Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 07:57

 

Comment expliquer que d'anciens communistes comme Napolitano, actuel président de la République Italienne, Massimo D'Alema, Walter Veltroni, et tant d'autres, se retrouvent depuis quelques années en position de cautionner ou de mettre en oeuvre à l'intérieur du centre gauche une politique social-libérale en Italie alors que jusqu'à la fin des années 1980, le Parti Communiste Italien était encore très puissant électoralement, réalisant des scores de 25 à 27% aux élections nationales et gérant de nombreuses municipalités?

 

Berlinguer-copie-1.jpg

 

Cet essai de Guido Liguori, un universitaire militant, philosophe spécialiste de Gramsci, analyse de manière très intéressante l'histoire du PCI et le processus qui à la fin des années 1980 a conduit à sa disparition pour céder la place à un quasi néant du côté de la gauche de transformation sociale en Italie.

"La fin du parti, écrit Guido Liguori, aura été également la fin de la participation politique de masse, non pas épisodique ou mouvementiste, dans la société italienne, et il ne reste rien de semblable chez les héritiers du PCI. Un immense patrimoine politique, historique, humain s'est ainsi perdu".

C'est un livre qui donne des grilles de lecture et des outils conceptuels pour comprendre et soumettre à une évaluation critique l'évolution vers un positionnement réformiste et sociale-démocrate avancé qui s'est faite sentir aussi à l'intérieur du PCF et de sa direction, particulièrement du temps de Robert Hue, sous l'influence d'une perte de foi en notre mission historique, des pratiques gestionnaires et électoralistes prenant le pas sur les objectifs de transformation globale de la société. 

A mon avis, qui je crois est partagé par beaucoup de militants communistes, en même temps que la radicalisation de la mise en crise de la société par le capitalisme financier, le projet politique cohérent et ambitieux du Front de Gauche, tournant résolument le dos aux logiques capitalistes dans de multiples domaines et rendant possible la reconstitution progressive d'une gauche de combat et d'ambition révolutionnaire, et l'élan populaire et citoyen grandissant qu'il génère depuis sa création en 2008, permettent de redonner aux communistes la fierté de leur histoire, de leur nom, de leur rôle historique, et les amènent à vouloir renforcer a contrario de 20 ans au moins de délitement idéologique et de remise en cause des fondamentaux marxistes, un projet de société révolutionnaire pour le Parti, basé sur le refus de la "real politik" libérale et le retour de la lutte des classes.

A cet égard, la préface d'Emmanuel Dang Tran qui accuse la direction communiste actuelle de vouloir saborder l'héritage communiste à l'exemple italien en construisant le Front de Gauche et en étant partie prenante du PGE me semble être un contre-sens ne servant pas à tirer les bons enseignements de ce livre qui en contient de nombreux.

Guido Liguori est d'ailleurs beaucoup moins sévère sur l'idéal du communisme démocratique tournant le dos de fait à  l'héritage autoritaire du bolchevisme et du "socialisme réel" puisque c'est depuis les années 50 et avant cela même, grâce à l'influence intellectuelle de Gramsci, une des particularités remarquables du Parti Communiste Italien, laquelle n'impliquait aucunement son effacement comme parti de masse et force capable d'entraîner le progrès social, même sans exercer le pouvoir, le PCI ayant eu un rôle majeur sous Togliatti notamment après guerre dans la construction d'une démocratie sociale avancée en Italie.

 

Le début du livre, consacré à analyser sur un plan idéologique l'histoire du PCI jusqu'au milieu des années 1980, est passionnante. Je n'évoque ici que les grandes lignes de ce développement d'histoire politique.   

 

Togliatti, dirigeant du PCI dans les années 50 et au début des années 60 (il meurt en 1964) a été le père d'une théorie des "réformes structurelles" qui permettait d'échapper à l'alternative réductrice et dommageable "entre réformisme et utopisme révolutionnaire. On isolait des objectifs intermédiaires, sur lesquels on pouvait rassembler de grands fronts de lutte, qui permettraient de changer les rapports de force en faveur de la classe ouvrière et de ses alliés. Togliatti voulait échapper à l'alternative réformes/révolution, en rénovant la redéfinition du concept de révolution opérée par Gramsci: non plus seulement un seul évènement bref et décisif mais un processus, dans lequel on pouvait également intégrer les réformes, à condition que les équilibres dans les rapports de force basculent, et puissent rendre le pouvoir entre les mains des capitalistes à ceux qui luttent contre lui". (p.41). Les communistes italiens du temps de Togliatti étaient à la fois rassemblés par et dans le mythe de l'URSS, mais aussi sur "une conscience bien ancrée du fait qu'ils devaient appuyer leur lutte pour le socialisme sur le maintien et l'élargissement de la démocratie".  

 

Le successeur de Togliatti, Enrico Berlinguer, a radicalisé une critique de la limitation et suppression des libertés individuelles dans les pays du "socialisme réel" que l'on trouvait déjà chez le dernier Togliatti. Tout en passant un certain nombre de compromis avec la démocratie-chrétienne pour réaliser des avancées sociales concrètes immédiates, il a voulu faire l'idée de démocratie aboutie, populaire et sociale, le socle même du projet de société communiste, la fin vers laquelle il tend et le moyen d'y tendre. Dans les années 1968-1969, "s'affirma la question fondamentale d'un contre-pouvoir disséminé dans le corps social, avec la naissance de milliers de conseils d'usine, de secteur, de quartier, etc. Non pas une situation de "dualité des pouvoirs", mais un bourgeonnement de la démocratie de base qui, dans la vision de la gauche communiste, devait accompagner le "caractère central du gouvernement", en étirer les limites, répondre à la volonté de participation, d'engagement politique, d'un nouveau sens civique démocratique... Le PCI tira de ce vaste mouvement des bénéfices du point de vue politique, organisationnel et électoral; ses sections se remplirent de "morceaux de société" que jamais auparavant l'on était parvenu à approcher: non seulement des jeunes, mais aussi des indépendants, techniciens, intellectuels de masse, des femmes, des personnes nouvelles qui "naturellement" se tournaient vers le parti communiste porteurs d'une forte demande, bien que diverse et variée, de changement". Guido Liguori reconnaît tout de même que, peut-être un peu comme en France à la même époque, "le parti dans son ensemble resta cependant bien en-deça des demandes d'élargissement des libertés, de subversion des hiérarchies, d'innovation culturelle, de changement également des formes de vie quotidienne, des rapports interpersonnels et familiaux, de la sexualité, qui venaient de la société".

 

Parallèlement, dans les années 70, le PCI pris peu à peu indépendance et distanciation critique par rapport à l'URSS et au modèle communiste bureaucratique et autoritaire que la grande puissance incarnait, avec ses Etats satellites, se faisant la force motrice un potentiel eurocommunisme. Ainsi, "le 2 novembre 1977 à Moscou, lors du 70e anniversaire de la révolution d'Octobre, Berlinguer affirmait: "La démocratie est une valeur historiquement universelle sur laquelle on peut fonder une société socialiste" . Parallèlement, anticipant de plusieurs décennies l'actuelle conversion écologique progressive du PCF sous l'influence du Front de Gauche à une remise en cause critique du productivisme et de la société de consommation, Berlinguer souhaitait en 1977 "le dépassement de "modèles de consommation et de comportement inspirés d'un individualisme exacerbé" et "l'abandon de besoins matériels créés artificiellement" et un développement "austère", tourné vers d'autres biens, définis comme "authentiques", tels que "la culture, l'instruction, la santé, un rapport libre et sain avec la nature" (p.56). Le projet de société communiste ne peut en effet faire l'impasse d'une remise en cause fondamentale de la civilisation et du mode de vie dominant créé par le capitalisme: la revendication salariale et économique sont nécessaires mais ne peut se suffire à elle-même. Berlinguer dénonçait aussi comme facteur d'aliénation et de perte de vigueur démocratique la professionnalisation de la politique, laquelle ne devait pas conduire le PCI, dans le sillage des sociaux-démocrates de Craxi, à abandonner pour l'opportunisme électoraliste sa visée de dépassement du capitalisme:

 

" Le paysage politique italien changeait rapidement, se préparait le "CAF" (Craxi-Andreotti-Forlani), une alliance Démocratie Chrétienne- PSI qui n'avait pas, à la différence du vieux centre-gauche, d'axe programmatique réformateur et qui finit par être une répartition des pouvoirs et des clientèles. Egalement au niveau international se répandaient des idéologies antidémocratiques, "décisionnaires" ou de "gouvernance" qui voyaient la démocratie et la question de la participation comme un problème, et dont le secrétaire socialiste Craxi se fit le partisan en Italie. Berlinguer comprit avant bien d'autres que le processus mis en route pouvait avoir de graves conséquences pour la démocratie (celles qui seront en partie révélées avec l'Opération mains propres). C'était la dégénerescence de tout un système politique, la trahison de la démocratie constitutionnelle, à laquelle les partis devaient garantir la participation, au lieu de détourner illicitement les ressources et de concentrer tout le pouvoir entre leurs mains. Berlinguer percevait cela comme "le coeur du problème italien", le dénonçait ainsi: "Les partis d'aujourd'hui sont surtout des appareils de pouvoir et de clientèle, ils ont occupé l'Etat et toutes ses institutions (...) toutes les "opérations" que les diverses institutions sont appelées à accomplir sont conçues avant tout en fonction de l'intérêt du parti ou des courants ou du clan". Contre ce cancer de la politique se dressaient les communistes, désormais restés presque les seuls, pour le dirigeant sarde, à faire de la politique mus par des passions et des idéaux, en défendant les intérêts non de groupes ou d'individus, mais de grandes portions de la société: "Nous, nous pensons que les privilèges doivent être combattus partout où ils se cachent, que les pauvres, les exclus, les laissés-pour-comptez doivent être défendus, et qu'on doit leur donner la parole et la possibilité concrète de peser".

Etre communistes, selon les mots de Berlinguer, n'avait pas une connotation seulement morale, éthique, mais s'enracinait dans une critique précise du capitalisme: les communistes étaient convaincus qu'on "pouvait et qu'on devait discuter de la façon dont il fallait dépasser le capitalisme compris comme mécanisme, comme système". Malgré l'insistance de l'intervieweur Eugenio Scalfari, Berlinguer n'acceptait pas la formule selon laquelle le PCI aurait été désormais seulement  un parti socialiste "sérieux" (pour le distinguer du parti de Craxi, désormais socialiste seulement par le nom). Nous communistes - précisait Berlinguer - "nous voulons construire sérieusement le socialisme... C'est justement pour sauver la démocratie (...) qu'il faut dépasser le capitalisme". 

 

Berlinguer se posait le problème de l'identité du parti, désormais secoué par de trop nombreux éléments: le manque de débouchés d'une politique qui avait pu sembler triomphante; les années passées dans le domaine du pouvoir local, qui avaient formé un "parti d'administrateurs" trop enclin au compromis; l'ouverture à des cadres issus de 1968, arrivés aux sommets avec une culture politique partiellement différente, sans être suffisamment rodés, et générationnellement portés à voir immédiatement la politique comme un métier, comme débouché professionnel; en conséquence la diminution des fonctionnaires d'extraction prolétarienne, la réduction drastique de "l'ancienneté de service" des permanents et le moindre poids de la formation acquise dans les "écoles de parti" avant de prendre des positions de responsabilité et de pouvoir. Enfin, dans la seconde moitié des années 70 et ensuite dans les années 80, la concurrence avec le PSI de Craxi qui, dans certaines régions du pays avait contaminé jusqu'à cette droite communiste qui, en conflit avec Berlinguer, faisait de plus en plus de l'unité avec les socialistes son mot d'ordre" (p59-62).

 

Toute ressemblance avec la situation politique française et celle du PCF depuis les années 1980 n'est peut-être pas purement fortuite...

 

A l'inverse, "Berlinguer entendait selon Guido Ligori aller à la "reconquête" des ouvriers, de ce peuple que la "politique des deux temps" avait éloigné du parti. En 1980 aux portes de Fiat, devant les ouvriers engagés dans une lutte très rude contre les licenciements et la mise au chômage technique, Berlinguer promettait le soutien des communistes à toute mesure de lutte que les travailleurs auraient démocratiquement décidée, y compris l'occupation des usines. Berlinguer confirma quelques années plus tard, à la veille de sa mort, cette position de défense du monde du travail, en lançant, contre l'avis d'une partie du groupe dirigeant du PCI et d'une bonne partie des dirigeants syndicaux les plus modérés - le référendum pour abroger le "décret de san Valentino" avec lequel le gouvernement Craxi avait modifié unilatéralement au détriment des travailleurs l'"échelle mobile". C'était un facteur de conflit éminemment politique et symbolique, qui dépassait largement l'enjeu économique réel. On cherchait à isoler le PCI et à affirmer une culture "décisionnaire" contre celle de "concertation" et de contrôle démocratique de l'exécutif". (p. 64).    

 

A l'opposé de Berlinguer, la droite du PCI derrière Napolitano "se réclamait de Togliatti, de son "analyse différenciée", de sa politique qui voulait faire pression sur le centre-gauche et les socialistes, mais non les considérer comme des ennemis. On ne percevait pas ainsi la différence entre les années 60 et les années 80, entre le premier centre-gauche réformateur dans ses origines et le nouvel accord de pouvoir du CAF" (p.65).     

 

Dans les années 80, après la mort de Berlinguer en 1984 à la suite de laquelle, aux élections européennes le PCI devient le premier parti italien en termes de vote(11 700 000 voix, 33% des suffrages exprimés!), le Parti Communiste Italien va s'engager dans une spirale de déclin beaucoup moins rapide et important néanmoins que le PCF (fragilisé de surcroît par l'expérience de la participation gouvernementale et du tournant de la rigueur, l'OPA réalisée par le PS sur l'électorat de gauche et la fuite vers l'abstention de l'électorat populaire).

 

Ce déclin du PCI est d'abord lié à une situation objective, un climat international et une nouvelle phase de transformation et d'expansion brutale du capitalisme. L'analyse que fait Guido Ligori de ces facteurs d'affaiblissement du PCI vaut aussi pour le PCF et est très claire et complète, quoique déjà formulée dans ses différentes composantes. Elle montre aussi que les communistes auraient peut-être pu davantage limiter ce déclin en prenant conscience plus tôt des nouveaux problèmes posés par l'époque.

 

"Au niveau mondial, l'on avait d'une part les complications chroniques de la crise du "bloc socialiste", face auxquelles Gorbatchev allait bientôt effectuer une tentative de sauvetage aussi extrême que vouée à l'échec, de l'autre les courants néolibéraux triomphants, agressifs et populistes, représentés par Reagan et Thatcher, qui jouaient - en s'appuyant sur la vaste restructuration capitaliste en marche au niveau planétaire - l'air de la revanche anti-ouvrière et néoconservatrice. A la restructuration de la production vint s'ajouter la crise de "l'Etat providence".

Face à ces phénomènes, la réflexion et la capacité d'analyse du PCI furent tout à fait insuffisantes, car il ne saisit pas toute la radicalité des changements du système productif qui conduisait à une nouvelle composition de classe, à un bouleversement de pans entiers de la société, au déclin des vieilles figures sociales face à de nouveaux types de travail et de travailleurs.

En particulier, la force quantitative et politique de la classe ouvrière, base principale de l'action du PCI, s'érodait. Du point de vue quantitatif, les processus de robotisation et d'informatisation de la production causaient une diminution de la force de travail industrielle. D'un point de vue politique, la réduction numérique et stratégique de la grande usine à cause des processus de déconcentration et d'externalisation de la production ("l'usine diffuse") était une des raisons (même si ce n'était pas la seule) qui affaiblissait la perception de soi des ouvriers en tant que classe, corps collectif, sujet politique.

Il s'agissait d'un changement d'ère. C'était le début d'une dynamique structurelle d'érosion des positions des classes laborieuses et donc des communistes (le PCI étant vraiment "le parti de la classe ouvrière") à tous les niveaux. A l'ère des grands mouvements collectifs succéda le repli individualiste, désigné par Christopher Lasch comme La Culture du narcissisme et si bien décrit dès le sous-titre de l'édition italienne de son livre, L'individu fuyant le social dans une ère de désillusions collectives: perte d'attrait de la chose publique et "apothéose de l'individualisme" autant de phénomènes qui peu à peu gagnaient des secteurs croissants de la société et face auxquels la section du PCI, la commaunauté-parti, était destinées à apparaître comme dépassés...".

 

L'affaiblissement du PCI est également lié à une évolution endogène, un processus d'acculturation mené par le haut et qui s'est traduite par une conversion à peine retenue à l'idéologie de la "fin des idéologies" et du pragmatisme visant l'amélioration et non plus la transformation du système, et par une remise en cause de la centralité de la lutte des classes et de la légitimité de l'histoire révolutionnaire communiste. Au début des années 80, l'obsession des cadres dirigeants d'affirmer afin de lutter contre un sentiment de ringardisation un communisme de nouvelle génération, plus ouvert sur les mutations de la société, les revendications individuelles et sociétales, s'est accompagné d'une forme de renoncement progressif à la critique globale du système capitaliste et à la tradition du militantisme ouvrier et populaire.

 

Se faisant photographier en train d'embrasser son épouse, le premier secrétaire Occhetto, élu en 1987, a symbolisé ce virage du nouveau PCI incubé dans ces années 80 qui ont vu la grande offensive néo-libérale en cédant dans sa communication personnelle aux dérives de l'américanisation de la vie politique par la mise en scène de la vie privée et l'obsession pour le nouveau, le moderne. Ce communiste rénovateur de formation intellectuelle solide a voulu construire un communisme post-marxiste basé sur un progressisme en matière sociétal et écologique, et un réformisme fort en matière sociale. Il a oeuvré pour "le remplacement de l'analyse de la société en termes de classe, propre à la tradition marxiste, par une analyse de la société en termes d'individus, de droits individuels et de citoyenneté, propres à la tradition libérale et libéral-démocrate" (p.116). La critique vis à vis des expériences ratées du communisme autoritaire, la perception des évolutions sociales, a conduit à identifier l'ambition politique moderne au seul projet démocratique, entendu dans toutes ses acceptions, y compris en terme de démocratie sociale et économique, mais surtout de développement du droit à la différence et du droit des minorités.  

 

Quand on lui demandait s'il ne fallait pas que les communistes donnent naissance à une nouvelle formation adaptée aux enjeux de l'époque où ils se regrouperaient avec des non-communistes progressistes, Occhetto répondait: "Ceci est encore prématuré. Mais notre perspective est celle-ci: établir un vaste espace de convergence entre des forces différentes, laïques et catholiques. Lorsque nous y parviendrons, cet espace trouvera certainement ses symboles. A des faits politiques nouveaux correspondront des symboles nouveaux (...). Ni le libéralisme ni le marxisme ne sont plus en état de fournir des schémas adaptés à nos sociétés, beaucoup plus complexes qu'auparavant. C'est dans ce but que nous sommes en train de ré-examiner toute notre tradition politique". (p.117).

 

Sur le plan international, Occhetto et Napolitano, tout en témoignant de l'intérêt pour la réforme de Gorbatchev, étaient tout entiers absorbés par un rapprochement avec l'Internationale socialiste.  

 

La renonciation au nom du "parti communiste" était dans l'air en 1989: elle a finalement succédé à une renonciation progressivement de plus en plus affirmée à l'intérieur du PCI à l'essence communiste elle-même, c'est à dire à la volonté et à l'espoir révolutionnaire, à l'idée qu'il existe un horizon social et politique souhaitable, nécessaire et possible au-delà du capitalisme.  

 

Au travers d'un essai extrêment détaillé d'histoire politique, Guido Liguori montre comment entre 1989 et 1991 le plus grand parti communiste de masse, riche de 1,2 millions d'adhérents représentant toutes les couches de la société et encore deuxième force politique italienne en termes de suffrages, va très rapidement dilapider ce capital unique, au préjudide de la participation politique populaire et de la vigueur des idéaux de progrès social dans l'Italie contemporaine.

 

Le remplacement du PCI par le Parti Démocrate de Gauche, la formation du Chêne, coïncida avec le commencement d'une triste trajectoire de dégringolade électorale et d'affadissement idéologique. Aux premières élections législatives qui eurent lieu après la fin du PCI, le 5 avril 1992, le nouveau parti, PDS, obtient 16,1% des suffrages (6 317 000 voix) contre 26,58% pour le PCI aux législatives de 1987 (10 250 000 voix).

 

Avec le recul, on observe que la disparition volontaire du PCI a considérablement fragilisé toute la gauche italienne et ouvert un boulevard pour la captation d'une partie de l'électorat populaire par la droite populiste ultra-libérale.   

 

Ismaël Dupont

 

ARTICLE SUR LE LIVRE ET ENTRETIEN AVEC L'AUTEUR SUR LE SITE INTERNET DE L'HUMANITE.

 

Guido Liguori, philosophe spécialiste d’Antonio Gramsci, est l’auteur de Qui a tué le Parti communiste italien ? Loin de s’attacher aux seuls débats de 1989, il s’efforce de dévoiler les racines intellectuelles et philosophiques de la décision de dissoudre le Parti communiste italien, le plus influent en Occident, pour créer le Parti démocrate de gauche.

 

Quelles sont les raisons principales 
de la dissolution du Parti communiste italien (PCI) ?

Guido Liguori. On trouve plusieurs ­raisons, mais il en existe une de fond. Le PCI était depuis longtemps devenu une fédération de partis, tenus ensemble par une histoire, une tradition. Mais ses composantes s’éloignaient de plus en plus l’une de l’autre. L’initiative du secrétaire du PCI, Achille ­Occhetto, de proposer un changement de nom du parti (le 12 novembre 1989 – NDLR) a redistribué les cartes. Il a pu compter sur deux courants au sein du groupe dirigeant. Le sien (le centre qui dirige le parti – NDLR) et la droite du parti, qu’on appelle les «miglioristes», dont vient l’actuel président de la République, Giorgio Napolitano, et qui était depuis longtemps ­favorable à la transformation du PCI en une force sociale-démocrate. Une autre partie du groupe dirigeant envisageait la transformation du PCI, mais pas en un parti social-démocrate et n’était donc pas d’accord avec les «miglioristes». Mais ils se sentaient à l’étroit, jugeaient dépassés la tradition, l’idée, le nom de communiste.

 

Qui donc ?

 

Guido Liguori. Une partie de l’entourage d’Achille Occhetto qui vient de la gauche du parti. Il plonge ses racines dans «l’ingraïsme» (l’aile gauche mouvementiste du PCI qui se référait à Pietro Ingrao – NDLR) et qui était sous l’influence de l’idée d’une modernisation de la société et de la lutte défendue à l’époque par le quotidien la Repubblica. Si le changement a été permis, c’est par l’initiative d’Achille ­Occhetto, inattendue pour le groupe dirigeant. Si la base a suivi, c’est que l’état d’esprit est : «Si le secrétaire fait quelque chose, c’est qu’il sait pourquoi, c’est pour tromper l’ennemi, même si je ne le comprends pas moi-même.» Si la veille de la proposition, on avait demandé l’avis des militants, 90% auraient refusé une telle perspective.

 

Dans votre essai, vous citez plusieurs personnes pour qui, dans la pratique, le PCI n’était plus communiste. Quel est votre avis ?

 

Guido Liguori. C’était un parti communiste. Pour être plus précis, pour beaucoup de composantes, c’était encore un

parti communiste. Nombreux sont ceux qui n’auraient jamais eu l’idée de changer le nom du PCI si Achille Occhetto n’en avait fait la proposition. Parmi ceux-là, Massimo D’Alema (qui deviendra chef de gouvernement entre1998 et 2000 – NDLR). Ce dernier était l’un des plus intelligents défenseurs de l’héritage de Palmiro Togliatti (l’ancien secrétaire du PCI entre 1938 et 1964 – NDLR). Au cours de l’été 1989, il était encore de ceux qui polémiquaient contre ceux qui proposaient, déjà alors, de changer le nom du parti. Mais en novembre, il change d’avis. Pourquoi ? Parce que c’est le secrétaire qui a fait la proposition. Dans un entretien, il résume bien la mentalité communiste. Il estime que, pour guider un ­autobus déjà en marche, il faut monter dedans et essayer d’en fixer la direction. C’est naturellement une illusion.

Il est utile de rappeler qu’à l’époque Mikhaïl Gorbatchev dirigeait encore l’Union des ­Républiques socialistes soviétiques (URSS) et se disait «élève» du communiste italien. ­Personne ne pouvait alors imaginer que, deux ans plus tard, l’URSS n’existerait plus, ni ­envisager que la nouvelle force politique créée par le PCI s’éloignerait toujours davantage de celui-ci, voire de la gauche.

 

Vous indiquez que des secteurs toujours 
plus importants du PCI, et jusque dans 
les sommets du parti, ont fait leur culture politique différente de celle du communisme. Avec plus de 20% des suffrages, le PCI occupait un espace politique plus important que ceux de ses homologues européens. 
Quand on est si grand, est-ce possible de se prémunir de l’influence sociale-démocrate ?

 

Guido Liguori. La culture politique du PCI ­provient d’Antonio Gramsci et Togliatti. Dès les années 1920 et 1930, le concept de révolution est redéfini. Il prend en compte la différence entre sociétés arriérées comme la Russie et sociétés capitalistes avancées et complexes, où la ­révolution a failli. En prison, Gramsci envisage la révolution comme un processus et non comme une prise du palais d’Hiver. Ce concept, repris par Togliatti à la fin du stalinisme dans les années 1950 et 1960, cherche à dépasser la division au sein du mouvement ouvrier entre réformistes et révolutionnaires. Togliatti propose des «réformes de structures», c’est-à-dire qu’avec des changements partiels, s’accumulent des forces et se déterminent des situations qui vont dans le sens du socialisme. C’est, selon moi, la raison pour laquelle le Parti communiste italien occupe dans la société italienne un espace aussi important. Il dépasse, en les maintenant ensemble, les traditions ­réformistes et révolutionnaires, mais pas dans un sens ­social-démocrate.

 

N’y a-t-il pas un risque, quand on maintient cette contradiction entre réformistes et révolutionnaires en son sein de faire entrer dans ses rangs des gens qui, autrement, seraient au PS ?

Guido Liguori. Le risque existe toujours. La ­question est : qui dirige le processus ? Quelle est la culture hégémonique au sein du parti ? Le jeu était beaucoup plus sûr tant qu’il y avait une référence obligée à l’alliance avec l’URSS. Car cette dernière permettait d’opérer n’importe quel jeu tactique de droite tout en maintenant une physionomie communiste. Telle était la façon de faire de Giorgio Amendola, de la droite du parti, qui était profondément ­philosoviétique et a même soutenu l’intervention en Afghanistan.

 

À partir des années 1970, de nouvelles demandes sont adressées aux partis de gauche. Le PCI en tient compte. Vous constatez qu’Occhetto donne une nouvelle définition de l’égalité en reprenant la théorie de John Rawls sur l’égalité des chances. Les droits sont mis en avant. Vous êtes très critique face à cette évolution, car elle ferait disparaître la lutte des classes. N’y avait-il pas le risque que le PCI reste à côté de ce qui se passe dans la société, s’il ne prenait en compte ces questions ? Le thème de la méritocratie mobilise beaucoup les jeunes Italiens qui ont fait des études aujourd’hui.

 

Guido Liguori. Pour moi qui suis gramscien, 
la bataille des idées est extrêmement importante. Dans une grande partie du groupe ­dirigeant communiste, mais aussi chez les ­intellectuels de référence, les idées de la tradition communiste ont toujours plus été relativisées en faveur de nouvelles traditions culturelles. Sur certaines questions, comme le féminisme, l’environnementalisme, cet ajustement était nécessaire. Mais dans d’autres, ­certaines idées ne sont intéressantes qu’articulées à la lutte de classes. Si elles se substituent à cette dernière, cela change la nature du parti et du groupe ­dirigeant.

C’était le signe d’une culture ­politique diverse, qualifiée en Italie de libérale-socialiste.

Vous parlez des droits. D’un point de vue politique, il est juste d’intervenir sur cette question, de défendre la démocratie, les conditions minimales de vie des travailleurs. Mais le problème théorique est qu’il y a des droits différents. Il y a les droits qui relèvent des libertés, qui sont justes et doivent être préservés. Il y a les droits sociaux, qui relèvent de la social-démocratie classique : droit au travail, au logement, à la santé, etc. Et défendre ces derniers devient risqué quand est perdue la référence à la lutte de classes. Car quel est le fondement de ces droits ? Pour un catholique, il provient du fait que l’on est tous fils de Dieu. Qu’en est-il pour qui n’est pas catholique ? Les droits ne reposent sur aucun fondement, ils sont sujets aux rapports de forces sans lesquels ils n’ont aucun effet. En outre, qui est le sujet de ces droits dans de tels discours ? À la place de la lutte de classes succède un discours culturel et théorique sur l’individu.

Concernant l’égalité des chances, c’est une théorie libérale de gauche, mais très différente de la tradition socialiste. Car cette théorie dit que tout le monde a le droit de devenir manager, sans toutefois rien critiquer du fait que ce dernier peut gagner beaucoup plus que les autres. La théorie de l’égalité des chances envisage une société comme une piste de 100 mètres que tout le monde a le droit de parcourir en moins de dix secondes. Elle oublie que si certains obtiennent des positions, c’est au détriment des autres.

 

Vous faites allusion au fait que lorsque le secrétaire du PCI de 1972 à 1984, Enrico Berlinguer, a ouvert le parti à de nouvelles questions, avec un succès qui ne s’est pas démenti dans les urnes, il n’y a pas eu de réelle nouvelle définition de ce qu’est le nouveau communisme. Cela a été important pour la suite ?

 

Guido Liguori. En effet, il y a eu un déficit de conscience théorique. Cela a permis à la droite du parti d’utiliser certaines évolutions ­nécessaires de la période berlinguérienne pour renverser la ligne et l’identité du parti. Ce manque de prise en compte de la dimension théorique remonte à la période de Togliatti. Le primat a été donné à la politique. La théorie était implicite. Car ne pas l’expliciter accordait plus d’espace au jeu tactique.

 

Certains maux de la République italienne d’aujourd’hui, à savoir des «partis légers», l’exécutif fort qui remplace la participation de masse, ne viennent pas que de Silvio Berlusconi. Comment ces idées ont-elles fait leur chemin, jusque dans le PCI ?

 

Guido Liguori. On a observé une reddition des dirigeants communistes au processus d’américanisation de la politique dans les années 1980, sous l’influence des télévisions berlusconiennes, qui a conduit à une personnalisation de la politique, à une plus forte délégation, et à une politique de l’image. Cela correspondait à une évolution de la société. Il fallait à l’époque voir si cette évolution devait être combattue, ou s’il fallait au contraire l’utiliser. Or Achille Occhetto et ses proches étaient convaincus de leur rôle : s’adapter aux processus de modernisation de la politique et de la société. Le mot clé d’Occhetto dans son opération de changement de nom a été «nouveau». Son idéologie a été nommée : «novisme».

 

D’où vient le renoncement du PCI à imposer une hégémonie culturelle dans le pays ?

 

Guido Liguori. Il date d’après la mort d’Enrico Berlinguer en 1984. Dans les années 1970, on observe l’entrée dans le PCI de nombreux cadres qui viennent des générations qui ont fait 1968 et ont participé au mouvement étudiant. Cela a changé le parti. Car 68 semblait demander le communisme, en réalité, il réclamait la modernité, dont l’Italie avait fort besoin. C’était juste, mais c’était une pensée individualiste très lointaine de la tradition et des idéaux communistes. Cela a créé les préconditions pour les changements des années 1980. Le personnel politique qui arrive après 1968 est surtout attentif au processus de modernisation. Tant que Berlinguer était là, le mélange avec la culture communiste a réussi. Mais ensuite, quand le PCI a connu ses défaites électorales, il y a eu un changement d’avis et ont crû, dans le parti, les cultures non communistes. Et ce d’autant plus que la culture libérale-socialiste, avec ses appareils hégémoniques (ses fondations, ses journaux comme la Repubblica), ses liens internationaux, a engagé une critique méthodique de tous les piliers de la culture communiste, gramscienne et léniniste dans les années 1970.

 

Outre les partis communistes, que reste-t-il de l’histoire et de l’influence du PCI en Italie ?

 

Guido Liguori. Il existe cette idée de réunir tous les cercles «Enrico Berlinguer» d’Italie, qui sont des associations culturelles et parapolitiques, souvent gérées par des militants inscrits à aucun parti. Il y a cette tentative de faire naître une association pour la défense de l’histoire du PCI. Et l’an dernier, une très grande exposition, «Avanti popolo», consacrée à l’histoire du PCI, a enregistré un formidable succès. Dans la société italienne, il existe encore des milliers de militants qui, après la fin du PCI, ne se sont inscrits nulle part. C’est le cas de la majorité des anciens adhérents du PCI. Ils auraient envie d’être agrégés dans une force de gauche. L’idée d’un communisme démocratique est encore vivante dans la société italienne.

 

Qui a tué le PC italien ? Dans Qui a tué le Parti communiste italien ?, Guido Liguori décrit les dernières années du plus grand PC d’Occident, en prenant le parti de l’examen de ses évolutions idéologiques et théoriques. Dans ce portrait, on découvre les travers de l’Italie depuis les années 1980, comme la personnalisation de la vie politique. On constate le poids de l’idéologie «moderne» de «gouvernance» jusque dans le PCI : un exécutif aux pouvoirs renforcés 
par rapport au Parlement prend le pas sur la démocratie et son corollaire, la participation populaire. Cette 
vision empoisonne la réforme institutionnelle depuis 1990. L’ouvrage pose d’autres questions. Comment 
le communisme peut-il – et c’est nécessaire ! – intégrer des thématiques nouvelles, sans y perdre son âme : égalité des chances, exigence de droits. On regrettera la préface, qui se livre à des parallèles hasardeux entre les évolutions du PCI et du PCF. On appréciera les derniers chapitres qui détaillent les débats et les difficultés de ceux qui tentent de sauver le communisme dans la Péninsule. Qui a tué le Parti communiste italien ? Guido Liguori, traduit 
de l’italien par Anthony Crezegut, Aymeric Monville, Éditions Delga, 2011, 13,20 euros.

                     

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011