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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 05:55
Respect du peuple, le contre-exemple britannique - par Francis Wurtz (L'Humanité Dimanche, 2 juillet 2016)
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2 juillet 2016 6 02 /07 /juillet /2016 13:05
Selahattin Demirtaş

Selahattin Demirtaş

La sale guerre du président Erdoğan

« L’homme qui se prend pour un sultan »

Dans sa soif croissante de pouvoir, le président turc a lancé une chasse aux sorcières contre ses opposants. L’un des principaux responsables de la gauche témoigne de sa dérive autocratique.

par Selahattin Demirtaş

La vie politique turque s’est encore rapprochée du gouffre qui menace de l’engloutir lorsque, le 20 mai 2016, le vote d’un amendement temporaire à la Constitution a entraîné la levée immédiate de l’immunité parlementaire de plusieurs dizaines de députés. L’article adopté ce jour-là bafoue non seulement la Constitution elle-même, mais les principes universels du droit et de la démocratie.

Introduit sur ordre du président Recep Tayyip Erdoğan, l’amendement visait principalement le Parti démocratique des peuples (HDP). le groupe d’opposition le plus dynamique au Parlement. Pas moins de 417 chefs d’accusation ont été établis contre 53 députés du HDP pour des propos tenus lors de réunions publiques. En d’autres termes, ils sont poursuivis exclusivement

pour leur usage du droit fondamental à la liberté d’expression. M. Erdoğan a ainsi franchi un pas supplémentaire dans sa tentative de bannir le HDP du Parlement et de la vie démocratique.

Le chef de l’État considère notre parti comme un obstacle à l’instauration d’un pouvoir autocratique. Parce que notre formation constitue la principale plate-forme pour les forces populaires et démocratiques turques en général, et pour le mouvement politique kurde en particulier, il entend la réduire au silence.

Il veut faire barrage à toute opposition et bâillonner les voix qui, au Parlement. dénoncent les violations des droits humains perpétrées dans les régions à majorité kurde.

Nous ne plierons pas face aux manœuvres qui visent à déférer nos élus devant des tribunaux transformés en machines de guerre à la solde du Parti de la justice et du développement (AKP). Nous poursuivrons notre combat pour la justice et pour l’égalité, main dans la main avec les autres forces démocratiques de Turquie, en nous dressant contre les poursuites dont nos députés sont la cible et contre les arrestations de nos élus locaux. Le pays qui, fût-ce de manière formelle, discutait il n’y a pas si longtemps de l’harmonisation de ses normes démocratiques avec l’Union européenne est à présent assourdi par le fracas des blindés et de l'artillerie dans les villes kurdes et par les vociférations de M. Erdogan, apparemment convaincu qu'il lui suffit de hurler de plus en plus fort depuis son palais pour asseoir sa légitimité.

Une guerre de facto, aux conséquences funestes, se déchaîne une fois encore contre les villes kurdes, menaçant de réduire en poussière l'unité de la société. Cette guerre se mène avec des armes lourdes et des chars qui tirent sur les maisons. Des centaines de civils, des centaines de membres des forces de sécurité turques et un nombre inconnu de miliciens kurdes ont perdu la vie depuis juillet 2015 afin que le parti de M. Erdogan puisse gagner des voix supplémentaires et assurer l'avènement d'un système présidentiel, quitte à précipiter le pays tout entier dans une spirale de destruction.

Devant les menées guerrières du palais, le peuple a fait entendre ses craintes d'un retour aux années noires de la décennie 1990. Ce qui se produit aujourd'hui dépasse pourtant en atrocité tout ce que nous avons connu. Dans la ville de Cizre, par exemple, des centaines de personnes ont été brûlées vives dans leurs caves, tandis que le vieux quartier de Sür, à Diyarbakir, a été totalement rasé.

Un sentiment d'inquiétude et de détresse s'empare de la société, qui voit sa sécurité quotidienne mise en péril. L'espace dévolu à la vie démocratique se réduit comme peau de chagrin à mesure que l'on muselle les voix de l'opposition. Les détenteurs du pouvoir instaurent un régime de plus en plus autoritaire pour resserrer leur contrôle et perpétuer leur règne. Telle est la situation en Turquie aujourd'hui.

Et pendant ce temps, que font les institutions européennes? On attend toujours qu'elles expriment une condamnation un tant soit peu ferme et audible. Non seulement elles ignorent les destructions en cours, mais elles refusent ouvertement d'entamer les démarches qui pourraient peut-être empêcher les exactions. Les organisations internationales ne font guère mieux: après trois mois de tergiversations, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l'homme a appelé Ankara à créer une commission d'enquête indépendante sur les tueries de Cizre. Aucune mesure concrète n'a en revanche été prévue pour enjoindre à la Turquie de respecter les traités internationaux dont elle est signataire (la convention européenne des droits de l'homme de 1954, le pacte international relatif aux droits civils et politiques en 2003).

L'Europe regarde ailleurs alors des valeurs aussi universelles que la démocratie et les droits humains sont piétinées en Turquie. Les Européens s'inquiètent de la crise des réfugiés, tandis que les Américains se soucient surtout de la guerre contre l'Organisation de l'Etat islamique (OEI). Certes ce sont des dossiers cruciaux. Mais, pourquoi négliger la situation des Kurdes de Turquie, à laquelle ils sont étroitement liés? On peine à comprendre ce silence devant les violations des droits fondamentaux par M. Erdogan et par l'AKP, qui utilisent les rescapés de la guerre en Syrie comme arme de chantage*.

Le processus de paix entamé fin 2012 avait apporté à tous une grande bouffée d'oxygène. La route était encore longue, mais un grand pas avait été franchi vers une réconciliation durable entre peuples turc et kurde. Cependant, en avril 2015, le régime d'Ankara a soudainement décidé de durcir les conditions de détention de M. Abdullah Ocalan, dirigeant historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et architecte du processus de paix, à qui toute visite et tout contact avec l'extérieur ont été brusquement interdits. Cette stratégie de la tension a abouti au déclenchement à l'été 2015 de l'offensive militaire dans la région kurde.

Le président ne veut surtout pas que le dialogue puisse se rouvrir. Pas question pour lui de retourner à la table des discussions ou de mettre fin à une guerre sans laquelle son trône risquerait de lui échappé. On en est arrivé au point où, en Turquie, le simple fait de plaider pour la paix est considéré comme un délit. En témoigne le sort de ces quatre universitaires poursuivis pour "propagande terroriste" et démis de leurs fonctions pour avoir lu en public une pétition réclamant la fin des opérations militaires dans les villes du Sud-Est (MM Muzaffer Kaya, Kivanc Ersoy, Meral Camci et Esra Munger).

M. Erdogan n'hésite pas non plus à aligner dans son viseur les Kurdes syriens qui ont héroïquement combattu l'OEI et, avec le soutien de la coalition internationale, obtenu des avancées significatives sur le terrain. Ankara a ainsi fermé toutes les frontières susceptibles d'être franchies par les combattants kurdes du Parti de l'Union Démocratique (PYD, formation sœur du PKK en Syrie), bien que ces derniers n'aient jamais tiré une seule balle en direction de la Turquie.

Nous demandons la levée immédiate de l'état de siège des villes kurdes, avant qu'il ne soit trop tard et que la violence en Turquie n'atteigne des niveaux incontrôlables. Nous appelons les deux parties à mettre fin à la guerre. Car, aussi longtemps que prévaut le langage des armes, la sphère démocratique continue de se réduire, permettant à M. Erdogan de s'ériger en seul garant de la stabilité nationale.

Au Proche-Orient, dont les frontières ont été dessinées sur un coin de nappe il y a un siècle, il semble impossible de s'extraire de l'alternative mortelle entre l'OEI et des régimes despotiques. La seule issue passe par un modèle démocratique séculier et pluraliste qui mette les différents peuples et confessions sur un pied d'égalité, avec des administrations locales plus fortes et autonomes, et un éventail plus large et plus solide de droits collectifs et individuels.

Aux élections de juin 2015, notre parti a réussi à réunir 13% des voix, grâce à un programme qui promouvait cette vision à la fois pour la Turquie et pour les pays du Proche-Orient. Nous avons assuré une représentation aux citoyens arméniens, yézidis, arabes et assyriens, aux travailleurs, aux universitaires, à la jeunesse et aux femmes, aux alévis et aux sunnites, aux Turcs et aux Kurdes. Bref, c'est le pays dans toute sa diversité qui est entré au Parlement, main dans la main, avec sur les lèvres des chants de paix.

Six millions d'électeurs ont accordé leur voix à un avenir commun, et le HDP est devenu le point de convergence où se matérialisent les espoirs de paix. Les peuples du pays en ont retiré la conviction qu'ensemble ils pouvaient soigner la démocratie turque en souffrance.

Oui, nous étions l'avenir de la Turquie. Mais il existait aussi une autre fraction: celle qui s'accroche à un passé d'oppression et qui a échoué à apporter quelque bienfait que ce soit au peuple. Notre succès aux élections du 7 juin 2015 à privé l'AKP nationaliste et sectaire de son régime de parti unique**. Il a introduit un grain de sable dans les rouages du système de M. Erdogan, l'homme qui se prend pour un sultan. En vertu de quoi le président a présenté notre parti comme un ennemi qui mérite d'être écrasé à n'importe quel prix, nous qualifiant de "terroristes", déclarant mort et enterré le processus de paix et replongeant le peuple dans la guerre civile des années 1990.

Son hostilité tient aussi à notre engagement en faveur de l'égalité des ethnies et des sexes, antithèse absolue du profil sectaire et "mâle dominant" de l'AKP. Cette incompatibilité est apparue au grand jour durant les négociations de paix, quand les représentants du régime trouvaient systématiquement des objections à toutes nos exigences, nous demandant par exemple: "Qu'est ce que la question des femmes a à voir avec le processus de paix kurde?" Ils trouvaient cela étrange, parce que nos mentalités diffèrent totalement. Parce que nous ne luttions pas seulement pour les kurdes: nous luttions pour tout le monde.

Peut-être l'Occident croit-il toujours pouvoir faire des affaires avec M. Erdogan. Mais voyez seulement le sort de M. Ahmet Davutoglu, le premier ministre congédié par son maître. Le président turc n'a aucune notion de la justice, ou de la démocratie, ou des droits humains; il n'a de considération que pour lui-même et pour son omniscience, convaincu qu'il peut à lui seul forger l'avenir du pays et de la région entière pour le siècle à venir.

M. Erdogan est en train d'instaurer un système présidentiel "à la turque" au mépris de la Constitution de son pays. Il ambitionne de graver cet état de fait dans le marbre de la loi; c'est pourquoi il a levé l'immunité parlementaire de nos députés. Mais il ne lui sera pas aisé de mener cette dernière étape à son terme. L'opposition démocratique, que ce soit au sein du Parlement ou au-dehors, ne cédera pas à ce coup de force.

Selahattin Demirtas.

* Le 18 mars 2016, l'UE et la Turquie ont signé un accord par lequel cette dernière s'engage à limiter l'afflux de migrants (essentiellement des réfugiés syriens) vers l'Union.

** En obtenant 12,9% des voix et 80 députés aux élections législatives du 7 juin 2015, le HDP a contrarié l'ambition de M.Erdogan, qui souhaite instaurer un régime présidentiel à la place de l'actuel régime parlementaire. Faute de réunir les 3 cinquièmes des députés (330), il ne peut organiser un réferendum pour modifier la Constitution. En convoquant de nouvelles élections en novembre 2015, il a obtenu une majorité absolue pour l'AKP, mais toujours pas de majorité qualifiée.

Jan Schmidt-Whitley. – « Retour à Cizre », 2016 (Le Monde Diplomatique)

Jan Schmidt-Whitley. – « Retour à Cizre », 2016 (Le Monde Diplomatique)

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30 juin 2016 4 30 /06 /juin /2016 06:07

Attentat/Istanbul : « La politique guerrière d'Erdogan alimente le terrorisme »

Un nouvel attentat suicide à l'aéroport d'Istanbul, et attribué à l'organisation Etat islamique (Daesh), vient d'endeuiller la Turquie. Il fait suite à une longue série d’attaques meurtrières qui, depuis deux ans, frappe des dizaines de civils innocents et défenseurs des droits humains et démocratiques en Turquie.

Le Parti communiste français tient à exprimer sa profonde tristesse et à assurer les familles des victimes, les rescapés, les forces démocratiques et progressistes turques et tous les peuples de Turquie de son entière solidarité et de son soutien.

Le peuple turc paie aujourd’hui la complicité qu’a entretenue, pour lutter contre les Kurdes et contre les démocrates turcs, le président Recep Tayyip Erdogan avec les organisations djihadistes.

Des cellules terroristes ont proliféré en toute impunité dans tout le pays ; des troupes l'ont maintes fois traversé pour accéder au front à Kobané et attaquer les forces démocratiques syriennes. Des individus parfaitement identifiés depuis longtemps ont été laissés en liberté comme ceux qui ont commis l’horrible carnage d’Ankara le 10 octobre 2015 contre la manifestation populaire pour la paix et la démocratie.

Après avoir rompu les négociations avec Abdullah Ocalan, en vue d’instaurer un processus de paix avec les Kurdes, Erdogan a mis en œuvre une stratégie totale du chaos en déclenchant une guerre meurtrière dans la région du Kurdistan turc tout en bombardant le Kurdistan d'Irak et de Syrie, détruisant en Turquie des villes entières, faisant un millier de victimes et provoquant l’exode de 200 000 femmes, hommes et enfants.

Erdogan s’ingénie depuis des mois à instaurer une dictature en Turquie : il emprisonne et poursuit des journalistes pour délits d'opinion, des intellectuels, des militants politiques et syndicaux, y compris à l'étranger et avec l'assentiment des gouvernements européens ; il active les réseaux ultranationalistes turcs, encourage les pogroms.

Il y a quelques semaines, le président turc a réussi tant bien que mal à faire lever l’immunité parlementaire de 51 députés du HDP (Parti démocratique des peuples de Turquie) parmi lesquels son co-président qui encourt une sentence de 480 ans de prison (!) pour s'opposer aux choix du « sultan fou ». Erdogan poursuit son délire d’imposer un régime hyperprésidentiel sans aucun contre-pouvoir.

La Turquie est devenue un bateau ivre de plus en plus isolé sur le plan diplomatique, qui ne trouve plus d'appui que dans le régime d'extrême droite israélien dirigé par Benjamin Netanyahou et dans le silence complice et cynique des pays membres de l'UE, Allemagne et France en tête.

La politique de Recep Tayyip Erdogan est un des principaux facteurs d’instabilité régionale, un des principaux obstacles à la paix au Proche et Moyen-Orient ; elle alimente le terrorisme et le déplacement de populations entières, la misère et la guerre.

L'Union européenne, elle-même en pleine crise de légitimité, ne peut plus décemment cautionner la tyrannie d'Erdogan.

La France a le devoir d'appuyer de toutes ses forces les militants et organisations démocratiques, progressistes, les syndicats et associations citoyennes turques, qui cherchent à ouvrir pour les peuples de leur pays et de la région une véritable perspective de paix et de solidarité.

Le PCF entend interpeller sans relâche le gouvernement et le président français qui, depuis maintenant plusieurs années, ont fourvoyé la politique française en en faisant un soutien actif du régime turc.

Attentats terroristes d'Istambul: la politique guerrière d'Erdogan alimente le terrorisme (PCF)
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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 06:00

Stathis Kouvelakis: «L’UE n’est pas réformable»

25 JUIN 2016 | PAR JOSEPH CONFAVREUX

Stathis Kouvelakis, enseignant en philosophie politique au King's College de Londres, ancien membre du comité central de Syriza, actuel membre d’Unité populaire, analyse pour Mediapart les enjeux du Brexit.

Stathis Kouvelakis était membre du comité central de Syriza lors de la victoire de ce parti en Grèce en janvier 2015. Il fit ensuite partie de ceux qui, prônant une sortie de l’euro et une rupture franche avec les institutions européennes, ont décidé de faire scission avec le premier ministre Alexis Tsipras. Enseignant et vivant à Londres, il analyse pour Mediapart les conséquences du référendum britannique.

Mediapart : Quelle lecture faites-vous du vote en faveur du Brexit ?

Stathis Kouvelakis : Le premier constat est que l’UE perd tous les référendums qui se déroulent autour des propositions qui en émanent ou de l’appartenance à l’une de ses instances. Les défenseurs inconditionnels du projet européen devraient quand même commencer à se demander pourquoi. Mais c’est la première fois que la question du maintien ou du départ a été posée directement. Et le fait que l’un des trois grands pays européens choisisse la rupture avec l’UE signe, pour moi, la fin du projet européen actuel. Ce résultat révèle définitivement ce qu’on savait déjà, à savoir qu’il s’agissait d’un projet construit par et pour des élites, qui ne bénéficiait pas d’un soutien populaire.

Vous en réjouissez-vous ?

Oui. Certes, ce rejet légitime de l’UE risque d’être confisqué par des forces de droite et xénophobes, comme la campagne britannique l’a montré. Mais, pour moi, il peut aussi s’agir d’une opportunité pour des forces progressistes en lutte contre l’Europe néolibérale et autoritaire, c’est-à-dire l’UE telle qu’elle existe. Je pense que des forces antilibérales de gauche peuvent plus facilement s’exprimer dans d’autres pays qu’en Grande-Bretagne, où il est vrai que le « Lexit » (contraction de Left et Exit -ndlr) a été très peu audible, et a révélé une fracture entre la direction des principales forces de gauche, politiques et syndicales, et la base populaire et ouvrière, qui a dans sa grande majorité rejeté l’UE.

Le parti travailliste, notamment, est fracturé entre une large partie de son électorat d’un côté et ses élus et son appareil de l’autre, avec les cadres et les militants écartelés entre les deux. De surcroît, son dirigeant actuel, Jeremy Corbyn, est en réalité très hostile à l’UE, mais il a été contraint de faire campagne pour le maintien, compte tenu du rapport de force interne à l’appareil et au groupe parlementaire.

En février 2015, lorsque je faisais encore partie du comité central de Syriza, à l’occasion d’une grande réunion qui s’était tenue à Londres, au siège de la confédération des syndicats britanniques, pour fêter la victoire de notre parti en Grèce, Jeremy Corbyn, dont personne n’envisageait alors qu’il puisse prendre la direction du parti travailliste, était venu me parler en marge de la réunion, en me disant : « Est-ce que vous avez un plan B ? Parce que l’UE va vous écraser, en commençant par attaquer votre système bancaire. »

Il m’a raconté le choc qu’il avait subi lorsqu’il était jeune militant et que le parti travailliste avait gagné les élections de 1974 sur un programme radical. Le système bancaire britannique avait immédiatement été attaqué, contraignant le Royaume-Uni à faire appel au FMI pour demander un prêt et à mettre en place des politiques austéritaires en échange. Il voulait que je le rassure sur le fait que nous avions un plan B, et moi qui appartenais à la minorité de la direction de Syriza, je ne pouvais que lui répondre qu’il fallait qu’il en parle avec Tsipras, pour tenter de le convaincre.

Cette anecdote montre qu’il ne se fait aucune illusion sur l’UE. Seulement, l’appareil du parti travailliste et ses élus lui sont farouchement hostiles. Et on lui reproche désormais d’avoir fait un service minimum en faveur du « Remain ». Les mêmes médias, qui avaient appelé à voter « Remain », voudraient qu’il parte, alors même que le Brexit a gagné, parce qu’il n’en aurait pas fait assez…

Avez-vous été surpris de ce résultat ?

Non. Ce qui m’a frappé pendant cette campagne britannique, c’est une impression de déjà-vu. J’ai eu la chance de vivre à la fois le référendum sur la Constitution européenne de 2005 en France, celui de l’année dernière sur le plan d’austérité Juncker en Grèce, et celui de cette année en Grande-Bretagne. À chaque fois, ceux qui défendent l’UE portent de moins en moins de discours positifs et emploient essentiellement des arguments fondés sur l’intimidation et la peur, en mettant en scène tous les maux qui s’abattraient sur le Royaume-Uni si les Britanniques votaient mal.

Schaüble et Juncker se sont faits menaçants, comme à l’accoutumé, et même Obama a joué sa partition pour expliquer à quel point un Brexit serait catastrophique. En France, on a beaucoup focalisé sur le fait que la campagne pro-Brexit était animée par des personnages effectivement peu ragoûtants, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais les médias ont moins souligné que le « Remain » était porté par tout l’establishment content de lui-même, avec la City arrogante en première ligne, ce qui avait de quoi motiver le rejet de l’électorat populaire.

LIRE AUSSI

Une refondation démocratique de l’Europe, que beaucoup appellent de leurs vœux au lendemain du Brexit, vous semble-t-elle encore possible ?

De plus en plus de forces de gauche comprennent que l’UE n’est pas réformable dans un sens progressiste, avec un fonctionnement plus démocratique, parce qu’elle est conçue, dans son architecture intrinsèque, pour ne pas être réformable. Tout est verrouillé et, pour enseigner dans un département d’études européennes, je peux vous assurer que mes collègues spécialistes le savent. L’UE n’a pas été conçue pour fonctionner avec les règles de la démocratie parlementaire, dont on craint toujours la tentation « populiste ».

Le vote britannique est donc une occasion à saisir pour toutes celles et ceux qui réfléchissent à un plan B, et sont conscients que de véritables alternatives impliquent une rupture avec l’UE. Que ce soit Jean-Luc Mélenchon en France, Oskar Lafontaine et Sahra Wagenknecht en Allemagne, l’aile gauche de Podemos ou ceux qui ont quitté Syriza l’an dernier : toutes ces forces anti-libérales et progressistes doivent se saisir de ce moment, si elles ne veulent pas être gravement punies par une droite nationaliste et xénophobe qui capterait la colère populaire.

Mais, en Grèce, la gauche qui a fait scission avec Tsipras, semble pourtant plutôt atone ?

Le dernier sondage américain PEW sur l’europhilie, effectué sur un très large échantillon de populations européennes, a montré que plus de 71 % des Grecs n’acceptaient plus l’UE et qu’un bon tiers souhaitaient sortir de l’euro. Certes, le champ politique grec est bloqué et, suite à la capitulation de Tsipras l’été dernier, le sentiment de défaite et de démoralisation reste fort. Mais on commence à voir des mouvements à gauche de Syriza, que ce soit Unité populaire ou le mouvement lancé par Zoé Konstantopoúlou, gagner du terrain. Nous sommes à la veille de reclassements importants, à l’échelle de l’Europe, et face à un choix entre une radicalité qui sera soit de gauche et internationaliste, soit de droite et xénophobe. Si la gauche qui se veut hostile au néolibéralisme continue à répéter la litanie de l’« Europe sociale » et de la « réforme des institutions européennes », elle ne s’enfoncera pas simplement dans l’impuissance, elle sera tout bonnement balayée.

La manière dont la Grèce a été traitée l’été dernier a-t-elle joué dans le vote britannique ?

Nigel Farage en 2015

Nigel Farage, le dirigeant du parti nationaliste et xénophobe UKIP, avait tenu au Parlement européen des propos dans lesquels il accusait l’UE de se comporter de manière dictatoriale avec la Grèce. Il disait des choses qui auraient dû être dites par toute la gauche britannique et européenne. Le référendum britannique est juste un nouveau signe du rejet de l’UE, dont les électeurs comprennent qu’elle se situe au cœur du problème de la politique représentative actuelle, celui d’une élite européiste qui méprise les couches populaires et la notion même de souveraineté du peuple. Passivement toléré lorsque la situation économique paraissait fluide, le projet européen se délite lorsque celle-ci se dégrade et que le carcan des politiques d’austérité se durcit partout, sous l’impulsion et le contrôle tatillon des instances de l’UE.

Le découpage spatial du vote britannique est saisissant. Il y a deux pays. La bulle de la City et du Sud-Est du pays face à un autre pays, dont on ne parle jamais parce qu’on préfère évoquer le Londres branché et multi-culturel. Avant d’enseigner à Londres, j’exerçais dans une université de la banlieue de Birmingham, Wolverhampton. La différence est abyssale. Le centre-ville était en ruine. Dans cette Angleterre où la révolution industrielle a commencé, tout le monde se sent abandonné et condamné à une mort économique et sociale. Le parti travailliste a abandonné à leur sort des populations entières et laissé ainsi le champ libre à des partis comme le UKIP.

Ce qui est d’ailleurs paradoxal, parce qu’alors que le Front national a toujours su, en France, se parer d’un vocabulaire et d’atours pour « faire peuple », le UKIP incarnait, à l’origine, tout ce dont les classes populaires anglaises se sont toujours moqué : un côté vieillissant, anglican, traditionnel, classes moyennes coincées, 100 % blanches, le conservatisme de grand-papa en somme. On imagine la colère et le sentiment d’abandon qu’il a fallu pour qu’un tel parti ait pourtant réussi à capter le vote des classes populaires…

Comment vous positionnez-vous face à la perspective de nouveaux référendums sur l’appartenance à l’UE dans d’autres pays d’Europe ?

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L’UE n’est pas réformable et je pense qu’il n’existe pas d’autre solution que sa dissolution. Une vraie refondation de l’Europe signifie briser la cage de fer de l’austérité perpétuelle et du néolibéralisme autoritaire, et cela passe par une rupture avec la machinerie institutionnelle de l’UE. Il faudra donc jouer le jeu des référendums, tout en empêchant les forces de la droite xénophobe et nationaliste de gagner l’hégémonie et de dévoyer la révolte populaire. La gauche de la gauche a pris beaucoup de retard, mais elle ne peut plus penser qu’elle parviendra, sans rupture avec l’UE, à changer le rapport de force à l’intérieur d’une machinerie spécialement conçue pour empêcher toute divergence, et face à un rouleau compresseur dont on a vu comment il a pu écraser la Grèce.

Statis Kouvelakis photo L'Humanité

Statis Kouvelakis photo L'Humanité

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 05:44
Pétition de "Peuples solidaires" contre l'accord de partenariat économique entre l'Union Européenne et l'Afrique (APE) qui protège surtout les intérêts des multinationales européennes

STOPPONS L'ACCORD DE PARTENARIAT ÉCONOMIQUE QUI APPAUVRIRAIT L’AFRIQUE DE L’OUEST !

Initié par l’Union européenne en 2000, l’Accord de partenariat économique (APE) est censé favoriser le développement économique et réduire la pauvreté en Afrique de l’Ouest. Mais en contraignant cette dernière à supprimer la plupart de ses protections commerciales vis-à-vis des importations de produits européens, l’APE servirait avant tout les intérêts d’une poignée de multinationales européennes au détriment des populations les plus vulnérables d’Afrique de l’Ouest.

En Europe, le Parlement européen a prévu de voter sur la ratification de l’APE en septembre 2016. Il est urgent d’agir et de se mobiliser dès maintenant pour demander un vote contre l’Accord. Les eurodéputé-e-s ont une dernière chance de stopper l’Accord, qui est une menace pour la souveraineté alimentaire et économique de l’Afrique de l’Ouest et qui est synonyme d’appauvrissement pour des millions de familles africaines.

Si l’APE était conclu, l’Afrique de l’Ouest ne pourrait, par exemple, plus taxer l’importation de poudre de lait et cela mettrait en concurrence la production laitière européenne et la production locale : les producteurs et productrices africaines perdraient à terme leurs moyens de subsistance.

Par votre signature, demandez aux eurodéputé-e-s qu'ils votent NON à la ratification de l’APE avec l’Afrique de l’Ouest !

JE SIGNE LA PETITION

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 09:48
Brexit: l'ampleur du désaveu doit conduire à la refondation de l'Europe (Pierre Laurent, PCF)

BREXIT : L'ampleur du désaveu doit conduire à la refondation de l'UE (Pierre Laurent)

Les citoyens britanniques viennent de voter à 51,9 % pour sortir de l'Union européenne. C'est un nouveau choc révélateur de l'ampleur du désaveu populaire vis à vis de l'UE néolibérale.

Le temps est venu de refonder l'UE, de construire une Union de peuples et de nations libres, souverains et associés, tournée vers le progrès humain et la justice sociale.

Cette nouvelle Union, et les nouveaux traités qu'elle appelle, doivent se construire sous le contrôle des peuples européens.

Le déni répété de cette exigence depuis le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen jusqu'au coup d’État financier contre la Grèce, a conduit l'Europe dans le jusqu'au-boutisme libéral et donné des ailes à l'extrême droite.

La stratégie de David Cameron et l'accord passé avec la Commission européenne ciblant les populations immigrées ont libéré les forces les plus xénophobes au Royaume Uni.

Même dans sa formation politique, Cameron a été pris à son propre jeu.

Pour les classes populaires britanniques, le changement de gouvernement qui s'annonce à l'automne, encore plus à droite, veut dire plus d'austérité, plus de soumission aux marchés, plus de tensions et de racisme dans la société.

Nous refusons le faux dilemme imposé par les partisans de l'austérité, entre l'enfoncement dans la crise sociale et l'autoritarisme, ou la dislocation sur fond de rivalités nationalistes.

Il y a une autre option, celle de la reprise en main du projet européen par la gauche.

Une lutte cruciale pour notre avenir à tous est engagée entre la droite ultralibérale de Boris Johnson alliée à l’extrême droite de Marine Le Pen et l'alliance de toutes les forces de gauche et de progrès qui refusent l'austérité.

Nos regards se tournent vers l'Espagne, ou le résultat de dimanche pourrait ouvrir un espoir dans le camp progressiste.

Les communistes français seront plus que jamais au côté des peuples, de la gauche du Royaume Uni et d'Irlande, dans la période complexe et instable qui s'ouvre.

Avec nos alliés, nous travaillerons sans relâche à la construction de l'Europe du développement social, économique et écologique, respectueuse des souverainetés nationales.

La campagne présidentielle et législative de 2017 doit être l'occasion d'un grand débat populaire sur la politique de la France en Europe.

Il n'y a rien à attendre de Hollande et Sarkozy qui ont été les artisans de l'Europe austéritaire.

La question du changement politique à gauche, dans un grand pays comme le nôtre se pose plus que jamais.

Le PCF entend y contribuer dès maintenant, en construisant un pacte d'engagements commun qui contienne une politique concrète et offensive pour un gouvernement de la France qui soit au combat sur la scène européenne.

Pierre Laurent, Secrétaire national du PCF, Président du PGE,

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24 juin 2016 5 24 /06 /juin /2016 05:05

Le chant du cygne des vieilles élites ?

Charles Enderlin, Géopolis (France TV info), lundi 20 juin 2016

Il ne faut pas aller dans les endroits où on dit du mal de vous. En général, cela ne sert à rien et c’est désagréable. Benjamin Netanyahu a donc décidé de ne pas mettre les pieds à la prestigieuse conférence de Herzlia, où on a beaucoup parlé de lui et pas en bien. Ses deux anciens ministres de la défense ont été particulièrement durs. Le premier à proférer des méchancetés fut Moshé Boggie Yaalon : « Israël, à ce stade, et pour l’avenir prévisible, ne fait pas face à une menace existentielle. Il faut cesser de faire peur aux citoyens en leur donnant le sentiment que nous sommes menacés par une nouvelle Shoah. Il est faux d’imaginer qu’en terrorisant les citoyens, on leur fera oublier la corruption, le fossé social, le coût de la vie élevé et les autres défis auxquels le pays fait face. Cela ne signifie pas qu’il faut renoncer à être vigilant. Les problèmes de sécurité sont réels et très sérieux. Nous avons besoin d’un leadership qui dirigerait le pays avec une conscience morale, et non pas en fonction des sondages d’opinion. L’actuel leadership est occupé à attiser les passions, la peur entre Juifs et Arabes, entre la droite et la gauche, et les différents groupes ethniques afin de rester au pouvoir. Le rôle d’un leadership doit être de rassembler la nation et ne pas la diviser ». Et Yaalon d’annoncer qu’il a l’intention de se présenter aux prochaines élections et briguer la direction du pays.

Le plan secret de l’annexion

Ehoud Barak, ministre de la défense avant Yaalon a été encore plus mordant. Il accusé Netanyahu de cacher ses véritables intentions. D’avoir « un plan secret qui va inexorablement créer un [seul] état [et non la solution à deux états]. Ce sera inévitablement soit un ‘’état apartheid’’ qui affrontera la résistance de ceux qu’il contrôlera, sera ostracisé par le monde entier et finira par s’effondrer. Ou ce sera un état binational avec une minorité juive d’ici une génération ou deux, qui très certainement conduira à une guerre civile entre les deux populations. » Selon Barak, « un noyau fanatique à l’idéologie extrémiste a pris le contrôle du Likoud dont il a purgé tous ceux qui préféraient les valeurs démocratiques au populisme. Netanyahu est responsable des actes de ce gouvernement et de ses échecs ; que ce soit en raison de ses faiblesses, de sa personnalité, du syndrome de Stockholm ou de ses positions politiques inspirées par sa famille et ses proches ». Barak a prononcé le mot que l’on aime pas entendre en Israël. Verbatim : « Les projets de loi soumis par le pouvoir représentent un processus d’érosion de la démocratie et contiennent les graines du fascisme qui s’est installé au sein de ce gouvernement. Si cela ressemble à des graines de fascisme, fonctionne comme des graines de fascisme, aboie comme des graines de fascisme, alors ce sont bien des graines de fascisme ! ». Bigre ! Réactions du Likoud : « La conférence de Herzlia est un repaire de gauchistes (!!!!). Ce sont des déclarations de « has been ». Barak a été un très mauvais Premier ministre ! Avec Yaalon, il cherche à retrouver les feux de la rampe. »

L’angoisse de Barak la panique de Yaalon

Il faut relever un élément dans la démonstration de Barak. Nul, mieux que lui connaît Benjamin Netanyahu. Il a été son chef au sein du commando d’état major, dans les années 70, il fut son ministre de la défense pendant quatre ans, le voyant presque quotidiennement, préparant la frappe sur les installations militaires iraniennes. Et il n’aurait pas remarqué son idéologie annexionniste ? Il ne l’aurait jamais entendu répéter ce qu’il avait déclaré devant ma caméra, dés 2002 : « J’ai accepté le retrait partiel de Hébron [en 1996] avec l’intention de garder le reste de la Cisjordanie » Voir ce passage dansmon film. En l’occurrence, Barak se réveille bien tard. Ses déclarations sont, sans aucun doute, à mettre sur le compte de l’angoisse qui a fini par le saisir, face à la situation catastrophique où se trouve le pays. Un état des lieux auquel il a largement contribué.

Yaalon, lui aussi donne l’impression d‘être pris de panique. Est-ce le fait, général aux brillants états de service, d’avoir été remplacé par l’ex caporal magasinier, Avigdor Lieberman ? Peut être mais, sa démission a suivi l’affaire du soldat, qui, à Hébron, a tué un palestinien blessé après avoir agressé un militaire. Ses supérieurs, les chefs de l’armée, ont condamné son geste, et la police militaire l’a arrêté. Mais, très vite, le public israélien a montré une fois de plus qu’il avait une vision différente des notions de droit et de justice. 68 % des personnes interrogées, dans le cadre d’un sondage, ont justifié l’assassinat du terroriste, et 57% considéraient qu’il ne fallait pas traduire le soldat en cour martiale.

Processus nauséabonds

A cela, il faut ajouter les prises de position du général Yair Golan, le chef d’état major adjoint qui, avant le jour de la commémoration de la Shoah, avait déclaré : « Une chose m’effraie. C’est de relever les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général et plus particulièrement en Allemagne, il y a 70, 80 et 90 ans. Voir des signes de cela parmi nous en cette année 2016. La Shoah doit inciter à une réflexion fondamentale sur la façon dont on traite ici et maintenant l’étranger, l’orphelin et la veuve. […] Il n’y a rien de plus simple que de haïr l’étranger, rien de plus simple que de susciter les peurs et d’intimider…" » Voir l’analyse de Danièle Kriegel.

Le racisme

La droite gouvernementale n’avait pas apprécié. Golan et ses collègues généraux ont donc eu droit à une véritable campagne de « shaming » sur les réseaux sociaux. Yaalon, ministre de la défense, a, bien entendu, soutenu l’état major face à cette campagne haineuse. Netanyahu s’est rangé du côté de l’opinion publique et négocié un nouvel accord de coalition avec le parti russophone d’Avigdor Lieberman. Yaalon, sur le point d’être limogé, a préféré démissionner en déclarant : « J’ai combattu de toutes mes forces les expressions d’extrémisme, de violence et de racisme qui menacent la robustesse de la société israélienne, s’infiltrent dans l’armée en lui nuisant »

L’inimitié de la nouvelle élite

Tout cela, démontre une fois de plus, la profonde transformation de la société israélienne. Alouf Ben, le rédacteur en chef du quotidien Haaretz, l’a analysée dans un article publié par la revue américaine Foreign Affairs sous le titre : « La fin du vieil Israël » Extraits : « Israël – au moins sa version séculaire et progressiste qui avait captivé l’imagination du monde- appartient au passé. […] D’ores et déjà, la transformation est spectaculaire. Les dirigeants actuels du pays, dirigés par Benjamin Netanyahu, qui, depuis l’élection s’est transformé en extrémiste de droite- considèrent le principe démocratique comme synonyme du pouvoir absolu de la majorité. Ils n’acceptent pas les limites imposées par le processus judiciaire, ou la nécessité de protéger les minorités. » Alouf Ben rappelle les états de service de Yaalon. Membre du Likoud, général, ancien chef d’état major, opposé aux accords d’Oslo, mais profondément attaché à la laïcité et au droit. « Cela faisait de lui un des derniers membres de la vieille garde du style de Ben Gourion. Dans l’Israël de Netanyahu, le seul fait de se prononcer en faveur d’une procédure judiciaire pour un crime avéré suffit à vous attirer l’inimitié de la nouvelle élite et de ses supporters » L’analyse d’Alouf Ben se trouve ici. Mon article sur le maccarthysme au pouvoir en Israël est .

PS : Il faut remarquer que la plupart des grands médias évitent d’évoquer cette transformation profonde de la société israélienne. Est-ce par peur d’être taxé d’antisémtisme ?

A lire aussi, transmis par la lettre d'info de l'AFPS, ces appels à la paix et à la décolonisation venus d'Israël après le dernier attentat de Tel Aviv qui montrent que la société israélienne reste clivée malgré la radicalisation à l'extrême-droite d'une partie de l'opinion et du gouvernement.

Israël : Appels à la paix

Après un attentat palestinien en Israël, on a plus souvent l’habitude d’entendre des appels à la vengeance.

Politis, mardi 21 juin 2016

Après un attentat palestinien en Israël, on a plus souvent l’habitude d’entendre des appels à la vengeance contre « les Arabes ». Le discours d’un père de l’une des victimes de la fusillade du 8 juin n’en est que plus remarquable. Devant plusieurs centaines de personnes venues assister aux funérailles de son fils, le père d’Ido Ben Ari, un des quatre Israéliens tués dans un quartier animé de Tel-Aviv, a reproché au gouvernement israélien de ne pas tout faire pour trouver un accord avec les Palestiniens.

Lire>> Israël : Attentat et punition collective.

« Les dirigeants que nous élisons démocratiquement sont censés trouver une solution stratégique au conflit, ce qui exige une grande capacité de vision, de concessions, de solutions créatives, et pas des grandes phrases vides de sens », a-t-il ainsi déclaré.

Un discours qui n’est pas sans rappeler celui tenu par le maire de Tel-Aviv, Ron Huldai, au lendemain de la fusillade. Il avait vivement condamné l’occupation de territoires palestiniens et la frilosité du régime à trouver un accord : « Nous sommes peut-être le seul pays au monde où un autre peuple se trouve sous notre occupation. […] Un changement ne peut intervenir que si nous montrons à nos voisins palestiniens que nous avons de véritables intentions de changer la situation actuelle. »

Des propos forts tenus seulement quelques jours après la conférence de Paris pour relancer le processus de paix au Proche-Orient, qualifié de « diktat international » par le Premier ministre israélien, Benyamin ­Netanyahou.

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 08:09

« Et une de plus », serait-on tenté de dire après la gifle électorale infligée au « Parti démocrate » de Matteo Renzi « Et une de plus », serait-on tenté de dire après la gifle électorale infligée au « Parti démocrate » de Matteo Renzi, qui vient confirmer la lente agonie d’une social-démocratie noyée dans le marigot ultralibéral.

Cette défaite vient s’ajouter à une longue liste qui a déjà laissé sur le carreau nombre de leurs complices européens. Les faits sont têtus : partout en Europe, les partis socialistes qui ont fait le choix de la rupture avec le progrès social, abandonnant toute volonté de partage des richesses pour imposer des reculs sociaux par la force, ont été sanctionnés par les urnes. Partout, cette capitulation idéologique devant le capitalisme financier a conduit au naufrage. Et il n’y a aucune raison que ce long déclin de l’empire social-démocrate ne touche pas la France. D’autant que François Hollande et Manuel Valls mettent du cœur à l’ouvrage en s’acharnant à imposer, quoi qu’il en coûte au socle républicain, la loi dite « travail », grâce à laquelle le capitalisme compte faire payer sa crise aux travailleurs. C’est dire si l’échec de son « frère jumeau » italien devrait inquiéter Manuel Valls. Car le premier ministre n’a jamais caché son admiration pour Matteo Renzi, celui qui a osé « bousculer pour réformer ». Le chef du gouvernement italien aurait ainsi « révolutionné » le marché du travail avec le Jobs Act, cette muse de la loi El Khomri adoptée l’an dernier et elle aussi inspirée des « recommandations » de la Commission européenne, dont on connaît l’efficacité des conseils avisés. En imposant sans le vote de la représentation nationale une loi inspirée par la technocratie européenne, l’élève Valls a même dépassé le maître italien dans une parodie de bras de fer à la Thatcher. Hollande et Valls pourront interdire les manifestations. Ils pourront même utiliser une nouvelle fois le 49-3 lors du retour du texte à l’Assemblée nationale. Mais la loi El Khomri s’annonce comme le chant du cygne d’un pouvoir voué à subir une défaite à la hauteur du désespoir qu’il a semé.

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 18:00

Unidos Podemos confirme sa progression dans les sondages

19 JUIN 2016 | PAR AGENCE REUTERS

Trois sondages publiés dimanche en Espagne confirment que la coalition de gauche Unidos Podemos (Ensemble, nous pouvons) devrait progresser lors des élections législatives du 26 juin par rapport au scrutin du 20 décembre, qui n'a pas permis la formation d'un gouvernement.

MADRID (Reuters) - Trois sondages publiés dimanche en Espagne confirment que la coalition de gauche Unidos Podemos (Ensemble, nous pouvons) devrait progresser lors des élections législatives du 26 juin par rapport au scrutin du 20 décembre, qui n'a pas permis la formation d'un gouvernement.

Selon ces enquêtes, l'alliance entre Podemos et le parti Izquierda Unida, ex-communiste, obtiendrait une solide deuxième place derrière les conservateurs du Parti populaire (PP) et devant les socialistes du PSOE.

Les deux composantes d'Unidos Podemos, qui avaient remporté en décembre 71 sièges sur 350 au Congrès des députés, rafleraient cette fois entre 84 et 95 sièges à la chambre basse du parlement, selon les trois sondages publiés respectivement par El Pais, El Mundo et ABC.

La coalition de gauche est créditée de 24,6% à 26% des intentions de vote, alors que les socialistes, deuxièmes des élections de décembre avec 90 élus, ne recueilleraient que 20 à 21,4% des suffrages et 78 à 85 sièges de députés.

Le PP du président du gouvernement sortant, Mariano Rajoy, est crédité de 20 à 30,5% des voix et de 113 à 129 sièges. Mais le parti conservateur aurait du mal à se trouver des alliés pour conserver le pouvoir, à moins de s'entendre avec le PSOE.

Les socialistes, en position difficile, risqueraient de subir le même sort que le Pasok grec, naguère puissant parti de centre gauche, qui a été éclipsé par la formation de gauche radicale Syriza sur fond de crise financière à Athènes.

Si les socialistes rejoignaient une "grande coalition" dominée par le PP, ils s'aliéneraient sans doute les électeurs de gauche hostiles aux mesures d'austérité déjà mises en oeuvre par Mariano Rajoy. S'ils devenaient le partenaire mineur d'une coalition avec Unidos Podemos, ils cesseraient d'être la force dominante de la gauche et cela pourrait favoriser la poursuite de l'ascension du parti de Pablo Iglesias.

Quant au quatrième parti ayant émergé ces derniers mois et mis fin avec Podemos à quatre décennies de bipartisme, la formation centriste libérale Ciudadanos (Citoyens), elle obtiendrait au mieux un siège de plus qu'en décembre, soit 41 élus, montrent ces sondages réalisés par les instituts Metroscopia, Sigma Dos et GAD3.

(Sarah White et Carlos Ruano, Jean-Stéphane Brosse pour le service français)

Alberto Garzon (Izquierda Unida) et Pablo Iglesias (Podemos) scellant leur pré-accord pour les Législatives sur la Puerta del Sol

Alberto Garzon (Izquierda Unida) et Pablo Iglesias (Podemos) scellant leur pré-accord pour les Législatives sur la Puerta del Sol

Voir aussi dans L'Humanité le 10 mai 2016

Législatives en Espagne: Izquierda Unida et Podemos marcheront ensemble

MARDI, 10 MAI, 2016

HUMANITE.FR

Pour dépasser le parti socialiste espagnol (PSOE), les deux formations anti-austérité, Podemos et Izquierda Unida ont scellé un préaccord d'alliance sur la mythique Puerta del Sol. De nouvelles élections législatives sont prévues le 26 juin, suite à l’impossibilité de constituer une majorité issue du dernier scrutin.

Le geste est fort. Sur la Puerta del Sol, le jour de l’anniversaire des 5 ans du lancement du mouvement des indignés, Pablo Iglesias de Podemos, 37 ans, et Alberto Garzon d’ Izquierda Unida, 30 ans, se sont donnés l’accolade. C'est toute une symbolique anti-austérité qui vient sceller ce "pré-accord", rédigé lundi soir. Il reste aux militants des deux formations de le ratifier par le vote. Mais les deux partis considèrent déjà ce jour comme historique. "Nous sommes convenus de l'essentiel: nous irons ensemble aux élections pour les remporter, et je m'attends à ce que nos militants comme ceux d'IU réagissent à cette opportunité historique en participant avec enthousiasme", a déclaré ce mardi le chef de Podemos, Pablo Iglesias, dans une interview à la radio.

Sur la base des résultats du scrutin de décembre, qui n'a pas permis de former un gouvernement, l'alliance de deux formations pourrait reléguer en troisième position le Parti socialiste (PSOE), qui avait obtenu plus de 5,5 millions de voix derrière le Parti Populaire au pouvoir qui en avait remporté 7,2 millions. Podemos et ses alliés avaient recueilli 5,18 millions de votes et 69 sièges, Izquierda Unida (ecolo-communiste) plus de 900.000 suffrages mais deux sièges seulement. Les derniers sondages montrent une belle hausse des intentions de vote en faveur d’IU, mais un tassement pour Podemos. Iglesias souffre d'une intense campagne de calomnie, tandis qu'Alberto Garzón d'IU est devenu l'homme politique le plus apprécié d'Espagne. Lire : Ce bon vent qui vient d’Espagne
Les deux formations espèrent que l’alliance ainsi scellée va relancer une dynamique, à un mois et demi du scrutin. Et complètement chambouler le rapport de force politique en Espagne.

Et dans L'Humanité le 19 mai :

Espagne. Podemos et Izquierda Unida ensemble pour la gagne

JEAN ORTIZ

JEUDI, 19 MAI, 2016

HUMANITÉ DIMANCHE

Rassemblées « pour gagner le pays » et les législatives du 26 juin, les deux formations de gauche se sont alliées au sein d’Unidos Podemos. Aux dernières estimations, l’alliance anti-austérité obtiendrait 88 sièges de députés (73 pour le Parti socialiste ouvrier espagnol et 112 pour le Parti populaire).

Podemos, constitué en 2014, a siphonné une partie de l’électorat d’Izquierda Unida (IU, la gauche unie qui regrou­pe des partis de la gauche radicale, notamment le Parti ­communiste d’Espagne – PCE) en se présentant comme la force antisystème, anti-« castes », anticorruption généralisée. Historiquement, les principaux dirigeants de Podemos sont des universitaires issus d’IU : ils l’ont quittée à la suite de crises internes. Ils ont en quelque sorte « tué le père » pour voler de leurs propres ailes.

une alliance En tête chez les moins de 55 ans

Les intellectuels communistes Manuel Monereo et Julio Anguita restent des « mentors idéologiques » de Podemos, qui a su s’adapter à la nouvelle situation née de la crise (2008) et du tsunami des Indignés (15 mai 2011). Podemos a révolutionné la « grammaire politique » et intégré de nouveaux apports. Constitué en parti, il a ouvert un débouché ­politique (les Indignés étaient ­plutôt réfractaires à la politisation). Critiqué pour sa volonté hégémonique, Podemos a opéré au printemps dernier un recentrage, a mûri, écouté la forte aspiration populaire au rapprochement avec Izquierda Unida.

Les deux jeunes leaders, Pablo Iglesias, pour Podemos, et ­Alberto Garzon, pour IU, ne cachent pas leurs liens d’amitié. Ils se sont rencontrés dans le mouvement des Indignés, dans ses remises en cause, ses « utopies », ses constats si lucides (soutenus par 82 % de la population). Une fraction des militants Indignés a considéré qu’un mouvement uniquement de protestation ne suffisait pas à mettre fin aux politiques néolibérales dévastatrices (chômage à 24 %, exil de plus de 400 000 jeunes ­diplômés, record européen des inégalités, etc.). Le mouvement du 15 mai s’est transformé en mouvement politique d’alternative.

Au sein du PCE et d’IU, l’irruption fracassante de Podemos cliva les positions. Après la défaite électorale du 20 décembre 2015 (deux députés IU élus), Alberto Garzon prit du poids dans l’organisation divisée et contribua à tirer les ­leçons nécessaires de l’échec sans brader l’identité d’IU, seule force politique nationale d’opposition de gauche depuis trente-sept ans. Même dans les moments difficiles, Alberto Garzon s’est interdit toute criti­que publique et a continué à ten­dre la main à Podemos (en perte de vitesse depuis quelques mois, sous le feu nourri du système). Pour les piliers d’un bipartisme moribond, Podemos, Garzon et Iglesias sont les cibles à abattre politiquement. Et plus encore depuis l’annonce, symboliquement à la Puerta del Sol, de l’accord électoral Podemos-IU. Panique à droite et au PSOE ! On ressort les thèmes franquistes les plus rances, les services policiers fouillent dans les poubelles.

L’alliance Podemos-IU – Unidos Podemos, UP – a été approuvée massivement lors d’une consultation des militants (98 % des votants pour le premier et 87,8 % pour la seconde). Et l’alliance, ouverte aux mouvements sociaux et à d’autres petites formations (Equo, Compromis…), arriverait en tête chez les moins de 55 ans. L’accord de gouvernement qui en résulte, en 50 points, s’apparente à un programme politique global. L’accord balaie tous les secteurs. En vrac : protection urgente des plus démunis, fin des politiques néolibérales austéritaires, de la corruption, prise en compte de la « plurinationalité » de l’Espagne, amélioration des services de santé, nouvelle « loi éducative », suppression des atteintes à la législation du travail, plan national de transition énergétique, processus de modification de la Constitution, nouveau modèle productif, SMIC à 800 euros, audit et restructuration de la « dette hypothécaire », création d’une banque publique, réforme fiscale, etc. Enfin, chaque formation mènera campagne pour le 26 juin comme elle l’entend…

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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 05:00
MSF refusera désormais les subventions de l'UE pour dénoncer la politique anti-réfugiés de l'Union Européenne et de ses Etats membres (décryptage et interview Médiapart)

MSF: «L’Europe participe au démantèlement du concept même de réfugié»

18 JUIN 2016 | PAR AGATHE DUPARC

Médecins sans frontières n’acceptera plus un seul financement institutionnel en provenance de l’Union européenne et de ses États membres, jugeant « honteuse »la réponse apportée par Bruxelles à la crise migratoire qui met en danger le concept même de réfugié, comme l’explique à Mediapart Bruno Jochum, le directeur de MSF Suisse.

Genève, de notre correspondante. - C’est un coup de tonnerre dans le monde des ONG : à compter du vendredi 17 juin, Médecin sans frontières (MSF) n’acceptera plus un seul financement issu de l’Union européenne et de ses États membres, estimant qu’en matière de politique migratoire, le point de non-retour a été franchi par Bruxelles avec la signature, le 18 mars dernier, d'un accord avec la Turquie.

Pour l’année 2015, MSF avait touché 19 millions d’euros pour différents programmes humanitaires auprès de l’Union européenne via son agence humanitaire, ECHO, et 37 millions d’euros avaient été reçus de différents pays européens (Autriche, Belgique, République tchèque, Allemagne, Danemark, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne, Suède, Royaume-Uni). Par ailleurs, MSF n’acceptera plus l’argent du gouvernement norvégien (6,8 millions d’euros reçus en 2015) qui collabore avec Frontex. Au total, l'ONG se prive de près de 63 millions d'euros, soit 8 % de ses financements, alors que le reste est assuré par des fonds privés. Bruno Jochum, le directeur de MSF Suisse explique les raisons qui ont conduit à cette décision, qui couvait depuis quelques mois.

Mediapart : Pourquoi avoir pris la décision de ne plus accepter de fonds en provenance non seulement de l’Union Européenne, mais aussi de chacun des États membres de l’UE ?

Bruno Jochum : Nous étions parvenus à un niveau de divergence tel qu’il n’est plus possible de dénoncer ce que nous estimons être une politique profondément néfaste sur le plan humanitaire et, en même temps, d’accepter d’être financé par un instrument de l’UE [ECHO, l’agence humanitaire européenne – ndlr] qui, selon nous, est utilisé à mauvais escient ou par des États membres qui pratiquent une politique de fermeture des frontières en violation de leurs obligations internationales.

Voilà des mois que vous adressez vos critiques sur la politique migratoire de l’UE. Il y a eu la publication en janvier d’un rapport sur le parcours d'obstacles des migrants à travers l'Europe, une lettre ouverte aux dirigeants européens signée par Joanne Liu, votre directrice, puis le boycott du sommet mondial humanitaire à Ankara

C'est l'accord signé le 18 mars entre l'UE et la Turquie a été le déclencheur. Nous considérons qu'il s'agit d'un vaste marchandage politique. D’un côté, on négocie le renvoi des réfugiés en Turquie et de l’autre, on promet à Ankara 3 milliards d'euros d’aide humanitaire. MSF ne remet pas en cause la manière dont ces fonds humanitaires seront utilisés, mais c’est la connexion en terme de conditionnalité qui est profondément choquante.

Ce qui est en train de se passer, c’est le non respect de plus en plus marqué des obligations contenues dans les conventions sur les réfugiés. L’Europe participe ainsi au démantèlement du concept même de réfugié. La conséquence, ce n’est pas uniquement d’avoir des dizaines de milliers de personnes bloquées en Grèce dans des conditions de vie lamentables, privées d’aides juridiques, avec des traumatismes psychologiques importants. C’est aussi un signal envoyé par l’Europe au reste du monde et qui pourrait avoir un effet domino.

Le risque, c’est que les pays voisins de la Syrie ferment les uns après les autres leurs frontières. Près de 100 000 personnes qui fuient les bombardements d’Alep sont déjà bloquées à la frontière turque. Et, par ailleurs, que dire à des pays, comme le Kenya, qui veulent renvoyer les réfugiés somaliens, alors que l’Europe, la zone la plus prospère du monde, refuse d’accueillir une population qui fuit la guerre ?

La goutte d’eau qui a fait déborder l’eau du vase, c’est aussi la perspective que l'accord UE-Turquie soit répliqué ailleurs.

De quoi parlez-vous exactement ?

L’Union européenne pourrait bientôt conclure avec une vingtaine de pays en Afrique et au Moyen-Orient des accords migratoires du même type que celui passé avec la Turquie. Les pays qui ne retiendraient pas sur leur territoire les candidats à l’exil et à l’émigration, ou ne faciliteraient pas leurs retours forcés, pourraient voir diminuer leur aide au développement. Parmi eux, on compte l’Érythrée, la Somalie, le Soudan, l’Afghanistan, les plus grands pourvoyeurs de réfugiés et dont certains sont des dictatures. Cela devient très grave : on va payer ces pays pour qu’ils dissuadent les gens de partir ou pire, comme dans le cas du Soudan, pour qu’ils renvoient chez eux les Érythréens !

Quelle logique est à l’œuvre derrière cela ?

La volonté des pays européens de rendre le problème invisible. C’est une politique d’externalisation du contrôle de l’immigration. On veut que les demandes soient traitées uniquement dans les pays tiers et pas directement en Europe. Or parmi ces pays tiers, il y a des États qui ne sont pas signataires des conventions de Genève et pratiquent une politique de renvoi indifférenciée. C’est extrêmement grave car les conventions sur les réfugiés sont nées en Europe après la Seconde Guerre mondiale et historiquement, les États européens ont toujours été leurs défenseurs.

Avant de prendre cette décision, aviez-vous eu des discussions et des contacts avec Bruxelles et certains États de l’UE ?

Nous discutons depuis des mois et nous continuerons à le faire. Notre intention était de marquer notre profond désaccord avec ce qui se passe. Ce que les État mettent en avant, c’est la pression de leurs opinions publiques. Ils assument sans complexe le fait de dire à des familles entières qui fuient les bombardements : « Non, vous ne pourrez pas trouver refuge chez nous, mais vous devrez rester dans des zones de danger », tout en faisant des petits gestes pour des programmes de relocalisation au compte-gouttes. Ce qu'ils défendent, c’est avant tout l’efficacité apparente d’une politique qui vise à stopper les flux de migrants. Et effectivement, les flux ont beaucoup diminué. Mais pour un temps seulement. Maintenant, d’autres voies se reconstituent via la Libye vers l’Italie, avec encore plus de morts en mer que l’année dernière.

Les conventions de Genève ne sont-elles désormais plus que des déclarations d’intention, avec en Europe, un opinion publique qui comprend de moins en moins ce que signifie le terme de réfugié ?

Les sociétés européennes sont divisées sur cette question. Il y a à la fois beaucoup de solidarité qui s’exprime à travers des individus, des associations, des pays. En Grèce, en Allemagne, en Suède. En parallèle, il y a des attitudes extrêmement cyniques. Quand de manière délibérée, à la frontière de la Macédoine (à Idomeni) ou à Calais, on fait en sorte que les conditions de vie soient épouvantables alors qu’on a parfaitement les moyens de proposer autre chose, c’est du pur cynisme ! Ne reste plus que ce message : « Si vous venez chez nous, voilà ce qui se passera ! » Il faut le répéter encore et encore : l’Europe a accueilli en 2015 un peu plus d’un million de migrants, soit 0,2 % de sa population. En arriver à un tel niveau de crise et d’inefficience alors qu’on parle d’un flux de 0,2 %, cela montre la fragilité et l’inadéquation de la réponse.

MSF est-elle désormais la seule ONG qui refuse les financements en provenance d’institutions et d’États européens ?

Depuis sa création, MSF a mis en place une stratégie d’indépendance financière. Nous sommes financés à 92 % par des fonds privés et nous faisons figure d’exception. Déjà en 2004, nous avions décidé de ne plus accepter de fonds étatiques américains. Après le 11-Septembre, les Américains voulaient imposer leurs conditions et leurs contrôles, déterminer qui devait être bénéficiaire de leur aide, faire en sorte que l’argent ne puisse pas aller aux « groupes terroristes », alors qu’il s’agissait d’aider des populations qui vivaient dans des zones sous contrôle d’un groupe labellisé comme terroriste.

Quand il s’agit d’une crise humanitaire liée à une guerre ou un conflit, nous ne prenons jamais de subventions étatiques. Nous ne voulons pas d’interférences avec les politiques étrangères menées. Voilà des années que nous n’acceptons plus d’argent de la France, et très peu du Royaume-Uni, qui ont des politiques étrangères extrêmement affirmées dans des pays où nous sommes opérationnels.

Est-ce un manque à gagner important pour MSF ?

Quelque 46 millions d’euros de fonds européens, cela représente des montants assez considérables, mais nous avons des réserves qui représentent entre six et neuf mois d’activité. Nous pouvons ainsi faire face à des actions urgentes et cela nous donne plus d’indépendance. Il faut comprendre que MSF ne touchait aucun fonds européen pour alimenter ses programmes sur les migrations en Europe. Ce à quoi nous renonçons, ce sont des financements pour d’autres opérations dans le monde, par exemple au sud Soudan.

La décision de MSF va ouvrir une voie pour d’autres ONG ?

Nous espérons ouvrir une réflexion sur les accords passés entre l’UE et la Turquie et ceux qui sont à venir. Et aussi sur l’instrumentalisation que font les États européens de l’aide humanitaire. Si on utilise l’aide humanitaire comme un marchandage pour obtenir le renvoi des demandeurs d’asile ou l’arrêt des flux migratoires, cela a quelque chose d’extrêmement choquant. En recevant des fonds, chaque ONG doit se poser la question de sa propre instrumentalisation.

Fin mars, vous aviez déjà annoncé votre décision de ne plus intervenir dans certains hotspots en Grèce qui avaient été transformés en lieux de détention. N’y a-t-il pas le risque d’abandonner les migrants à leur sort ?

Oui, c'est un vrai dilemme et une décision très difficile à prendre. Nous avons décidé de quitter le camp de La Moria à Lesbos qui, après l’accord UE/Turquie, était devenu une prison, entourée de barbelés. Avec des conditions de vie inacceptables. À un moment donné, s’est posée la question de savoir à partir de quand MSF devient un service médical supplétoire au service d’une politique migratoire de rétention et de renvoi. Et à partir de quel moment, nous restons une organisation qui choisit ses programmes. Nous avons considéré qu’il valait mieux se retirer et dénoncer la situation. D’autres organisations sont restées. Bien sûr, s’il y avait une urgence, une épidémie ou autre, nous serions prêts à intervenir.

Mais nous sommes toujours présents pour des programmes d’accueil en Grèce pour les 50 000 personnes qui étaient arrivées avant l’accord Turquie/UE et sont toujours bloquées. Nous avons monté une structure à Idomeni, à la frontière macédonienne, là où les pouvoirs publics grecs n’ont pas voulu intervenir alors qu’ils en avaient les moyens. Et nos programmes en Méditerranée continuent.

L’Europe porte donc une lourde responsabilité.

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