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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 18:06

Ajoutée le 14 août 2016 Re-découvrez les images de Georges Seguy, responsable de la puissante CGT de 1967 à 1982 et qui a marqué en particulier l'actualité sociale lors des négociations de Grenelle en 1968. Archives Ina.fr et TéléToulouse.

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 05:23
A la une de "l'Humanité" le 16 janvier 1953: La guerre froide et le stalinisme, par Fréderick Genevée, historien (L'Humanité, 11 août 2016)

La guerre froide et le stalinisme

les séries d'été de l'Humanité 18/33

FRÉDÉRICK GENEVÉE HISTORIEN

JEUDI, 11 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Dans les années 1950, le monde apparaît binaire. À la force du communisme à l’Est s’oppose un Ouest en crise. C’est la période du stalinisme, mais aussi de la répression maccarthyste.

Le 16 janvier 1953, la une de l’Humanité, organe central du Parti communiste français, nous plonge dans le communisme de guerre froide et le stalinisme. Tout y est et tout s’articule. On y apprend ainsi que Staline est présenté aux élections du soviet de Moscou, que dans le même pays des médecins ont été arrêtés pour avoir attenté à la vie de dirigeants soviétiques, c’est le début du fameux complot dit « des blouses blanches ». Plusieurs dizaines de médecins soviétiques dont le médecin personnel de Staline sont arrêtés. La répression s’abat sur eux en mêlant critique du sionisme et campagne antisémite. Ils ne devront leur survie qu’à la mort du dictateur peu de temps après, en mars de la même année.

En ce début 1953, la vision communiste du monde semble binaire. À la force du communisme qui se construit à l’Est s’oppose un Ouest en crise. La première page du journal met ainsi en exergue une grande photographie de Mao entouré de jeunes pionniers. Le dirigeant chinois est célébré parce qu’il vient d’annoncer la tenue d’élections générales. La seconde photographie est celle d’une délégation de ménagères conduite par le maire de Bagnolet pour protester contre l’impéritie des services préfectoraux du département de la Seine. Le journal annonce aussi que des licenciements sont prévus aux usines Renault.

L’affaire Ethel et Julius Rosenberg atteint son paroxysme

Démocratie d’un côté, crise de l’autre mais aussi répression. Nous sommes au temps où des dirigeants communistes et syndicaux sont envoyés en prison en France car accusés de complot. C’est ainsi le cas d’Alain Le Léap, dirigeant de la CGT : une pétition demandant sa libération a rassemblé 50 000 signatures de mineurs du Nord et du Pas-de-Calais. Plus grave encore, l’affaire Ethel et Julius Rosenberg atteint son paroxysme. Le couple d’Américains, accusé d’espionnage et condamné à mort, doit bientôt être exécuté – ils le seront effectivement en juin de la même année. Les manifestations pour les sauver se multiplient, et l’Humanité rend compte de celle qui vient de se tenir à New York. On s’interroge souvent sur les raisons de l’aveuglement des communistes sur les réalités de l’Union soviétique stalinienne et sur leur solidarité sans faille. Se poser cette unique question ne permet pourtant pas d’y répondre.

Le monde de la guerre froide est un jeu de miroirs qui plonge les militants dans plusieurs « réalités » simultanées. Des informations filtrées leur proviennent de l’Est, mais ils vivent aussi dans un monde où la répression contre leur parti pour fait d’opinion est fréquente. Il est ainsi question dans cette livraison du journal des poursuites contre Jacques Duclos à la suite du célèbre complot des pigeons. Les difficultés de la vie quotidienne ne sont pas non plus pure invention, comme ne l’est pas non plus le retour de la droite aux affaires – René Mayer vient d’être investi avec le soutien des élus du RPF de De Gaulle. Jacques Duclos tente d’ailleurs une critique générale de la politique économique du nouveau gouvernement qu’il accuse d’être inféodé aux États-Unis. Une véritable relance serait d’ailleurs impossible sans l’affirmation de l’indépendance de la France prisonnière jusque-là du plan Marshall et des dépenses militaires. Il affirme alors qu’un gouvernement français parce que français, c’est-à-dire indépendant, conduirait une tout autre politique et une véritable relance au service du peuple. Cette orientation ne peut qu’avoir l’oreille des militants, huit années seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale où s’est joué le sort de la France. Pour comprendre la force du stalinisme, il ne faut jamais omettre cette mémoire de la guerre, ni oublier le rôle joué par l’URSS dans la victoire contre le nazisme.

L’orientation stalinienne et ouvriériste du PCF

Tous ces éléments font système et expliquent le stalinisme à la française, d’autant que la direction du PCF est déstabilisée : Maurice Thorez, malade, est en convalescence en URSS, la direction du PCF est entre les mains de Duclos et d’Auguste Lecœur qui exacerbe l’orientation stalinienne et ouvriériste. Faut-il en déduire que cette conception du monde et de la politique communiste n’était pas empreinte de contradictions ? Le principal titre en ce 16 janvier 1953 porte sur la découverte par les services secrets britanniques d’un complot nazi en Allemagne. Cela ne cadre pourtant pas avec la vision manichéenne qui se dégage des analyses que l’on peut faire de cette époque, celle d’un affrontement entre l’Ouest et l’Est. En effet, si les services britanniques luttent avec efficacité contre des résurgences du nazisme, cela signifie qu’ils ne sont pas que du mauvais côté de la barrière et que la grande alliance antinazie pourrait se reconstituer. Le PCF n’est pas une secte stalinienne, c’est un grand parti implanté qui a joué un rôle majeur dans la Résistance et dans l’obtention des acquis sociaux qui font l’identité de la France. Il a été moteur dans le rassemblement du Front populaire, de la Résistance, et des luttes anticoloniales ; cela le marque définitivement. Dans les années 1950, malgré la guerre froide, il ne s’agit pas de revenir à l’isolement de la fin des années 1920. Le PCF aurait sombré s’il n’avait été qu’un simple soutien à l’URSS sans lien avec la société française. Bien sûr, cette solidarité sans faille – et son identification totale au camp socialiste – d’un atout est devenue par la suite un obstacle à son développement.

Sa critique globale du stalinisme a été effectivement tardive alors même que des voix se faisaient entendre à l’extérieur et en son sein, surtout après 1956, pour le dégager de ce soutien. Il aurait pu s’y engager plus tôt, mais n’ayons pas non plus à notre tour une vision manichéenne de cette époque.

Dans l’Humanité du 16 janvier 1953 « (…) En même temps que l’indignation contre les médecins terroristes et leurs maîtres américains étreint le cœur des Soviétiques, la nouvelle annonçant que le groupe assassin avait été démasqué est interprétée comme un coup terrible porté aux fauteurs de guerre. Leurs agents qui avaient pour tâche d’amoindrir la capacité de défense de l’URSS en assassinant les chefs militaires soviétiques ont été mis hors d’état de nuire. Leur plan a été détruit. (...) »

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 20:01
L'Humanité du 5 octobre 1944 annonce: Picasso adhère au PCF

L'Humanité du 5 octobre 1944 annonce: Picasso adhère au PCF

Picasso a apporté son adhésion au PCF

les séries d'été de l'Humanité 17/33

MAURICE ULRICH

MERCREDI, 10 AOÛT, 2016

Alors que la guerre n’est pas terminée, le 5 octobre 1944, l’Humanité consacre la moitié de sa une à l’adhésion du grand peintre au Parti communiste français.

« Je suis venu au communisme comme on va à la fontaine. » La phrase est célèbre. On voit Picasso sur une grande photo s’entretenant avec Jacques Duclos, alors l’un des principaux dirigeants du Parti, et Marcel Cachin, le directeur historique du journal. L’événement est considérable, Picasso, alors âgé de soixante-trois ans mais alerte comme jamais, est déjà un géant. Il a derrière lui une œuvre immense comme un compagnonnage de dizaines d’années avec toutes les avant-gardes intellectuelles et esthétiques, ses amis s’appellent Aragon, Éluard, Cocteau, Léger…

Lorsqu’en 1944 il représente dans son atelier sa pièce de théâtre Le désir attrapé par la queue, les acteurs et les spectateurs sont comme un Bottin de la culture : Simone de Beauvoir, Sartre, Michel Leiris, Dora Maar, Raymond Queneau dans une mise en scène d’Albert Camus et, dans l’assistance, Jacques Lacan, Cécile Éluard, Jean-Louis Barrault, Georges et Sylvia Bataille, Braque, Maria Casarès, Henri Michaux, Pierre Reverdy, Claude Simon…

Des révolutions dans l’art et dans la vie

Depuis 1937, Picasso est aussi l’auteur d’une des toiles les plus célèbres et les plus emblématiques du XXe siècle, Guernica, après le bombardement de la petite ville espagnole par les aviateurs allemands de la légion Condor. On peut une nouvelle fois relater sa réponse à un officier allemand venu le voir dans son atelier. « C’est vous qui avez fait ça ? » aurait-il questionné en montrant l’immense toile. « Non, c’est vous. » On sait aussi qu’il distribuait aux Allemands qui venaient le voir des cartes postales représentant la toile : « Souvenir, souvenir. » Les visites des Allemands dans son atelier ne sont pas toujours de courtoisie. En janvier 1943, la Gestapo y est. « Ils m’ont traité de communiste, de dégénéré, de juif, ils ont donné des coups de pied dans mes toiles. » En juillet de la même année, les Allemands brûlent aux Tuileries des toiles de lui-même, d’André Masson, Miro, Klee, Léger, Ernst… Il est régulièrement attaqué par la presse pétainiste, surveillé de très près par la Gestapo, dénoncé pour ce qu’on suppose déjà de ses sympathies communistes, attaqué par certains peintres comme Vlaminck…

On a souvent tenté de réduire son adhésion au PCF à un geste opportuniste ou sans vrais lendemains dans l’enthousiasme de la Libération dont le PCF apparaît à juste titre comme l’un des principaux acteurs. C’est faire bon marché de ce qu’aime à souligner, parfois contre les clichés, l’ancienne directrice du musée Picasso, Anne Baldassari, qui entretenait le projet de réaliser une exposition sur le thème « Picasso politique ». Dès sa jeunesse il baigne dans le milieu des jeunes anarchistes de Barcelone, où l’on débat avec autant de flamme des révolutions dans l’art et dans la vie. Il sera toujours un lecteur très attentif de la presse et choisira même dans ses collages des articles à portée politique comme ceux qui alertent avant la grande boucherie sur les risques pour la paix de la guerre des Balkans.

Pour Picasso, il n’a jamais été question de déposer les armes

La guerre d’Espagne, pour lui qui n’a toujours pas la nationalité française en raison précisément des sympathies anarchistes qu’on lui prête, va être un choc. C’est aussi à cette époque qu’il rencontre Dora Maar, photographe et femme très engagée à gauche. Nombre d’intellectuels et d’artistes parmi les plus prestigieux prennent le parti de la République espagnole dans ce qui apparaît à nombre d’entre eux, aux communistes, comme le premier grand affrontement contre le fascisme. Picasso dessine la série Songes et mensonges de Franco dans la suite de Guernica : « Comme je voulais frapper plus fort que les intellectuels discoureurs, j’ai décidé de la graver, pour qu’elle puisse être tirée en cartes postales vendues au profit des républicains. »

Dans un entretien publié dans les Lettres françaises, il dira : « la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est une arme de guerre offensive et défensive contre l’ennemi ». C’est à la fois politique et esthétique quand bien même ce n’est sans doute pas vrai de toutes ses périodes mais le fait est que pour Picasso il n’a jamais été question de déposer les armes. Quelques jours après son adhésion, un magazine américain sollicite du PCF qu’il lui arrange un entretien avec Picasso. Le 29 octobre, à la suite du magazine en question, l’Humanité publie le célèbre texte du peintre : « Mon adhésion au Parti communiste est la suite logique de toute ma vie, de toute mon œuvre. Car, je suis fier de le dire, je n’ai jamais considéré la peinture comme un art de simple agrément, de distraction ; j’ai voulu, par le dessin et la couleur, puisque c’étaient là mes armes, pénétrer toujours plus avant dans la connaissance des hommes et du monde afin que cette connaissance nous libère tous chaque jour davantage ; j’ai essayé de dire, à ma façon, ce que je considérais comme le plus vrai, le plus juste, le meilleur, et c’était naturellement toujours le plus beau, les plus grands artistes le savent bien. Oui, j’ai conscience d’avoir toujours lutté par ma peinture en véritable révolutionnaire. Mais j’ai compris maintenant que cela même ne suffit pas ; ces années d’oppression terrible m’ont démontré que je devais non seulement combattre par mon art, mais de tout moi-même. (…) En attendant que l’Espagne puisse enfin m’accueillir, le Parti communiste français m’a ouvert les bras, j’y ai trouvé tous ceux que j’estime le plus, les plus grands savants, les plus grands poètes et tous ces visages d’insurgés parisiens si beaux, que j’ai vus pendant les journées d’août. Je suis de nouveau parmi mes frères. »

Tel quel. Dans l’Humanité du 5 octobre 1944 « Nous vivons un temps blanc et noir où, lorsque l’horreur s’écarte un peu, des promesses inouïes partout se font jour, éclairant l’avenir. Contre les misères que notre pays a subies, les meilleurs d’entre les hommes ont combattu, Joliot-Curie, Langevin, Francis Jourdain, Picasso ont toute leur vie été au service de l’homme. Ils se rangent résolument aux côtés des travailleurs et des paysans. J’ai vu aujourd’hui Pablo Picasso et Marcel Cachin s’embrasser. Et j’ai vérifié la noblesse de l’intelligence et du cœur en entendant Picasso remercier le peuple de France en adhérant à son plus grand Parti : celui des fusillés. »

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 07:48
Fernand Grenier, ce communiste qui a défendu le droit de vote des femmes à l'assemblée constituante provisoire de la France libre à Alger

Fernand Grenier est décédé le 12 août 1992

Voici un article paru dans l’Humanité en avril 2014 (lu sur la page Facebook de Pascal Bavencove, Histoire Populaire).


Fernand Grenier, ce communiste qui a permis le droit de vote des femmes !

"Si l’ordonnance donnant le droit de vote aux femmes a été prise il y a 70 ans jour pour jour par le Général de Gaulle, cette avancée, on la doit à un Tourquennois.

Fernand Grenier rédigera l’amendement, un mois plus tôt, lors de l’assemblée constituante provisoire, installée à Alger : « Les femmes seront électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Un texte sans ambiguïté mais qui suscita le débat. Un amendement adopté par 51 voix sur 67 votants.

En janvier 1943 pourtant, lorsque se constitue l’assemblée consultative provisoire, « les débats sur l’organisation des pouvoirs publics ne prévoyaient pas le vote des femmes », relate Fernand Grenier dans un article de L’Humanité (18/04/1991). En 1943, le Tourquennois, au nom du parti communiste rejoint à Londres le Général de Gaulle. « C’est ainsi que je fus amené à poser la question du vote des femmes pour la première fois quand le Général de Gaulle me proposa de faire partie d’une commission de réforme de l’État, écrit-il encore. Je pensais qu’il serait injuste de continuer à considérer les femmes comme incapables de se servir du bulletin de vote ».


Mais comment ce Tourquennois a-t-il gravi les échelons ?

Pour le comprendre, il faut remonter à la jeunesse de Fernand Grenier. Et cette figure du père qui va le marquer profondément. Édouard Grenier, marié à Léontine Ghesquière, tous deux belges, va donner naissance à Fernand le 9 juillet 1901. « Mon père arrivé illettré de sa Wallonie, va apprendre à lire et écrire par les cours du soir », raconte Fernand Grenier dans Ce Bonheur là.* Un père livreur, militant socialiste, organisateur du syndicat des transports de Tourcoing. En raison de son action syndicale, il sera licencié plusieurs fois.

C’est durant cette période que Fernand découvre l’univers socialiste : les lectures du père, l’achat du pain à la coopérative La solidarité ouvrière, les dimanches à la maison du peuple, siège du parti ouvrier, alors qu’il n’a que 11 ans. Cette figure paternelle va disparaître en 1917. Arrêté par les Allemands, il décédera dans une compagnie disciplinaire des travailleurs. « C’est une épreuve qui devait marquer ma jeunesse, j’avais 16 ans ». Et il était orphelin. Fernand Grenier avait perdu sa mère alors qu’il n’avait que 9 ans. « J’étais fier de mon père. À chaque événement marquant de ma propre vie de militant, le souvenir de mon père s’imposera », écrit Fernand Grenier.

Apprenti mouleur à la fonderie, apprenti boulanger où il sera licencié car syndiqué, Fernand est ensuite embauché comme aide comptable à l’école des Mutilés de Tourcoing. Il habite alors Neuville – où il épousera en 1926 Andréa Beulque – et, en février 1922, adhère à la section communiste. « J’avais sans m’en rendre compte découvert le chemin de la vie : la joie de servir le peuple auquel on appartient ».

Après le service militaire, Fernand Grenier intégrera l’école centrale du Parti et en sortira instructeur pour le Roubaisis et le Valenciennois. Élu au comité exécutif régional en 1925, Fernand sera dépêché à Halluin, comme employé de mairie pour « aider la municipalité communiste contre laquelle le puissant patronat de Roubaix Tourcoing concentrait tous ses moyens ».

Au début des années 30, Fernand Grenier est appelé à Paris, non sans hésitation. « À Neuville, en adhérant au parti, j’avais commencé à ouvrir les yeux aux réalités sociales. L’âpreté de la lutte sociale contre la bourgeoisie, Halluin me l’avait apporté », raconte-t-il.

Président des amis de l’URSS, Fernand Grenier bataillera à Saint-Denis où il sera élu conseiller municipal en 1937, puis en deviendra le député jusqu’en 1968. « C’était quelqu’un de très attaché à sa région, raconte Claudie Gillot-Dumoutier, fille d’Auguste Gillot, ancien maire de Saint-Denis. Il chantait tout le temps Le P’tit Quinquin ».

Arrêté en 1940, il s’évadera de Châteaubriant. En1943, il partira à Londres représenter le parti communiste clandestin auprès du Général de Gaulle. Il décédera en 1992 à Saint-Denis".

Ce bonheur Là, de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous », Fernand Grenier, Éditions sociales, 1974

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 07:33
L'Humanité clandestine pendant la seconde guerre mondiale, commentaire d'un numéro de juillet 1942 par Roger Bourderon, historien (les séries de l'Humanité)

L’Humanité clandestine

les séries d'été de l'Humanité 16/33

ROGER BOURDERON HISTORIEN

MARDI, 9 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Ce numéro du 24 juillet 1942 est très représentatif des orientations de la résistance communiste, qu’illustrent deux articles : un bref éditorial et l’annonce de l’exécution de Georges Politzer et de Jacques Solomon. Par Roger Bourderon, Historien

« Du pain et des armes » : Le titre de l’éditorial résume en ce printemps 1942 deux fondements majeurs de la résistance communiste, qu’un article, « L’appel au combat », développe.

Le pain : évoquant l’ampleur des manifestations du 14 Juillet, l’article insiste sur la lutte contre la pénurie alimentaire et le pillage des richesses par les nazis. Il appelle les ouvriers à revendiquer jusqu’à la grève, les ménagères à s’unir et à manifester, les paysans à ne pas donner leurs récoltes « aux boches ». Ces consignes sont en concordance avec la montée du mécontentement (Pétain a parlé en août 1941 du « vent mauvais » qui souffle sur la France) qu’atteste entre autres la manifestation de ménagères rue de Buci le 31 mai 1942 – une autre est en cours d’organisation, rue Daguerre, pour le 1er août.

Les armes : l’article en élargit le sens, qualifiant d’« arme terrible » les sabotages (machines, moteurs, matériel ferroviaires) et la lutte pour empêcher les départs d’ouvriers en Allemagne : en mai, l’occupant exige le transfert dans le Reich d’ouvriers qualifiés, et en juin Vichy accepte le principe de la « Relève », envoi de main d’œuvre contre libération de prisonniers – de fait un marché de dupes. En juin et juillet, l’Humanité dénonce la manœuvre. Dans notre numéro, un autre article, « N’allez pas en Allemagne », exhorte les ouvriers à refuser ce transfert, soulignant que « Mieux vaut lutter en France en hommes libres que travailler en esclaves au pays de la croix gammée ».

Recruter les militants communistes les plus actifs, rôle essentiel de la lutte armée

Une place essentielle est donnée aux francs-tireurs et partisans (le sigle FTP n’apparaît pas encore), structurés en avril 1942 dans la logique de la lutte armée lancée l’été 1941 : prendre des armes à l’ennemi, tuer les « boches » et les traîtres, être ouvert à tous les patriotes, recruter les militants communistes les plus actifs, rôle essentiel de la lutte armée pour que s’ouvre un second front et pour préparer le soulèvement armé de la nation.

Clin d’œil aux gaullistes : l’Humanité du 17 juillet cite parmi les manifestations du 14 Juillet la revue à Londres des « troupes de la France combattante », terme utilisé ce jour-là pour la première fois (au lieu de « France libre ») par de Gaulle attentif aux contacts en cours avec la Résistance intérieure. L’éditorial de notre numéro fait des francs-tireurs « l’avant-garde de la France combattante ». Autre signe : dans l’hommage aux fusillés figure d’Estienne d’Orves (Honoré et non Jean), premier gaulliste exécuté par les Allemands le 29 août 1941. De premiers contacts existent au printemps 1942 entre France libre et PCF, via le colonel Rémy, agissant il est vrai sans mandat. Ils conduiront en janvier 1943 à l’envoi à Londres de Fernand Grenier comme représentant du PCF auprès du général de Gaulle.

Voici des extraits de cet article signé « Le Parti communiste français (SFIC) » : « Jacques Solomon, docteur ès sciences, (…) a été fusillé sans jugement, après avoir été maintenu au secret depuis la date de son arrestation. (…) Georges Politzer, agrégé de philosophie, (…) a été maintenu au secret comme J. Solomon et fusillé aussi sans jugement. (…) Nous saluons avec émotion (leur) mémoire, (…) leurs noms seront inscrits à jamais parmi les noms des héros morts pour la France et le progrès humain, aux côtés des noms de Jean d’Estienne d’Orves, Pierre Semard, Gabriel Péri, Jean Catelas, etc. (…) Nous nous vengerons. »

Arrêtés par la police française le 15 février (Politzer) et le 2 mars 1942 (Solomon), livrés aux Allemands, fusillés le 23 mai, ces deux militants communistes ont lancé la première revue clandestine pour les intellectuels, l’Université libre (novembre 1940), et en février 1941 la Pensée libre, avec Jacques Decour, professeur d’allemand, arrêté le 17 février 1942 et fusillé le 30 mai. Ces revues dénoncent la politique vichyste, fustigent l’idéologie raciste nazie et marquent la naissance de la résistance intellectuelle communiste dans une période où subsistent des contradictions dans la ligne politique (dénonciation de la « guerre impérialiste », libération sociale comme condition de la libération nationale).

La création du Front national de lutte pour l’indépendance par le PCF en mai 1941 et l’agression contre l’URSS en juin clarifient la situation et favorisent l’union des intellectuels refusant l’oppression. En juillet 1941, Aragon lance l’idée d’unir les écrivains autour d’un journal, les Lettres françaises, dont l’élaboration commence avec des non-communistes. Sa sortie, prévue en février 1942 mais stoppée par l’arrestation de son directeur, Jacques Decour, aura lieu en septembre. L’année 1942 est celle de la mise en place du Comité national des écrivains (CNE), dont les Lettres françaises deviennent l’organe en 1943, avec des auteurs de toutes tendances, communistes, comme Paul Eluard ou Elsa Triolet, ou non, comme Jean Paulhan, Jean Guéhenno, François Mauriac, Jean-Paul Sartre, Jean Bruller (Vercors), souvent issus du réseau des éditions Gallimard. Dans le même temps se structurent les résistants d’autres professions intellectuelles, musiciens, artistes, juristes, etc.

Dans l’Humanité du 24 juillet 1942 « Du pain et des armes. Tel est le cri qu’ont fait retentir les manifestants du 14 Juillet. (…) La résistance ouvrière aux départs en Allemagne s’accentue. Le devoir des ouvriers français est de lutter par tous les moyens afin de ne pas aller travailler pour l’ennemi. Les patriotes français ont pour devoir de renforcer les détachements de francs-tireurs et partisans qui sont, sur le sol de la patrie, l’avant-garde en armes de la France combattante. »

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 05:57
Jean et Marcelle Sanitas (photo L'Humanité)

Jean et Marcelle Sanitas (photo L'Humanité)

Jean et Marcelle Sanitas, la mitraillette et la ronéo au service de la liberté

La Libération par ceux qui l'ont vécue

STÉPHANE AUBOUARD

MARDI, 5 AOÛT, 2014

L'HUMANITÉ

Lui dans les monts d’Auvergne, elle dans la banlieue parisienne, deux profils de la résistance intérieure. Ils se rencontrèrent au lendemain de la Libération, dans les bureaux du journal la Terre.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), envoyé spécial. « La Libération, quand vous luttez au quotidien, vous ne la voyez pas venir plus que ça ! Vous savez, ma famille, les oncles, les tantes, les cousins… tous étaient plus ou moins proches des FTPF (Francs-tireurs et partisans français). » Un délicieux accent auvergnat dans la bouche, Jean Sanitas, écrivain, colosse de quatre-vingt-six ans, résume son pedigree. « Résistant et révolutionnaire dans toute l’acception du terme », précise-t-il derrière une moustache blanche encore bien garnie. Dans leur maison de Vanauze, à La Goutelle, près de Clermont-Ferrand, à l’entrée de laquelle une déclaration des droits de l’homme et du citoyen côtoie un brassard des Francs-tireurs et partisans français, Jean Sanitas et Marcelle, son épouse, égrènent les souvenirs de cette période aussi cruciale que cruelle. « Je suis entré en résistance dès l’âge de treize ans, se souvient l’octogénaire au regard noir. Mon père me faisait passer des valises d’armes dans Clermont-Ferrand… et puis un jour nous avons été dénoncés. » Jean a alors seize ans, nous sommes en 1944. Il est emprisonné avec son père Marcel et son frère André au 92e régiment d’infanterie, rue Pélissier, à Clermont. « Après quelques semaines, on nous demande de sortir devant la prison. Il y avait des camions qui attendaient. Probablement des camions pour l’Allemagne. Il y a une bousculade devant moi. Des soldats allemands se rapprochent. Je me retrouve hors du cercle de sécurité. Je tourne les talons et lentement me dirige à l’opposé de la rixe. Je fais attention de ne pas me presser pour ne pas éveiller les soupçons. Puis je disparais au coin d’une rue où des tramways passent. Je prends le premier et me rends chez mon oncle. » Pendant de longues journées, Jean se demandera s’il a bien fait ou non de partir à la dérobée. « Je craignais que mon père et mon frère ne se fassent fusiller à cause de moi. Ils furent déportés. » Ni l’un ni l’autre ne reviendront vivant d’Allemagne. « Mon frère a pris le dernier convoi de Compiègne pour Dachau en juillet 1944 en pleine chaleur estivale et mourut avec 900 autres personnes étouffées dans ces convois de la mort. Mon père a été interné dans le camp de Neuengamme. Il mourut le 2 mai 1945 à quelques jours de la Libération, dans les cales d’un bateau qui le menait dans un autre camp, sur la Baltique… »

Attentats, distributions de tracts, sabotages, et coups de feu...

Tout cela, Jean ne l’apprend qu’après la guerre. Les douze derniers mois du conflit, il les passe au sein d’une sixaine (groupe de six résistants en milieu urbain) à empoisonner la vie de l’occupant. Attentats, distributions de tracts, sabotages, et parfois aussi coups de feu : « J’ai tué deux Allemands, deux sentinelles. Nous étions dans une voiture pleine d’armes destinées à la résistance locale. Les deux gars étaient en train de pisser. L’un d’eux a pourtant décidé de faire du zèle. Il nous a interpellés. Mon camarade s’est mis alors à me gueuler dessus : “Qu’est-ce que tu fous bordel ? Tire !” J’avais une mitraillette sur les genoux. J’ai tiré… ils auraient mieux fait de continuer de pisser. » À quelques centaines de kilomètres plus au nord, dans la banlieue parisienne, Marcelle, de sept ans l’aînée de Jean, fait elle aussi partie de la résistance intérieure. Du côté de Saint-Denis. « Je passais des journées enfermée dans la cabane du jardin de mes parents à écrire des tracts du Parti communiste clandestin ou simplement des brûlots anti allemands sur une ronéo… », se rappelle celle qui allait bientôt collaborer avec deux grandes figures du Parti communiste français, Waldeck Rochet et, plus tard, Georges Marchais. « Il fallait souvent déménager de cabane en cabane dans les jardins de Saint-Denis pour ne pas se faire prendre », précise cette femme aujourd’hui âgée de quatre-vingt-treize ans. Un état d’âme qui, par le truchement du Parti communiste, allait unir ces deux esprits bien trempés à la fin de la guerre. L’engagement politique et le journalisme devenant le terreau idéal de leur rencontre. « C’était dans les locaux du journal la Terre, je travaillais comme secrétaire de Waldeck Rochet et je vis apparaître un jeune homme qui débutait comme rédacteur. » Arrivé de province, Jean Sanitas croise dès le premier jour Louis Aragon au pied de l’ascenseur. La plume et le fusain deviennent les nouvelles armes de Jean Sanitas. « Enfant, je rêvais déjà à des voyages lointains », écrit le poète clermontois en préambule de son dernier livre édité il y a quelques mois et intitulé le Roman de l’homme à la valise (*). Rêve exaucé. Engagement politique et journalisme se conjuguent en paysages et noms évocateurs : Macao, New York, Moscou, mer Noire, Abou Dhabi, Pékin, Rio… Mais le poète ne garde pas pour lui seul ses impressions de voyage et fait partager ses rêves d’enfant à ceux d’autres générations. Il devient scénariste chez Vaillant pour Pif. Auteur de bandes dessinées chez Dargaud à l’époque où les éditeurs avaient encore le courage de parler du véritable versant de l’histoire : celui du peuple. Lénine en octobre, la bataille de Neretva ou encore les Pâques sanglantes racontent les histoires d’hommes et de femmes, connus ou moins connus, qui ont tous eu l’humanisme chevillé au corps.

(*) Aux Éditions L’Harmattan, 27 euros.

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 05:45
"Le communisme, voilà l'ennemi": interdiction du journal "L'Humanité" en août 1939

Un journal saisi et interdit

les séries d'été de l'Humanité 15/33

ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN

LUNDI, 8 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

En ce mois d’août 1939, à l’approche de la Fête de l’Humanité qui doit se tenir à Garches (Hauts-de-Seine), le journal commente la signature du pacte germano-soviétique. Ce sera le dernier numéro imprimé légalement jusqu’à la Libération. Le gouvernement Daladier interdit la plupart des titres communistes.

D’après le compte rendu de l’assemblée des Comités de défense de l’Humanité et des Amis de l’Humanité de la région parisienne qui s’est déroulée l’avant-veille de la parution de ce numéro du quotidien communiste, « la préparation de la Fête de l’Humanité, le 3 septembre 1939, à Garches (…) doit revêtir cette année une ampleur exceptionnelle ». Quelques jours auparavant, la signature du pacte de non-agression germano-soviétique a provoqué la stupéfaction de la plupart des dirigeants des principales puissances ou des observateurs de la vie politique internationale. Quand éclate – telle est son expression – « l’orage du 23 août 1939 : la signature du pacte germano-soviétique », Gabriel Péri, responsable de la rubrique de politique étrangère de l’Humanité, est en vacances dans les Alpes. Son remplacement est assuré par Marius Magnien.

« Le communisme, voilà l’ennemi ! »

Ce samedi 26 août 1939, l’Humanité titre : « Union de la nation française contre l’agresseur hitlérien ». L’éditorial du rédacteur en chef adjoint du quotidien communiste « essaye d’examiner en face les événements et d’en tirer les éléments utiles à la défense de la patrie ». Pierre-Laurent Darnar est loin d’imaginer que ce numéro est le dernier à paraître légalement avant cinq ans. Il ignore que cette édition départementale du quotidien communiste est sur le point d’être saisie, ce qui empêchera sa distribution. Après trente-six ans d’existence, le journal fondé par Jean Jaurès est sur le point d’être interdit par le ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut, celui-là même qui s’était écrié à Constantine en avril 1927 : « Le communisme, voilà l’ennemi ! » Douze ans plus tard, il signe un décret « autorisant la saisie et la suspension des publications de nature à nuire à la défense nationale ». Sur ordre de la Place Beauvau, des policiers se rendent à l’imprimerie du journal, 123, rue Montmartre, dans la soirée du vendredi 25 août 1939. Là, ils brisent les formes, déchirent les flancs et refondent les plombs de l’édition parisienne du 26 août 1939 imprimée plus tard dans la nuit.

à défaut d’interdire le Parti communiste, qui continue de défendre une ligne patriotique en dépit de la signature du pacte germano-soviétique – les députés communistes voteront les crédits de guerre le 1er septembre 1939 –, le gouvernement Daladier interdit la plupart des titres de la presse communiste.

Personne ne prendra connaissance du dernier article de l’enquête de Léa Maury consacrée à « la misère du taxi parisien ». Personne ne prendra connaissance non plus du dernier article d’André Chennevière sur « les difficultés intérieures de l’Allemagne ». L’un comme l’autre figurent parmi les employés de l’Humanité, morts pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de leur engagement militant. Les lecteurs de l’Humanité qui suivaient les aventures du comte de Monte-Christo publiées en feuilleton dans le journal communiste avec des illustrations de Max Lingner devront se procurer le volume d’Alexandre Dumas pour lire la suite…

Le gouvernement refuse de recevoir les délégations venues protester

Dès l’annonce de la saisie puis de l’interdiction, la direction de l’Humanité prend une série d’initiatives en direction de ses confrères. Jean Dorval sollicite, dans la nuit du 25 au 26 août 1939, l’intervention du président de la Fédération nationale des journaux français. Alors que le gouvernement refuse de recevoir les délégations venues protester contre la suspension des quotidiens communistes, le directeur de l’Humanité croit savoir que cette mesure est provisoire et que le journal pourra bientôt paraître à nouveau, faisant ainsi écho aux rumeurs qui circulent dans les couloirs de la Chambre des députés. Ce que le rédacteur en chef du quotidien s’empresse d’annoncer aussitôt à l’imprimeur. Marcel Cachin tient ces informations d’une délégation du Syndicat de la presse parisienne (SPP) auprès du ministère de l’Intérieur. L’optimisme de la direction du journal contraste avec la façon dont les principaux quotidiens parisiens annoncent l’interdiction de la presse communiste : à peine quelques lignes, sauf rares exceptions ; l’événement principal est ailleurs.

Dans l’Humanité du 26 août 1939 Par Pierre-Laurent Darnar « À l’heure grave que traversent notre pays et le monde, au moment où le gouvernement prend les mesures nécessaires à défendre la France contre l’agression fasciste, il ne s’agit pas, pour tous ceux qui veulent sauvegarder l’indépendance et l’avenir de la nation, de se prendre à partie sur l’interprétation diverse des événements. (...) Pour nous, en expliquant la situation créée par le pacte de non-agression entre l’Union soviétique et l’Allemagne, nous avons mis les points positifs. Rien qui contredise les accords conclus avec l’Union soviétique pour le maintien de la paix dans l’indépendance des peuples (...). Le pacte franco-soviétique d’assistance mutuelle reste en vigueur. (...) Notre souci, en cet instant plus que jamais, est d’accroître encore les forces de défense et de sauvegarde. (...) L’heure est à l’union des Français. Si Hitler ose le geste qu’il médite, les communistes français, qui n’ont cessé de proclamer que la paix était indivisible et qui n’ont cessé de préconiser la fermeté contre toute agression fasciste, seront au premier rang des défenseurs de l’indépendance des peuples, de la démocratie et de la France républicaine menacée. Ils représentent – on ne peut pas ne pas en tenir compte – une force humaine, matérielle et morale, considérable, prête à remplir ses obligations et à tenir ses engagements. »

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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 05:11
1914-1918, l'union sacrée pour la défense de la patrie? - à propos des mutineries de la grande guerre et de leur répression (article de Michel Peyret sur son blog, Avec Marx)

Un lien avec un blog au contenu intéressant que nous a transmis sur sa page Facebook Histoire Populaire Pascal Bavencove:

http://michelpeyret.canalblog.com/

« Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable. » Général Philippe Pétain, 1915.

11 août 2016

1914-1918, l'union sacrée pour la défense de la patrie ?

« Dans les jours précédant la mobilisation générale, indique Patrick Le Moal, sous l’impulsion des syndicalistes et des socialistes, des manifestations, meetings, affichages, tracts d’opposition à la guerre se multiplièrent. Mais tout s’arrêta le 1er août, jour de la mobilisation générale. L’entrée en guerre surprit, et le ralliement dès le 2 août des syndicalistes et des socialistes à la défense du pays bloqua toute tentative. Le 4 août, les députés de tous les partis politiques votèrent les crédits de guerre : ainsi naquit l’Union sacrée pour la défense de la patrie. 3,6 millions de soldats français furent mobilisés du 2 août au 15 août 1914. Le départ ne se fit pas dans la joie, dans l’empressement de récupérer les provinces perdues. La résignation l’emportait. En outre, beaucoup s’imaginaient rentrer victorieux sous peu, et personne ne mesurait les réalités d’une guerre moderne.Tout cela explique le nombre d’insoumis enregistrés lors de la mobilisation générale : le taux déclaré par l’état-major est de 1,5 %, alors qu’il s’attendait à plus de 10%. On parle de 32 000 insoumis et d’environ 1600 jugements en conseil de guerre pour insoumission et désertion entre août et décembre 1914. L’insoumission en août 1914 était donc un phénomène réel mais limité... »

Reprenons le texte de Patrick Le Moal...

Michel Peyret

Il y a cent ans, la Première Guerre mondiale – 1914-1918, les fusillés pour l’exemple

mercredi 1er octobre 2014, par LE MOAL Patrick

« Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable. » Général Philippe Pétain, 1915.

Si avant 1917 il n’y a pas eu de mutineries, de refus collectifs, il est impossible d’affirmer que faire la guerre sans se révolter ouvertement implique une acceptation en conscience. D’abord, parce que le délire patriotique et l’enthousiasme guerrier des premiers jours, décrits par nombre d’historiens, n’était pas celui des milieux populaires. Ensuite, parce qu’après les carnages des premières semaines, le sacrifice avait loin d’avoir valeur d’évidence.

Revenir sur les raisons de l’apparente acceptation de la guerre des tranchées, de l’apparente obéissance, est indispensable pour montrer en quoi elle n’est pas due au « consentement patriotique » tant vanté par les historiens de l’union sacrée. L’étude de centaines de milliers de lettres des poilus, des faits eux-mêmes, montre qu’elles sont le produit de facteurs multiples : les rapports de camaraderie face aux planqués de l’arrière et aux embusqués de l’état-major, la solidarité de groupe, mais aussi et surtout de la discipline de fer mise en place par la hiérarchie militaire.

Car acceptation ou consentement implique liberté de ne pas faire, et cette liberté n’a pas existé. La discipline pour obliger les soldats à se soumettre s’est illustrée à travers les centaines de fusillés pour l’exemple, dans toutes les armées et sur tous les fronts, dès les premiers jours de la guerre.

La grand peur de l’indiscipline face à la boucherie

1914, c’est la bataille de la Marne et la « course à la mer ». L’utilisation massive de l’artillerie, de nouvelles armes comme les mines, le fusil-mitrailleur, la grenade, le lance-flamme et les gaz asphyxiants (à partir d’avril 1915) rendait suicidaire l’attaque traditionnelle. En décembre, on entrait dans la guerre des tranchées, l’enfer pour les soldats : la boue, les rats, les poux, les hurlements, la mort par les bombardements et les assauts suicidaires.

Il y eut en moyenne, sur toute la durée de la guerre, 900 tués par jour chez les soldats français (1300 pour l’armée allemande). En tout, 1 400 000 tués (10 % de la population active masculine et 18 % des appelés) et 4 266 000 blessés : 70% des mobilisés furent soit tués, soit blessés. [1]

Les premières semaines furent encore plus meurtrières. Entre le 6 août et le 13 septembre 1914, les combats ont fait 100 000 morts côté français et deux fois plus de blessés, disparus et prisonniers. La seule journée du 22 août, 27 000 soldats français étaient tués et on estime à environ 10 000 les soldats allemands décédés le même jour.

L’obsession des généraux français était d’éviter toute retraite, toute débandade des soldats au pantalon rouge, portant un képi sous le déluge des bombardements.

Ils avaient des raisons de s’inquiéter

A la fin du 19e siècle avait émergé un mouvement antimilitariste. Jean Maîtron [2] avance les chiffres de 5991 insoumis et déserteurs en 1902, 14 067 en 1907, 12 000 à 13 000 en 1912. En tout, ils auraient été 76 723 à être recherchés par la police en1911. Dès 1906, la Confédération générale du Travail (CGT) préconisait la « grève générale insurrectionnelle en cas de guerre ».

En1913, le gouvernement portait la durée du service militaire de deux à trois ans. L’ensemble des organisations ouvrières s’opposait à ce projet, notamment la CGT et le Parti socialiste (SFIO) [3].

Lorsque les appelés apprirent que leur temps de service allait être prolongé d’un an, de Toul à Paris, en passant par Orléans, Rodez, Mâcon, Nancy, Bourges, Troyes, Toulouse, Belfort et… Verdun, une vague d’agitation parcourut les casernes entre le 18 et le 24 mai. Les soldats manifestèrent, chantèrent L’Internationale, bousculèrent les officiers, tentèrent parfois de quitter collectivement leur caserne.

La SFIO et la CGT organisèrent des meetings et manifestations contre la loi, dont celle qui réunit le 25 mai près 150 000 personnes au Pré-Saint-Gervais, avec des dizaines d’orateurs parmi lesquels Jaurès.

Plusieurs dizaines de soldats, considérés comme des meneurs, furent arrêtés et promis au conseil de guerre. Des perquisitions eurent lieu dans 88 villes ; à Paris, au siège de la CGT et de la Bourse du travail, de La Vie ouvrière et du Libertaire, de la Fédération communiste anarchiste, chez plusieurs responsables confédéraux, de la fédération du Bâtiment, du Comité de défense sociale. La Bataille syndicaliste, quotidien officieux de la CGT, initia un Comité de défense des soldats.

La loi fut votée le 19 juillet 1913.

La mobilisation générale

Dans les jours précédant la mobilisation générale, sous l’impulsion des syndicalistes et des socialistes, des manifestations, meetings, affichages, tracts d’opposition à la guerre se multiplièrent. Mais tout s’arrêta le 1er août, jour de la mobilisation générale. L’entrée en guerre surprit, et le ralliement dès le 2 août des syndicalistes et des socialistes à la défense du pays bloqua toute tentative. Le 4 août, les députés de tous les partis politiques votèrent les crédits de guerre : ainsi naquit l’Union sacrée pour la défense de la patrie.

3,6 millions de soldats français furent mobilisés du 2 août au 15 août 1914. Le départ ne se fit pas dans la joie, dans l’empressement de récupérer les provinces perdues. La résignation l’emportait. En outre, beaucoup s’imaginaient rentrer victorieux sous peu, et personne ne mesurait les réalités d’une guerre moderne.

Tout cela explique le nombre d’insoumis enregistrés lors de la mobilisation générale : le taux déclaré par l’état-major est de 1,5 %, alors qu’il s’attendait à plus de 10%. On parle de 32 000 insoumis et d’environ 1600 jugements en conseil de guerre pour insoumission et désertion entre août et décembre 1914. L’insoumission en août 1914 était donc un phénomène réel mais limité.

L’obsession de l’état-major était de mettre au pas ceux qui étaient mobilisés, d’empêcher toute forme d’indiscipline face à la boucherie. Car les soldats reculaient devant le déluge d’artillerie, se perdaient dans la débandade, refusaient d’obéir à des ordres inapplicables ou aberrants, se mutilaient volontairement, voire choisissaient de se rendre à l’ennemi... On les punit, le plus souvent pour un abandon de poste devant l’ennemi (refus de sortir des tranchées sans préparation, repli non maîtrisé…) ou une désertion (seront ainsi condamnés des soldats tout simplement égarés, ou en état de choc), non parce qu’ils étaient des exceptions, mais parce que tous étaient tentés de faire comme eux. Il fallait être rapide et expéditif.

La naissance des conseils de guerre spéciaux

L’état de siège proclamé le 2 août 1914, l’armée détenait alors des pouvoirs exceptionnels tant sur les militaires que sur les civils. Le gouvernement écrivit le 10 août 1914 : « si les nécessités de la discipline et de la défense nationale vous paraissent exiger impérieusement l’exécution immédiate des sentences, vous laisserez son libre cours à la justice sans m’en référer. » Le 1er septembre 1914, Millerand, ministre de la Guerre, autorisait les généraux à faire exécuter les sentences sans possibilité de recours au président de la République.

Joffre, qui rendait la troupe responsable des échecs du début de la guerre, réclama par dépêche télégraphique une accélération des procédures judiciaires, car la lenteur« empêche de faire des exemples qui sont absolument indispensables ». Il demanda la création de conseils de guerre spéciaux de trois membres (en général le commandant du régiment assisté de deux officiers), ce que Millerand lui concéda le 6 septembre. La défense n’existait pratiquement pas, l’appel de témoins de la défense était impossible. Les jugements rendus n’étaient susceptibles ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation. En cas de condamnation à mort, la sentence était applicable dans les 24 heures.

Ces conseils de guerre servaient à sanctionner par de lourdes condamnations comme la peine de mort, mais aussi à « édifier », à prévenir par l’exemplarité des peines,« infiniment supérieure au point de vue du châtiment. Il s’agit moins de punir un coupable que d’empêcher par la sévérité de la répression la contagion du mal » [4]. Le commandement craignait avant tout la contagion de l’indiscipline et n’avait qu’une réponse : la fermeté dans la répression de la moindre défaillance, parfois de la moindre suspicion de défaillance.

Ce qui était important n’était pas la justice, mais l’impact sur le reste de la troupe afin de maintenir le sens du sacrifice pour mener à bien le combat. L’indulgence dans l’application de la peine pourrait nuire à la discipline, à l’obéissance, paraître une manifestation de faiblesse, favoriser des comportements de lâcheté dans les combats, d’abandon de poste, de mise en danger de la vie des camarades… Il fallait s’en garder à tout prix.

Le déroulement de la « cérémonie » d’exécution renforçait l’exemplarité de la peine : lecture de la condamnation, présence des troupes lors de l’exécution, coup de grâce sur l’exécuté, passage de la troupe devant la dépouille, traitement du corps du mort hors de la règle commune pour les soldats morts à la guerre. Les fusillés n’étaient donc pas victimes prioritairement d’un commandement de régiment sadique, mais d’un commandement soumis à la pression du commandement supérieur avec l’aval du gouvernement.

Les fusillés pour l’exemple

L’évaluation du nombre de soldats condamnés à mort et passés par les armes par ces conseils de guerre n’est pas toujours aisée. En France, les spécialistes s’accordent à dire que ce sont près de 2400 soldats qui ont été condamnés à la peine de mort ou aux travaux forcés à perpétuité, parmi lesquels 600 environ ont été effectivement exécutés. [5]

Le général André Bach [6], ancien directeur du Service historique de l’armée de terre, a travaillé sur les archives des conseils de guerre. Il constate que les deux tiers des hommes fusillés l’ont été au cours des dix-sept premiers mois de la guerre, entre septembre 1914 et décembre 1915, alors que le nombre de mutins fusillés pour des refus collectifs après l’échec de l’offensive du Chemin des Dames en 1917 n’excède pas la trentaine. Il comptabilise 269 condamnations à mort (dont 26 par contumace) et 197 exécutions avérées pour les cinq premiers mois de la guerre.

Indiscutablement, il y a eu la volonté de faire des exemples, au delà de celle de faire d’un condamné un exemple. Comme le montrent les cas cités dans les encarts, des officiers falsifiaient des témoignages, sélectionnaient ou tiraient au sort les soldats à passer par les armes, et cela dans toutes les zones de combat.

Cette estimation de 600 fusillés pour l’exemple ne prend cependant pas en compte les exécutions sommaires sans jugement, par définition impossibles à quantifier mais avérées, ni celles par exposition à des situations spécialement dangereuses. « J’ai tué de ma main douze fuyards, écrit le général Blanc, et ces exemples n’ont pas suffi à faire cesser l’abandon du champ de bataille. Pendant la bataille de l’Yser, le général de Bazelaire fit fusiller six tirailleurs tirés au sort dans une compagnie qui avait refusé de marcher. » [7]

Des exécutions sont aussi racontées dans les carnets de guerre des soldats. Comme celui qui dit avoir vu un soldat, accusé de dévaliser les morts, blessé par les artilleurs puis abattu par son commandant qui inscrivit ensuite la victime au champ d’honneur. Ou encore ce jeune, paniqué, qui fuit le front pendant un bombardement et est convoqué par le commandant qui lui dit « monte sur le parapet » avant de le tuer d’une balle dans la tête.

La reprise en main par les pouvoirs civils, victoire de la démocratie ?

Les fusillés sont un des sujets des tiraillements entre pouvoirs civil et militaire, qui permirent aux premiers de reprendre la main sur les seconds dans tous les domaines, dont celui de la justice. [8] A la fin de l’année 1915, les conseils de guerre spéciaux furnt supprimés. Le 27 avril 1916, la loi acceptait les circonstances atténuantes et la présence de la défense, mais le pourvoi en cassation était rejeté au nom de la rapidité nécessaire à cette justice des temps de guerre et remplacé par un conseil de révision.

Après la Première Guerre mondiale, un combat sera mené, notamment par les familles [9], les associations d’anciens combattants et la LDH, pour la réhabilitation de ces fusillés pour l’exemple, qu’il ne faut pas confondre avec les mutins de 1917. Une cinquantaine d’entre eux ont été réhabilités dans les années 1920 et 1930, après de nombreux débats au parlement.

Ce combat a permis de mettre en évidence la violence exercée par l’Etat et la hiérarchie militaire contre les soldats, les diverses formes de résistance qui ont existé dès le début face à la boucherie impérialiste, les simples stratégies d’évitement, les divers accommodements, les fraternisations (cf. Noël 1914), les accords tacites mis en place dans les tranchées y compris avec « l’ennemi », mais aussi la désertion, les automutilations, les refus d’ordres meurtriers.

Le refus de cette guerre était là, bien présent. Il a fallu l’injustice militaire, le crime des fusillés pour l’exemple afin de pouvoir obliger les soldats à marcher au carnage.

Patrick Le Moal

Les martyrs de Vingré

Le 27 novembre 1914, à Vingré, les Allemands pénétraient dans une tranchée de première ligne, surprenaient les soldats et faisaient des prisonniers. L’officier Paulaud donna l’ordre de repli, et partit parmi les premiers. L’officier commandant la tranchée ordonna aux hommes de reprendre leurs positions, ce qu’ils firent. Dans son rapport, Paulaud soutint ne pas avoir donné l’ordre de repli, expliquant « qu’il dut user de toute son autorité, appuyée par celle du lieutenant Paupier, commandant de compagnie, pour faire remonter les hommes et occuper la tranchée ».

À l’état-major, l’occasion de faire un exemple fut alors saisie. Le général de Villaret, commandant le secteur, n’avait-il pas écrit dans une note du 20 octobre 1914 qu’il fallait « ne pas hésiter à faire usage des conseils de guerre spéciaux (…) Il importe que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par des exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception. » Il fit donc traduire les 24 soldats devant le conseil de guerre, sous l’inculpation d’abandon de poste devant l’ennemi. A la suite d’interventions d’officiers, la condamnation à mort prévue pour les 24 fut réduite à six hommes que la Cour désigna au hasard : les soldats Blanchard, Durantet, Gay, Pettelet, Quinault et le caporal Floch.

Le Journal de marche du régiment décrit l’exécution : « assistent à la parade d’exécution les quatrième compagnie de réserve du 298e, deuxième compagnie du 216e et une compagnie du 238e. Les troupes sont commandées par le lieutenant-colonel Pinoteau. Les condamnés (...) sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes et fusillés. Après l’exécution qui se passe sans incident, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leurs cantonnements. »

Dans ce secteur, chaque mois était marqué par une ou plusieurs exécutions. Furent ainsi fusillés, le 10 octobre 1914, deux hommes du 238e RI à Ambleny ; le 15 novembre, un homme du 42e RI à Vingré ; le 4 décembre, les six du 298e RI à Vingré ; le 12 décembre, un du 305e RI à Fontenoy ; le 28 janvier 1915, un du 42e RI à Vingré ; le 12 février, un du 60e RI à Fontenoy. Sur ces douze exécutions, neuf donnèrent lieu à des réhabilitations après la guerre, grâce aux démarches entreprises par les familles et les anciens combattants.

Ceux de Vingré ont été réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921. À la suite du jugement, le lieutenant Paulaud, inculpé pour faux témoignage, fut acquitté. La plainte pour forfaiture contre les officiers supérieurs jugés responsables fut classée sans suite. Le général de Villaret fut élevé en décembre 1916 à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

Le pantalon rouge

Le cas du soldat Lucien Bersot, connu par le livre et le téléfilm Le Pantalon rouge, montre la vitesse d’application de ces conseils de guerre. Le 11 février 1915, il refusa de porter un pantalon en loques et maculé de sang. Traduit le lendemain pour « refus d’obéissance » devant le conseil de guerre présidé par l’accusateur, le colonel Auroux, il fut condamné à mort. Comme de nouvelles recrues encore non aguerries venaient d’arriver, son intention était manifestement de faire un exemple de discipline militaire. Bersot fut fusillé le 13 février 1915.

Les fusillés de Flirey

Le 19 avril 1915, une compagnie de 250 hommes refusait de monter à l’assaut d’une ligne allemande afin d’enlever les 200 derniers mètres au centre d’une position conquise quelques jours plus tôt, au prix de 600 morts. « Ce n’est pas notre tour d’attaquer », disaient-ils. Furieux, le général Delétoile ordonna que les 250 soldats passent en cour martiale pour être exécutés.

Cinq hommes furent finalement désignés et comparurent le même jour, dans une parodie de procès. Deux furent choisis par tirage au sort, dont le soldat François Fontanaud. Le caporal Antoine Morange, les soldats Felix Baudy et Henri Prébost avaient été désignés par leurs supérieurs en raison de leur appartenance à la CGT. Ces quatre soldats seront fusillés le 20 avril 1915. Le cinquième fut acquitté.

Jean-Julien Chapelant

Engagé volontaire en 1909, il devint sous-lieutenant. Le 7 octobre 1914, après sept jours et sept nuits de combats et de bombardements ininterrompus dans la Somme, il fut capturé avec trois autres survivants. Grièvement blessé à une jambe par une balle allemande, il réussit cependant à s’enfuir et à regagner les lignes françaises deux jours plus tard, dans un état d’épuisement facile à imaginer. Le lieutenant-colonel Didier le fit traduire devant un conseil de guerre qui le condamna à mort pour « capitulation en rase campagne ». Le 11 octobre 1914, Chapelant fut fusillé dans la cour du château des Loges, attaché à son brancard dressé contre un pommier. Malgré les démarches, il n’a pas été réhabilité.

Bibliographie sommaire

André Bach, Fusillés pour l’exemple 1914-1915, Paris Taillandier, 2003, p. 407.

Emmanuel Saint-Fuscien, A vos ordre ? La relation d’autorité dans l’armée française des la Grande Guerre, EHESS éditions, Paris, 2011, p. 186.

Nicolas Offensdat, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective 1914-1999, Odile Jacob, Paris, 1999, rées. 2009.

P.-S.

* « 1914-1918. Les fusillés pour l’exemple de la première année de guerre ». Paru dans la Revue L’Anticapitaliste n°58 (octobre 2014). http://www.npa2009.org/

Notes

[1] En février 1915, une calotte d’acier fut ajoutée sous la casquette ou le képi. Le casque n’arriva qu’en septembre 1915. Avant son entrée en service, 77 % des blessures étaient à la tête.

[2] Cité par Michel Auvray dans « Objecteurs, insoumis, déserteurs. Histoire des réfractaires en France », Stock 2, 1983.

[3] L’antimilitarisme était alors largement partagé à gauche, entre autres en raison de l’utilisation constante de l’armée pour réprimer les grèves : Languedoc en 1907, Draveil en 1908, etc.

[4] N. Offenstadt, « Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective 1914-1999 », Odile Jacob, 1999, réédition en 2009, page 32.

[5] Italie, 750 exécutions ; Royaume-Uni, 306 ; Allemagne, officiellement 48 ; Canada, 2 . Il y eut aussi de nombreuses exécutions dans l’armée russe. Seule l’armée australienne n’exécutait ses soldats sous aucun motif.

[6] André Bach, « Fusillés pour l’exemple 1914-1915 », Tallandier, 2003.

[7] Charles-Robert Ageron, « Histoire de l’Algérie contemporaine », Vendôme, 1979, page 256.

[8] Joffre affirmait en 1915 que le pouvoir militaire ne pouvait pas accepter de contrôle parlementaire en temps de guerre.

[9] Elles étaient doublement touchées. Au poids du deuil s’ajoutait la honte, les insultes d’avoir eu un frère, un père, un époux condamné pour lâcheté. De plus, les femmes des fusillés restaient démunies financièrement, ne recevant pas la pension attribuée aux veuves de guerre, sans compter celles qui étaient exclues de leur travail.

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 05:41
1927: Sacco et Vanzetti sont électrocutés: la couverture de l'évènement par l'Humanité

Sacco et Vanzetti sont électrocutés

Les séries d'été de L'Humanité

ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN

VENDREDI, 29 JUILLET, 2016

Un jour dans L'Humanité. Au mois d’août 1927, deux éditions spéciales paraissent. L’une pour annoncer leur sursis, l’autre leur exécution qualifiée de « déclaration de guerre à la classe ouvrière ».

Dans la nuit du mercredi 10 août au jeudi 11 août 1927, une édition spéciale de l’Humanité est mise sous presse à l’Imprimerie française, rue Montmartre. Comme l’écrit Paul Vaillant-Couturier dans son éditorial, « la nuit horrible de veille (vient) de se terminer par un coup de théâtre ». Et le rédacteur en chef du quotidien communiste de préciser : « Le sursis est accordé… Sacco et Vanzetti sont vivants. » La dernière dépêche en provenance de Boston, aux états-Unis, annonçant que « toute décision concernant l’exécution (était) ajournée jusqu’au 22 août » a conduit la direction de l’Humanité à sortir ce numéro particulier. Depuis sa nomination au poste de rédacteur en chef en avril 1926, Paul Vaillant-Couturier entend faire de l’Humanité « le grand quotidien d’information de classe des travailleurs ». L’affaire Sacco et Vanzetti lui en donne pleinement l’occasion.

« Et les bourgeois eux-mêmes qui veulent savoir achètent, pour une fois, l’Humanité »

Le tirage de cette édition spéciale uniquement diffusée en région parisienne s’élèverait à 80 000 exemplaires ; ce qui équivaut à la moitié de la vente journalière totale en 1927. Le quotidien communiste revendique le lendemain avoir été « avant tous les autres, le premier de tous les journaux » à avoir annoncé la décision du gouverneur Fuller. Et d’ajouter : « C’était la ruée de la foule sur les boulevards, aux Halles, dans tous les quartiers sur nos camelots, portant des milliers d’exemplaires de l’Humanité, que Paris ouvrier s’arrachait. » On peut lire plus loin : « Et les bourgeois eux-mêmes qui veulent savoir, avec une grimace, achètent, pour une fois, l’Humanité. Mais chez eux, c’est curiosité, besoin d’informations, que nous sommes seuls à donner, et ils ne participent guère à l’allégresse populaire. » Une déclaration du bureau politique du Parti communiste publiée le lendemain « témoigne sa satisfaction à la rédaction de l’Humanité, à l’équipe des techniciens de l’imprimerie et à l’administration du journal pour le bel effort et les résultats obtenus au cours de la campagne Sacco et Vanzetti ». Le compliment est suffisamment rare pour être porté à la connaissance des lecteurs du journal. La priorité donnée à l’information – véritable leitmotiv de Paul Vaillant-Couturier – s’avère un choix payant.

Voilà plusieurs années déjà que l’Humanité rend compte de la situation de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. La mobilisation en faveur de la révision du procès des deux anarchistes italiens, condamnés à mort pour avoir soi-disant participé à un hold-up, est désormais mondiale.

Un rassemblement est convoqué au Pré-Saint-Gervais le dimanche 21 août 1927

Dans les jours qui suivent la parution de cette édition spéciale, l’Humanité rend compte de la multiplication des actions pour « arracher Sacco et Vanzetti à la chaise électrique ». Des photographies sont publiées, donnant à voir les multiples manifestations organisées, en particulier à Londres et à New York. Un rassemblement est convoqué au Pré-Saint-Gervais le dimanche 21 août 1927. Malgré une « pluie battante », les « travailleurs parisiens » sont présents au rendez-vous. L’Humanité espère encore la grâce du président des États-Unis Calvin Coolidge après le rejet des divers recours juridiques.

Dans la nuit du dimanche 22 août au lundi 23 août, une nouvelle édition spéciale de l’Humanité est imprimée. « Électrocutés ! Le prolétariat les vengera ! » La dépêche de Boston annonçant leur exécution est tombée à 5 h 30, heure française. Une heure plus tard, l’édition spéciale de l’Humanité est en vente, non seulement à Paris, mais aussi en banlieue parisienne et même au-delà. Des exemplaires sont expédiés par le train à Creil, Soissons et Lille pour y être vendus à la criée. Au total, le tirage de cette édition funeste s’élève officiellement à 192 000 exemplaires. Une nouvelle fois, le quotidien communiste a décidé de donner la priorité à l’information, qui plus est une information considérée comme une « déclaration de guerre » à l’encontre du « prolétariat » pour reprendre les mots de Paul Vaillant-Couturier. Comme le précise un rédacteur anonyme du journal dans son édition du lendemain : « L’Humanité n’a fait que son devoir en ces circonstances tragiques, mais qu’il nous soit cependant permis de constater que le journal de la classe ouvrière a été en mesure d’informer les ouvriers de Paris du crime du capital yankee, moins d’une heure après le martyre de nos deux camarades. L’Humanité, au point de vue technique, peut maintenant rivaliser avec les plus grands journaux de la bourgeoisie. »

Dans l’Humanité du 11 aout 1927 (édition spéciale) par Paul Vaillant-Couturier

« Au bord de l’assassinat, le capitalisme le plus brutal, le plus cynique, le mieux outillé, l’impérialisme aux rouages broyeurs d’acier trempé, le régime-exemple de la dictature bourgeoise, le capitalisme américain a dû céder. (…) Sacco et Vanzetti, qui devaient être exécutés cette nuit après 2 213 jours de torture et 24 jours de grève de la faim, SONT VIVANTS. Miracle du soulèvement de la conscience prolétarienne universelle ! À la face de l’ennemi capitaliste international et malgré des défections honteuses, comme celle de l’American Federation of Labour, le prolétariat mondial s’est manifesté comme une réalité tangible. (…) Sursis ? Sans doute ! Mais qui pourrait désormais oser faire de ce sursis une torture supplémentaire, un nouveau et atroce délai de souffrance avant l’exécution ? »

Joan baez Sacco et Vanzetti
extrait du film (et archives de l'époque a 6 minutes) : http://www.dailymotion.com/video/x2pl47_sacco-vanzetti_shortfilms

paroles en français de georges mous
taki:

http://artists.letssingit.com/georges-moustaki-lyrics-la-marche-de-sacco-et-vanzetti-heres-to-you-w19gwdg

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:40
Conseil de lecture: "Le premier homme" d'Albert Camus

Jamais sans doute, Albert Camus n'avait été aussi émouvant, au plus près de la vie et de l'intime dans ce qu'ils ont de plus singulier mais aussi de plus partagé, que dans ce manuscrit inachevé et presque pas corrigé, dont on ne sait s'il aurait constitué la version finale d'un récit autobiographique publié, retrouvé dans sa sacoche le 4 janvier 1960 après son accident de voiture mortel et publié trente-cinq après sa mort, à quarante-six ans.

"Le premier homme", manuscrit où Camus, bouleversé par la guerre d'Algérie et ce qu'il pressent comme la disparition d'un monde, de son monde, l'Afrique des pieds-noirs et des arabes, l'Algérie de l'enfance qui a le goût rétrospectif du bonheur et de l'aventure, mais qui n'est pas idéalisée pour autant, sombrant dans la violence et l'accumulation inexorable des haines de part et d'autre, raconte son enfance et sa famille dans un récit autobiographique à peine dissimulé en prenant le nom de Jacques Cormery.

Ce texte est d'autant plus bouleversant que l'auteur de La Peste, de L'étranger, des Noces, de La Chute, de Caligula, de L'homme révolté et du Mythe de Sisyphe, romans et essais philosophiques qui ont contribuer à me former intellectuellement et sur le plan existentiel comme plusieurs générations de jeunes grâce à leur mélange de proximité, de profondeur, d'un discours de questionnement radical sur le tragique de l'existence mêlé à un appétit de vivre et d'en goûter la beauté, celui d'une subjectivité pouvant s'expérimenter universellement, revient sur son enfance et sa jeunesse algéroises, jusqu'à sa mue au cours et à l'issue du lycée en intellectuel s'extrayant de son milieu pauvre aux horizons bornés, c'est à dire sur un moi passé très éloigné, distant de sa personnalité présente, tout comme sa mère a un type de vie et de pensées radicalement étrangers aux siennes au milieu de ces années 1950, enfance algéroise qui l'habite profondément, l'explique, irrigue son rapport à l'existence, au moment où cette belle voix humaine va s'éteindre.

Le récit a pour justification affirmée et pour point de départ une recherche du père, du père absent, inconnu et étranger, du père manquant, mort à Saint-Brieuc dans un hôpital militaire après avoir succombé à ses blessures pendant la Bataille de la Marne au début de la guerre, alors que Albert Camus, né à l'automne 1913 à Mondovi, un village près de Bône où son papa venait d'être employé comme administrateur d'un domaine agricole, n'a que un an.

Dans le premier chapitre du manuscrit, Camus imagine les circonstances de sa naissance, de l'accouchement de sa mère, discrète, soumise et belle jeune femme d'origine espagnole, presque analphabète, le jour même de l'installation du couple à Mondovi (Solferino dans le livre), après un trajet en train d'Alger à Bône puis un transfert de deux heures de Bône à Mondovi-Solferino dans une calèche fort peu confortable pour la femme enceinte. Camus voit sa naissance précipitée annoncée par le conducteur arabe de la calèche, à turban et moustache, témoin des contractions de sa mère (ce sera un fils, dit-il à son père), et facilitée par la présence au côté de la mère, Catherine dans le manuscrit, de son épouse et sa fille arabes, qui précèdent l'arrivée du docteur dans la nouvelle maison froide et humide où la mère, qui a déjà un fils, accouche de Jacques (Albert).

Le second chapitre raconte comment, au milieu des années 1950, Camus, en allant visiter un ancien professeur qui a beaucoup compté pour lui dans sa ville de retraite, découvre pour la première fois la tombe de son père, à Saint-Brieuc, la ville de son ami Louis Guilloux, dont il n'est pas question ici, un autre grand écrivain français ayant grandi dans une famille pauvre, peu cultivée, très éloignée en tout cas de la culture bourgeoise, et ils ne sont pas si nombreux, une tombe que sa mère, qui n'a jamais posé les pieds en métropole, n'aura jamais eu l'occasion de visiter.

Toute sa vie d'adulte, Albert Camus sera par un rapport douloureux, amoureux, nostalgique à l'Algérie, son milieu "naturel", vis-vis duquel il éprouve une certaine culpabilité, celle de l'exilé "parvenu", celle qui en lui le rend étranger à son milieu parisien, dont il tire son écriture souvent directe et solaire, de son enfance populaire, de ce monde en grande partie perdu avec lequel il a pris tant de distance dans son mode de vie extérieur, mais tout en pouvant toujours s'en rapprocher comme on retrouve les réflexes affectifs et la spontanéité de l'enfance dans certaines circonstances, et malgré son orgueil d'avoir réussi à se forger un destin, à s'extraire de son milieu par la force de son tempérament et de son intelligence, il se sentira mal à l'aise et pas vraiment à sa place, presque en situation de trahir les siens, dans les mondanités de la vie intellectuelle parisienne. Cela il le raconte bien en résumé en parlant du retour en Algérie en paquebot dans les années 50, quand il va raconter sa visite de la tombe de son père à sa mère:

"Le vent avait dû se calmer, écrasé sous le soleil. Le navire avait perdu son léger roulis et il semblait maintenant avancer selon une route rectiligne, les machines au plein de leur régime, l'hélice forant droit l'épaisseur des eaux et le bruit des pistons devenu enfin si régulier qu'il se confondait avec la clameur sourde et ininterrompue du soleil sur la mer. Jacques dormait à moitié, le cœur serré d'une sorte d'angoisse heureuse à l'idée de revoir Alger et la petite maison des faubourgs. C'était ainsi chaque fois qu'il quittait Paris pour l'Afrique, une jubilation sourde, le cœur s'élargissant, la satisfaction de qui vient de réussir une bonne évasion et qui rit en pensant à la tête des gardiens. De même que, chaque fois qu'il y revenait par la route et par le train, son cœur se serrait aux premières maisons des banlieues, abordées sans qu'on ait vu comment, sans frontières d'arbres ni d'eaux, comme un cancer malheureux, étalant ses ganglions de misère et de laideur et qui digérait peu à peu le corps étranger pour le conduire jusqu'au cœur de la ville, là où un splendide décor lui faisait parfois oublier la forêt de ciment et de fer qui l'emprisonnait jour et nuit et peuplait jusqu'à ses insomnies. Mais il s'était évadé, il respirait, sur le grand dos de la mer, il respirait par vagues, sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre".

Camus, qui parle en connaissance de cause, et qui peut comparer, n'a pas son pareil pour décrire les effets psychologiques de la pauvreté et le type de rapport à l'existence que cela produit: sa mère ne sait comment répondre aux questions de son fils sur son père. "Elle disait oui, c'était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n'était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du cœur dont on dit qu'elle est la plus sûre, mais le cœur s'use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort".

Quand Camus reçoit le prix d'excellence au lycée, lors de la distribution des prix dont les lauréats sont inconnus au départ, sa mère et sa grand-mère, qui visitent ce quartier plus huppé d'Alger une seule fois l'an pour l'occasion, sont toujours en avance à la cérémonie: "Les Cormery étant naturellement largement en avance, comme le sont tous les pauvres qui ont peu d'obligations sociales et de plaisirs, et qui craignent de n'y être point exacts"....

C'est cette pauvreté, cet anonymat, qui empêche Camus de bien retrouver ce que fut son père, d'origine alsacienne, arrivé enfant en Algérie avec sa famille dans les années 1870 pour remplacer dans des domaines les insurgés de la Commune exilés plus ou moins contraints sur cette terre "inhospitalière" alors et dont beaucoup avaient été déjà fauchés par la maladie. Vieille histoire du peuplement de l'Algérie, dont Camus rappelle aussi qu'il a été le fait d'ouvriers parisiens insurgés de juin 48, réprimés par la République bourgeoise de Lamartine et consorts, et à qui Napoléon III a donné un exécutoire tout en s'en débarrassant...

Dans ce texte déchirant, dont certaines pages évoquent le ton élégiaque de l'Odyssée, Camus raconte le bonheur des parties de chasse avec son oncle Ernest, qui vivait avec eux, sourd et à demi muet, fort et bon, protecteur tel Saint Christophe, flanqué d'un chien fidèle, ses jeux sur les terrains vagues avec ses camarades de son quartier populaire des faubourgs d'Alger, ses parties de foot passionnées avec ses chaussures cloutées que contrôlait sa grand-mère chaque soir, qui ne voulait pas qu'il use ses précieux souliers en pratiquant ce sport, il raconte comment en Algérie toutes les races se côtoient bien que paradoxalement les distances restent profondes, les clivages de race comptant davantage d'ailleurs que les clivages de classe. Les Arabes sont peu présents dans ce livre: des hommes au travail, dignes, pudiques et distants, un décor, une présence parfois potentiellement hostile et menaçante, peu de liens directs.

Des pages très sombres parlent des attentats qui se multiplient à Alger dans les années 50, reviennent sur les violences des premières périodes de la colonisation et de la pacification de l'Algérie, parlent de la haine qui monte, de l'évidence aussi vécue par les pied-noirs de leur défaite historique et de la nécessité de partir au bout du compte. L'Algérie est présentée comme un pays d'hommes sans passé, tirant dans la douleur du faire le droit d'exister, d'hommes durs, amoureux de leur vie et de leur pays néanmoins:

"Non, il ne connaîtrait jamais son père, qui continuerait de dormir là-bas, le visage perdu à jamais dans la cendre. Il y avait un mystère chez cet homme, un mystère qu'il avait voulu percer. Mais finalement il n'y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l'immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. Car c'était bien cela que son père avait en commun avec les hommes du Labrador. Les Mahonnais du Sahel, les Alsaciens des Hauts plateaux, avec cette île immense entre le sable et la mer, qu'un énorme silence commençait maintenant de recouvrir, cela c'est-à-dire l'anonymat, au niveau du sang, du courage, du travail, de l'instinct, à la fois cruel et compatissant. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, il faisait aussi partie de la tribu, marchant aveuglement dans la nuit près du vieux docteur qui soufflait à sa droite, écoutant les bouffées de musique qui venaient de la place, revoyant le visage dur et impénétrable des Arabes autour des kiosques, ... revoyant aussi avec une douceur et un chagrin qui lui tordaient le cœur le visage d'agonisante de sa mère lors de l'explosion, cheminant dans la nuit des années de la terre de l'oubli où chacun était l premier homme, où lui-même avait dû s'élever seul, sans père, n'ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu'il ait l'âge d'écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l'expérience de sa vie, ces moments où le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d'une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d'apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd'hui où ils risquaient l'anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l'immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin".

Comme cette longue tirade crépusculaire reproduisant les pensées inquiètes du narrateur dans l'avion à son retour de Bône, "Le premier homme" est un récit hanté par la nostalgie, la mort, la fin d'un monde, en même temps que le récit d'une naissance à soi, d'une métamorphose, avec un hommage rendu par Camus à l'action bienfaitrice de l'instituteur qui a su détecter en lui des qualités intellectuelles peu communes, l'ouvrir au goût de la culture, et lui a permis d'accéder au lycée en persuadant sa mère et sa grand-mère que cela valait se coût de se passer d'une paye dans l'immédiat pour lui procurer une bonne situation par la suite, instituteur avec qui il est devenu ami fidèle par la suite. La figure de la mère, trop discrète, trop effacée, trop peu en prise avec le monde social, handicapée socialement même par sa pauvreté, sa timidité, trop avare de tendresse malgré sa bienveillance, est également intéressante pour comprendre d'autres textes de Camus, "L'Etranger" en autre, et sa personnalité.

Ce texte de Camus éclaire ce que fut un aspect de l'Algérie des pieds-noirs pauvres, avec ses distances sociales, sa xénophobie parfois, mais aussi sa fraternité, ses joies, son rapport amoureux au soleil, à la mer. Il ne peut que remplir le lecteur d'une forme d'empathie par rapport à la tragédie indéniable qu'ont vécus les "français" d'Algérie, d'ailleurs souvent d'origine espagnole, italienne, maltaise (...etc.) à l'issue de la guerre d'indépendance même si cela ne saurait occulter bien sûr les duretés et les crimes du système colonial, le racisme qui y était attaché sous différentes formes et degrés, l'exploitation des hommes et des richesses naturelles du dominé, et la légitimité du combat de décolonisation du point de vue des Algériens arabes.

"Le premier homme" est un texte habité par une profonde humanité qui dit beaucoup aussi sur la vulnérabilité des destins individuels face aux forces de l'histoire et du temps.

A lire absolument pour ceux qui ne l'ont pas déjà fait.

Ismaël Dupont

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