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11 août 2016 4 11 /08 /août /2016 05:11
1914-1918, l'union sacrée pour la défense de la patrie? - à propos des mutineries de la grande guerre et de leur répression (article de Michel Peyret sur son blog, Avec Marx)

Un lien avec un blog au contenu intéressant que nous a transmis sur sa page Facebook Histoire Populaire Pascal Bavencove:

http://michelpeyret.canalblog.com/

« Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable. » Général Philippe Pétain, 1915.

11 août 2016

1914-1918, l'union sacrée pour la défense de la patrie ?

« Dans les jours précédant la mobilisation générale, indique Patrick Le Moal, sous l’impulsion des syndicalistes et des socialistes, des manifestations, meetings, affichages, tracts d’opposition à la guerre se multiplièrent. Mais tout s’arrêta le 1er août, jour de la mobilisation générale. L’entrée en guerre surprit, et le ralliement dès le 2 août des syndicalistes et des socialistes à la défense du pays bloqua toute tentative. Le 4 août, les députés de tous les partis politiques votèrent les crédits de guerre : ainsi naquit l’Union sacrée pour la défense de la patrie. 3,6 millions de soldats français furent mobilisés du 2 août au 15 août 1914. Le départ ne se fit pas dans la joie, dans l’empressement de récupérer les provinces perdues. La résignation l’emportait. En outre, beaucoup s’imaginaient rentrer victorieux sous peu, et personne ne mesurait les réalités d’une guerre moderne.Tout cela explique le nombre d’insoumis enregistrés lors de la mobilisation générale : le taux déclaré par l’état-major est de 1,5 %, alors qu’il s’attendait à plus de 10%. On parle de 32 000 insoumis et d’environ 1600 jugements en conseil de guerre pour insoumission et désertion entre août et décembre 1914. L’insoumission en août 1914 était donc un phénomène réel mais limité... »

Reprenons le texte de Patrick Le Moal...

Michel Peyret

Il y a cent ans, la Première Guerre mondiale – 1914-1918, les fusillés pour l’exemple

mercredi 1er octobre 2014, par LE MOAL Patrick

« Pour maintenir l’esprit d’obéissance et la discipline parmi les troupes, une première impression de terreur est indispensable. » Général Philippe Pétain, 1915.

Si avant 1917 il n’y a pas eu de mutineries, de refus collectifs, il est impossible d’affirmer que faire la guerre sans se révolter ouvertement implique une acceptation en conscience. D’abord, parce que le délire patriotique et l’enthousiasme guerrier des premiers jours, décrits par nombre d’historiens, n’était pas celui des milieux populaires. Ensuite, parce qu’après les carnages des premières semaines, le sacrifice avait loin d’avoir valeur d’évidence.

Revenir sur les raisons de l’apparente acceptation de la guerre des tranchées, de l’apparente obéissance, est indispensable pour montrer en quoi elle n’est pas due au « consentement patriotique » tant vanté par les historiens de l’union sacrée. L’étude de centaines de milliers de lettres des poilus, des faits eux-mêmes, montre qu’elles sont le produit de facteurs multiples : les rapports de camaraderie face aux planqués de l’arrière et aux embusqués de l’état-major, la solidarité de groupe, mais aussi et surtout de la discipline de fer mise en place par la hiérarchie militaire.

Car acceptation ou consentement implique liberté de ne pas faire, et cette liberté n’a pas existé. La discipline pour obliger les soldats à se soumettre s’est illustrée à travers les centaines de fusillés pour l’exemple, dans toutes les armées et sur tous les fronts, dès les premiers jours de la guerre.

La grand peur de l’indiscipline face à la boucherie

1914, c’est la bataille de la Marne et la « course à la mer ». L’utilisation massive de l’artillerie, de nouvelles armes comme les mines, le fusil-mitrailleur, la grenade, le lance-flamme et les gaz asphyxiants (à partir d’avril 1915) rendait suicidaire l’attaque traditionnelle. En décembre, on entrait dans la guerre des tranchées, l’enfer pour les soldats : la boue, les rats, les poux, les hurlements, la mort par les bombardements et les assauts suicidaires.

Il y eut en moyenne, sur toute la durée de la guerre, 900 tués par jour chez les soldats français (1300 pour l’armée allemande). En tout, 1 400 000 tués (10 % de la population active masculine et 18 % des appelés) et 4 266 000 blessés : 70% des mobilisés furent soit tués, soit blessés. [1]

Les premières semaines furent encore plus meurtrières. Entre le 6 août et le 13 septembre 1914, les combats ont fait 100 000 morts côté français et deux fois plus de blessés, disparus et prisonniers. La seule journée du 22 août, 27 000 soldats français étaient tués et on estime à environ 10 000 les soldats allemands décédés le même jour.

L’obsession des généraux français était d’éviter toute retraite, toute débandade des soldats au pantalon rouge, portant un képi sous le déluge des bombardements.

Ils avaient des raisons de s’inquiéter

A la fin du 19e siècle avait émergé un mouvement antimilitariste. Jean Maîtron [2] avance les chiffres de 5991 insoumis et déserteurs en 1902, 14 067 en 1907, 12 000 à 13 000 en 1912. En tout, ils auraient été 76 723 à être recherchés par la police en1911. Dès 1906, la Confédération générale du Travail (CGT) préconisait la « grève générale insurrectionnelle en cas de guerre ».

En1913, le gouvernement portait la durée du service militaire de deux à trois ans. L’ensemble des organisations ouvrières s’opposait à ce projet, notamment la CGT et le Parti socialiste (SFIO) [3].

Lorsque les appelés apprirent que leur temps de service allait être prolongé d’un an, de Toul à Paris, en passant par Orléans, Rodez, Mâcon, Nancy, Bourges, Troyes, Toulouse, Belfort et… Verdun, une vague d’agitation parcourut les casernes entre le 18 et le 24 mai. Les soldats manifestèrent, chantèrent L’Internationale, bousculèrent les officiers, tentèrent parfois de quitter collectivement leur caserne.

La SFIO et la CGT organisèrent des meetings et manifestations contre la loi, dont celle qui réunit le 25 mai près 150 000 personnes au Pré-Saint-Gervais, avec des dizaines d’orateurs parmi lesquels Jaurès.

Plusieurs dizaines de soldats, considérés comme des meneurs, furent arrêtés et promis au conseil de guerre. Des perquisitions eurent lieu dans 88 villes ; à Paris, au siège de la CGT et de la Bourse du travail, de La Vie ouvrière et du Libertaire, de la Fédération communiste anarchiste, chez plusieurs responsables confédéraux, de la fédération du Bâtiment, du Comité de défense sociale. La Bataille syndicaliste, quotidien officieux de la CGT, initia un Comité de défense des soldats.

La loi fut votée le 19 juillet 1913.

La mobilisation générale

Dans les jours précédant la mobilisation générale, sous l’impulsion des syndicalistes et des socialistes, des manifestations, meetings, affichages, tracts d’opposition à la guerre se multiplièrent. Mais tout s’arrêta le 1er août, jour de la mobilisation générale. L’entrée en guerre surprit, et le ralliement dès le 2 août des syndicalistes et des socialistes à la défense du pays bloqua toute tentative. Le 4 août, les députés de tous les partis politiques votèrent les crédits de guerre : ainsi naquit l’Union sacrée pour la défense de la patrie.

3,6 millions de soldats français furent mobilisés du 2 août au 15 août 1914. Le départ ne se fit pas dans la joie, dans l’empressement de récupérer les provinces perdues. La résignation l’emportait. En outre, beaucoup s’imaginaient rentrer victorieux sous peu, et personne ne mesurait les réalités d’une guerre moderne.

Tout cela explique le nombre d’insoumis enregistrés lors de la mobilisation générale : le taux déclaré par l’état-major est de 1,5 %, alors qu’il s’attendait à plus de 10%. On parle de 32 000 insoumis et d’environ 1600 jugements en conseil de guerre pour insoumission et désertion entre août et décembre 1914. L’insoumission en août 1914 était donc un phénomène réel mais limité.

L’obsession de l’état-major était de mettre au pas ceux qui étaient mobilisés, d’empêcher toute forme d’indiscipline face à la boucherie. Car les soldats reculaient devant le déluge d’artillerie, se perdaient dans la débandade, refusaient d’obéir à des ordres inapplicables ou aberrants, se mutilaient volontairement, voire choisissaient de se rendre à l’ennemi... On les punit, le plus souvent pour un abandon de poste devant l’ennemi (refus de sortir des tranchées sans préparation, repli non maîtrisé…) ou une désertion (seront ainsi condamnés des soldats tout simplement égarés, ou en état de choc), non parce qu’ils étaient des exceptions, mais parce que tous étaient tentés de faire comme eux. Il fallait être rapide et expéditif.

La naissance des conseils de guerre spéciaux

L’état de siège proclamé le 2 août 1914, l’armée détenait alors des pouvoirs exceptionnels tant sur les militaires que sur les civils. Le gouvernement écrivit le 10 août 1914 : « si les nécessités de la discipline et de la défense nationale vous paraissent exiger impérieusement l’exécution immédiate des sentences, vous laisserez son libre cours à la justice sans m’en référer. » Le 1er septembre 1914, Millerand, ministre de la Guerre, autorisait les généraux à faire exécuter les sentences sans possibilité de recours au président de la République.

Joffre, qui rendait la troupe responsable des échecs du début de la guerre, réclama par dépêche télégraphique une accélération des procédures judiciaires, car la lenteur« empêche de faire des exemples qui sont absolument indispensables ». Il demanda la création de conseils de guerre spéciaux de trois membres (en général le commandant du régiment assisté de deux officiers), ce que Millerand lui concéda le 6 septembre. La défense n’existait pratiquement pas, l’appel de témoins de la défense était impossible. Les jugements rendus n’étaient susceptibles ni de recours en révision, ni de pourvoi en cassation. En cas de condamnation à mort, la sentence était applicable dans les 24 heures.

Ces conseils de guerre servaient à sanctionner par de lourdes condamnations comme la peine de mort, mais aussi à « édifier », à prévenir par l’exemplarité des peines,« infiniment supérieure au point de vue du châtiment. Il s’agit moins de punir un coupable que d’empêcher par la sévérité de la répression la contagion du mal » [4]. Le commandement craignait avant tout la contagion de l’indiscipline et n’avait qu’une réponse : la fermeté dans la répression de la moindre défaillance, parfois de la moindre suspicion de défaillance.

Ce qui était important n’était pas la justice, mais l’impact sur le reste de la troupe afin de maintenir le sens du sacrifice pour mener à bien le combat. L’indulgence dans l’application de la peine pourrait nuire à la discipline, à l’obéissance, paraître une manifestation de faiblesse, favoriser des comportements de lâcheté dans les combats, d’abandon de poste, de mise en danger de la vie des camarades… Il fallait s’en garder à tout prix.

Le déroulement de la « cérémonie » d’exécution renforçait l’exemplarité de la peine : lecture de la condamnation, présence des troupes lors de l’exécution, coup de grâce sur l’exécuté, passage de la troupe devant la dépouille, traitement du corps du mort hors de la règle commune pour les soldats morts à la guerre. Les fusillés n’étaient donc pas victimes prioritairement d’un commandement de régiment sadique, mais d’un commandement soumis à la pression du commandement supérieur avec l’aval du gouvernement.

Les fusillés pour l’exemple

L’évaluation du nombre de soldats condamnés à mort et passés par les armes par ces conseils de guerre n’est pas toujours aisée. En France, les spécialistes s’accordent à dire que ce sont près de 2400 soldats qui ont été condamnés à la peine de mort ou aux travaux forcés à perpétuité, parmi lesquels 600 environ ont été effectivement exécutés. [5]

Le général André Bach [6], ancien directeur du Service historique de l’armée de terre, a travaillé sur les archives des conseils de guerre. Il constate que les deux tiers des hommes fusillés l’ont été au cours des dix-sept premiers mois de la guerre, entre septembre 1914 et décembre 1915, alors que le nombre de mutins fusillés pour des refus collectifs après l’échec de l’offensive du Chemin des Dames en 1917 n’excède pas la trentaine. Il comptabilise 269 condamnations à mort (dont 26 par contumace) et 197 exécutions avérées pour les cinq premiers mois de la guerre.

Indiscutablement, il y a eu la volonté de faire des exemples, au delà de celle de faire d’un condamné un exemple. Comme le montrent les cas cités dans les encarts, des officiers falsifiaient des témoignages, sélectionnaient ou tiraient au sort les soldats à passer par les armes, et cela dans toutes les zones de combat.

Cette estimation de 600 fusillés pour l’exemple ne prend cependant pas en compte les exécutions sommaires sans jugement, par définition impossibles à quantifier mais avérées, ni celles par exposition à des situations spécialement dangereuses. « J’ai tué de ma main douze fuyards, écrit le général Blanc, et ces exemples n’ont pas suffi à faire cesser l’abandon du champ de bataille. Pendant la bataille de l’Yser, le général de Bazelaire fit fusiller six tirailleurs tirés au sort dans une compagnie qui avait refusé de marcher. » [7]

Des exécutions sont aussi racontées dans les carnets de guerre des soldats. Comme celui qui dit avoir vu un soldat, accusé de dévaliser les morts, blessé par les artilleurs puis abattu par son commandant qui inscrivit ensuite la victime au champ d’honneur. Ou encore ce jeune, paniqué, qui fuit le front pendant un bombardement et est convoqué par le commandant qui lui dit « monte sur le parapet » avant de le tuer d’une balle dans la tête.

La reprise en main par les pouvoirs civils, victoire de la démocratie ?

Les fusillés sont un des sujets des tiraillements entre pouvoirs civil et militaire, qui permirent aux premiers de reprendre la main sur les seconds dans tous les domaines, dont celui de la justice. [8] A la fin de l’année 1915, les conseils de guerre spéciaux furnt supprimés. Le 27 avril 1916, la loi acceptait les circonstances atténuantes et la présence de la défense, mais le pourvoi en cassation était rejeté au nom de la rapidité nécessaire à cette justice des temps de guerre et remplacé par un conseil de révision.

Après la Première Guerre mondiale, un combat sera mené, notamment par les familles [9], les associations d’anciens combattants et la LDH, pour la réhabilitation de ces fusillés pour l’exemple, qu’il ne faut pas confondre avec les mutins de 1917. Une cinquantaine d’entre eux ont été réhabilités dans les années 1920 et 1930, après de nombreux débats au parlement.

Ce combat a permis de mettre en évidence la violence exercée par l’Etat et la hiérarchie militaire contre les soldats, les diverses formes de résistance qui ont existé dès le début face à la boucherie impérialiste, les simples stratégies d’évitement, les divers accommodements, les fraternisations (cf. Noël 1914), les accords tacites mis en place dans les tranchées y compris avec « l’ennemi », mais aussi la désertion, les automutilations, les refus d’ordres meurtriers.

Le refus de cette guerre était là, bien présent. Il a fallu l’injustice militaire, le crime des fusillés pour l’exemple afin de pouvoir obliger les soldats à marcher au carnage.

Patrick Le Moal

Les martyrs de Vingré

Le 27 novembre 1914, à Vingré, les Allemands pénétraient dans une tranchée de première ligne, surprenaient les soldats et faisaient des prisonniers. L’officier Paulaud donna l’ordre de repli, et partit parmi les premiers. L’officier commandant la tranchée ordonna aux hommes de reprendre leurs positions, ce qu’ils firent. Dans son rapport, Paulaud soutint ne pas avoir donné l’ordre de repli, expliquant « qu’il dut user de toute son autorité, appuyée par celle du lieutenant Paupier, commandant de compagnie, pour faire remonter les hommes et occuper la tranchée ».

À l’état-major, l’occasion de faire un exemple fut alors saisie. Le général de Villaret, commandant le secteur, n’avait-il pas écrit dans une note du 20 octobre 1914 qu’il fallait « ne pas hésiter à faire usage des conseils de guerre spéciaux (…) Il importe que la procédure soit expéditive, pour qu’une répression immédiate donne, par des exemples salutaires, l’efficacité à attendre d’une juridiction d’exception. » Il fit donc traduire les 24 soldats devant le conseil de guerre, sous l’inculpation d’abandon de poste devant l’ennemi. A la suite d’interventions d’officiers, la condamnation à mort prévue pour les 24 fut réduite à six hommes que la Cour désigna au hasard : les soldats Blanchard, Durantet, Gay, Pettelet, Quinault et le caporal Floch.

Le Journal de marche du régiment décrit l’exécution : « assistent à la parade d’exécution les quatrième compagnie de réserve du 298e, deuxième compagnie du 216e et une compagnie du 238e. Les troupes sont commandées par le lieutenant-colonel Pinoteau. Les condamnés (...) sont amenés à 7h30 par un piquet de 50 hommes et fusillés. Après l’exécution qui se passe sans incident, les troupes défilent devant les cadavres et rentrent dans leurs cantonnements. »

Dans ce secteur, chaque mois était marqué par une ou plusieurs exécutions. Furent ainsi fusillés, le 10 octobre 1914, deux hommes du 238e RI à Ambleny ; le 15 novembre, un homme du 42e RI à Vingré ; le 4 décembre, les six du 298e RI à Vingré ; le 12 décembre, un du 305e RI à Fontenoy ; le 28 janvier 1915, un du 42e RI à Vingré ; le 12 février, un du 60e RI à Fontenoy. Sur ces douze exécutions, neuf donnèrent lieu à des réhabilitations après la guerre, grâce aux démarches entreprises par les familles et les anciens combattants.

Ceux de Vingré ont été réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921. À la suite du jugement, le lieutenant Paulaud, inculpé pour faux témoignage, fut acquitté. La plainte pour forfaiture contre les officiers supérieurs jugés responsables fut classée sans suite. Le général de Villaret fut élevé en décembre 1916 à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

Le pantalon rouge

Le cas du soldat Lucien Bersot, connu par le livre et le téléfilm Le Pantalon rouge, montre la vitesse d’application de ces conseils de guerre. Le 11 février 1915, il refusa de porter un pantalon en loques et maculé de sang. Traduit le lendemain pour « refus d’obéissance » devant le conseil de guerre présidé par l’accusateur, le colonel Auroux, il fut condamné à mort. Comme de nouvelles recrues encore non aguerries venaient d’arriver, son intention était manifestement de faire un exemple de discipline militaire. Bersot fut fusillé le 13 février 1915.

Les fusillés de Flirey

Le 19 avril 1915, une compagnie de 250 hommes refusait de monter à l’assaut d’une ligne allemande afin d’enlever les 200 derniers mètres au centre d’une position conquise quelques jours plus tôt, au prix de 600 morts. « Ce n’est pas notre tour d’attaquer », disaient-ils. Furieux, le général Delétoile ordonna que les 250 soldats passent en cour martiale pour être exécutés.

Cinq hommes furent finalement désignés et comparurent le même jour, dans une parodie de procès. Deux furent choisis par tirage au sort, dont le soldat François Fontanaud. Le caporal Antoine Morange, les soldats Felix Baudy et Henri Prébost avaient été désignés par leurs supérieurs en raison de leur appartenance à la CGT. Ces quatre soldats seront fusillés le 20 avril 1915. Le cinquième fut acquitté.

Jean-Julien Chapelant

Engagé volontaire en 1909, il devint sous-lieutenant. Le 7 octobre 1914, après sept jours et sept nuits de combats et de bombardements ininterrompus dans la Somme, il fut capturé avec trois autres survivants. Grièvement blessé à une jambe par une balle allemande, il réussit cependant à s’enfuir et à regagner les lignes françaises deux jours plus tard, dans un état d’épuisement facile à imaginer. Le lieutenant-colonel Didier le fit traduire devant un conseil de guerre qui le condamna à mort pour « capitulation en rase campagne ». Le 11 octobre 1914, Chapelant fut fusillé dans la cour du château des Loges, attaché à son brancard dressé contre un pommier. Malgré les démarches, il n’a pas été réhabilité.

Bibliographie sommaire

André Bach, Fusillés pour l’exemple 1914-1915, Paris Taillandier, 2003, p. 407.

Emmanuel Saint-Fuscien, A vos ordre ? La relation d’autorité dans l’armée française des la Grande Guerre, EHESS éditions, Paris, 2011, p. 186.

Nicolas Offensdat, Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective 1914-1999, Odile Jacob, Paris, 1999, rées. 2009.

P.-S.

* « 1914-1918. Les fusillés pour l’exemple de la première année de guerre ». Paru dans la Revue L’Anticapitaliste n°58 (octobre 2014). http://www.npa2009.org/

Notes

[1] En février 1915, une calotte d’acier fut ajoutée sous la casquette ou le képi. Le casque n’arriva qu’en septembre 1915. Avant son entrée en service, 77 % des blessures étaient à la tête.

[2] Cité par Michel Auvray dans « Objecteurs, insoumis, déserteurs. Histoire des réfractaires en France », Stock 2, 1983.

[3] L’antimilitarisme était alors largement partagé à gauche, entre autres en raison de l’utilisation constante de l’armée pour réprimer les grèves : Languedoc en 1907, Draveil en 1908, etc.

[4] N. Offenstadt, « Les Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective 1914-1999 », Odile Jacob, 1999, réédition en 2009, page 32.

[5] Italie, 750 exécutions ; Royaume-Uni, 306 ; Allemagne, officiellement 48 ; Canada, 2 . Il y eut aussi de nombreuses exécutions dans l’armée russe. Seule l’armée australienne n’exécutait ses soldats sous aucun motif.

[6] André Bach, « Fusillés pour l’exemple 1914-1915 », Tallandier, 2003.

[7] Charles-Robert Ageron, « Histoire de l’Algérie contemporaine », Vendôme, 1979, page 256.

[8] Joffre affirmait en 1915 que le pouvoir militaire ne pouvait pas accepter de contrôle parlementaire en temps de guerre.

[9] Elles étaient doublement touchées. Au poids du deuil s’ajoutait la honte, les insultes d’avoir eu un frère, un père, un époux condamné pour lâcheté. De plus, les femmes des fusillés restaient démunies financièrement, ne recevant pas la pension attribuée aux veuves de guerre, sans compter celles qui étaient exclues de leur travail.

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 05:41
1927: Sacco et Vanzetti sont électrocutés: la couverture de l'évènement par l'Humanité

Sacco et Vanzetti sont électrocutés

Les séries d'été de L'Humanité

ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN

VENDREDI, 29 JUILLET, 2016

Un jour dans L'Humanité. Au mois d’août 1927, deux éditions spéciales paraissent. L’une pour annoncer leur sursis, l’autre leur exécution qualifiée de « déclaration de guerre à la classe ouvrière ».

Dans la nuit du mercredi 10 août au jeudi 11 août 1927, une édition spéciale de l’Humanité est mise sous presse à l’Imprimerie française, rue Montmartre. Comme l’écrit Paul Vaillant-Couturier dans son éditorial, « la nuit horrible de veille (vient) de se terminer par un coup de théâtre ». Et le rédacteur en chef du quotidien communiste de préciser : « Le sursis est accordé… Sacco et Vanzetti sont vivants. » La dernière dépêche en provenance de Boston, aux états-Unis, annonçant que « toute décision concernant l’exécution (était) ajournée jusqu’au 22 août » a conduit la direction de l’Humanité à sortir ce numéro particulier. Depuis sa nomination au poste de rédacteur en chef en avril 1926, Paul Vaillant-Couturier entend faire de l’Humanité « le grand quotidien d’information de classe des travailleurs ». L’affaire Sacco et Vanzetti lui en donne pleinement l’occasion.

« Et les bourgeois eux-mêmes qui veulent savoir achètent, pour une fois, l’Humanité »

Le tirage de cette édition spéciale uniquement diffusée en région parisienne s’élèverait à 80 000 exemplaires ; ce qui équivaut à la moitié de la vente journalière totale en 1927. Le quotidien communiste revendique le lendemain avoir été « avant tous les autres, le premier de tous les journaux » à avoir annoncé la décision du gouverneur Fuller. Et d’ajouter : « C’était la ruée de la foule sur les boulevards, aux Halles, dans tous les quartiers sur nos camelots, portant des milliers d’exemplaires de l’Humanité, que Paris ouvrier s’arrachait. » On peut lire plus loin : « Et les bourgeois eux-mêmes qui veulent savoir, avec une grimace, achètent, pour une fois, l’Humanité. Mais chez eux, c’est curiosité, besoin d’informations, que nous sommes seuls à donner, et ils ne participent guère à l’allégresse populaire. » Une déclaration du bureau politique du Parti communiste publiée le lendemain « témoigne sa satisfaction à la rédaction de l’Humanité, à l’équipe des techniciens de l’imprimerie et à l’administration du journal pour le bel effort et les résultats obtenus au cours de la campagne Sacco et Vanzetti ». Le compliment est suffisamment rare pour être porté à la connaissance des lecteurs du journal. La priorité donnée à l’information – véritable leitmotiv de Paul Vaillant-Couturier – s’avère un choix payant.

Voilà plusieurs années déjà que l’Humanité rend compte de la situation de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. La mobilisation en faveur de la révision du procès des deux anarchistes italiens, condamnés à mort pour avoir soi-disant participé à un hold-up, est désormais mondiale.

Un rassemblement est convoqué au Pré-Saint-Gervais le dimanche 21 août 1927

Dans les jours qui suivent la parution de cette édition spéciale, l’Humanité rend compte de la multiplication des actions pour « arracher Sacco et Vanzetti à la chaise électrique ». Des photographies sont publiées, donnant à voir les multiples manifestations organisées, en particulier à Londres et à New York. Un rassemblement est convoqué au Pré-Saint-Gervais le dimanche 21 août 1927. Malgré une « pluie battante », les « travailleurs parisiens » sont présents au rendez-vous. L’Humanité espère encore la grâce du président des États-Unis Calvin Coolidge après le rejet des divers recours juridiques.

Dans la nuit du dimanche 22 août au lundi 23 août, une nouvelle édition spéciale de l’Humanité est imprimée. « Électrocutés ! Le prolétariat les vengera ! » La dépêche de Boston annonçant leur exécution est tombée à 5 h 30, heure française. Une heure plus tard, l’édition spéciale de l’Humanité est en vente, non seulement à Paris, mais aussi en banlieue parisienne et même au-delà. Des exemplaires sont expédiés par le train à Creil, Soissons et Lille pour y être vendus à la criée. Au total, le tirage de cette édition funeste s’élève officiellement à 192 000 exemplaires. Une nouvelle fois, le quotidien communiste a décidé de donner la priorité à l’information, qui plus est une information considérée comme une « déclaration de guerre » à l’encontre du « prolétariat » pour reprendre les mots de Paul Vaillant-Couturier. Comme le précise un rédacteur anonyme du journal dans son édition du lendemain : « L’Humanité n’a fait que son devoir en ces circonstances tragiques, mais qu’il nous soit cependant permis de constater que le journal de la classe ouvrière a été en mesure d’informer les ouvriers de Paris du crime du capital yankee, moins d’une heure après le martyre de nos deux camarades. L’Humanité, au point de vue technique, peut maintenant rivaliser avec les plus grands journaux de la bourgeoisie. »

Dans l’Humanité du 11 aout 1927 (édition spéciale) par Paul Vaillant-Couturier

« Au bord de l’assassinat, le capitalisme le plus brutal, le plus cynique, le mieux outillé, l’impérialisme aux rouages broyeurs d’acier trempé, le régime-exemple de la dictature bourgeoise, le capitalisme américain a dû céder. (…) Sacco et Vanzetti, qui devaient être exécutés cette nuit après 2 213 jours de torture et 24 jours de grève de la faim, SONT VIVANTS. Miracle du soulèvement de la conscience prolétarienne universelle ! À la face de l’ennemi capitaliste international et malgré des défections honteuses, comme celle de l’American Federation of Labour, le prolétariat mondial s’est manifesté comme une réalité tangible. (…) Sursis ? Sans doute ! Mais qui pourrait désormais oser faire de ce sursis une torture supplémentaire, un nouveau et atroce délai de souffrance avant l’exécution ? »

Joan baez Sacco et Vanzetti
extrait du film (et archives de l'époque a 6 minutes) : http://www.dailymotion.com/video/x2pl47_sacco-vanzetti_shortfilms

paroles en français de georges mous
taki:

http://artists.letssingit.com/georges-moustaki-lyrics-la-marche-de-sacco-et-vanzetti-heres-to-you-w19gwdg

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9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 05:40
Conseil de lecture: "Le premier homme" d'Albert Camus

Jamais sans doute, Albert Camus n'avait été aussi émouvant, au plus près de la vie et de l'intime dans ce qu'ils ont de plus singulier mais aussi de plus partagé, que dans ce manuscrit inachevé et presque pas corrigé, dont on ne sait s'il aurait constitué la version finale d'un récit autobiographique publié, retrouvé dans sa sacoche le 4 janvier 1960 après son accident de voiture mortel et publié trente-cinq après sa mort, à quarante-six ans.

"Le premier homme", manuscrit où Camus, bouleversé par la guerre d'Algérie et ce qu'il pressent comme la disparition d'un monde, de son monde, l'Afrique des pieds-noirs et des arabes, l'Algérie de l'enfance qui a le goût rétrospectif du bonheur et de l'aventure, mais qui n'est pas idéalisée pour autant, sombrant dans la violence et l'accumulation inexorable des haines de part et d'autre, raconte son enfance et sa famille dans un récit autobiographique à peine dissimulé en prenant le nom de Jacques Cormery.

Ce texte est d'autant plus bouleversant que l'auteur de La Peste, de L'étranger, des Noces, de La Chute, de Caligula, de L'homme révolté et du Mythe de Sisyphe, romans et essais philosophiques qui ont contribuer à me former intellectuellement et sur le plan existentiel comme plusieurs générations de jeunes grâce à leur mélange de proximité, de profondeur, d'un discours de questionnement radical sur le tragique de l'existence mêlé à un appétit de vivre et d'en goûter la beauté, celui d'une subjectivité pouvant s'expérimenter universellement, revient sur son enfance et sa jeunesse algéroises, jusqu'à sa mue au cours et à l'issue du lycée en intellectuel s'extrayant de son milieu pauvre aux horizons bornés, c'est à dire sur un moi passé très éloigné, distant de sa personnalité présente, tout comme sa mère a un type de vie et de pensées radicalement étrangers aux siennes au milieu de ces années 1950, enfance algéroise qui l'habite profondément, l'explique, irrigue son rapport à l'existence, au moment où cette belle voix humaine va s'éteindre.

Le récit a pour justification affirmée et pour point de départ une recherche du père, du père absent, inconnu et étranger, du père manquant, mort à Saint-Brieuc dans un hôpital militaire après avoir succombé à ses blessures pendant la Bataille de la Marne au début de la guerre, alors que Albert Camus, né à l'automne 1913 à Mondovi, un village près de Bône où son papa venait d'être employé comme administrateur d'un domaine agricole, n'a que un an.

Dans le premier chapitre du manuscrit, Camus imagine les circonstances de sa naissance, de l'accouchement de sa mère, discrète, soumise et belle jeune femme d'origine espagnole, presque analphabète, le jour même de l'installation du couple à Mondovi (Solferino dans le livre), après un trajet en train d'Alger à Bône puis un transfert de deux heures de Bône à Mondovi-Solferino dans une calèche fort peu confortable pour la femme enceinte. Camus voit sa naissance précipitée annoncée par le conducteur arabe de la calèche, à turban et moustache, témoin des contractions de sa mère (ce sera un fils, dit-il à son père), et facilitée par la présence au côté de la mère, Catherine dans le manuscrit, de son épouse et sa fille arabes, qui précèdent l'arrivée du docteur dans la nouvelle maison froide et humide où la mère, qui a déjà un fils, accouche de Jacques (Albert).

Le second chapitre raconte comment, au milieu des années 1950, Camus, en allant visiter un ancien professeur qui a beaucoup compté pour lui dans sa ville de retraite, découvre pour la première fois la tombe de son père, à Saint-Brieuc, la ville de son ami Louis Guilloux, dont il n'est pas question ici, un autre grand écrivain français ayant grandi dans une famille pauvre, peu cultivée, très éloignée en tout cas de la culture bourgeoise, et ils ne sont pas si nombreux, une tombe que sa mère, qui n'a jamais posé les pieds en métropole, n'aura jamais eu l'occasion de visiter.

Toute sa vie d'adulte, Albert Camus sera par un rapport douloureux, amoureux, nostalgique à l'Algérie, son milieu "naturel", vis-vis duquel il éprouve une certaine culpabilité, celle de l'exilé "parvenu", celle qui en lui le rend étranger à son milieu parisien, dont il tire son écriture souvent directe et solaire, de son enfance populaire, de ce monde en grande partie perdu avec lequel il a pris tant de distance dans son mode de vie extérieur, mais tout en pouvant toujours s'en rapprocher comme on retrouve les réflexes affectifs et la spontanéité de l'enfance dans certaines circonstances, et malgré son orgueil d'avoir réussi à se forger un destin, à s'extraire de son milieu par la force de son tempérament et de son intelligence, il se sentira mal à l'aise et pas vraiment à sa place, presque en situation de trahir les siens, dans les mondanités de la vie intellectuelle parisienne. Cela il le raconte bien en résumé en parlant du retour en Algérie en paquebot dans les années 50, quand il va raconter sa visite de la tombe de son père à sa mère:

"Le vent avait dû se calmer, écrasé sous le soleil. Le navire avait perdu son léger roulis et il semblait maintenant avancer selon une route rectiligne, les machines au plein de leur régime, l'hélice forant droit l'épaisseur des eaux et le bruit des pistons devenu enfin si régulier qu'il se confondait avec la clameur sourde et ininterrompue du soleil sur la mer. Jacques dormait à moitié, le cœur serré d'une sorte d'angoisse heureuse à l'idée de revoir Alger et la petite maison des faubourgs. C'était ainsi chaque fois qu'il quittait Paris pour l'Afrique, une jubilation sourde, le cœur s'élargissant, la satisfaction de qui vient de réussir une bonne évasion et qui rit en pensant à la tête des gardiens. De même que, chaque fois qu'il y revenait par la route et par le train, son cœur se serrait aux premières maisons des banlieues, abordées sans qu'on ait vu comment, sans frontières d'arbres ni d'eaux, comme un cancer malheureux, étalant ses ganglions de misère et de laideur et qui digérait peu à peu le corps étranger pour le conduire jusqu'au cœur de la ville, là où un splendide décor lui faisait parfois oublier la forêt de ciment et de fer qui l'emprisonnait jour et nuit et peuplait jusqu'à ses insomnies. Mais il s'était évadé, il respirait, sur le grand dos de la mer, il respirait par vagues, sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre".

Camus, qui parle en connaissance de cause, et qui peut comparer, n'a pas son pareil pour décrire les effets psychologiques de la pauvreté et le type de rapport à l'existence que cela produit: sa mère ne sait comment répondre aux questions de son fils sur son père. "Elle disait oui, c'était peut-être non, il fallait remonter dans le temps à travers une mémoire enténébrée, rien n'était sûr. La mémoire des pauvres déjà est moins nourrie que celle des riches, elle a moins de repères dans l'espace puisqu'ils quittent rarement le lieu où ils vivent, moins de repères aussi dans le temps d'une vie uniforme et grise. Bien sûr, il y a la mémoire du cœur dont on dit qu'elle est la plus sûre, mais le cœur s'use à la peine et au travail, il oublie plus vite sous le poids des fatigues. Le temps perdu ne se retrouve que chez les riches. Pour les pauvres, il marque seulement les traces vagues du chemin de la mort".

Quand Camus reçoit le prix d'excellence au lycée, lors de la distribution des prix dont les lauréats sont inconnus au départ, sa mère et sa grand-mère, qui visitent ce quartier plus huppé d'Alger une seule fois l'an pour l'occasion, sont toujours en avance à la cérémonie: "Les Cormery étant naturellement largement en avance, comme le sont tous les pauvres qui ont peu d'obligations sociales et de plaisirs, et qui craignent de n'y être point exacts"....

C'est cette pauvreté, cet anonymat, qui empêche Camus de bien retrouver ce que fut son père, d'origine alsacienne, arrivé enfant en Algérie avec sa famille dans les années 1870 pour remplacer dans des domaines les insurgés de la Commune exilés plus ou moins contraints sur cette terre "inhospitalière" alors et dont beaucoup avaient été déjà fauchés par la maladie. Vieille histoire du peuplement de l'Algérie, dont Camus rappelle aussi qu'il a été le fait d'ouvriers parisiens insurgés de juin 48, réprimés par la République bourgeoise de Lamartine et consorts, et à qui Napoléon III a donné un exécutoire tout en s'en débarrassant...

Dans ce texte déchirant, dont certaines pages évoquent le ton élégiaque de l'Odyssée, Camus raconte le bonheur des parties de chasse avec son oncle Ernest, qui vivait avec eux, sourd et à demi muet, fort et bon, protecteur tel Saint Christophe, flanqué d'un chien fidèle, ses jeux sur les terrains vagues avec ses camarades de son quartier populaire des faubourgs d'Alger, ses parties de foot passionnées avec ses chaussures cloutées que contrôlait sa grand-mère chaque soir, qui ne voulait pas qu'il use ses précieux souliers en pratiquant ce sport, il raconte comment en Algérie toutes les races se côtoient bien que paradoxalement les distances restent profondes, les clivages de race comptant davantage d'ailleurs que les clivages de classe. Les Arabes sont peu présents dans ce livre: des hommes au travail, dignes, pudiques et distants, un décor, une présence parfois potentiellement hostile et menaçante, peu de liens directs.

Des pages très sombres parlent des attentats qui se multiplient à Alger dans les années 50, reviennent sur les violences des premières périodes de la colonisation et de la pacification de l'Algérie, parlent de la haine qui monte, de l'évidence aussi vécue par les pied-noirs de leur défaite historique et de la nécessité de partir au bout du compte. L'Algérie est présentée comme un pays d'hommes sans passé, tirant dans la douleur du faire le droit d'exister, d'hommes durs, amoureux de leur vie et de leur pays néanmoins:

"Non, il ne connaîtrait jamais son père, qui continuerait de dormir là-bas, le visage perdu à jamais dans la cendre. Il y avait un mystère chez cet homme, un mystère qu'il avait voulu percer. Mais finalement il n'y avait que le mystère de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé, qui les fait rentrer dans l'immense cohue des morts sans nom qui ont fait le monde en se défaisant pour toujours. Car c'était bien cela que son père avait en commun avec les hommes du Labrador. Les Mahonnais du Sahel, les Alsaciens des Hauts plateaux, avec cette île immense entre le sable et la mer, qu'un énorme silence commençait maintenant de recouvrir, cela c'est-à-dire l'anonymat, au niveau du sang, du courage, du travail, de l'instinct, à la fois cruel et compatissant. Et lui qui avait voulu échapper au pays sans nom, à la foule et à une famille sans nom, il faisait aussi partie de la tribu, marchant aveuglement dans la nuit près du vieux docteur qui soufflait à sa droite, écoutant les bouffées de musique qui venaient de la place, revoyant le visage dur et impénétrable des Arabes autour des kiosques, ... revoyant aussi avec une douceur et un chagrin qui lui tordaient le cœur le visage d'agonisante de sa mère lors de l'explosion, cheminant dans la nuit des années de la terre de l'oubli où chacun était l premier homme, où lui-même avait dû s'élever seul, sans père, n'ayant jamais connu ces moments où le père appelle le fils dont il a attendu qu'il ait l'âge d'écouter, pour lui dire le secret de la famille, ou une ancienne peine, ou l'expérience de sa vie, ces moments où le ridicule et odieux Polonius devient grand tout à coup en parlant à Laërte, et lui avait eu seize ans puis vingt ans et personne ne lui avait parlé et il lui avait fallu apprendre seul, grandir seul, en force, en puissance, trouver seul sa morale et sa vérité, à naître enfin comme homme pour ensuite naître encore d'une naissance plus dure, celle qui consiste à naître aux autres, aux femmes, comme tous les hommes nés dans ce pays, qui, un par un, essayaient d'apprendre à vivre sans racines et sans foi et qui tous ensemble aujourd'hui où ils risquaient l'anonymat définitif et la perte des seules traces sacrées de leur passage sur cette terre, les dalles illisibles que la nuit avait maintenant recouvertes dans le cimetière, devaient apprendre à naître aux autres, à l'immense cohue des conquérants maintenant évincés qui les avaient précédés sur cette terre et dont ils devaient reconnaître maintenant la fraternité de race et de destin".

Comme cette longue tirade crépusculaire reproduisant les pensées inquiètes du narrateur dans l'avion à son retour de Bône, "Le premier homme" est un récit hanté par la nostalgie, la mort, la fin d'un monde, en même temps que le récit d'une naissance à soi, d'une métamorphose, avec un hommage rendu par Camus à l'action bienfaitrice de l'instituteur qui a su détecter en lui des qualités intellectuelles peu communes, l'ouvrir au goût de la culture, et lui a permis d'accéder au lycée en persuadant sa mère et sa grand-mère que cela valait se coût de se passer d'une paye dans l'immédiat pour lui procurer une bonne situation par la suite, instituteur avec qui il est devenu ami fidèle par la suite. La figure de la mère, trop discrète, trop effacée, trop peu en prise avec le monde social, handicapée socialement même par sa pauvreté, sa timidité, trop avare de tendresse malgré sa bienveillance, est également intéressante pour comprendre d'autres textes de Camus, "L'Etranger" en autre, et sa personnalité.

Ce texte de Camus éclaire ce que fut un aspect de l'Algérie des pieds-noirs pauvres, avec ses distances sociales, sa xénophobie parfois, mais aussi sa fraternité, ses joies, son rapport amoureux au soleil, à la mer. Il ne peut que remplir le lecteur d'une forme d'empathie par rapport à la tragédie indéniable qu'ont vécus les "français" d'Algérie, d'ailleurs souvent d'origine espagnole, italienne, maltaise (...etc.) à l'issue de la guerre d'indépendance même si cela ne saurait occulter bien sûr les duretés et les crimes du système colonial, le racisme qui y était attaché sous différentes formes et degrés, l'exploitation des hommes et des richesses naturelles du dominé, et la légitimité du combat de décolonisation du point de vue des Algériens arabes.

"Le premier homme" est un texte habité par une profonde humanité qui dit beaucoup aussi sur la vulnérabilité des destins individuels face aux forces de l'histoire et du temps.

A lire absolument pour ceux qui ne l'ont pas déjà fait.

Ismaël Dupont

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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 06:00
La Une de Combat du 8 août 1945

La Une de Combat du 8 août 1945

Par Albert Camus.

Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique.

On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.
Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.
Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter* annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam*, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.
Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.

Albert Camus sur Hiroshima: l'éditorial de "Combat" du 8 août 1945
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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 06:16
Il faut sauver Antonio Gramsci de ses ennemis (Robert Maggiori, Libération, mercredi 3 août 2016)

La droite et l’extrême droite ont revendiqué le penseur du Parti communiste italien. Récupération tactique de celui qui rappelait que la conquête du pouvoir passait par les idées. Mais pas n’importe quelles idées, aurait ajouté le penseur sarde.

Suivant les données de la Bibliografia gramsciana, fondée par John M. Cammett, et de l’International Gramsci Society, il existe plus de 18 000 études consacrées au philosophe, homme politique et révolutionnaire italien, publiées dans une quarantaine de langues (2 500 en anglais, 600 en japonais). Preuve de la richesse de sa pensée, mais aussi de la difficulté à définir, sans trop de simplifications, «ce que Gramsci a vraiment dit». S’il est normal que son œuvre (dont il faut rappeler qu’elle a été pour une large part rédigée en prison, qu’elle a de ce fait un caractère «non systématique», et qu’il a fallu plusieurs décennies pour en présenter une édition scientifique), fasse l’objet d’une multitude d’interprétations, il apparaît plus paradoxal qu’après avoir constitué l’une des assises fondamentales du marxisme d’après Marx, elle soit, depuis le début des années 80, «annexée» par la pensée d’extrême droite. Il y a même eu un Sarkozy, philosophe bien connu, pour déclarer (au Figaro) : «Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées.»

Antonio Gramsci est né le 22 janvier 1891 à Ales, en Sardaigne. Enfant, il fait une grave chute qui déforme à jamais son dos. Pour aider sa famille, le jeune Antonio trouve un travail de «transporteur de dossiers» au cadastre de Ghilarza. Une bourse lui permet de partir pour Turin et de s’inscrire à la faculté de lettres. Membre des jeunesses socialistes, il entre, en 1916, à la rédaction de l’Avanti ! comme chroniqueur et critique théâtral. Il étudie l’idéalisme allemand, Hegel, et découvre Marx. Un an après, il dirige le Cri du peuple : c’est dans ses pages qu’il commente la révolution russe.

En 1919, il fonde l’Ordine nuovo. Dans un article de cette revue, il lance l’idée des «conseils d’usine», qui aussitôt se multiplient. Gramsci devient le leader du mouvement conseilliste, lors des grandes grèves de mars-avril 1920. L’année suivante, il entre au Comité central du Parti communiste, juste né à Livourne, qui le délègue à l’Internationale. Il part pour Moscou fin mai 1922. Malade, il reste six mois au sanatorium de Serebryany Bor, où il rencontre une jeune musicienne russe, Julia Schucht, qui deviendra sa femme.

Le «cerveau» à supprimer

En 1923, le Komintern l’envoie à Vienne pour suivre de plus près la situation en Italie, où le fascisme s’est installé. Chef effectif du PCI, Gramsci est élu député de Vénétie le 6 avril 1924. Revenu en Italie, il est, pour les mussoliniens, le «cerveau qu’il faut empêcher de fonctionner».Malgré son immunité parlementaire, il est arrêté par les fascistes le 8 novembre 1926. Il restera en prison jusqu’à sa mort, le 27 avril 1937. On sait aujourd’hui - il faudrait tout un livre pour en expliquer les sombres raisons - que les cadres du Parti n’ont pas fait grand-chose pour le libérer.

Du côté opposé, une certaine historiographie de droite, pour détruire l’idée qu’il aurait été le «cerveau» à supprimer, s’escrime désormais à montrer qu’en réalité Mussolini a «aidé» Gramsci et a «sympathiquement» veillé à ce qu’il reçoive dans sa cellule les livres dont il avait besoin.

Toujours est-il qu’au début des années 30, toute référence au fondateur du journal du Parti, L’Unitá, disparaît de la presse communiste. Ce n’est qu’après la guerre que sa mémoire devient objet de culte. Gramsci est le Parti par antonomase, son héros, son label, sa «philosophie». Son portrait est dans toutes les cellules, son effigie sur les drapeaux, les polos et les agendas. Durant la période révolutionnaire, en Union soviétique, il était par l’action, Lénine, et par sa pensée, Marx. Mais lorsque, en Italie, le parti de Togliatti, puis de Luigi Longo et d’Enrico Berlinguer, le transforme en théoricien de l’eurocommunisme, antidogmatique et antistalinien, à Moscou on l’efface des tablettes. Il sera réhabilité, comme les autres hérétiques György Lukács ou Nikolaï Boukharine, lorsque Gorbatchev lancera la glasnost.

En juillet 1987, la revue Kommunist titre : «L’actualité des idées d’Antonio Gramsci» et annonce la parution en russe des Cahiers de prison. En Italie, grâce à l’hégémonie culturelle exercée par le Parti communiste, Gramsci devient un auteur classique, étudié dans les écoles. La gauche française, en revanche, l’ignore ou le sous-estime. Une partie des raisons est éditoriale. Gallimard publie les Lettres de prison en 1971 et, de 1974 à 1980, les Ecrits politiques (rédigés avant l’emprisonnement). Ce n’est qu’en 1984 que Robert Paris commence la publication des ouvrages de captivité, les cinq volumes des Cahiers de prison.

Longtemps, autrement dit, on n’a guère disposé en France d’une édition fiable de l’œuvre gramscienne. Les autres motifs sont politiques et philosophiques. Le marxisme, en France, c’était en grande partie Louis Althusser. On lui doit probablement d’avoir introduit de force Gramsci dans le débat théorique. Mais d’une façon assez paradoxale, puisque, au nom de la «scientificité» du marxisme (mère porteuse de bien des catastrophes), il soumet à une violente critique toute la pensée gramscienne, réduite à une forme d’«historicisme». L’opération ne réussit guère, et, à mesure que les œuvres du philosophe sarde paraissent et que paraissent, de plus en plus nombreux, les commentaires et les études, Gramsci devient la «coqueluche» de la gauche française. «Le siècle sera gramscien ou ne sera pas», lance audacieusement un hebdomadaire.

On pourrait supposer que les Cahiers ne sont pétris que de politique et de théorie marxiste. Ce n’est pas le cas. Ils représentent six ou sept années d’écriture dans la solitude d’une cellule ou d’une chambre de clinique, mais tout y est : réflexions personnelles, développements philosophiques, portraits, remarques psychologiques, études littéraires, notes bibliographiques, essais de traductions… Il voulait faire, écrit-il à sa belle-sœur, Tatiana Schucht, «quelque chose "für ewig"», «pour l’éternité», qui pût l’«absorber» et «centrer [sa] vie intérieure».

Une assise théorique

En entamant son premier cahier, le 8 février 1929, il dresse la liste, en seize points, des principaux thèmes qu’il se propose d’étudier : «Théorie de l’histoire et historiographie», «Formations des groupes intellectuels italiens», «Littérature populaire des romans-feuilletons», «Le concept de folklore», «La question méridionale», «Le sens commun», etc. Publiés à partir de 1948 en volumes thématiques - le Matérialisme historique et la philosophie de Benedetto Croce, les Intellectuels et l’organisation de la culture, Notes sur Machiavel… - les Cahiers feront de Gramsci «le plus grand philosophe marxiste après Marx». Sa pensée, diversifiée et articulée, offre, en effet, une assise théorique à partir de laquelle il est possible de rendre compte de la complexité des sociétés occidentales avancées, dans lesquelles le «dessein révolutionnaire» ne peut reproduire les schémas du modèle soviétique, mais exige d’abord la«direction intellectuelle et morale» de la société civile et la conquête de l’«hégémonie».

A la critique de l’économisme dominant, Gramsci ajoute donc les dimensions culturelles et éthiques de l’exercice du pouvoir politique. Son apport spécifique au marxisme, qu’il nomme «philosophie de la praxis»,tient à la façon dont il a repensé les liens entre l’infrastructure économique et la superstructure idéologique, à laquelle il donne une importance capitale. C’est dans ce cadre - l’analyse des conditions culturelles de l’action - qu’il a élaboré ses recherches sur les intellectuels et a forgé le concept, très opératoire, d’«hégémonie».

A partir de làont fleuri les «études gramsciennes», en nombre infini, et dans tous les pays. Elles ont surtout proliféré au sein de la gauche intellectuelle - l’Argentin Ernesto Laclau pour ne citer qu’un nom - qui, exploitant la «philosophie de la praxis» de Gramsci, mais aussi sa vision de l’Etat et de la société civile, a tenté, comme le voulait Marx, de faire l’«anatomie» des sociétés contemporaines, dont le mode de production a radicalement changé, où les notions de «classe», de «parti», de «prolétariat», etc. ont perdu de leur prégnance et où la politique a été dessaisie de son gouvernail par les puissances absconses de la finance.

Dans les pays anglo-saxons et aux Etats-Unis - où une anthologie desPrison Notebooks figure parmi les lectures obligées des étudiants en philosophie, sociologie, sciences politiques et journalisme - la pensée gramscienne alimente les cultural studies, par l’intermédiaire de penseurs tels que Edward W. Said ou de l’Anglo-Jamaïcain Stuart Hall, les postcolonial studies, à travers la derridienne Gayatri Spivak, et les subaltern studies, nées en Inde du travail de l’historien Ranajit Guha et de son élève Partha Chatterjee, qui a interprété la lutte de libération indienne au moyen des catégories utilisées par Gramsci pour le Risorgimento italien. Le penseur sarde est même devenu une sorte de drapeau de la lutte des minorités sexuelles ou ethniques sous la plume de l’Afro-Américain Cornel West («Councillor West», dans Matrix Reloaded des sœurs Wachowski).

En Amérique latine, et au Brésil en particulier, Gramsci continue, en revanche, à être lu (entre autres par Carlos Nelson Coutinho, Marco Aurélio Nogueira ou Marcos del Roio) comme théoricien politique révolutionnaire, dont les outils restent opératoires pour comprendre les dynamiques du monde globalisé (et en sortir). On n’oublie pas, enfin, que Gramsci est une référence tant pour Aléxis Tsípras et les inspirateurs de Syriza en Grèce, ou pour Pablo Iglesias et les philosophes de l’université Complutense de Madrid, où est né Podemos. Dans tous les cas, il s’agit d’une exploitation légitime de la pensée gramscienne, qui en poursuit la visée émancipatrice, de gauche.

«Gramscisme de droite»

Plus paradoxale est sa «récupération» par les penseurs néoconservateurs ou d’extrême droite. C’est sans doute Alain de Benoist qui insista le premier, dès les années 70, sur la nécessité de forger un «gramscisme de droite» (oxymore ?) qui puisse inciter les politiques droitières à faire davantage attention aux dimensions culturelles de l’action politique. En 1985, huit de ses textes sont réunis et traduits en allemand sous le titre Kulturrevolution von rechts. Gramsci und die Nouvelle Droite,et la revue Junge Freiheit («jeune liberté») explicite encore le propos en appelant la droite et l’extrême droite à la reconquête de l’«hégémonie sociale» perdue contre la gauche, en travaillant sur la notion (gramscienne) de «sens commun».

L’appel, depuis, a été entendu, des think tanks «néocons» américains au Front national lepéniste - même si l’on oubliait que, pour Gramsci, c’est le Parti communiste qui devait construire l’hégémonie et, en tant qu’intellectuel collectif, donner cohérence au «sens commun», afin que de là sourdent, majoritaires, les idées de justice sociale. A voir la façon dont il est aujourd’hui utilisé par ceux qui furent toute sa vie ses ennemis, Antonio Gramsci se retournerait dans sa tombe. Là où il est, il a sans doute gardé avec plus d’émotion la «vidéo lettre» que lui envoya, en 1997, l’historien marxiste Eric Hobsbawm : «Tu es mort depuis soixante ans, mais tu vis dans le cœur de ceux qui veulent un monde où les pauvres aient la possibilité de devenir de vrais êtres humains.»

Robert Maggiori

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 13:31
Portrait, vers 1910, de Jean Jaurès. Photo : l’humanité

Portrait, vers 1910, de Jean Jaurès. Photo : l’humanité

Le 18 avril 1904, naissance de l’Humanité

Les séries d'été de L'Humanité

ALEXANDRE COURBAN HISTORIEN

MARDI, 19 JUILLET, 2016

L'HUMANITÉ

Un jour dans l'Humanité. Dans son premier numéro, les lecteurs découvrent l’organigramme et les objectifs que se fixe ce nouveau venu dans le paysage de la presse quotidienne nationale.(1/34)

Le premier numéro de l’Humanité paraît le 18 avril 1904. D’après le bulletin météorologique publié en troisième page, un « temps assez doux et à ondées est probable » ce lundi. Le ciel jusqu’alors couvert semble se dégager.

Une lecture attentive de ce premier numéro disponible en kiosque nous apprend beaucoup de choses sur ce nouveau « journal socialiste quotidien », comme le précise le sous-titre de l’Humanité. « Ce journal est composé par une équipe d’ouvriers syndiqués », est-il indiqué en dernière page. La marque syndicale « Fédération du Livre – Paris – 21e section » en témoigne. Le journal est alors imprimé 8, rue du Sentier. Là-même où Mozart séjourna avec sa mère en 1778. La rédaction et l’administration del’Humanité sont installées à 800 mètres de là, rue Richelieu. La plupart des journaux et des imprimeries cohabitent dans ce quartier du Croissant, non loin du bureau central de la grande poste de la rue du Louvre.

C’est Anatole France qui signe le feuilleton de la deuxième page

Dans la course contre la montre que mène la presse, cette proximité permet de recevoir plus rapidement encore les informations envoyées par télégramme. La rédaction du quotidien mise en avant dans la première page du journal se compose uniquement d’hommes, pour la plupart plus jeunes que Jean Jaurès. Certains sont des journalistes de métier, comme Michaël Py ou Paul Pottier. D’autres sont des intellectuels reconnus, comme l’écrivain Anatole France qui signe le feuilleton de la deuxième page. La plupart sont des militants, membres de l’un des partis socialistes existant alors – l’unité du mouvement socialiste se réalisera au printemps suivant –, à l’image de Léon Blum, en charge de la rubrique littéraire.

Une répartition idéale des tâches au sein de la rédaction est imaginée. Le premier nom avancé est celui du fondateur du quotidien socialiste. Jean Jaurès s’affirme « directeur politique », comme le rappelle chaque jour un bandeau situé sous le titre et le sous-titre du journal. Gustave Rouanet est officiellement chargé des éditoriaux. Gabriel Bertrand occupe le poste de « secrétaire de rédaction ». Cette tâche correspond aujourd’hui à celle du rédacteur en chef ou du directeur de rédaction. Comme le souligne Paul Lafargue, « le secrétaire de rédaction (est) le seul véritable responsable de la fabrication quotidienne du journal ; il doit être le premier au journal ; avant d’y arriver, il doit avoir parcouru tous les journaux pour savoir comment le journal doit être confectionné, et il faut qu’il ait une autorité sur toute l’équipe pour dire : vous, vous irez chercher des renseignements ; vous, vous interviewerez tel personnage. […] S’il arrive le premier, il doit partir le dernier et rester jusqu’à ce que le journal soit fait ; il faut qu’il ait lu toute la copie, toutes les dépêches, toutes les épreuves pour décider à la dernière minute ce qui doit être mis ou ce qui doit être écarté du journal »

Le détail de la composition de chacune des rubriques est également donné. Citons par ordre d’importance en nombre de rédacteurs : la rubrique économique et sociale, qui en compte sept ; la rubrique politique, six ; la rubrique de politique étrangère, cinq (auxquels s’ajoutent des correspondants à l’étranger) ; la rubrique des informations générales, quatre.

Le journal annonce un nombre particulièrement important de « collaborateurs littéraires ». Au total, la participation de quinze personnes est annoncée, signe de l’importance des questions culturelles dans la presse française à l’époque, y compris dans un journal du mouvement ouvrier.

Nous ne pouvons ajouter à la première rédaction que le nom de son premier gérant, Léon Guyon, glané en quatrième page.

Dans son premier éditorial, Jean Jaurès signe un véritable manifeste du journalisme, qui mérite par ailleurs d’être lu dans son intégralité, y compris aujourd’hui. Jean Jaurès affirme sa volonté de créer un journal qui soit « en communication constante avec tout le mouvement ouvrier, syndical et coopératif » et non pas l’organe officiel du Parti socialiste français (PSF) dont il est membre. Il indique par avance qu’il sera « heureux d’accueillir ici toutes les communications où se manifestera la vie ouvrière ». Ce nouveau journal quotidien aspire à seconder « de son mieux tous les efforts de groupement syndical et coopératif du prolétariat ». Jean Jaurès prône clairement l’ouverture du journal en direction des autres forces organisées du mouvement social, comme les syndicats ou les coopératives et au-delà. « Ainsi la largeur même et le mouvement de la vie nous mettront en garde contre toute tentation sectaire et esprit de coterie. »

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22 juillet 2016 5 22 /07 /juillet /2016 12:37
Lucien Sempaix

Lucien Sempaix

lu sur le blog passionnant d'histoire sociale de Roger Colombier (pays des Corbières): http://www.le-blog-de-roger-colombier.com/ - après que la page Facebook Histoire populaire de Pascal Bavencove ait repris cet article.

Oui, en ce temps-là, du côté du PCF.

Le 18 juillet 1939, en une de l'Humanité, Lucien Sempaix, son responsable, dénonce la connivence entre les responsables nazis, notamment Otto Abetz ambassadeur de l'Allemagne hitlérienne à Paris, et des journalistes du Figaro et du Temps. Ceux-ci auraient touché de l'argent contre des renseignements intéréssant la défense nationale.

Ce ne sont pas le Figaro et le Temps, journaux de droite, qui vont traîner Lucien Sempaix devant la justice, mais le gouvernement français. A cette époque, la France n'est pas encore entrée en guerre.

Le secrétaire général de l'Humanité est convoqué au Quai des Orfèvres et inculpé"à la requête du ministère public" pour avoir enfreint la loi du 26 janviers 1934"en divulguant des renseignements relatifs à des enquêtes ou informations". Bref, lanceur d'alerte à son époque contre la collusion journaux de droite et Allemagne nazie, Lucien Sempaix risque 3 000 francs d'amende et 3 ans de prison.

Le 28 juillet 1939, Lucien Sempaix se présente devant la 12e chambre correctionnelle de la Seine. Le journaliste de l'Humanité écrit que "loin de se placer sur la défensive, il établit un véritable réquisitoire contre les agents directs et indirects de Hitler en France". S'ensuit la plaidoirie des avocats.

Vers 20h 45, après un heure de délibéré, les juges relaxent Lucien Sempaix. Le lendemain, dans toute la largeur de sa une, l'Humanité écrit: "Acquittés! L'Humanité et Lucien Sempaix avaient donc raison."

Moins d'un mois plus tard, le gouvernement interdit l'Humanité, le 26 août 1939. Lors de la déclaration de guerre, Lucien Sempaix est mobilisé comme ouvrier spécialisé dans une usine d'armement à Levallois, mais le directeur le refuse.

Il participe à la parution clandestine du quotidien communiste. Il est arrêté par la police française le 19 décembre 1939 au titre du décret-loi sur les "indésirables". Transféré de camp d'internement à camp d'internement, parce que "communiste dangereux", il parvient à s'évader le 25 décembre 1940. Lucien Sempaix retrouve la clandestinité et l'édition de l'Huma clandestine. Mais la police française le reprend le 27 mai 1941.

Jugé par un tribunal français, il est remis aux autorités nazies dans le cadre de la loi hitlérienne sur les otages. Il est fusillé le 15 décembre 1941 par les nazis.

juillet 1939: quand le journaliste de l'Humanité, Lucien Sempaix, fusillé en 1941 par les Nazis, dénonçait la collusion du "Temps" et du "Figaro" avec les services allemands
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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 11:37
Il y a 80 ans éclatait la guerre d'Espagne (Remi Skoutelsky, L'Humanité)

Publication initiale en juillet 2004 - Entretien réalisé par Théophile Hazebroucq, L'Humanité

Il y a 80 ans, le 18 juillet 1936, un coup d'État militaire se répercute dans l'Espagne. S'en suit une guerre civile de trois ans. A cette occasion nous republions notre entretien avec Rémi Skoutelsky, historien spécialiste de la guerre d'Espagne, qui revient sur cet événement et sa postérité dans le siècle passé.

Comment éclate la guerre civile espagnole ?

Rémi Skout
elsky. Au début du XXe siècle, l'Espagne est encore quasiment au XVIIIe. La Catalogne et le Pays basque sont développés, mais le reste du pays est totalement féodal. Après les élections municipales de 1931, le roi, grand-père de l'actuel Juan Carlos, s'enfuit, et la République est proclamée. Elle ne sera pourtant jamais légitime. La petite bourgeoisie patriote est numériquement faible, et du côté ouvrier, la force dominante anarchiste reste hostile à toute " démocratie bourgeoise ". Les deux piliers de la monarchie, l'Église et l'armée ne songent nullement à un compromis.

C'est un gouvernement de front populaire - alliance des socialistes, des communistes, et des républicains de gauche - qui est au pouvoir depuis le mois de février en Espagne. S'il y a déjà eu de nombreux putschs dans le pays, celui de 1936 s'inscrit dans un contexte international particulier. En Europe, la lutte fait rage entre l'alliance fascisme-nazisme et le mouvement ouvrier, surtout depuis que le Komintern a abandonné sa ligne gauchiste qui mettait dans le même sac démocratie et fascisme.

La conjuration militaire déclenche le putsch à l'issue de plusieurs semaines de guerre civile larvée : grèves dures d'un côté, assassinat de militants et de républicains de l'autre. Avant même l'intervention de Mussolini et Franco au côté des factieux, le monde entier lit les événements à travers la grille fascisme-antifascisme. L'échec du coup d'État entraîne une révolution dans la zone restée fidèle à la République et, inévitablement, la guerre civile, qui plonge immédiatement l'Espagne au coeur des affrontements internationaux.

Pour quelles raisons l'Angleterre et la France refusent-elles d'intervenir ?

Rémi Skoute
lsky. Les intérêts de ces deux États ne sont pas identiques. La bourgeoisie anglaise est d'emblée favorable aux putschistes, même si elle voit d'un mauvais oeil l'ingérence de Hitler et Mussolini. La France, elle, est gouvernée par un Front populaire. La première réaction de Blum est d'ailleurs d'envoyer des avions en Espagne, qui permettront de constituer l'escadrille Malraux. Au bout d'une dizaine de jours cependant, il estime que la meilleure tactique consiste à installer un cordon sanitaire autour de l'Espagne afin que ni l'Italie ni l'Allemagne ne puissent aider les nationalistes. Compte tenu du rapport de forces initial, cela aurait peut-être assuré la victoire républicaine.

Mais malgré l'accord de non-intervention, Allemands et Italiens continuent à ravitailler Franco sans discontinuer. En France, le gouvernement doit affronter une violente campagne de droite . Les radicaux, par crainte que l'Allemagne ne se saisisse de ce prétexte pour déclarer la guerre à la France, menacent de faire exploser la coalition de Front populaire si Blum aide l'Espagne. En outre, la Grande-Bretagne a prévenu la France de la caducité de leur alliance si la guerre éclatait pour ce motif-là. Mais la peur la plus déterminante, chez Blum, est vraisemblablement celle d'une réaction de l'armée en France. Il maintient donc la politique de " non-intervention ", même si les armes soviétiques passeront par la frontière des Pyrénées.

La guerre d'Espagne génère un formidable mouvement de solidarité qui conduit pour la première fois des milliers de volontaires à combattre pour une nation qui n'est pas la leur. Comment s'explique cet élan ? Qui s'engage, et pourquoi ? Quel rôle jouent les Brigades Internationales sur le terrain ?

Rémi Skout
elsky. Toute l'Europe vit au rythme de ce premier conflit de l'ère des médias. Les opinions publiques sont exacerbées. En France par exemple, les tensions restent vives après la fin de la grève générale de l'été 1936. On y vit en fait une véritable guerre civile par procuration, à travers l'Espagne. Entre 1936 et 1939, être de gauche, antifasciste, ou humaniste, c'est d'abord soutenir la République espagnole. Le corollaire de l'existence de régimes fascistes est l'arrivée massive dans les pays voisins de l'Espagne, à commencer par le nôtre, d'une importante immigration antifasciste.

Des centaines de communistes allemands, d'anarchistes italiens ou de réfugiés des pogroms juifs polonais rejoignent dès l'été 1936 les milices ouvrières espagnoles. Lorsque l'URSS se décide enfin à aider la République, par des livraisons d'armes d'une qualité au demeurant douteuse, il ne saurait être question d'envoyer en masse des soldats. Elle cherche en effet à se rapprocher de la France et de la Grande-Bretagne et ne veut surtout pas prendre le risque de s'attirer leur hostilité. Étant donné le potentiel de volontaires antifascistes, le Komintern décide donc de créer les Brigades internationales. Elles draineront 35 000 combattants : des ouvriers, dans leur écrasante majorité, de tous pays mais d'abord de France, plus tout jeunes, et loin d'être tous communistes. Ils joueront un rôle fondamental dans la bataille de Madrid et dans l'organisation de l'armée républicaine.

Quel est l'élément décisif de la défaite du camp républicain ?

Rémi Skoutelsky. Quoi qu'en disent certains historiens, le déséquilibre en armement est flagrant, quantitativement et qualitativement, entre les républicains qui ne disposent que du matériel soviétique pas toujours de première main, et Franco qui bénéficie d'une aide à guichet ouvert des nazis. C'est d'abord cela qui a pesé. L'affrontement inégal entre une armée professionnelle côté factieux, renforcée de surcroît par des dizaines de milliers de soldats italiens (heureusement pas très motivés), et des militants prêts au sacrifice suprême mais inexpérimentés côté républicain constitue, à mon avis, avec le déséquilibre des armes,la première cause.

Les divisions du camp républicain lui ont aussi porté préjudice et il est trop simple de les attribuer uniquement au Parti communiste espagnol. Mais son rôle de parti de "l'ordre" et l'interventionnisme de moins en moins discret des Soviétiques pour remettre en cause les conquêtes révolutionnaires de l'été 1936 pèsent.L'attaché militaire de l'ambassade de France - pas à proprement parler un gauchiste - note alors : "Si le gouvernement d'ici devait perdre la guerre, ce ne serait pas pour des fautes tactiques et techniques, mais pour avoir porté atteinte à sa seule force, l'élan révolutionnaire de l'armée."Pourquoi les divisions républicaines ne se sont-elles pas effacées derrière une sorte d'union sacrée ?

Rémi Skoutelsky. On a peine à imaginer la violence de la société espagnole de l'époque, y compris au sein du mouvement ouvrier. Les luttes entre socialistes et communistes français, dans les années vingt-trente, par exemple, ne sont rien à côté des affrontement entre la centrale syndicale socialiste, l'UGT (Union générale des travailleurs), et les libertaires de la CNT-FAI (Confédération nationale du travail - Fédération anarchiste ibérique). Les méfiances réciproques ne s'effacent guère pendant la guerre civile. Si des militants anarchistes sont " liquidés ", des communistes sont également assassinés par des libertaires. L'important est de comprendre que cette méfiance, exacerbée par le rôle des Soviétiques, se traduit à tous les niveaux : du gouvernement aux unités sur le front. La tentative d'éradication du POUM, parti communiste antistalinien (après les journées insurrectionnelles de Barcelone en mai 1937) n'est pas faite non plus pour apaiser les inquiétudes des démocrates.Quel lien peut-on établir entre cette guerre d'Espagne et la Seconde Guerre mondiale ?

Rémi Skoutelsky. Il s'agit d'un prélude, de la première bataille. Le gouvernement républicain ne s'y était d'ailleurs pas trompé. Son objectif, à partir de l'été 1938, était de tenir jusqu'à la guerre pour bénéficier de l'aide de la Grande-Bretagne et de la France.
Par ailleurs, elle a joué le rôle fondamental de laboratoire de l'armée nazie : la " guerre éclair " qui écrasera la France en quelques semaines est, par exemple, testée en Aragon. Enfin, les vétérans de la guerre civile joueront un rôle déterminant du côté des Alliés. On retrouvera ainsi des Espagnols dans la Résistance française et des anciens des Brigades internationales, dans les FTP (Francs-tireurs et partisans), les FFI (Forces françaises de l'intérieur), les commandos américains ou encore les maquis de Tito.

La dictature de Franco peut-elle être imputée à l'indifférence des puissances occidentales ?

Rémi Skoute
lsky. Après-guerre, c'est certain. À partir de 1943, Franco se rapproche des Américains. La tentative des maquisards espagnols de reprendre l'offensive, à partir du Val d'Aran en 1944, est un désastre. La guerre froide arrivant, Franco est dans le " bon " camp. Mais, au-delà, on peut retenir un aspect positif de cette guerre. À mon avis, l'Europe est née en Espagne, car les peuples européens se sentent directement concernés par ce qui s'y passe. L'internationalisme n'est pas qu'un humanisme. Il repose sur la solidarité, donc sur un sentiment de proximité : ce qui se passe là-bas peut se passer chez nous.

Mais le phénomène des Brigades internationales est aussi étroitement lié aux conditions historiques : il reste unique dans l'histoire. Il serait toutefois faux de prétendre que la conscience internationaliste est morte avec la République espagnole. Il n'est qu'à voir l'élan de solidarité en France au moment des attentats de Madrid, ou les mouvements altermondialistes. Le rapport à la violence, à l'engagement physique, lui, est différent.

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 05:43
L'explosion de 1936 racontée par un dirigeant syndical

Lu sur l'excellente page Facebook "Histoire Populaire" de Pascal Bavencove que l'on ne saurait que recommander pour la richesse et la diversité de ses publications - cet entretien de l'Huma avec André Trollet, il y a dix ans déjà.

L'explosion de 1936 racontée par un dirigeant syndical

VENDREDI, 3 MAI, 1996

L'HUMANITÉ

A quatre-vingt-deux ans, André Tollet reste le même: oeil vif, propos alerte, mémoire vivante et toujours la blague prête, en un mot, celui que des milliers de militants ouvriers auront appelé «Toto» tout au long de sa vie. Il se prépare pour des conférences sur juin 36 et accumule précieusement notes et documents pour répondre aux questions de ses auditeurs. Mais à peine a-t-il besoin de les feuilleter tant ses souvenirs sont précis.

Certains historiens prétendent que le mouvement de 1936 a été spontané, d'autres qu'il serait une manipulation de l'Internationale communiste, téléguidé de Moscou. Comment ces grèves ont elles éclaté?

Sur un fond d'écrasement de la classe ouvrière, d'une répression violente par le patronat et les gouvernements des années trente. Les gens en avaient assez. Déjà des grèves importantes avaient eu lieu. En 1933, chez Citroën, trente-cinq jours de grève, avec des répercussions importantes. Moi-même, je me suis fait piquer dans le métro en vendant des billets de solidarité pour les grévistes. Il y avait aussi les scandales, Mme Hanau, Oustric et Stavisky, financiers escrocs. C'est surtout de ce dernier dont les fascistes français se sont emparés pour crier «A bas les voleurs» et «La France aux Français». Il y avait la prise de pouvoir par les fascistes en Italie et en Allemagne, et la tentative de putsch, en France, le 6 février 1934.

Ce jour-là, j'étais délégué au congrès de la JC à Ivry comme secrétaire du comité de Paris-Ville. Nous avons suspendu le congrès pour descendre dans la rue. Nous l'avons disputée aux fascistes non sans confusion, nous battant tantôt contre eux, tantôt contre les flics. La mobilisation policière était extraordinaire. J'ai vu passer des rames de métro bourrées de soldats envoyés en renfort.

Puis il y eut le 9 et le 12. D'abord notre contre-manifestation, où Villemain et Scorticati, deux jeunes ouvriers, furent tués par la police dans le quartier de Belleville. Puis le 12. Mais il ne faut pas croire que tout était gagné. Le matin encore, on distribuait des tracts aux portes des boîtes. On craignait une saisie de «l'Huma». J'en avais planqué un stock que je donnais par petits paquets aux copains pour le vendre. Et puis ce fut, l'après-midi sur le cours de Vincennes, la convergence des deux cortèges qui allait sceller l'unité syndicale. L'unité politique s'était réalisée après l'appel de Maurice Thorez à Bullier, le 11 octobre 1934, puis l'acceptation par les socialistes, le 12 juin 1935, et par les radicaux, le 27 octobre 1935, de l'idée de Front populaire.

Il y eut donc ce processus d'unité, puis, le 26 avril 1936, le premier tour des élections législatives et, le 3 mai, le second tour donnant la victoire au Front populaire.

Les travailleurs se sont sentis encouragés par cette victoire électorale...

Et le sentiment de ne plus avoir face à eux le même gouvernement...

Oui, encore que Léon Blum ait refusé de constituer le gouvernement tout de suite, la législature s'achevant début juin.

Ce qui explique peut-être le mouvement. J'ai lu une déclaration de Charles Nédelec, secrétaire de l'union départementale CGT des Bouches-du-Rhône: «Il faudra faire tout de suite quelque chose pour montrer que les élections ont vraiment modifié la situation politique.»

Oui. Il y a une impatience et cela éclate au Havre, chez Bréguet le 9 mai. La grève et puis la provocation du patron, qui licencie les dirigeants syndicaux. Alors les gars occupent l'usine pour protéger leurs responsables. Début juin, ce fut l'explosion...

Que faites-vous à ce moment?

Je suis secrétaire du syndicat des tapissiers. On se réunit dans un bistrot, le Tambour de la Bastille. La salle pleine, jamais on n'avait vu une assemblée pareille. Les gars crient «La grève, la grève...». On vote et c'est parti, on a mis le faubourg en l'air. Les gens avaient pris tellement de coups, tellement subi la répression qu'ils ont sauté sur l'exemple du Havre et, partout, on a occupé...

Même au Lido, les cent vingt-six garçons, maîtres d'hôtel, danseuses...

Dans des boîtes où le syndicat n'avait jamais existé. Aux Galeries Lafayette, on avait installé la tribune en haut du grand escalier et on y faisait des discours comme on y chantait des chansons. Finalement, le patronat s'est affolé et a demandé à Léon Blum de jouer les médiateurs. C'est ainsi que s'est réunie la conférence qui devait aboutir aux accords Matignon.

Quel rôle a joué la CGT?

D'abord, il faut rappeler que la CGT est réunifiée depuis le congrès de Toulouse du 6 mars 1936. Je suis alors devenu un des secrétaires de l'union des syndicats de la Seine, avec Henri Raynaud et Eugène Hénaff. Nous sommes partout où l'on nous appelle. Je suis allé à Gargenville pour discuter la convention collective de la céramique. Je n'y connaissais rien mais les boîtes étaient en grève et nous appelaient à l'aide pour la discussion avec les patrons. Alors, moi, je demandais des suspensions de séance pour aller voir les gars dehors et leur demander leur avis. Si bien qu'un patron m'a dit de venir visiter l'usine pour mieux comprendre. J'ai dit: «D'accord mais sans vous.» Et, finalement, j'ai signé la convention collective. C'était partout comme cela.

La CGT avait une grande autorité, parce que ses revendications exprimaient bien celles des travailleurs. Dans la métallurgie, on n'avait pas des syndicats dans toutes les boîtes mais le syndicat des métaux de la Seine était connu. Tintin (Jean-Pierre Timbaud, qui sera fusillé par les nazis à Châteaubriant) était à toutes les portes d'usine. Il se faisait embarquer par les flics plusieurs fois par semaine entre 1934 et 1936.

Et les adhésions à la CGT?

On ne fournissait pas. Je me souviens avoir manqué de cartes et avoir fait des reçus sur un bout de papier. Dans les assurances où nous n'avions aucune organisation, nous avons obtenu des taux de syndicalisation de 80% à 90%. Nous avons atteint 1.250.000 adhérents pour la région parisienne.

On connaît les grandes conquêtes de 36. Quelles ont été les plus importantes pour toi?

L'augmentation des salaires. Surtout pour les plus bas. Un exemple: Poivrossage à Pantin, où travaillaient surtout des jeunes filles, presque des gosses. Leur salaire est passé de 1 franc à 4 francs et 5 francs de l'heure.

La semaine de 40 heures. On s'est battu pour elle et pour la journée de 8 heures. J'ai un copain qui est allé en taule pour le respect de la journée de 8 heures, car il ne suffit pas d'une bonne loi, il faut encore qu'elle soit appliquée et respectée. En 1932, un copain a été tué par la police sur un chantier de Vitry au cours d'une manifestation contre les heures supplémentaires. Chez nous, les tapissiers du faubourg Saint-Antoine, on avait réglé la question. Quand un patron essayait de faire travailler au-delà de 8 heures, on faisait une descente et on cassait tout. Ça lui ôtait vite l'idée de recommencer...

Et les congés payés?

Les congés payés figuraient dans les revendications de la CGT, mais je dois dire que je n'y croyais pas trop. Je ne voyais pas le taulier nous payer à ne pas travailler. Lambert-Ribot, délégué de la Confédération générale de la production française (nom du CNPF de l'époque), a dit à Benoît Frachon: «On n'a jamais vu des revendications pareilles», et Benoît de rétorquer: «Avez-vous déjà vu un mouvement pareil?»

Même la presse de droite de l'époque est obligée de constater l'ordre respecté dans les usines en grève.

C'est la fierté ouvrière. Partout les machines ont été entretenues en état de marche, à tel point que la reprise a pu se faire dès l'accord signé. On briquait les bécanes mieux qu'avant et, dans certains cas, on en a réparé.

Justement, la reprise a eu lieu dès la signature des accords Matignon?

Non. D'ailleurs la CGT n'a jamais appelé à la reprise, c'était aux travailleurs à décider. Des patrons ont refusé de signer, traîné les pieds. Il y en avait qui ne voulaient pas des délégués du personnel. C'était un changement! Au lieu d'aller chacun trouver le taulier la casquette à la main, c'est un représentant élu qui exigerait en leur nom.

Les grèves se sont poursuivies en juin...

Il a fallu que le Parlement vote une loi, le 11 juin, pour imposer congés payés et 40 heures. Ce fut sous la pression des grèves et aussi, il faut bien le dire, sous celle des patrons qui avaient cédé et voulaient imposer les mêmes conditions à leurs concurrents. On a fait la queue à Matignon pour régler les différends. Moi je l'ai faite avec les représentants du patronat de la tapisserie. Le patronat avait cédé sous la pression, dès qu'il le pourrait, il allait tenter de reprendre ce qu'il avait lâché.

Juin 36, ce fut la fête dans les établissements occupés. Comment cela s'est-il passé?

Ce sont les comités de grève qui organisaient et nous, nous contactions les artistes. J'ai emmené sur ma moto un des frères Marc, plus connu aujourd'hui sous le nom de Francis Lemarque.

J'ai vu une reproduction du journal «l'Illustré» montrant Mistinguett chantant pour les grévistes (1).

Il y eut alors un rapprochement formidable avec la classe ouvrière en lutte. C'était le cas des commerçants et des paysans répondant aux appels des comités de grève pour le ravitaillement. Mais ce fut surtout important avec les intellectuels, avec ce Comité de vigilance antifasciste animé par le professeur Rivet, le philosophe Alain, le professeur Langevin. C'est une particularité du mouvement ouvrier français à cette époque, le seul en Europe où la classe ouvrière fût à l'initiative d'un rassemblement de masse

C'est aussi l'époque d'une formidable éclosion culturelle en milieu ouvrier, avec la CGT, avec l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), le groupe Octobre qui joue du Prévert dans les usines en grève...

Nous avions aussi ce souci à l'union départementale de la Seine. Nous avons loué, 15, rue de Chalon, un local qui abrita quelque temps la Chorale populaire de Paris et le cercle de peinture et de dessin animé par Franz Maserel. Nous avons créé l'Association populaire des amis des musées avec Georges-Henri Rivière et Georges Besson, le Théâtre du peuple (une idée d'Henri Raynaud) qui joua à Sarah-Bernhardt, à la Renaissance, où, le jeudi, on accueillait les gosses pour «les Contes d'Andersen»; nous avons loué quatre fois l'Opéra, pour 18.000 francs. Un succès formidable, les gars venaient autant pour voir l'Opéra que pour ce qui s'y jouait... Nous avons constitué une association de tourisme et de loisirs et acheté une maison au bord de la mer.

Mais le Front populaire ne va pas durer. Comment intervient son échec?

Par les concessions du gouvernement à la réaction. Le 13 février 1937, Léon Blum proclame «la pause» pour les revendications ouvrières. Le 16 mars, une manifestation fasciste à Clichy est autorisée. Le ministre Sarraut répond à notre délégation que c'est démocratique. Une contre-manifestation est organisée, c'est sur elle que tire la police. André Blumel, membre du cabinet de Blum, est blessé. Il se rend chez le président du Conseil, le sang sur ses vêtements, et lui dit: «Regardez ce qu'a fait votre police...»

Concessions aux fascistes espagnols, en rébellion contre la République depuis le 18 juillet 1936 avec la non-intervention, alors que Hitler et Mussolini envoient à Franco argent, troupes, munitions. Concession, encore, du gouvernement du radical Daladier, cette fois, avec la capitulation à Munich devant Hitler, le laissant libre d'envahir la Tchécoslovaquie, notre alliée, le 30 septembre 1938. Le 13 novembre, les décrets-lois Reynaud remettent en cause les conquêtes de 1936: «Finie la semaine des deux dimanches», dit-il. La bourgeoisie française veut sa revanche. A tout prix. Déjà, le 22 août 1936, le journal «le Messin» pouvait écrire «Plutôt redevenir allemands que de vivre sous un gouvernement bolchevisé».

C'est alors qu'intervient la grève du 30 novembre 1938.

Une grève décidée par le congrès de Nantes de la CGT le 14 novembre. Pour faire échec à nos adversaires, nous votons une motion, avec Jouhaud, appelant à une grève générale le 30 novembre. Ce sera un semi-échec. Les anticommunistes au sein de la CGT (comme Belin, qui finira ministre de Pétain) ne feront rien pour son succès, le temps accordé au gouvernement pour réagir va permettre une mobilisation policière telle que l'on verra quatre gardes mobiles par autobus conduit par un chauffeur embarqué à l'aube par la police. Les syndiqués auront du mal à réagir. Je me souviens de cette fille licenciée après le 30 novembre et disant que son patron n'avait pas le droit de le faire. Les succès de 36 avaient créé aussi quelques illusions. Mais surtout, le 30 novembre fut l'occasion pour le patronat d'une chasse aux militants, décapitant l'organisation syndicale. La guerre, l'exclusion des syndicats demeurés sur des positions de classe, l'occupation et la trahison de Vichy allaient apporter aux patrons cette revanche tant attendue.

CLAUDE LECOMTE

(1) Dans le livret d'un double CD sur «le Front populaire», recueil des chansons de l'époque, aux éditions Frémeaux et Associés. 43.74.90.24.

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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 19:56
Décès de Raymonde Nédelec-Tillon, la dernière des 33 femmes élues à la première assemblée constituante de la IVe République, résistante communiste ayant survécu à la déportation à Ravensbruk

Âgée de 100 ans, elle était la dernière survivante des 33 femmes élues à la première Assemblée Constituante de la 4e République, ce qui correspond aux premières législatives après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elles étaient donc les premières femmes électrices et éligibles.

Elle avait été déportée en 1944 au camp de Ravensbrück, en Allemagne, avant de s'en échapper.

Publié par le PCF Aveyron ce 17 juillet :

Raymonde Tillon est décédée, résistante qui a survécue aux camps Nazis. Elle était communiste, une des premières femmes élues des 1945, C est un pan de l' histoire des droits des femmes, de l' histoire de la démocratie, qui nous quitte. Les générations suivantes poursuivront le combat !

La résistante Raymonde Tillon (aussi connue sous le nom de Raymonde Nédelec), députée communiste des Bouches-du-Rhône de 1945 à 1951, est décédée.

Âgée de 100 ans, elle était la dernière survivante des 33 femmes élues à la première Assemblée Constituante de la 4e République, ce qui correspond aux premières législatives après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elles étaient donc les premières femmes électrices et éligibles.

Elle avait été déportée en 1944 au camp de Ravensbrück, en Allemagne, avant de s'en échapper.

***

Sur le site du Ouest-France:

La résistante communiste Raymonde Tillon-Nédelec est décédée
http://www.ouest-france.fr/culture/histoire/guerre-39-45/la-resistante-communiste-raymonde-tillon-nedelec-est-decedee-4373079

« J'écris ton nom, Liberté ». Ce vers d'Éluard est le titre du livre de mémoires qu'a publié en 2002 Raymonde Tillon, l'épouse de l'ancien chef de la résistance communiste et de l'ancien ministre de De Gaulle, Charles Tillon (1897-1993). Mme Tillon, qui était revenue vivre à Rennes où son mari était né, avait à cette occasion rencontré notre confrère Eric Chopin. Voici l'article qu'il avait rédigé à l'époque :

L'héroïque liberté de Raymonde Tillon

La perte de ses parents à l'âge de 4 ans, la déportation à Ravensbrück, l'exclusion du PCF au plus fort du stalinisme d'après-guerre : la vie de Raymonde Tillon a été marquée par les épreuves. Et quelles épreuves... Ce destin exceptionnel forgé dans la douleur mais riche de grandes joies, Mme Tillon le raconte dans un livre autobiographique.

Femme et « fidèle secrétaire » de Charles Tillon, cette grande figure historique née du côté des Lices en 1897, Raymonde Tillon a pris à son tour la plume pour « évoquer sept décennies de luttes et d'espoir » en dénonçant d'entrée de jeu « le stalinisme à la française qui a bien existé ».

Engagée très jeune dans les Jeunesses communistes puis au sein du PCF, Raymonde Tillon s'est mobilisée sur le front syndical (CGT) entre les deux guerres, au temps du Front Populaire. Avec son premier mari, Charles Nédelec (1907-1944), elle ne ménage pas son énergie au service de la cause ouvrière. Mais la seconde guerre mondiale la met rudement à l'épreuve. Déportée à Ravensbruck en avril 1944, Raymonde Tillon réussit à s'extirper de l'horreur en mai 1945. « Quand je suis revenue à Paris, pesant à peine 35 kg, j'ai appris le décès de mon mari, mort d'épuisement dans la Résistance ».

« Fraternité brisée »

Raymonde Tillon met, au lendemain de la Libération, son idéal communiste au service des institutions. Vivant à Marseille, elle devient conseillère générale, puis députée de la Constituante avant d'entrer à l'Assemblée nationale où elle fait la connaissance d'un certain Charles Tillon, député PCF d'Aubervilliers, ancien mutin de la Mer Noire, chef de la Résistance communiste FTP et ministre de De Gaulle de 1944 à 1947.

Ils unissent leur destin familial (deux enfants naîtront de leur union, qui s'ajoutent aux deux garçons de Charles, lui aussi veuf) et vont faire face ensemble à l'écroulement de leur idéal communiste au début des années 50.

« Le parti nous en a fait voir »

Le stalinisme fait des ravages. Ils se démarquent des positions du PCF « qu'ils ne comprennent pas ». C'est l'époque des « Procès de Moscou à Paris » », titre d'un des livres de Charles Tillon. « Le Parti nous en a fait voir mais nous avons résisté ». Le couple Tillon s'exile en Provence. La « fraternité est brisée ». Pour avoir protesté contre l'invasion soviétique en Tchécoslovaquie, Charles Tillon est finalement exclu du PCF en 1970. Les enfants ayant grandi, les Tillon reviennent vivre au pays (à La Bouëxière, près de Rennes) avant de repartir pour Marseille où le géant Charles Tillon s'éteint le 13 janvier 1993.

Raymonde Tillon a choisi en juillet dernier de revenir vivre « là où Charles est né ». C'est à dire à Rennes. Le rapatriement des cendres de son époux est en préparation. Raymonde Tillon est soulagée d'avoir dit « ce qu'elle avait, elle, à dire ». Mais foin de nostalgie. Raymonde Tillon fait « une confiance extraordinaire à la jeunesse ».

Éric CHOPIN.

« J'écris ton nom, Liberté », de Raymonde Tillon, aux éditions Du Félin. Collection Résistance-Liberté-Mémoire. 212 pages. Préface de Germaine Tillion. Postface de Charles-Louis Foulon.

Et sur le site du journal Le Monde:

Elle était la dernière des trente-trois premières femmes entrées à l’Assemblée nationale en 1945 encore vivante. Raymonde Tillon est morte, dimanche 17 juillet, rendant hommage à une « femme engagée » au « parcours exemplaire ». Elle avait 100 ans.

Née Raymonde Barbé le 22 octobre 1915 à Puteaux (Hauts-de-Seine), elle avait épousé en 1935 Charles Nédelec, militant communiste, et était devenue députée des Bouches-du-Rhône sous ce nom, avant de se marier en secondes noces avec Charles Tillon, dirigeant du Parti Communiste français (PCF), ministre, puis exclu du bureau politique du PCF en 1952.

Revenue de Ravensbrück

Entrée tôt dans la Résistance, elle avait été arrêtée le 31 mars 1941 et condamnée à vingt ans de travaux forcés par le tribunal maritime de Toulon, selon sa biographie sur le site de l’Assemblée nationale. Emprisonnée tour à tour à Marseille, Toulon et Lyon, elle avait été livrée aux Allemands en juin 1944 et déportée d’abord à Sarrebruck puis au camp de Ravensbrück. Affectée dans une usine de guerre de Leipzig, elle avait réussi à s’évader le 20 avril 1945 et à regagner Marseille. Elle était alors devenue députée.

En 2005, elle avait rappelé, dans une interview à l’AFP, son émotion lors de son élection 60 ans auparavant. « On était émues. Les femmes étaient reconnues comme des citoyennes, en tenant compte de leur travail dans la Résistance », s’était-elle félicitée.« Nous étions de partis différents. Mais toutes nous nous disions : enfin ! ».

Et dans L'Humanité, il y a quelques mois, le 22 octobre 2015:

Résistante, déportée à Ravensbrück, elle fut la première femme députée, communiste, de Marseille en 1945.

Née à Puteaux, Raymonde Barbé perd ses parents à 5 ans et est élevée dans un orphelinat religieux avant de s’en enfuir, avant sa majorité, pour rejoindre son frère près d’Arles. C’est dans les Bouches-du-Rhône qu’elle est employée de commerce et qu’elle épouse Charles Nédelec, militant syndical cégétiste qui, devenu clandestin sous l’Occupation, devait mourir d’épuisement au printemps 1944.

Une méconnue de l’Histoire, mais une militante exemplaire

Raymonde Nédelec, arrêtée dès mars 1941, est condamnée à vingt ans de travaux forcés par une section spéciale de Vichy prononçant des peines ­rétroactives. Après la prison de Rennes, livrée aux nazis par le gouvernement de Vichy, elle est déportée à Ravensbrück. Durant toute sa détention, elle garde dans sa poche son insigne de jeune communiste, risquant pour ça la pendaison. Elle la risque aussi en sabotant les obus qu’elle et ses camarades de kommandos devaient « chemiser » pour les armées du IIIe Reich. Elle risque sa vie enfin en échappant aux gardes SS lors des marches de la mort. Sa bravoure lui valut la médaille militaire et la croix de guerre, puis la croix de chevalier de la Légion d’honneur. À la Libération, elle se marie avec Charles Tillon, ­commandant en chef des FTP sous l’Occupation, puis ministre du général de Gaulle. Raymonde eut la joie d’être élue, en octobre 1945, parmi les premières femmes électrices et éligibles, députée communiste à Marseille. Comme élue communiste, elle a défendu les valeurs de justice et de liberté. Elle est aujourd’hui la seule survivante parmi les députées de la Constituante. Nous fêtons donc aujourd’hui son centenaire et le 70e anniversaire de son élection.

C’est sa passion de la liberté qui lui fit rejeter le stalinisme et lier son sort à celui de Charles Tillon. Elle connut avec lui une terrible période d’isolement de 1952 à 1956. Écartée, puis exclue du PCF, refusant les diktats staliniens, Raymonde Tillon est une méconnue de l’Histoire. Pourtant, elle fut une militante exemplaire. Les mots du président de la République devant le Panthéon le 27 mai dernier valent pour elle : Raymonde Tillon est admirable sans avoir voulu qu’on l’admire. Elle demeure un des nobles visages de la République.

Aujourd’hui, elle est accablée par les maladies du grand âge, et nous lui devons un salut reconnaissant.

(1) Auteur de la postface des Mémoires de Raymonde Tillon, J’écris ton nom, Liberté. Éditions du Félin. 2002, 220 pages, 19,70 euros

Raymonde Tillon: "J'écris ton nom, Liberté"

Raymonde Tillon: "J'écris ton nom, Liberté"

Raymonde Tillon - photo d'archive

Raymonde Tillon - photo d'archive

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