le siège des sociétés patriotiques et autres clubs. On y échafaude les émeutes du lendemain. Danton, Robespierre et Marat ne se sont-ils pas réunis le 28 juin 1793 dans l’arrière-boutique du Cabaret de la rue du Paon ?

C’est pourquoi la fermeture des restaurants, des salles de spectacle et autres boîtes de nuit imposée par le confinement coronavirus peut suggérer un moyen efficace de contrôler les mécontentements de la population. C’est évidemment encore plus vrai pour des cultures méditerranéennes, comme celle de l’Espagne, où les débats de comptoir constituent le pilier de la contestation sociale et politique.

On déplore que le confinement signe la mort des salles de spectacles et autres loisirs collectifs, et avec eux celle des commerçants. Il faut noter la rapidité avec laquelle certaines d’entre elles ont su s’adapter aux limitations de circulation, et même se sont organisées pour en tirer profit. C’est ainsi que nous avons appris à savourer des opéras joués aux quatre coins du monde grâce à Internet. Gratuitement à une date fixée à l’avance ou pour moins de 5 € à toute heure nous pouvons assister à un spectacle de qualité au Metropolitan Opera de New York. Nous n’avons pas à prendre de fâcheux transports ni à dépenser un centime en soupers fastidieux après l’extase de Mozart. Une sociabilité virtuelle pourrait ainsi se bâtir sur le modèle d’un confinement réel et souvent non exempt de profits. Nous sommes heureux de payer 5 € pour un spectacle qui, sans virtualité, nous en eût coûté 200. Mais ce produit du MET se vend dans le monde entier à des millions de spectateurs. Va-t-on ainsi confiner des corps jouissants et potentiellement explosifs en réorganisant le financement de la politique culturelle ?

D’autres réglementations se profilent à l’horizon du capitalisme non réglementé. Pour freiner la propagation du Covid-19, il va falloir procéder à des tests et des diagnostics massifs, à un tri de la population selon des critères certes médicaux, mais non contradictoires avec ceux du profit. Il est question que les vieux et les malades soient plus volontiers voués au confinement alors qu’ils représentent, car moins mobiles, moins de risques d’être de contaminants que la jeunesse. En revanche, les jeunes, plus amenés aux rassemblements, seraient appelés à sortir plus vite du confinement. Certes, ils sont plus robustes et résistants à la maladie. Et surtout leur travail est plus à même de générer du profit. Cette typologie des âges en fonction des effets du virus ne peut-elle pas guider une possible discrimination en fonction de la force de travail ? Et que penser d’une banalisation du tri et de son usage pour une discrimination des droits du citoyen, telle qu’elle pourrait être générée par la crise économique sans précédent qui nous attend ?

C’est ainsi que l’épidémie de coronavirus, par le confinement qu’elle implique, loin d’ouvrir sur des lendemains radieux de conscience citoyenne, risque d’inspirer un capitalisme financier en pleine mutation. Il est vrai que la virtualité du travail n’est pas une invention du confinement : mais elle acquiert, dans celui-ci, une légitimité de sauvetage qui invite à son extension. Il est vrai également que la réduction de la sociabilité réelle et le développement des relations virtuelles sont largement répandus par le numérique, par les réseaux sociaux, par la dimension masturbatoire des selfies et autres pornographies du contact. Tout cela n’est évidemment pas nouveau. C’est l’association de ces pratiques à une catastrophe sanitaire qui leur confère une dimension salvatrice dont le capitalisme, avec la dynamique exponentielle qui lui est propre, va pouvoir s’emparer.

Revue Progressistes | 30 Avr 2020 à 21:40 | URL : https://wp.me/p3uI8L-24x

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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 05:39

 

Aggravation des inégalités sanitaires, territoriales, sociales, économiques, manque de démocratie et de moyens financiers, reprise de l’activité au seul service des profits, voilà la réalité du plan de déconfinement du gouvernement.

 

 

La différence de couleur des régions ne vient pas de « résultats moins bons » comme l’affirme le Premier Ministre qui fait porter de manière inacceptable la responsabilité sur les Français.e.s. Elle vient d’une politique gouvernementale de casse de l’hôpital public, dans le prolongement des politiques menées ces dernières décennies. L’engagement des Français.e.s a lui été total, marqué par la dignité et le civisme, tout au long du confinement.


En effet, si le Pas de Calais, la Seine-saint-Denis ou Mayotte et d’autres sont en tension hospitalière, c’est surtout à cause du manque de lits chronique en réanimation ! La différence est édifiante entre la moyenne nationale qui est de 1 lit de réanimation pour 12 600 habitants et le Pas de Calais qui en compte 1 pour 17 000, la Seine-saint-Denis qui en compte 1 pour 16 500 ou Mayotte, avec 1 lit pour 27 000 habitants. Cette situation est inadmissible dans une République dont une des valeurs fondatrices est l’égalité. Les députés et sénateurs communistes, avec les responsables syndicaux, ont multiplié les alertes et les propositions pour renforcer l’hôpital public.


Pour tous les départements, rouges ou verts, c’est d’une réelle stratégie de déconfinement dont le pays à besoin. Le PCF a rendu public ce jour ses propositions. Fin de l’état d’urgence, fonds de 50 milliards, masques gratuits pour tous et politique de test massive, sélection des activités économiques, réduction du temps de travail, report de l’ouverture des écoles pour accueillir tous les élèves, augmentation des salaires… Des mesures fortes peuvent et doivent être prises pour un déconfinement réussi.


La vie humaine doit être protégée partout, dans toute la France et pour tous nos concitoyen.ne.s. Et la reprise de l'activité ne peut pas se faire comme avant : la transformation de notre mode de développement au service de l’humain et de la planète est plus nécessaire que jamais.

 

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 13:03

LA LETTRE D'INFORMATION DU MRN

Mai 2020

 

Nous préparons la suite

Après une première découverte le 29 février et dans les jours qui suivirent du nouveau site du MRN à Champigny-sur-Marne, dans le bâtiment mis à disposition par le Conseil départemental du Val-de-Marne, les portes ont dû se refermer à cause de l’épidémie de COVID-19. Aujourd’hui, et même s’il est difficile de le faire sans les retours des visiteurs du musée, sans vous, comme l’ensemble des sites culturels, le MRN prépare demain et continue de travailler aux enjeux d’histoire et de transmission qui nous réunissent.
Malgré de fortes contraintes sanitaires, nous finissons d’installer plusieurs aménagements scénographiques ; de restaurer plusieurs des œuvres présentées au public et nous préparons la future programmation culturelle et la rentrée pédagogique.
Notre prochaine newsletter permettra de vous tenir au courant des actions à venir et de la manière dont nous pourrons, en cette période si particulière et dans les mois à venir, continuer d’assurer une transmission juste et émouvante, au plus grand nombre, de l’histoire et de la mémoire de la Résistance.
Prenez soin de vous.

 

Nouveau musée à Champigny-sur-Marne | 29 février 2020 | cérémonie d’ouverture

Le 29 février, après un chantier global qui aura duré plus de trois ans, le MRN à Champigny-sur-Marne aouvert ses portes pour une première découverte de ses nouveaux espaces. Christian Fautré, maire de Champigny-sur-Marne ; Christian Favier, président du Conseil départemental du Val-de-Marne ; Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France ; Georges Duffau-Epstein, président de l’association des amis du Musée de la Résistance nationale à Champigny-sur-Marne et Lucienne Nayet, présidente du réseau Musée de la Résistance nationale ont prononcé chacun une allocution avant de couper le ruban. La cérémonie s’est déroulée devant un public nombreux : anciens résistants et leurs familles, donateurs et bénévoles, adhérents du MRN et des autres associations de mémoire, partenaires ou simples particuliers ont bravé la pluie et le vent pour assister à la cérémonie. Après celle-ci et le lendemain, ce sont plus de 1 500 personnes qui ont découvert la nouvelle exposition permanente du MRN présentée dans l’Espace Aimé Césaire mis à disposition et aménagé grâce au Conseil départemental du Val-de-Marne et grâce à la ville de Champigny-sur-Marne, aux ministères des Armées – et à sa Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives –, de la Culture et de l’Éducation nationale, à la Région Île-de-France, aux départements de la Seine-Saint-Denis et des Hauts-de-Seine, à la ville de Paris, à l’établissement public territorial Paris-Est-Marne et Bois, à la Fondation pour la mémoire de la Shoah, à la SNCF, et à de nombreux autres partenaires, associations, comités d’entreprises et mécènes.
Dès que le musée pourra rouvrir, une visite inaugurale permettra de découvrir l’ensemble des installations muséographiques et de présenter notre programmation culturelle et pédagogique.
Photos : Alain Bouissy

Images du mois | 8 et 9 mai 1945 – célébration populaire aux Champs-Élysées

Le fonds photographique de presse dit du Matin conservé au MRN est riche d’images des cérémonies et de la liesse populaire qui a suivi l’annonce de la défaite de l’Allemagne nazie.
Le 7 mai 1945, à Reims, au quartier général de l'état-major des forces alliées, l'Allemagne signe la reddition sans condition de ses armées. Le 8 mai 1945, un second acte de capitulation allemande est signé à Berlin, entérinant la défaite de l'Allemagne et la fin de la guerre en Europe. La nouvelle de la victoire alliée se répand immédiatement : les cloches du pays sonnent à la volée, l'annonce de la  "capitulation sans conditions" et les portraits des vainqueurs font la une des journaux. Le 8 mai 1945, à 15 heures, la victoire des forces alliées sur l’Allemagne nazie est officiellement annoncée par le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire de la République française (GPRF) dans un discours radiodiffusé, qui est aussi transmis dans les rues de la capitale. Dès le 7 mai 1945, une foule immense avait envahi les rues parisiennes pour fêter la victoire. Des défilés s'improvisent le 8 et le 9, convergeant vers les grands boulevards et l'avenue des Champs-Élysées. Des concerts de chants patriotiques et des bals populaires sont organisés. Le 9 mai, l'aviation de l'armée française défile au-dessus des Champs-Élysées.

 

Réseau MRN | Un appel du Comité parisien de la Libération (CPL) à commémorer différemment le 75e anniversaire de la défaite nazie

La terrible crise sanitaire que traverse le pays ne doit pas occulter la célébration du 75e anniversaire de la capitulation sans condition des armées nazies, le 8 mai prochain, même si le confinement général interdit les manifestations publiques. Dans ce contexte, le Comité parisien de la Libération et de nombreuses associations mémorielles appellent nos concitoyens – tout en respectant les gestes barrières, la distanciation physique et les modalités des déplacements dérogatoires – à aller individuellement déposer le 8 mai 2020 une fleur, un bouquet, un dessin, un poème sur les monuments aux morts, au pied des plaques du souvenir de toutes les victimes du nazisme de votre commune. De 1940 à 1944, dans la France envahie, nos aînés ont bravé l’occupant et ses collaborateurs et chaque 1er mai, 14 juillet et 11 novembre ont su trouver le moyen de fleurir les monuments aux morts de nos communes. 75 ans plus tard nous devons rappeler leur héroïsme et leur victoire, celle de la liberté et de la démocratie sur la barbarie nazie.

 

Publications récentes | Conseils de lecture du MRN

Alors que les librairies vont pouvoir ouvrir de nouveau leurs portes, lisons ! Le MRN rappelle la sortie de trois livres récents des commissaires associés de son exposition permanente qui renouvellent et enrichissent l’histoire de la Résistance.

Elles ont suivi de Gaulle de Sébastien Albertelli, Perrin/ministère des Armées, 544 pages, 25 euros
Cet ouvrage s’intéresse à la première unité militaire féminine dans l’histoire de l’armée française, le Corps féminin, créé à Londres en 1940 et rebaptisé l’année suivante Corps des Volontaires françaises (CVF). Plus de six cents femmes choisirent cette voie entre 1940 et 1944 pour rallier les Forces françaises libres et le général de Gaulle. Sébastien Albertelli fait sortir leurs histoires du cercle familial, s’appuyant sur des trajectoires individuelles, emblématiques et documentées pour retracer une histoire collective et injustement méconnue.

La lutte clandestine en France. Une histoire de la Résistance – 1940-1944 de Sébastien Albertelli, Julien Blanc et Laurent Douzou, éditions du Seuil, 448 pages, 26 €
Composé par trois historiens spécialistes de la Résistance, cet ouvrage de synthèse propose une approche anthropologique de la Résistance. Tout en suivant la trame chronologique de la période, depuis les premières manifestations du refus en 1940 jusqu’aux libérations du territoire à l’été et à l’automne 1944, les auteurs mettent l’accent sur la densité extrême du temps résistant, scrutent ses pratiques et ses sociabilités, interrogent les liens qui se tissent peu à peu avec la société. Leur synthèse cherche à comprendre ce que vivre en Résistance pouvait concrètement signifier.

Les maquisards – Combattre dans la France occupée de Fabrice Grenard, éditions Vendémiaire, 616 pages, 26 €
Cet ouvrage signé Fabrice Grenard, directeur historique de la Fondation de la Résistance, est la première grande synthèse sur l’histoire des maquisards à l’échelle de toute la France, réalisée à partir de recherches menées pendant plus de dix années dans de nombreux fonds d’archives, nationaux ou départementaux et des témoignages des derniers survivants.

 

Nos peines

Plusieurs amis, administrateurs et chevilles ouvrières du MRN nous ont quittés. Le MRN a adressé ses condoléances à leurs familles les assurant que le combat de leur proche en faveur de la transmission de l’histoire et de la mémoire de la Résistance et de la Déportation serait continué.

• Daniel Davisse
Né en 1938 en Allemagne dans une famille juive, celui qui s’appelait alors Daniel Herz fuit le nazisme avec sa famille pour le Luxembourg puis la France. Déportés à Auschwitz, ses parents n’en reviendront pas. Caché à Marseille, il est finalement adopté par la famille qui l’a protégé durant la guerre. Devenu instituteur au début des années 1960, il exerce à Ivry-sur-Seine puis à Vitry-sur-Seine. Engagé parallèlement au sein du Parti communiste, il en devient une figure nationale. En 1981, il est le chef de cabinet de Charles Fiterman, le ministre des Transports. Daniel Davisse a également été maire de Choisy-le-Roi durant 18 ans et vice-président du Conseil départemental du Val-de-Marne.
Enfant de déportés, Daniel Davisse a toujours eu à cœur de transmettre l’histoire et la mémoire de la Résistance et de la Déportation. Président de l’AFMD-94, il a été un adhérent fidèle du MRN avec son épouse Annick. Tous deux avaient participé le 29 février dernier à la cérémonie d’ouverture du nouveau MRN.

• Bernard Epin
Né en 1936, Bernard Epin est instituteur à partir des années 1950 à Paris puis en Seine-Saint-Denis. Très rapidement, il a des responsabilités au sein du syndicat national des instituteurs. Passionné par la vie culturelle, Bernard Epin entre en 1957 au collectif de rédaction de L’École et la Nation, revue pédagogique mensuelle du PCF traitant des questions relatives à l’enseignement. À son retour du service militaire qu’il effectue en Algérie de 1959 à 1961, il en devient le secrétaire de rédaction, puis le rédacteur en chef en 1968. Il a contribué aussi à d’autres revues comme l’hebdomadaire Révolution, le mensuel Regards ou à L’Humanité. Bernard Epin a publié également une dizaine d’ouvrages devenus des références dans le domaine du livre de jeunesse avec la volonté de contribuer à l’idéal d’émancipation par l’école et à la démocratisation de la lecture.
Installé à Saint-Ouen au début des années 1960, il s’y investit politiquement et devient conseiller municipal à plusieurs reprises, plus particulièrement chargé des actions culturelles.
Il a été secrétaire général de l’association départementale des Amis du Musée de la Résistance nationale en Seine-Saint-Denis et une des chevilles ouvrières de son festival « La Résistance au cinéma ».

• Max Weinstein
Né en 1927, Max Weinstein grandit à Nancy où ses parents, juifs polonais, se sont réfugiés au début des années 1920. En mai 1940, avec sa famille, il rejoint Roanne. Il retrouve son frère Georges à Villeurbanne en septembre 1943. Par son intermédiaire, il entre en résistance au sein de l’Union de la jeunesse juive (UJJ), issue de la MOI (Main-d’œuvre immigrée). Max Weinstein devient agent de liaison et participe à des opérations de lancer de tracts, distribue le journal clandestin Jeune combat, colle des papillons et trace des graffitis sur les murs des lieux publics, participe à des prises de parole en public, etc. Il participe également à des actions directes comme des sabotages. Le 24 août 1944, il participe à l’insurrection de Villeurbanne. Après la Libération, il intègre le 1er régiment du Rhône, constitué de résistants. Il quitte l’armée peu de temps après.
Il fut l’un des premiers adhérents du Musée de la Résistance nationale, membre de son conseil d’administration, membre des Amis parisiens du MRN. Depuis les années 1990, il œuvrait plus particulièrement à faire connaître la Résistance des communistes de la section juive de la MOI en zone Sud, en particulier celle peu connue des jeunes de l’UJJ. Il fut à l’origine de la création de MRJ-MOI (Mémoire des Résistants Juifs de la Main-d’œuvre immigrée), association membre du réseau MRN, dont il était le président d’honneur.

• Paulette Szlifke [épouse Swiczarczyk, changé en Sarcey]
Paulette Szlifke naît en 1924 à Paris dans une famille juive ayant fui la Pologne. Dans sa jeunesse, elle participe aux activités des patronages juifs progressistes et des Pionniers dans le quartier de Belleville.
Elle entre en résistance avec un groupe de jeunes militants communistes de la section juive de la MOI dont fait partie Henri Krasucki. Elle participe alors à des actions clandestines très diverses : distribution de tracts, manifestations, aide à la réalisation d’actions armées, sabotages notamment dans l’usine de fourrures où elle s’est fait embaucher et qui fabrique des canadiennes pour l’armée allemande.
Après une traque minutieuse des policiers français des Brigades spéciales, elle est arrêtée le 23 mars 1943 avec la quasi-totalité de son groupe. Torturée, elle est emmenée à l’Hôtel-Dieu. Grâce à un médecin, elle réussit à correspondre avec son responsable Adam Rayski à qui elle communique un rapport sur les circonstances de leur chute.
Elle est transférée à Drancy et déportée le 23 juin 1943, à Auschwitz par le convoi n° 55. Elle a 19 ans.
La majorité des déportés de son convoi est gazée immédiatement. Paulette est affectée à divers kommandos de travail. Elle aimait rappeler l’action collective et solidaire des déporté-e-s, l’importance de la solidarité, de rester ensemble pour survivre.
En janvier 1945, elle survit à la « marche de la mort » qui l’emmène à Ravensbrück. Elle retrouve Paris et sa famille le 22 mai 1945.
Après-guerre, Paulette Sarcey travaille dans les foyers de l’UJRE et milite pour les droits et la mémoire des victimes de la déportation. Parallèlement, elle s’investit dans de nombreuses organisations dont le Musée de la Résistance nationale. Tout au long de sa vie, elle a inlassablement témoigné, notamment auprès des jeunes. En 2015, elle a publié son témoignage aux éditions Tallandier : Paula, survivre obstinément.

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 11:41
Annie Thébaud-Mony, directrice de recherches à l'Inserm :  Tous les soignants auraient dû être testés, avec ou sans symptômes (L'Humanité, entretien avec Florent Le Du, 5 mai 2020)
Mardi, 5 Mai, 2020
Annie Thébaud-Mony : « Tous les soignants auraient dû être testés, avec ou sans symptômes »

 

Directrice de recherches à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony dénonce l’incurie et les insuffisances coupables de l’État dans la prévention des personnels médicaux. Entretien.
 

Spécialiste de la question des maladies professionnelles, Annie Thébaud-Mony a publié, en 2008, Travailler peut nuire gravement à votre santé, ­récompensé par le prix de la revue Prescrire. Convaincue que « le travail ne pourra pas reprendre comme avant », elle appelle à adapter le Code du travail à la nouvelle situation créée par le virus.

Depuis bientôt deux mois, vous alertez sur les risques encourus par les personnels soignants durant cette crise. L’État a-t-il failli dans son devoir de protection vis-à-vis d’eux ?
Annie Thébaud-Mony Il y a eu clairement une multitude de défaillances du gouvernement dans la gestion de la crise sanitaire, et cela a des conséquences terribles sur la santé de la population, en particulier des soignants. Ceux-ci sont victimes des pénuries d’équipements, mais aussi de tests. Tous les soignants qui sont dans des services où le risque est important devraient être testés systématiquement et avec un renouvellement de ces tests régulier, qu’ils soient symptomatiques ou non. S’ils sont positifs, ils doivent ensuite être mis en arrêt de travail, et même en arrêt pour accident de travail.

Il faudrait donc définir un droit à être dépisté ?
Annie Thébaud-Mony Oui, c’est vraiment une question de droit. Un travailleur, quand il travaille, a droit à la santé et à la prévention. Le Covid-19 est un risque du travail. À partir de là, les modalités pour que ce droit soit appliqué doivent être précisément déterminées et anticipées en amont. Le fait de tester est un droit, qui se rapporte aux devoirs de l’État de prendre en charge les cas positifs et de protéger les autres. Il faudrait même l’étendre à d’autres professions, comme les enseignants. C’est une certitude : la grande majorité des soignants est dans une situation de danger quasi permanent. Face à cela, permettre à chacun d’avoir des équipements de protection et d’être testé régulièrement, cela aurait dû être le minimum syndical !

Olivier Véran a balayé cette possibilité de dépister régulièrement les soignants, arguant que cela serait impossible, notamment en raison du nombre limité de tests. Qu’en pensez-vous ?
Annie Thébaud-Mony Il faut inverser le propos. Le gouvernement a la responsabilité de mettre des tests à disposition des personnels soignants et de tous ceux pour qui c’est nécessaire. Partant de là, il doit donc faire tout le nécessaire pour que le nombre de tests soit suffisant. Cela veut dire réquisitionner des entreprises si besoin, assumer les coûts, acheter les produits qui sont en pénurie et assurer rapidement leur distribution dans les laboratoires… Le gouvernement doit assumer les conséquences de son incurie. Le discours sur l’impuissance de l’État est insupportable. Dans une période de pandémie, ce n’est pas possible. C’est leur devoir de trouver les moyens de mettre à disposition des tests, de garantir le droit à tous les soignants d’être testés. C’est ça, la santé publique. On a laissé s’installer l’épidémie, et on continue à le faire, pour de basses raisons de coûts. L’État n’a pas assumé sa mission.

Il n’existe en France aucune évaluation officielle du nombre de personnels soignants atteints du Covid-19. Comment l’expliquez-vous ?
Annie Thébaud-Mony Il y a une inquiétude énorme sur l’absence d’évaluation pour savoir qui, parmi les soignants, a été infecté, quelles ont été les conséquences, lesquels sont décédés… C’est, une fois de plus, la conséquence d’une carence abyssale de la santé publique en France, qui ne se donne pas les moyens de recenser les malades. Quelle que soit la maladie, il n’existe aucun outil de vigilance et de recensement réellement exhaustif et efficace. Un recensement systématique des soignants malades aurait dû, a minima, être mis en place dans chaque service hospitalier. Mais cela demande forcément des moyens et l’hôpital public n’en a plus.

Tous les soignants sont-ils exposés de la même façon aux risques d’infection ?

Annie Thébaud-Mony Étant donné l’importance de l’épidémie, on peut considérer que chaque soignant de France est exposé. De plus, dans tous les services concernés par le Covid, les pénuries d’équipements ont été criantes au début de l’épidémie et restent encore très problématiques. Que ce soit les services de soins, les urgences et, de manière encore plus lourde, dans les Ehpad. Il y a aussi des catégories très peu évoquées, comme les agents de nettoyage. On est là face à une inconnue, parce qu’aucune enquête n’a été réalisée auprès de ces personnels. Le nettoyage n’intéresse pas les financeurs de la recherche, et il est très compliqué d’interroger les travailleurs, régulièrement menacés par leurs employeurs, lorsqu’ils osent parler de leurs conditions de travail. Sur le travail de nettoyage dans les hôpitaux, les cliniques, les Ephad, il serait pourtant très important d’interroger les agents, pas toujours prioritaires dans l’attribution des masques, des combinaisons, du gel…

Pour ces personnels, c’est aux hôpitaux ou aux entreprises sous-traitantes de fournir les équipements ?
Annie Thébaud-Mony En principe, comme le risque vient de l’hôpital, c’est à lui, donneur d’ordres, d’assurer les mesures de protection. Mais les plans de prévention qui devaient entériner cela n’ont pas été faits. Il y a donc un flou. Les directions d’hôpital rechignent à exercer leur devoir vis-à-vis de ces personnels, salariés d’une autre entreprise. À cela s’ajoute le fait que les ­hôpitaux équipent en priorité leurs propres salariés, médecins, infirmiers, aides-soignants, etc. ­Résultat : les personnels de nettoyage sont les moins bien équipés. Idem dans les Ephad. Par ailleurs, les aides à domicile ou aides-ménagères sont aussi dans cette situation. Ce sont souvent des salariés d’associations qui doivent se ­débrouiller pour trouver des équipements de protection.

Cette nécessité de protection peut-elle aussi avoir des conséquences sur leurs conditions de travail ?
Annie Thébaud-Mony Bien sûr, il faut les prendre en compte. Les soignants qui travaillent avec un masque, ou ont besoin de prendre une douche entre deux rendez-vous, vont mettre beaucoup plus de temps pour effectuer leurs tâches quotidiennes. Cela n’a pas été du tout abordé dans les prévisions de déconfinement. Muriel Pénicaud, qui a voulu que les chantiers du bâtiment démarrent très vite, s’est bien gardée d’adapter les règles auxquelles les employeurs doivent être contraints de se conformer pour garantir la protection des travailleurs, d’en définir le coût et de dire qui prenait ça en charge.

Il faudrait donc adapter le Code du travail à la situation ?
Annie Thébaud-Mony Absolument. Il faut que les règles du Code de travail soient modifiées par des décrets, des circulaires d’application, des arrêtés. Par exemple, il est indispensable qu’un texte soit adossé aux articles régissant le temps de travail, pour définir des conditions spécifiques au temps de travail avec un masque. Il y a toute une réflexion à avoir en amont, avec des ergonomes, des psychologues du travail, des ingénieurs… Dans le nettoyage ou le service à la personne, il y a un travail abyssal à faire là-dessus, qui aurait dû être commencé pendant la période de confinement. Le gouvernement a perdu un temps hallucinant. Quelle que soit la profession, d’ailleurs, le travail ne reprendra pas dans les mêmes conditions qu’avant. Je plaide donc pour que les salariés, collectivement, utilisent leur droit de retrait et qu’il y ait dans les entreprises des droits d’alerte qui les soutiennent. Parce qu’il n’est pas possible d’envoyer les gens travailler dans ces conditions.

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 12:27
Commémoration de la victoire du 8 Mai 1945 : appel pour les 75 ans du 8 Mai 1945

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 12:21
La Danse (1925) - Picasso

La Danse (1925) - Picasso

Ce printemps, la musique n’est pas à la fête, et pourtant…

 

48e jour de confinement. Opinion.

Chronique d’un échange entre un artiste et un pacifiste, confinés en Finistère et en Ille-et-Vilaine.

 

... avant les annonces du 6 mai du président Macron sur la culture.

 

Point n’est besoin d’attendre les annonces de l’Élysée de ce mercredi concernant la culture, dont nous devinons déjà la nature gestionnaire et administrative. Encore une fois, on annonce des annonces. Nous avons de la part de nos responsables politiques surtout des mots, des éléments de langage, néanmoins accompagnés de mesures exceptionnelles décidées de manière autoritaire, sans concertation véritable, des outils qui ont pour nom : décrets, lois, ordonnances, règlements, brigades, amendes, sanctions, directives, circulaires… Alors que nous manquons de masques, de tests et de respirateurs, d’aide aux personnes âgées ou à risque. Face à ces lacunes, pour certaines inadmissibles, quelle signification donner, au-delà du respect nécessaire des consignes sanitaires, à l’expérience de discipline et civisme des citoyens, face à un test d’obéissance et de soumission à l’autorité, « inédit » comme l’affirme le cinéaste Gérard Mordillat. Un test qui est renouvelé et réinventé de jour en jour au fil des annonces médiatiques du Président et du Gouvernement. Ce test va t-il se poursuivre encore longtemps selon la dynamique de surenchère et à grand renforts de moyens technologiques contrôlés par le pouvoir. Tout ceci renforce chaque jour un autoritarisme exagéré et pas forcément responsabilisant. Nous sommes citoyens, nous attendons des mesures sanitaires s’appuyant sur le code de la santé publique et pas des mesures autoritaires voire militaires découlant d’un régime d’exception prolongé susceptible de porter atteinte aux libertés individuelles et collectives et qui peut être l’antichambre d’une défaillance politique et démocratique

La musique (et l’art en général) est souvent qualifiée de langage universel. Les artistes pratiquent un internationalisme au quotidien, mélanges de traditions, de cultures, de nationalités: aujourd’hui le contrôle de la circulation des individus, le système de visas et contrôle des frontières, remet en cause toute une pratique d’échanges à laquelle nous étions naturellement habitués et attachés.

 

Dans les professions du spectacle, l’anxiété prime du fait :

  • des informations de l’Etat, désordonnées, incomplètes et souvent incohérentes concernant cette branche d’activités sans cadre ni perspectives réfléchies,

  • que l’introduction d’une date butoir de dé-confinement amène une série de questions anxiogènes, car n’apportant que des questionnements et peu de réponses à court terme

  • qu’aux interrogations sans réponses concernant l’avenir de la culture en tant qu’activité à part entière de notre société, s’ajoute la certitude et la conscience de la communauté artistique que cet épisode va générer de nombreuses victimes, des dommages collatéraux, psychosociaux qui concerneront d’ailleurs toutes les professions, toutes les tranches d’âges, toutes les classes sociales à l’heure où des disparités et inégalités sont déjà identifiés et où des professions entières sont déjà en situation de survie.

 

Un battement d’aile d’un papillon matérialisé par un morceau d ’ARN parvenu de Chine ou peut-être d’Amazonie, nous a fait découvrir ici que de grands événements annuels parfois festivaliers, de grandes machines à l’origine de produits culturels à succès se sont effondrées. Demain la culture saura-t-elle, comme cela a été le cas tout au long de l’histoire, s’inventer, s’adapter ?

« Gouverner c’est prévoir », dit la maxime. Notre président semble suivre d’autres préceptes, ce que la gestion des masques, des tests et la gestion l’hôpital semble confirmer.

Pouvoir, rôle de l’art et de la musique en particulier, pour créer du lien social, de la résilience, de la capacité à rapprocher. Qu’en est-il quand on parle de distanciation physique et de distanciation sociale ?

Le numérique présenté comme solution quasi universelle, même dans le domaine de la culture, permettra-t-il d’aller au-delà de cette nouvelle forme de pensée unique qu’induit le numérique, via ses applications, alors que les grandes firmes qui y sont au centre exercent à la vue de tous, un contrôle qui se déploie de la Silicon Valley jusqu’à Versailles ?

Alors que la logique du « clic », adapté à une gestion qui ne reconnait que le « j’aime – j’aime pas», favorise un modèle de pensée binaire par excellence qui ne semble pouvoir comptabiliser que des sommes de clics ? Par contre, parallèlement et subrepticement, il permet de tracer à travers des algorithmes secrets, des réalités plus individuelles, plus complexes et de les exploiter au bénéfice d’un marché et des profits qui vont avec.

Quand une vidéo qui recueille de nombreuses vues, (nous parlons seulement de ‘vues’ pas de lecture), devient ‘virale’ (tiens, tiens) il y a de quoi s’interroger.

Les artistes et les intermittents dans la diversité de leurs métiers sont souvent des travailleurs invisibles de la culture et du spectacle vivant, comme l’est la production non quantifiée des richesses produites par les bénévoles de nos associations, les militants, tous ces enthousiastes et passionnés divers. Ces productions de richesses n’ont pas leur place dans la notion de PIB dont le calcul ne répond qu’à des règles comptables étriquées.

Notre modèle culturel productiviste doit être questionné afin d’inventer quelque chose de nouveau, et non pas reproduire systématiquement ces événements rituels, saisonniers et touristiques, prioritairement économiques, d’un monde d’avant. Comment prendre en compte des échelles plus humaines, plus diversifiées et originales, en respect de tous les talents d’ici ou d’ailleurs dans la recherche permanente de la beauté et de la qualité ? Comment ancrer les créations dans leurs territoires avec leurs identités, leurs spécificités, leur caractère plus populaire ? Comment développer les échanges internationaux actuellement gelés mais pourtant nécessaires pour faire vivre les créations multiculturelles, les échanges et coopérations facteur de qualité, de compréhension mutuelle, de respect et de paix.

Construire la paix ne se fera jamais sans la culture, l’éducation, sans ces artisans de l’art, ces femmes et hommes dont le domaine est « les œuvres de l’esprit, du corps, du geste, de la parole… », alliés à tous ces bénévoles, militants, passionnés qui les accompagnent. Ce qui implique des choix budgétaires de l’Etat : de nouvelles armes nucléaires ou culture et bien-être ? Il est certain que la pensée, la créativité, l’engagement citoyen ne vont pas connaître de récession mais vont être confrontées à des obstacles économiques voire antidémocratiques, créant des difficultés inédites quant à leur expression et diffusion. Il est urgent de réfléchir ensemble pour mieux réagir et agir.

 

Tout comme la liberté et la démocratie, la pensée et l’art ne peuvent pas, ne doivent pas être confinés.

 

Pol Huellou,

Artiste musicien, syndicaliste

 

Roland Nivet,

Militant pour la Paix en Bretagne.

 

 

Pol Huellou et Daniel Le Bigot à la fête du Viaduc 2018

Pol Huellou et Daniel Le Bigot à la fête du Viaduc 2018

Roland Nivet

Roland Nivet

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 12:16

Un vœu de l’ensemble des organisations syndicales adopté par le comité technique ministériel

« Notre priorité est d’abord la santé des élèves et des personnels et l’ouverture des écoles doit être conditionnée à des garanties indispensables. », affirment l’ensemble des syndicats dans un vœu adopté le 5 mai à l’occasion d’un comité technique ministériel. Ils demandent donc à l’exécutif « de renoncer à l’imposer » et « s’opposeront à toutes tentatives de pression sur les personnels. »

Le vœu

Image Logos Ctm

Après le discours du Premier ministre devant l’Assemblée nationale, nos organisations syndicales ne peuvent que constater, à ce jour, que la date d’ouverture de l’École et l’organisation de la reprise sont précipitées.

La reprise scolaire envisagée par le gouvernement repose sur le volontariat des familles ce qui contrevient aux objectifs du système scolaire. Beaucoup d’entre elles d’ailleurs subiront des pressions économiques qui les contraindront à envoyer leurs enfants à l’École.

Les annonces du Premier ministre d’une reprise avec un cadre insuffisamment préparé mettent les personnels en difficulté et insécurité et font peser sur les acteurs locaux une responsabilité qui n’est pas la leur.

Les réalités matérielles existantes (sanitaires, superficie des salles de classe et des locaux…), le nombre d’adultes effectivement présents (enseignants, AESH et ATSEM) et les équipements de protection réellement disponibles font que les conditions sanitaires d’une réouverture des écoles n’ont pas été apportées par le gouvernement pour une reprise à partir du 11 mai.

Notre priorité est d’abord la santé des élèves et des personnels et l’ouverture des écoles doit être conditionnée à des garanties indispensables.

Nos organisations demandent au président de la République et à son gouvernement de renoncer à l’imposer, elles s’opposeront à toutes tentatives de pression sur les personnels.

Paris, le 05 mai 2020

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:20
Écoles. Les maires abandonnés face à une équation sans bonne solution (Julia Hamlaoui, Benjamin König, L'Humanité, 5 mai 2020)
Mardi, 5 Mai, 2020
Écoles. Les maires abandonnés face à une équation sans bonne solution

De nombreux édiles renoncent à rouvrir les établissements scolaires dès le 11 mai, faute de temps et de moyens. En Île-de-France, plus de 300 d’entre eux, dont Anne Hidalgo, maire de Paris, ont interpellé Emmanuel Macron sur le désengagement de l’État.

 

La meilleure défense, c’est l’attaque. Attendu sur son plan de déconfinement, cette fois présenté au Sénat, le premier ministre s’est fait donneur de leçons, ce lundi, à l’égard de maires très inquiets à l’approche de la réouverture des écoles. « Ce n’est pas parce que cela ne peut pas être appliqué partout que cela ne doit être appliqué nulle part, chaque enfant de retour à l’école est une victoire », a ainsi lancé Édouard Philippe, alors que la colère des élus est encore montée d’un cran ces derniers jours. Car, à la lecture du protocole sanitaire publié par les services du ministre de l’Éducation nationale, et face au risque de deuxième vague de l’épidémie, nombre de maires tirent la sonnette d’alarme. Pas moins de 329 d’entre eux, pour la seule Île-de-France, ont cosigné une lettre ouverte au président de la République, publiée dimanche en fin d’après-midi sur le site de la Tribune.

L’opération com de Macron pour désamorcer la levée de boucliers

Pour tenter de déminer le terrain, Emmanuel Macron est lui aussi monté au créneau, lundi, pour appeler à aborder le 11 mai avec « beaucoup d’organisation », de « calme », « de pragmatisme et de bonne volonté », tout en renvoyant l’annonce des « derniers détails » à jeudi. Il devrait aussi se rendre ce mardi dans une école de Poissy (Yvelines), selon une information du Parisien. Le maire LR de la ville, Karl Olive, est l’un des rares à ne pas avoir signé le texte. Pas sûr, cependant, que l’opération com suffise à désamorcer la levée de boucliers, tant les griefs sont sérieux. « L’État ne peut pas se désengager de sa responsabilité dans la réouverture des écoles le 11 mai ; et ce calendrier est, dans la plupart de nos communes, intenable et irréaliste », interpellent les maires, dont celle de Paris, Anne Hidalgo (PS). Les édiles fustigent « un calendrier à marche forcée », des « directives mouvantes » et demandent en premier lieu à « repousser la date de réouverture des écoles s’agissant des départements classés rouge ».

Attendu depuis l’annonce, le 13 avril, du début du déconfinement pour le 11 mai, le fameux protocole sanitaire à mettre en œuvre dans les établissements scolaires n’est arrivé que trois semaines plus tard. Et sa version définitive change encore la donne sur des éléments clés (lire notre article), comme le calcul du nombre d’élèves, le port du masque, le nettoyage ou encore la restauration. Un casse-tête pour les collectivités. « En trois jours ouvrables – c’est ce qu’il nous reste, puisque vendredi est férié –, réunir la totalité des conditions requises, sur la base d’un document que nous n’avons eu que ce lundi, n’est pas possible », résume André Laignel (PS), maire d’Issoudun (Indre) et premier vice-président de l’Association des maires de France (AMF). « Ce sont les 63 pages du plan Blanquer qu’il faut analyser et appliquer en moins d’une semaine, c’est bien sûr impossible », renchérit Philippe Bouyssou (PCF), maire d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) et signataire de la tribune.

Les raisons mêmes de la reprise des cours sont mises en cause par des élus locaux en première ligne. « Nous avons le sentiment que (l’)objectif initial (résorber les inégalités sociales et territoriales – NDLR) a été perdu de vue », assurent les édiles franciliens, qui affirment ne pas comprendre « comment il est possible de concilier l’objectif de volontariat (le retour à l’école est renvoyé à la responsabilité des parents – NDLR) et de pallier les inégalités sociales et territoriales ». Président de l’Association des élus communistes et républicains (Anecr), Ian Brossat, maire adjoint de la capitale au logement, estime même que « le président de la République a fait un choix politique, essentiellement guidé par des impératifs économiques, et charge les collectivités locales de s’en débrouiller. C’est une manière très dangereuse de la part de l’État de se défausser. On rompt avec le principe républicain d’égalité ».

Les élus franciliens ne veulent pas plus endosser la responsabilité de la réouverture

« Nous avons affaire à un État qui dit, se dédit et s’absente du territoire », confirme André Laignel, qui n’ouvrira ses écoles qu’après que le préfet aura signé un protocole local, soumis au préalable aux directeurs d’école, aux syndicats, aux parents et à l’inspecteur académique. Les élus franciliens ne veulent pas plus endosser seuls la responsabilité de la réouverture, et exigent « que l’État s’assure que toutes les conditions sanitaires sont réunies ». Au-delà, c’est la question de la responsabilité pénale des maires que l’AMF a soulevée dès la semaine dernière, demandant « une clarification » (lire encadré ci-dessous).

Dans de telles circonstances, nombre d’entre eux ont déjà annoncé que leurs écoles resteraient fermées, au moins un temps. C’est le cas de plus de dix communes de la Seine-Saint-Denis, de plusieurs villes du Pas-de-Calais, du Val-d’Oise, de la Drôme, de l’Hérault, ou encore de la Haute-Garonne. « Il me semble opportun d’envisager un report du déconfinement scolaire en le repoussant au mois de septembre », plaide également le maire LR de Saint-Étienne, Gaël Perdriau, dans un courrier au premier ministre où il évoque, en outre, les inconnues liées à la maladie de Kawasaki.

Reste aussi l’épineuse question des moyens

Lorsqu’ils prennent la décision d’ouvrir, les élus adaptent les recommandations. Plutôt que le 12 mai, les enfants ne seront accueillis à Lille qu’à compter du 14 mai, et à raison de dix élèves au maximum par classe, ont annoncé la maire, Martine Aubry (PS), et le directeur académique Jean-Yves Bessol. Même à Lyon, laboratoire de la Macronie, le calendrier sera échelonné, a fait savoir la ville ce dimanche : le 14 mai pour les grandes sections de maternelle, les CP et CM2, le 25 mai pour les CM1, et… le 4 juin pour les CE1 et les CE2. Quant aux petites et moyennes sections, « les mesures de distanciation et les gestes barrières étant très complexes à mettre en œuvre, aucune date n’est actuellement arrêtée ».

Reste aussi l’épineuse question des moyens, car la fourniture de masques ou encore les dépenses supplémentaires pour le nettoyage sont bel et bien renvoyées aux communes, déjà financièrement étouffées par des années d’austérité budgétaires. « Les surcoûts liés à la reprise doivent être pris en charge par l’État, mais à l’heure qu’il est, nous n’avons aucune indication à ce sujet », regrette André Laignel, également président du Comité des finances locales. « Pour ouvrir une école, on a besoin du double de personnels par rapport à d’habitude », donne en exemple Philippe Bouyssou. Selon ses calculs, à Ivry, dix écoles sur 28 pourraient réouvrir au vu des conditions, soit une capacité d’accueil de 1 000 enfants sur 6 000. « Comment les choisit-on ? » interroge l’élu, qui a décidé de mettre en place un « accueil éducatif alternatif », dont une cinquantaine d’enfants identifiés comme en grande difficulté pourraient bénéficier dès cette semaine.

La responsabilité pénale des élus fait débat

 
Les maires ouvrant les écoles au 11 mai pourront-ils être sanctionnés pénalement en cas de contamination en leur sein ? L’inquiétude croît chez certains édiles : le président de l’Association des maires de France (AMF), François Baroin, est lui-même monté au créneau pour réclamer davantage de « protection juridique ». Même au sein de LaREM, 138 députés et 19 sénateurs sont intervenus en ce sens et proposent, dans le cadre du projet de loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire, « une adaptation de la législation pour effectivement protéger les maires pénalement mais aussi toutes les personnes dépositaires d’une mission de service public dans le cadre des opérations de déconfinement ». L’exécutif est « prêt au dialogue », assure la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye.
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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:15
Pétition. Des masques pour tous, gratuits : l'appel lancé par l'Humanité - Pétition à signer
Mercredi, 6 Mai, 2020
Pétition. Des masques pour tous, gratuits : l'appel lancé par l'Humanité

L’affaire des masques de protection devient le sparadrap rouge collant aux basques du pouvoir. Pour une famille, le budget peut atteindre plus de 200 euros par mois. Exigeons leur gratuité.

Par Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité

 

ll y eut d’abord ces mensonges en série sur leur inutilité pour camoufler une pénurie qui n’a rien de naturelle. Celle-ci découle d’une part de la destruction de nos industries textiles considérées comme dépassées par les grands penseurs du libéralisme et leurs serviteurs au pouvoir depuis des décennies, et d’autre part des choix de réduction des crédits publics poussant au « zéro stock », également présenté comme le nec plus ultra de la modernité. Cette pénurie a mis en danger soignants comme patients. Elle est sans doute responsable de nombreuses contaminations et décès.

Puis, au fil des semaines, le masque est devenu utile, indispensable même, alors que les soignants continuaient d’en manquer. Et le pouvoir souhaite désormais le rendre obligatoire dans les transports publics.

Depuis quelques jours, ce qui n’existait pas tombe par paquets de millions, mais sur les étals des supermarchés, comme produit d’appel pour attirer le chaland qui devra demain reprendre les transports en commun. Le scandale est encore plus gros quand on sait que cette opération a été annoncée tambour battant il y a huit jours dans un communiqué commun de la Fédération du commerce et de la distribution et du secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, et présentée comme un haut fait d’armes. De qui se moque-t-on ? Une commission d’enquête parlementaire doit rapidement faire la clarté la plus nette sur une affaire qui a plus à voir avec le mercantilisme qu’avec la santé publique.

Les masques ne peuvent être des marchandises étalées aux caisses des supermarchés pour grossir le ticket de caisse, attirer et fidéliser les clients. Ils sont un moyen de protection civile et collective, et un outil de santé publique. À ce titre, ils devraient être assurés, en lien avec les collectivités, par les services de la Sécurité civile. Si les travailleurs contraints de reprendre leur activité venaient à contracter le virus faute d’avoir pu accéder à des masques de protection, l’État serait comptable d’une mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen nous rappelle que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Et, l’article 11 du préambule de la Constitution confirme bien ce « droit à la protection ». En conséquence, les masques doivent être gratuits.

Certains pays européens l’ont décidé. Des collectivités locales également. Pourquoi le gouvernement de la sixième puissance mondiale ne le pourrait-il pas ? Ce pays ou l’argent des dividendes continue de couler à flots, ce pays où l’on peut en une nuit débloquer des milliards pour consolider des entreprises dont la trésorerie est loin d’être à sec. Pourquoi une famille de quatre personnes qui a déjà du mal à joindre les deux bouts doit encore alourdir ses dépenses du mois de 80 à 150 euros pour assurer sa santé et celle des autres ? On nous dit que les prix des masques seront bloqués en deçà de 1 euro, soit peu ou prou leur prix de revient. Pourtant, plusieurs témoignages indiquent que non seulement ce prix est pour l’instant fictif, mais qu’en plus on trouvait en janvier des masques à seulement 8 centimes. Une prise en main par l’État imposant la gratuité couperait court à toute tentative de spéculation.

Réclamons partout et par tous les moyens la gratuité des masques. Il en va de l’intérêt public. Et, pour une fois, appuyons-nous sur cette déclaration de Mme Agnès Buzyn le 29 janvier dernier : « Si un jour nous devions proposer à telle ou telle population ou personne à risque de porter des masques, les autorités sanitaires distribueraient ces masques aux personnes qui en auront besoin. » C’était certes pour cacher la pénurie. Mais, aux actes maintenant ! Lançons un grand mouvement pluraliste pour la gratuité des masques !

 

Par Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité
Pour le budget masque d'une famille il faut compter 200 euros par mois, estime Alain Bazot

Tout le monde ne pourra pas s’offrir le masque arboré, mardi, par Emmanuel Macron dans une école des Yvelines. Fabriqué par la bonneterie Chanteclair, dans l’Aube, cette protection en tissu lavable est facturée 4,92 euros pièce. Très au-dessus du prix des masques chirurgicaux, plafonné à 95 centimes l’unité. Sauf que ces derniers ne sont pas réutilisables. « Avec un masque chirurgical, disons à 60 centimes d’euro, le budget pour une famille de quatre personnes peut s’élever à plus de 200 euros par mois », estime le président de l’UFC-Que choisir, Alain Bazot, qui réclame « une mise à disposition gratuite ou à vil prix » de ces masques dans les services publics, les écoles et les transports.

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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 06:33
Assassinat d’Henri Curiel : vérités évidentes, justice empêchée
Il y a quarante ans, le 4 mai 1978, Henri Curiel était assassiné à Paris. Je suis la fille de son cousin germain, Guy Braibant. Nous connaissons la vérité sur ses assassins mais, au nom du secret défense, la justice reste empêchée par un fil rouge menant du général Aussaresses au président Giscard d’Estaing.

Il faisait chaud ce week-end de juin 1976. La sécheresse grignotait petit à petit toute la France. Paris était gagné par la torpeur. Dans la voiture de mon père, je m'étais à moitié endormie. Jusqu'à ce que je l'entende dire de sa voix douce "mais qu'est ce que c'est que ça ?". Au feu rouge du croisement des boulevards Saint Michel et Saint Germain, il restait en arrêt devant un kiosque à journaux dont l'immense affiche apposée à son dos, proclamait fièrement le dernier scoop du Point : "Henri Curiel, le patron des réseaux d'aide aux terroristes". Et de son ton toujours aussi calme, mais angoissé cette fois, il me dit : "Henri va être assassiné."

Deux ans et une nouvelle campagne de presse plus tard, toujours dans Le Point, puis le Spiegel allemand, Henri était assassiné, une journée chaude encore, le 4 mai 1978, jeudi de l'ascension. Nous étions encore ensemble, dans la même voiture, la radio allumée, un flash nous annonça la nouvelle, et je me souviendrai toujours du visage soudain gris de mon père, lui qui manifestait si peu d'émotion.

C’était en 1976, 1977, 1978, assassinats en Afrique du Sud – mise au ban des Nations Unies pour son régime d’apartheid -, assassinats en France, présidée par un homme moderne, ancien partisan de l’Algérie française. Des meurtres nombreux – des Algériens, des Palestiniens, des Basques -, parfois précédés d'articles de journaux comme ceux du Point, non signés, de faux scoops apportés sur un plateau d''argent à Georges Suffert qui ne voyait rien de mal à l'apartheid ou aux dictatures d'Amérique latine, mais vomissait tout ceux qui se rapprochaient de près ou de loin du communisme. Comme Henri Curiel. Plus tard, Georges Suffert reconnaîtra avoir été "un peu léger" sur ce coup là.

Henri était le cousin germain de mon père Guy Braibant, et il était l'ancien chef de file des porteurs de valise durant la guerre d’Algérie, un groupe qui s’était reconverti dans l’aide aux mouvements de libération nationale de par le monde. Au premier rang desquels l’ANC. Il fournissait des faux papiers aux militants sud-africains, il aidait les militants anti-apartheid blancs – relisant en eux le courage des porteurs de valise de France durant la guerre d’Algérie. Il fut soupçonné d’avoir permis la révélation du mirifique contrat nucléaire entre Paris et Pretoria. Et assassiné le 4 mai 1978.

Entre le 3 mai et 5 mai 1978, circulait en France un certain Jean Paul Guerrier, « pigiste » au service action du SDECE (services de contre espionnage de l’époque), membre du groupe mercenaire de Bob Denard, ami du général Aussaresses, envoyé par lui, et avec lui, comme instructeur en Afrique du Sud sous Nicolaas Johannes Diederichs, grand admirateur du 3ème Reich, en Argentine sous Videla, au Chili sous Pinochet pour apprendre à ces sages élèves la répression pratiquée contre le FLN algérien. Jean-Paul Guerrier donc, impliqué dix ans plus tard en 1988 dans l’assassinat à Paris de Dulcie September, représentante de l’ANC auprès de l’Unesco.

Lors de la sortie de ses mémoires en 2001, le bon vieux général Aussaresses, qui avait admis avoir usé et abusé de torture au temps de la guerre d'Algérie, regrettait tout de même de ne pas avoir fait tuer des porteurs de valise., comme il en avait le projet. Il confessera haïr ces Français.es par dessus tout, ces traitres qui appuyaient le FLN. Plus tard il admettra ne pas être étranger à l'assassinat d’Henri, cet Homme à part (titre du beau livre de Gilles Perrault) qui avait participé aux luttes anti-coloniales, avait pris le relai de Francis Jeanson (après son retrait) à la tête du réseau des porteurs de valises, avant de vouloir empêcher de torturer en paix les dirigeants sud-africains ou sud-américains...

Au sommet de l’Etat giscardien régnaient d’anciens militants de l’Algérie française qui n’avaient pas fait leur deuil de cette guerre-là. Et ils voulaient mettre un terme aux actions d’Henri Curiel , celle d’offrir une aide logistique aux militants anti-apartheid ou à ceux qui résistaient aux dictatures. Les tentatives par voie de presse n'y suffirent pas. Alors le meurtre. Raison d'Etat. Des juges d'instruction successifs, des archives disparues, des non lieux en perspective toujours repoussés par la ténacité de l'avocate Linda Weil-Curiel, une autre cousine.

Et puis le témoin repris par William Bourdon, et l'enquête réouverte, 40 ans plus tard, en janvier 2018.

La vérité, nous la connaissons, nous attendons maintenant la justice.

En 2006, l'ex commissaire Lucien Aimé Blanc (en délicatesse avec ses supérieurs, il avait été suspendu), compagnon de ces mercenaires post-coloniaux en Afrique, publiait L'indic et le commissaire. Il y parlait de l'assassinat d'Henri. Il donnait un nom, peut-être une vantardise de plus chez un fanfaron qui aimait se faire mousser…. Je l’ai rencontré alors, et j'avais lancé devant lui les noms de Jean-Paul Guerrier, du général Aussaresses. L'ancien flic avait sursauté, puis commenté : "Vous êtes bien renseignée." Silence. "Mais tant que certains seront en vie, il n' y aura jamais de procès". 

Et voilà que Aussaresses meurt en décembre 2013. Et ce hasard aussitôt, la mort simultanée de deux hommes que tout sépare. Celle d’Aussaresses annoncée mercredi 4 décembre 2013 par une association d’anciens parachutistes, ses amis en torture. Celle de Nelson Mandela le lendemain 5 décembre par le gouvernement sud-africain de la nation arc-en-ciel de l’après apartheid, de la commission Vérité et réconciliation. Un télescopage inaperçu pour tous, sauf pour quelques uns, ces mercenaires nostalgiques des colonies et d'un ordre ancien qu'ils appelaient nouveau. Qu’ont-ils pensé lorsque Madiba (Mandela), un homme qu’ils ne pouvaient que haïr, est sorti de prison en 1990 puis lorsqu’il est devenu président en 1993 ? Que pensent-ils à l’heure de la fin de celui qui est devenu un héros planétaire ? 

Entre Nelson Mandela et le général Aussaresses, le fil rouge sang de l’apartheid. Ils avaient tous deux 95 ans au jour de leur décès. Le général Aussaresses, grand tortureur devant l’éternel durant la guerre d’Algérie, employé par le marchand d'armes Thomsom, s'était mis, à titre privé, en tant que conseiller spécial, au service des dictatures d’Amérique latine et de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Avec la bénédiction de Valery Giscard d’Estaing qui régnait à l’Elysée (1974 – 1981), avec son ami Michel Poniatowski, membre actif de l’association des amitiés France/Afrique du Sud. Comme Georges Suffert. 

Aux yeux du pouvoir français de la fin des années 1970, le plus ancien bagnard sud africain était un ennemi absolu. Les gouvernements français de Jacques Chirac et Raymond Barre avaient choisi, comme en Allemagne, de rompre secrètement l’embargo international décrété contre le régime raciste de Pretoria. De colossaux contrats industriels, comme la fourniture de l’industrie nucléaire, furent conclus avec le gouvernement sud africain. Et pour empêcher toute fuite, toute opposition, des mercenaires français cornaqués par le général Aussaresses et le commandant Georges, anciens membres dirigeants des commandos fascistes et meurtriers Delta durant la guerre d’Algérie, furent dépêchés pour épauler le sinistre Boss sud africain dans sa guerre aux terroristes de l’ANC, l’African national congress de Mandela, proche des communistes. Avec la bénédiction du président français Giscard d’Estaing.

Mais le secret de l'embargo rompu fut éventé, les gouvernements français et allemand condamnés par la communauté internationale. Ils croyaient Henri Curiel responsable de la fuite. C'était l'ANC.

Mais au fond pour les services français, quels qu'ils soient, c'était pareil. Ils auront certainement fêté le meurtre "d'Henri Curiel, traitre à la France qui l'avait accueilli", selon les termes du commando Delta, qui revendiqua le crime.

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Celles et ceux qui luttent pour la justice autour des crimes impunis :

> L’association « Mémoire, Vérité, Justice », fondée en 1999 par des proches des victimes, avait vocation à regrouper toutes les informations sur les assassinats politiques en France, depuis celui de Mehdi Ben Barka en octobre 1965, en passant par les liquidations de huit représentants palestiniens tels Mahmoud Al Hamchari (8 décembre 1972 à Paris) ou Ezzedine Kalak (3 août 1978).

De 1978 à 1985, c’est au tour des indépendantistes Basques d’être visés en France, dix militants sont tués durant cette période. Puis en mars 1988, 10 ans tout juste après Henri Curiel, la Sud-Africaine Dulcie September représentante de l’ANC auprès de l’Unesco est assassinée, à Paris aussi. Une liste partielle de ces crimes qui, selon l’association "comporte exclusivement les affaires posant la question de la double implication des États. Implication ou interrogation sur l’implication directe et active d’un État étranger dans un assassinat politique commis sur le territoire français, et implication ou risque d’implication de l’État français, qu’elle soit directe ou indirecte, active ou passive, avant, pendant ou après le crime."

> Le collectif « Secret défense, un enjeu démocratique » s’est formé à la suite d’une table-ronde sur le secret-défense, quelques semaines avant que le président Emmanuel Macron ne promette, le 28 novembre 2017 à Ouagadougou, de communiquer aux juges burkinabés tous les documents français dans le dossier de l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara. Il regroupe des familles et proches de victimes d’affaires criminelles, engagés aujourd’hui dans une dizaine de procédures judiciaires dans lesquelles le secret-défense compromet la manifestation de la vérité, ainsi que des historiens et des journalistes confrontés au refus de l’État et de l’administration de communiquer des documents. Il s’agit de l’assassinat de Thomas Sankara, président du Burkina Faso, le 15 octobre 1987 ; des massacres de Sétif (Algérie) en mai 1945 et de Paris le 17 octobre 1961 ; de la « disparition » de l’universitaire Maurice Audin en Algérie en 1957 ; du massacre des tirailleurs « sénégalais » au camp de Thiaroye le 1° décembre 1944 ; de l’enlèvement et la disparition de Medhi Ben Barka à Paris le 29 octobre 1965 ; de l’assassinat du magistrat Bernard Borrel à Djibouti le 18 octobre 1995 ; de l’enlèvement et l’assassinat au Mali des journalistes à RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon le 2 novembre 2013.

Le militant Henri Curiel a été assassiné à 63 ans, le 4 mai 1978.

Le militant Henri Curiel a été assassiné à 63 ans, le 4 mai 1978.

Hommage. Paris honore Henri Curiel, et la lutte anticoloniale
Vendredi, 26 Avril, 2019

La Ville de Paris a inauguré jeudi une plaque à la mémoire de cet insatiable militant internationaliste, assassiné au pied de son immeuble, il y a 41 ans. Cette commémoration est un appel à poursuivre l’enquête, qui bute sur le secret défense.

«Si je ne brûle pas, si tu ne brûles pas, si nous ne brûlons pas, comment les ténèbres deviendront-elles clarté ? » C’est par ces vers, du poète turc Nazim Hikmet, qu’Alain Gresh, directeur d’Orient XXI, a rendu hommage à l’engagement total d’Henri Curiel. Cette grande figure de la lutte anticoloniale, qui est aussi son père, va désormais avoir une plaque à son nom, à Paris, apposée sur l’escalier reliant la rue Rollin à la rue Monge. C’est ici qu’Henri Curiel vivait, c’est ici qu’il a été assassiné de trois balles de colt 45, le 4 mai 1978.

Les sicaires, que des révélations récentes relient au Sdece, le contre-espionnage français, n’ont jamais été arrêtés. Récemment rouverte par le parquet, l’enquête bute aujourd’hui sur le secret défense. « Nous savons, grâce au travail des journalistes, qu’il y a des implications du général Aussaresses (tortionnaire pendant la guerre d’Algérie – Ndlr)et des plus hautes autorités de l’État. Ces décisions n’ont pas pu être prises sans en informer le président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. Ça rend les choses compliquées. Mais nous ne perdons pas espoir », a déclaré Alain Gresh. Les proches d’Henri Curiel espèrent que la pose de cette plaque, par la Ville de Paris, constitue un « appel à poursuivre l’enquête ».

Un passeur entre le Nord et le Sud

Un appel, aussi, à « briser cette tradition française du secret défense qui fait qu’une partie de l’État pense être au-dessus des règles, au nom de la raison d’État ». Car il y a « des dizaines d’affaires qui relèvent du secret défense, comme l’affaire Ben Barka ou le massacre des tirailleurs à Thiaroye, en 1944, au Sénégal ».

Cette plaque rend aussi hommage à un « engagement communiste, humaniste, anticolonialiste », selon Catherine Vieu-Charier, adjointe à la maire de Paris (PCF). « Il a vite compris, abonde Alain Gresh, que le combat anticolonialiste était la question essentielle pour les pays du tiers-monde à une époque où le mouvement communiste pensait que la révolution sociale était plus importante, qu’elle aurait lieu dans les pays européens. » Cette intuition a structuré tous ses combats. Après avoir soutenu la France libre, Henri Curiel, provenant d’une riche famille juive du Caire, crée le Mouvement égyptien de libération nationale, premier parti communiste du pays, qui va jouer un grand rôle dans les grèves déclenchées sous domination britannique. Expulsé par le roi Farouk, il s’engage aux côtés du Front de libération national algérien. Il prendra même le relais de Francis Jeanson à la tête du réseau de porteurs de valises, avant d’être emprisonné à Fresnes. Après 1962, il crée le réseau Solidarité, qui va soutenir, former, des dizaines de militants anticolonialistes du tiers-monde. Mandela, Ben Barka, militants anti-impérialistes d’Amérique du Sud, il les a tous aidés…

« Beaucoup de personnes en France se sont levées contre l’entreprise coloniale, ont pris des risques – Henri Curiel l’a même payé de sa vie –, tout ceci doit être gratifié aujourd’hui », a réagi hier Bertrand Badie, professeur des universités. « L’histoire de France doit réintégrer tous ces militants et les considérer comme un pan de sa Résistance, comme une partie intégrante des valeurs humanistes de notre pays. » Aujourd’hui plus qu’hier, « parce que nous sommes confrontés à un délire populiste et nationaliste cultivant une forme de méfiance et de peur à l’encontre du Sud. (…) Un homme comme Henri Curiel était un passeur entre le Nord et le Sud, entre la France et ces pays d’Afrique qui deviennent un peu le centre du monde, démographiquement, sociologiquement, politiquement. Il faut que l’on apprenne, à travers lui, que nous ne sommes plus seuls au monde. »

Pierre Duquesne

Quand l’internationalisme soutenait les mouvements de libération nationale

Le Monde Diplomatique, avril 1998

Henri Curiel, citoyen du tiers-monde

Il y a vingt ans, le 4 mai 1978, deux hommes abattaient Henri Curiel à son domicile parisien. Aujourd’hui, les assassins courent toujours et le dossier est officiellement classé. Né en Egypte en 1914, fondateur du mouvement communiste dans ce pays, Henri Curiel fut exilé par le roi Farouk en 1950. Il s’installa alors en France où il consacra ses efforts à l’aide aux mouvements de libération du tiers-monde ainsi qu’à la paix entre Israël, les pays arabes et les Palestiniens. Dénoncé comme « le patron des réseaux d’aide aux terroristes », il avait, en réalité, inventé une forme d’internationalisme qui correspondait aux formidables luttes anticoloniales qui ont marqué la seconde moitié du siècle.

 

Il naît et mourra égyptien. C’est le choix de son cœur : le hasard de son lieu de naissance n’en faisait pas une nécessité. Car si Henri Curiel voit le jour au Caire le 13 septembre 1914, c’est-à-dire au dix-neuvième siècle, sa famille juive possède la nationalité italienne, quoique aucun de ses membres ne parle un mot d’italien. Grandissant dans un pays occupé par les Britanniques et dont il ne comprend pas la langue, il fait ses études dans un collège de jésuites français. Cette vie ne sera pas simple.

Chassés d’Espagne par l’Inquisition, passés probablement par le Portugal et l’Italie, les Curiel auraient débarqué en Egypte dans le sillage de Bonaparte. Le grand-père d’Henri était usurier. Son père, élargissant les opérations sans guère en modifier la nature, accède à la dignité de banquier. La famille habite dans l’île très chic de Zamalek une immense maison meublée moitié Louis XVI, moitié modern style. Sans être austère, le train de vie se veut à l’écart de l’ostentatoire : dix domestiques seulement. Chaque jour, table ouverte pour les amis qui passent et s’assoient sans façon. Ils sont toujours une dizaine et, sauf exception rarissime, appartiennent à la communauté juive.

Le passeport italien (ou grec, français, anglais, etc.) est de pure commodité : il permet de bénéficier du régime capitulaire et de jouir du privilège de juridiction. Ces « étrangers » dont des générations d’ancêtres reposent dans les cimetières du Caire ont des intérêts en Egypte et aucun intérêt pour elle. Leur patrie d’élection, c’est la France. Les parents d’Henri Curiel et leurs amis la voient à la façon du jeune Charles de Gaulle, leur contemporain, « telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle ». Chaque soir, le banquier Daniel Curiel, aveugle depuis l’âge de trois ans, se fait lire Le Temps par son épouse. Henri et son frère aîné Raoul ânonneront au collège « Nos ancêtres les Gaulois » et n’apprendront de l’histoire égyptienne que la période pharaonique, inscrite au programme de 6e.

Chaque été, un voyage en France. Mais cette passion, dont on a peine aujourd’hui à concevoir l’intensité, entraîne éventuellement, après des engagements volontaires, à des séjours plus âpres et parfois définitifs dans la boue sanglante de Verdun. Un an avant son assassinat, évoquant sa jeunesse, Henri Curiel dira : « La seule patrie à laquelle je me sentais rattaché était la France. »

Irrépressible aspiration à l’indépendance

Tandis que son frère Raoul reçoit la permission de poursuivre des études supérieures à Paris (il deviendra un très éminent archéologue), Henri se voit désigné pour travailler avec son père et lui succéder un jour. Le coup du sort l’accable. On le prive de la France, où filent l’un après l’autre ses parents et amis, pour le river au banc de la galère bancaire. Défilé quotidien et crasseux de paysans aux abois venus hypothéquer la future moisson. Mais comment se rebeller contre un père aveugle ? Henri se console avec les livres et les filles. Il se partage équitablement entre jeunes bourgeoises et putains. Aux premières, il fait lire Proust ; aux secondes, Dostoïevski.

Son exquise sensibilité lui vaut le surnom de « Lilas foudroyé ». Une dégaine d’épouvantail à moineaux : 50 kg pour 1,82 m. Il sombre dans un état prétuberculeux. Les piqûres prescrites lui sont administrées par une jeune infirmière de son milieu qui a des préoccupations sociales. Elle le convainc d’aller soigner avec elle les paysans qui travaillent sur la propriété des Curiel (100 hectares dans le delta du Nil ; la plupart des familles de fellahs vivent sur 2 ou 3 ares). Aux côtés de Rosette Aladjem, qui deviendra sa femme, Henri Curiel découvre l’insondable misère du peuple égyptien.

Tous ceux d’Egypte qui l’accompagneront dans la militance jusqu’à sa mort ont éprouvé ce choc initiatique, la révélation bouleversante d’un insoutenable malheur. Un âne se loue plus cher qu’un homme. Dans les usines de coton possédées par leurs familles, les ouvriers sont des enfants de sept à treize ans travaillant sous les coups de fouet des contremaîtres européens ; seuls les contremaîtres portent des masques pour se protéger de la poussière suffocante ; en moyenne, un tiers des enfants meurent de phtisie dans l’année. La malaria emporte des villages entiers ; 95 % des paysans sont atteints de bilharzioze. Le trachome donne à l’Egypte le record mondial des aveugles. La longévité moyenne est de vingt-sept ans — encore ne compte-t-on pas les enfants morts dans leur première année.

Comme les jeunes gens d’Europe, ils lisent Malraux, Nizan, le Gide des allers-retours, et rôdent autour du marxisme. A leur différence, ils n’entrent pas en politique au terme d’une démarche intellectuelle : ils y sont précipités par une révulsion-pulsion de tout l’être. Ce qui distingue et distinguera toujours leur petite cohorte de l’armée militante européenne, c’est d’être né au sein de ce qu’on ne nomme pas encore le tiers-monde, dans un système de production réalisant avec un cynisme indépassable les conditions optimales de l’exploitation de l’homme par l’homme. Cette révélation n’est point abstraite, tirée de quelque ouvrage doctrinal, déduite d’un calcul de plus-value, mais physique, viscérale, inscrite à jamais dans leur sensibilité.

D’Henri Curiel, son camarade Joseph Hazan dira : « Il n’a jamais oublié que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. » Comment ne deviendraient-ils pas communistes quand la grille d’interprétation marxiste s’applique si exactement à la situation qu’ils découvrent ? Problème : il n’existe pas de parti communiste égyptien.

Voué à consacrer sa vie à la solidarité internationale, Henri Curiel commença par rencontrer son apparent contraire : la puissance égoïste du sentiment national.

Comme tous les siens, il est évidemment antifasciste. En septembre 1939, il tente vainement, avec son frère Raoul, de s’engager dans l’armée française. Il milite à l’Union démocratique, qu’il a créée avec ses amis pour promouvoir la cause alliée, et participe à la fondation des Amitiés françaises, qui soutiennent l’aventure gaulliste.

En 1942, quand Le Caire semble sur le point de tomber aux mains de l’Afrikakorps de Rommel, la communauté juive aisée s’entasse dans des trains à destination de Jérusalem. Henri Curiel décide de rester. Il veut organiser la résistance à une éventuelle occupation nazie. La police égyptienne l’arrête à l’insu des autorités anglaises. Elle s’emploie à rafler les juifs demeurés sur place pour les offrir en cadeau de bienvenue au vainqueur. La prison est peuplée d’agents égyptiens au service du Reich arrêtés par le contre-espionnage britannique. De sa cellule, Curiel entend des milliers de manifestants scander le nom de Rommel. Découverte bouleversante : l’Egypte, dans sa masse, joue Hitler contre Churchill. Ceux qu’on appellera plus tard les « officiers libres », Anouar El Sadate en tête, fricotent avec l’espionnage allemand et s’engagent à poignarder les Britanniques dans le dos. Connivence idéologique avec le nazisme ? Evidemment, les patriotes égyptiens sont prêts à s’allier avec le diable. Henri Curiel retiendra la leçon : l’aspiration d’un peuple à l’indépendance est irrépressible.

Aussi fonde-t-il dès 1943 le Mouvement égyptien de libération nationale (MELN), que suivra la création du Parti communiste soudanais. « Qu’est-ce qu’être communiste aujourd’hui en Egypte ? C’est être anti-impérialiste. » Servie par un militantisme d’une générosité sans bornes, l’organisation est rapidement en mesure de présenter un bilan substantiel : traduction et diffusion des textes communistes fondamentaux, création d’une école de cadres, participation active aux conflits sociaux qui secouent le pays et, naturellement, au mouvement de libération nationale, avec les grandes manifestations de février 1946 qui aboutissent à l’évacuation des villes par les Britanniques.

De lourds handicaps obèrent néanmoins l’avenir. La pénurie de cadres entrave le développement. Les ouvriers, plus accessibles que les paysans à un travail de masse, ne représentent en 1945 que 3 % de la population. Rude concurrence aussi avec la floraison d’organisations qui aspirent à devenir « le » Parti communiste égyptien. Trois émergeaient du lot : le MELN d’Henri Curiel, Iskra d’Hillel Schwartz et Libération du peuple de Marcel Israël. Les trois dirigeants sortaient du ghetto doré de la bourgeoisie juive. Cette origine commune avivait encore les querelles inhérentes à l’action politique. Surtout, elle ne facilitait pas le contact avec les larges masses, comme on disait à l’époque, malgré la volonté unanime d’« égyptianiser » le mouvement. Henri Curiel avait pris la nationalité égyptienne lors de l’abrogation du régime des capitulations et s’était mis à l’étude de l’arabe sans parvenir à le maîtriser. Imagine-t-on Lénine baragouinant le russe ? Trente ans plus tard, un vieux militant, Saïd Soliman Rifaï, constatera avec tristesse : « Si Henri était né égyptien, la carte du Moyen-Orient aurait été changée. »

Politiquement mort

Une fusion des principaux mouvements intervient en mai 1947. Durable, elle aurait pu accoucher de ce parti communiste dont chacun rêvait. Les zizanies intestines eurent tôt fait de fracasser l’unité. Un an plus tard, le regroupement était opéré dans un camp d’internement.

Henri Curiel et ses amis avaient approuvé la création d’Israël. Les Frères musulmans mis à part, le peuple égyptien ne se passionnait pas pour l’affaire. Mais la défaite essuyée au terme de la première guerre israélo-arabe fut ressentie comme une intolérable humiliation. Des centaines de militants communistes avaient été arrêtés dès la proclamation de l’état de siège. Parmi eux, les juifs virent leur destin scellé. Raymond Stambouli, compagnon de Curiel : « La guerre signifiait la fin de ce que nous avions rêvé et commencé à réaliser. Nous nous considérions comme des Egyptiens, même si nous admettions que les Egyptiens nous considèrent comme des étrangers. C’était fini. Nous n’étions plus seulement des étrangers, mais des juifs, donc des ennemis, une possible cinquième colonne. Lequel d’entre nous aurait pu prévoir cela ? »

Avec toutes les maladresses et les insuffisances qu’on voudra, ils avaient mis au service du peuple égyptien un dévouement militant qui eût ahuri par son intensité leurs homologues européens. La répression ne les avait pas épargnés et beaucoup, Curiel en tête, étaient passés par la prison à la suite de grèves ou de manifestations qui avaient ébranlé le pouvoir. Une guerre imprévue jetait tout à bas. Ils se retrouvaient incarcérés dans leur judéité.

Henri Curiel fut détenu dix-huit mois au camp d’Huckstep. Le pouvoir libérait ses amis moyennant leur départ définitif d’Egypte. Comme il s’obstinait à vouloir rester, une mascarade judiciaire le priva de la nationalité égyptienne, ouvrant la voie à l’expulsion. Mis de force sur un bateau, il quitta le 26 août 1950 une Egypte qu’il ne devait jamais revoir et jamais oublier.

C’est assurément un communiste qui débarque en Europe mais un communiste atypique. Né dix ou quinze ans plus tôt, il aurait probablement rallié le Komintern et ses « commis voyageurs de la révolution ». Les temps avaient changé. Après le stalinisme, la guerre froide avait définitivement gelé le flux révolutionnaire. Est et Ouest s’affrontaient en Europe dans une guerre de tranchées où aucune percée n’était concevable. Contraste inouï avec une Egypte où tout demeurait possible ! L’Union soviétique ? Sans remettre en cause son rôle dirigeant, voire même son exemplarité, Curiel la considérait moins comme le paradis socialiste advenu que comme une nation du tiers-monde ayant joliment réussi un décollage prometteur.

Débarqué à Gênes, il prit langue avec la direction du Parti communiste italien. L’accueil fut glacial. Il passa clandestinement en France, où André Marty lui fit meilleure figure. Ils se connaissaient depuis 1943. Marty, parti de Moscou pour rejoindre Alger, avait fait une escale de quatre jours au Caire. Obsédé par l’Intelligence Service, il avait accepté avec soulagement d’être hébergé par Henri et Rosette Curiel. Le rayonnement de la France en Egypte était tel que le PCF, à travers son bureau colonial, s’était vu confier la tutelle idéologique et politique du pays. Mais les permanents du bureau, staliniens granitiques, considéraient d’un œil plus que réservé ces jeunes bourgeois juifs qui prétendaient conduire un peuple arabe sur le chemin du socialisme. Exaspérés par les querelles et scissions qui ne cessaient de déchirer le mouvement communiste égyptien, ils s’étaient toujours refusés à choisir entre les organisations.

Henri Curiel perdit toutes chances d’être adoubé après le putsch des « officiers libres » qui, le 23 juillet 1952, déposa le roi Farouk. Le monde communiste dénonça sans tarder le « coup militaro-fasciste » d’officiers dont il devait bientôt glorifier l’impeccable progressisme. En Egypte même, les organisations communistes surenchérirent dans l’anathème. Seul le mouvement créé par Henri Curiel, qu’il continuait d’influencer de Paris, applaudit à l’opération. Curiel rencontrait depuis plus de dix ans les militaires progressistes. Plusieurs des « officiers libres », et non des moindres, appartenaient à son organisation. Il savait aussi l’enthousiasme suscité dans tout le pays par l’avènement du nouveau pouvoir, dont le programme annonçait des réformes (redistribution des terres, démocratisation de l’enseignement, justice sociale) rarement proposées par des putschistes fascistes. Mais puisque les augures communistes avaient parlé, le débat était clos, et l’organisation d’Henri Curiel se voyait dénoncée comme « suppôt de la dictature fasciste ».

Quant à son dirigeant en exil, l’affaire Marty allait le mettre au ban du mouvement communiste. Faisant flèche de tout bois pour accabler le vieil homme paranoïaque, le PCF lui reprocha d’avoir été hébergé en 1943 par « un couple d’Egyptiens douteux ». L’Humanité ajoutait : « Ces Egyptiens sont liés avec un de leurs parents (sic) qui n’est autre qu’un trotskiste accusé d’avoir été un »donneur« pendant la clandestinité. »

C’était condenser en quelques lignes la lâcheté, l’erreur et la diffamation. La lâcheté consistait à ne pas nommer les Curiel tout en les rendant parfaitement identifiables. Leur cousin André Weil-Curiel n’avait jamais été trotskiste, et encore moins un « donneur » pendant la Résistance.

Devenu un paria, Henri Curiel était politiquement mort.

Son intuition majeure est d’avoir pressenti dès les années 40 la puissance de la volonté de libération nationale. C’était prévoir le fait politique marquant de la seconde moitié du XXe siècle. Cette clairvoyance restait peu partagée. Le bureau colonial conseillait la patience à ses ouailles colonisées et leur répétait que l’émancipation ne pouvait résulter que de la victoire à venir du prolétariat « grand frère ». Pour avoir compris que la lame de fond de la revendication nationale allait déferler, mêlant le pur et l’impur, mais gigantesque, irrésistible, et qu’il fallait la chevaucher ou se condamner à rester sur le sable, Henri Curiel, juif apatride mis au ban du mouvement communiste, allait devenir l’un des grands citoyens du tiers-monde.

En 1957, quand il rencontre Robert Barrat, journaliste engagé contre la guerre d’Algérie, vieille de trois ans, Henri Curiel ne s’intéresse toujours qu’à l’Egypte. Elle s’éloigne. Ses proches s’inquiètent d’un état dépressif chronique qui n’est pas son genre. Robert Barrat le ressuscite en lui ouvrant un nouveau champ d’action. En novembre 1957, il le présente à Francis Jeanson, responsable d’un réseau d’aide au FLN qui existe depuis un an mais ne s’est véritablement structuré qu’un mois plus tôt. Pendant trois ans, Henri Curiel met au service de ce réseau son sens de l’organisation et son exceptionnelle capacité militante. Sa femme Rosette travaille avec lui, et aussi Joyce Blau et Didar Fawzi Rossano, toutes deux venues d’Egypte. Après un coup de filet de la DST, les Algériens demandent à Francis Jeanson, grillé, de passer la direction des opérations à Henri Curiel.

Aide aux réseaux antifascistes

Il voulut élargir le réseau et le pérenniser au-delà de la guerre d’Algérie en créant le Mouvement anticolonialiste français (MAF). Ce fut un rude échec. Son pragmatisme heurte les illusions lyriques de maints porteurs de valises qui croient que, par une réaction en chaîne, la « révolution algérienne » peut embraser l’Europe (plus tard, ce seront Cuba, la Chine, le Vietnam...). Fort de son expérience égyptienne, Henri Curiel ne voit dans le FLN qu’un mouvement de libération nationale. Ahmed Ben Bella représente une étape inéluctable dans le destin de la nation algérienne, mais il ne sera pas Lénine. Quant à exporter d’Algérie en France la flamme révolutionnaire, c’est à ses yeux pure billevesée.

Le 20 octobre 1960, Henri Curiel est arrêté. Dix-huit mois à Fresnes. La paix signée, l’arrêté d’expulsion pris au moment de son arrestation devrait être logiquement mis à exécution. Il y échappe grâce à des relations anciennes et puissantes. Au Caire, en 1943, ses Amitiés françaises avaient rendu de grands services à des Français libres dont certains siégeaient au conseil des ministres de De Gaulle.

Sortant de Fresnes à quarante-huit ans, il sait que la marginalité sera désormais sa loi. Faute de s’insérer quelque part, il peut être un homme charnière. De par sa formation intellectuelle et grâce à ses immenses lectures, il est dépositaire de l’expérience révolutionnaire accumulée en Europe. Il côtoie depuis des années des militants qui ont appris la clandestinité sous l’occupation nazie ou dans l’aide au FLN. Pourquoi ne pas mettre ces acquis au service des mouvements de libération nationale d’un tiers-monde dont il connaît depuis l’Egypte les difficultés à organiser la lutte ?

Ce sera Solidarité. Une centrale de prestation de services. Quelques dizaines de militants, pour la plupart français, venus de tous les milieux et de toutes les sensibilités (pasteurs protestants, syndicalistes, prêtres catholiques, membres du Parti communiste agissant à titre individuel, etc.), se mettent avec modestie au service d’autres militants venus du monde entier. Il ne s’agit point de jouer les guides politiques, mais plus simplement d’enseigner les techniques salvatrices. Repérage et rupture d’une filature ; impression de tracts et de brochures grâce à un matériel léger ; fabrication de faux papiers ; chiffrement et écriture invisible ; soins médicaux et premiers secours ; éventuellement, maniement d’armes et utilisation des explosifs ; cartographie et topographie... Beaucoup de moniteurs improvisés doutaient de l’utilité d’un enseignement forcément sommaire. La tragique inexpérience des stagiaires eut tôt fait de les convaincre du contraire. Des militants exposés à la répression la plus cruelle et la plus sophistiquée, tels ceux de l’ANC sud-africain, ignoraient les règles élémentaires de la clandestinité.

Axée sur le tiers-monde, l’aide fut naturellement étendue aux réseaux antifascistes existant dans l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et de Caetano, la Grèce des colonels, le Chili de Pinochet.

Les militants arrivaient en France par petits groupes pour des stages de durée variable. Ils choisissaient les thèmes les plus appropriés aux problèmes rencontrés sur le terrain. Quant au financement, il fut d’abord assuré par l’Algérie de Ben Bella, qui remboursait ainsi une sorte de dette. Après l’avènement de Houari Boumediene, en 1965, les mouvements eux-mêmes réglèrent les frais de stage, au demeurant minimes grâce au bénévolat.

Cette initiative sans précédent ne pouvait être conçue et réalisée que par Henri Curiel. Elle représentait la somme de ses échecs et de ses réussites. Un parcours difficile, ponctué de sévères déconvenues, lui avait permis d’inventer la solidarité internationale la mieux adaptée à ces années 60 et 70 qui virent tant de nations du tiers-monde s’engager sur le chemin de la souveraineté.

Organisation clandestine, Solidarité tenait cependant congrès annuel, élisait un comité directeur et un secrétariat. La diversité des origines et des opinions entretenait des tensions permanentes. Si l’autorité du père fondateur en agaçait certains, la plupart des membres lui vouaient une affection profonde. Il s’attacha toujours à ne pas réduire ceux qui le rejoignaient à leur efficacité militante. Leur épanouissement humain était sa préoccupation constante. La rencontre avec lui modifia beaucoup de vies pour le meilleur.

Cela dura quinze ans. Bien sûr, l’usure finissait par avoir raison des volontés les mieux trempées. Les frères de Wangen, piliers de Solidarité, prirent d’autres engagements. Henri Curiel lui-même revint à la fin à un problème qui le hantait depuis 1948 : le conflit israélo-palestinien. Convaincu que le dialogue ouvrirait la seule issue possible, il avait organisé, avec ses amis d’origine égyptienne exilés en France, des contacts clandestins entre « colombes » israéliennes et palestiniennes. Sans cesse, une guerre ou un attentat meurtrier déchirait la trame patiemment tissée. Inaccessible au découragement, il renouait les fils rompus. Il avait réussi à faire se rencontrer à Paris Matti Peled, général de réserve israélien, et Issam Sartaoui, ancien terroriste rallié à la paix et proche de Yasser Arafat, quand l’hebdomadaire Le Point, dans son numéro du 21 juin 1976 et sous la plume de Georges Suffert, l’accusa d’être « le patron des réseaux d’aide aux terroristes ».

Un dossier officiellement classé

L’accusation était à la fois frivole et meurtrière. Henri Curiel haïssait le terrorisme, qu’il considérait comme une sottise politique et une monstruosité humaine. Mais dans un temps où l’Europe était confrontée aux violences de la Fraction armée rouge allemande (dite « bande à Baader ») et à celles des Brigades rouges italiennes (qu’Henri Curiel réprouvait totalement), l’accusation portée par Georges Suffert équivalait à une condamnation capitale. L’offensive de presse fit néanmoins long feu. Elle fut relayée par des mesures administratives (une assignation à résidence à Digne) qu’on dut lever quand le dossier se révéla vide. Il ne restait plus aux ennemis d’Henri Curiel que le recours au terrorisme. Deux tueurs l’abattirent dans l’ascenseur de son immeuble, le 4 mai 1978.

Son action pour la paix au Proche-Orient dérangeait les « faucons » des deux camps, qui ne répugnent pas aux procédés expéditifs. Les services sud-africains le tenaient pour l’un de leurs pires adversaires car Solidarité, jusqu’au bout, apporta une aide très active aux militants de l’ANC. On a appris depuis que les services secrets de ce pays n’hésitaient pas à envoyer leurs tueurs en Europe. L’enquête policière a échoué à identifier les instigateurs et les exécutants du crime, le dossier Curiel est aujourd’hui officiellement classé.

Ni idéologue ni théoricien, il était un exceptionnel analyste des situations. Européen de culture, citoyen du tiers-monde par la naissance et l’expérience, il est sans doute, de tous ceux qui se sont voulus internationalistes dans la seconde moitié du siècle, celui qui a inventé, non pas les conduites les plus spectaculaires, mais les interventions les plus efficaces en raison même de leur intelligente modestie.

Les temps ont changé. La mondialisation économique s’accomplit au même rythme que s’exténue la solidarité politique entre les peuples. Il serait vain de chercher chez Henri Curiel des recettes adaptées au troisième millénaire. Mais cet homme qui vécut pour ses idées, et en mourut, laisse en héritage l’ardente exigence d’inventer un nouvel internationalisme.

Gilles Perrault

Auteur de Go !, Fayard, Paris, 2002. A noter la réédition, en poche, du Garçon aux yeux gris, LGF, Paris, 2003.
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