Deux terribles explosions, d'origine pour le moment inconnue, viennent de frapper le port de la capitale libanaise. Beyrouth compte près de 30 morts et plus de 2500 blessés. Ce drame intervient pendant que le pays connait une tourmente politique, économique, sociale et financière sans précédent. Cette nouvelle tragédie éclate alors que la colère du peuple libanais ne cesse de s'exprimer face à la corruption et la gabegie des élites politiques qui plongent les populations dans la misère tandis que la Covid-19 montre des signes de regain. Le Liban doit aussi faire face aux conflits régionaux, aux menaces d'Israël et aux ingérences étrangères qui accroissent l'instabilité.
En ces circonstances dramatiques, le Parti communiste français (PCF) exprime sa profonde tristesse, partage le deuil du peuple libanais et lui exprime sa solidarité totale dans cette nouvelle épreuve.
La fuite de Juan-Carlos de Bourbon, ancien chef de l’Etat espagnol par la grâce de Franco, soupçonné de corruption, est un acte honteux qui montre à quel point un monarque se considère comme au-dessus des lois.
L’immunité accordée au chef de l'Etat et l'institution monarchique elle-même vont à l'encontre des exigences de justice, de démocratie et d'égalité. A plus forte raison dans un pays frappé par des crises économiques et sociales successives dont est victime la population.
Saint-Just disait fort justement qu’on ne peut pas régner innocemment.
Le PCF réaffirme avec force et solennité sa solidarité avec les communistes et la gauche d’Espagne, avec tous ceux et celles qui militent pour ouvrir un large débat sur le modèle d’Etat en Espagne et pour la IIIe République. Une République, solidaire et plurinationale, garantissant à tous et toutes les droits sociaux, civils et politiques, la même justice pour toutes et tous et la souveraineté du peuple, est plus que jamais à l’ordre du jour.
Usage de la force excessif, détentions arbitraires, tortures, mauvais traitements... Publié le 22 juin 2018, le rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’Organisation des Nations unies (HCDH) cloue, une fois de plus, le Venezuela au pilori. Devant le Conseil des droits de l’Homme (CoDH), le haut-commissaire en fonction, le prince jordanien Zeid Ra’ad Al Hussein, membre de la dynastie hachémite, ancien ambassadeur de son pays aux Etats-Unis (2007-2010), appelle à la création d’une commission d’enquête internationale et demande un « engagement accru » de la Cour pénale internationale (CPI) contre la répression menée par les autorités de l’Etat depuis 2014 – année de la première vague de violence insurrectionnelle (les « guarimbas » ) déclenchée par l’opposition. Si Caracas proteste devant une position aussi déséquilibrée, nul ne s’étonne vraiment d’un tel parti-pris.
Même s’il critique ouvertement Donald Trump (et les « populismes »), Zeid Ra’ad Al Hussein a, s’agissant de l’Amérique latine, des réflexes très proches de ceux du Département d’Etat américain. Ainsi, quatre jours après avoir torpillé Caracas, va-t-il saluer, le 26 juin, les cinq candidats de la prochaine élection présidentielle en Colombie – parmi lesquels les « uribistes » [1] Germán Vargas Lleras et Iván Duque (le futur élu). Par écrit, tous ont pris l’engagement de respecter, protéger et garantir les droits humains. « Nous pensons que c’est la première fois, où que ce soit, que chaque candidat à la présidence a signé un engagement formel, sans équivoque, pour défendre les droits de l’Homme, déclare sans rire Zeid Ra’ad Al Hussein, feignant d’ignorer à quelle mouvance politique appartiennent Vargas Lleras et Duque ; cela vient comme une bouffée d’air frais dans un monde où tant de dirigeants politiques ont minimisé, ou bafoué activement, leurs obligations de respecter le droit international des droits de l’homme. »
Trois ans après l’élection de Duque, on a un aperçu de l’ineptie du propos et, avec tout le respect qui lui est dû, des limites de certaines déclarations péremptoires émanant du prestigieux HCDH : le 8 juillet dernier, plus d’une centaines d’organisations sociales et communautaires colombiennes, appuyées par Mgr Darío Monsalve, archevêque de Cali, ont dénoncé la « vengeance génocidaire » du gouvernement Duque contre les Accords de paix de 2016 et les secteurs qui les appuient [2]. Cent huit de leur dirigeants et militants ont été assassinés en 2019, 101 de janvier à mai 2020, auxquels il convient d’ajouter, depuis la fin du conflit armé, 219 ex-combattants, démobilisés, des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).
Tout ayant une fin, le mandat de ce très pertinent « prince des droits humains » se termine. Pour le remplacer à compter du 10 septembre 2018, le secrétaire général de l’ONU António Guterres nomme l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet. Théoriquement aux antipodes de l’ « Altesse royale », elle est la fille d’un général de l’armée de l’air – Alberto Bachelet – mort en prison (mars 1974) des suites des mauvais traitements et tortures infligés par les séides du général Augusto Pinochet après le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. Que lui reprochait la dictature ? Durant la présidence de Salvador Allende, le général Bachelet avait été nommé à la tête du Bureau de distribution des produits alimentaires – l’équivalent des Comités locaux d’approvisionnement et production (CLAP) actuellement mis en place au Venezuela pour réduire les pénuries qui accablent les secteurs populaires du fait de la « guerre économique » (que subissait lui aussi le Chili) [3].
Elle-même incarcérée pendant deux années avant de s’exiler, Michelle Bachelet, après son retour, fera une belle carrière au sein du Parti socialiste du Chili, ministre de la Santé puis de la Défense dans les gouvernements du centriste Ricardo Lagos (2000-2006). Présidente de 2006 à 2010, puis de 2014 à 2018, dans le cadre de coalitions réunissant le centre droit et le centre gauche – la Concertation démocratique, puis la Nouvelle majorité –, elle a, à chaque fois, rendu le pouvoir à la droite, du fait d’une politique sociale timorée. Mais, entourée de chefs d’Etat fort impliqués dans l’émancipation politique et sociale de l’Amérique latine – Hugo Chávez puis Nicolás Maduro, Fidel et Raúl Castro, Lula da Silva suivi de Dilma Rousseff, Néstor puis Cristina Kirchner, Manuel Zelaya, Rafael Correa, Evo Morales, Fernando Lugo, Tabaré Vásquez et José « Pepe » Mujica, Daniel Ortega, Salvador Sánchez Céren, etc. – elle suivra gentiment le mouvement. En 2014, lors de la séquence des « guarimbas », elle n’hésite pas à dénoncer la tentative de coup d’Etat de l’opposition vénézuélienne, emmenée par les mêmes leaders que ceux d’aujourd’hui, contre Maduro.
Le Venezuela baigne toujours, et en permanence, sous la pression de la conspiration. Le 4 août 2018, un mois avant l’arrivée de Bachelet à l’ONU, une tentative d’assassinat de Maduro a échoué de peu. Le 19 janvier 2019, à l’instigation de Washington, le député Juan Guaido s’est autoproclamé président. Le 30 avril, accompagné d’une poignée de militaires, il a tenté un coup d’Etat. Etranglant économiquement le pays, l’administration Trump multiplie les mesures coercitives unilatérales – dites « sanctions ».
Jamais entendu parler de ce genre de choses... Le 5 juillet 2019, après une visite de trois jours au Venezuela, à l’invitation du pouvoir, la nouvelle Haute-commissaire divulgue un premier rapport dévastateur sur… la « répression de la dissidence pacifique » ! Elle y dénonce entre autres 5 287 morts imputables aux Forces de sécurité en 2018, supposément pour « résistance à l’autorité ». Il n’est alors guère difficile de prouver que, au mieux naïvement, au pire en complice, elle participe à une campagne de désinformation globalement intitulée « Crimes contre l’Humanité au Venezuela ».
C’est en effet la période pendant laquelle les grandes multinationales des droits humains jouent des coudes pour demeurer en tête du hit-parade des contempteurs de Caracas. Quand Amnesty International dénonce (14 mai) « au moins 8 000 exécutions extrajudiciaires commises par les forces de sécurité entre 2015 et 2017 », Human Right Watch (HRW), le 18 septembre, en dénombre 18 000 depuis 2016… Les médias s’emballent. Pour mieux conformer les faits au mythe, chacun donne un coup de pouce à la réalité. Et, paresse ou duplicité, personne ne note l’ampleur de la manipulation. Qu’on examine les « rapports » d’Amnesty ou de HRW, on se rend compte que leurs accusations spectaculaires sont totalement invérifiables et invérifiées. Quant au rapport lu par dame Bachelet, qui s’en inspire et leur fait écho, il mentionne : « L’information analysée par le CDH indique que beaucoup de ces morts violentes pourraient constituer des exécutions extrajudiciaires ». Conditionnel à tous les étages, imprécisions et approximations partout [4].
La nomination l’ex-présidente chilienne à la tête du Haut-commissariat n’avait pas que des adeptes. Bien que s’étant retiré du Haut Conseil des droits de l’Homme en juin 2018 en suspendant son financement, Washington, en maître du Monde ayant toujours un pied dans la porte, avait un autre favori. La capitale étatsunienne a donc clairement averti la Chilienne qu’elle devait « éviter les erreurs du passé ». Comprendre : notamment vis-à-vis d’Israël, trop durement traité, mais aussi de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua, insuffisamment châtiés. Des gouvernements avec lesquels, fut-il noté ici et là sur un ton sournoisement désapprobateur, elle a entretenu une certaine proximité.
Influencée dans sa conduite par le réseau de relations dans lequel elle se situe [5], Mme Bachelet est donc passée du Palais de la Moneda (à Santiago) au Palais Wilson (à Genève) en laissant délibérément quelques fondamentaux de côté.
Dans son rapport de la 40e session, elle a certes mentionné que le sombre panorama vénézuélien sera aggravé par « les sanctions imposées depuis les Etats-Unis », mais s’est empressée d’ajouter le grand classique des adversaires, ennemis (ou même observateurs de la Révolution bolivarienne désireux de ne pas « se mouiller ») : « La crise économique et sociale généralisée et dévastatrice » a commencé « avant la mise en place de ces sanctions ». Exactement ce que prétendait l’internationale conservatrice lorsqu’elle parlait de l’Unité populaire d’Allende, faisant passer au second plan l’ordre donné par Richard Nixon au Mike Pompeo de l’époque (un certain Henry Kissinger) : « Faites crier l’économie chilienne ! »
S’il en est un qui, un demi-siècle plus tard, fait à nouveau crier les Chiliens, c’est le président Sebastián Piñera. Le pays connaît sa plus grande mobilisation sociale depuis la fin de la dictature du général Pinochet en 1989. Les manifestations succèdent aux manifestations. Un formidable déploiement de policiers, de militaires et de « carabineros » leur répond. Bilan (à ce moment) : 22 morts, 2 200 blessés (dont 230 mutilations oculaires), 6 300 détenus. Courageusement, Mme Bachelet monte au créneau : le 16 novembre, devant les médias, elle exige du gouvernement du… Venezuela qu’il respecte les manifestations « pacifiques » qui doivent avoir lieu ce même jour à l’appel de Juan Guaido.
Le 18 novembre, questionnée par une journaliste, lors d’un forum organisé à Cambridge, elle se déclare très préoccupée par la situation de son pays. Néanmoins, ajoute-t-elle, « je dois être neutre, objective et impartiale en tant que Haute-commissaire ». Son objectif, précise-t-elle, n’est pas « de définir des responsabilités », le Chili étant un pays « régi par l’Etat de droit », ce qui implique d’attendre ce que déterminera son système judiciaire. « Nous ne sommes pas un Tribunal », conclura-t-elle prudemment [6]… A l’évidence, il s’agit de ne pas désespérer La Moneda.
Lorsque, à la mi-décembre, les enquêteurs du CoDH envoyés à Santiago par la haute-secrétaire remettent leur rapport, ils dénoncent en termes sévères les forces de sécurité chiliennes pour leur recours à un usage disproportionné et excessif de la force. Toutefois, ils précisent qu’ils n’ont pu établir « avec certitude » que la mort de onze personnes, des agents de l’Etat étant impliqués « dans quatre cas au moins » … Quatre cas ! Le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’en font pas « des kilos » (le bilan définitif s’établissant à 26 morts, on se demande par qui vingt-deux d’entre eux ont été tués). Dans un souci d’objectivité digne d’éloge, les mêmes fonctionnaires de l’ONU mentionnent d’ailleurs la destruction d’infrastructures publiques et privées due à cette violente explosion sociale et évoquentles témoignages de policiers blessés pendant les manifestations (2 705 d’après le ministère de l’Intérieur chilien). Ce qu’on ne leur reprochera pas ici. Mais qui a de quoi laisser rêveur à Caracas ou Managua (que le CoDH, aligné sur Washington, poursuit également de son courroux) … A l’image de Jorge Valero, l’ambassadeur du Venezuela aux Nations unies, les deux capitales dénoncent régulièrement « des informations provenant de sources de faible crédibilité » sans que, en ce qui les concerne, ne soient jamais prises en compte les informations ou réfutations fournies par les autorités.
Remord tardif (ou passager) ? Le 8 août 2019, Mme Bachelet se dit profondément préoccupée par les « conséquences potentiellement graves » des dernières sanctions américaines sur les droits humains du peuple vénézuélien [7]. Sans réellement, les remettre en cause : « Les sanctions sont extrêmement larges et ne contiennent pas suffisamment de mesures pour atténuer leur impact sur les couches les plus vulnérables de la population. » D’ailleurs, ces dernières sanctions ne s’appliquent techniquement pas aux « transactions liées à la fourniture d’articles tels que des denrées alimentaires, des vêtements et des médicaments destinés à être utilisés pour soulager des souffrances humaines », mais, « elles risquent encore d’aggraver considérablement la crise pour des millions de Vénézuéliens ordinaires ». Un coup à droite, un coup à gauche, la balle au centre : en principe, tout le monde est content…
Le 24 mars 2020, la même cheffe des droits de l’Homme de l’ONU demande la suspension des sanctions économiques contre des pays comme le Venezuela, Cuba, la Corée-du-Nord, la Birmanie et le Zimbabwe, de telles « mesures unilatérales et coercitives » portant atteinte aux droits humains et à l’accès aux médicaments et au matériel médical nécessaires pour affronter la pandémie de Coronavirus. Néanmoins, une fois de plus, pour éviter de fâcher les puissances impériales et sous-impériales, elle nuance aussitôt son propos. Dès le 29 avril, elle reproche à Caracas son « manque de transparence » dans… la gestion de la pandémie du Covid-19.
C’est pittoresque, mais surtout terriblement déplacé. Alors que les lanceurs de slogans prophétisent l’apocalypse au Venezuela, ce pays gère la catastrophe sanitaire avec efficacité. A ce moment, le nombre des défunts n’a pas dépassé la dizaine. Pour ne mentionner qu’un des éléments de la stratégie mise en œuvre, plus de 1 500 médecins cubains parcourent les zones populaires du seul Etat de Miranda – celui de la capitale Caracas – pour repérer, tester, et diriger les malades du Covid vers les centres de soins. L’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) a accès en permanence aux résultats des diagnostics.
Dépistage de masse, confinement généralisé... Alors que la nébuleuse politico-médiatique utilise tous les clichés disponibles pour prévoir (et pour certains souhaiter) le pire à la République bolivarienne, où la progression rapide de l’épidémie « menacerait le reste de l’Amérique latine [8] », c’est (sans parler des Etats-Unis) au Brésil, au Chili, en Equateur, au Pérou, en Colombie que (malheureusement) l’Apocalypse s’abat (menaçant le Venezuela !). A tel point que, début mai, la coordination du Système des Nations Unies présente sur place demande au gouvernement de Maduro l’autorisation d’étudier sa stratégie de lutte contre la pandémie, pour la transposer dans d’autres pays. A tel point qu’une autre agence de l’ONU, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), salue également la politique du gouvernement bolivarien [9].
Cachez ces éloges incongrus : selon Mme Bachelet, le gouvernement de Maduro, outre son opacité, profiterait de la situation d’urgence pour violer les droits humains.
Tous les trois, quatre ou six mois, de rapport « intermédiaire » en rapport « actualisé », les mises en cause de Caracas fusent à jet continu [10]. Pour ne citer qu’elle, car intimement liée à Washington dans la déstabilisation du Venezuela, la Colombie n’a pas droit à un tel privilège. Un rapport de 62 pages le 12 juin 2019 pour dénoncer douze (12 ! on croit rêver) exécutions extrajudiciaires ; une mise en cause beaucoup plus sérieuse en février 2020, qui fâche très fort le pouvoir pour sa sévérité. Mais c’est tout. Et ce, bien que Bogotá interdise désormais l’entrée sur son territoire du rapporteur du CoDH, Michel Forst, qui a fait un travail remarquable sur la non mise en œuvre des Accords de paix. L’Union européenne, en ce qui la concerne, ne croit pas spécialement utile d’interpeler (sans parler de « sanctionner ») le gouvernement Duque (en termes financiers comme politiques, la consolidation de la paix est pourtant l’épine dorsale de la coopération de l’UE avec Bogotá).
Sur le Venezuela, nouveau document « actualisé » – A/HRC/44/20 – lors de la 44e session du Conseil des droits de l’Homme, le 2 juillet 2020. Sans contextualiser outre mesure, évoquant cette fois en six lignes les « sanctions » (sans nommer les Etats-Unis), la Haute-commissaire déplore que « les personnes, au Venezuela, continuent à subir de graves violations de leurs droits économiques et sociaux en raison des bas salaires, du prix élevé des aliments, de la persistante carence des services publics, comme l’électricité ou l’eau, le manque de combustible et l’accès précaire aux services de santé. » On comprendra que ce sujet à lui seul exigerait d’autres développements. Disons très (très-très) succinctement que…
D’un côté, 6 millions de familles bénéficient des produits à prix subventionnés garantis par le gouvernement, malgré les énormes difficultés provoquées par le blocus économique et financier. Car, de l’autre côté, le Département du Trésor étatsunien vient de sanctionner une dizaine de compagnies maritimes pour avoir offert leurs services à l’industrie pétrolière du « dictateur Maduro » [11] ; fait pression sur les firmes, les armateurs, les compagnies d’assurance, les autorités portuaires du monde entier, les poussant à se détourner de toute transaction avec le pays « paria ». Depuis 2017, de nombreuses institutions financières ont procédé à la fermeture de comptes vénézuéliens, craignant les représailles de Washington pour « blanchiment d’argent ». L’entreprise mexicaine Libre Abordo annonce sa faillite, obligée par les Etats-Unis à interrompre son activité – l’échange de denrées alimentaires et autres produits de base contre du pétrole vénézuélien. Des milliards de dollars d’actifs que Caracas possède à l’extérieur (Etats-Unis, Colombie, Europe) sont purement et simplement mis à sac par les gangs de Trump et Guaido. Depuis le 22 juin, la justice britannique examine à qui, de Maduro ou Guaido, elle va rendre plus d’un milliard de dollars d’or stocké dans les coffres de la Banque d’Angleterre et appartenant au Venezuela. Le pouvoir légitime le réclame depuis 2018 (c’est-à-dire bien avant l’invention du « président fantoche ») – et aujourd’hui plus que jamais pour « raisons humanitaires » [12]...
Tout cela, Mme Bachelet devrait le savoir puisque, fin avril, le gouvernement bolivarien a demandé à l’ONU de servir d’intermédiaire et d’administrer ces fonds, destinés à la lutte contre le Covid-19, à travers le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). A moins, bien sûr, qu’entre New York et Genève les communications ne fonctionnent plus.
Armes, braquages, racket, meurtres, drogue, affrontements... Sur ce pays objectivement en guerre, confronté à une nébuleuse de bandes organisées, liées ou non avec le narco-paramilitarisme colombien, lui-même très présent et actif dans les Etats frontaliers (Táchira, Zulia), le rapport de la CoDH dénonce : entre le 1er janvier et le 31 mai 2020, 1324 personnes ont été tuées dans le cadre d’opérations de sécurité, dont 432 par les Forces d’action spéciales (FAES).
Pas de langue de bois. Dans le contexte d’extrême violence auquel il est soumis et de la décomposition qui en découle, le Venezuela n’échappe pas à un certain nombre de dérapages et « bavures ». Le 10 juillet dernier, un groupe d’intellectuels et militants vénézuéliens et étrangers, à l’engagement et à la trajectoire incontestables, ont eux-mêmes attiré l’attention du président Maduro, du procureur général Tarek William Saab et des membres du Tribunal suprême de justice (TSJ) sur des excès commis par les FAES. Soucieux de ne pas donner prise aux « manipulations politiques » et au « maccarthisme infantile », ils se sont abstenus d’utiliser et les rapports du Bureau de Mme Bachelet et les chiffres de la fondation Monitor de Víctimas, l’une des sources (avec, entre autres, les officines d’opposition Provea ou Foro Penal) du grand bazar des droits humains. Sur la base de chiffres gouvernementaux – 362 morts – et au nom de la Révolution, ils ont réclamé un contrôle accru de cette unité [13].
Pour autant, un tel constat n’implique pas que toute victime des forces de l’ordre soit le résultat d’un « assassinat ». A moins, bien entendu, de le prouver, sur la base d’enquêtes rigoureuses et documentées, ce qui n’est absolument pas le cas – et a donné lieu à la manipulation majuscule de 2019 sur les « 18 000 exécutions extrajudiciaires » (raison pour laquelle, sans doute, la différence abyssale des chiffres sautant aux yeux (pour peu qu’ils soient ouverts), Mme Bachelet se voit obligée de mentionner, en s’en félicitant, « la diminution du nombre des homicides »).
Cent-dix personnes dont soixante-trois membres des Forces armées, s’inquiète publiquement la Haute-commissaire Bachelet, sont « poursuivies pénalement pour des délits comme la trahison, le rébellion, l’incitation publique ( ?), la conspiration, la tentative d’assassinat (du président), le terrorisme et le financement d’activités terroristes ». S’agit-il là d’abus ? Mme Bachelet est dans son rôle quand elle rappelle leur droit à un juste procès. Pour le reste, nul n’ignore que les Etats-Unis et le clan Guaido ont lancé moult appels à un Pinochet de circonstance et aux Forces armées pour qu’ils se retournent contre le président Maduro, et que quelques militaires, s’exposant à une répression légitime, ont obtempéré. Nul n’oublie qu’en mai, dans le cadre de l’ « opération Gedeón », plusieurs dizaines de déserteurs ont tenté de pénétrer le territoire, depuis la Colombie, pour renverser le chef de l’Etat. Secret de polichinelle : un contrat a même été signé le 16 octobre 2019 entre Guaido et une compagnie mercenaire américaine – Silvercorp USA – pour « capturer / arrêter / éliminer Nicolás Maduro » [14]. Est-ce à dire que le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU défend mordicus des opposants qui bafouent les lois en vigueur, le droit international public et privé, les libertés, pour y substituer, y compris à travers l’assassinat, la loi du plus fort et du plus violent ?
En poursuivant la même logique jusqu’à ses conséquences ultimes, on posera une autre question : si, en 1973, le président Allende avait détecté et neutralisé la conspiration du général Pinochet, fait arrêter les officiers félons et leurs complices civils, eut-il fallu, au nom des droits de l’Homme, condamner leur incarcération ? Hurler à l’existence de « prisonniers politiques » ? Réclamer leur libération ? Le maniement de tels concepts exige des précautions. Car, ce faisant, Allende aurait sauvé sa vie, évité le coup d’Etat et ses dizaines de milliers de victimes (assassinées, torturées et/ou exilées), la mort du général Alberto Bachelet et… les deux ans d’incarcération de la jeune Michelle, la fille de ce dernier.
Des cas de tortures existent au Venezuela – dont témoigne la mort du capitaine de corvette Rafael Acosta Arévalo, mort des mauvais traitements subis, en juin 2019 –, pas plus excusables en « République bolivarienne » qu’ailleurs. Mais là encore, la rigueur s’impose : « allégations de torture », comme le mentionne Mme Bachelet, sans s’encombrer de détails, n’équivaut ni à « tortures avérées », ni à pratique généralisée, ni à politique d’Etat. Qu’on le prenne en français, en anglais ou en espagnol, le mot « allégation » signifie « affirmation, assertion, avec ou sans preuve, éventuellement mal fondée, voire mensongère ». Ce qui prend tout son sens lorsqu’on connaît le rôle et l’influence d’ONG locales dites de défense des droits humains agissant en porte-paroles de l’opposition radicale et financées de l’étranger (Etats-Unis et Union européenne) [15].
Tout aussi abusive est la mise en avant d’ « allégations » (encore !) de « disparitions forcées ». En certaines occasions, essentiellement quand il s’agit de crimes relevant de la déstabilisation ou de la tentative armée de coup d’Etat, les individus arrêtés, civils ou militaires, sont placés « au secret », sans contact avec leur famille ou leur avocat, sans possibilité d’appels téléphoniques, pour une durée pouvant aller de trois jours à un mois, une quarantaine de jours dans le pire des cas. En droit, dans un pays en paix (ou même victime d’agression), la méthode peut être contestée. Mais elle n’a évidemment rien à voir avec la pratique apparue en Amérique latine dans les années 1960. Produit de la guerre sale, puis de l’Opération Condor dans tout le Cône sud, elle a affecté de l’ordre de 90 000 personnes en une vingtaine d’années. Les opposants politiques sont alors enlevés par des forces militaires ou paramilitaires, enfermés dans des centres clandestins, torturés, puis assassinés. Les tortionnaires ne laissant aucune trace de leur exécution, le sort des victimes demeure à jamais inconnu.
La « disparition » est évidemment différente de la détention légale (ou moins légale) accompagnée de mise au secret, « car dans ce dernier cas, si les autorités gardent la victime détenue, parfois sans vouloir en informer l’endroit, elles reconnaissent toutefois la retenir [16]. » Et, au Venezuela d’aujourd’hui, ne la maintiennent à l’isolement qu’un temps limité.
Dans l’énoncé de son rapport, Mme Bachelet ne mentionne bien entendu aucun nom ou liste de « disparu(s) » – et pour cause. Mais, dans le cadre de la « guerre psychologique », l’évocation de ce crime aberrant atteint son but. Reprise par une communauté de zélotes médiatiques prêts à tout pour diaboliser le Venezuela, elle conditionne la conscience collective qui, en toute bonne foi, va voir dans ce pays l’équivalent du « nuit et brouillard » argentin. Sachant que, d’après l’article 5 de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcés, « la pratique généralisée ou systématique de la disparition forcée constitue un crime contre l’Humanité, tel qu’il est défini dans le droit international applicable, et entraîne les conséquences prévues par ce droit ». Voilà donc l’ « opinion publique internationale » sommée de considérer la comparution de Maduro devant la CPI comme allant de soi.
Lorsque, toujours le 2 juillet 2020, la Haute-commissaire critique la nomination d’un nouveau Conseil national électoral (CNE), « sans le consensus de toutes les forces politiques », elle omet de préciser que, pour qu’existe un tel consensus, encore faudrait-il que la droite radicale ne s’oppose pas à toute issue pacifique de la crise et ne se place pas délibérément hors-jeu. Elle oublie tout autant que, dans la perspective des élections législatives de décembre prochain, cette désignation du CNE par le Tribunal suprême de justice (TSJ) est le produit d’un accord passé entre l’opposition de droite modérée et le chavisme – majoritaires, ensemble, à l’Assemblée, où ils ont mis en minorité, début janvier 2020, les « ultras » de Juan Guaido. Bref, comme l’ont fait l’extrême droite, la bourgeoisie et la Démocratie chrétienne chiliennes en 1973, Mme Bachelet apporte ostensiblement son soutien au camp « putschiste » promu par les Etats-Unis.
Changeons de perspective, maintenant. Mort de George Floyd, ce quadragénaire noir asphyxié lors de son interpellation, le 25 mai, au « pays de la liberté ». Au nom du HCDH, Mme Bachelet exprime sa réprobation : « Les voix appelant à la fin des meurtres d’Afro-américains non armés doivent être entendues. Les voix appelant à la fin des violences policières doivent être entendues. Et les voix appelant à la fin du racisme endémique et structurel qui ravage la société américaine doivent être entendues [17]. » Mais, en même temps… « Comme je l’ai déjà dit, la violence, le pillage et la destruction de biens et de quartiers ne résoudront pas le problème de la brutalité policière et de la discrimination enracinée. Je réitère mes appels aux manifestants pour qu’ils expriment pacifiquement leurs demandes de justice (…) ». De cette dernière remarque, il résulte que, sur le territoire des Etats-Unis, la violence des protestataires doit être proscrite. Pourquoi pas une même exigence quand il s’agit d’émeutiers s’exprimant parfois à balles réelles, au Venezuela ou au Nicaragua ?
Dans le cadre d’une réunion d’urgence convoquée après la mort de Floyd et les manifestations monstres qui ont suivi, les pays africains ont présenté une résolution réclamant l’établissement d’une commission d’enquête internationale indépendante pour faire la lumière sur le « racisme systémique » aux Etats-Unis. Un peu excessif, non ? Discussions, négociations, édulcoration. Le 19 juin, devant le Conseil, Mme Bachelet dénoncera donc « le racisme systémique » et appellera à « faire amende honorable » pour des siècles d’oppression des populations noires, avec « des excuses officielles » et des « réparations » – mais le tout, très subtilement, sans mentionner les Etats-Unis.
Surtout, ne pas laisser refroidir la soupe… A peine finissait-elle de lire son rapport sur le Venezuela, le 2 juillet, que Mme Bachelet en annonçait un nouveau pour le 15, avec, cette fois, en hors d’œuvre, le système judiciaire, et en plat principal, l’exploitation de l’Arc minier de l’Orenoque (AMO).
Aucune surprise, donc, à la date prévue [18]. Le Haut-commissariat exprime sa préoccupation pour l’ « absence d’indépendance judiciaire » au Venezuela et prétend que « les considérations politiques prévalent sur les déterminations légales », en prenant comme premier exemple les décisions adoptées contre l’Assemblée nationale, déclarée en « desacato » (outrage à l’autorité) et, de ce fait rejetée dans l’illégalité. Au risque de se répéter, on rappellera que cette mesure a été prise par le Tribunal suprême de justice (TSJ) à la fin 2015 au motif que l’Assemblée a fait prêter serment à trois députés d’opposition accusés de fraude électorale, ce qui lui a valu de voir annuler systématiquement toutes ses décisions. Ne pas prendre en compte ou simplement mentionner un tel fait rend d’emblée particulièrement douteuse la suite de l’argumentation, dont tout amène dès lors à penser qu’elle ne constituera qu’une addition de clichés.
L’Arc minier de l’Orenoque (AMO) ? Encore faut-il savoir de quoi il s’agit. Le 24 février 2016, reprenant un projet du président Hugo Chávez, Nicolás Maduro a fait de l’AMO, situé dans l’Etat de Bolivar, la partie amazonienne du Venezuela, une « zone de développement stratégique nationale » de 112 000 km2 afin d’y exploiter d’importants gisements rares et stratégiques –or, diamants, coltan, cuivre, argent – et de diversifier l’économie. Depuis, la mise en œuvre de cette politique provoque les virulentes critiques de « défenseurs de l’environnement » nationaux et étrangers et des « écolos » de la vingt-quatrième heure sur le thème battu et rebattu : « Maduro détruit la forêt, pille son or, pollue ses rivières et assassine ses Indiens [19] » Deux ou trois détails passent incontestablement à l’as dans cette version particulièrement simpliste du sujet.
Surtout pour son or, la zone est exploitée depuis 1829 (Maduro n’était pas né). La décennie 1970 (Maduro n’a que 8 ans quand elle commence) voit Minerven (compagnie nationale), un certain nombre de multinationales et d’entreprises appartenant à la classe dominante se partager le gâteau. Dans leur sillage, une importante population déferle et se lance dans l’activité minière informelle, dite « pequeña minería ». Extractivisme sauvage, tout ce beau monde dévaste allègrement une partie conséquente de la « forêt vierge immaculée » censée exister aujourd’hui. Pille la Nation. L’or part en contrebande dans les pays voisins. La zone devient un Far-West infernal où prévaut la « loi du flingue ». Et personne n’y trouve à redire. Et aucune grande ONG des « droits-de-l’Homme-à-géométrie-variable » ne dit rien. Il faut attendre 2016 et le décret de Maduro pour que soit soudain dénoncé le « massacre de l’Amazonie ». Pourtant, pour la première fois dans l’Histoire vénézuélienne, des règles claires sont édictées : des 112 000 km2 dont il est question, seuls 5 %, dans 23 zone délimitées (3 400 km2), donneront lieu à une exploitation, qui plus est « contrôlée » [20]. Quatre axes « stratégiques » sous-tendent ce plan : apport à l’économie nationale, sécurité, mesures sociales et protection de l’environnement.
Le 15 juillet, c’est, au nom de Mme Bachelet que la Haute-commissaire adjointe Nada Al-Nashif fait part de l’inquiétude du HCDH quant à l’impact de l’activité extractive sur le mode de vie des peuples indigènes et sur les conséquences environnementales affectant leurs territoires. Certaines mines sont largement contrôlées par des groupes criminels qui exploitent, battent et même tuent les travailleurs, souligne le document de l’ONU, qui entend montrer comment ces gangs – connus localement sous le nom de « sindicatos » – exercent un contrôle sur un grand nombre d’opérations.
La belle découverte ! Comme si le phénomène était nouveau et inconnu… C’est précisément l’un des fléaux contre lequel, depuis 2016, en reprenant le contrôle du territoire, le pouvoir a entrepris de lutter.
Pour ne prendre en compte que la zone d’El Callao (important secteur minier et « municipio » le plus violent du pays), une guerre permanente oppose les autorités aux « pranes » (caïds) El Toto et Zacarías. A la tête de 300 hommes, El Toto est responsable de multiples crimes, dont l‘assassinat d’une dirigeante du parti d’opposition Primero Justicia, Rosaba Mara Valdez, à El Callao. Lors d’un affrontement, dans le secteur La Anza (El Perú), le lieutenant Jesús Manuel González Gómez a été tué le 26 mai 2020. Le même jour tombe dans le secteur Finlandia le fonctionnaire de la Direction générale du contre-renseignement militaire (DGCIM) Rafael José Blanco Molina. Quelques temps auparavant, l’ « empresario » Carlos Clarck a été abattu dans la mine Cuatro Esquinas par des criminels qui tentaient de le racketter. A peu près au même moment, Luis Enrique Alvarado Rodríguez, propriétaire d’un « molino » (installation de traitement de l’or) et un officier de la police de l’Etat de Bolivar, José Ricardo Ramírez, sont tués par balles du côté d’El Perú. Début avril, le lieutenant-colonel Ernesto Solís León, commandant du Bataillon 512 Fuerte Tarabay, et le sergent Gustavo Flores meurent assassinés dans une embuscade tendue par l’une des bandes qui cherchent à contrôler le métal précieux. Ce pour les seuls derniers mois.
« Près de 150 hommes et femmes seraient [encore et toujours le conditionnel] morts dans ou autour des mines entre mars 2016 et 2020, les forces de sécurité étant impliquées dans certains de ces incidents », mentionne le HCDH (ce qui devient, dans la revue espagnole d’ « information générale » Cambio16 : « Le rapport dénonce que 149 personnes ont été assassinées (…) ; les Forces de sécurité ont été impliquées dans la moitié des faits ») ! Pour en revenir au HCDH, son constat ne mène pas bien loin sur le plan de la compréhension et des conséquences pratiques qu’il faudrait en tirer. D’autant que l’assertion qui suit, elle, ne sera pas reprise par grand-monde dans l’univers très sélectif des médias et des réseaux dits sociaux : « Malgré la présence considérable des forces de sécurité et des forces militaires dans la région, et les efforts entrepris pour lutter contre les activités criminelles, les autorités n’ont pas réussi à enquêter et à poursuivre les violations des droits de l’Homme, ainsi que les abus et les crimes liés à l’exploitation minière. »
Un échec relatif et réel qui ne fait pas pour autant de l’Etat le responsable de la situation ou un Etat scélérat. Il s’agit avant tout d’un Etat qui, dans des conditions « limites », doit se battre sur tous les fronts…
Sur un autre plan, assène le HCDH, « les autorités devraient prendre des mesures immédiates pour mettre fin à l’exploitation du travail et à l’exploitation sexuelle, au travail des enfants et à la traite des êtres humains (…). » Et ainsi de suite, et « bla-bla-bla », ajouterons-nous, pour résumer le document.
En ce qui concerne la « traite des êtres humains », ce n‘est pas le gouvernement bolivarien qui organise le déferlement de milliers de Brésiliens, Colombiens, Guyanniens, Dominicains et autres étrangers sur son territoire. En Guyane française, qui connaît à un degré moindre la même situation avec les campements illégaux de « garimperos », souvent brésiliens ou surinamiens, dans la forêt, on appelle cela « immigration clandestine » (le phénomène et les actions de la Légion étrangère et de la Gendarmerie pour l’enrayer, n’ont, à notre connaissance, jamais fait l’objet d’un rapport de Conseil des droits de l‘Homme de l’ONU dénonçant Paris).
Deuxième point : les multinationales. De nationalité canadienne, chinoise, italienne, congolaise, angolaise, sud-africaine, etc., initialement prévues dans certains secteurs (surtout or et coltan), elles devaient intervenir dans le cadre d’entreprises « mixtes », l’Etat, propriétaire à 55 %, étant le garant du respect des règles salariales et environnementales. En tout état de cause, les fantasmes à leur égard sont désormais hors de propos. Du fait des sanctions et des menaces étatsuniennes, elles sont dans leur quasi totalité aux abonnés absents.
Depuis toujours abandonnée à son triste sort, la piétaille de la « pequeña minería » (de l’ordre de 250 000 hommes et femmes si l‘on compte l’entourage des marchands, prestataires de services, épouses, etc.) voit, depuis 2016, son activité régulée et encadrée. A l’initiative du gouvernement, elle est poussée à s’organiser en coopératives ou en entreprises dotées d’un statut juridique, s’associer à l’Etat, payer des impôts, s’engager à vendre son or à la Banque centrale du Venezuela (BCV) et respecter un certain nombre de règles, en matière de sécurité et de protection de l’environnement. En échange, elle devient légale et accède à un minimum de droits sociaux. Entre autres mesures, un effort est fait pour l’aider à remplacer le mercure – le cauchemar de la flore, de la faune, des cours d’eau et des êtres humains – par le cyanure, beaucoup moins contaminant. En attendant – mais il faudra des temps plus sereins ! – des technologies alternatives, plus écologiques, de substitution.
Dans le cadre des « alliances « passées avec les regroupements de mineurs, la Mission Píar (chargée d’animer ce secteur) œuvre à favoriser l’émergence de projets socio-productifs – pisciculture, agriculture, briqueteries, petites entreprises – ainsi qu’un accès à « la santé intégrale, sexuelle et reproductive ».
L’effort est gigantesque et ne peut donner lieu à des miracles. Surtout en une période où, crise économique oblige (aussi bien au Venezuela que chez ses voisins), des milliers de déshérités se précipitent sur ce qu’ils croient être un « Eldorado ». Il n’y en a pas moins là de nombreuses avancées, une complexité que l’on s’obstine à ne pas voir, à ne pas reconnaître, tant elle empêcherait de servir à la lettre l’orthodoxie anti-Maduro. Et, dans ce registre, Mme Bachelet, hélas, ne fait pas exception.
Le cœur du problème se trouve ailleurs que là où on le croit. A elle seule, la « pequeña minería » produit au grand minimum deux tonnes d’or par mois. Paradoxalement, en 2015, et alors que les mineurs ont l’obligation légale de lui vendre 60 % de leur production, la Banque centrale du Venezuela (BCV) n’en recevait pour toute l’année que 700 kilos – 500 kg en 2016. Le reste partait en contrebande vers le Brésil, la Colombie, le Guyana, Aruba et Curaçao, enrichissant et les mafias et les pays voisins. Cette nouvelle politique « gagnant-gagnant » du pouvoir a permis, d’avril 2017 à juillet 2018, que la BCV récupère le chiffre record de 17,6 tonnes en provenance de l’Arc minier (avec un objectif envisagé de 24 tonnes pour cette dernière année). Ce qui est sûr, c’est qu’à la clôture du 4ème trimestre 2018, le Venezuela a connu une augmentation de 200 % de ses exportations non-pétrolières par rapport à l’année précédente, en grande partie grâce aux ventes d’or, principalement à la Turquie et aux Emirats arabes unis.
Depuis, les chiffres sont maintenus secret. Et pour cause. Depuis le 1er novembre 2018, « à la lumière des actions du régime de Maduro et de personnes associées pour piller les richesses du Venezuela pour leurs propres objectifs corrompus, dégrader l’infrastructure et l’environnement du Venezuela par une mauvaise gestion économique et des pratiques minières et industrielles confiscatoires et catalyser une crise migratoire régionale en négligeant les besoins basiques du peuple vénézuélien », l’administration Trump autorise la confiscation des propriétés des opérateurs du secteur aurifère de ce pays sans que des accusations pénales ou civiles ne soient nécessaires et, à l’international, sanctionne quiconque commerce avec Caracas dans ce secteur d’activité. C’est donc clandestinement que, désormais, les échanges pétroliers étant également paralysés, ces transactions du type « or contre nourriture » doivent avoir lieu. Et, d’une certaine manière, contribuent à « sauver » le pays, évitant sa totale asphyxie économique. Ce qui, pour Washington et ses affidés, est absolument intolérable. Ce qui doit être empêché à tout prix. Ce qui donc, l’hypocrisie étant de rigueur, a amené le rapport de la Haute-commissaire à critiquer l’ « opacité » de la gestion de ce secteur d’activité.
Mélange de préjugés, de conjectures, d’ignorance et de partialité, cette dernière dénonciation du CoDH, comme les précédentes, et a été élaborée sans contacter le Gouvernement vénézuélien pour obtenir des informations ou, pour le moins, sa version des faits. Il a donc fait quelques heureux. Le jour même de sa communication (15 juillet), Mike Pompeo s’en félicitait : « L’ONU a trouvé davantage de preuves de violations des droits humains de la part du régime ; plus de 1 300 exécutions extrajudiciaires pour motif politique ont été enregistrées en 2020 [21] » (nous mettons quiconque au défi de trouver un quelconque élément alimentant cette « fake news » dans le document de l’organisme onusien).
Quand, en novembre 2018, le président Trump a signé le décret destiné à paralyser le secteur aurifère, le secrétaire adjoint du Trésor, Marshall Billingslea, déclara cyniquement : « Nous devrions manifester plus d’indignation face aux dommages infligés à l’environnement et aux populations indigènes. »
Reste l’opposition radicale. De la « tragédie » provoquée par Maduro dans l’Arc minier, elle fait ses choux gras. Elle a sauté bruyamment de joie devant le rapport produit par Mme Bachelet. Elle s’indigne. Elle communique. En appelle aux valeurs universelles (et à Trump, l’écolo « number one »). Jouant sur l’absence de mémoire des rois de l’illusion, elle occulte prudemment les déclarations de Julio Borges, président de l’Assemblée nationale en 2017-2018, actuellement en Colombie où il exerce la noble fonction de ministre des Affaires étrangères bidon du fantoche Guaido. En mai 2017, lors d’une « Latin American Downunder Conference » tenue en Australie, Borges assura les représentants des transnationales minières présents que, « une fois la démocratie restaurée, les portes seront ouvertes pour recevoir les investissements [22] ». Faute de temps sans doute, il ne précisa sa pensée ni sur l’amélioration du sort des travailleurs, formels ou non, ni sur les programmes sociaux destinés à la population, ni sur un quelconque programme destiné à la sauvegarde de l’environnement.
Pour des raisons plus que légitimes, le thème de la préservation de la planète suscite préoccupation et débats. Il peut donc permettre, correctement instrumentalisé, de faire avaler les couleuvres les plus étonnantes. Pour nombre d’ONG, souvent en quête de financements, impossible d’ignorer ce nouveau filon. D’où la stratégie discrètement élaborée depuis dans certaines officines ostensiblement bardées de tous les labels démocratiques, mais ayant (sans le dire ouvertement) pris partie pour le clan Guaido : dans la dénonciation de la destruction de l’Amazonie, qui touche particulièrement l’opinion publique, il convient de mettre sur le même plan le Brésil de Jair Bolsonaro et le Venezuela de Maduro. L’équilibre parfait, comme au temps des dictatures latinas et du bloc communiste, susceptible d’emporter l’adhésion (dans tous les sens du mot). Aux médias ensuite de prendre le relai. Ce qui ne manquera pas.
Le 13 juillet, en pleine pandémie du Covid-19, Elliott Abrams, le « monsieur Venezuela » de l’administration Trump, a annoncé sans pudeur aucune qu’il allait financer une campagne médiatique internationale contre le Venezuela. « Dans ce nouveau monde, la radio est importante, a-t-il affirmé au cours d’une visioconférence sponsorisée par le Hudson Institute. Nous allons penser davantage à la radio. Nous devons nous assurer que ce que nous faisons atteint une large audience au Venezuela. » Les premiers indices du sérieux de l’affirmation n’ont pas tardé. Le 17 juillet, le président de la République du Guyana, David Granger, a révélé qu’il avait reçu des demandes de Washington pour autoriser la retransmission, depuis son pays, à travers les ondes moyennes (AM) et à destination du Venezuela voisin, des programmes de La Voix des Amériques – instrument de propagande de Washington émettant en plus de soixante langues, dans plus d’une centaine de pays, et très actif à l’époque, dans les campagnes qui ont précédé le renversement de Jacobo Arbenz au Guatemala (1954), la tentative d’invasion de la Baie des Cochons (1961), le coup d’Etat contre Juan Bosch en République dominicaine (1963) ainsi que l’intervention militaire US qui a suivi pour écraser la résistance (1965). Granger a refusé, estimant que ses relations avec Caracas sont déjà suffisamment compliquées (en raison d’un conflit territorial historique sur la région de l’Essequibo). Il en a immédiatement payé le prix. Sous le prétexte soudain d’un retard dans la déclaration définitive des résultats des élections de mars dernier, qui ont fait l’objet d’une série de recours en appel, Mike Pompeo a annoncé la suspension des visas d’un certain nombre de hauts fonctionnaires guyanais. Plus serviles que les plus serviles, les gouvernements du Canada et du Royaume Uni ont aussitôt menacé le Guyana de sanctions similaires.D’autres se montreront plus compréhensifs, sans qu’il soit besoin de coercition, et pas que sur les ondes électromagnétiques. En témoigne la première réaction du quotidien espagnol El País (20 juillet) : « La voracité minière asphyxie les peuples indigènes du sud du Venezuela », sous-titré « Les Nations unies dénoncent les abus contre les communautés » [23].
Avec ses schématisations sommaires du « bien » et du « mal », les rapports de la Haute-commissaire participent à une opération d’imprégnation de l’opinion publique. ONU, « droits humains », radios, télévision, presse écrite, appareils politiques, Groupe de Lima, Etats-Unis, Union européenne… Une norme s’impose avec d’autant plus de force que sa légitimité est réaffirmée par une pluralité de sources. Responsable Amérique latine de Human Right Watch (HRW), José Miguel Vivanco a très bien résumé l’enjeu, le 16 juillet, au lendemain de la publication du dernier rapport du CNDH. « Ces rapports ont une énorme importance. Par exemple, ils sont le support pour que des gouvernements qui n‘avaient pas une position si radicale contre le régime de Maduro, aujourd’hui le condamnent (…) L’un des objectifs que poursuivent ces photographies de l’état des droits humains au Venezuela est de générer un débat international. De servir comme argument pour les prochaines mesures qui peuvent être prises, dans le sens d’augmenter la pression sur le régime. D’orienter les discussions quand le régime se verra obligé à s’asseoir à une table et à négocier une transition démocratique [24]. »
Supposé représentant du gouvernement de Guaido à l’ONU, où il a curieusement eu l’occasion de s’exprimer, fut-ce extra-officiellement, l’extrémiste Diego Arria (qui a de façon légitime occupé ce poste avant l’arrivée au pouvoir de Chávez) a révélé que Human Right Watch lui a demandé de diriger et organiser une campagne pour en faire exclure l’ambassadeur légitime de la République bolivarienne. Pour mémoire : très influent auprès du HCDH et des médias, HRW est financée entre autres par l’Open Society du banquier véreux George Soros (100 millions de dollars publiquement assumés depuis 2010), généreux bienfaiteur d’une multitude d’ONG œuvrant souterrainement en phase avec les objectifs du Département d’Etat américain.
Cela étant (et contrairement à ce que nous semblons suggérer !), toute l’opposition vénézuélienne n’est pas entièrement satisfaite des prestations de Mme Bachelet. C’est ainsi que, après celle du 15 juillet, le Foro Penal, organisation vénézuélienne très en cours auprès des ONG dominantes du monde de la défense des droits humains, s’est plainte de ce que la Haute-commissaire ne mentionnait pas « le non respect par le pouvoir vénézuélien des recommandations exprimées dans le rapport de 2019 » – dont « la libération des prisonniers politiques ». En conférence de presse, Alfredo Romero, avocat et président-directeur de l’organisation, a prétendu que les rapports successifs du HCDH sont le produit d’un « mandat » donné par le Foro Penal au Bureau de Mme Bachelet [25]. Curieuse formulation, qui mériterait explication, confirmation ou démenti. Est-il du ressort d’une ONG soi-disant indépendante mais financée par Freedom House – c’est-à-dire, en sous-main, par le Département d’Etat américain, l’USAID, l’Agence internationale du développement canadien, les ministères des Affaires étrangères allemand et norvégien, la Ford Foundation, Google, l’Open Society de Soros, etc. – de « donner mandat » au Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU pour quoi que ce soit ? Qui commande qui ? Qui mène le jeu ?
Cette mise en cause de l‘industrie des droits humains en général et de Michelle Bachelet en particulier apparaîtra à beaucoup injuste, sinon très incorrecte. D’autant que, le 22 juillet, ses services, s’appuyant sur des données de la Commission pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) de l’ONU, ont reconnu l’ « impact » des mesures coercitives unilatérales de Washington sur l’économie vénézuélienne. Pour la première fois ont été évoqués le gel des comptes et biens vénézuéliens aux Etats-Unis, la paralysie de la compagnie pétrolière PDVSA, les mesures formelles et même l’application d’un « blocus » informel. Dont acte. Et merci la Cepal. Avec un bémol, concernant le cœur de notre sujet : ce communiqué n’a pas fait l’objet de l’habituelle mise en scène, avec Haute-commissaire, micro et caméras, médias alertés et mobilisés, tambours et trompettes, importantes répercussions. Que chacun guette l’éventuelle évocation de ce communiqué des « services » de Mme Bachelet dans les médias dominants…
Pour autant, et pour en revenir à notre point de départ, nous acceptons très humblement que nous jouons dans cette « pièce » le rôle du « méchant ». Car après tout… En tant que Haute-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU, les moyens d’investigation, de collecte d’informations et d’analyses de Mme Bachelet sont par définition sans commune mesure avec ceux dont, modestement, nous disposons. Et, de ce fait, sont infiniment plus crédibles que nos désagréables affirmations. Dans l’absolu, oui. Mais, qu’on en juge…
Le 27 juin dernier, un samedi, Mme Bachelet est abordée dans une rue de Genève par une compatriote d’origine Mapuche. Un thème sensible pour l’ex-présidente qui, en la matière, marche sur des œufs. Environ six cents milles Mapuche vivent au Chili, essentiellement dans les régions boisées et montagneuses d’Araucanía et de Bio-Bio, à environ 600 km au sud de Santiago. Comme toute minorité autochtone, les Mapuche ont été historiquement marginalisés et réprimés. A tel point que, en juin 2017, dans un discours prononcé au palais de La Moneda, Mme Bachelet a déclaré : « Je veux demander solennellement et humblement pardon au peuple Mapuche pour les erreurs et les horreurs commises ou tolérées par l’Etat dans nos relations avec eux et leurs communautés. » Beau et noble discours. Mais pas vraiment suivi d’effets. Les Mapuche n’étant pas les Indiens vénézuéliens de l’Arc minier de l’Orenoque, le gouvernement de Mme Bachelet invoquera la loi antiterroriste instaurée durant la dictature de Pinochet contre huit dirigeants mapuche au mois de septembre suivant, à partir d’un montage des services de renseignements. Et, sur ce sujet, sa gestion ne se distingue guère de celle des chefs d’Etat qui l’ont précédée.
Sous l’actuelle ère de l’ultra-libéral Piñera, la répression des autochtones s’est accentuée. Lorsque sa compatriote interpelle Mme Bachelet à Genève le 27 juin, un groupe de prisonniers mapuche, dont le « Machi » (autorité spirituelle) Celestino Cordova, incarcéré depuis sept ans, en sont au cinquante-quatrième jour d’une grève de la faim. Pourquoi la Haute-commissaire aux droits de l’Homme demeure-t-elle silencieuse, interroge la femme ? Pourquoi ne prend-elle pas position ? Suit une discussion très vive au cours de laquelle l’ex-présidente, très embarrassée, assure : « Je vais essayer de faire davantage, dès lundi, en arrivant au bureau. » Au cours de laquelle elle tente de justifier son silence : « Les Nations Unies me demandent de ne pas trop m’impliquer sur mon pays, le Chili ; ils me disent que le thème que je dois traiter c’est les droits humains dans le monde, pas uniquement ceux de mon pays. » Son interlocutrice s’enflamme : « Je vous demande une prise de parole. Ils sont en grève de la faim depuis soixante-quatorze jours. » La Haute-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU répond : « Je ne le savais pas. » La Chilienne exprime sa stupéfaction. La HAUTE-COMMISSAIRE AUX DROITS DE L’HOMME DE L’ONU, qui connaît tout du Venezuela, se justifie : « Quand je peux, quand j’ai un peu de temps, je me mets à lire El Mercurio [quotidien chilien de droite, très impliqué dans la campagne contre Allende qui a précédé le coup d’Etat de Pinochet], et il ne dit rien de tout ça… je lis les journaux chiliens, je n’ai pas d’autre source d’information [26]… »
Mais alors… comment s’informe Mme Bachelet avant ses shows très médiatisés sur le Venezuela ? Qui, et dans le cadre de quels rapports de force, prépare réellement les dossiers qu’elle cautionne de son nom, au mépris de l’Histoire d’une génération de Chiliens ?
[1] Partisans de l’ex-président d’extrême droite Álvaro Uribe (2002-2010).
[10] Le CoDH siège à Genève trois fois par an, mais a un caractère quasi permanent car pouvant se réunir à n’importe quel moment sur décision de la majorité de ses membres.
[15] Lire le chapitre « L’honneur perdu des défenseurs des droits humains », in Maurice Lemoine, Venezuela. Chronique d’une déstabilisation, Le Temps des Cerises, Montreuil, 2019.
[19] « Nicolás Maduro et l’or sanglant du Venezuela », CNN en espagnol, 20 août 2019, ou encore« Forêt amazonienne au Venezuela : l’autre massacre », L’Express, Paris, 6 juillet 2020.
[23] Sans entrer dans le détail d’un thème qui exigerait de longs développements, on notera que certaines communautés indigènes – 182 dans l’Etat de Bolivar, comportant près de 55 000 personnes – sont affectées par l’exploitation minière et s’y opposent radicalement. D’autres ont une attitude plus ambiguë. Certains Pemon, par exemple, ont une histoire minière ancestrale, utilisent le mercure, ont des liens avec les contrebandiers. Quand une faction d’entre eux a participé, sur la frontière brésilienne, aux opérations de déstabilisation de février 2019, ils ont été certes réprimés, mais surtout désavoués par le Conseil des Caciques du peuple Pemon.
Fabien ROUSSEL, secrétaire national du PCF, député du Nord
François-Michel LAMBERT, député, présisent du groupe d'amitié France - Cuba de l'Assemblée Nationale
André chassaigne, député ; Président du groupe Gauche démocrate et républicaine à l’assemblée Nationale, président d’honneur de Cuba Si France
Stéphane Witkowski, Président du Conseil de l’Iheal (Institut des hautes études de l’Amérique latine–Université Sorbonne nouvelle, Menbre de Cuba Si FRance
Le pays doit faire face à un blocus économique imposé par les Etats-Unis depuis 1962 et renforcé par Trump. Une anomalie qui prive les Cubains de nombreux produits et constitue une atteinte à la dignité humaine.
Il faut lever l'embargo contre le peuple cubain
Comme dans la plupart des pays de la région, le peuple cubain affronte le Covid-19 avec courage et succès grâce à un système de santé permettant à chacun l’accès gratuit aux soins et au dépistage massif. Les Cubains ont su endiguer la pandémie, limiter le nombre de morts. Le gouvernement a pris des mesures de confinement et s’est trouvé dans l’obligation d’interdire l’entrée des visiteurs et des touristes dans l’île. L’ouverture des frontières va s’effectuer progressivement.
Face à la crise mondiale, le gouvernement cubain a fait le choix de s’engager dans des actions de solidarité internationale. Ce pays, de 11 millions d’habitants, a envoyé des centaines de médecins et personnels soignants à travers le monde, dans plus de 35 pays, répondant ainsi à des demandes d’aide immédiate.
Cette tradition de solidarité ne date pas d’hier. Pour ne prendre qu’un exemple récent, on se souvient du rôle des médecins cubains pendant l’épidémie Ebola et l’engagement médical solidaire en Amérique latine, en Asie et en Afrique.
Récemment, quinze médecins et personnels soignants cubains sont arrivés en Martinique pour aider nos compatriotes à faire face à la crise. Rien de plus naturel pour ces îles des Caraïbes que de coopérer et s’unir face au virus. Merci à eux et à toutes celles et ceux, en France comme à Cuba, qui ont permis d’offrir, en ces temps d’écroulement des valeurs, une belle image de solidarité et de fraternité.
Cuba doit affronter une crise économique liée aux mesures de confinement et au coup d’arrêt imposé à l’activité touristique. A cette première épreuve, s’ajoute une très dure contrainte permanente, trop souvent sous-estimée : Cuba doit faire face à un blocus/embargo imposé par les Etats-Unis d’Amérique depuis 1962 et renforcé ces derniers mois par l’administration Trump. C’est le plus long embargo économique, commercial et financier contre un pays dans l’histoire contemporaine. En vertu de la loi Helms-Burton et l’activation de son titre III, les entreprises, essentiellement européennes, commerçant avec Cuba doivent verser des milliards de dollars «d’amendes-pénalités» au Trésor américain et/ou sont poursuivies en justice par les tribunaux des Etats-Unis d’Amérique. Elles subissent chantages, pressions financières dissuasives, menaces d’interdiction de développer leurs activités dans la région. C’est totalement contraire à tous les principes de droit international public et constitue une atteinte grave aux règles des relations internationales.
Cette loi extraterritoriale satisfait des intérêts de politique intérieure américaine (électoraux, lobbys au Congrès), permet d’évincer du marché caribéen toute concurrence étrangère et surtout de priver Cuba du droit à accéder à des produits vitaux d’où qu’ils viennent. Cette tentative étrangère d’enfermer la population cubaine dans une «camisole de force» depuis bientôt soixante ans est devenue intolérable au quotidien pour un peuple courageux, indépendant et souverain. Pour n’importe quel citoyen du monde, libre et doté de bon sens, il nous semble évident que la poursuite de cette anomalie constitue une atteinte à l’idée même de respect de la dignité humaine.
Le blocus/embargo contre Cuba dénoncé tous les ans par une quasi-unanimité des pays membres de l’ONU réunis en Assemblée générale, dont la France, prive les Cubains de nombreux produits et moyens financiers. Même les banques françaises qui accompagnaient les entreprises françaises depuis une vingtaine d’années ont dû se retirer de l’île. Nous assistons là à une opération d’étranglement d’un peuple et d’un pays dans une quasi-indifférence médiatique et politique françaises, à quelques rares exceptions.
L’Union européenne ne peut rester sans réagir. Elle se doit d’affirmer clairement à l’administration Trump son exigence : la levée immédiate et totale du blocus/embargo.
Quant à la France, partageant cette démarche, elle doit sans délai s’engager dans une politique volontariste permettant de contourner cette épée de Damoclès qui pèse sur les intérêts de notre pays et de développer des relations économiques et commerciales avec Cuba, sous des formes diverses, comme nous savons le faire avec l’Iran.
Exiger la levée du blocus/embargo contre Cuba relève d’un devoir humanitaire. Nous demandons au Président de la République d’intervenir dans ce sens et de tout mettre en œuvre pour y parvenir.
Washington et Bruxelles n’ont rien trouvé de mieux que de s’en remettre à un acteur majeur de la déflagration économique. Le PDG de BlackRock, l’ancien trader Laurence D. Fink, inspirera désormais la politique de transition écologique en Europe. Aux États-Unis, il est chargé de gérer des milliards de prêts gratuits consentis à Wall Street. Le comble de l’indécence.
Devenu le plus gros mastodonte de la planète capitaliste financiarisée, BlackRock possède autour de 6 600 milliards de dollars (5 800 milliards d’euros) d’actifs, soit environ deux fois et demie le total des richesses produites en un an (le PIB) par un pays comme la France. Le géant de Wall Street détient des morceaux de tout premier choix au sein des plus importantes multinationales comme des plus gros fonds de pension du monde anglo-saxon. Il pèse lourd au capital de mégafirmes américaines comme Apple, Walmart, Exxon… mais aussi d’une multitude de groupes, comme ceux qui figurent en haut du palmarès du CAC 40 à la Bourse de Paris.
Face à la menace qu’ont fait surgir les crises économique et sanitaire d’une brutale extension de l’incendie qui couvait sur la planète financière, c’est vers ce champion de la finance globalisée que se sont tournées les autorités états-uniennes et européennes pour tenter de circonscrire le sinistre.
Un flagrant conflit d’intérêts
Le mégafonds, piloté par l’ex-trader Laurence Fink, a été chargé de gérer les centaines de milliards de prêts gratuits distribués depuis mars par la Réserve fédérale (FED), la banque centrale des États-Unis, pour éviter un effondrement boursier. Les titres des entreprises cotées peuvent ainsi, « quoi qu’il en coûte », trouver preneurs. Leurs cours sont dopés par la FED au moyen de l’argent public qu’elle a massivement créé. BlackRock, poids lourd privé de la gestion d’actifs, administre ainsi directement les piqûres publiques de stimulants sur des titres d’entreprises dont il est souvent lui-même propriétaire. On ne saurait décrire plus flagrant conflit d’intérêts.
Les Exchange Traded Funds ou ETF (fonds d’échanges commercialisés), l’un des produits de placement vedette de BlackRock, sont au centre de l’opération. Ils constituent des paris sur une évolution positive des indices boursiers. Autrement dit : l’épargne des entreprises, des fonds de pension et autres particuliers est mobilisée en spéculant sur une hausse ininterrompue des places financières. Le Covid-19 est venu jouer les trouble-fêtes en provoquant un brutal décrochage des marchés d’actions qui ont perdu, en mars, jusqu’à un tiers de leur valeur.
Sur les braises de la crise
Depuis lors, la FED et les stratèges de BlackRock font le forcing pour enrayer toute nouvelle dégringolade boursière par injection massive de liquidités gratuites. Ils ont l’œil rivé sur le retour à l’euphorie spéculative du monde… d’avant. Quand il s’agissait de drainer le maximum d’épargne et d’investissements pour gonfler les places financières, ce qui était synonyme du rendement maximal pour les ETF. Ce fut l’un des principaux carburants de la financiarisation de ces dernières années. C’est celui-là que les pompiers pyromanes de BlackRock s’emploient à déverser aujourd’hui sur les braises de la crise.
BlackRock s’était déjà fait connaître du grand public français dans ce forcing à la financiarisation. On se souvient de son irruption au beau milieu du débat sur la réforme des retraites portée par Emmanuel Macron. Les financiers new-yorkais louchaient sur le pactole de 312 milliards d’euros, encore inaccessibles parce que sécurisés pour les seniors par le système de retraite français par répartition. Il fallait induire une transformation profonde pour qu’au moins une partie de cette manne puisse être canalisée vers les marchés financiers. Ce qui promettait de gonfler les indices et donc le rendement des ETF.
BlackRock place ses pions sur l'échiquier politique
Déjà BlackRock avait pu bénéficier d’une énorme complicité publique, Paris sollicitant ses experts dans l’élaboration de la réforme et poussant même le zèle jusqu’à décorer de la Légion d’honneur Jean-François Cirelli, l’ex-PDG de GDF Suez, devenu représentant du mégafonds en France. Cette collusion ne s’arrête pas en Europe aux frontières de l’Hexagone. Outre-Rhin, Friedrich Merz, l’un des principaux prétendants chrétiens démocrates à la succession d’Angela Merkel à la chancellerie en 2021, fut pendant plus de huit ans le chef de BlackRock Germany. Et comme Washington, la Commission européenne a ouvert les portes au champion de la finance pour l’aider à gérer ce qu’elle présente sans rire comme l’après-crise.
L’instance présidée par Ursula von der Leyen a confié à BlackRock le dossier de la transition vers la finance verte. En avril, le mégafonds a été chargé très officiellement par Bruxelles de proposer des solutions pour développer la « finance durable » et, en tout premier lieu, intégrer « des critères écologiques » au système bancaire européen. Voilà Larry Fink, le champion de l’accumulation financière garantie la plus opaque, transformé en super-héros du capitalisme vert sur le Vieux Continent.
Les experts de BlackRock, orfèvres du lobbying qui a pignon sur rue à Bruxelles, vont pouvoir inspirer directement la politique européenne sur l’un des principaux défis du moment : le changement climatique. Le conflit d’intérêts là encore est aveuglant. Si BlackRock est chargé du dopage de Wall Street, il lui est demandé en Europe de donner la ligne sur la transition écologique dont la commission von der Leyen prétend faire son cheval de bataille. Signe particulier : le groupe est l’un des leaders des investissements dans les industries les plus émettrices de CO2.
Greenwashing en bande organisée
Omniprésent dans le capital des plus grosses majors états-uniennes, BlackRock est aussi le premier actionnaire de la compagnie pétrolière française Total. Il détient près de 10 milliards d’euros de la capitalisation boursière de la société française. Laquelle est, en même temps, aux avant-postes de l’offensive engagée pour dépecer EDF, le service public français de l’énergie, en profitant des dérégulations de… Paris et de Bruxelles. Une filiale du pétrolier, Total Direct Énergie, est devenue leader des fournisseurs dits alternatifs d’électricité en France. Elle a basé toute sa communication sur la livraison d’électricité dite verte, subventionnée par l’État. Appelé aux manettes de la transition écologique européenne, BlackRock va pouvoir continuer de s’employer à « verdir » l’image du premier pollueur français en participant au démantèlement de l’industrie nucléaire décarbonée qui constitue pourtant un atout incontestable du pays dans sa lutte pour réduire ses émissions de CO2. Au royaume du capital, Tartuffe a trouvé son maître.
Traditionnellement acquis au souverainisme, les militaires brésiliens s’alignent sur Washington, tout en achevant leur conversion à l’ultralibéralisme. Jamais, depuis la dictature, un gouvernement n’avait compté tant de gradés dans ses rangs.
Ce 10 juillet, à Doral, en Floride, Donald Trump, entouré de son secrétaire à la Défense, Mark Esper, et de l’amiral Craig Faller, chef du commandement sud des États-Unis, fait le point sur les opérations de lutte contre le narcotrafic, avec des « partenaires » latino-américains. « Vous savez, sur le terrain, quand vous jouez au golf ou au baseball, vous voulez les meilleurs joueurs avec vous. Et nous avons certainement ces gagnants parmi nous aujourd’hui », lance Faller, avant d’introduire un haut gradé colombien, puis le général major David, « l’un des plus pointus des forces armées brésiliennes », envoyé par « notre Brésilien – le président Bolsonaro ». « Dites bonjour », leur dit Trump. Les militaires se lèvent. « Les Brésiliens ont payé pour qu’il vienne ici, il travaille pour moi, se réjouit Faller (…). Vous savez, le Brésil est avec nous depuis la Seconde Guerre mondiale, et notre relation se renforce encore, Monsieur le Président. » « C’est génial ! » s’exclame Trump.
OPA sur le Brésil
Effarante manifestation de la transformation du Brésil en protectorat militaire des États-Unis, déjà annoncée par la vente à Boeing, en 2018, du constructeur aéronautique Embraer, créé par l’armée brésilienne, par la promotion du Brésil au rang d’ « allié privilégié » en dehors de l’Otan en mars 2019, après la première visite de Bolsonaro à la Maison-Blanche, ou encore par le feu vert donné par Brasilia à l’utilisation, par Washington, de la base de lancement spatial d’Alcàntara.
Dès l’installation du président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, et de son gouvernement, début 2019, le ton était donné, avec les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Ernesto Araújo, qui envisageait l’installation d’une base militaire américaine en territoire brésilien : « Nous souhaitons accroître notre coopération avec les États-Unis dans tous les domaines. Cette base ferait partie d’un programme beaucoup plus vaste que nous souhaitons mettre au point avec les États-Unis. » Aux antipodes de la « stratégie nationale de défense » adoptée en 2008, sous le gouvernement de Lula, qui célébrait un « Brésil indépendant ». Cet alignement sur Washington trahit l’abandon de la ligne souverainiste traditionnellement défendue par l’armée, qui joua un rôle décisif, parfois contre l’oligarchie foncière, pour jeter les bases d’une industrie nationale, au nom de l’ « idéologie du développement » revendiquée au cœur de sa réflexion stratégique.
Bolsonaro : l'incarnation de la nouvelle droite brésilienne
Monstrueux produit d’une crise économique et politique, Jair Bolsonaro a su agréger autour de lui des forces hétéroclites, et même centrifuges ; dans une démocratie fracturée par le coup d’État de 2016, ses appuis militaires tiennent la charpente de cette construction politique, dominée par un ultralibéralisme autoritaire. Une nouvelle droite prend corps, dans l’articulation de l’anticommunisme, du fondamentalisme religieux et de l’intégrisme du marché. Dans ce mouvement, l’armée achève sa mue libérale, tandis que de haut gradés saluent la « libération d’énergie nationaliste » permise selon eux par l’élection de leur favori.
Son terne et long parcours parlementaire (1991-2019) a laissé à Jair Bolsonaro le temps d’imaginer son régime idéal, avec des institutions démocratiques privées d’indépendance. Depuis sa prise de pouvoir, il n’a cessé de s’en prendre au Congrès, espérant en faire une instance à sa botte. À la fin du mois de février, il envoyait à ses proches une vidéo, appelant à des manifestations pour le défendre contre les pouvoirs législatif et judiciaire, « ennemis du Brésil », accusés de l’empêcher de travailler – en réalité, de faire passer des textes anticonstitutionnels – et surtout coupables à ses yeux de détenir la clé d’une procédure d’impeachment (40 demandes déposées en ce sens). Démarche appuyée par le chef du cabinet de sécurité de la présidence, le général Augusto Heleno, un vieux nostalgique de la dictature qui invite régulièrement le Congrès à « aller se faire foutre » et promet un coup d’État si la Cour suprême devait rendre la destitution possible.
L'armée en rang d'oignon derrière le président
À la tête de tous les ministères stratégiques, présents sur les bancs du Congrès, installés à tous les échelons de l’appareil d’État, les militaires, plus nombreux au gouvernement que sous la dictature, sont aujourd’hui les vrais maîtres d’œuvre de la politique de démolition sociale, de dérégulation, de privatisation des entreprises nationales initiée sous Michel Temer et amplifiée par Jair Bolsonaro. L’institution fait corps : elle ne laisse rien filtrer des dissensions, voire des tensions qui la traversent. Surtout, elle a toujours arbitré, jusqu’ici, en faveur du président. Au mois d’avril, alors qu’il contestait l’opposition criminelle de Bolsonaro aux mesures de confinement et de protection sanitaire face au Covid-19, c’est finalement le ministre de la Santé, Luiz Henrique Mandetta, qui prenait la porte. Un mois plus tard, son successeur, Nelson Teich, prenait le même chemin. Soutenu dans ses pires dérives, l’hôte du palais du Planalto a beau jeu d’affirmer son autonomie, et celle de son clan…
Le système politique brésilien en pleine destruction
« Même avec un Congrès et un pouvoir judiciaire parties prenantes du coup de 2016 contre Dilma Rousseff, ces deux instances restent considérées comme des ennemis par Bolsonaro », remarque Beatriz Oliveira, professeur de droit à l’université fédérale Santa Maria (Rio Grande Do Sul). Le discrédit jeté sur le Congrès, où la majorité lui échappe, va de pair avec sa croisade idéologique. Pour Bolsonaro, le « parlementarisme absolu » serait imposé par la gauche et la presse. La justice est, elle, mise au pas via la désignation de magistrats acquis à sa cause et chargés de transformer le système judiciaire en une machine de guerre contre l’opposition. Nul besoin de tanks ici : le président brésilien fait dans le harcèlement, affiche comme Donald Trump son mépris des journalistes, encourage les agressions de reporters lors des manifestations progouvernementales et les graffitis appelant à « tuer un journaliste par jour ».
Des digues institutionnelles contraignent encore le chef de l’État. Mais pour combien de temps ? Les chiffres du chômage publiés par l’Institut brésilien de géographie et de statistiques sont contestés. Impossible d’obtenir des données sérieuses du ministère de la Santé sur la progression du Covid-19. Le gouvernement démantèle un à un les organes de contrôle de l’environnement qui font obstacle à ses projets, comme la loi favorisant l’exploitation agricole et minière des territoires indigènes.
Quel avenir pour Jair Bolsonaro ?
Dans un pays à la dérive, où le chômage monte en flèche, l’hécatombe provoquée par le coronavirus et la nécropolitique choisie par Bolsonaro au nom de la « préservation de l’économie » pourrait pourtant rebattre les cartes. Les militaires commencent à distiller un message : ils ont beau occuper tous les postes de décision dans le secteur de la santé, ils ne sont pas responsables des erreurs du président – déjà visé par plusieurs plaintes devant la Cour pénale internationale. Jair Bolsonaro pourrait être tenté de conforter son pouvoir grâce à l’article 142 de la Constitution, qui l’autorise à recourir aux forces armées pour le maintien de « la loi et d(e) l’ordre » contre le Parlement. Quitte à fragiliser la cohésion de l’armée. Les militaires s’embarqueraient-ils dans une telle aventure ? Si la raison l’emporte, le président Bolsonaro, capitaine exclu de l’armée pour avoir planifié de faire exploser des bombes dans les toilettes d’une caserne, pourrait de nouveau se retrouver sur un siège éjectable.
Rosa Moussaoui et Lina Sankari
L’Amazonie, le président et les orpailleurs
Cette année pourrait être plus meurtrière que 2019 pour l’Amazonie. Avec 2 248 foyers d’incendie recensés au 1er juillet et une augmentation de 19,5 % en un an, la région enregistre le pire record depuis treize ans. Ces départs de feu, majoritairement d’origine criminelle, font les affaires du président Jair Bolsonaro. « J’espère que ce rêve va se concrétiser », disait-il, en février, à propos du projet de loi favorisant l’exploration minière et agricole des territoires indigènes. Les orpailleurs et voleurs de bois ont profité de la réduction des patrouilles de la police environnementale en période de Covid-19 pour s’adonner à des raids illégaux qui ont conduit à la destruction de 2 000 km2 de forêt. Une situation qui a de nouveau provoqué une levée de boucliers internationale. S’ils ne sont pas allés jusqu’à appeler à une mise en commun de ce patrimoine environnemental de l’humanité, les grands fonds d’investissement internationaux se sont dits « inquiets de l’impact financier » que les feux et la déforestation pourraient avoir sur leurs clients. Des réactions propres à irriter Bolsonaro qui n’avait pas hésité à qualifier les appels internationaux – et notamment de la France – pour la protection de l’Amazonie de comportement « colonial » mettant à mal la souveraineté nationale.
Mercredi, 22 Juillet, 2020
La police militaire, un « tribunal de la rue » meurtrier
Le tournant sécuritaire de Jair Bolsonaro a offert à l’armée un véritable « permis de tuer ». En avril, à Rio de Janeiro, 177 personnes ont été assassinées par la police militaire.
Filmée le 30 mai dernier à Parelheiros, un quartier populaire de São Paulo, la scène a soulevé l’indignation après sa diffusion, le 12 juillet, sur TV Globo. Terribles images, qui montrent une femme noire de 51 ans, à terre, le cou sous la botte d’un policier, dans un frappant mimétisme avec le geste qui coûta la vie à George Floyd le 25 mai dernier à Minneapolis, aux États-Unis. « Plus je me débattais, plus il appuyait sur mon cou », a témoigné cette commerçante, violentée parce qu’un attroupement s’était formé autour de la modeste boutique où elle vendait des boissons à emporter, alors que le confinement interdit l’ouverture des bars et restaurants. Elle s’en est sortie avec une fracture à la jambe ; les policiers, eux, ont été suspendus, en attendant les conclusions de l’enquête ouverte par le gouvernement de l’État de São Paulo. Le gouverneur, João Doria, a qualifié cette scène de « répugnante » : « La conduite violente et inutile de certains policiers est inacceptable. »
Ces procédés sont pourtant courants… et plus meurtriers que jamais, depuis l’adoption du paquet « anticrime » de l’ex-ministre de la Justice Sergio Moro, qui offre aux forces de l’ordre, et singulièrement à la police militaire, un véritable « permis de tuer ». « Au prétexte de lutter contre la grande criminalité, le renforcement de l’appareil répressif et policier doit concrétiser (un) projet de militarisation de l’espace public et de gestion autoritaire du risque social », analyse Laurent Delcourt, historien et sociologue, chargé d’études au Centre tricontinental. Résultat : pour le seul mois d’avril, l’Institut de sécurité publique recense 177 personnes assassinées par la police militaire à Rio de Janeiro, où ce corps, qui désigne ses victimes comme des « marginaux », se comporte en véritable « tribunal de la rue ». Les enfants ne sont pas épargnés. Le 19 mai, un adolescent de 14 ans, João Paulo Mattos, s’effondrait, criblé de balles tirées depuis un hélicoptère. Ce crime a suscité des manifestations et de violentes controverses, la Cour suprême a fini par interdire les actions policières dans les favelas placées sous isolement sanitaire et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander la démilitarisation de la police. Reste une doctrine raciste que le pouvoir d’extrême droite tient à ancrer : celle d’un modèle de sécurité publique dirigé contre un « ennemi de l’intérieur » qu’il faudrait anéantir par des méthodes de guerre. L’an dernier, au Brésil, 6 000 personnes ont été assassinées par la police. Cinq fois plus qu’aux États-Unis.
Alors que le Parlement européen tablait sur un plan à 2.000 milliards d’euros pour répondre à la gravité de la situation et aux urgences sociales et écologiques, le plan adopté ce lundi s’élèvera à seulement 750 Mds d’euros. En outre, plutôt que de mobiliser la BCE, il va soumettre plus encore les Etats aux exigences des marchés financiers et donc à des politiques d’austérité mortifères.
L’octroi des aides, sous forme de prêts et de subventions, sera ainsi conditionné à des « reformes structurelles » dans chaque pays, synonymes de baisses des dépenses publiques utiles. De plus, le remboursement des prêts est envisagé par la levée d’un impôt européen, renforçant le fédéralisme européen au détriment de la souveraineté des Etats.
Le plan de relance est donc sous-dimensionné et sur-conditionné. Il porte un caractère anti-démocratique en renforçant le poids de la commission européenne notamment en matière fiscale. Il permet en plus à plusieurs pays de pouvoir baisser leur contribution au budget européen qui risque de rester à 1027 Mds d’euros alors que l’objectif était de le porter à 1300 Mds.
Le PCF propose des mesures concrètes pour changer de logique en Europe :
La réorientation des efforts de création monétaire de la BCE, non pas pour aider encore davantage les plus aisés et les grands groupes, mais pour financer les services publics et la transition écologique, protéger les activités et les petites et moyennes entreprises et maintenir les revenus des travailleurs grâce à la constitution d’un fonds européen d’urgence économique, sociale et écologique. La BCE doit être mise sous contrôle démocratique.
L’abolition définitive du pacte de stabilité et de croissance et du pacte budgétaire ;
L’annulation de la dette publique des Etats ; aucune aide européenne ne peut être conditionnée ni à un contrôle budgétaire, ni à un endettement accru des états.
La lutte contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux dans l’UE et en dehors de l’UE. A elle seule, elle représenterait une somme bien supérieure au fonds de relance discuté aujourd’hui. Une conférence européenne de la dette et de l’évasion fiscale, en associant les forces sociales et citoyennes, est aujourd’hui nécessaire. Les leçons de rigueur budgétaire données par les Pays-Bas sont totalement déplacées venant d’un pays qui pratique l’optimisation fiscale pour des multinationales.
Plus structurellement, alors que les traités européens ont démontré leur caducité, ces propositions doivent ouvrir le chemin vers un pacte social et démocratique pour des peuples et des nations libres, souveraines et associées, auquel aspirent les citoyens européens.
Les données fiscales des multinationales, publiées par l’OCDE, mettent en lumière une perte annuelle dépassant les 300 milliards d’euros pour les États en impôt sur les sociétés, et la responsabilité des paradis fiscaux de l’Union européenne, Pays-Bas en tête.
La transparence a du bon. Depuis bientôt trois ans, les 4 000 multinationales des pays membres de l’OCDE, dont le chiffre d’affaires dépasse les 700 millions d’euros, doivent remettre à l’administration fiscale de leur État d’origine un rapport (reporting) sur leurs implantations, effectifs, revenus et activités pays par pays. Seules 15 ont été totalement transparentes, permettant toutefois de suivre à la trace plus de 400 milliards d’euros de bénéfices. Le Tax Justice Network s’est plongé dans ce monceau de données et a pu retracer le voyage des milliards des multinationales.
Selon leur extrapolation, pas moins de 1 150 milliards d’euros de bénéfices transitent ainsi chaque année par les paradis fiscaux. La perte nette en impôt sur les sociétés dépasse les 300 milliards d’euros. Sans parler évidemment du manque à gagner fiscal sur les autres types de revenus, comme sur la propriété intellectuelle (royalties). « C’est le plus grand et le plus long hold-up d’argent public de notre époque, mais la bonne nouvelle est que nous avons maintenant l’un des meilleurs systèmes d’alarme en place – il faut juste que les gouvernements l’allument », a déclaré Alex Cobham, directeur général du Tax Justice Network.
De faibles gains pour des pertes colossales
Ces données démontrent aussi très clairement à quel point les « listes noires » établies par l’UE ou l’OCDE elle-même sont de vastes blagues, puisque les pays qui y figurent ne représentent que 7 % de l’évasion fiscale des multinationales. À l’inverse, le Royaume-Uni, la Suisse, le Luxembourg et les Pays-Bas sont ensemble responsables de 72 % des pertes en impôt sur les sociétés subies dans le monde. Aucun d’entre eux n’est pourtant considéré officiellement comme un paradis fiscal, au mieux certains figurent sur une « liste grise ». Tous, à l’exception du Luxembourg, rechignent à transmettre les données de reporting. Le Royaume-Uni, pourtant membre de l’OCDE, n’a autorisé la publication d’aucune information.
Plus grave encore, le suivi précis des sommes a permis de mettre en lumière les faibles gains pour les paradis fiscaux, rapportés aux pertes colossales pour les autres États. En moyenne, pour chaque euro d’impôt gagné par les paradis fiscaux sur les bénéfices des multinationales, le reste du monde subit un manque à gagner de 6 euros. Et cela masque beaucoup de disparités. Ainsi, sur les 400 milliards d’euros de bénéfices dont tout le parcours est détaillé, près du quart est allé aux Pays-Bas, faisant de ce pays, cofondateur de l’Union européenne, le plus grand paradis fiscal pour les multinationales. Mais, ce qui rapporte au royaume néerlandais 3 milliards d’euros par an, représente un manque à gagner pour ses voisins de plus de 20 milliards. La palme revient aux îles Vierges britanniques où, pour chaque euro d’impôt sur les sociétés qui y est perçu, le reste monde en perd 314 ! Ce ratio est de 1 pour 24 aux Bermudes, 1 pour 20 aux Luxembourg et 1 pour 112 aux îles Caïmans…
Concurrence mortifère
Ces données se retrouvent sur les bilans fiscaux des pays. Ainsi, l’Irlande est devenue dépendante des multinationales étrangères, qui comptent pour 65 % de ses recettes de l’impôt sur les sociétés. C’est 46 % au Luxembourg et près de 5 % en France. Cette course à l’optimisation fiscale entretient la mortifère concurrence fiscale entre États et pénalise grandement les pays en développement, qui ont pourtant un besoin impérieux de ces recettes fiscales. « L’ironie de l’OCDE – le club des pays riches –, qui publie des données montrant les abus fiscaux des plus grandes multinationales de ses membres, ne devrait échapper à personne (…) alors que ce sont les pays non membres du Sud global et leurs citoyens qui en subissent les pires effets », a déploré Dereje Alemayehu, coordinateur exécutif de l’Alliance mondiale pour la justice fiscale. « Ces données confirment l’ampleur du déplacement des profits des multinationales et le coût pour les recettes publiques, a réagi de son côté Rosa Pavanelli, secrétaire générale de l’Internationale des services publics. C’est un facteur qui contribue directement au sous-financement choquant de nos services publics que la pandémie de Covid-19 a pleinement mis en évidence. »
Luchino Visconti: celui qui ouvrit les portes du Néoréalisme entre beauté et Résistance
Partie 12
Au sommet de l’esthétisme : Ludwig
En dépit des angoisses communes, des fractures mal dissimulées entre public et privé, et de l’affinité élective qui les lie, Visconti n’était pas Thomas Mann. Il aurait pu, cependant, être Gustav von Aschenbach ou, plus généralement, un de ces esthètes qui peuplent la fiction de l’écrivain allemand. Il n’est donc pas surprenant que, mis de côté l’espoir de porter sur le grand écran sa vision de la "Recherche du temps perdi" proustienne, le réalisateur édifie le film suivant autour de la figure de Louis II de Bavière (en allemand Ludwig II), qui aspire toute sa vie à pénétrer les régions sublimes de l’art et y réussit, enfin, à cause des chants mémoriaux que les poètes consacrent à sa mort.
Paul Verlaine a dit de lui : "Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi / De ce siècle où les rois se font si peu de chose, / Et le martyr de la Raison selon la Foi"; en lui Visconti redécouvre les racines de ce culte du mélodrame et de l’exquis, qui le pousse à épier la vie comme dans les coulisses d’une scène, à danser en elle avec la grâce d’une vedette et à agir comme si au monde il fallait une mise en scène constante. La réalisation de « Ludwig » (1973) reste, peut-être, dans la carrière du réalisateur, le moment de plus haute affinité entre le sujet et le style viscontien, chacun prêt à se refléter dans la richesse iconographique de l’autre.
De ce regard, qui dans le film précédent surveille en longs zooms les vicissitudes d’Aschenbach au Lido de Venise, nous observons chez « Ludwig » la métamorphose. « Morte a Venezia » (Mort à Venise)se ferme sur un champ long, une vue de haut qui écrase l’horizon sur le sable et, dans le contraste des habits blancs et noirs, dessine un tableau qui ne serait pas déplaisant au Monet des plages de Trouville, tandis que deux figures transportent hors du champ le corps sans vie du protagoniste ; « Ludwig » s’ouvre, par contre, sur un mouvement opposé : un aperçu rapide dans un intérieur obscur, assiégé par des fresques, des brocarts, des bijoux et des miroirs, et un zoom tendu à se resserrer sur le tout premier plan du jeune prince, prêt à assumer la charge royale.
L’écart est très clair : Dans « Morte a Venezia » (Mort à Venise) , l’œil du réalisateur caresse les surfaces, il se déplace léger sur les apparences arrêtées sur les images et même quand il essaie d’y pénétrer, en appuyant sur le zoom, c’est comme s'il avait secoué le rideau du Théâtre Olympique de Palladio, avec ces constructions prospectives à simuler des espaces très profonds, de pure invention, dans des environnements de bien plus modeste épaisseur. Nous pourrions alors dire de « Morte a Venezia » que c’est un film pictural, à feuilleter comme un catalogue d’illustrations, à agrandir ou à réduire pour toujours trouver de nouveaux détails. Bien plus grave est la matière qui compose « Ludwig », dans laquelle le clair-obscur semble ouvrir continuellement de nouveaux passages, profondeurs où ils ne s’en sont pas imaginés et où le regard farfouille, presque en enveloppant ces corps illuminés et immédiatement retournés aux ombres. Si dans « Morte a Venezia » se trouvent des surfaces si raréfiées qu’elles apparaissent de rêve, « Ludwig » est, à l’opposé, un film sculptural, à apprécier dans sa plasticité, comme ces statues du Baroque que l’artiste, à force de torsions et de draperies, invite à admirer en marchant autour. Pour les salles de ce film, on se promène comme dans les galeries d’un musée, avec la déférence d’un invité appelé à visiter un palais d’ancienne noblesse, sous le soin patronal de Visconti.
Nous reconnaissons, dans une telle attitude, un nœud crucial du cinéma viscontien, à cet effet, qui peut être rattaché à une maxime du critique Serge Daney : « il y a des cinéastes qui montrent et d’autres qui démontrent ». Bien que Visconti se soit parfois montré enclin à la démonstration - cela vaut pour ses œuvres où la dette idéologique ou l’excès de volupté l’emportent sur l’inspiration et la mise en scène - tout ce que fait Visconti est, en effet, laisser voir, accompagner les entrées et les sorties du spectateur, surveiller ses humeurs, attentif à ce que les passions de ce mélodrame retenu n’en envahissent pas la conscience avec un excès de cris.
Il est, certes, remarquable que la riche vie du souverain de Bavière - mécène des arts, ami de Richard Wagner, exténuée par les passions effrénées, qui peuple l’Allemagne de châteaux de fées jusqu’à épuiser les ressources de l’État, qui humilie le pouvoir royal avec son mépris pour la politique et, enfin, meurt assassiné, peut-être, par ses rivaux - soit par Visconti sciemment destitué d’un authentique suspense.
Bien que lyrique, dans de nombreuses scènes, ou, dans d’autres, ouvertement mélodramatique, le regard du réalisateur n’est jamais empreint de ce romantisme « fin du siècle » qui continuait d’illuminer l’âme du roi bavarois; nous le dirions plutôt, un regard clinique.
Brisé en un certain nombre de segments déconnectés, sinon par continuité d’humeur, et collés les uns aux autres au moyen de courts interludes - où un personnage au premier plan sur fond neutre résume au public les coordonnées historiques de ce que l’on vient raconter - le film se compose par addition ultérieure de blocs narratifs, sans jamais qu’ils se rassemblent dans le récit. Dans chacun se répète un schéma commun : une confrontation inégale entre le souverain et un autre personnage, dont le premier sort vaincu, rendu, destiné à capituler. Dans l’obsession réitérée de ce schéma fatal, nous restons harnachés jusqu’au bout, précipitant, avec le souverain et sa lucide folie, dans le tourbillon d’une dissolution voluptueuse.
Catalogue très personnel des modes de l’esthétisme décadent, « Ludwig » se révèle être une œuvre inépuisable. Nous comptons, de ce film, au moins trois versions : une parlée en allemand, d’un peu plus de deux heures, une anglaise, d’environ trois, et une italienne de plus de quatre heures, méticuleusement reconstruite par les collaborateurs du réalisateur après sa mort. On n’efface pas du compte les scènes supprimées, ni celles perdues, les jamais tournées, les jamais écrites. La forme du film, cette discontinuité marquée qui en définit le ton, nous précipite dans le vertige lucide d’une œuvre qui pourrait durer quelques minutes comme des dizaines d’heures, qu’on pourrait reconstruire chaque fois du début, seulement en démontant et en inversant ses épisodes, en répétant les comparaisons à deux, laissant l’œil errer pendant des minutes entières dans l’abondance impudique des scènes.
Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion), Visconti
L'innocente, Visconti
Partie 13
Vers la décadence finale : Gruppo di famiglia in un interno(Violence et passion) et L'innocente(L'innocent)
Rescapé d’une thrombose, qui le frappe peu après le tournage et lui laisse paralysé un bras et une jambe, Visconti ne peut endiguer les ingérences productives, qui imposent un nouveau montage pour contenir la durée. La colère et la déception pour les coupures s’ajoutent aux angoisses de la maladie et contribuent à éloigner pour quelque temps le réalisateur des scènes, pendant que ce repli en lui-même, cette fermeture au monde dont on voit les traces dans les derniers films devient plus aiguë.
Craignant l’hypothèse d’un abandon de la scène, Visconti cherche à se remettre immédiatement au travail et le choix tombe sur la mise en scène théâtrale de " C'était hier " d’Harold Pinter. Auteur sec, Pinter semble plus étranger au style du réalisateur, qui veut se faire inspirer par un texte dont l’avantage évident est dans l’exiguïté de la cast-liste et du décor : trois personnages, peu d’action, beaucoup de dialogue.
À la trente-cinquième réplique, la récitation est interrompue par l’intervention du dramaturge, scandalisé par l’interprétation obscène que le réalisateur a donnée de son œuvre. Dans ce travail précis sur le temps, la mémoire, la confluence de voix anciennes et nouvelles, des vivants et des morts, Visconti n’a entrevu qu’un récit de cruauté : la scène est un ring, les gestes agressifs, les corps voluptueux, la sexualité une obsession autoritaire, les rapports macérés de haine. La polémique est vite close à cause de quelques accords souterrains entre les parties, mais le réalisateur, au fond, a déjà obtenu ce qu’il voulait : réussir à revenir sur scène.
Résultat de la maladie morale déjà apparue dans " C'était hier " et du besoin de sécher l’action dramatique pour des besoins de santé est le prochain film de Visconti, « Gruppo di famiglia in un interno » (1974), écrit par Enrico Medioli et tissé de références biographiques à partir de trois sources distinctes : le scénariste - collectionneur passionné de ces portraits de familles bourgeoises dédiées au salon et au bavardage, qui se rassemblent sous l’étiquette de Conversation Pieces ; le réalisateur - qui donne à l’ancienne figure du professeur toute son élégance tranquille et l’incapacité de dialoguer avec les nouvelles générations; l’écrivain Mario Praz - dont le volume des proses "Scènes de conversation" est apparu dans les librairies italiennes. Comme cela s’est déjà produit dans le passé - la renommée de Giorgio Morandi, qui inspire au réalisateur une "Locandiera" toute tournée dans les tons du peintre; les volants et les bougies sur les scènes d’Elia Kazan, qui précèdent l’objet récupéré à Campo de Fiori pour la première italienne de "Un tramway nommé Désir"; l’arrivée sur les rotocalques du thème de l’immigration interne, qui l’amène à imaginer « Rocco e i sui fratelli » - Visconti, dévot de la culture, sait intercepter les tendances de la mode culturelle, en les secondant et en transférant, comme d’habitude, sa vision des choses du monde. Le livre de Praz sort en 1971, le film de Visconti voit le jour en 1974. Les affinités sont seulement en surface mais c’est désormais celle-ci qui intéresse le réalisateur : à vouloir soulever les rideaux, déplacer les tableaux, rouler les tapis pour regarder au-delà du voile des apparences, on ne trouverait rien et non par manque d’inspiration, mais par adhésion à la nécessité de se créer un coin privé dans lequel cultiver son propre goût, indifférent à la marche de l’Histoire.
Avec Praz, Visconti partage l’amour pour le bizarre et l’érudition, ainsi que le goût pour une conception théâtrale de la vie. Comme les aristocrates de « Il Gattopardo »; comme, avant eux, la noblesse du « Senso », ces bourgeois cultivés, raffinés, dévoués au culte de la tradition, semblent sublimer dans l’inclinaison muséographique des meubles et dans le recours à une élégance calculée des poses, dans le goût pour l’aménagement, les fonds et la scène : plus que se lever, le matin, ils vont en scène. Au milieu de ces pièces démodées, entre un pendule et un brocart, nous reconnaissons l’artifice d’une vie - celle du protagoniste, le professeur - fixée à se répéter des vieux rituels, indifférente aux brusques mouvements de l’Histoire, aux nouvelles générations en jeans, à l’affirmation d’une jeunesse effrontée, vulgaire et violente, sur laquelle s’appuie l’impitoyable regard de Visconti. Incapable - et même pas intéressé - de construire avec elle un dialogue, le réalisateur en ferme la représentation en quelques gestes répétés et agressifs, dans les allusions rapides d’âme et dans un grotesque sarcasme. D’abord réticent, le professeur ouvre à un groupe de jeunes locataires l’étage supérieur de son habitation, les accueille, s’y dispute, les réprimande, non sans un soupçon de calme mépris, jusqu’au point où un contact humain semble possible. Mais même dans ce Visconti il se révèle schématique; ils trouvent place, dans son catalogue, le jeune vulgaire, mais passionné de Mozart, l’activiste politique, avec un fin œil pictural, la bourgeoise grossière, mais aux amours mélodramatiques; chacun incriminé et ensuite immédiatement racheté par une affinité de surface. Et quand la proximité prolongée semble amener le professeur à découvrir un noyau d’affection pour ces personnes, le retour brusque des égoïsmes réciproques efface d’un coup d’éponge toute hypothèse d’idylle familiale. Au lieu de analyser les rapports, la greffe de thèmes sociaux et l’apparition de raisons politiques au fond des caractères, il nivelle encore plus le parc déjà émergeant de vraies personnalités et jette partout une claire lumière de superficialité. On sort de ce film funèbre avec la ferme conviction que l’humanité a peu d’espoirs; la dégradation de la société semble désormais achevée.
En avril 1975, une chute précipite l’état de santé du réalisateur, contraint au fauteuil roulant. Et si le rêve de composer des films au souffle grandiloquent, comme la biographie de Puccini et une réduction de "La montagne magique" de Mann, devient de plus en plus labile, Visconti, conscient de la précarité de sa situation, s’accroche, pour se remettre, au travail, s’engageant dans une adaptation d'un livre de D'Annunzio. Puisque les droits de "Il piacere" ne sont pas disponibles, le choix tombe sur "L’innocente".
La rencontre avec l’auteur représentant du décadentisme littéraire, est, pour le réalisateur, une sorte de règlement de comptes. Aimé dans sa jeunesse pour cette obsession esthétique qui l’apparente aux voix de la culture de la mode, D’Annunzio a été rejeté par le Visconti mûr pour l’exubérance à faveur de la guerre avec laquelle il a échangé l’élégance de sa prose.
« L’innocente » (1976) est donc l’occasion d’une clarification. Contrairement à ce qui s’est passé avec « Morte a Venezia », où l’intimité avec l’œuvre l’oblige à un difficile équilibre entre expression personnelle et ambitions de fidélité, dans cette nouvelle adaptation Visconti découvre une inhabituelle attitude critique, comme on l’entend déjà dans l’incipit, avec la main du réalisateur à feuilleter les pages du roman, à (re)le lire devant les spectateurs. Dans la juste distance de son regard d’exégète, plus que la simple omission de scènes ou le final frelaté, vaut la réflexion des caractères, des liens qu’ils tissent, des pulsions qui les déplacent. En opérant une décentralisation du point de vue, Visconti libère ces croquis de la captivité de la première personne, du regard caricatural de Tullio, pour restituer des personnages à tout rond, complexes et variés. Ainsi, la belle Giuliana - dont la gracieuse figurine littéraire peine à émerger du bas des pages dannunziane - se rebelle, dans le film, à la souveraineté masculine et, se servant de la même sujétion qui la piège aux marges de l’institution matrimoniale, prépare un plan pour sauver la vie de son fils, menacée par l’orgueil tourmenté de son mari.
Face à l’apologie dannunziène d’un style de vie qui masque avec l’exhibition et le bavardage les trames de l’adultère, Visconti fait des espaces de la Rome umbertine un marché du commérage. Les salles du Palais Colonna, où les personnages se déplace comme sur une avant-scène, se font lieu de ces divertissements musicaux, à l’occasion desquels l’aristocratie peut cultiver son ennui dans l’attente de nouvelles indiscrétions et de médisances, entre une sonate de Mozart et un prélude de Chopin. Et si la prédilection pour l’intérieur est, peut-être, à attribuer à la santé précaire du réalisateur, il est, aussi, indubitable qu’elle donne au film un ton très particulier, abstrait et personnel. Comme d’habitude, Visconti décore les fonds avec fureur de velours, rideaux, étoffes, boucles en bois, bombages, lustres et miroirs, qui ouvrent des espaces illusoires où ils ne pourraient pas être, en dilatant les lignes du film au-delà des marges du cadrage, comme. Curieusement, l’effet principal de ce film d’horror vacui, de cette obsession de l’ameublement n’est pas de précipiter le spectateur dans un contexte d’époque, mais plutôt de l’abstraire, de le conduire dans un espace de l’imagination. Ce n’est pas du tout, celui dessiné par Visconti, un monde réel, mais une invention très libre, qui tient à l’écart de toute hypothèse de naturalisme et ouvre au monde le plus riche des fantasmes personnels.
Alors que « L'innocente » est encore au doublage, Visconti voit son état de santé s’aggraver.
Il meurt au printemps 1976 dans sa maison romaine et le film, présenté hors compétition au Festival de Cannes, reçoit les éloges dus à la dernière œuvre d’un grand maître.
Ainsi s’achève, avec une adaptation par D’Annunzio, une carrière commencée sous l’égide du Néoréalisme et de Verga, pour confirmer cette discontinuité longtemps perçue comme clé du cinéma viscontien ; il existe presque un Visconti bon, à préserver, et un mauvais, à combattre. Que le premier soit le sec et le néoréaliste et le second le fastueux et décadent est, ensuite, un jugement sujet aux modes des temps.
Pour conclure l'on peut dire combien il est insensé de chercher Visconti dans les faubourgs délabrés ou dans les brocarts de l’aristocratie; il va plutôt se trouver dans l’emphase mélodramatique qui, à la barbe de Verga, lance le jeune 'Ntoni à conduire la révolte des pêcheurs; dans la confluence de l’art et de la vie, toutes les deux réglées sur les conventions d’un ancien cérémonial; dans le destin tragique des vaincus, qui peuplent avec emphase lyrique son imagination. Une ligne subtile, mais bien précise, lie donc l’œuvre entière du réalisateur, en traverse les phases, les expérimentations, les humeurs, les doutes, les changements avec l’inexorabilité d’une flèche. À bien y regarder, le néoréalisme de « Ossessione » vibre d’un satanisme tragique, qui est aussi l’autre visage du vitalisme qui décore la surface de « L’innocente ».
Bien que, dans l’après-guerre, au moins deux générations aient trouvé chez Visconti l’exemple d’une nouvelle façon de comprendre l’art et la vie et leurs rapports bizarres; bien que, en outre, des chuts du style Visconti décorent, avec la fatuité de gloutons et de divertissements, les œuvres de beaucoup d’épigones - convaincus, comme un personnage de Molière, que l’élégance rime avec le kitsch - serait impropre de parler d’une école. Plus qu’un maître, Visconti doit être considéré comme le dernier des aristocrates. Il est évident à tous, sauf à lui-même, combien l’aplomb exhibé avec une ostentation étudiée, ce recours exténué aux velours et aux passementeries, soit, au fond, un avancer péniblement, une poursuite des styles d’un institut féodal désormais irrecevable. Pourtant, il y a de quoi être reconnaissant pour l’inanité de cet effort, pour l’obstination avec laquelle il poursuit une entreprise vouée à l’échec. Non contrairement aux malheureux héros qui habitent ses fantasmes, il cherche assidûment à traduire dans la vie les pulsions lyriques qui l’ont tant passionné durant sa jeunesse vécue sur les scènes du Théâtre à la Scala; d’imiter, à travers l’art, l’épopée et les tourments des mélodramatiques bien-aimés; de réaliser, en somme, ce mimétisme, qui, seul, peut satisfaire la mélancolie de ses rêves d’élégance.
L'agression criminelle de l'Arménie par l'Azerbaïdjan doit cesser immédiatement
L'Azerbaïdjan a lancé depuis trois jours une violente agression contre la République d'Arménie, dans le district de Tovuz. Bakou a, dans cette offensive, déployé de l'artillerie, des chars et des avions sans pilote, détruisant des infrastructures civiles et faisant des victimes. Erevan s'est trouvé dans l'obligation de répliquer.
Si les accrochages sont fréquents à la frontière, ces combats sont les plus graves depuis 2016. Cette attaque est à mettre en lien avec la récente déclaration Ilham Aliev de quitter les pourparlers de paix sur le Haut-Karabakh afin de chercher une solution militaire. Cette région peuplée d'Arméniens a proclamé démocratiquement son indépendance en vue de son rattachement à l'Arménie en 1991 alors que l'Azerbaïdjan s'était engagée dans une guerre terrible aboutissant à une catastrophe humanitaire et dans une politique génocidaire conduisant à des pogroms. Cette nouvelle crise trouve aussi son origine dans la politique brutale et expansionniste que mène la Turquie, principal soutien de l'Azerbaïdjan. Lors d'un récent voyage à Bakou, R.T. Erdogan a poussé à une reprise des affrontements.
L'agression de l'Azerbaïdjan doit cesser immédiatement et il est de la responsabilité de la communauté internationale d'assurer la protection des populations arméniennes afin d'éviter une généralisation du conflit qui pourrait embraser le Caucase. Le peuple arménien a fait la démonstration de son attachement à la liberté et à la démocratie au prix de sacrifices immenses. C'est dans cet esprit que le Parti communiste français a reconnu officiellement la République d'Artsakh comme première étape dans la résolution pacifique du conflit.
Parti communiste français,
Paris, le 15 juillet 2020
Vendredi, 17 Juillet, 2020 - L'HUMANITE
Caucase. L’Azerbaïdjan et l’Arménie à canons tirés
Les combats à la frontière nord ont repris hier. À Bakou, le président a menacé de se retirer des négociations.
La journée de trêve de mercredi n’aura pas suffi à calmer les esprits. Jeudi, les affrontements ont repris entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, qui se disputent depuis 1991 la région du Haut-Karabagh, à majorité arménienne.
Depuis le 12 juillet, les échanges de tirs meurtriers à la frontière nord, pourtant éloignée du Haut-Karabagh, ont fait au moins seize morts entre dimanche et mardi. Le ministère arménien de la Défense a affirmé avoir empêché, jeudi à l’aube, une « tentative d’infiltration » et a dénoncé une « violation perfide » du cessez-le-feu, suivie d’un pilonnage des villages d’Aygepar et Movses. Une version qui diffère de celle du ministère azerbaïdjanais de la Défense, qui indique pour sa part qu’ « une unité des forces armées arméniennes a de nouveau tenté d’attaquer nos positions dans le district de Tovouz ».
La Russie, les États-Unis et l’Union européenne ont appelé les deux pays à cesser les hostilités, tandis que la Turquie, qui a un accord de coopération militaire avec Bakou, a apporté son soutien à l’Azerbaïdjan. Entre 1988 et 1994, le Haut-Karabagh a été le théâtre d’une guerre qui avait fait 30 000 morts. L. S.
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Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste.
Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale.
Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.