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Une très belle chronique de François Labbé transmis par le "Centre d'histoire de la Bretagne": en peu de mot, c'est un magnifique portrait littéraire et moral de Louis Guilloux, un écrivain que j'adore et dont les livres, entre beauté, noirceur humaine et sociale, espoir et mélancolie, m'ont beaucoup marqué, notamment "Le sang noir". Guilloux n'a sans doute pas la gloire littéraire nationale qu'il mérite. Son écriture tout en étant très accessible, est forte et personnelle. Assez peu d'écrivains de sa génération ont montré ainsi une sensibilité aussi forte à la question sociale, aux classes populaires. Je me suis permis de faire partager cette chronique de François Labbé que j'ai reçu par mail aux lecteurs du Chiffon Rouge. Car Louis Guilloux était un écrivain engagé dont les combats se rapprochent fortement des nôtres aujourd'hui. Ismaël
Chronique de l'histoire littéraire des Bretons par François Labbé (Centre d'histoire de la Bretagne): Louis Guilloux
http://www.centre-histoire-bretagne.com/
Saint-Brieuc est d’abord pour moi la ville de Louis Guilloux. Je l’ai découvert vers 1975 grâce à Yannick Pelletier qui écrivait sa thèse sur lui et avait eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises.
Je revois cette émouvante photo parue dans Ouest-France vers 1978 : Louis Guilloux âgé, la pipe à la main, assis avec Yannick Pelletier sous le marronnier de la Place Saint-Pierre, cette place qui fut le lieu de jeu de sa jeunesse (dans ses romans Place Saint-Paul ou Place Saint-Jacques) et où son père avait son échoppe de cordonnier. La municipalité voulait alors transformer la place, la moderniser, l’urbaniser : Louis Guilloux aurait souhaité qu’on en conserve le côté intime... Sa volonté n’a pas été respectée, mais le marronnier (planté à la révolution de 1848) a été heureusement préservé.
Aragon plaçait Le sang Noir à côté de Don Quichotte et Camus comparait Guilloux à Tolstoï ! En Allemagne (longtemps, il fut seulement publié à l’Est !), un important critique, Walter Heist, le comparait à Dickens et Balzac tandis que Peter Hamm en faisait le plus allemand des grands romanciers français du XXe siècle. Il est un fait que Le Sang Noir n’est pas sans rappeler Professor Unrat de Heinrich Mann, et Cripure, son personnage principal, possède la même complexité, la même profondeur que Peter Kien dans Blendung d’Élias Canetti ! Cependant, si j’ai personnellement beaucoup apprécié le chef-d’œuvre de Louis Guilloux, s’il est indiscutable qu’il fait partie des grands textes contemporains, je ne souscris pas entièrement à l’opinion de Gaëton Picon qui le voyait au niveau de Voyage au bout de la nuit et de La nausée ! En ce qui concerne le roman de Sartre, c’est sans doute vrai, mais le chef-d’œuvre de Céline me paraît être incomparable, ce qui n’enlève évidemment rien au génie de Louis Guilloux.
Lire Guilloux a été pour moi, citadin, habitant des quartiers HLM de Maurepas à Rennes, « galvaudeux » selon mes professeurs, une extraordinaire révélation. Cet auteur parlait d’une Bretagne tout à fait différente de la Bretagne alors littérairement traditionnelle des bardes, des aristocrates, des prêtres, des paysans pauvres, des pêcheurs traqués par la mort, des mendiants errant dans les campagnes, de la dévotion, des superstitions, de la misère sans fond et sans espoir, de la nature granitique, de la mer infinie. La majorité des œuvres se rapportant à la Bretagne traitent en effet du peuple des campagnes ou du peuple de la mer, celui des villes étant un peu laissé pour compte. Paysan et pêcheur, voilà le Breton ; pas de place pour l’artisan, l’ouvrier, l’habitant des villes. Or, un auteur mettait enfin en scène ce petit peuple des artisans et des ouvriers, des petits-bourgeois et des révoltés, le prolétariat et la lutte des classes. Il n’abolissait pas la présence tutélaire de la province et de ses spécificités, mais il la plaçait dans une autre lumière, plus moderne, plus directement axée sur les combats qui alors sévissaient dans le monde, en France et en Bretagne. Louis Guilloux me donnait une voix !
Dans Le Sang noir, l’auteur briochin s’attache certes à une tragédie individuelle : l’histoire d’une journée de 1917, à Saint-Brieuc, loin du front, avec un personnage central, inspiré par cet important (et méconnu) philosophe ayant vécu à Saint-Brieuc, Georges Palante (1862-1925), surnommé par ses élèves « Cripure » (Critique de la raison pure), mais, il transcende le cas d’espèce. À travers le calvaire de ce professeur de philosophie, qui lui ressemble aussi beaucoup, Guilloux brosse le tableau d’un microcosme social fait de pharisiens, d’insupportables personnages figés dans leurs préjugés, mais aussi d’êtres bons et de victimes. Cripure (le professeur Merlin) est à la fois ridicule et sublime, petit et grandiose, détestable et admirable. Conscient de sa personnalité bornée, de son être petit-bourgeois, il hait les autres car il décèle chez eux les mêmes traits de caractère. Il ne parvient plus à dépasser cette condition déplorable que dans l’ivresse, autrement ses paroles ne sont que verbiage, banalité. Conscient de sa déréliction et de ses faiblesses, cela renforce sa haine de soi et sa vie s’enferme dans une spirale qui ne peut mener qu’à la mort. Le coup de génie de Guilloux, est peut-être d’avoir fait de ce roman une véritable tragédie classique – il conserve l’unité de lieu et de temps et Cripure n’échappera pas à son destin. Il n’est d’ailleurs pas une victime propitiatoire, un Messie permettant une régénération, mais une victime générique, symbolique, entourée de tous ces petits-bourgeois qui font la société de la guerre, ces personnages réifiés dont Prévert donnera l’horrible tableau dans son célèbre poème :
La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père[…]
Guilloux livre un tableau très détaillé d’une ville de province pendant le premier conflit mondial : alors que les fils de la cité versent leur sang sur le front, leurs pères se grisent d’un patriotisme casanier et bavard, vide de substance, égoïste auquel l’auteur fait contraster la révolte de soldats désillusionnés contre la brutalité de leurs officiers. Cette révolte (avec en arrière-fond les exécutions pour l’exemple sur le front), symétrique de la veulerie des pères, est extraordinairement rapportée par l’auteur qui souligne ainsi la perversité des embusqués et des officiers et laisse entrevoir la seule échappatoire possible. Cripure est plus qu’une caricature, il est le représentant de l’Homme (d’avant 14 ?), de l’Homme d’une civilisation désormais caduque et sans vraies ressources, pitoyable. Le Sang noir est avant tout un roman certes plus métaphysique que politique mais qui remet en cause les structures de la société bourgeoise bien-pensante. C’est là le chef-d’œuvre d’un écrivain anarcho communiste, préfigurant parfois La Nausée, ce qui est nouveau en Bretagne et parlera particulièrement aux générations ayant vécu 1968 et ses espoirs, mais un roman toujours « actuel ». D’ailleurs, selon Louis Guilloux lui-même, ce roman ne met pas seulement en cause la bourgeoisie, mais « remet toute la vie en question ».
Dans Dossier confidentiel, il donnera encore une peinture sans compromis du climat qui règne « à l’arrière » pendant cette situation exceptionnelle et révélatrice qu’est la guerre : censure, hypocrisie, poses, méchancetés mises à jour…
Fils d’un petit cordonnier militant socialiste, né en 1899, Louis Guilloux devient vite un écrivain « de gauche » mais qui sait rester indépendant. Une bourse lui a permis de fréquenter le lycée de Saint-Brieuc où ses lectures lui révèlent Romain Rolland et Jules Vallès. Dès la fin de la guerre, il se rend à Paris. Il entre à l’Intransigeant en 1921 comme lecteur d’anglais, participe à de nombreuses revues. Grâce à André Chamson qui est devenu un ami, il peut confier à Daniel Halévy, lecteur chez Grasset, le manuscrit de La Maison du peuple, ce magnifique roman, à mon sens, qui fait découvrir le vieux Saint-Brieuc et les luttes ouvrières du début du siècle. Cet ouvrage sera défendu avec ardeur par Jean Guéhenno et sera à la base de la carrière d’écrivain de Louis Guilloux. En 1926, il se rend à Toulouse d’où est originaire sa femme, Renée Tricoire, épousée en 1924. En 1930, il revient à Saint-Brieuc, fait construire sa maison rue Lavoisier et est responsable du Secours Rouge.
Les années trente seront particulièrement fructueuses : Dossier confidentiel (1930), Hyménée (1932), Le lecteur écrit (1932), Angelina (1934), Le Sang Noir (1935)…
Il s’engage de plus en plus dans la lutte contre les fascismes, conscient que le danger immédiat réside dans ce totalitarisme qui s’empare de l’Europe et que, face à ce cancer, il faut faire taire les querelles de chapelle à gauche (il est secrétaire du premier Congrès des écrivains antifascistes). En 1936, il accompagne André Gide en URSS, mais déçu par ce qu’il découvre, il ne poursuit pas ce voyage jusqu’à son terme. Il ouvrira sa porte aux réfugiés espagnols en sa qualité de responsable du Secours Populaire Français. En 1937, il est critique littéraire de Ce Soir mais son refus, malgré les pressions de Aragon et Bloch de dénoncer, comme le voudrait aussi la ligne du journal, les Retouches à mon Retour d’URSS de Gide, il se voit obligé de démissionner. Pendant la guerre, il demeure à Saint-Brieuc où il termine son Pain des rêves (livre exceptionnel sur le petit peuple de Saint-Brieuc, sur les espoirs du prolétariat que Charles Le Quintrec considérait au même titre que Le Sang noir, comme un chef-d’œuvre et qui sera récompensé par le Prix Populiste (1942). Sa maison est ouverte aux Résistants, et, en 1943, au cours d’une perquisition, on arrête chez lui une militante communiste qu’il abrite, Hélène Le Chevalier, de Kergrist. En 1944, il fuit la Gestapo et se cache à Toulouse. Après la Libération de Saint-Brieuc, il sert comme interprète auprès des tribunaux militaires américains, une expérience relatée dans O.K., Joe ! Il est très lié à Albert Camus (reçu chez lui en 1947) et à Jean Grenier (rencontré en 1917 à la bibliothèque de Saint-Brieuc !). Le Sang Noir faillit obtenir le prix Goncourt en 1935 ; il obtient le prix Renaudot en 1949 avec Le Jeu de patience qui aborde le thème du chômage et de la déshumanisation qu’il implique.
En 1962, il adapte Le sang noir pour la scène (Cripure) et poursuit son œuvre (Les batailles perdues, La confrontation, Salido… Notons son intérêt pour la Bretagne avec des livres comme La Bretagne que j’aime ou l’album photographique Souvenirs de Bretagne.
Toute sa vie, il restera comme en marge du « marché » littéraire même si le prix de l’Académie française lui sera remis.
Son œuvre est immense et la parution de ses carnets a été un événement pour tous ceux qui aiment son œuvre, la Bretagne ou qui s’intéressent à l’histoire littéraire entre les deux guerres.
Camus a dit de lui : « Guilloux songe presque toujours à la douleur chez les autres, et c’est pourquoi il est, avant tout, le romancier de la douleur ».
Parfois, quand, dans mon exil du Pays de Bade, je veux revoir la Bretagne, ce sont les photos sépias de Charles Lhermitte que je regarde publiées par les éditions Chêne en 1988, ces Souvenirs de Bretagne pour lesquelles Louis Guilloux rédigea une préface, une émouvante « divagation bretonne », comme il l’écrit.
1936, QUAND LE PEUPLE S’EN MÊLE.
Cette année nous fêtons le 80ème anniversaire du Front Populaire.
Les années 30, années d’exode pour les antifascistes et les juifs d’Europe Centrale fuyant les persécutions racistes, années également du renvoi de centaines de milliers d’immigrés que la France avait fait venir dans les mines du Nord et de Lorraine après la 1ère guerre mondiale.
Dans chaque période de crise, la question de l’immigration est remise au cœur de l’actualité sous l’impulsion de l’extrême droite.
Le 14 juillet 1935 le serment du Front Populaire est proclamé dans un cérémonial rappelant la Fête de la Fédération de 1790.
Une nouvelle culture politique de lutte de masse se concrétise. La campagne électorale de 1936 est marquée par une mobilisation sans précédent de l’opinion. La victoire est due à la forte poussée du Parti Communiste qui double son score. Par la référence à l’antifascisme et à la lutte contre les 200 familles, le PC donne un coup de fouet salutaire à une gauche quelque peu assoupie par les compromis des Radicaux et les hésitations des Socialistes.
« Il faut que la masse laborieuse de France réalise son rêve : connaître le pays où fleurit l’oranger »
(Virgile BAREL, député communiste du F.P.)
Les acquis du Font Populaire, par les accords de Matignon, sont connus et ont représenté des avancées significatives pour le droit des salarié(e)s mais aussi pour l’ensemble du peuple. La semaine de 40 h et les 15 jours de congés sont emblématiques.
C’est aussi le temps des comités où il y a des réunions partout. Ce processus à encore un sens aujourd’hui, d’autant que 1936 à un écho troublant avec notre époque.
Montée de l’extrême droite en Europe, crise des réfugiés, paradis fiscaux.
Autre écho du Front Populaire avec la mobilisation de celles et de ceux qui battent le pavé des rues et les places contre la loi EL KHOMRI, la conviction que pour gagner contre l’injustice et l’oppression, il faut toujours leur en faire voir trente-six chandelles.
Que ce 1er mai du 80ème anniversaire soit à la hauteur des enjeux du moment. Soyons nombreuses et nombreux dimanche à 10h30 à Carhaix, et dans toutes les villes du Finistère et de Navarre où des rassemblements sont prévus.
Pierre-Yves Thomas, responsable de la section PCF de Carhaix
Alain Decaux évoque la mort de Louise Michel
Alain Decaux, c'est les récits de la Révolution Française de notre enfance...
Un grand conteur et pédagogue qui a nourri beaucoup de passions naissantes pour l'histoire.
Alain Decaux l'académicien n'est plus. Nous saluons sa mémoire à travers cet enregistrement sur l'enterrement de Louise Michel que nous a signalé et communiqué un correspondant sur Facebook, Pascal Bavencove (Histoire Populaire).
Disparition. Alain Decaux a rejoint la Grande Histoire
http://www.ouest-france.fr/culture/histoire/disparition-alain-decaux-rejoint-la-grande-histoire-4125423
Une émission récente de France inter à écouter sur le combat d'Angela Davis. On y retrouve l'histoire et la parole de cette militante déterminée des droits de l'homme, professeur de philosophie et militante communiste, membre des Black Panthers : Angela Davis et son combat pour la liberté : émission « ça peut pas faire de mal » par Guillaume Galliene
Une émission récente de France inter à écouter sur le combat d'Angela Davis. On y retrouve l'histoire et la parole de cette militante déterminée des droits de l'homme, professeur de philosophie et militante communiste, membre des Black Panthers :
" Il était temps de partir. Pour la première fois depuis que nous avions découvert que la police me recherchait, je sortis. Il faisait bien plus sombre que je ne l’avais cru, mais pas assez pour que je cesse de me sentir vulnérable.
Dehors, à découvert, mon chagrin et ma colère s’alourdissaient de peur. Une peur pure et simple, si puissante et si élémentaire que la seule chose à laquelle je pus la comparer était le sentiment d’engloutissement que je ressentais lorsque, enfant, on me laissait dans le noir. Cette chose indescriptible, monstrueuse, était dans mon dos, elle ne me touchait jamais mais elle était toujours prête à l’attaque. Ma vie était maintenant celle d’une fugitive. Toute silhouette étrange pouvait être un agent déguisé, entouré de limiers qui attendaient dans les bosquets les ordres de leur maître. Je devais apprendre à éviter l’ennemi, à le déjouer. Ce serait difficile, mais pas impossible" (Angela Davis)
Cette femme qui fuit la police dans les rues de Los Angeles s’appelle Angela Davis.
En 1970, elle a 26 ans. Elle vient juste d’être nommée professeur de philosophie à l’université de San Diego, en Californie.
Mais elle est aussi communiste, proche des Black Panthers, et elle se bat depuis des années pour libérer le peuple Noir de l’oppression, dans une Amérique encore très ségrégationniste.
Après avoir été accusée (à tort) de complot et de meurtre, elle est contrainte de se cacher.
Au terme d’une traque qui va durer plus de 3 mois, Angela Davis est arrêtée, emprisonnée et risque la peine de mort.
Partout, en Amérique et en Europe, l’opinion publique se mobilise pour crier son innocence. Les Rolling Stones et John Lennon lui écrivent une chanson, Aragon et Sartre défilent à Paris, Jacques Prévert lui adresse un poème.
Ce soir, je vous propose de partir à la découverte de cette héroïne moderne et insoumise, icône du Black Power, pour qui la révolution était une affaire d’honneur : « Quand on s’engage dans la lutte », écrira-t-elle, « ce doit être pour la vie ».
Alors, comment Angela, arrière-petite-fille d’esclave née en 1944, a fait basculer l’histoire des Etats-Unis ?
Voici son autobiographie, écrite « à chaud » à la fin des années 1970, et publiée par la romancière Toni Morrison. Elle est traduite pour la première fois en français, par Cathy Bernheim, aux éditions Aden.
Eric CHOPIN: Ouest-France
Saint-Brieuc. Evadée du dernier train de déportés, elle témoigne
http://www.ouest-france.fr/bretagne/saint-brieuc-22000/saint-brieuc-evadee-du-dernier-train-de-deportes-elle-temoigne-4120673
Nul doute que ce roman a de quoi nous intéresser...
"Ce roman ne prétend pas être un livre d'histoire, ni même un roman historique puisque l'intrigue se déroule de nos jours, mais cette intrigue est conditionnée par le passé, et en particulier le passé du mouvement indépendantiste breton et sa collaboration active avec les nazis.
Ce n'est pas non plus un roman à thèse, et c'est pourquoi j'ai voulu lui donner un ton assez léger dans l'ensemble, mais j'ai pris grand plaisir à faire quelques rappels historiques dénonçant la réécriture de l'histoire éhontée à laquelle se livrent ces mouvements (en particulier la légende selon laquelle l'épuration aurait touché d'innocents militants seulement coupables de trop "aimer la Bretagne")"
( Jean-Jacques Carrère)
Jean-Jacques Carrère (Auteur) - Paru le 9 mars 2016 - Roman paru au Rouergue
Tréguier, capitale du Trégor, menait une vie paisible jusqu'au jour où le journal local a lancé une consultation publique sur les affaires criminelles non élucidées. Et qu'à la surprise générale l'affaire de l'assassinat de l'abbé Perrot, ou de son exécution par les maquisards si on préfère, est sortie de l'oubli, provoquant une cascade d'événements aussi tragiques qu'imprévisibles. Avec brio, Jean-Jacques Carrère nous emporte dans une affaire criminelle où, entre identitaires, travailleurs détachés, licenciés des abattoirs et bonnets rouges, les fils d'anciens collabos sont prêts à soumettre la Bretagne à la vente à la découpe. ..
La quatrième de couverture donne un aperçu:
http://www.lerouergue.com/catalogue/un-major-en-tregor
Voici un extrait du texte communiqué par l'auteur à lire en avant-première:
La honte
— Ça n’a pas l’air d’aller bien fort. Le temps ?
— Oui, c’est vrai, il n’est pas bien fameux le temps.
Le major, étonné, fixa son vis-à-vis. Il y avait bien longtemps qu’il n’était plus surpris par la proverbiale mauvaise foi des Bretons concernant le temps, leur habitude, plus ancrée encore que leurs bateaux, de vous jurer, sous des trombes d’eau, qu’il ne fait pas si mauvais que cela, ou qu’il y avait du soleil cinq minutes plus tôt, ou qu’il y en aura dans quelques instants. Aussi entendre un Breton authentique se résigner à reconnaître que le temps n’était pas fameux était forcément le signe d’un problème.
Le major, sous l’abri, s’assit confortablement. Il voyait bien que l’autre n’avait pas envie de discuter, qu’il fixait d’un œil éteint sa pipe, éteinte elle aussi, qu’il tenait à la main.
. Mais il l’aimait bien, le marin, vrai ou faux, et il se disait que c’était justement le moment de lui parler, justement parce qu’il n’en avait pas envie. Parce que ce gars-là, c’était un causeur, et qu’un causeur qui ne veut pas causer, c’est qu’il n’est pas bien, et qu’il serait mieux s’il parlait.
Et puis le major n’était pas pressé : il devait aller, sur les instances répétées de Nicole Mourdade, se faire couper les cheveux à Lannion, et il lui répugnait assez de faire des infidélités à son coiffeur pour hommes familier, à Perpignan, un petit salon à l’ancienne où les discussions allaient grand train. Aussi avait-il pris le temps de passer d’abord voir son interlocuteur habituel, pour une petite causette. Et il n’allait pas repartir comme cela, en laissant l’autre ruminer des pensées aussi moroses que le temps.
— Quelque chose vous tracasse ?
La question était un peu directe, mais l’autre ne se fit pas prier :
— Oui, c’est mon neveu qui n’a pas le moral.
— Celui que je connais, celui qui m’a parlé de Têtenfer, celui de l’abattoir ? Vous savez qu’il est hors course, hein, Têtenfer, et mal parti encore !
— Je sais, mais on l’a remplacé, le Têtenfer, c’est cela l’histoire. Et l’abattoir aussi. Vous n’avez pas regardé la télé, lu les journaux, hier ou ce matin ?
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Le Lay ferme l’abattoir de Rozpez, l’ancien abattoir des Mahé.
Le major n’était pas un spécialiste des avatars de la filière bovine (ni porcine, d’ailleurs), mais il ne put s’empêcher de marquer son étonnement :
— J’avais cru comprendre qu’il le rachetait pour le sauver, au contraire.
— C’est ce qu’il avait dit, mais ce n’est pas ce qu’il a fait. Alors les gars de là-bas sont venus bloquer la ville de la viande, et ils se sont un peu frittés avec les ouvriers d’ici.
— C’est moche ! compatit le major, et votre neveu y était ?
— Le moyen de faire autrement ? C’est pour cela qu’il n’avait pas le moral ; il est venu m’en parler, il ne pouvait pas se sortir ça de la tête.
— Et depuis c’est votre tour, hein ? Et si vous m’en parliez à moi ? Ça vous soulagerait sûrement.
— Pas sûr, mais après tout… Mais je vais vous le dire en vrac, hein, comme il me l’a raconté, sans fioritures.
Il savait bien que son boulot n’était pas très propre ; c’est même pour cela qu’on utilisait sans arrêt le jet d’eau. Il avait l’habitude de patauger dans le sang, et même dans la pisse, et dans la merde aussi, parce que la vache, hein, quand on l’égorge, elle se lâche de partout. Oui, il avait l’habitude de patauger dans tout ça, mais la honte, c’est autre chose. Ça ne se nettoie pas la honte, ça vous colle dessus. Et c’était ce dont il se souvenait quand il repensait à cette matinée, à toute cette honte dans laquelle ils avaient tous pataugé.
Parce qu’à part ce salaud de Guyomard, tout le monde avait honte.
Guyomard, précisait le « marin » à l’usage de son interlocuteur, c’est le cousin de Têtenfer, et il ne vaut guère mieux que lui ; ça doit être de famille ! Puis, reprenant les paroles de son neveu :
« Les autres, les gars de l’abattoir de Rozpez, celui que le viandard avait racheté et qu’il avait décidé de fermer, ils avaient honte de venir nous emmerder. Ils savaient bien que ça ne règlerait pas leur truc, venir bloquer les camions, les empêcher d’entrer ou de sortir, arrêter notre production. Ils le savaient, mais ils le faisaient quand même, comme le type qui se noie, et qui noie son voisin en s’accrochant à lui. Au mieux, ils pouvaient espérer gratter un peu plus en prime de licenciement, et ils avaient honte d’être obligés de faire ça pour quelques ronds, de venir comme le pauvre qui mendie son pain et qui s’accroche au gars à peine un peu plus riche que lui.
« Et puis il y avait nous. Nous, c’est-à-dire les ouvriers et les employés de la ville de la viande, et Guyomard devant, déguisé en travailleur, avec une blouse blanche comme nous autres. On le reconnaissait quand même de loin. Pas plus grand que les autres, mais plus décidé, plus méchant. Avec son air de dur, bousculant les autres, les provoquant, cherchant un prétexte pour aligner un coup de poing ou un coup de boule. Mais ceux de Rozpez reculaient doucement, en essayant de ne pas tomber dans le piège, avec tous ces journalistes, toutes ces caméras, qui auraient été trop contents de montrer ça, une bagarre générale entre ouvriers.
Parmi nous, les seuls qui n’avaient pas honte, c’étaient Guyomard et les Polonais. Guyomard, bien sûr, il était dans son élément, le salaud, ça l’aurait amusé plutôt, de montrer sa force. Les Polonais, c’était autre chose : ils n’y comprenaient rien. Et peut-être aussi qu’ils n’en avaient rien à faire, de ces histoires entre Français. Tout ce qu’ils voyaient, c’est qu’on les privait de leur boulot, et le boulot, c’est pour cela qu’ils étaient venus de si loin, en laissant leurs familles, pour gagner quatre sous, alors… Alors eux, ça les gênait moins, de venir faire dégager ceux qui nous bloquaient, mais ils y allaient mollo, parce qu’ils n’étaient pas sûrs de tout piger. Et puis il y avait nous, les ouvriers français, et nous on avait honte. Et pas moyen de se laisser glisser, en douce, vers l’arrière : les contremaîtres, ceux qui étaient venus nous chercher dans l’usine, bouclaient le groupe.
« Oui, on avait honte. Et on avait peur aussi, parce que même les plus cons comprenaient qu’après un coup comme ça, si un jour c’était notre tour, personne ne lèverait le petit doigt, et que ce serait justice.
« Et même les gendarmes – ou les CRS, j’ai jamais rien compris à la différence – même eux, j’en ai vu qui avaient honte. Il y en avait un qui disait « dégagez les gars, déconnez pas, pas de bagarre devant les journalistes », et puis finalement il s’est écarté avant d’être pris en sandwich, mais j’ai bien vu qu’il avait honte, qu’il avait honte pour nous.
« J’ai pas voulu regarder la télé le soir, j’étais sûr que toute cette honte allait se voir de partout, en train de couler sur nous, de dégouliner des écrans, j’en étais malade. »
— Voilà, avait conclu le nouvel ami du major, voilà ce qu’il m’a dit, et c’est pour cela qu’il en avait gros sur le cœur.
— Et vous aussi… compatit le major en hochant la tête d’un air compréhensif.
— Un peu moins maintenant, c’est vrai que ça m’a fait du bien de vous en parler ; n’empêche que c’est moche cette histoire, très moche, et ça va laisser des traces, avait conclu le faux marin en rallumant pensivement sa bouffarde, pendant que son interlocuteur quittait le banc pour rejoindre sa voiture, direction Lannion et le salon de coiffure que son épouse lui avait indiqué.
A l'heure où beaucoup se font un titre de gloire à se dire apolitique, citoyen sans parti, ni parti-pris, non carté, percevant l'engagement dans des organisations comme une entrave à leur liberté et une forme de caution à ce qui les dépasse, un risque de compromission par rapport à toutes sortes de magouilles et de compromis boiteux, il est précieux, par-delà l'ère du temps, de retrouver des dizaines d'années de militantisme et d'histoire communiste à travers les cartes que Pierre Le Rose collectionnait comme d'autres les médailles... du mérite agricole, du travail, du bon soldat, sauf qu'elles le portaient, non vers la célébration de sa petite personne, mais vers le service de la cause.
Tout un poème... Enfin pour les amateurs de curiosités, les chineurs et collectionneurs, les nostalgiques, les fétichistes, les amoureux des choses anciennes...
Et encore, ce n'est là qu'un petit échantillon modeste de l'homme multicarte qu'était Pierre le Rose, un grand cœur qui ne comptait jamais assez d'engagements, d'appartenances, de services à rendre en commun pour un noble but et une fierté de donner de soi pour la société et de grandes idées.
C'était au temps où le Parti Communiste, de nouveau autorisé après 5 ans d'interdiction et de persécution, comptait 7 000 adhérents dans le Finistère (10 000 à 12000 à la Libération). Au seuil de la guerre froide, il était encore auréolé de son engagement dans la Résistance pour la Libération de la France et de la Bretagne.
Ces photos du 11e congrès du PCF en juin 1947 à Strasbourg ont été offertes à la Fédération PCF du Finistère par Marie-Pierre et Sylvie Le Rose, les filles de Pierre Le Rose, résistant, dirigeant communiste et de l'Union des Jeunesses Républicaines de France à la Libération, futur secrétaire départemental de 1953 à 1956.
Voir aussi:
Daniel Trellu (dirigeant de la résistance) , puis plus loin Pierre Le Rose et Marie Lambert, une des deux premières députées du Finistère, dirigeante communiste
Lire aussi sur le Chiffon Rouge:
Paris, 13 juillet
Mon cher camarade,
Je serai à Lancerf-Plourivo par Paimpol (C du N) à partir du 16. Je serais heureux de recevoir à cette adresse toutes les communications que tu voudras bien m'adresser pour le 2 août. Vu les circonstances politiques présentes, il est évident que nous devons assurer à la manifestation de Douarnenez le plus grand succès possible.
Toutes les suggestions et celles des camarades à propos de la situation dans le Finistère seront naturellement bien accueillies.
Bien cordialement.
M. Cachin
Lancerf Plourivo, mercredi 3 août 1955
Mon camarade et ami,
Bien reçu ta lettre hier,
Nous arriverons à Concarneau samedi entre 4 heure 1/2 et 5 heures.
Il me serait agréable d'assister à 18h à la cérémonie de Trégunc! Rendez-vous à .... (illisible) de Concarneau. Très heureux d'être reçu par Paul Le Gall et sa famille si sympathique.
Amitiés,
M. Cachin